LA CO.MI«A(.NIE I)K JH8LS
enseigneiiieiil au Collège Honiain, fui fait cardinal par (nf'inent XI en 1712, se montra lui aussi singulièrement accommodant pour Descartes et les atomistes, dans sa « Philosophie traitée selon la méthode double d'Aristote, à la fois métaphysique et empirique », et il semble bien y être, en plus d'un [)oint, infidèle au vrai péripatétisme.
Surla grave (juestion de l'union de l'àme et du corps, le P. Tournemine, en 1703, dans les Ml' moires de Trévou.v^ émit des « conjectures » qui s'accordent mal avec la théorie scolaslique de l'unité substantielle du composé humain, en faisant consister l'union de ses parties dans le seul influx ou l'action physi(jue de l'une sur l'autre.
En Allemagne même, la Congrégation provinciale du Maut-Rhin se croyait obligée, en 1687, de demander à la Congrégation (Générale des mesures pour presser l'observation de l'ordonnance du P. Piccolomini sur les études etd'em|)ècher l'invasion graduelle des nouvelles opinions, conformes aux principes de Descaries, mais contraires à Aristote. Le P. Thyrse Conzalez, sur qui la 13° Congrégation (iénérale (U)87) se déchargea du soin, fit ses recommandations aux supérieurs. Cependant, lors de la 14" Congrégation (iénérale (1()9()-1()97), plusieurs provinces sollicitèrent un nouveau catalogue de propositions qu'on ne pourrait enseigner dans les écoles de la Compagnie, soit en philosophie, soit en théologie. Ce vceu fut accepté et une commission nommée pour l'exécuter. Son travail, selon le désir de la Congrégation (iénérale, dut être communi(|ué aux provinces avant de devenir loi, et ne fut publié que le 15 juin 170(î, parle P. Michel Tamburini, peu après son élection au généralat.
La nouvelle ordonnance comprend 30 propositions proscrites, toutes du domaine de la philosophie, mais dont plusieurs touchent aussi à la théologie. La 22^ vise V harmonie préétablie de Leibniz ; les autres appartiennent à Descartes ou à Malebranche, et ont rapport à la méthode du doute universel, aux théories sur la constitution de la matière, à Yoccasionalisme, etc. Il n'y en a pas une seule que les progrès de la science moderne obligent de retenir. Tout au plus les atomistes pourraient-ils réclamer en faveur de la 25^ : « Les corps mixtes, même ceux des bétes, ne diffèrent entre eux que par les dimensions, la figure, la position, la texture, le repos ou le mouvement des atomes ou des particules de matière non sensibles, dont ils se composent. » Ce que le P. Tamburini, comme avant lui le P. Piccolomini, veut sauvegarder dans renseignement de la Gompaguie, ce sont, avec quelques thèses que la philosophie est obligée de recevoir de la théologie, les principes, qui n'étaient point atteints par les découvertes nouvelles, de la saine doctrine scolastique.
Nous croyons que, de leur côté, les subordonnés s'efforcèrent sincèrement de se conformer à la direction de leur supérieur. Nous ne voyons à excepter que Texalté Breton, Yves André (1693-1764), quoique d'autres aient pu suivre quelque temps son exemple, sans s'obstiner comme lui dans sonfanatisme malebranchiste.
Mais l'autorité, qui maintenait ce qu'il y avaitde plus solide dans l'ancienne philosophie et écartait les idées les moins sûres de la nouvelle, ne déterminait pas, et ne pouvait déterminer dans le détail, tout ce qui était à garder de l'une, et à prendre de l'autre. Les professeurs, ayant à faire ce délicat
triage selon leurs lumières et suivant leur conscience, risquaient toujours de trop sacrifier à la nouveauté, vers laquelle les inclinait forcément Tengouemenl général, auquel ils ne pouvaient entièrement échapper. Il n'est pas étonnant que plusieurs n'aient pas résolu très heureusement le problème. Aussi relevons-nous, quelques années a[)rès 1706, dans les thèses imprimées, ainsi que dans les cahiers dictés en divers collèges, non pas sans doute les propositions proscrites in terniinis, msiis des assertions, dont la teinte cartésienne très prononcée témoigne de l'influence profonde que la nouvelle philosophie a déjà prise dans l'enseignement des Jésuites eux-mêmes. C'est ainsi, notamment, qu'en logique on pose ridée claire et distincte comme critérium infaillible de la vérité ; en traitant de l'union de Tànie avec le corps, on évite les termes consacrés de forme substantielle, et on les remplace par des expressions qui ne sont pas équivalentes. Dans le même temps, nous trouvons des maîtres fidèlement attachés à la tradition, quelques-uns môme avec une exagération peu propre à favoriser une sage conciliation entre les principes anciens et les tendances modernes.
Cette situation troublée de l'enseignement philosophi(]ue devait donner lieu à de nouvelles plaintes dans la |)roc!iaine Congrégation générale, qui fut la !()" (1730-1731). On peut s'en faire une idée par la requête de plusieurs provinces, demandant à rassemblée « de pourvoir, d'une part, à ce qu'il ne s'introduise pas dans les écoles de la Compagnie une trop grande liberté d'opiner, et, d'autre part, à ce qu'on ne borne pas l'esprit des élèves aux spéculations et aux subtilit«''s métaphysiques ». La Congrégation Générale, sur
Tavis d'une commission, édicta un décret assez développé (D. 36), ramenant à la mesure en même temps les amateurs engoués de nouveauté et les partisans outrés de l'antiquité. En conséquence, elle rappelle et confirme les prescriptions de l'Institut sur l'enseignement de la philosophie d'Aristote, que la Compagnie a embrassée comme plus utile à la théologie, et décide qu'il faut lui rester fidèle, « non seulement dans la Logique et la Métaphysique, mais encore dans la Philosophie de la nature (Physique générale), où Ton ne doit pas laisser de côté le système péripatéticien sur la composition des corps. » Mais, enmême temps, elle approuve, comme s'accordant parfaitement avec la philosophie aristotélicienne, l'emploi de « ces connaissances moins austères (amœîiiorem illarn eruditionem)^ qu'on tire des principes des mathématiciens et des expériences des savants, et qui servent, spécialement dans la Physique particulière, à expliquer et élucider les grands phénomènes de la nature ». Ainsi était officiellement reconnue et approuvée l'introduction de la science nouvelle expérimentale dans l'enseignement de la Compagnie.
Cependant, pour garantir l'enseignement traditionnel, la Congrégation demanda au P. Général Retz de dresser encore un catalogue des assertions qui s'en écartent le plus, et de les interdire aux professeurs. Suivant cette invitation, le P. Retz, par une circulaire en date du 8 novembre 1732, proscrivit dix propositions. Comme il en avertit dans son préambule, son but, conforme aux intentions de la 16^ Congrégation, est de réprimer une liberté d'opiner excessive surtout dans cette partie de la philosophie où l'on traite des principes constitutifs des corps. De fait, les
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dix |)ro|>obilioiis soûl nettement cartésiennes, et contradictoires de la théorie scolaslique sur la matière et la forme. La seconde alliclio pourtant la prétention de représenter la doctrine d'Aristote : « L'idée aristotélicienne de la matière première convient également aux atomes d'Epicure ou à la matière cartésienne. » Ce sont donc ici les systèmes du P. Cabei, du P. Fabri, et peut-être du P. Tolomei, qui sont frappés. Le P. Hetz déclare, en terminant, que les prohibitions déjà édictées par ses prédécesseurs, principalement celles du P. Tamburini il706), restent strictement obligatoires.
Malgré tant de sages directions, les philosophes de la Com[)agjiie eurent encore peine à trouver leur chemin à égale distance des nouveautés malsaines et d'un archaïsme condamné par les vraies découvertes. Aussi la 17*' Congrégation (iénérale (1751) fut-elle encore sollicitée d'intervenir; mais les Pères se contentèrent de rappeler et de confirmer le décret 36'' de la Congrégation précédente, qui a, disent-ils, largement « pourvu à la difliculté, en prenant la voie de la modération et du milieu entre les deux extrêmes, vu qu'il déclare (ju'il faut enseigner et défendre le système d'Aristote on Physique générale, mais que celui-ci s'accorde fort bien avec la Physi({ue moderne et expérimentale ». La Congrégation ajouta seulement quelques précautions à prendre pour éviter l'abus de celle Physique plus agréable ou moderne : « il faut, d'abord, toujours traiter avec soin les notions de philosophie qui préparent les voies à la théologie s(oIasti(|ue; secontlement, garder dans les questions de physique expérimentale la méthode syllogisli(|ue, et ne pas s'y laisser aller à de longs exposés purement historiques ; 3° mêler les
mathématiques avec discrétion et autant qu'il est nécessaire aux questions de physique ».
De toutes ces mesures, on conclura que les autorités de la Compagnie de Jésus ont eu toujours fort à cœur de conserver chez leurs professeurs la fidélité à la philosophie d'Aristote et de saint Thomas, même dans les questions de physique générale, comme celles de la composition des corps. Cette conduite leur était dictée par le sentiment du lien étroit de ces questions avec Texplication traditionnelle de plusieurs dogmes catholiques. La justesse de ce sentiment est abondamment démontrée par tout ce que nous avons vu le Saint-Siège faire, de nosjours, pour la restauration de la philosophie scolastique. Si cette philosophie, avant la fin du xviii® siècle, avait presque totalementdisparu des écoles catholiques ou n'y était plus mentionnée qu'avec mépris, la responsabilité ne pèse nullement sur la Compagnie comme corps, mais, tout au plus pour une part pas très grande, sur quelques individualités de rOrdre. Depuis longtemps, dans toutes les chaires, en France le cartésianisme, plus ou moins mêlé d'idées prises à ^lalebranclie ou à Gassendi, et en Allemagne le Wolfianisme, dérivé de Descartes et de Leibniz, avaient supplanté l'aristotéiisme, quand celui-ci était encore défendu non seulement par les Jésuites espagnols et italiens, mais encore par les Français, timidement, il est vrai, et par les Allemands, plus fermes dans leur fidélité péripatéticienne. Parmi ces derniers, les défenseurs sont, par exemple, en 1738, à Ingolstadt, xYntoine ^^layr: en 1742, à Bamberg, Ignace Morlock et Paul Pichelmayer ; en 1747, à Wiirzbourg, Kilber ; en 1750, à Gratz, Antoine Erber, tous professeurs principaux et
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directeurs des études aux universités : ils se montrent d'ailleurs bien au courant de la science de leur époque.
