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MISSIONS D AFRIQUE

avait inauguré cet odieux trafic et qui à cette époque en avait encore le lucratif monopole.

Les mêmes conclusions sont soutenues avec non moins de fermeté par un autre professeur, de théologie, Portugais et Jésuite, le Père Fernan Rebeilo, au commencement du xvii" siècle (1608). Un peu plus tard, Thomas Sanchez, le moraliste espagnol (f 1610), si injustement vilipendé dansles Provinciales, se prononce avec plus de décision encoredans lemêmesens (Consilia Moralia, 1625;.

Les décisions des théologiens, en ce temps-là, dans les pays catholiques, n'étaient pas de vaines paroles, vouées à se perdre dans les régions de la théorie. Elles influaient surPopinion publique et dictaient souvent la conduite des ministres et des souverains. En Portugal, de même qu'en Espagne, le conseil de conscience existait auprès du trône, et les théologiens étaient appelés à collaborer aux instructions qu'on donnait aux gouverneurs et aux chefs militaires des colonies. Molina nous apprend, par exemple, qu'il a vu les instructions remises à des généraux chargés de deux expéditions dans le pays d'Angola et dans les régions du Zambèse.ll atteste que ces instructions élaborées avec le concours des conseillers spirituels de la royauté, contenaient tout ce qu'il fallait pour sauvegarder les lois de la justice et de l'humanité à l'égard des indigènes. De fait, le trafic des noirs devint pire que jamais, quand il fut tombé entre des mains que ni les décisions des théologiens catholiques, ni les protestations des missionnaires, ni même les anathèmes de l'Église ne pouvaient arrêter : comme il arriva aU dixhuitième siècle, où la traite fat faite surtout par les Anglais protestants.

OcKANiE. — Philippines

120. — Le premier évêque des l^hilippines, Don Domingo de Salazar, Dominicain, allant f)rendre possession de son siège à Manille, s^ëlait faitaccompagner par deux Jésuites, les PP. Sedeno et Alonso Sancliez, à (|ui tut adjoint un Frère. Dans cette vaste agglomération d'îles, conquises quinze années auparavant, il n'y avait encore (jue quehjues centaines de colons espagnols, et parmi eux beaucoup de religieux, surtout Franciscains et Augustins. L'on n'avait fait de chrétiens indigènes (jue dans le voisinage immédiat des principaux centres de l'occupation européenne, comme Manille et Cebu. C'est le l*ère Pierre (]hirino, arrivé en 1500, qui, du côté des Jésuites, inaugura Papostolat des infidèles en 1591. Il commença son labeur fécond dans rançon, la grande terre du nord de Parchipel philippin, et le continua dans les îles du centre. C'est surtout dans cette dernière région que s'exercera l'activité des nouveaux missionriaires de la Compagnie, qui viennent au nombre de 8 en 1595, et sont renforcés l'année suivante par 20 autres, dont 17 prêtres.

La grandeur du travail a faire et le succès des Pères auprès de la population tant indigène qu'européenne rendait cette augmentation de personnes nécessaire; et bientôt elle apparut insuffisante. On avait commencé des collèges à Manille et à Cebu. Dans le premier, h Manille, on enseignait,'en L59G, le latin et la théologie morale, en attendant que cette école d'Extréine-Orient, érigée en nniversit»'» en KVil, rivalisât avec celles d'Europe les mieux organisées. En l()01, on y annexa

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un petit pensionnat, sous le nom de Séminaire de Saint-Joseph, réclamé pour l'éducation des jeunes Espagnols destinés aux charges civiles et ecclésiastiques de la colonie. De plus, en 1600, quinze Pères évangélisaient les Indiens des îles de Luçon, Gebu, Samar, Leyte, Panay, Bohol, Negros. Des 54.900 infidèles qu'ils y avaient trouvés, dans neuf centres, ils en avaient instruit et baptisé 10.746. La mission des Philippines jusque-là dépendait du Mexique ; vice-province depuis 1595, elle fut érigée en province par le Père Général Aquaviva en 1605. Elle possédait déjà son noviciat ouvert en 1599 avec sept novices originaires du pays, mais de familles espagnoles. Dans sa première année 1606, la jeune province ne compte encore que 93 sujets, dont 37 prêtres.

