MISSIONS A L ETRANGER
seulement de former des néophytes, mais encore de conserver ceux qu'on avait gagnés : aussi les missionnaires cherchèrent-ils de bonne heure à créer pour les Iroquois une colonie de catéchumènes, semblable à celle qu'on avait fondée à Sillery pour les Algonquins. La réalisation de cette idée fut commencée en 1669, dans le voisinage de ^lontréal : delà naquit le village iroquois chrétien de Saint-François Xavier. Il eut un développement prompt, inespéré, et mérita bientôt d'être comparé aux plus belles réductions du Paraguay. C'est là que s'épanouit entre autres cette fleur d'innocence et de piété, Catherine Tegakouita, surnommée la Geneviève de la Nouvelle France. La béatification de cette vierge iroquoise, morte à 23 ans, et dont l'intercession a produit des miracles, a été demandée par les évéques américains du 3® concile de Baltimore.
207. Missions et découvertes dans le lointain Ouest. — C'est surtout après la destruction des missions huronnes et durant l'interruption de la mission iroquoise, que les Jésuites français se lancèrent dans le lointain Ouest, autour et au delà des grands lacs d'où sort le Saint-Laurent. A la suite des peuplades errantes qu'ils s'efforçaient d'instruire, ils pénétrèrent dans des régions complètement inconnues jusque-là du monde civilisé; s'ils y avaient été précédés par quelques Européens « coureurs des bois », ils furent du moins les premiers à en commencer une exploration scientifique. C'est ainsi qu'ils révélèrent à l'Europe le majestueux fleuve de l'Ouest, autour duquel se produisirent d'abord tant de rêves fantastiques^ qui ne furent trompés qu'à moitié : le Mississipi, par où l'on pensait aller du Canada à la mer de
Bkucker. — La Compagnie de Jésus. 44
690 LA COMPAr.MiE DE JESUS
Chine, conduisait au golfe du Mexique, et sa possession n'en avait pas pour cela moins d'inii)ortance, si l'on savait en tirer parti.
Un des plus intrépides d'entre ces missionnaires grands voyageurs, le V. Claude Allouez (f 1G89), apôtre des Outaouais, savait dès 1GG7, par les Sioux et les Illinois, le nom et la situation approximative de la « grande rivière ». Mais au jeune P. Jacques Marcpielte, de Laon (1654-167.")), il était réservé de faire tomber décidément le mystère qui la couvrait.
Du 17 mai 1673 jusque vers la fin de septembre, il a fait en canot d'écorce plus de 4.000 kilomètres, dont la moitié sur le grand fleuve lui-même. Cette longue navigation accomplie, manifestement sous une protection spéciale du Ciel, il avait simplement repris son obscure vie de missionnaire près du lac Michigan, tandis que son compagnon Louis Jolliet portait à Québec le journal et la carte de l'expédition. Des perspectives nouvelles, immenses, étaient ouvertes à l'action française et chrétienne. Désireux de les réaliser pour sa part le plus tôt possible, Marquette retournevers les peuplades où il a jeté au cours Je son voyage la première semence de rKvangile ; mais terrassé par la maladie, pendant qu'il évangélise les Illinois, il meurt n'ayant pas encore 38 ans accomplis, le 18 mai 1675.
Antilles. — Guyane
208. — C'est depuis 1640 environ que les Jésuites français étendirent leur ministère aux possessions de la Franco parmi les Antilles, en particulier, à la Marlinicjiie, à la Guadeloupe, à la cote N. O. de Saint-Domingue, à Saint-Christophe, etc. Ils y tirent un travail considérable et varié. D'abord
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pour assister au spirituel les Français : vers 1655, on en comptait 15.000 ou 16.000 établis dans les îles; en outre, le nombre bien plus grand de ceux qui y passaient, commerçants ou marins, leur donnait beaucoup d'occupation. Les protestants, qui se rencontraient assez souvent dans Tune et l'autre catégorie, n'échappaient point à leur zèle : en peu d'années, ils avaient réussi à en convertir plus de L200 ou 1.300. Mais la charité des missionnaires s'exerçaitsurtout à l'égard des esclaves, qui étaient 12.000 à 13.000, en 1655, la plupart nègres importés d'Afrique. Ils ne ménageaient pas leur peine pour leur donner l'instruction nécessaire au baptême : « Si les pères et les mères, par une stupidité extraordinaire, n'en profitent pas toujours, leurs enfants du moins sont élevée dans la vraie foi et deviennent pour la plupart de bons et fervents chrétiens. » Le P. Pelleprat, de qui est ce témoignage, ajoute qu'on baptisait solennellement, chaque année, six cents esclaves noirs, adultes ou enfants (vers 1655).