BELLES-LETTHES
236. — Le mouvement littéraire, qui est particulièrement actif dans toute la Compagnie après 10 10, eut en France sa période la plus brillante durant la belle partie du siècle de Louis XIV. Les Jésuites professeurs d'humanités qui avaient contribué à préparer cet âge d'or des lettres françaises, eurent alors des successeurs encore plus remarquables. Des maîtres et des écoliers sans nombre, même en dehors de la Compagnie, ont profité des trésors d'expérience et de S( ience pédagogi([ue renfermés dans le De Ihitione discendi et doccndi et le Candidatus Hketoricae de Joseph Jouvancy (1659-1719), dans la Bihliotheca llhetoruin de Gabriel François Le Jay (1675-1731), dans le De Arte Rhetorica (Lyon 1704) de Dominique de Colonia (1673-1741). Ajoutons comme n'ayant pas été moins utiles ni moins exploitées les éditions annotées des principaux classiques latins données par Jouvancy, La Rue, Sanadon, et d'autres ; les analyses et traductions des Tragiques grecs par le P. Pierre Brumoy (1704-1742), de Platon par le P. Grou, etc.
Puis, les compositions de ces professeurs ont propagé le renom de plusieurs bien au delà des milieux scolaires. Les PP. Le Jay, La Rue et surtout Charles Porée ( ir)7'2-1741) firent |)lus (jue jamais applaudir des tragédies et des comédies
latines. Le P. Joseph Antoine du Cerceau (1689- 1730) fut un poète comique heureux en français : sa pièce des Incommodités de la grandeur dut être répétée par les élèves du collège Louis-le-Grand devant le roi Louis XV à Versailles, dans la Galerie des Glaces.
Depuis le milieu du xvii® siècle, les intermèdes habituels des pièces latines sont des ballets, c'està-dire des morceaux poétiques en français, accompagnés de danse et de chant. La danse était une concession forcée au temps, qui exigeait ce complément d'éducation pour les jeunes hommes du monde. Au xviii® siècle, les rhétoriciens viennent aussi sur la scène plaider en français le pour et le contre d'une cause célèbre ou d'une actualité littéraire, morale, patriotique. Le P. Gilles de la Santé (1702-1762), surtout, a dirigé beaucoup d'exercices de ce genre, auquel du reste les Jésuites ont eu raison de ne pas sacrifier leur théâtre de valeur éducative bien supérieure.
Les gloires nationales, provinciales et locales, soit religieuses, soit civiles, ont toujours une grande place dans la littérature des collèges de Jésuites. En particulier, dans la période où nous sommes, et en France, les discours par lesquels les Jouvancy, les Porée et leurs moindres collègues en rhétorique relèvent la réouverture des cours, ont presque tous traité un sujet patriotique : seulement ils donnent un peu trop au panégyrique du roi. La remarque vaut encore plus pour les poésies latines, composées, soit par les maîtres, soit par les élèves sous leur direction. Ici, en outre des excès de panégyrique, on peut regretter l'abus de la mythologie. Dans l'ensemble, ces productions n'en font pas moins honneur à l'enseignement des collèges, tant par leur inspiration patriotique
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que par le sentiment moral et religieux et par le mérite littéraire.
A ce dernier point de vue, les poètes les plus délicats de l'antiquit*'; classique ont trouvé de» rivaux assez heureux, notamment en François \'avasseur (1624-1G81), Jouvancy déjà nommé, René Hapin (1(339- 1687), Nocl Etienne Sanadon (1687-1733^ Jean C<>mmire (lG'i9-1702), Jacques Vanière (l(>80-173y), dans le fiibulisle Jean François Desbillons (1727-1789). Les œuvres de ces néo-latins ont été souvent traduites en langue vulgaire par des auteurs qui n'étaient pas eux-mêmes sans goût.
La poésie française a beaucoup moins bien réussi aux Jésuites. Le P. Pierre Le Moigne (1619-1671) fut des |)remiers à s'y essayer; le grand Corneille a dit de lui que, s'il était venu cinquante ans plus tard, il eut été le maître de tous les poètes français. Si cette appréciation est trop bienveillante, il semble bien néanmoins que pour faire de son épopée nationale et chrétienne Saint Louis un chef-d'œuvre, il n'a manqué à Le Moigne que de savoir régler par le goût son extraordinaire imagination. Vers la fin du xvii* siècle, mais surtout au xviii*, la « vulgaire » entre de plus en plus dans le théâtre des Jésuites, d'abord par les chœurs, puis |)ar des drames entièrement en français. Malheureusement la poésie n'y a guère gagné : tout cela est bien loin de valoir les belles pièces latines des Le Jay, des Porée. De cette médiocrité générale on peut excepter les comédies de Du Cerceau, presque parfaites pour leur temps comme pièces scolaires, et celles où le P. Guillaume Bougeant (1706-1743) a mis spirituellement en scène et ridiculisé les doctoresses et les faux miracles du jansénisme convulsionnaire.
La prose française est cultivée par les Jésuites avec plus de zèle et de bonheur, depuis les dernières années du xvir' siècle. Ils ont compris quel désavantage leur donnait l'infériorité de leur langue dans les réponses à Pascal et à Antoine Arnauld, et ils se sont efforcés d'y remédier par plus d'application aux lettres françaises. Juste dix ans après l'apparition des Provinciales, entrait en lice contre Port-Royal le P. Bouhours (1644-1702). Le premier parmi les polémistes français de la Compagnie, il se fit lire avec agrément par toute sorte de lecteurs, exception faite des sectaires, auxquels il en cuisit. Bouhours se tourna bientôt d'un autre côté, attiré qu'il était beaucoup moins par la critique des erreurs théologiques que par lesquestions.de goût et de correction dans le style. D'autres écrivains reprirent le combat contre le Jansénisme, après la trêve dite « Paix de Clément IX ». Les P. Gabriel Daniel, Michel Le Tellier, Philippe Lallemand, ont plus de théologie que Bouhours, et s'ils n'ont pas sa plume fine et un peu « précieuse », ils n'en sont pas moins dignes d'une place au second rang.
Enfin les Jésuites français ont utilement travaillé à faire mieux estimer en même temps qu'à perfectionner la langue nationale. Tel a été le but des publications qui ont fait du P. Bouhours un arbitre du bon langage au xvii® siècle. En 1700 a paru la grammaire française du P. Buffîer, que l'Académie française lisait à ses séances, comme étant ce qu'il y avait alors de meilleur en ce genre.
Les lettres françaises ont été bien servies par la création des Mémoires de Trévoux (1701-1762). Ce périodique, attentif avant tout, dans la critique des ouvrages nouveaux, aux idées religieuses,
n'en prétend pas moins défendre aussi la pureté de la langue et le bon goût littéraire.
Parmi les poètes latins, nombreux également bors de France dans la période qui nous occupe, le plus remarcfuable est l'Alsacien Jacques Balde (1604-1624-1068). On peut même allirmer que, s'il est inférieur à Sarbiewski et aux Français pour le fini de la forme classique et la pureté du goût, il les dépasse tous par la variété et la verve originale, surtout dans sa poésie lyrique. La Bavière fut sa patrie adoptive depuis sa première jeunesse, où il vit commencer la guerre de Trente Ans. Plusieurs de ses odes reflètent les tristesses de cette aflVeuse époque, aussi vivement exprimées que senties par son cœur généreux. lia un souvenir particulièrement toucbant pour les souffrances de son pays natal, la belle Alsace, « émeraude dans Panneau du monde », comme il Pappelle, anniili smaragdiis orbis . D'autres pièces font passer devant nos yeux les spectacles de la grande nature alpestre, ou admirer des héros catholi(jues tels que Tilly, ou nous émeuvent sur les malheurs de Marie Stuart. Ailleurs, le poète, devenu moniteur et justicier, relève avec une franchise qui ne craint pas le réalisme les travers et les vices des peuples de Germanie. On pourrait signaler encore bien des morceaux où le jovial Alsacien se joue agréablement et nous amuse sur des incidents de sa vie personnelle. Nous remarquerons enfin le chidre considérable des odes qu'il a consacrées à la louange de Marie, Mère de Dieu.
Après Balde ne sont pas indif^nes d'être nommés comme poètes lyriques latins, en Allemagne, Adam \Vidl (t 1710), Jean Bissel (1680).
Les Pays-Bas surtout sont féconds dans ce genre de production. A mentionner d'abord l'aimable auteur des Pia Hilaria, l'Artésien Angelin Gazet (1653); puis les élégiaques Sidronius Hosschius (1668), Jacques Wallius (1680), Guillaume Becanus (1G83).
En Italie^ la littérature classique a toujours de fervehts disciples, au second siècle de la Compagnie et jusqu'à ses derniers jours. Le poète le plus digne d'être nommé est le P. Thomas Ceva (1663-1737), auteur de la belle idylle si pieuse Jésus Puer. Ceva était un professeur distingué de mathématiques. De même, sur la fin du siècle, on verra le célèbre Boscovich se délasser de ses travaux d'astronomie par la poésie latine.
Mentionnons encore le Romain Joseph Carpani (1704-1762) pour ses tragédies; le Dalmate Raymond Cunich (1754-1794) pour d'excellentes traductions métriques de l'Anthologie grecque et de VIliade d'Homère; son compatriote Bernard Zamagna (1753-1820) rendit de même V Odyssée en latin avec un égal bonheur.
Parmi les plus parfaits prosateurs latins, on peut citer Jérôme Lagomarsini (1713-1773), Jules César Cordara (1718-1783), Joseph-Marie Mazzolari (1732- 1786), qui se faisait appeler Marianus Parthenius^ par dévotion pour la Vierge.
Les Jésuites italiens ont tenu à honneur de chercher à exceller dans l'emploi de leur langue nationale, A cet efï'et, leurs dramaturges scolaires ont pris bien plus de liberté que leurs confrères du Nord.
Le P. Hortense Scamacca (1582-1648) n'a pas publié moins de 44 pièces italiennes, toutes de sujet religieux et avec but édifiant très prononcé. D'autres auteurs qui ont fourni des pièces aux théâtres de tous
Brucker. — La Comp&gnie de Jésus. 50
les collèges du pays, sont Simon M. Poggi (1700- 17-V.)), Jean Marie Granelli (1717-1770), Xavier Bettinelli (1736-1808). Ce dernier avait pris pour modèle Voltaire : il fut l'admirateur et presque ami du poète de la Henrinde, avant de connaître le sectaire antichrétien, avec qui il rompit aussitôt. Beltinelli a également écrit sur la théorie et l'histoire littf^raiie, mais a lait grand tort à son renom par une critique mal inspirée de la Divine Comédie de Dante.
En Espagne, un Jésuite a exercé une influence littéraire considéral)le plutôt fâcheuse. C'est Balihasar Gracian (1G19-1G58), un des princij)aux maîtres du cidtisme ou style recherché. Un siècle plus tard, un autre Jésuite, Joseph-François de Isla (1713-1781), attaqua vivement et eflicacement les vices introduits dans la prédication par le cidlisme. L'énorme succès de son « Histoire de Fray (ierundio» força même ceux qu'irritèrent ses piquantes censures à se corriger, pour n'être pas montrés du doigt par le peuple comme des Gerundios.
