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THÉOLOGIE THÉORIQUE

122. Caractère de la Théologie des Jésuites. — C'est par son enseignement théologique que la Compagnie de Jésus a exercé son influence la plus universelle et la plus profonde. La théologie des Jésuites a-t-elle donc apporté quelque chose de nouveau dans l'Église ? Non, si l'on ne considère que l'essentiel, soit des méthodes d'enseignement, soit des doctrines enseignées. Tout cela était de longue date fixé par la tradition catholique, à laquelle les Jésuites ont voulu avant tout être fidèles. Cependant, si l'on sait ce qu'était devenue dans la pratique cette tradition, à l'époque où la Compagnie commença à se faire entendre, on ne peut nier qu'une rénovation ne fût nécessaire, au moins dans les méthodes. Cette rénovation, accomplie dans la seconde moitié du xvi* siècle, a été en grande partie, il faut même dire principalement, l'œuvre des théologiens jésuites. Au commencement du siècle de la Réforme, la théologie, dans les grandes écoles catholiques, était une scolastique dégénérée, où l'^^criture Sainte et les anciens monuments de la foi n'avaient presque point de place: les maîtres perdaient le meilleur de leur temps et de celui de leurs élèves dans des disputes subtiles sur des questions oiseuses. Luther adressait ses injures à toute la théologie du moyen âge, qu'il n'avait jamais prati([uée dans les grands docteurs : il n'aurait eu que trop raison s'il ne s'en était pris qu'aux faux scolastiques de son époque. Ces théologiens de décadence étaient horsd'étatde repousser efficacement les attaques des novateurs. Les adversaires bien armés ne manquèrent pas

tout à fait à Luther ; mais le développement que prirent bientôt ses erreurs, le succès foudroyant qu'elles rencontrèrent, les auxiliaires nombreux et souvent fort habiles qui se joignirent à lui, pour répandre ses hérésies et en ajouter de nouvelles, demandaient une défense beaucoup mieux outillée et organisée qu'elle n'existait chez les catholiques. Cette lacune commença heureusement à être comblée vers le milieu du xvi" siècle. Alors, grâce surtout au nombre et à la qualité des hommes que lui fournit la Compagnie de Jésus, la défense catholique, on peut le dire, fut en état de faire face à tout le front de l'attaque et de soutenir partout dignement la lutte.

Nous avons vu déjà les premiers compagnons de S.Ignace, excellemmentarmés, entrer enlice contre l'hérésie avec la science de l'Écriture et de la tradition, aussi bien qu'avec la dextérité dialectique acquise dans les exercices scolastiques. Au concile de Trente, ils parurent également familiarisés avec les questions les plus délicates du dogme et l'érudition ecclésiastique dans toutes ses branches. Quand Le Jay, à peine arrivé en Allemagne en 1544, est consulté par lesévéques du synode de Salzbourg sur des matières épineuses de théologie, il donne son avis, sans livres, à l'aide des notes qu'il a prisesjadis « dans les ouvrages des Saints Pères et d'autres docteurs, en vue de s'armer contre les erreurs qui courent».

Comment la jeune Compagnie avait-elle acquis non seulement la science, mais l'intelligence de ce que demandait la situation, et l'usage des bonnes méthodes, choses sans lesquelles son succès aurait été impossible?

Les compagnons de S. Ignace et lui-même avaient fait toute leur théologie à Paris. Bobadilla

seul avait commencé la sienne à Aicala en Espagne : il nous apprend qu'il était venu à Paris dans l'intention d'étudier les langues latine, grecque et hébraïque, mais que là « le saint homme Ignace de Loyola l'exhorta à poursuivre plutôt 1 étude de la théologie scolastique et de la positive des saints Docteurs », conseil qu'il suivit. Ainsi ce n'est pas seulement la formation spirituelle, mais encore une direction utile pour leurs études que l'ancien soldat, dont on a voulu faire un ignorant, pouvait donnera ses disciples. Au reste, on sait que, dans les Règles pour penser comme VEglise^ par lesquelles il termine son livre des Exercices et qui furent probablement rédigées à Paris en vue des premières agitations protestantes, il recommande de louer à la fois la théologie positive et la scolastique. Et remarquons comment, à cette occasion, il définit le but et la méthode de la vraie scolastique : a C'est, dit-il, le mérite le plus particulier des docteurs scolastiques, comme saint Thomas, saint Bonaventure, le maître des Sentences, etc., de définir et élucider pournos temps les choses nécessaires au salut, et de combattre et démasquer toutes les erreurs avec toutes leurs fraudes. Car les Docteurs scolastiques, étant plus récents, ne j)rofitent pas seulement de la vraie intelligence de la Sainte Ecriture et des écrits des saints Docteurs positifs^ mais illuminés eux-mêmes et éclaires par l'assistance divine, ils ont en outre le secours des conciles, des canons et des constitutions de notre sainte Mère l'Eglise. » Saint Ignace ne concevait donc pas la vraie scolasti(|ue isolée de la |)ositive et négligeant, comme Melchior Cano accuse ses conteni|)orains de le faire, l'étude sérieuse de l'Ecriture, des Pères et en général des monuments de la tradition catholique. Dans quelle