On n'oubliait pas les infidèles libres. Dès 1652, le P. André Déjan visitait les indigènes Caraïbes dans nie de Saint- Vincent, qu'ils habitaient seuls au nombre de 9.000 à 10.000. En 1654, le P. Guillaume Aubergeon en avait déjà disposé beaucoup au baptême, quand il fut massacré avec son compagnon le P. François Gueymu, par des sauvages excités contre tous les Français.
En 1651,1e P. Denis Méland passa de la Martinique sur la terre ferme d'Amérique équinoxiale, chez les indigènes Galibis de la Guyane. Bien accueilli, il y commença une mission qui, vers 1667, dut joindre le soin spirituel des Français de Cayenne avec l'évangélisation des sauvages. En 1674, les PP. Jean Grillet et François Béchamel
ft92 I.A CONTAONIE DE JESUS
eiilreprir^Mit im long et pénible voyage dans l'inlôrieiir inexploré du continent : ils firent connaître pi('S de 80 lieues de p.iys au sud de la colonie française. Les missionnaires Jésuites continu«'rent leur dévoùnient aux Européens et aux indigènes, aj)préci(''S des uns et des autres, jusquà la suppression.
A M K H J n LE K S P A (J N OLE
209. — L'Assistance d'Espagne, en IGlfi, avait L()26 de ses sujets dans les missions à sa charge; ils étaient l.rî93 en 1710, tous dans les colonies espagnoles d'Améri(|ue, sauf les K).") des l^liilippines. L'augmentation de personnel était due pour une bonne part aux volontaires venus des autres Assistances d'Italie et d'Allemagne. Ces tlerniers se trouvaient principalement dans les missions proprement dites, près des infidèles, qu'ils avaient aussi bien demandées avant tout. Dans les collèges que possédaient presque toutes les villes de 1 (juelque importance dans l'Amérique coloniale espagnole, les occupations des Jésuites étaient à peu près les mêmes qu'en Europe. Nous devons signaler quelques incidents qui rompirent de manière j)lutùt fâcheuse la monotonie de cette vie appliquée au bien public.
Au Mexique, l'évèque de Puebla de los .Angeles (ou riaxcalai, Jean de Palafox (nommé en IT» lO) engage, vers 1645, contre les Jésuites des deux collèges de sa ville épiscopale une guerre, dont le retentissement dépassera beaucoup le premier théAtre et se prolongera dans la plupart des pamphlets parus depuis lors contre la (Compagnie. Le motif n'est nullement la manière dont ils s'acquittaient de leur ministère (le prélat n*a encore eu pour eux de ce chef que d»'-^ »'loLres\
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mais les privilèges, « authentiques ou non, ffui les rendent, comme il dit, indépendants des évéques et presque supérieurs à eux ». Deux suppliques où il expose ses doléances au pape Innocent X (en 1646 et 1647) furent soumises à une Congrégation spéciale et obtinrent une sentence favorable, en ce sens qu'elle limitait considérablement les privilèges dont les Jésuites s'étaient prévalus. Toutefois les Pères, ayant agi de bonne foi, ne recevaient aucun blâme, et Pévêque était sérieusement exhorté par la S. Congrégation à « les traiter avec bonté et charité, et à profiter de leurs travaux si utiles à TEglise ». Mais Palafox avait à peine entre les mains le bref d'Innocent X, terminant l'affaire comme il pouvait le désirer (14 mai 1648), qu'il prit prétexte d'une persécution, qu'il s'imagina organisée contre lui par les Jésuites, pour adresser au Souverain Pontife une troisième épître : il y déroulait une longue suite de diatribes contre toute la Compagnie, ne ménageant même pas son Institut tant de fois loué par les papes. Il finissait par presser Innocent X de réformer radicalement ou mieux de séculariser l'Ordre. Le S. Père répondit par de nouvelles exhortations à la charité paternelle envers les Jésuites (1652). Entre temps, le roi d'Espagne Philippe IV constatait que l'évêque de la Puebla était devenu impossible au jNIexique, où il se querellait avec tout le monde, et non plus avec les seuls Jésuites. Il le fit donc passer au siège d'Osrna, en Castille, où il termina sa vie en 1659.