Histoire
237. — Les études historiques ont une part très importante dans le mouvement scientifique de la Compagnie au second siècle. L'histoire de l'Eglise y garde toujours la meilleure place; mais l'histoire profane est largement représentée, bien plus qu'au i" siècle. Bour l'une et l'autre nous signalerons (juelques œuvres capitah's, ayant conservé une réelle valeur de sources documentaires.
Nous devons mentionner d'abord Vllistoire du Cvnelle de Trente par le Père (ensuite cardinal) Sforza Pallavicino (1037-1007); puis, V Histoire de rif^lise Gallicane^ commencée en huit volumes par le W Jacques Longueval (f 1733) et continuée jusqu'en 1550, dans
dix autres volumes, par les Pères Pierre-Claude Fontenai (f 1762), Brumoy et G. F. Berthier. Il faut citer également la Gerrnania salera du P. Marc Hansiz (1766); enfin \ lllyricum sacrum (huit volumes) dû aux recherches des Pères Daniel Farlati (1707-1763) et Jacques Goleti (1752-1827).
Nous devons rappeler les Acta Sanctorum, où le P. Papebroch (1646-1714), dans les préfaces des volumes, a savamment traité diverses questions d'histoire ecclésiastique générale. La liberté de sa critique lui attira une longue controverse avec les Pères Carmes, la proscription de 14 volumes des Acta par l'Inquisition d'Espagne, enfin la mise à l'Index romain de son Essai chronohistorique sur la série des Papes. Cette dernière mesure, restreinte en 1751 à des pièces simplement reproduites par Papebroch, a été annulée par Léon XIII.
238. — 11 faut ici dire un mot des obstacles que rencontrèrent plusieurs bons historiens dans leurs projets de publications. D'abord, la censure ecclésiastique était assez souvent, au xvii^ siècle, plus sévère qu'elle ne serait aujourd'hui. Les Congrégations de l'Index et du Saint-Office, il est permis de le rappeler respectueusement, ont alors prohibé ou empêché de venir au jour plus d'un travail historique, dont le principal défaut était de heurter trop vivement des idées communément reçues, bien que contestables. Leur raison était sans doute que la liberté de la àiscnssion publique devait passer après le maintien de la paix entre savants catholiques et la préservation des simples croyants contre le scandale des nouveautés. Cette conduite desjuges romains dictait naturellement celle du Général de la Compagnie.
788 LA compa(;mb de jbsus
(l'est ainsi que le Belge Jean Deckers (1019) ne put faire paraître un grand ouvrage de chronologie, déjà ap})rouvé par les reviseurs Jésuites, parce que sa donnée fondamentale (date de la naissance de Jésus-Christ 4 ans avant Tere vulgaire) était vivement combattue par le cardinal Haronius. — Le cél(>bre Sirniond fut averti, en 1641, par le P. N'itelleschi que l'opuscule où il avait attaqué la croyance populaire à l'identité de saint Denys de Paris avec l'Aréopagite, « était blAnié par beaucoup de gens, qui à ce propos s'indignaient contre la Compagnie, l'accusant de s'atti ibuer la critique de toutes choses ». En conséquence, il le priait et au besoin, lui ordonnait de renoncer au dessein, qu'on lui prétait, de s'élever aussi contre la « tradition » de Marseille sur sainte Marie-Madeleine, et à tout autre semblable. — Le P. André Brunner ( KJOT-Ui.')!)) dut arrrter ses Annales Bt^ioruni (Histoire de la Bavière) au III" volume, écourté du règne de l'empereur Louis 1\ . Les démêlés de ce dernier avec le pape ne parurent pas au P. \'itelleschi pouvoir être racontés par un Jésuite, sans riscjue de compromettre gravement tout son C)rdre.
On comprend que les tempêtes occasionnées dans les Parlements français parles livres touchant le pouvoir des papes sur le temporel des Ltals aient rendu les l'éres (iénéraux extrêmement réservés. Aussi le P. \ ilelleschi, en 1020. porta-t-il un décret interdisant toute publication nouvelle sur cette question.
Lnfin le (lénéral n'était pas moins embarrassé, cjuand des princes amis de la Compagnie demandaient ses meilleures plumes pour raconter les hauts faits de leurs ancêtres et prédécesseurs, ou même leur propre histoire. Le P. Aquaviva fit
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l'impossible pour éviter aux siens des corvées pareilles, qui ne pouvaient que devenir une source de graves ennuis pour eux et pour tout l'Ordre. Ou, en efl'et, ces historiographes officiels seraient réduits au rôle de panégyristes et contraints de (( mutiler l'histoire », en omettant des faits déplaisants pour de hauts personnages et des familles puissantes : et ce serait enlever tout crédit à leur travail ; ou bien ils diraient tout suivant leur science et leur conscience d'historiens : et alors ils attireraient des inimitiés dangereuses à la Compagnie. Quand il falhit céder aux instances, les PP. Généraux s'efforcèrent de parer aux inconvénients par une censure renforcée. Ainsi le P. Aquaviva lui-même nous apprend, en 1614, qu'il n'avait pas encore permis de publier l'histoire du grand ami de la Compagnie qu'avait été le pape Grégoire XIII (7 1585). Composé à la demande de ce pape lui-même par l'éminent humaniste Jean Pierre Maffei (t 1605), cet ouvrage n'a paru qu'en 1747 et par les soins d'un éditeur étranger à la Compagnie. Des considérations semblables à celles qui arrêtèrent alors le P. Aquaviva furent sans doute aussi opposées plus tard à la publication de l'histoire du pontificat d'x\lexandre VII par le cardinal jésuite Pallavicino.
239. — A travers toutes ces difficultés sont parvenus au jour un certain nombre de travaux vraiment remarquables sur l'histoire générale ou profane. Le premier par sa date (1588) est VHistoire des Indes^ où le P. Maffei raconte en latin classique les découvertes et les conquêtes des Portugais en Orient jusqu'à la fin du règne de Jean III (1557). Commencé à la demande du cardinal-roi Henri,
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l'ouvrage est dédié à Philippe II d'Espagne, qui, devenu maître du Portugal, avait encouragé l'auteur. Vient ensuite la grande Histoire d'Espagne, publiée par le P. Jean Mariana en latin (15l>2) et en espagnol (IGOl). Enfin, le Romain FamianoStrada (1591-1640; traça, également en style deTite-Live, le vivant tableau de la guerre de religion des Pays-Bas.
Ne nous arrêtons pas aux abrégés chronologiques d'Histoire universelle, qui se multiplient vers le milieu du XYii« siècle, spécialement en France. La plupart ont pourbut de fournir aux professeursla matière de r<?rz/r/itio ou de servir directement à l'instruction des grands élèves par la lecture et l'étude privée. Parmi les plus répandus furent ceux du P. Philippe Briet (1649-16^8), de Cl. Buiïier, du Bavarois Maximilien Dufrene (1707- 1765). Ils donnent en même temps la géographie universelle. Les publications du savant Philippe Labljc visent plus haut : il s'efforce de résoudre les épineux problèmes de la chronologie sacrée et profane.
Dans le domaine de V antiquité, nous avons surtout à citer VHistoire Romaine des Pères françois Gatrou (1678-1737) et Pierre-Julien Rouillé (1690-1740), en 20 volumes in-4 (Paris, 1725-1737) allant jusqu'à la lin du règne de Tibère. Le P. Bernard Routh(l(i95-1768) ajouta un 21' volume. Ici est à mentionner encore la savante édition de Tacite du P. Gabriel Brotier (1740-1789).
La célèbre collection des Historiens Byzantins ^ une des gloires de l'érudition française du xvii* siècle et orgueil de l'Imprimerie Royale, a reçu de très importantes contributions des Pères Pierre Poussines (1624-1686) et Glaude Maltrait (1637- 1674) pour l'Alexiade de Gomnéneet l'Histoire de Procope.
C'est le P. Labbe qui avait rédigé le programme de la Byzantine. Le second volume de son Abrégé royal de V Alliance chronologieur est consacré à l'histoire de France et enrichi de pièces inédites intéressantes (Paris, 1664). Le P. Jean de Bussières (1631-1678) avait publié à Lyon, en 1661, une Historia Francica^ rédigée surtout d'après Dupleix et Mézeray, mais en latin, « afin, dit Fauteur, de faire connaître les choses de France aux étrangers ». Bien plus considérable et originale, l'Histoire de France du P. G. Daniel est écrite dans une bonne langue française et d'après les sources sérieusement utilisées. La première édition, dédiée au roi Louis XIY, parut en 1713 : l'histoire s'y termine avec le règne de Henri IV. Les éditions suivantes furent augmentées des Fastes du règne de Louis XIII et de Louis XIV et de dissertations par le P. Henri Griffet (1712- 1771). Celui-ci a aussi publié à part une histoire plus développée de Louis XIII et des documents importants sur les affaires militaires et diplomatiques du xvii*^ siècle. L'histoire est également redevable au P. G. Bougeant pour les pièces qu'il a éditées concernant le traité de Westphalie ( 1744) . Enfin l'Alsace rendue à la France a eu son historien diligent et sympathique dans le P. Louis Laguille (1675-1742).
Observons que les historiens Jésuites français, quand ils ont dû toucher aux démêlés entre les papes et les rois de France, se sont appliqués à le faire avec « prudence et modération » ou, comme s'exprime encore le P. Daniel dans sa préface, « en Français et en catholiques », c'est-à-dire, sans abandonner le principe gallican (non condamné), d'après lequel le pouvoir des papes ne s'étend pas sur le temporel des princes, mais
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aussi en conservant tout le respect dû au Souverain I^ontife. Seul le P. Louis Mainihourg ne s'est pas tenu à cette règle dans ses ouvrages sur la papauté du moyen Age; ils lui ont mérité, non seiilfMuent la mise à l'index, mais encore son expulsion de la Compagnie par ordre d'Innocent XI
(ir.si).
En Allenuii^nc, à peine si une province de l'ancien l'empire n'a pas trouvé un liistorien dans la Compagnie ; et les Jésuites qui ont accepté la tâche imposée par les instances des princes ecclésiastiques ou séculiers, l'ont remplie à leur honneur, en employant consciencieusement les ressources des Archives mises à leur disposition.
Nommons enlie autres, pour ÏAutric/te, François Wafriier ( ;■ 1738), Antoine Steyerer (1741), Si^^ismond Galles (1761); pour la Hongrie, Nicolas Schmitth(l7(J7', Nicolas Muszka(i7S3\ l^tienneKaprinai (178b),C]eor^^es Pray (1801), Etienne Katona (1811); pour la Bohême tchi'(jui', Bohusiav Balbinus 1()88), François Pubitchka (1731)1807); pour la ihn'U're, Jean Vervaux, confesseur de l'électeur durant 25 ans, est l'auteur des Annales parues en 1662 sous le nom et la responsabilité laïque du chancelier Adizreitter. Nous avons tléjà parle ilu P. Hrnnner. La Wcstphalie a Nicolas Schaten (1676) et d'autres encore.
