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SCIENCES PHYSIQUES ET MATHEMATIQUES

133. — Les sciences physiques et mathématiques sont celles qu'il est convenu d'appeler plus spécialement les sciences modernes, et c'est de la première moitié du xvii* siècle que datent les grandes découvertes qui justifient cette dénomination. Nous avons à dire quelle place elles ont eue dans l'enseignement de la Compagnie, et ce qu'elles lui doivent pour leur développement.

La physique et les mathématiques, telles qu'on les comprenait au xvi* siècle, sont inscrites au programme de la philosophie, déjà dans les Constitutions (vi, 12, 3 C), puis dans le Ratio d'Aquaviva, et ainsi ont toujours été enseignées dans les collèges complets de l'Ordre. Cet enseignement scientifique fut toujours, je ne dirai pas en avant ou à la tète, mais du moins au pas du progrès de l'époque; et par là, déjà, son influence sur le mouvement général des connaissances est incontestable. Seulement il ne faut pas demander à la Compagnie d'avoir produit beaucoup de mathématiciens ou physiciens de premier ordre : Dieu seul fait naître, quand il lui plaît, les génies. Et si ses professeurs n'ont pas pris une part exceptionnelle à l'avancement des sciences modernes, il faut considérer que les plus capables ont eu rarement des loisirs pour les recherches de science pure, après les tâches journalières, et obligatoires avant tout, de l'enseignement et du ministère. Quand il a plu à Dieu de faire apparaître dans la Compagnie des talents plus qu'ordinaires pour les sciences

naturelles, ils n'y ont pas été étouffés. Si parfois des supérieurs particuliers, par défaut d'ouverture d'esprit ou timidité, n'ont pas toujours donné les encouragements convenables, les Généraux avertis n'ont pas manqué de faire réparer l'omission : les biographies des PP. Grégoire de Saint-\'incent, Christophe Scheiner et d'autres, en offriraient des preuves. Aussi bien l'histoire des sciences, impartialement écrite, a dû enregistrer en assez bon nombre des noms de Jésuites illustres à des degrés divers.

Pour les mathématiques, les plus célèbres sont du premier siècle dé la Compagnie. Avant tous il faut citer l'Allemand Christophe Clavius (1555- 1612), dit l'Euclide du xvi^ siècle, qui professa vingt ans au Collège Romain et aida beaucoup Grégoire XIII dans la réforme du calendrier (1582) ; puis le grand géomètre Belge Grégoire de Saint-Vincent (1584-1005-1667), que de bons juges, appuyés sur l'appréciation de Leibniz, placent à côté de Format et de Descartes comme un des créateurs de la géométrie analytique. D'autres Jésuites mathématiciens, inférieurs à ceux-là, n'ont pas été pourtant sans exercer une influence utile. Sont dignes de mention spéciale encore plusieurs Belges, François d'Aguilon (1586- 1617), Charles délia Faille (1613-1654), qui fut aumônier militaire auprès de don Juan d'Autriche; André Tacquet (1629-1660), auteur de manuels qui ont été beaucoup en usage dans les classes de mathématiques, même ailleurs que chez les Jésuites ; le Suisse Paul Guldin (1597-1643). Il faudrait ajouter tous ceux, très nombreux, qui ont employé leurs connaissances mathématiques dans des travaux de géographie, de cartographie, d'hydrographie, mais surtout dans l'astronomie. Les services

que ces sciences pouvaient rendre dans les missions durent naturellement exciter à les cultiver, et de fait c'est aux missionnaires qu'elles seront ellesmêmes le plus redevables.

134. Les Jésuites dans le conflit entre le péripatétisme et les découvertes modernes. — Le progrès dans les mathématiques pures n'exposait pas les professeurs Jésuites et leurs élèves à entrer en conflit avec l'aristotélisme, qui leur était imposé par la tradition et par leur Règle. 11 en était autrement de la physique et de l'étude du ciel. Pour apprécier les effets que la crise provoquée en philosophie par les découvertes modernes eut sur renseignement de la Compagnie, il importe d'en distinguer les causes et les phases diverses.

Le premier coup a été porté dans l'édifice d'Aristote par les découvertes en astronomie. Les changements que l'invention des lunettes astronomiques permit d'observer dans les astres, rendaient intenables les théories sur l'incorruptibilité des corps célestes et sur la solidité des sphères où circulaient les planètes. Puis de grandes nouveautés en physique terrestre, telles que la constatation des lois de la chute des corps et de la pression atmosphérique, l'invention de la machine pneumatique, le perfectionnement des instruments d optique et lesprogrès dans l'étude de la lumière, les premiers essais d'exploitation de la vapeur et de l'électricité, etc., — toutes conquêtes qui se pressent dans la première moitié du xvii' siècle, précipitèrent la faillite de la physique péripatéticienne. Quant aux parties capitales de l'œuvre d'Aristote, ni la métaphysique, bien moins encore la logique et l'éthique, pas même la physique générale^ n'étaient directement touchées. Néanmoins

il était impossible que le discrédit de la physique spéciale n'eût un contre-coup sur le reste.