L'introduction de sa cause de béaliilcatiou, tentée vers 1697, fut arrêtée alors par les objections que soulevait sa IIP lettre à Innocent X et que fit bien valoir le P. ïhyrse Gonzalez, Général de la Compagnie. C'était surtout cette
lettre, publiée et exploitée ardemment pnr les jansénistes, qui échauirait le zèle des patrons de cetlec aiise. Sous Cl('nientXI\',on futprés d'ajjoutir, <^rAce à la faveur du pape et à la j)ression du roi d'Espagne, Charles III, grand dévot de Palafox. Mais la cause sombra définitivement dans un nouvel examen sous Pie VI.
Un événement heureux pour le Mexique fut la fondation, en IG77, après des essais antérieurs iulructueux, do la mission de Californie, p;ir le P. Jean Marie de Salvatierra (1668-1717). Aver son compagnon, le P. François Marie Picolo (l(w.{-i721>), comme lui Italien, il avait au bout de cinq ans, baptisé plus de mille enfants très bien disposés et achevait d'instruire plus de trois mille adultesen inslanee pour le baptême. Sur ces entrefaites, un de leurs confrères, le Tyrolien Eusèbo Kiuo (1605-1711), dans ses excursions au nord de la Sonora, où il missiounait avec fruit depuis quinze ans, découvre, en 1700, la communication par terre, entre ce jiays et le Nouveau Mexi(jue d'une part, et la Californie, de l'autre. Il établit ainsi que cette dernière n'est pas une île, comme on l'a cru jusque-là. mais une prèsc|u'ile : cette constatation est intéressante pour la géographie et surtout facilitera l'accès de la nouvelle mission, qui est aussi une nouvelle colonie.
Au l^ardi^uay^ Palafox eut un («mule dans un autre pr^dat non moins fantasque. Don Hernartl de Cardenas, évéque de l'Assomption (l(i4.">^ prétendait que les Jrsuites des Méductions tiraient des rich(»sse6 fabulcuises de mines d'or et d'argent exploitées en grand secret. L'allégation s'écroula devant les enquêtes ollicielles, faites sur place, et les rétractations des faux témoins qui Pavaient appuyée.
Cinquième Période
Quatorzième Général : Michel-Ange Tamburini (3i janvier 1706 — 28 février 1780)
Quinzième Congrégation Générale
(17 janvier 1706 — 3 avril 1706)
210. Aperçu du Généralat. — En 1703, le P. Gonzalez s'était déchargé en grande partie du fardeau du gouvernement sur le P. ^lichel-Ange Tamburini, en le faisant son Vicaire général. C'est le Vicaire qui convoqua la quinzième Congrégation Générale pour la fin des neuf ans écoulés depuis la dernière. Le P. Gonzales ayant cessé de vivre le 27 octobre 1705, les Pères, réunis à la date fixée (17 janvier 1706), durent commencer par lui donner un successeur. C'est le P. Vicaire général qu'ils élurent, le 31 janvier, au second tour de scrutin, par 61 suffrages sur 81 votants. Des autres voix, le plus grand nombre était allé à un Français, le P. Daubenton, qui avait été, de 1701 à 1705, et qui sera, plus tard, de nouveau confesseur de Philippe V, roi d'Espagne. L'élu était né à Modène en 1648 ; entré dans la Compagnie en 1665, il y avait professé avec distinction, puis rempli successivement les plus hautes charges.