La /\)/oj7Wc tient d'Adaiu Naru§zevicz(l748-179ti) une histoire (]ui, dans son polonais classique, rappelle de prés, dit-on, le style de Tacite, traduit jadis supérieurement par l'auteur.
Les Serhes et les Yougo-Staves ont aussi leur historien : c'est le P. François-Xavier Pejacevich (1728-1781).
Les grandes Bibliographies spéciales et détaillées peuvent seules donner une idée de la masse de publications que les Jésuites du second siècle
ont consacrées à des points particuliers d'histoire et de géographie. Beaucoup de travaux dans ce genre ont formé la matière des Académies de collèges, des Xenia, etc.
Toutes les localités et régions possédant des écoles de la Compagnie ont vu ses professeurs de rhétorique s'empresser à faire valoir les gloires du pays, dans leurs discours d'apparat, ainsi que dans les exercices publics de leurs élèves.
L'Archéologie^ ouïétude et souvent la recherche des monuments de l'antiquité sacrée ou profane, a été poussée avec zèle par la plupart des Jésuites érudits. En France, notamment, les Mémoires de Trévoux ont enregistré nombre de notes savantes sur des monnaies, des médailles, des inscriptions, des œuvres d'art ancien, etc.
Parmi les numismates dont le nom n'est pas oublié, il convient de signaler les Autrichiens Erasme Froelich (1714-1758), et surtout Joseph Eckhel (1753-1792), qui a le premier établi l'étude des monnaies anciennes sur des bases scientifiques.
Enfin, pour VHistoire litiéraire^ nous devons nommer, outre le périodique publié parle P. Zaccaria, en Italie, la première Histoire critique, complète, de la littérature italienne^ par le P. Jérôme Tiraboschi (1746-1794).
Sixième Période
L'existence de la Compagnie de Jésus ne fut jamais sans combat, et son histoire nous a montré que ses principaux ennemis furent toujours ceux de la foi et de TEglise. Le xviii^ siècle, qui a vu un développement jusque-là inouï de l'hérésie, de l'irréligion, de l'hostilité des puissances terrestres contre la papauté et l'autorité ecclésiastique, devait amener à l'Ordre de saint Ignace des attaques plus rudes que jamais. L'Église, si elle pouvait périr, aurait péri en ce temps funeste; la Compagnie, qui n'avait pas de promesses d'immortalité, tomba sous les coups de ceux qui voulaient surtout frapper l'Église. Les Parlements et les ministres des rois furent les exécuteurs; mais ils suivaient l'impulsion à la fois du jansénisme et de l'irréligion.
Frâ>'ce : Préludes de la suppression
240. Influence Janséniste. — Par la guerre incessante qu'elle fit au jansénisme^ la Compagnie avait amassé contre elle des haines qui arrivèrent au paroxysme, surtout après la promulgation de la Constitution Unigenitus (1713, 8 septembre).
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Les fiircurs que cet acte du Saint-Siège décliaîiia montrèrent conihien le mal, auquel il devait remédier, était ^rnnd et répandu. Les coups fju il frappait portèrent juste : la conduite de la secte le prouva. Plus de discussions interminables à propos des cinq propositions de Jansénius, sur le sens de l'auteur et le sens condamné, sur le fait et le droit. On ne pouvait contester que les 101 passages, extraits des liéfleAions morales .<^ur UN. r., ne représentassent un système poursuivi à travers tout l'ouvrage, et préchant les doctrines condamnées tant de fois depuis plus de 02 ans, sous le nom de jansénisme. Après quelques moments d'hésitation où, suivant l'ancienne habitude, il essaya encore d'épiloguer sur le sens de sa condamnalion, Quesnel inaugure une lactique nouvelle. Antoine Arnauld avait toujours cherché à faire croire que le jansénisme n'était qu'un fantôme inventé par les Jésuites, et refusé de s'avouer atteint |)ar les condamnations des papes; son successeur dans la direction du parti arbore hardiment l'étendard de la révolte contre l'autorité pontificale. Sans plus chicaner sur la signification de la Huile qui le condamne, il la déclare une o'uvre d'erreur et d'inicjuilé, et son auteur, Clément XI, un docteur de mensonge et d(» corruption. Et toutes lesvoix du parti en parlèrent désormais sur le même ton.
A un seul point de vue, la tacticjue ne changea pas: comme toujours, la secte allecta d'attribuer à l'inspiration des Jésuites le coup qui la frap|)ail, et (le voir dans la (Constitution rnii^^enitus une nouvelle tentative d'ériger le molinisme en dogme. Cependant la Compagnie est loin d'avoir pu exercer unt^ influence prépondérante dans l'élaboration de la i](jn^\\Uii'i()n Unii^cnlius : elle n'eut
qu'un seul des siens, le P. Alfaro, professeur sans prestige, parmi les neuf théologiens nommés par le pape pour extraire les propositions et en préparer la censure. De plus, Clément XI, accusé par le parti d'être « livré » aux Jésuites, a bien prouvé en plus d'une occasion, notamment dans les décisions prises contre les rites chinois, qu'il ne se laissait point conduire par une bienveillance indue pour la Compagnie, quand la doctrine et la discipline de l'Eglise étaient en question. Il est vrai que les Jésuites travaillèrent de toutes leurs forces à défendre l'acte de Clément XI, comme ils avaient fait pour les décisions d'Innocent X et d'Alexandre \'II. Ils durent bientôt payer leur zèle.
La Constitution Unigenitiis, que le roi Louis XIV avait demandée au pape pour finir les contestations entre les évêques de son royaume, ne rencontra d'opposition que chez une très petite minorité de ceux-ci, mais qui avait à sa tête l'archevêque de Paris. Le roi mourut avant que son autorité, appuyant celle du pape, eût pu faire l'accord dans l'acceptation. Depuis lors, la secte délivrée d'entraves, n'éprouvant plus que répressions molles et intermittentes, devint de plus en plus, non seulement un parti populaire, mais une puissance dans l'Ltat. Le jansénisme d'ArnauId et de Port-Royal n'était guère sorti des classes supérieures ; le P. Quesnel parla le langage qui poupait faire pénétrer ses doctrines dans les masses, langage étrangement mêlé d'onction et de violence. La secte fît surtout de grands progrès dans les classes moyennes et inférieures, quand elle réussit à se donner l'attrait du merveilleux. Dès le xvii^ siècle, elle avait essayé de se légitimer par la preuve du miracle, et avait cru un
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moment y arriver avec l'aide de l'intrigante « Sdîur Rose », démasquée par le (!uré Thiers. L'excitation vers rilluminisme fut développée par les interprétations figiiristcs de TKcriture Sainte, mises en grande vogue par Tabbé Duguet et l'abbé d'Etemare, qui firent de nombreux disciples et imitateurs parmi les docteurs du parti et surtout parmi les soi-disant voyantes de la période des convulsions. Cette excitation fut portée au comble par rinfluence du diacre Paris (y 1727) et les manifestations dont son tombeau devint le théâtre. C'est ainsi que le jansénisme réussit à créer en sa faveur, et partant contre les Jésuites, une opinion populaire, qui fut travaillée ardemment et montre de plus en plus par la feuille venimeuse des Nouvelles Ecclésiastiques.
241. Les Parlements. — En môme temps ([u'il descendait dans le peuple, le jansénisme s'établissait dans les Parlements. Quoique le pape se fût accordé avec le roi avant la publication de la Constitution, pour qu'elle ne portât aucune de ces formules « contraires aux libertés gallicanes «, ([ui liabituellement soulevaient les oppositions (les gallicans contre les décisions pontilicales, le Parlement de Paris n'enregistra la condamnation des 101 propositions (ju'avec des réserves sur la 91*, concernant « l'excommunication injuste ». 11 profita de la disparition du monar(jn<* absolu pour ressaisir ou s'arroger le contrôle général du gouvernement de l'Etat, et il l'exerça surtout pour la protection du jansénisme, dont il affecta de confondre la cause avec celle des libertés gallicanes. Les arrêts commencèrent à pleuvoir sur les écrits publiés pour la défense de la Constitution Unigenitus, même si c'étaient
des mandements ou des lettres pastorales d'évêques. Le Parlement s'attribua le droit de décider et de maintenir contre les papes et les évêques de France que la « Bulle » n'était pas « une règle de foi » ; il en vint jusqu'à condamner les pasteurs qui, suivant les ordres de leurs prélats, refusaient les sacrements à des ouailles publiquement et obstinément rebelles aux décisions de l'Eglise; bien plus, jusqu'à commander l'emploi delà violence pour procurer l'administration à ces indignes. On vit, sur l'ordre de hauts magistrats, le saint Viatique pris de force au Tabernacle et porté aux malades par des prêtres interdits. Le jansénisme vint donc renforcer les antipathies, que le gallicanisme nourrissait chez beaucoup de parlementaires contre les Jésuites; il se forma ainsi, dans la plupart des hautes Cours de France, une majorité ou une fraction ardente, décidée à profiter de toute occasion pour perdre la Compagnie.
242. Rôle du Clergé. — Le quesnellisme trouva de nombreux partisans dans le clergé de second ordre, et surtout dans les congrégations religieuses : là aussi s'accrut par cette cause le nombre de ceux que la jalousie, les rivalités de corps et d'anciens dissentiments de doctrine rendaient déjà peu bienveillants pour la Compagnie.
La grande majorité des évêques français du xviii® siècle fut nettement opposée à la secte. Malheureusement le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lui prêta son appui pendant plusieurs années; non pas qu'il admît les dogmes du jansénisme, mais il ne pouvait supporter de voir condamné comme hérétique un livre qu'il avait autrefois approuvé. Persuadé que toute
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radaire n'était (ju'une campagne organisée contre lui par les Jésuites, il se vengeait en retirant à ceux (le Paris les pouvoirs de ((Hifesser (1711 et 171^)). Mais, si son aj)pel du pape au concile contre la Constitution Uni^enitus recueillit un trop grand nombre d'adhésions dans le has clergé et chez les religieux, il n'entraîna que trois ou quatre évoques. Ces quelques prélats jansénistes furent aussi les seuls que les Jésuites trouvèrent ou hostiles ou indiflerents à leur sort. Les autres ont soutenu la Compagnie jusqu'au dernier moment; ils ont fait pour la sauver de sérieux et sincères efforts, qui ont du moins contribué à rendre sa ruine même glorieuse.