mesure les maîtres, surtout Dominicains et Franciscains, qu'Ignace et ses premiers compagnons ont écoutés de préférence, étaient-ils demeurés fidèles à la bonne méthode théologique, nous ne le savons pas ; mais il est sûr que les futurs Jésuites ne se contentèrent pas de la maigre scolastique qui suffisait à la masse des étudiants d'alors, même à Paris.

Dans la seconde générationdela Compagnie, les théologiens de marque sont pour la plupart Espagnols et ont reçu l'influence du mouvement de renaissance scolastique, commencé parl'enseignement du maître dominicain François Victoria (f 1546), à Salamanque, d'où il s'est propagé dans les autres universités d'Espagne. A la vérité, le premier professeur de théologie au Collège Romain, le- P. Martin Olave, quoique Espagnol, avait fait à Paris toutes ses études théologiques, jusqu'au doctorat inclusivement. Mais tous ses successeurs dans la chaire de dogme, de 1556 à 1574 (sauf pendant l'année 1567), Espagnols comme lui, s'étaient formés à l'école de Salamanque. C'est de là que la Compagnie reçut notamment ses deux plus illustres professeurs de théologie et de saintes lettres, dans ces premiers temps, François Tolet (entré en 1558) et Jean Maldonat (1562). Le P. Jean Mariana qui, en 1569, vint à Paris ouvrir un second cours de scolastique à côté de Maldonat, avait puisé les mêmes principes à Alcala. Les qualités de l'initiateur Victoria, au témoignage de son élève Melchior Cano {de Loc. th., L XÎI, Proœm.), étaient la richesse de la doctrine, combinant la scolastique avec la positive, la siireté du jugement et le souci d'une forme plus élégante qu'on ne la trouvait d'ordinaire chez les scolastiques. Ce sont les qualités mêmes que Maldonat, dans ses

notes pour le projet du Hatio^ réclame du professeur de théologie scolastique. Mais il insiste le plus sur le jugement, qui doit se montrer, d'abord, dans le choix des questions, où il faut éviter celles qui seront plus curieuses qu'utiles et « avoiren vue la défense de la doctrine catholique et la réfutation des erreurs »; puis, dans la manière de les traiter, où il faut éviter un entassement confus d'arguments et d'opinions, et surtout ne pas laisser les auditeurs dans l'incertitude sur la valeur exacte de chaque opinion et de chaque raison. Les principales prescriptions du Ratio studiorum pour les cours supérieurs sont là résuméesd'avance, et assurément il n'en faut pas davantage, si on les pratique, pour faire de la théologie ce qu'elle doit être, une étude vraiment scientilique, ancienne et toujours actuelle.

123. S. Thomas et la Compagnie. — Quelque obligation que les premiers théologiens jésuites aient à Técole dominicaine de Salamanque pour leur avoir appris la bonne méthode théologique, ils n'y ont point perdu leur individualité ni leur liberté de jugement sur les matières discutables. Et les Pères Dominicains n'ont pas tardé à trouver ces disciples de quelques jours trop indépendants à leur gré. Dès lors la hardiesse, qu'on eut dans la jeune Compagnie, de contredire les idées chères à des professeurs renommés de l'Ordre de S. Thomas, fut taxée d'opposition systématique au grand Docteur lui-même. Cependant, c'est un fait certain que les Jésuites ont contribué, autant que personne, à la reconnaissance définitive de S. Thomas comme maître principal dans les écoles théologiques de toute l'Église. Quand S. Ignace, dans ses Constitutions (iv, 14, i),