Les habitudes de vie sauvage chez beaucoup des indigènes obligèrent les Pères à essayer dans ces îles des réductions^ comme dans les missions d'Amérique. Le système y réussit fort bien : on vit telle peuplade des Bisayas, qui vivait dispersée dans 42 hameaux de montagne, consentir à se grouper dans une seule bourgade sous la houlette du missionnaire. D'un caractère généralement doux, les insulaires savaient reconnaître l'assistance affectueuse et désintéressée que les Jésuites leur prêtaient dans tous leurs besoins spirituels et corporels, et en particulier la protection qu'ils leur donnaient contre les injustices des colons : ils y répondaient par un réel attachement et une grande docilité. On éprouva aussi la bonne volonté des parents indiens dans la création de petits séminaires, semblables à ceux que nous avons vu fonder au Brésil et au Mexique. Il y en avait deux en 1606, dans les îles de Leyte et de Bohol, où avaient déjà été formés d'excellents

chefs de villages, des catéchistes et des auxiliaires de la mission.

A ce propos, il convient de signaler ce qui était fait pour l'instruction technique, la plus à la portée de l'intelligence habituellement médiocre des Philippins. Le premier Jésuite qu'ait vu l'archipel fut son premier architecte ; c'est lui, le Père Sedeno, qui apprit aux indigènes la construction des maisons en pierre et l'usage de la chaux, qu'ils ignoraient. Il décida l'évêque à se faire bâtir la première maison de pierre du pays : cet exemple fut bientôt suivi, le Jésuite étant largement mis à contribution pour les plans et la direction de nombreuses bâtisses. Les premières fortifications élevées pour la défense de Manille furent son œuvre. Il voulait aussi donner à la colonie l'industrie séricicole; il planta des mûriers pour l'élève des vers à soie, et enseigna aux Indiens le tissage à la manière d'Europe. Enfin, parmi lesChinoisqui étaientdéjà plusieurs milliers à Manille, il chercha des peintres auxquels il fît peindre des images pieuses et des tableaux pour toutes les églises. Aux Philippins eux-mêmes il donna le moyen de se former à un art dans lequel ils ont ensuite excellé, du moins comme copistes et imitateurs.

En 1616, la province avait 100 sujets et quatre collèges, sans compter le noviciat et les séminaires soit d'Espagnols soit d'Indiens ; plus, dix résidences. Ces dernières réunissaient chacune deux ou plusieurs Pères, chargés du soin des villages chrétiens et propageant ri']vangile parmi les infidèles. Sous le généralat du Père Vitelleschi est surtout à remarquer l'extension de la mission aux îles des « Mores ». Les Espagnols appelaient Moros les mahométans qui tenaient subjuguées l'île de

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Mindanao, la plus méridionale des Philippines et la plus grande après Luçon, et Jolo (Sulu) avec son archipel d'îlots. Pirates de métier et ennemis jurés du christianisme, ces Mores furent longtemps la terreur de leurs voisins plus paisibles. Dans les razzias d'esclaves qu'ils faisaient notamment dans les îles Bisayas, ils capturèrent plus d'un missionnaire et ils ont fait de quelques-uns des martyrs. Souvent châtiés, ces attentats reprenaientsans cesse ; cependant, pour être mieux à portée de les arrêter, les Espagnols créèrent des postes fortifiés en divers points de Mindanao et de Jolo; mais ils comprirent bien que tout l'espoir d'une paix stable avec les Mores était leur accession au christianisme. Les Pères de la Compagnie ne se sont pas refusés à tenter cette œuvre d'une exceptionnelle difficulté, et il y a lieu, en somme, d'admirer le résultat obtenu.