243. Attitude de la Royauté. — L'appui que la Compagnie avait toujours trouvé chez les rois du XVI" et du xMi' siècle, devait lui manquer dans la grande crise du xviii*. Louis XV ne fut pas personnellement hostile aux Jésuites; il |)rit toujours parmi eux son confesseur en titre; il trouva bon qu'ils dirigeassent, plus elfectivement que la sienne, la conscience de la pieuse reine, sa femme, et de ses enfants, spécialement du Dauphin, (jui fut toujours le grand ami de la Compagnie. Mais ce n'est pas en faveur des Jésuites que ce roi devait réagir vigoureusement, contre une indolence qui ne se remuait point pour les afl'aires les plus graves de TT^tat, ni surtout contre les influences (jui le dominaient dans son gouvernement. Tant qu'il eut |)Our premier ministre un rieury (j 17^i.'i), il n*eùt point approuvé ni laissé prononcer tous les arrêts des Parlements contre la Compagnie ; mais une fois qu'il avait livré le pouvoir aux ministres choisis par Mme de Pompadour, on ne pouvait plus attendre de lui une
intervention efficace, en faveur des religieux qui refusaient de faire fléchir pour la favorite les lois de la morale et de TEglise. Faut-il ajouter que les ministres mêmes de Louis XV furent, à Tinsu du faible monarque, les instigateurs directs de Tassant final donné à la Compagnie simultanément par toutes les hautes Cours de France ? On l'a affirmé à l'époque même, non sans fondement. D'ailleurs, les idées philosophiques des principaux d'entre eux devaient les rendre pour le moins indifférents à la ruine des Jésuites.
Quoi qu'il en soit, tout était disposé pour que le succès de l'assaut fut pour ainsi dire fatal.
11 eut ses préludes dans plusieurs incidents bruyants, dès la première moitié et vers le milieu du xviii® siècle. Le livre du P. Pichon sur La fréquente Communion (1734) et surtout Y Histoire du peuple de Dieu du P. Berruyer (1728-1757) contenaient certainement des erreurs, puisque le Saint- Siège même les a frappés ; mais ces erreurs furent singulièrement exagérées par les jansénistes et les parlementaires, qui affectèrent un scandale outré, pour atteindre la Compagnie tout entière dans les deux auteurs, quoique le second au moins eût publié les parties les plus répréhensibles de son œuvre contre la volonté de ses supérieurs.
Lors de l'attentat de Damiens (1757), les Parlements, comme ils Font toujours fait dans des circonstances tragiques semblables, ne manquèrent pas de demander compte une fois de plus aux Jésuites français des doctrines sur le tyrannicide consignées dans de vieux livres de morale italiens ou allemands. Les supérieurs des Jésuites réussirent à apajser encore cette fois l'orage ; cependant le désaveu de la doctrine meurtrière ne suffit point; il fallut que les Provinciaux ajoutassent la
Bhucker. — La Compagnie do Jésus. 51
M02 lA CO.MI>Af;NlB DP. JBSUII
pro.aesse de lalre easeigaer les quatre articles tie l(;82.
La Suppression en Portugal
244. — Mais, en cette môme année 1757, se formait en Portugal un orage dont les suites devaient ôtre bien plus graves. Le fameux Sébastien de Carvalho, marquis de Pombal, premier miiiistre du faible Jose[)li P' (17r)0), ne connaissait ni scrupules ni mesure dans la violence contre (|uic()n(|ue contrariait, ou lui semblait contrarier, ses prétentions de gouvernement absolu. La vieille noi)lesse portugaise l'a éprouvé. Méditant de réaliser les théories du |)hil()sophisme dont il était imbu, Carvalho devait voir dans les Jésuites des adversaires naturels. Il commença par leur enlever l'inlluence dont ils pouvaient disposer à la cour, en persuadant à Jose[>h I<" de leur retirer les charges de confesseurs du roi et delà famille royale. Mais pour frapper contre eux des cou[)S plus tlécisifs, il crut qu'il fallait d'abord les déshonorer. Leur conduite en Portugal ne lui offrant pas matière d'accusation plausible, il en chercha une dans les missions lointaines, (jui serait plus facile à soutenir devant le public mal informé. Il la trouva dans les troubles qui suivirent, au Paraguay, l'échange de territoires cpiil avait réussi à faire accepter de PiCspagne en 1754. Si les .'iO.OOO Indiens compris dans cet échange s'y opposèrent par les armes, les Jésuites leurs missionnaires n'y furent pour rien : il est vrai seulement (jue ces derniers avaient fait leur possible |)our éclairer le gouvernement de Madrid sur la portée de cette transaction, aussi contraire aux intérêts espagnols (|u'injuste à l'égard des indigènes. Sur cette allaire, néanmoins, Carvalho fit
composer par des pamphlétaires à ses gages une Relation abrégée de la république que les religieux Jésuites des provinces de Portugal et d'Espagne ont établie dans les domaines d' outre-mer des deux monarchies^ et de la guerre qu'ils ont provoquée contre les armées espagnoles et portugaises. Les Jésuites des missions portugaises du Brésil et du Maranon n'y sont pas moins maltraités que ceux du Paraguay.
Mais quoique le libelle se présentât comme fondé sur des enquêtes officielles, non seulement portugaises mais encore espagnoles, iî fut condamné comme calomnieux par le conseil de Castille, le 5 avril 1759. Cependant Carvalho avait pris ses mesures pour que sa Relation eût fait bientôt le tour de l'Europe, traduite et commentée par ses agents et ses complices en tous pays. Accueillie par ceux qui étaient prêts à tout croire contre les Jésuites, comme la condamnation définitive de l'apostolat de la Compagnie, elle en impressionna vivement beaucoup d'autres, qui n'avaient pas encore appris de quoi était capable le premier ministre de Portugal. On parla bientôt partout du grand empire que les Jésuites étaient en train de se créer dans l'Amérique méridionale, des richesses fabuleuses qu'ils y amassaient par le commerce et par l'exploitation des indigènes, traités comme des serfs. Il importait surtout à Carvalho de mettre dans son jeu, s'il était possible, une approbation du Saint-Siège. C'est pourquoi son digne agent à Rome, Almada, non seulement fit traduire en italien et imprimer clandestinementla/îVZrtf/ionabrégée,etlarépandità profusion parmi les cardinaux et les prélats de la Cour romaine; mais il la présenta aussi à Benoit XIV, en appelant l'attention du pape sur les faits graves
HO'* I A compa(;nib db jesus
qu'elle contenait. On n'y trouvait pourtant, ajoutait-il, qu'un faible aperçu de ce que son gouvernement pouvait révéler à la charge des Jésuites de Portugal et d'Amérique. Il finit par demander, au nom de son souverain, la nomination d'un Prélat muni de pleins pouvoirs du pape, pour visiter et au besoin réformer tous les établissements de la Compagnie dans les domaines du roi de Portugal. Benoît XIV accorda cette demande, alors qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre : l'on a pu en conséquence douter qu'il eût encore assez l'usage de ses puissantes facultés, pour pénétrer la manœuvre de Carvalho. Du reste, au bref par lo(|uel il instituait Visiteur le cardinal Saldanha ( l'"* avril 1758), il joignit une instruction, où il recommandait à celui-ci, non seulement de procéder sans bruit ni publicité, mais encore de ne rien décider qui put faire peine aux Jésuites, avant d'en avoir référé au pape. Saldanha obéit cà la direction de Carvalho et ne tint aucun compte de celle du Souverain Pontife. Moins d'un mois après avoir reçu ses pouvoirs, alors donc qu'il n'avait pas eu le temps matériel nécessaire j)Our préparer un jugement régulier, et n'ayant de fait demandé au(*une explication à ceux qu'il allait condamner, il lança, le If) mai 1758, un arrêt, qui fut immédiatement publié sur tous les toits, par lefpiel il déclarait les Jésuites portugais, en Kurope et dans leur» missions d'outre-mer, coupables d'un trafic scandaleux, en contradiction avec le droit canonique, avec les constitutions des papes, avec les règles de la vie religieuse. AussittM le cardinal archevêque de Lisbonne, pressé par Carvalho, interdit à tous les Jésuites les fonctions du minislè:o, prédication et confession, danstoute l'étendue de sou diocèse et de son patriarcat
Clément XIÎI venait d'être élu pape (6 juillet 1758) et la Compagnie peu auparavant s'était donné pour chef le P. Laurent Ricci (21 mai 1758), quand ces faits lurent connus à Rome. Le nouveau Général, après s'être pleinement informé, adressa, le 31 juillet, au Souverain Pontife un mémoire où, en termes très mesurés, il se plaignait des étranges procédés du cardinal-Visiteur et du patriarche de Lisbonne, à Tégard des Jésuites portugais. Il repoussait les accusations générales portées contre ceux-ci ; mais, sans nier qu'on pût trouver parmi eux des coupables, il demandait seulement qu'on ne les privât pas des garanties de la justice régulière. Il rappelait que ses subordonnés avaient déjà demandé la même chose au roi de Portugal, dès qu'ils avaient eu quelque connaissance de ce qu'on leur reprochait; leur prière était restée sans réponse.
La supplique du P. Ricci ne détermina aucune action immédiate de Clément XIII, peut-être parce que de nouveaux et graves événements vinrent bientôt compliquer encore la situation des Jésuites en Portugal, et en même temps rendre plus difïîciles les rapports du Saint-Siège avec ce pays. Mais ce mémoire, livré à Carvalho par un de ces ennemis que la Compagnie avait déjà parmi les plus hauts personnages de la Cour romaine, fut, la même année 1758, publié par un des écrivains à la solde du ministre Pombal, avec des Réflexions^ où est condensé le venin des plus violents pamphlets que la haine des Jésuites avait produits jusque-là.
Le soir du 3 septembre 1758, un attentat imparfaitement expliqué était dirigé contre Joseph P*". Parmi les coupables désignés au tribunal spécial qu'il forma, le premier ministre fit comprendre
806 I A COMl'Af.NIi: DP. JÉSUS
tous les Jésuites en bloc, ot trois nommément ; mais tous les artifices d'une procédure inouïe "ne FJ'ussirent à établir contre nul d'entre eux uno preuve tangible do complicité. L'un des trois, (iabriel Malagrida, vénéré vieillard de SI ans, ancien missionnaire du Brésil, finit, après trois ans de j)rison, par se voir condamné à mort (21 septembre 17()l), mais pour hérésie. Le tribunal de riuquisilion, composé à nouveau par Carvalho, avtfc son frère pour président, sut découvrir ce criuie dans des écrits et des propos bi/arres, qui. s'ils n'ont pas été inventés par les accusateurs, prouveraient seulement que la raison du Père n'avait pu résister aux souffrances de sa captivité.
(Cependant Carvalho avait atteint le but aucjuel il tendait : par ses calomnies sans pudeur, et surtout par la terreur savamment provo(juée chez son faible souverain, il le détermina enfin à signer, le 3 septembre 1759, un décret expulsant tous le> Jésuites de ses Etats. Ceux-là seuls (|ui, n'«'tant encore liés à la Compagnie que par les vcrux simples, consentiraient à les abjurer, pourraient continuer à vivre dans leur patrie. Concession perlide, mais inutile : avec une admirable unanimité, les jeunes religieux, et môme les novices, refusèrent les faveurs qu'on leur offrait au prix tlu sacrifice de leur vocation.