ordonnait d'expliquer aux étudiants théologiens de la Compagnie « la théologie scolastique de S. Thomas », c'était là presque une nouveauté. En effet, malgré la grande autorité dont il jouissait depuis longtemps dans l'Église, le Docteur Angélique n'avait guère eu jusque-là de commentateurs, même dans son Ordre. C'était le « Maître des Sentences », Pierre Lombard, que les professeurs, même Dominicains, glosaient et exposaient à leurs auditeurs. Aussi S. Ignace, dans une déclaration ajoutée au passage des Constitutions que je viens de rappeler, pour ne point rompre trop vite avec l'usage consacré, indiquait encore le Lombard à « lire » avec S. Thomas. C'est ce qui fut exécuté par le premier professeur de théologie du Collège Romain, durant trois ans. Mais depuis lors, le Maître des Sentences céda la place à S. Thomas, qui fut seul commenté par tous les grands théologiens Jésuites. A Paris, Maldonat en 1569 commence également par suivre Pierre Lombard; mais Mariana, dès 1570, prend S. Thomas: ce fut le premier cours de ce genre fait à Paris en dehors du couvent des Dominicains. Tout le passé de l'enseignement théologique dans la Compagnie autorisera la Congrégation générale de 1645 à dire au Pape, que « depuis déjà tout un siècle, peut-être nulle autre famille religieuse n'avait consacré plus de travaux et de veilles à faire connaître la doctrine de S. Thomas ». C'est là un mérite qui ne saurait être effacé parce qu'on s'est permis d'abandonner son sentiment dans des cas très rares, et pour de très fortes raisons, à l'exemple de Victoria et d'autres Thomistes illustres.

S. Ignace n'a jamais prescrit à ses professeurs d'enseigner toutes et rien que les opinions do S. Thomas. Il leur donne pour règle générale de

suivre la doctrine « la plus solide », « la plus sure », « la plus approuvée dans l'Eglise ». Il précise sa pensée en déclarant que « des opinions nouvelles ne sont pas à admettre », c'est-à-dire, comme il s'explique immédiatement, a des o\)\' nions contraires au sentiment commun de l'Eglise et des Docteurs ». Il ajoute que, dans les questions même où les Docteurs catholiques ont des opinions différentes ou contraires, il faut dans la Compagnie visera runifbrmité, surtout dans l'intérêt de la charité fraternelle; et le moyen qu'il indique pour cela est que chacun, « autant que possible, s'accommode à la doctrine la plus commune dans la Compagnie ». Les termes précautionneux dont use le saint Fondateur, indi(|uent sudisamme'nt qu'il n'a jamais espéré ni désiré Tuniformité absolue de sentiment dans son Ordre. Sa connaissance de la nature humaine le lui interdisait, aussi bien que le souci du progrès légitime, qui ne lui était pas indifférent. Il ne dit pas qu'il condamnerait des explications, des théories nouvelles, sur des points où il n'y a pas de « sentiment commun de l'ÉgliseetdesDocteurs», si elles avaient leur utilité pour l'intelligence et la défense de la doctrine catholique.

Bien plus, il comptait que les travaux des siens produiraient des nouveautés de cegenre. En ellet, tout eu assignant pour base de l'enseignemeut théologique de sa Compagnie la théologie scolastique de saint Thomas, il ajoute que si dans la suite un manuel de théologie était composé qui fut a plus approprié à nos temps », on pourrait, après sérieux examen et avec l'approbation du P. Général, l'employer dans les cours. Le saint chercha même à provoquer la composition d'un ouvrage de ce genre; il espéra longtemps l'obtenir

de son compagnon Lainez, le théologien admiré au concile de Trente; les multiples travaux de celui-ci ne lui permirent pas d'en pousser bien loinla rédaction. Mais nombre d'autres théologiens ont surgi dans la Compagnie, qui ont suivi la pensée de leur Père; et, fidèles à saint Thomas comme guide habituel, ils surent le compléter, s oit par lesquestionsde controverse, qui, au xiii^ siècle, ne se posaient point, soit par l'introduction plus large des éléments de positive, soit par les théories développées sur les fondements jetés par le Docteur Angélique ou même construites à nouveau. Tolet, Molina, Suarez, Yasquez, Valentia, Lugo doivent assurément être comptés parmi les interprètes les plus intelligents, en même temps que les plus respectueux, de saint Thomas; mais ils ont amplement démontré par leur exemple la possibilité, après les grands docteurs du moyen âge, d'enrichir encore la théologie, dans l'explication et la preuve, comme dans la défense des dogmes.