Ils ont commencé par réunir quelques néophytes auprès des établissements espagnols et en ont peu à peu accru le nombre, par le prosélytisme tant chez les mahométans que chez les païens. Vers le milieu du xvii' siècle, ils avaient un petit collège à Samboanga, principal fort espagnol, à l'extrémité sud-ouest de Mindanao, et d'autres stations dans le nord de l'île. Ils avaient même déjà réussi à faire sortir de leurs montagnes sauvages un certain nombre d'infidèles pour en former des réductions . 11 y fallut bien du travail et même du sang. En 1648, le Père Paliola et, en 1650, le Père del Gampo tombèrent sous les coups des féroces Subanos. Le mahométisme, jusque-là maître du pays, réagit violemment pour ne pas se voir dépossédé par le développement croissant d'une population chrétienne. Plusieurs Jésuites éprouvèrent sa colère.

La plus illustre de ces victimes fut le Père François Lopez. Missionnaire dans les îles des Mores, depuis 1637, pendant près de vingt ans, il avait gagné un grand prestige même auprès des infidèles par son zèle intrépide, la sainteté de sa vie et la puissance de sa parole, que confirma plus d'un miracle. Aussi les gouverneurs généraux des Philippines le chargeaient de négociations délicates à mener en leur nom avec le sultan de Mindanao, le redouté Gorallat. L'entremise de rhomme de Dieu avait valu par deux fois à la colonie plusieurs années de tranquillité : à une troisième rencontre, il fut récompensé par le martyre de l'insistance avec laquelle il exhortait le tyran à se faire chrétien (1655). Le fanatisme musulman ne fit pas reculer les missionnaires et ne parvint pas même à arrêter ces conversions de disciples du Coran, qui constituent un phénomène si rare dans l'histoire de l'apostolat chrétien.

Le Mouvement scientifique et littéraire dans le i'^ siècle de la Compagnie

DOCTRINES ET PRINGIPx\UX ÉCRIVAINS

Préambule : LE RATIO STUDIORUM

121. — Le Ratio Studiorum, « Plan des études », ^st le code des règles communes aux établisse- .jnents enseignants de la Compagnie. Il a été rédigé d'abord sous forme provisoire, en 1584- 1585 ; pais examiné, remanié à plusieurs reprises, enfin mis à Fessai dans les provinces. Après quoi, le P. xVquaviva, en 1599, promulgua le texte qui, avec quelques modifications, est resté en usage jusqu'à nos jours.

Il comprend les méthodes d'enseignement pour toutes les disciplines, depuis la grammaire jusqu'à la théologie inclusivement. Les directions les plus générales sont contenues dans les Règles du Provincial, du Recteur et du Préfet des Études^ ainsi que dans les Règles communes aux professeurs, soit des cours supérieurs, soit des classes inférieures. Des instructions entrant plus dans les détails constituent les Règles particulières pour les professeurs de chaque classe.

Ce Ratio est le premier ouvrage offrant un programme, presque complet, d'études propres à

former les jeunes chrétiens, qu'ils soient appelés aux carrières du monde ou au service de l'Eglise, et un programme comprenant une direction méthodique et précise pour enseigner toutes les matières qu'il renferme. Cependant, quant aux idées fondamentales, le plan existait déjà dans la quatrième partie des Constitutions de S. Ignace. Et la plupartde ses prescriptions pratiques représentent ce qui se faisait depuis longtemps dans tous les grands collèges de la Compagnie. Nous avons vu que cette pratique, à l'origine, procède surtout du modus Parisiensis; elle a aussi beaucoup profité de rex[)érience de près d'un demisiècle ; puis les rédacteurs du Ratio n'ont pas dédaigné de lui chercher encore des perfectionnements dans les coutumes des écoles étrangères, y compris les protestantes.