A ce propos, on a parlé du « malentendu des aristotéliciens et des hommes de science ». Les savants du xvii*' siècle rendirent toute la scolastique responsal)le d'erreurs qui n'étaient que des applications arbitraires de principes vrais. En revanche, les scolastiques dégénérés de ce siècle ne surent pas sauver leur philosophie par des éliminations nécessaires. Ces pseudo-aristotéliciens se figurèrent bien à tort la métaphysique de l'école comme solidaire de son enseignement scientifique et s'entêtèrent dansdes théories puériles, renversées par les faits nouveaux : défenseurs maladroits ï du Stagyrite, qui les avait pourtant prévenus qu'en cas de conflit entre l'expérience bien établie et le raisonnement, c'était l'expérience qu'il fallait en croire {De Gêner, anim., 111, i, iO).

Nous pensons que cette faute des péripatéticiens du xvii" siècle, très fâcheuse, ne fut pas cependant la cause principale de l'antagonisme déclaré entre les hommes de science et la philosophie péripatéticienne. La cause plus profonde est la mentalité nouvelle, qui, préparée de longue date, s'ailirme et se répand de plus en plus avec le progrès des sciences modernes. Le moyen âge, sans négliger entièrement l'observation de la nature, avait eu la passion des spéculations de raison; la Renaissance eut jusqu'à l'idolàlrie le culte de l'antiquité païenne. A la suite des découvertes scientiliques modernes, on se rue à l'expérimentation, comme le siècle précédent à la recherche de l'or. N'y avaitil pas là aussi un nouveau monde qui s'ouvrait et sollicitait, non seulement la curiosité de l'intelligence, mais encore les convoitises de l'intérêt? \ Qu'un second Thomas d'Aquin eût alors surgi

pour défendre la métaphysique contre le dédain et l'oubli, il n'aurait pas réussi à se faire écouter des astronomes et des physiciens.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas chez les aristotéliciens de la Compagnie deJésus que lessciences expérimentales ont rencontré l'opposition la plus vive et la plus déraisonnable. Sans rien abandonner des principes invariables de la métaphysique, et sans se hâter de jeter par-dessus bord tout ce qui, dans le reste du péripatétisme, semblait démonétisé par les découvertes, ils ont en général donné au mouvement une sympathie réelle, parfois enthousiaste ; beaucoup s'y sont associés dès le début, prenant une large part dans tout ce qu'il avait de bon. Voici quelques faits.

Les premiers auteurs des grandes découvertes en astronomie et en physique eurent des rapports I personnels, excellents, avec les Jésuites. Quand I Galilée vint pour la première fois à Rome en 1611, peu après la publication sensationnelle de son Sidereus nanti as [1610), il fut reçu comme en triomphe au Collège Romain. On y avait déjà répété toutes ses observations, et alors en sa présence, un des professeurs, le Père Odon de ^laelcote, IJelge, donna une conférence, où il fit applaudir par une assistance, comprenant ce qu'il y avait de plus distingué à Rome, les nouvelles conclusions de l'astronome florentin touchant Saturne, Jupiter et ses satellites, les phases de Vénus et sa révoluj tion autour du soleil, etc. D'ailleurs, à cette date, ! les quatre « mathématiciens » du Collège, c'est-àdire les quatre professeurs de sciences, àleurtéte le vénérable P. Christophe Clavius, avaient déjà remis au cardinal Bellarmin leur témoignage écrit très net en faveur de la vérité des observations de Galilée : ils ne faisaient quelque réserve que sur

un détail de son interprétation. En outre, déjà depuis plusieurs années, Galilée était en correspondance avec le Père Glavius, son collègue leJ Père Grieninger et d'autres savants Jésuites; etj leurs lettres, publiées de nos jours, prouvent une estime et des sympathies réciproques.

On ne saurait inférer aucune malveillance des i controverses que tel ou tel soutint contre le grand j homme : celui-ci les avait provoquées, et il n'eut de son côté ni toute la vérité, ni toute la courto sie, ni toute la correction souhaitable : ainsi quand il reprochait avec amertume au P. Scheiner de lui j disputer la priorité de la découverte des taches s du soleil, alors que le Jésuite se contentait del maintenir qu'il avait observé ces taches, avant î| d'avoir rien su ni pu savoir des observations de j Galilée.