124. Le Molinisme. — Les controverses sur la grâce et le libre arbitre ont particulièrement obligé la Compagnie d'affirmer l'originalité de son enseignement théologique et son autonomie relativement aux écoles plus anciennes. L^ensemble des doctrines professées en général par ses théologiens sur ces matières, et plus spécialement sur l'accord de la grâce divine et de la liberté humaine dans l'œuvre du salut, est communément appelé Molinisme. Cette dénomination, due aux adversaires, induirait en erreur, si elle faisait croire que le fameux Jésuite espagnol, Louis Molina (1536-1553-1600), a créé la doctrine sur la grâce, adoptée par tous les docteurs de son Ordre. La

vérité est seulement qu'il l'a publiée le j)reniier, dans sa Concorde du libre arbitre avec les dons de la grâce, en 1588, et que dans cet ouvrage, le premier imprimé par un Jésuite sur des questions de théologie scolastique, il n'a fait que développer en un vaste système des idées enseignées avant lui par les principaux théologiens de la Compagnie. Les parties essentielles de ce système ont été approuvées par ses confrères, mais non toutes les thèses accessoires. Bellarmin, Suarez, Valentia et d'autres ont jugé que Molina exagérait parfois le rôle de la liberté humaine.

La difïîculté est de distinguer la part de Dieu et celle de l'homme dans Tordre surnaturel. Il est de foi que, sans l'inspiration et le secours de Dieu, c'est-à-dire sans la grâce, l'homme ne peut produire aucun acte utile à son salut; il est également de foi que l'homme reçoit librement la grâce et que, dans l'acte salutaire, il agit lui-même et coopère à cette grâce sans laquelle il ne saurait le produire. Seulement les théologiens ne s'entendent pas sur la nature de la liberté et la mesure de la coopération, que l'homme apporte à l'acte salutaire. Les uns, dans cet acte, attribuent à la grâce une influence telle qu'on ne voit guère ce qui reste pour la liberté de l'homme, que d'autres au contraire voudraient plus pleinement sauvegarder.

Dans quel sens inclineraient les Jésuites, leur éducation spirituelle pouvait déjà le faire prévoir. Tout dans les Exercices de leur Père, comme dans leurs Règles, tend à leur inculquer l'estime de l'action humaine libre, en même temps que le respect souverain du domaine de Dieu. Et, dans ses Règles d'orthodoxie, saint Ignace recommande la modération, quand on célébrera les louanges

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delà grâce, pour ne pas donner occasion à l'erreur protestante, niant le libre arbitre, de se glisser dans l'esprit des auditeurs. Les disciples ont fidèlement suivi cette direction. Ainsi a-t-on pu dire justement que toute la Compagnie était moliniste avant Molina. De fait, Bellarmin, Tolet, Suarez, Lessius, les Jésuites de Rome et des pays du Nord, commeceux d'Espagne etduPortugal, ontparlé de refficacité de la grâce comme Molina, bien des années avant l'apparition de sa Concorde.

Dès 1573, dans ses leçons de Louvain, Bellarmin explique cette efficacité, non par une action physique de Dieu déterminant la volonté, mais par une invitation divine telle que Dieu sait qu'elle sera écoutée, vocationem qua Deus ita vocat sicut novit hominem secuturum. La science par laquelle Dieu connaît infailliblement ce que ferait l'homme agissant librement, dans toutes les circonstances possibles, est le pivot du molinisme : c'est ce qu'on appelle la science moyenne. Ce nom a été donné par le P. Pierre de Fonseca. Profond métaphysicien et savant commentateur d'Aristote, ce Jésuite portugais (1528-1548-1599) enseignait la philosophie à Evora en 1566; il fut alors le premier à mettre en relief cette scientia média et à signaler son importance pour la théologie. Media^ il l'appela ainsi, parce qu'elle tient pour ainsi dire le milieu entre les espèces de science, différentes quant à leur objet, que les théologiens distinguent en Dieu : entre la science des choses qui sont et celle des choses qui seront; c'est la science des futurs conditionnels ou des choses qui seraient^ supposé telles ou telles circonstances. La réalité de la science moyenne en Dieu ne saurait être contestée, comme les adversaires de Molina ont essayé d'abord de le. faire, quelque difficulté que

nous ayons d'ailleurs à en comprendre le com^ ment. Elle est manifestement supposée dans les reproches du Sauveur aux villes de Galilée [Math. IX, 20-24; Luc. x, 13) et au moins insinuée dans le texte célèbre de saint Augustin : « Celui à qui Dieu fait miséricorde, il l'appelle de la manière qu'il sait lui être adaptée {quomodo scit ei con^ gruere) en sorte qu'il ne résiste pas à l'appel. » (Ad Simplician., lib. 2, quaest. 2, n. 13.) Avec cette science, il est facile à Dieu d'exécuter tous les desseins de sa bonté à l'égard des élus, sans toucher à leur liberté : sachant l'usage qu'ils feraient de cette liberté dans toutes les circonstances possibles, il peut leur faire produire toutes les bonnes actions qu'il veut, en choisissant, pour les leur conférer, les grâces auxquelles il sait qu'ils ne résisteront pas.