On a jugé inutile de faire une place dans le Ratio à l'enseignement primaire. La Compagnie ne le donne pas habituellement, non qu'elle le juge au-dessous de sa dignité : car, comme dit son Fondateur, « d'apprendre aux ignorants à lire et à écrire serait une œuvre de charité, si la Compagnie avait assez de sujets pour suffire à tout : mais à cause de la pénurie de personnel, nous n'enseignons pas cela d'ordinaire » (Constit., p. 4, c. 12, Decl. C). Pourtant les Jésuites n'ont pas laissé de s'intéresser beaucoup à l'éducation populaire : nous n'en citerons pour preuve, outre les écoles qu'ils ont ouvertes aux indigènes dans toutes leurs missions, que les écoles dominicales, fondées par eux ou sous leur inspiration, avant la fin du XVI* siècle. Dès 1563, à Trêves et à Mayence, tous les dimanches, ils apprenaient à lire et à écrire aux pauvres et aux ouvriers, avant de les inviter au catéchisme. A la même époque ou peu après, ils

organisaient, en Belgique et dans le nord de la France, des éceles dominicales de catéchisme et d'instruction professionnelle pour garçons et filles : celles de Valenciennes et d'Anvers furent longtemps célèbres. Ajoutons que les instances des parents ont obligé en plus d'un collège, notamment en Espagne, d'ajouter des cours préparatoires, qui étaient de véritables écoles primaires.

Le collège complet, dont le Ratio expose les règles, embrasse les trois ordres de sciences : humanités, philosophie et théologie. Ces trois ordres y sont hiérarchisés, de telle sorte que la théologie seule,' à proprement parler, est enseignée pour elle-même, parce qu'elle sert directement le but commun des études et de toutes les œuvres de la Compagnie, qui est d'aider le prochain à connaître et à aimer Dieu et faire ainsi son salut. Les autres disciplines ne sont enseignées que parce qu'elles « préparent et forment les esprits pour la théologie » [ingénia disponunt ad theologiam. Constit. 4, 12, 3), et qu'elles sont utiles ou même nécessaires pour la parfaite connaissance et l'emploi de cette science suprême. Cette vue de la hiérarchie et de la subordination des sciences domine la législation de l'enseignement dans la Compagnie, mais ne la conduit pas à mêler ou confondre leurs méthodes et leurs procédés.

Par le fait, la plupart des collèges de l'ancienne Compagnie, surtout dans les villes importantes, ont donné l'enseignement complet, au moins jusqu'à la philosophie inclusivement. D'autres encore l'auraient donné même avec la théologie, sans les oppositions jalouses des universités séculières. Le plus grand nombre toutefois, établi dans les

localités secondaires, dut naturellement se limiter aux humanités, en les c^ouronnantd'ordinaire par une philosophie phis ou moins complète.

Nous ne pouvons analyser en détail les Règles que le Ratio donne successivement pour tous les cours supérieurs et inférieurs, suivant l'ordre de dignité; mais nous essaierons d'en indiquer au moins l'esprit etles principes généraux.

Commençons par la base. Les Humanités, que le Ratio appelle encore les « études inférieures », ont pour objet l'étude des langues et des plus beaux modèles de style. Elles doivent amener les élèves à posséder ces langues et à imiter ces modèles le plus parfaitement possible. Mais en même temps elles servent à former leur intelligence et, par l'exercice en des matières faciles, la rendent peu à peu capable de travailler avec profit sur l'objet plus ardu des études supérieures, philosophie, sciences naturelles et théologie.

Nous devons insister sur le second but, parce qu'on a souvent accusé la Compagnie, dans son enseignement des humanités, de ne s'occuper que de la forme et de ne viser qu'à faire de beaux parleurs, et encore en latin. Pour montrer combien plus haut était le rôle assigné aux humanités par les Jésuites, dès la première organisation de leur enseignement, et ce qu'ils en attendaient pour l'éducation même de l'intelligence des enfants, nous aimerions à citer en entier la belle lettre écrite au nom de saint Ignace par son secrétaire, le P. Polanco, le 21 mai 1547. Nous en extrayons du moins quelques lignes caractéristiques :