Quantau procès et à la condamnation dePastronome par le St-Ofïice, les Jésuites n'y ont eu rôle ni de dénonciateurs, ni d'accusateurs; ils n'ont eu j à fournir qu'un consulteur à ce tribunal, et rien' n'indique qu'il y ait eu une particulière influence.} Le cardinal Bellarmin (+ 1621) n'a pu intervenir qu'au premier procès (1610), etil s'est borné à trans mettre des ordres du pape. Il fit toujours preuve d'une sincère bienveillance pour Galilée, et celuici se serait épargné bien des désagréments et ses procès mêmes, s'il eut suivi le sage conseil que lui donnait le cardinal Jésuite, dès 1615, de n'avancer son système que comme hi/pothèse ^iusc\uk ce qu'il fût en mesure d'en offrir une vraie déinoîistralioii.

Un autre des créateurs de l'astronomie moderne, Kepler, quoique protestant, ne trouva pas moins de sympathies chez les Jésuites ; ils l'aidèrent dans sa situation matérielle gênée ; plusieurs échangeaient avec lui des observations astronomiques,

et les missionnaires de Chine tinrent même à avoir son avis sur le choix entre les différentes chronologies de la Bible.

On peut citer quelques Jésuites ayant déjà contribué personnellement aux premières découvertes en astronomie et en physique. Le Père Christophe Scheiner (1595-1650) s'est assuré un rang honorable parmi les initiateurs, non seulement par des observations longuement et très intelligemment continuées sur l'astre du jour, mais encore par d'importantes recherches d'optique : il a le premier [iétabli scientifiquement le rôle capital de la rétine Jcomme organe de la vision. Le Père François , Grimaldi de Bologne (1632-1603), en outre de ses . études surla lune, a fait connaître le premier (avant : 1633), le phénomène de la diffraction de la lumière. Le Père Athanase Kircher (1618-1680), de sa pro- . digieuse érudition, a embrassé trop d'objets dans , la science pour y laisser une trace bien profonde : , son nom vivra, du moins, grâce à l'invention de j la lanterne magique, premier type de l'instrument si utile et si employé qu'est la lampe de projecjjtion. Un Jésuite français qui a également prouvé .'3on esprit actif dans des genres très divers, le ^ Père Honoré Fabri (1626-1688), théologien, mora- , liste, philosophe et physicien, en correspondance .^avec tous les savants de son temps, découvrit la 3irculation du sang, indépendamment de Harvey. Toutefois, le principal mérite des Jésuites par rapport à la science moderne, le grand service qu'ils lui ont rendu, c'est la propagande qu'ils lui Dnt faite dans leurs centaines de chaires. Ce qu'on .connaît des thèses de philosophie qu'ils faisaient soutenir, des séances académiques qu'ils faisaient donner par leurs élèves, aussi bien que leurs livres, atteste chez les professeurs de la Compagnie une

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ardeur merveilleuse à se tenir au courant des découvertes et à s'ellbrcer même d'y ajouter, en répétant les expériences et en imaginant de nouvelles.

Ils cherchaient d'ailleurs sérieusement l'accord de leur philosophie avec la nouvelle science. Leurs supérieurs ne les décourageaient pas dans cette voie. Ce[)endant les Pères Généraux ne permirent d'abord l'introduction des idées scientifiques modernes dans l'enseignement qu'av. ( beaucoup de réserve. Réserve commandée par la prudence, comme par les lois de l'Institut, alors que ces idées n'avaient encore pour elles ni l'évidence ni le sullVage de la plu[)art des écoles catholiques. On ne s'étonnera donc pas, si, le 13 décembre 1G14, le Père Aquaviva écrit au Père Scheiner et à son Provincial, qu'il ne laissera pas publier, « contre l'enseignement universel des Pères etdes docteurs scolastiques, une hypothèse nouvelle, qui, se basant sur des observations encore incer- ^ taines, admet que les cieux sont fluides et que les astres s'y meuvent comme les poissons dans . l'océan et les oiseaux dans Pair». Les expressions t même employées par le Père (iénéral et le fait qu'il n'en exhortait pas moins le Père Scheiner à poursuivre ses recherches scientifiques, autorisent à penser qu'il n'entendait point condamner l'hypothèse en (juestion comme définitivement insoutenable. 11 était plutôt de l'opinion que le Père Tanner professait vers le même temps à Ingolstadt et qu'il publiera dans une « dissertation péripateticothéologique de dvlis », en 1621. Cetéminent théologien, trop impressionné lui aussi par les textes bibliques et le sentiment des Pères allégués en faveur des cieu.r solides d'Aristote, n'y voyait pas pourtant une preuve décisive, et d'autre part.

croyant encore possible une conciliation entre les découvertes et l'ancienne théorie, il conclut seulement que celle-ci demeure plus probable.