Le fond du molinisme est donc que l'homme peut toujours résister à la grâce quelque puissante qu'elle soit, et que, s'il ne fait pas le bien, ce n'est jamais faute de grâce, mais faute de coopération du libre arbitre, en sorte que la grâce n'est jamais ni efficace^ ni inefïicace d'elle-même, indépendamment du libre consentement de l'homme. Là est le point principal de la controverse, entre les théologiens Jésuites et d'autres, qui se disent Thomistes, mais qu'il est plus juste d'appeler Banésiens. D'après ces derniers, la grâce qui fait faire le bien salutaire est eilicace d'elle-même et par sa vertu intrinsèque [efficax a se et ah intrinseco)^ et ils expliquent son action par la prédétermination ow prémotion physique. Voici ce que signifient ces termes, dont l'auteur est le dominicain espagnol Dominique Banes (1528- 1604). H s'agit d'une motion physique que Dieu imprimerait à la volonté libre pour Ja déterroûier à agir,

motion qui serait d'un effet infaillible, et sans laquelle il serait impossible à la volonté libre de se déterminer à quoi que ce soit, même dans l'ordre naturel. La prédétermination physique indispensable pour faire le bien surnaturel ou salutaire s'appelle la grâce efficace, qui serait donc également une impulsion physique imprimée à la volonté, dont elle produirait infailliblement le consentement.

Toute hypothèse telle que la science moyenne estexclue de cette conception de la grâce efficace, les Banésiens ont soin d'en avertir. C'est pour cela que leur grâce est dite efficace d'elle-même, par sa vertu intrinsèque, avant toute considération du consentement de la volonté. Après cela, comment peut être libre un consentement que Dieu lui-même produit de manière irrésistible, et comment est responsable l'homme qui ne fait pas le bien, faute d'avoir cette grâce sans laquelle il ne peut le faire et que Dieu donne à qui il lui plaît? Les molinistes se déclarent hors d'état de le comprendre.

Il n'est pas surprenant que deux manières de voir aussi opposées aient bientôt suscité un vif conflit entre leurs représentants.

125. La querelle autour du livre de Molina (1588- 1607). — On commença à s'attaquer dans les disputes théologiques dès 1582; mais la lutte se fit ardente surtout autour de Idi Concordia de ?^Iolina. Quoique le livre eût paru avec la permission de rinquisition de Portugal, après examen rigoureux et réitéré, et avec une approbation élogieuse d'un Père Dominicain, Banes et plusieurs de ses confrères s'employèrent de toutes leurs forces à le faire interdire en Espagne. Ils n'y réussirent pas, mais

la querelle devint de plus en plus une affaire entre les deux Ordreset s'exaspéra de tous les ferments de discorde qui, en Espagne, avaient déjà plus d'une fois troublé leurs relations. En vain les Supérieurs, tant Dominicains que Jésuites, s'efforcèrent d'amener les théologiens leurs subordonnés à des méthodes plus pacifiques. Enfin, le 28 juin 1594, le pape Clément VIII, évoquant la cause à son tribunal, ordonna que les deux partis lui fissent connaître les raisons de leur sentiment et, en attendant son jugement, gardassent le silence sur les points en litige. C'est seulement le 28 mars 1598 que parvinrent à Rome, par les soins de l'Inquisition d'Espagne, les écrits contradictoires demandés par le Souverain Pontife. Il est à remarquer, dans ces écrits, que les Jésuites s'appliquent exclusivement à établir leurs principes opposés à la prédétermination physique, avec leurs arguments contre celle-ci; les Dominicains au contraire sont tout occupés à combattre le livre de Molina.

Ces derniers, par cette tactique qu'ils tâcheront de conserver durant toute l'affaire, mettaient leurs adversaires dans une position délicate : les Jésuites en effet ne pouvaient, sans se condamner, ni abandonner le livre de Molina dont tous acceptaient le fond essentiel, ni cependant le soutenirdans toutes ses parties. Le début du procès à Rome servit bien les Dominicains. Une commission de huit prélats et théologiens, très obscurs, nommée par le pape en novembre 1597, se mit à examiner la Concorde^ en y joignant le commentaire de son auteur sur la première partie de la Somme de saint Thomas, et sans attendre les pièces d'Espagne, elle donna, le 13 mars 1598, un jugement très défavorable sur les deux ouvrages.