La lettre répond à des scrupules manifestés par le Père Lainez. Le célèbre théologien du concile de Trente redoutait pour les jeunes gens les études d'humanités, qui, poussées un peu loin, lui semblaient produire le dégoût de ce qui n'est pas élégance de langage, et l'aversion pour les études austères et plus difficiles, telles que la philosophie et la théologie scolastique. Polanco admet que l'excès dans Tétude des humanités aurait des inconvénients; mais on peut s'en tenir à une mesure suffisante, qui n'apportera que des avantages. Le premier est formulé par lui en ces termes : « De même qu'il faut se mettre peu à peu aux travaux du corps, en s'exerçant dans les moins pénibles jusqu'à ce qu'on ait pris l'habitude de travailler, de même, avant d'entreprendre des études qui requièrent un grand travail de l'esprit, comme sont les arts (la philosophie et les sciences) et la théologie scolastique, il est nécessaire que l'intelligence s'accoutume à travailler, et cela en des matières ni très difficiles, ni trop sèches : telles les humanités, qui sont plus à la portée des intelligences non exercées ni robustes; elles les ouvrent et les rendent capables de s'appliquera des choses plus sérieuses. — D'ailleurs (ceci est le 7^ avantage) le talent et les forces de l'esprit trouvent déjà un bon emploi dans les exercices de rhétorique (concertations), ainsi que dans les travaux d'invention personnelle, soit vers, soit discours et lettres.

Les humanités que la Compagnie enseigne suivant le Ratio, sont les traditionnelles humanités classiques; elles ont pour objet d'étude principal les langues et les chefs-d'œuvre littéraires de la Grèce et de Rome. On a tout dit pour et contre ces humanités ; mais les hommes les plus compétents de tout bord sont décidément en leur faveur. Pour elles militent, en effet, la tradition et la nécessité de connaître, avec la langue-mère de toutes les

langues romanes, deux littératures et deux civilisations dont l'influence a été si considérable sur la littérature et la civilisation de tous les peuples chrétiens. Il faut ajouter les avantages qu'offre l'étude grammaticale et littéraire des idiomes classiques, pour éveiller et former l'intelligence des enfants : ce qui est, nous venons de le voir, un desbuts, etnon le moins important, des humanités. En particulier, le latin, à ce point de vue, est édu^ cateur, comme ne saurait l'être aucune langue moderne. Les difïicultés qu'il présente au débutant, sont juste assez sensibles pour stimuler par l'effort, sans la rebuter, l'activité de la jeune intelligence; et celle-ci trouve ensuite une satisfaction, qui l'encourage et la tient en haleine, dans la simplicité des formes grammaticales, la netteté des règles de syntaxe et la « logique immanente » de la construction latine.

On reproche au Ratio de faire négliger la langue maternelle : ne va-t-il pas jusqu'à interdire l'usage, dans les classes, de toute autre langue que le latin, dès que les élèves sont en état de le comprendre quelque peu? En réalité, la langue maternelle n'est pas sacriliée, elle gagne même, à cette méthode, beaucoup plus qu'il ne paraît au regard superficiel. Elle n'est pas exclue de fait; car la préiection ou explication des auteurs latins ou grecs, qui se fait à toutes les classes, doit se terminer habituellement par une traduction préparée avec très grand soin du texte commenté en langue vulgaire. Au cours de la préiection même, les professeurs, spécialement en Humanités (Seconde) et Rhétorique, sont invités à chercher aux belles locutions et aux textes classiques des parallèles intéressants dans la langue maternelle. Enfin les exercices prescrits aux élèves consistent

pour une grande partie en traductions, soit thèmes, soit versions, et les obligent ainsi constamment à réfléchir sur leur propre langue, à en creuser les propriétés, pour la faire répondre correctement et fidèlement au latin et au grec. Les connaisseurs affirment que ce travail de comparaison entre deux langues est le meilleur moyen d'apprendre à fond Tune et l'autre.