En pareil état de cause, la ruine de la vieille cosmologie n'était plus qu'une affaire de temps. Non seulement elle est déjà combattue par l'astronome Scheiner, libéré de la défense d'Aquaviva par Yitelleschi, mais les philosophes et les théologiens ne tardent pas à l'abandonner eux-mêmes. Naturellement, Arriaga est des premiers à se déclarer pour la fluidité du ciel planétaire et l'identité de la matière sublunaire avec celle des corps célestes. Ces thèses anti-péripatéticiennes figurent également parmi les 72 assertions de physique, soutenues par le grand Condéà 14ans, au collège des Jésuites de Bourges, en 1635. Enfin, vers le milieu du xvii^ siècle, Aristote, sur ces points, n'a presque plus de partisans parmi les philosophes delà Compagnie.

En ce qui concerne l'immobilité de la terre, ils se conforment à la décision romaine. D'ailleurs, dans cette question, Scheiner est avec Tycho- Brahé contre Copernic, pour des raisons scientifiques. De même le P. J.-B. Riccioli (1614-1671), lui aussi astronome laborieux et estimé, qui a servi utilement à la fois la science du ciel et celle de la terre, tant par ses recherches personnelles que par des observations recueillies d'ailleurs, de ses confrères missionnaires entre autres. Chose à remarquer, Riccioli ne regarde pas l'arrêt du Saint- Office, qu'il soutient, comme un décret final, irrévocable du Saint-Siège.

Inutile de suivre plus en détail les progrès des sciences modernes dans l'enseignement de la Compagnie. Il demeurera toujours pour elles accueillant, comme il le fut à leur naissance. S'il n'a pu

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éviter tout conflit avec ceux qui prétendaient parler en leur nom, c'est que cette prétention lui a paru injustiliée, et qu'il pensait avoir à défendre, contre des droits supposés de la science, des droits certains et imprescriptibles de la vérité religieuse.

135. Descartes et les Jésuites. — Telle fut aussi la raison de l'attitude des Jésuites en lace de la révolution cartésienne en philosophie. Le préjugé a fait attribuer une part principale à leur influence dans les « persécutions », par lesquelles les autorités religieuses et civiles essayèrent d'arrêter la propagande des cartésiens. Ce ne sont pourtant pas les Jésuites qui ont dicté à la Sorbonne et à l'Université de Paris leurs censures contre Descartes et les ennemis delà philosophie d'Aristote. Au reste, nous ne contesterons pas qu'ils n'aient, ici comme en d'autres occasions, conseillé à qui il appartenait des mesures légitimes pour enrayer un enseignement qu'ils jugeaient pernicieux à la foi. Mais, dans ce cas, il ne s'agissait ni de découvertes scientirii|ues, ni de théories discutables de physique ou de philosophie pure. Et, en 1G80, trente ans après la mort de Descartes, le Père Louis de N'alois, sous le nom d'abbé de la ^'ille, ne viendra pas trop tôt demander à l'Assemblée des évéques de France une déclaration sur son système qui pla(.ait l'essence des corps dans l'extension, contre la doctrine de l'Eglise relative à l'Eucharistie.

11 est vrai (jne dès 16."»!^, l'année d'après la publication du Discours de la méthode avec trois Traites, le réformateur avait reçu, par l'intermédiaire d'un ami commun, des objections d'un Jésuite Belge, le Père Jean (jcrmans ( l(iiy-l()48) ; mais elles

portaient seulement sur des points de physique, et comme elles lui parvinrent entremêlées de beaucoup d'éloges, il les accueillit fort bien. Le Père Pierre Bourdin (1612-1653), professeur au collège de Paris, négligea un peu trop les procédés aimables dans ses critiques de la physique et de la philosophie de Descartes. Il eut le tort plus grave d'attaquer le doute universel, point très faible des nouvelles théories, par des arguments médiocres, fournissant au philosophe l'occasion d'un apparent triomphe. Après quoi. Descartes vécut en paix avec ses anciens maîtres jusqu'à la fin de sa vie (1650). Les Jésuites prenaient le temps d'étudier son œuvre, où bien des choses les attiraient, tandis que d'autres les choquaient ou les inquiétaient. La suite de l'histoire du cartésianisme dans la Compagnie appartient au second siècle.

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