Ne fut-ce que pour prévenir les scrupules de son royal maître, Carvalbo devait essayer sur Clément XIIl la tentative de tromperie, qui lui avait réussi en partie avec Benoît XIV. Il lui fit adresser par Joseph II, le 20 avril 1759, une lettre où celui-ci, après avoir énuméré la série d'attentats dont il disait avoir reconnu les Jésuites coupables, contre les lois divines et humaines, contre les intérêts de ses sujets, contr.» l.i paix publitju
et sa sûreté personnelle, concluait qu'il se regardait comme obligé par son devoir de roi à les expulser de tous ses États. Clément XIII, dans sa réponse (2 août 1759), s'efforça de faire comprendre au prince combien cette résolution était peu conforme à la justice, qui ne permet pas de confondre dans le même châtiment les innocents et les coupables; car, s'il y avait réellement des membres coupables parmi les Jésuites portugais, il n'était pas à croire que tous le fussent, dans un corps professant une Règle si sainte et dont les papes précédents avaient si souvent reconnu l'utilité. D'ailleurs, par une concession peut-être extrême, mais qu'il crut sans doute devoir à la mémoire de son prédécesseur et à une situation qu'il voyait devenir critique, le Souverain Pontife ajoutait qu'il continuait au cardinal Saldanha la mission, que Benoît XIV lui avait confiée, de visiter les maisons de la Compagnie et d'y corriger et réformer tout ce qui pouvait être défectueux, sous réserve néanmoins de l'approbation du Saint-Siège pour les choses de plus grande importance.
Carvalho laissa-t-il parvenir cette lettre à la connaissance du roi? On peut en douter. En tout cas, elle augmenta sa colère contre le pape, déjà excitée parles difficultés qu'opposait Clément XIII à sa demande de supprimer arbitrairement le droit à la juridiction ecclésiastique, garanti aux clercs et aux religieux par la loi canonique. Pour répondre donc aux éloges que le Saint-Père avait donnés à la Compagnie dans cette pièce, il ne trouva rien de mieux que de déporter dans les États Pontificaux ceux qu'il expulsait. Par ses ordres, 127 prêtres, tous profès et la plupart d'âge avancé, furent embarqués à Lisbonne, le 1(3 septembre 1750.
et déposés à Civita-Vecchia. Cléuient XIII ne voulut pas que les victimes de la brutalité de Poiiibal souflrissent de l'insulte faite à lui-mc^me : les expulsés furent admis sur le territoire pontifical et la charité de leurs confrères d'Italie pourvut à tous leurs besoins. Deux autres convois, de 58 et 59, suivirent bientôt : ils se composaient également de religieux anciens. Garvailio aurait voulu retenir dans le pays les jeunes religieux, en les faisant renoncer à leur vocation; mais enfin, ayant vu échouer tous les moyens de tentation, qui ne réussirent que sur un nombre infune, il leur fit suivre le même chemin qu'à leurs aînés : plus de 300 de ces « scolastiques » furent ainsi jetés en Italie au commencement de Tannée 1760.
Cependant la haine du tyran n'était point satisfaite par ces déportations. Il retint, pour leur faire un traitement plus dur dans ses cachots, les anciens confesseurs de la cour et d'autres Jésuites ayaul rempli des charges importantes. Mais sa r;ige s'«'X<'r(;a surtout contre les uiis.siunnaires. l'aï- s<*s ordres, dans toutes les loloiiies portugaises de l'Asie, de rAfri(|ue, de l'Amérique et de rOcéanie, où les Jésuites donnaient leurs soins spirituels, soit aux colons, soit aux indigènes, tous furent enlevés de leurs résidences, entassés sur des navires et transportés dans les prisons de Lisbonne. Ces missionnaires avaient eu à souffrir bien des privations dans leur apostolat parmi les sauvages; plusieurs avaient déjà porté les chaînes pour Jésus-Christ et enduré des tourments ordonnés par des persécuteurs infidèles : ce qu ils trouvèrent dans les cachots de Belem et de Saint-Julien fut un martyr plus cruel. Les griefs que Garvalho prétendait avoir
contre les missionnaires, avaient été le premier prétexte de ses rigueurs contre les Jésuites ; mais il se garda bien de mettre en mouvement contre aucun de ces grands criminels même l'ombre d'une action judiciaire, comme la justice la plus élémentaire la demandait. En revanche, il développa, sur tout un vaste plan, la campagne de diffamation contre ses victimes, commencée par la Relation abrégée. Non seulement il faisait jeter dans toute TEurope, sous le titre de a Choses de Portugal »,« Nouvelles intéressantes du Portugal », des récits tendancieux sur l'attentat du 13 septembre et l'étrange procès contre ses auteurs prétendus ; mais il fit les frais de toute une bibliothèque de pamphlets en italien, imprimés à des milliers d'exemplaires, soi-disant à Lugano (Tessin) : c'était la réédition de ce que les jansénistes français et leurs alliés plus ou moins conscients, certains théologiens rigoristes, avaient écrit de plus violent contre les Jésuites. Pour ces publications, il trouva comme valets de plume, en Italie, des religieux chez qui la jalousie de corps s'était exaltée jusqu'à la haine, des prélats liés avec le parti janséniste, qui avait depuis longtemps des amis jusque dans la Cour romaine. Le savant cardinal Passionei s'abaissa, dit-on, jusqu'à collaborer avec les libellistes aux gages du ministre portugais; quelques-uns des écrits qu'on lui attribue, ou qu'il aida à composer, ont été traduits en français par son ami le janséniste abbé Goujet. Mais c'est surtout le fameux « abbé Platel », Capucin défroqué et précédemment dit Père Norbert, que Pombal entretint à Lisbonne même pour travailler l'opinion publique en France, comme il fit d'abord par les Noncelles intéressantes^ puis par la réimpression
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presque luxueuse de ses « Mémoires sur les Missions des Indes Orientales ».
La Suppression kn France
245. L'Affaire Lavalette. — L'expulsion des Jésuites de l^ortugai fut saluée par des cris de joie de leurs ennemis en France : c'était un commencement, un exemple qui serait suivi; on y comptait, on l'annonrait. La réalisation de ces vœux et de ces prophéties fut hâtée par la faute d'un Jésuite indigne, le P. Lavalette. Chargé de l'administration des missions de la Martinique, il avait cherché à leur procurer des ressources par de vastes plantations, ce qui pouvait être légitime ; puis il s'était laissé entraîner à faire en gros le commerce, interdit par les lois de l'Eglise aux prêtres et surtout aux religieux. Ses agissements irréguliers restèrent assez longtemps inconnus à ses Supérieurs d'Europe. Dès qu'ils en eurent quelque soupçon, ils instituèrent une encjuète et furent d'abord trompés par les informations venues de la colonie, où Lavalette avait su se faire beaucoup d'amis et beaucoup d'obligés. Sur de nouvelles dénonciations, le Père Général de la (Compagnie décida d'envoyer un délégué sur les lieux : par un malheureux concours de circonstances, quatre \'isileurs, successivement nommés, ne purent partir ou arriver jusqu'à la Martinique. r]u(in le cin([uième désigné, le P. de la Marche, put remplir sa mission. Rendu aux Antilles en mars 1761, il constata par un sérieux examen la culpabilité du P. Lavalette, le déposa de sa charge et le renvoya en Europe. Mais déjà l'alTaire était sortie de la juridiction religieuse. Une mauvaise administration, autant que los p.iô''ninntes dans Pexploitatiou d(î ses terres et
LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE 8li
la perte de ses marchandises, saisies par les Anglais, avait finalement engagé Lavalette dans des dettes considérables. Ses créanciers en demandèrent le remboursement aux Jésuites de France. Ceux-ci refusèrent, opposant qu'il n'y avait aucune communauté de biens, ni par conséquent aucune solidarité entre les établissements de la Compagnie en France et la mission de la Martinique : les dettes dont cette mission se trouvait chargée devaient donc être acquittées sur ses biens.
L'opposition en droit était parfaitement juste. Les différents étal)lissements de l'Ordre étaient en effet indépendants les uns des autres, et pour la propriété, et pour l'administration de leurs biens; au point que le P. Général lui-même, quoique exerçant son contrôle sur tous, ne pouvait disposer de ce qui appartenait à Tun pour le transférer à un autre, ni même pour en faire profiter toute la Compagnie. Cette règle, inscrite dans l'Institut, se comprend aisément, si l'on se rappelle que tous les biens des maisons, notamment ceux des collèges, qui pouvaient seuls avec les noviciats avoir des revenus fixes, provenaient de fondations faites en vue d'œuvres déterminées, locales : ils ne pouvaient être détournés de leur destination sans violer les intentions des donateurs. Sans doute la charité pouvait demander, et la justice n'interdisait pas que des maisons plus fortunées fournissent à d'autres dans la détresse quelque secours par manière d'aumône. La charité des Jésuites de France ne manqua pas à la Martinique, mais ils ne pouvaient, à titre d'aumône, payer l'ensemble des traites présentées par les banquiers créanciers de Lavalette (elles dépassaient trois millions
de livres); iis le pouvaient d'autant moins que les établissements de la mère patrie, à cette époque, avaient presque tous grand'peine à suffire à leurs propres besoins. Il futd'ailleurs prouvé que la valeurdes biens appartenant à la mission de la Martinique n'était pas inférieure à son passif et suffirait donc à indemniser ses créanciers.
Les raisons des Jésuites de France pour refuser de payer les dettes du P. Lavalette étaient bonnes; néanmoins ils se fièrent trop à l'impression qu'elles devaient faire, même sur des esprits mal disposés à leur égard. Ils auraient peut-être dû prévoir combien leur serait funeste un procès sur cette affaire, et chercher à tout prix le moyen de l'éviter. Au lieu de cela, ils se laissèrent citer par les créanciers devant les tribunaux consulaires de Paris et de Marseille : ceux-ci déclarèrent les Jésuites de France solidaires du P. Lavalette et, par suite, tenus de payer ses dettes à son défaut (mai et janvier 1761). Ainsi avertis de ce qu'ils pouvaient attendre des juges, les Pères n'en appelèrent pas moins de cette sentence ; et ce qui était bien plus malheureux, ils en appelèrent, non au ' Conseil du roi, comme ils le pouvaient et devaient, en vertu du privilège qu'ils avaient reçu après j d'autres congrégations religieuses, par lettres royales du 30 juin 1738, mais au Parlement de Paris. C'était se jeter dans la gueule du loup. La responsabilité de cette démarche a été généralement attribuée au P. Claude F>ey de Neuville, alors supérieur provincial de Paris. S'il avait espéré, par cette preuve de déférence envers la Cour suprême, la disposer à juger les Jésuites suivant l'équité, il s'aperçut bientôt de son erreur.