Il est vrai que les prescriptions du Ratio sur l'usage du latin peuvent paraître aujourd'hui un peu absolues : aussi ne s'expliquent-elles entièrement que par les exigences du temps où elles ont paru. Il faut se rappeler qu'au xvi^ siècle, le latin n'était pas seulement la langue de l'Église et des savants, c'était encore comme la langue universelle des classes instruites ; et donc elle formait la base nécessaire de toute éducation libérale. Le protestantisme n'y changea rien pendant assez longtemps. Mais jamais les Jésuites ne suivirent les Humanistes dans leur mépris pour le parler du peuple : en effet, comment auraient-ils pu remplir leur mission principale à l'égard des âmes ? D'ailleurs S. Ignace, dans ses Constitutions et dans des lettres spéciales, leur a inculqué le devoir de « bien apprendre la langue vulgaire ».

Nous montrerons plus loin que les écrivains Jésuites ont leur part honorable dans la renaissance des littératures nationales. Le mouvement qui s'est produit au xvii^ siècle, surtout dans les nations romanes, en faveur de leurs idiomes propres n'a guère été combattu par des Jésuites que dans ses excès. Ainsi ils ont maintenu, et avec raison, contre les fameuses Méthodes Françaises de Port-Royal l'enseignement du latin par le latin. Mais ils ont donné davantage dans les classes inférieures à l'enseignement direct de la langue

vulgaire. C'est naturellement dans cette vue que dès le milieu du xvii« siècle, ils ont publié leurs grammaires et d'autres livres élémentaires pour l'étude des langues nationales. Les commentateurs officiellement autorisés du /?a^io, Sacchini (1625i et Jouvancy (1705), ont déjà beaucoup accentué l'interprétation favorable à cette étude : tout cela néanmoins sans rien diminuer de l'importance du grec et du latin.

Dans l'enseignement des Humanités, la Compagnie de Jésus s'est approprié les progrès réalisés par la Renaissance.

De là, d'abord, la division du cours de grammaire en trois degrés, que les élèves régulièrement parcourent en trois ou quatre années. Dans cette échelle, les préceptes théoriques sont gradués, aussi bien que les textes classiques, qui les montrent ap[)liqués, et les exercices pratiques, qui habituent à parler et à écrire suivant les règles et les modèles. Les règles grammaticales doivent être soigneusement assimilées et imprimées dans les mémoires; mais la tâche principale du professeur consistera dans la prélection ou l'explication des auteurs. Celle-ci devra intéresser les jeunes esprits, puis provoquer et diriger leur travail personnel. Ce travail se fera dans des exercices fréquents et variés, depuis la simple répétition des leçons entendues, jitsqu'à la composition et à la concertation. Dans l'un, l'élève s'efforce de remlre, conformément aux préceptes appris et aux exemples des auteurs lus, des pensées, soit suggérées, soit librement conçues. Dans l'autre, l'intérêt pour les élèves est doublé par l'éumlation; car ils s'interrogent et se répondent entre eux, se corrigent au besoin réciproquement, et cela tantôt sur une matière convenue et toute

préparée d'avance, tantôt même sur des difficultés non prévues, que fera surgir spontanément l'intelligence des jeunes émules.

Cette activité de l'esprit est partout recommandée par le Ratio, qui répèle : ingenium excolatur, excitetur ingenium ; il la provoque dès les classes de grammaire, il y pousse surtout dans les cours d'Humanités et de Rhétorique. La fonction des professeurs est ici d'initier les élèves aux secrets de la perfection du langage et aux procédés de composition des maîtres incomparables du style et de l'éloquence humaines. Plus les jeunes humanistes et rhétoriciens auront pénétré ces secrets et ces procédés, plus ils seront capables de se les approprier, et ainsi l'imitation à laquelle ils doivent viser dans tous leurs travaux de classe sollicite l'exercice de toutes leurs facultés et surtout de leur intelligence.