006 LA compa(;nib de jbsus
Siiivîinl les usages, des délégués de la ('ongri*gation élaienl allés demander pour ses travaux la b«'n('(li(tion du Souverain I*t)ntife et les ordres (|u'il jii<^eail à propos de lui donner. Cl«*niont \1 les reçut avec une grande bonté et voulut bien leur dire, avant tout, <} (ju'il avait à se louer beaucoup de la (^()irtpa;^nie ; qu'à la vérité, les jansénistes n'oubliaient rien pour faire regarder les Jésuites roinino tles gens d'uno morale relâchée ; mais, pour détruire cette calomnie, il ne voyait rien d«' plus convaincant (jue ce fait d'expérience, à savoir que les libertins et les personnes de doctrine suspecte ne voulaient point avoir de Jésuites pour confesseurs. 11 ne laissait pas néanmoins de recommander une grande attention sur tous les ouvrages qui sortiraient de la Compagnie, afin d'(Mer à ses adversaires tout prétexte d'accusation, et d(» s'é[)argner la nécessité des apologies, qui ont si dillicilement raison des critiques même les plus injustes ». Le témoignage rendu par le pape à la morale de la Gom|)agnie emj)runtait peut-être une signification spéciale au fait rjue le défunt (lénéral, suivant jusqu'au bout son idée lixe, avait, encore en 1702, sup[)lié le Souverain Tontife de prohiber le probabilisme dans la Compagnie. Les attaques des Jansénistes, auxquelles ("dément XI lit également allusion, deviendront plus violentes c|ue jamais sous le généralat du V. Tamburini. surtout il l'occasion de la condamnation de leur chef (^)uesnel par la bulle ini^cniius (1713); car, suivant leur tactique constante, ils ne manqueront pas d'attribuer ce nouveau coup, dont le Saint- Sit'ge lr;q)pera leurs erreurs, à riiiOucncc d«' la Compagnie.
Le 1'. Tamburini, peu après son «Icihon, le 1» juin i70(i, envoya dans les provinces la liste des
FnANçois RETZ (1730-1750) 607
propositions de philosophie interdites, dont la quatorzième Congrégation Générale avait demandé rétablissement. 11 Taccompagna, du moins pour la France, d'une lettre, où il mettait en garde les siens contre le cartésianisme théologique. Nous reviendrons sur ce sujet. Le 17 novembre de la même année, il adressait h toute la Compagnie une lettre sur l'amour des choses spirituelles. 11 en envoya encore une autre, le 15 décembre 1707, sur l'exacte observation de l'Institut.
L'événement peut-être le plus grave de ce généralat, pour la Compagnie, fut la condamnation des rites chinois et malabares. Ce fut assurément une grosse épreuve pour l'obéissance des Jésuites à l'égard du Saint-Siège : nous verrons qu'ils la soutinrent comme ils devaient.
Ces grands procès ne turent terminés que sous le généralat suivant.
Quinzième Général : Fr\nçois Retz
(3o novembre 1780 — 19 novembre i^So)
Seizième Congrégation Générale
(i5 novembre 1780 — i3 février i^Si)
211. — Le P. Tamburini étant mort le 28 février 1730, la Congrégation Générale se réunit le 15 novembre, mais ne commença ses travaux que le 19; le 30, elle élut au premier scrutin, à l'unanimité, le P. François Retz. Le (général choisi par un si remarquable accord était né à Prague en 1673; reçu dans la Compagnie en 1689, il avait gouverné
(>98 LA compac;nib db jbsus
le rolU'gc de la même ville, ensuite toute la provin<«* (le Mohôme; depuis 1725, il était Assistant d'AIIema'^^ne.
Les vingt années de son gouvernement furent assez tranquilles pour la Compagnie en l'Europe. 11 n'y a point de ralentissement dans l'activité de ses œuvres. L'enseignement de ses collèges, toujours recherché, se fait plus utile, et plus agréable au goût légitime du temps, par une place plus large donnée à Thistoire, aux mathématicjues, aux df'couvertes (les sciences mcjdernes. L'ardeur pour les missions populaires ne languit pas et continue à produire de grands fruits dans tous les pays. Cet apostolat est glorifié en la personne de Jean-François Hégis, et par les miracles que Dieu accorde à son intercession, et par les honneurs de l'Eglise, qui l'a béatifié en JTIG et le canonisa en 1737. La gloire qui en rejaillit sur la Compagnie est accentuée par les elKorts vains et ridicules des janst'nistes, pour faire croire que ce saint n'est pas mort Jésuite. Lu même temps la |)rédication pour les classes cultivées est soutenue, en France, avec distinction et montre, ailleurs, un réel progrès dans le sens iiuliqué par les exemples français.
Le V. llet/ eut à notifier à ses missionnaires de (^.hine el des Indes les dernières décisions des papes, dans les allaires des rites chinois et malahares : il fut assez heureux pour constater (|ue l'obéissance, (juelcjue douloureuse qu'elle put être, n'en était pas moins entière chez tous.