Clément VIIÏ, peu satisfait de ce travail évidemment trop précipité, commanda de le reprendre en tenant compte des pièces qui arrivaient à ce moment. Huit mois après, les commissaires confirmèrent leur première sentence, en signalant, pour la justifier, 61 propositions de Molina qui leur paraissaient mériter condamnation. Plus tard ils réduisirent le chiffre à 20, puis le firent remonter à 42. Ces variations suffiraient à montrer qu'ils ne réussirent jamais à se faire des idées claires sur l'objet de leur examen. Leur censure, réitérée cinq fois jusqu'en 1607, ne prouve donc qu'une chose, leur incapacité à comprendre une œuvre en dehors de l'ornière où leur pensée était habituée à rouler. Et toutes les fois que les Jésuites purent savoir ce qu'on reprochait à leur confrère, ils n'eurent pas de peine à montrer ou que sa pensée était dénaturée, ou qu'on incriminait chez lui des assertions très orthodoxes.

Aussi Clément VIII, quoique prédisposé contre Molina, refusa toujours sa ratification à cette censure. Il voulut que les Généraux des Dominicains et des Jésuites conférassent ensemble avec Tassistance de quelques-uns de leurs théologiens et en présence d'un cardinal (ensuite de trois cardinaux), sur les moyens de concilier les dissentiments et de remettre la paix entre les deux Ordres. Cinq ou six de ces réunions eurent lieu, du 22 février 1599 au 12 février 1600. La conciliation n'y fit pas un pas, mais du moins les positions des deux partis y furent plus nettement définies, les Dominicains ayant enfin consenti à formuler leur propre théorie.

Finalement le pape, se sentant de moins en moins éclairé, résolut de faire discuter devant lui les représentants autorisés des deux Ordres.

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Ainsi commencèrent, le 20 mars 1602, les fameuses Congrégations (conférences) de auxiliis (sur les secours de la grâce). Il y eut en tout G8 réunions; mais dans 37 seulement disputèrent les théologiens des deux partis, tandis que les 31 autres furent réservées aux consulteurs, pour fixer les résultats des disputes qui avaient précédé. Le programme, établi par le pape lui-même, n'était pas très pratique, il faut l'avouer : il consistait à comparer, sur une longue série de questions, d'abord l'enseignement du Docteur de la grâce, saint Augustin, avec celui de Molina; puis encore les assertions du second avec celles de Cassien, pris comme représentant des anciens semipélagiens. C'était ouvrir un champ de discussions infinies sur la vraie pensée de saint Augustin, aussi bien que sur celle de Molina. Il était aisé de prévoir que le pape n'y trouverait jamais le moyen de iixer son indécision : liellarmin eut le courage (le le lui dire; mais Clément VIII, qui avait fait lo grand controversiste cardinal en 1599, « parce que, disait-il, l'Eglise de Dieu n'avait point son pareil pour la doctrine », le punit de sa franchise en le nommant archevêque de Capoue, pour le faire sortir de Rome. La discussion fut soutenue du côté des Jésuites par le Père Grégoire de Valentia et, celui-ci étant tombé malade, par le Père Ferdinand de Arrubal, puis par le Père Ferdinand de la Bastida, tous trois Espagnols; du côté des Dominicains, d'abord par le Père Diego Alvarez, puis par le Père Thomas de Lemos, les deux aussi Espagnols. Ce fut assurément un tournoi théologique très brillant, mais qui ne changea pas les positions des partis. Clément VIII garda ses incertitudes et mourut sans avoir rien défini le 3 mars 1605.