L'exposé des principes du Ratio, pour l'enseignement de la Philosophie, de la Théologie et des sciences connexes, aura sa place en tête des développements qui vont suivre sur l'histoire des doctrines dans la Compagnie. Il nous reste à ajouter quelques lignes concernant les professeurs.

Les meilleures méthodes ne donnent des résultats qu'en proportion du zèle et de la capacité de ceux qui ont à les appliquer. C'est à son Ratio, si sagement conçu et si pratique, mais encore plus à ses professeurs, que la Compagnie de Jésus est redevable de la faveur dont ses collèges ont joui dans tout l'univers catholique. Aussi bien a-t-elle toujours eu à cœur de ne placer dans toutes ses chaires, les plus humbles comme les plus honorées, que des hommes suffisamment préparés.

La première préparation, la plus efficace, n'est

Brucker. — La Compagnie de Jésus. 29

autre que la formation que reçoit tout Jésuite avant de remplir un emploi quelconque dans son Ordre. Durant les deux années de noviciat, sans songer à autre chose que son avancement spirituel, le futur régent prend les qualités dont il aura le plus besoin dans l'enseignement. Par l'habitude de se vaincre et de soumettre tous les mouvements de son cœur à la raison, il acquiert la possession de soi, nécessaire même pour conduire le petit monde d'une classe. En méditant sa vocation, il s'enflamme d'ardents désirs de sauver les âmes rachetées par le sang de Jésus-Christ; et aux âmes des enfants, si précieuses devant Dieu, il donnera avec joie les prémices de son zèle. Ces dispositions qu'il emporte du noviciat, il les entretiendra, les fortifiera constamment par ses méditations journalières, partout le progrès de sa vie religieuse. Ainsi, de son éducation, le professeur Jésuite reçoit l'amour de ses pénibles fonctions et devient capable de s'y livrer avec un dévouement désintéressé absolu. Et de là un type d'une réelle nouveauté au XVI* siècle, en face des pédagogues mercenaires, pour qui l'enseignementn'était que le gagne-pain, ou le degré menant à une situation plus aisée et plus lucrative.

Outre cette préparation fondamentale, qui n'a pas manqué même aux plus jeunes de ses professeurs, la Compagnie de Jésus ne néglige pas de procurer à tous une formation pédagogique spéciale. Le Ratio inculque aux Provinciaux et aux Recteurs toute une série de prescriptions, et déjà édictées antérieurement dans cette vue par les Congrégations générales et les Supérieurs généraux: création de séminaires (juvénats) pour préparer les jeunes Jésuites à l'enseignement;

conférences et cours pédagogiques, qu'ils devront suivre pendant quelque temps avant d'entrer en fonctions ; visite fréquente des classes par les Recteurs et les Préfets des études, pour contrôler et corriger au besoin la façon dont les élèves sont enseignés et tenus. D'excellents manuels pédagogiques ne leur manquent pas non plus : Perpinian, Possevin, Sacchini, Bonifacio, Jouvancy, Wagner et d'autres complètent pour eux le Ratio en leur apprenant comment, ce qu'il ordonne, on arrive à l'exécuter.

Nous n'avons parlé de l'enseignement qu'au point de vue de Y instruction : le Ratio et les pédagogues de la Compagnie se préoccupent encore plus de Véducation morale et chrétienne de l'enfant; car c'est là le but principal proposé au dévouement de ses professeurs. Inutile ici d'insister sur les moyens qu'on leur indique pour le procurer: avant tout, solide instruction religieuse, donnée à son heure dans chaque classe, au moins une fois la semaine ; leçons de vertu, mêlées à propos aux prélections et aux conversations ; encouragement à la confession fréquente ; industries en rapport avec le caractère des enfants pour les attirer à la piété, spécialement envers la sainte Vierge; enfin, discipline exacte, mais obtenue par l'amour plus que par la crainte. Dans tout cela, le maître Jésuite tâchera de faire siens et de suivre les sentiments du Cœur de celui qui disait : Laissez venir à moi les petits enfants.

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SCIENCES THÊOLOGIQUES

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