PHILOSOPHIE ET SCIENCES
132. Péripatétisme de la Compagnie.— Saint Ignace, pour recommander aux siens l'étude et l'enseignement de la p\ii\osoi)hie {Constitutions, IV. 5, i; 12, '^), insiste sur son utilité et même sa nécessité par rapporta la théologie : on en conclurait à tort que pour le saint Fondateur la philosophie n'a de raison d'être que comme « servante de la théologie ». Il a voulu en effet que les études d'humanités, dans les collèges de la Compagnie, eussent toujours pour couronnement la philosophie : preuve qu'il la regardait comme indispensable à la formation complète du jeune homme chrétien. Et c'est ainsi que l'a toujours entendu son Ordre après lui. Bien mieux : l'un des premiers et des grands services que les Jésuites aient rendus à l'éducation, c'a été de faire rentrer la philosophie à sa place dans la culture générale, de lui restituer son rôle de inagistra vitae, en môme temps qu'ils restauraient les vraies méthodes pour l'étudier et l'enseigner. Avant eux, dans les universités du xvi® siècle, la philosophie ne s'enseignait et ne s'étudiait qu'en vue de la théologie ou de la médecine. A Paris, les premiers juristes qu'on vit montrer de sérieuses connaissances philosophiques, les avaient puisées au collège de Clermont, et leur mérite, comme disait le P. Richeome à Henri IV, en 1603, rendit bien sensible l'utilité de cette science :
pour la jurisprudence, « contre l'erreur populaire de plusieurs, qui [la]croyent n'y servir de rien».
On avait abusé de la scolastique, en philosophie encore plus qu'en théologie : saint Ignace et ses premiers disciples sentirent parfaitement ce qu'il y avait de juste dans les diatribes de Ramus à ce sujet, mais ils n'allèrent pas, avec lui et les protestants, jusqu'à rejeter en bloc toute l'ancienne école et son maître, Aristote. L'union du péripatétisme avec la philosophie catholique avait fait ses preu^'es et, depuis des siècles, possédait la sanction de l'Église. Par là son devoir était dicté à la Compagnie et tracée la ligne de conduite qu'elle suivrait. Aussi les Constitutions (IV, 12, 3) ordonnent en philosophie de s'attacher à la « doctrine d'Aristote » . Le Ratio Studiorum précise la prescription surtout par les Règles 2" et 6^ du professeur de philosophie : la première lui interdit de a s'écarter d'Aristote en des points de quelque importance », sauf quand sa doctrine serait opposée à l'enseignement commun des écoles ou bien à la foi orthodoxe ; l'autre lui commande de « suivre de bon gré saint Thomas partout où il faut, et de n'abandonner son sentiment, là où il jugerait devoir le faire, que comme à regret et avec respect ». De plus, en conformité avec l'usage général des écoles du xvi* siècle, on recommande de commencer toutes les leçons par l'explication du texte d'Aristote, après laquelle seulement le professeur pourra discuter les questions qui se posent sur ce texte et qui demandent développement.
Cette méthode n'est pas gardée uniformément. Entre les philosophes les plus éminents de la Compagnie, Tolet à Rome, Maldonat à Paris,
Fonseca et les Conimbricenses (auteurs du célèbre cours de philosophie de Coïmbre) ont fait précéder chacune de leurs Questions d'un bref commentaire de tout le texte d'Aristote parallèle ; mais déjà Pererius, dans son traité de Physique générale péripatéticienne, enseigné au Collège Romain [De Commiinibus omnium rerum naturalium principiis et aff'ectionibus^ 1562), ne s'astreint pas au commentaire suivi ; il conserve seulement l'ordre des questions du Stagyrite et fait une place exceptionnelle à son sentiment et à ses preuves. Plus librement encore procède Suarez, dans ses Disputationes metaphysicae (1577), qui ne sont pas d'ailleurs le produit de l'enseignement direct. Enfin la plupart des philosophes Jésuites, qui ont imprimé, se sont bornés à peu près, comme Pererius, à faire entrer dans leur travail personnel un exposé plus ou moins ample de la doctrine d'Aristote.