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246. Action du Parlement. — L'affaire de la Martinique fournissait aux adversaires, depuis longtemps à l'affût, une occasion, qu'ils saisirent avec empressement, de mettre en cause toute la Compagnie. On prit prétexte de la question de la solidarité pour examiner les Constitutions; la question particulière proposée fut vite oubliée, et c'est le procès de l'Institut tout entier qui commença. Un de ces conseillers-clercs, chez qui les rancunes jansénistes doublaient l'hostilité du parlementaire et du gallican, l'abbé Chauvelin, ouvrit Tattaque le 17 avril 1761 : il dénonça au Parlement, dans un discours haineux, Tlnstitut des Jésuites, comme contraire aux lois divines et humaines. Aussitôt la Cour suprême ordonna que les Constitutions de la Compagnie, de l'édition récente (Prague 1757), fussent déposées au greffe et que le procureur général lui en fît un compte rendu. Une quinzaine de jours plus tard, Je 3 mai, elle donnait sa sentence sur l'appel dans l'affaire de la Martinique et condamnait le P. Général, et en sa personne la Société des Jésuites, à payer toutes les dettes de Lavalette, plus 50.000 livres de dommages-intérêts et les frais. Mais, désormais, il s'agissait de bien autre chose que de ruiner financièrement la Compagnie. Ses amis avaient compris enfin où voulait aller le Parlement, et sur leurs prières, appuyées par les membres de sa famille, Louis XV se décida à faire quelque chose pour arrêter les entreprises des hauts magistrats. Le 2 août 1761, il donna une Déclaration, invitant les Supérieurs de toutes les maisons des Jésuites à remettre dans les six mois au greffe du Conseil (du Roi) les titres de leurs établissements, et interdisant aux Cours (Parlements) de rien statuer, ni définitivement, ni par provision, sur
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riiislilul cl les établisseiuents de la Compagnie, durant l'espace d'un an.
Cette mesure, comme toutes celles que Louis XV prendra, soi-disant pour sauver les Jésuites, visait à les protéger en donnant une satisfaction à leurs ennemis. Ceux-ci connaissaient trop la faiblesse du souverain et savaient trop bien aussi quels alliés ils possédaient dans son entourage, probablement môme parmi ses ministres, pour se laisser troubler par son ordre sus|)ensif.
Le Parlement de Paris n'attendit pas i)lus de quatre jours pour Penlreindre audacieusement. Le 6 août, sur le rapport lait en conformité de Tarrôt du 17 avril par le procureur général, il reçoit celui-ci a [) pelant comme d'abus des Bulles et de rinstitut de la Compagnie, notamment en ce qui concerne l'autorité du (iénéral, et l'autorise à « intimer » le Général et la Société devant la Cour pour le jugement ultérieur de cet appel.
Ce n'était encore rien. Le même jour, le Parlement condamne au feu une trentaine d'ouvrages de Jésuites, entre lesquels ceux des tbéologiens les plus estimés de la Compagnie, Hellarmin, Suarc/, Lugo, Tolet, etc., « comme séditieux, destructifsdetoutprincipede la morale chrétienne...» ; puis, provisoirement, — interdiction de recevoir des novices dans la Société; — défense à tout Jésuite d'enseigner dans une école quelconque, à partir du 1" octobre 1761 dans les localités qui ont d'autres écoles que celles des Jésuites, et, là où il n'y en a pas d'autres, à partir du V^ avril 1782; — défense en outre à tout sujet du Hoi de fré(|uenter les écoles des Jésuites, après les délais indiqués, et aux parents d'y envoyer leurs enfants; — ordre aux novices de quitter les noviciats et interdiction de prononcer les vœux de la
Compagnie; — enfin suppression de toutes les Congrégations que dirigent les Jésuites.
Il fallait tâcher de justifier ces exterminations provisoires et la destruction prochaine, définitive. Le Parlement à cet etYet s'inspira de l'exemple de Pombal. Celui-ci, ne trouvant aucune prise dans la conduite des Jésuites portugais pour les impliquer dans le procès Aveiro et Tavora, avait imaginé de ramasser dans les écrits des Jésuites, ou plutôt dans les pamphlets de leurs adversaires, depuis l'origine de la Compagnie, ce qu'il avait pu trouver de propositions ou trop peu mesurées ou plus susceptibles d'être mal interprétées, et de mettre le tout à la charge de leurs confrères portugais de 1758, en le publiant sous le titre de Sommaire des erreurs impies et séditieuses^ enseignées par les Pères Jésuites aux criminels exécutés^ et quils ont tenté aussi de répandre parmi les peuples de ces royaumes de Portugal. Le Parlement de Paris, dans ses arrêts du 31 août et du 3 septembre 1761, ordonnant la confection d'un catalogue des doctrines pernicieuses enseignées par les Jésuites, ne fit que plagier l'idée du ministre portugais; mais il la réalisa sur une plus grande échelle, parce qu'il eut des manœuvres plus nombreux, mieux au courant de la littérature anti-jésuitique et plus experts en falsification de textes. Les amis qui ont fourni des « extraits » à l'auteur des Provinciales^ avaient des disciples, qui devinrent leurs dignes imitateurs, parmi les Bénédictins jansénistes des Blancs-Manteaux à Paris. Aux premiers jours de février 1762, leur œuvre était terminée et arrivait au Parlement sous la forme d'un gros volume, intitulé Extraits des Assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre ^ que les soidisans Jésuites ont dans tous les temps ^ et
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persévéramment, soutenues et enseignées et publiées dans leurs Livres avec V approbation de leurs Supérieurs et Généraux. On y accuse la Compagnie d'avoir enseigné toutes les erreurs, toutes les hérésies. On veut bien lui faire grâce pourtant du jansénisme! Le réquisitoire, aux regards superficiels, paraît formidable, mais il se réduit presque au néant, quand on considère, d'abord, qu'il est formé en grande partie des censures portées en divers temps contre des Jésuites, même par des autorités plus que suspectes ; puis que, parmi les doctrines dont il fait un crime aux écrivains de l'Ordre, beaucoup sont très catholiques ou du moins très soutenables; enfin, que, dans les textes rapportés qui seraient plus ou moins répréhensibles, on a relevé plus de neuf cents citations infidèles.
Cependant le Parlement s'empressa d'adopter cette pro^duction monstrueuse, par son arrêt du 5 mars 17G2. En même temps, il ordonnait encore d'en envoyer un exemplaire à tous les évêques de France, « attendant la Cour, du zèle dont ils sont animés pour le bien de la Religion, pour la pureté de la morale chrétienne, pour le maintien des bonnes mœurs, pour la conservation de la tranquillité publique et pour la sûreté de la Personne sacrée du Roi, qu'ils se porteront à prendre, chacun en ce qui les concerne, toutes les mesures qu'exige leur sollicitude pastorale sur des objets aussi importants». Troisévêquesseulement eurent la faiblesse de déférer en quelque mesure à cette invitation impertinente. L'évêque janséniste de Soissons, Fit/.-James, se mit entièrement i\ la suite du Parlement, dans son Instruction pastorale du -7 décembre 1702, qui fut condamnée à Rome par le Saint-Ollice, le 13 avril 1763. En outre, deux
prélats, l'un à Angers, l'autre à Alais, crurent également devoir condamner les Assertions, toutefois avec des réserves, jugées d'ailleurs insuffisantes par le pape Clément XIII, qui leur adressa deux brefs sévères. La plupart des autres évêques de France protestèrent courageusement contre l'œuvre des faussaires officiels, soit par des lettres expresses, soit en adhérant à la réfutation péremptoire publiée par r« Athanase du siècle », Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.
Cependant Louis XV, en 1761, avait nommé une commission pour régler l'affaire des Jésuites par des compromis. Ceux qu'on imagina tendaient surtout à diminuer l'autorité du P. Général, à qui l'on aurait voulu substituer en France un Vicaire général. Ce projet, combattu comme il devait l'être par les Pères qui en eurent connaissance, surtout par le P. Charles de Neuville, le célèbre prédicateur, fut néanmoins proposé au P. Ricci et au Souverain Pontife. Le premier répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de l'accepter, et Clément XIII déclara ne pas se reconnaître le droit de faire ni d'autoriser un changement aussi grave dans l'Institut de la Compagnie. C'est à cette occasion que le pape (et non le P. Général) aurait dit le mot fameux : Sint ut sunt, aut non sint. Les évêques français, que le roi avait également voulu consulter, ne se prêtèrent pas davantage à sa politique de lâcheté. Sur les quatre questions qui leurfurentposées, en décembre 1761, concernant l'utilité des Jésuites, leur doctrine, leur conduite dans le ministère sacré, ils répondirent par un éloge fortement motivé des Pères; puis, ils repoussèrent, comme n'étant nullement nécessaire ni souhaitable, toute diminution de l'autorité du Général en France. Cet avis fut signé
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sans réserve par 45 des 51 évêques présents à la délibération; sauf un seul, les six abstenants eux-mêmes demandaient le maintien des Jésuites. La Compagnie n'aurait eu qu'à se féliciter de ce témoignage si honorable, s'il n'avait contenu aussi Tadhésion que donnaient les Jésuites français aux quatre articles de 1682. Le P. Ricci ne put que blâmer cette fâcheuse concession, quelque excuse qu'elle trouvât dans les instances faites, pour l'obtenir, par les prélats et le roi.
Cependant le terme fixé par le. Parlement pour l'exécution de ses arrêts approchait, et ils se trouveraient ratifiés, du fait qu'ils n'étaient point cassés par le souverain. Louis XV ne put se résoudre à cet acte d'énergie : tout ce qu'il sut faire, fut de donner, en mars 1762, une déclaration portant des modifications dans l'Institut de la Comj)agnie, en particulier une large extension des pouvoirs des Supérieurs provinciaux. Le Parlement de Paris, que cette mesure visait à apprivoiser, l'accueillit avec des rires. Le 6 août 1762, il lançait son arrêt définitif, qui prononce qu'il y a « abus » dans l'Institut et les vœux de la Société; condamne sa doctrine; rend définitives les dispositions de l'arrêt du 6 août 1761 ; ordonne aux Jésuites de vider leurs maisons dans la huitaine ; leur interdit de vivre suivant flnstitut... ; les déclare incapables de recevoir ni bénéfice ni charge quelconque, avant d'avoir prêté un serment qui les oblige, entre autres choses, à tenir les quatre articles de 1682, à combattre la morale contenue dans les « Extraits des Assertions », etc. Le même jour, il condamne au feu les ouvrages des Jésuites déjà censurés par lui.
Les autres Parlements de France suivirent l'exemple de Paris. Toutefois la plupart ne
donnèrent qu'une majorité très faible aux persécuteurs. Les Parlements de Flandre et de Franche- Comté et les Cours souveraines d'iVrtois et d'Alsace résistèrent à l'impulsion générale, et eurent le courage de voter pour la conservation des Jésuites.