Son premier successeur, Léon XI, n'occupa le trône pontifical que peu de jours. Paul V, élu le 16 mai, manifesta bientôt l'intention d'en finir avec cette affaire excédante, qui se poursuivait depuis onze ans. II accorda encore une dispute sur la doctrine de saint Augustin, d'après un questionnaire laissé par Clément VIII. Et enfin arrive ce que les Jésuites demandent depuis le commencement : le pape ordonne de discuter la prédétermination physique. Donc, le 12 octobre, Bastida donna le premier assaut à la thèse capitale des Dominicains et, dans sept autres congrégations, la battit en brèche avec tous les genres d'arguments, tandis que Lemos s'efforçait de la défendre, moins à l'aise dans son nouveau rôle d'accusé. Puis, dans une dernière congrégation, tenue le 28 avril 1607, Paul V appela neuf cardinaux à exprimer leur jugement. Parmi eux se trouvaient Bellarmin et Davy du Perron, le célèbre controversiste français : tous deux déclarèrent très catégoriquement que la prédétermination physique ne différait pas de la doctrine protesfante et que le livre de Molina ne méritait aucune condamnation. Moins sévère, le pape conclut à laisser les deux opinions en l'état, toutes deux étant pour l'essentiel d'accord avec la doctrine catholique, et à ne rien définir pour le moment, ni dans un sens ni dans un autre. Il imposa donc à tous ceux qui avaient pris part aux congrégations le silence sur ce qui s'y était dit, et commanda aux Généraux des Ordres de saint Dominique et de saint Ignace d'inviter sérieusement leurs sujets à attendre en paix les décisions ultérieures du Saint-Siège, sans se permettre aucune censure contre la partie adverse.

Ainsi se termina ce grand procès doctrinal.

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Pour les Jésuites c'était en somme une victoire. Du livre de Molina, attaqué avec tant d'acharnement depuis dix-huit ans, pas une ligne n'était condamnée. La doctrine de la Compagnie sur la grâce, soumise sons toutes ses faces au feu de discussions si longues et si passionnées, restait indemne, et la prédéterminatiou physique n'a conquis aucun titre à se prétendre plus catholique.

Sans vouloir trancher des questions que le Saint- Siège n'a pas jugé à propos de décider, il est permis de dire que le molinisme a gagné de plus en plus la faveur des écoles théologiques et que, si jamais une définition intervient, ce ne sera pas contre lui qu'elle sera prononcée. En attendant, on ne saurait nier que la Compagnie de Jésus, en maintenant Tessentiel de ce système comme sa doctrine, sans jamais permettre à aucun des siens de la combattre, n'ait bien servi la cause de la liberté huîuaine. Et toute la théologie de Tordre surnaturel en a reçu une influence qu'on peut dire heureuse et bienfaisante. En effet la notion même du surnaturel a été mieux précisée ; la juste définition de la grâce suffisante n'y a pas m'oins gagné que celle de la grâce efficace; puis, si les mystères du gouvernement divin dans la distribution des grâces, la prédestination et la réprobation, n'ont pas perdu toutes leurs obscurités, du moins les duretés sans preuves ont été écartées, et, par suite, bien des terreurs inutiles, de*s anxiétés déprimantes épargnées aux âmes de bonne volonté.

126. Controverse. — La croissance funeste des hérésies au xvi" siècle appelait un développement correspondant de la réfutation dans la théologie. Les controverses auraient-elles un enseignement

à part ou laisserait-on aux professeurs de scolastique à les traiter suivant que Tordre habituel de leurs leçons leur en offrirait l'occasion ? Les deux méthodes ont leurs avantages et ont été en usage tour à tour dans la Compagnie. Saint Ignace lui-même avait chargé son premier professeur de théologie au Collège Romain, le Père Olave, de faire un cours spécial de controverses. Cependant la seconde méthode seule reçut la sanction du Ratio définitif du Père Aquaviva. Il est certain que la réfutation des erreurs, pour être solide et fructueuse, a besoin d'une bonne base de philosophie et de théologie scolastique. Et les auditeurs sans formation scolastique, dans un cours consacré uniquement à exposer, discuter, réfuter des erreurs, risquent fort de garder souvent l'impression des arguments hérétiques plus vive que celle des réponses, quoique excellentes. La principale raison en faveur de la création de cours spéciaux pour les controverses est que celles-ci, pour l'exposé exact des erreurs comme pour leur réfutation décisive, demandent des connaissances variées, qui malaisément se rencontreront chez tous les professeurs de scolastique, d'ailleurs distingués. Le Ratio concilie toutes choses : il charge les professeurs de théologie scolastique de traiter les objections des hérétiques à la manière scolastique, et plutôt brièvement, sans s'attarder aux •détails historiques, ni trop multiplier les arguments en réponse : mais il ajoute la recommandation d'indiquer aux élèves des auteurs qui les renseigneront plus complètement. Le fait est que, possédant des Sommes ou des manuels de controverses, comme ceux de Bellarmin, de Becanus et d'autres, on pouvait, dans les cours, épargner sur la réfutation des novateurs beaucoup

de temps, qui était plus utilement employé à une sérieuse formation scolastique des jeunes théologiens.