Si les autorités dirigeantes de la Compagnie n'ont pas beaucoup pressé le Ratio pour le commentaire ex professo du philosophe, elles l'ont toujours maintenu avec fermeté en ce qui concerne la fidélité aux doctrines péripatéticiennes, du moins en ce qui touche la philosophie proprement dite ; car nous remarquerons bientôt une conduite différente pour la physique. La direction d'en haut a été en somme fidèlement suivie, et ainsi des centaines de chaires sont restées, à travers le monde entier, pendant deux cents ans, ouvertes aux thèses du Stagyrite et de saint Thomas. Le service par là rendu à la saine philosophie est assurément considérable.
Cependant les aristotéliciens Jésuites ne se sont pas contentés de faire écho à leurs devanciers. En philosophie comme en théologie, ils ont
contribué pour une grande part, et Ton peut dire, aux débuts du moins, pour la meilleure part, à relever la scolastique du discrédit où l'avaient fait tomber les ergoteries du moyen âge décadent. Ils l'ont fait en rendant Taristotélisme scolastique plus accessible et plus assimilable, sans diminuer sa substantielle solidité. N'étant liés par aucune tradition d'école, ils ont pu, avec un sage éclectisme, profiter des spéculations de tous leurs prédécesseurs. Ainsi, tout en marchant habituellement avec les Thomistes, ils ont préféré, dans plusieurs questions, se rallier aux Scotistes ou même aux Nominalistes, voire à des « modernes » de valeur. Et il est permis de penser que la philosophie n'a point perdu, par exemple, à la réaction qu'ils ont provoquée ou aidée contre le réalisme exagéré et les raffinements métaphysiques, dans les distinctions et dans les questions fameuses du principe d' individu a tion, de la dépendance de la matière à l'égard de la forme qui la détermine, etc.
L'Espagnol Tolet, dans son brillant enseignement au Collège Romain, donna le premier modèle de cette philosophie. Ses commentaires sur la Logique, la Physique et le traité de Vâme d'Aristote sont remarquables parla clarté que l'auteur sait combiner avec une réelle concision. D'une intelligence extrêmement lucide et pénétrante, Tolet dissèque les subtilités scolastiques de manière à en faire sentir le fort et le faible ; mais, pour ses conclusions, il n'en retient que ce qui le mérite véritablement.
Plus développés, mais composés dans un esprit semblable, sont les volumes contenant l'enseignement philosophique des professeurs Jésuites de Goïmbre. Ils forment un cours complet, si l'on y
joint, comme cela se faisait, la Métaphysique du Père Pierre Fonseca. Publié d'abord à Rome (1577), ce célèbre ouvrage du parrain de la science moyenne procède aussi de l'enseignement donné à Goïmbre, où Fonseca fut un des quatre premiers professeurs de philosophie à la Faculté des arts (1555).
Les Disputes métaphysiques de Fr^inçois Suivez ne donnent pas seulement ce que promet le titre, c'est-à-dire un traité de l'Etre, de ses divisions et de ses causes, mais encore une synthèse méthodique de toutes les grandes questions de la philosophie péripatéticienne. L'ordre et la clarté que l'auteur a su mettre dans la difficile matière, jusque dans les discussions les plus subtiles, et la plénitude de l'information qu'il donne sur les opinions des scolastiques antérieurs, font de son ouvrage un guide précieux pour l'étude sérieuse de cette philosophie. Aussi a-t-il été beaucoup consulté et exploité jusqu'à nos jours ; les protestants allemands eux-mêmes, quand ils ont senti le besoin de rétablir dans leurs universités des leçons de métaphysique, n'ont trouvé rien de mieux à prendre pour livre de texte que le puissant in-folio du Jésuite Suarez. Le thomisme tempéré des Disputationes metapJiysicac a passé dans la plupart des philosophies publiées par des Jésuites durant le xvii' siècle. Cependant Sylvestre Maurus (1036 + 1687) a enseigné au Collège Romain et dans ses livres le thomisme rigide. En revanche, Rodrigue de Arriaga (1606 -f- 1667), un Espagnol qui a surtout professé à Prague en Bohème, s'est donné encore plus de liberté que Suarez contre la multiplication des entités scolastiques, en rejetant, par exemple, la distinction réelle entre l'àme et ses facultés, entre la matière et la quantité.
D'autres iront plus loin dans cette voie au xyiii^ siècle.