C'est Vltalie qui a produit, non le premier en date, mais le plus célèbre controversiste de la Compagnie de Jésus, le plus célèbre aussi de tous les controversistes catholiques. Robert Bellarmin, né à Montepulciano en 15^i2, devint Jésuite en 1560, professa la théologie à Louvain ( 1570- 1576), puis enseigna les controverses pendant douze ans à Rome (1576-1588) ; cardinal en 1599, il mourut à Rome en 1621. En trois volumes infolio, publiés de 1586 à 1593 et complétés par un quatrième en 1596, il a créé une vraie Somme de la controverse antiprotestante, où l'exposé de la doctrine catholique sur les points attaqués est aussi clair et solide que la réfutation des erreurs. L'I'lcriture Sainte, que les adversaires prétendent invoquer seule, lui fournit ses premières preuves ; mais il y ajoute les témoignages de la tradition, que les novateurs ne peuvent récuser sans s'avouer en rupture avec ri'>glise apostolique, et les principales raisons de la théologie scolastique. Protestants et catholiques ont rendu hommage au mérite exceptionnel de cette grande œuvre : elle a éclairé une multitude d'égarés de bonne foi, et les défenseurs de l'Eglise et de la papauté y ont trouvé de tout temps, avec d'excellents arguments qui n'ont pas vieilli, les exemples d'une polémique digne et loyale.

Par la force des circonstances, dans les pays attaqués par la prétendue Réforme, les théologiens du premier siècle de la Compagnie ont dû donner la plus large part de leurs leçons et de leurs publications à la controverse. En France, les Jésuites pouvaient aflirmer au Parlement de Paris,

à l'occasion de leur procès de 1594, avoir été presque les premiers à traiter méthodiquement les controverses religieuses. Leur porte-parole, le Père Clément du Puy, ajoutait: « J'ose dire qu'il n'y a guère aujourd'hui d'évêque, d'abbé, de docteur, de prédicateur, ayant quelque renom de doctrine, qui n'ait entendu Maldonat ou du moins étudié attentivement ses écrits, pour y prendre, comme dans un grand arsenal, des armes contre l'hérésie. » Le calvinisme, si efficacement attaqué d'abord par le grand professeur espagnol, trouva ensuite devant lui Emond Auger (+ 1591), Jean Gontery (+ 1616), Guillaume Bayle (+ 1620), Louis Richeome (+ 1625), Pierre Coton (1626) et d'autres, qui le combattirent avec un égal succès dans les prédications, les conférences contradictoires, les ouvrages de controverse en français. En Allemagne, naturellement, la controverse avec les protestants de toute nuance fut et resta toujours la tâche principale des théologiens Jésuites. Ici, comme dans les autres parties de l'apostolat, le bienheureux Pierre Canisius (+ 1597) est l'initiateur et le parfait modèle, pour la science et le ton. Après lui, entre beaucoup d'autres, il faut distinguer Grégoire de Valentia (1603) , encore un Espagnol, qui enseigna la théologie scolastique avec les controverses aux universités de Dillingen et d'Ingolstadt pendant plus de vingt ans, et qui termina sa carrière dans les joutes célèbres des congvégdiùoiis» de Auxiliis ; puis George Scherer (+ 1605] ; Martin Becanus (1624), confesseur de l'empereur Ferdinand II ; Jacques Gretser (+ 1625); Adam Tanner (+ 1632), probablement le plus remarquable théologien scolastique qui ait paru en Allemagne, dans les temps modernes; Adam Contzen (+ 1635), etc.

Les Pays-Bas, auxquels appartiennent déjà par leur origine Canisius et Fîecanus, ont eu d'actifs coiilroversistes dans François Coster (-j- 16iy\ appelé « le marteau des hérétiques », Charles Scribani (1629), les féconds écrivains flamands David (+ 1613) et Jean de Gouda (1630).

hes SesmX.es Anglais^ qui ont tant soufl'ert pour la religion ancienne, ne l'ont pas moins l)ion servie par leurs écrits : peu d'ouvrages ont fait plus de bien que le livret des Dix raisons du bienheureux martyr Edmond Campion (-f- 1581).

En Pologne, nous avons déjà signalé Skarga et Yujek.

En Hongrie, il faut nommer au moins le grand prélat qui par sa science et son zèle y a restauré le catholicisme, Pierre Pazmany (Jésuite en 1587, arclievêque de Gran en 1616, cardinal en lr>29, + 1637). Puis, dans le collège et l'université de Tyrnau fondés par lui afin de faire continuer son œuvre par la Compagnie, des hommes remarquables n'ont jamais manqué pour accomplir ses généreuses intentions.

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