Ce qui pouvait consoler les victimes de toutes ces condamnations, c'est qu'on n'y relevait nul crime déterminé contre aucun de ces prétendus grands coupables, et qu'ils étaient frappés à cause de leur Institut, approuvé par le Concile de Trente et vingt papes, et pour un enseignement que l'Église non seulement tolérait, mais avait souvent loué et recommandé. Un motif plus fort encore de consolation, c'étaientles réclamations qu'élevaient pour leur défense les voix les plus autorisées, celles des évêques et du Souverain Pontife. L'Assemblée générale du Clergé de France, réunie en juin 1762, adressait à Louis XV, pour la conservation des Jésuites, le ç^œu unanime de toutes les provinces ecclésiastiques du royaume : « Elles ne peuvent, disent les prélats, envisager sans s'alarmer la destruction d'une Société de religieux recommandables par l'intégrité de leurs mœurs, l'austérité de leur discipline, l'étendue de leur travail et de leurs lumières, et par les services sans nombre qu'ils ont rendus à l'Église et à l'Etat. » Puis ils protestent avec énergie contre l'odieuse et cruelle procédure des Parlements à leur égard. Beaucoup d'évêques tinrent à honneur de formuler encore à part leurs doléances et leurs appels à l'intervention royale.
Nul ne fit autant que le Vicaire de Jésus Christ : entre les démarches qu'il multiplia, pour empêcher la destruction de la Compagnie en France, on compta plus de 50 actes ou brefs. Et quoi de
plus grave par exemple (|ae sa lettre à Louis XV, (lu 2 juiu 17<)2? Elle commençait ainsi : u Je viens, Sire, implorer de nouveau votre plus puissante protection, non plus pour les seuls Religieux de la Compagnie de Jésus et pour leurs aflaires, mais pour la Religion, dont la cause est aujourd'hui si étroitement liée avec leur cause... »
Rien ne fut capable de secouer l'inertie de l'indigne successeur de saint Louis et de Louis XIV. Il laissa les Parlements achever l'œuvre d'ini- (|uité par le pillage des biens de leurs victimes. Il n'eut de force que pour punir par l'exil l'éloquente instruction pastorale de Beaumont en faveur des Jésuites (28 octobre 1763).
Le Parlement de Paris n'était pas encore satisfait par la destruction de toutes les œuvres de la Compagnie. Chassés de leurs maisons, les Jésuites n'avaient plus d'asile ni de moyen de subsister que par la charité de leurs amis. Les pré-très, par dispense du Souverain Pontife, étaient autorisés à recevoir des honoraires de messes et d'autres rétributions pour les ministères qu'ils pouvaient encore exercer. Mais vu l'extrême dilliculté de faire vivre tant de scolastiques, on avait dû donner des dimissoires à beaucoup d'entre eux, qui étaient redemandés par leurs familles et trouvaient des moyens d'existence : ils devenaient libres de leurs engagements envers la Compagnie, sous la promesse de revenir à elle, si elle était rétablie. Dépouillés de leur habit religieux, dispersés dans les maisons séculières, tous s'efforçaient néanmoins de garder le plus possible de leurs anciennes observances régulirres. Cela ne laissait pas tranquille le Parlement, qui prétendait qu'il n'y eût plus de Jésuites. Poury arriver, par une dernière violence,
le 12 février 1764, il impose à ceux qui s'obstinent à Tétre, le serment de renoncer à vivre suivant l'Institut de la Compagnie, et de n'avoir plus aucune correspondance avec leurs supérieurs, sous peine d'expulsion. Presque tous (le Parlement ne put enregistrer que 25 soumissions) s'y refusèrent et préférèrent l'exil. Bon nombre de ces expulsés trouvèrent un refuge en Lorraine, où la protection du roi Stanislas et de sa fille, la reine de France, permit à la Compagnie de subsister jusqu'en 1768. D'autres se retirèrent en Suisse, surtout à Fribourg ; quelques-uns à Liège chez les Pères anglais. Les Jésuites belges et ceux d'Allemagne eurent défense de leurs gouvernements de recevoir leurs confrères français.
Enfin, en novembre 1764, Louis X^', par un édit, déclare la Compagnie supprimée en France, mais veut bien autoriser les anciens Jésuites à vivre dans leur patrie comme prêtres séculiers, soumis entièrement aux évêques diocésains.
Clément Xlll, ayant vu échouer tous ses généreux efforts pour sauver l'existence de la Compagnie en France, voulut du moins venger de manière solennelle son honneur et celui de l'Église outragée avec elle. Il le fit dans la bulle Apostolicum (9 janvier 1765). Apologie complète et glorieuse des persécutés, en même temps que condamnation souveraine des persécuteurs, ce grand acte pontifical, par l'adhésion de 250 évêques, qui l'avaient demandé au pape ou qui l'en ont remercié, est, on l'a dit justement, un véritable jugement de l'Eglise universelle. Les évêques de France s'y associèrent à l'unanimité, et chargèrent le président de leur Assemblée générale, en 1765, de représenter au roi que la dispersion des Jésuites a laisse un vide affreux
dans le saint ministère, dans l'éducation de la jeunesse, dans les missions et qu'en conséquence le clergé ne cessera de former des vœux pour leur rétablissement ».
La Suppression en Espagne
247. — Eu 17(J7, éclata sur la Compagnie l6 coup de foudre de la proscription générale en Espagne. On ne Tattendait pas du roi Charles III. iJien que ses j)riiicipaux conseillers fussent franchement hostiles aux Jésuites, et que notamment son premier ministre, d'Aranda, l'ami de Voltaire, lïit jaloux des lauriers de Pombal et de Choiseul, ce prince était trop dévot, semblait-il, pour s'associer à des entreprises menées surtout par les ennemis de la foi. Ce qu'on a pu deviner avec le plus de vraisemblance des motifs qu'il déclarait « renfermer dans son cœur royal », c'est qu'il s'imaginait les Jésuites fauteurs d'une opposition contre son gouvernement, visant peut-être même sa couronne. Mais s'il avait eu un fait positif contr un seul d'entre eux à l'appui de cette imaginatioi les aurait-il tous condamnés sans enquête ni ombre de procès queleon(|ue ? Pour vaincre l'irrésolution de Clément WW en face de la suppression de la Com|)agnie, Charles lll voulut bien lui découvrir le secret de son cœur royal; il ne doit pas avoir fait beaucoup d'impression sur le pape, dont les hésitations ont encore duré plus d'un an.
Quoi (ju'il en soit des raisons de la mesure, l'exécution fut d'une barbarie sans exemple. Dans la même nuit du 2 avril 1767, les 5.300, peutêtre 5.700 Jésuites des 240 maisons ou collège que la Compagnie possédait alors en Espagi: et dans les colonies espagnoles, furent arr/ tés et immédiatement conduits aux ports, où leo
attendaient des vaisseaux pour les déporter en Italie. Ni l'âge, ni les travaux passés, ni les services rendus à l'Espagne, notamment par les missionnaires, ne valurent à aucun d'eux une exception. A l'inhumanité envers les exilés, Charles III voulait joindre l'insulte à leur protecteur, le Souverain Pontife : il ordoanait aux commandants de ses navires de jeter tous ces infortunés sur les terres de l'État pontifical. Justement indigné, Clément XIII défendit de laisser entrer les navires espagnols dans le port de Civita-Vecchia, et ils durent aller décharger leur cargaison humaine en Corse. Cette île fut hospitalière aux déportés, jusqu'à ce que vînt de Paris l'ordre de les expulser de nouveau. Ils furent alors, eux aussi, généreusement accueillis parle pape, qui n'avait qu'à regret fait taire ses sentiments de père, voulant rappeler au roi d'Espagne qu'il n'était pas moins souverain que lui.
Il recueillit de môme les Jésuites des Deux- Siciles et de Parme, dont les maîtres ne crurent pas pouvoir faire moins que de suivre l'exemple de l'Espagne dans toute sa brutalité.
La Suppression totale consommée
248. Intrigues des cours auprès du Saint-Siège. — Les puissants qui s'étaient acharnes depuis près de vingt ans sur la Compagnie de Jésus pour l'anéantir, sentaient en elle une force de vie que la violence ne pouvait détruire. Seul un pouvoir plus haut que le leur, celui du Vicaire de Jésus-Christ, était en mesure de l'abattre. L'idée de réclauier du pape l'extinction totale de l'Ordre de S. Ignace naquit-elle d'abord en Portugal ou en Espagne ? On ne sait pas au juste; mais il est
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certain (jue Charles III surtout la poursuivit, depuis 1767, avec ténacité et avec une véritable passion. La demande fut présentée la première fois à Clément XIII par les trois cours de Paris, Madrid et Naples, les 16, 20 et 2'* janvier 1761). En dépit de la pression qu'on exerçait déjà sur lui I)ar renvahissement d'une partie des domaines du Saint-Siège, le vénérable et courageux Ponlife n«' consulta que sa conscience, et répondit qu'elle ne lui permettait pas d'accorder ce qu'on lui demandait. Mais brisé par ce coup, qui comblait les douleurs de son pontificat, Clément XIII s'éteignit le 2 février 1769.
Les minisires des rois Hourbons, qui s'agitaient autour du conclave, ne cachaient pas (jue tout le but de leurs intrigues était d'obtenir l'élection d'un pape qui voulût supprimer les Jésuites. Ils cruient avoir réussi quand, le 19 mai 1769, fut nommé le cardinal Laurent (ianganelli. Il est certain néanmoins que celui-ci ne leur avait donné que des espérances, et qu'il s'était refusé à signer un pacte ou un engagement écrit, comme prix de l'appui des cours. Quels que fussent les sentiments du cardinal à l'égard des Jésuites, (|uand, à peine élu, il fut pressé de satisfaire les tiois cours, il commenra à envisager avec terreur la responsabilité qu'il encourrait, à détruire une Société louée par ses prédécesseurs comme un des plus fermes appuis de l'Mglise, et surtout, s'il j)araissait 1 immoler par complaisance pour d'ini(|ues persécuteurs. Pendant quatre ans, Clément XIV 1 se débattit contre les exigences dont il était bar celé sans trêve. Pour s'y soustraire, ou du moins gagner du temps, n'ayant pas la force d'Ame de son prédécesseur, il recourut à tous les expé- <iients, cherchant vainement à contenter la rage
contre les Jésuites par des demi-mesures, telles que la suppression partielle dans ses propres Etats. En dernier lieu, il essaya de se rejeter sur le sentiment des princes qui désiraient garder la Compagnie, notamment de l'impératrice Marie- Thérèse. Cet appui lui fut enlevé par les intrigues des Bourbons, qui obtinrent de cette souveraine la déclaration qu'elle ne s'opposerait pas à la suppression, si le pape la décidait.
249. Clément XIV supprime la Compagnie. — Finalement, se voyant de plus en plus menacé de rupture complète avec quatre gouvernements catholiques, le pontife céda. L'envoyé de l'Espagne, José Monino, était celui qui, pour arracher cette capitulation, avait le plus assidûment, le plus habilement fait jouer, tantôt la persuasion, tantôt la terreur, sans négliger le concours grassement stipendié des plus intimes confidents de Clément XIV. C'est lui aussi qui dicta au pape tout le fond du bref de suppression, et qui emporta la signature, pour ainsi dire, de force. Aussi, par une exception probablement unique dans l'ensemble des actes pontificaux d'une pareille importance, ce bref ne portera pas la clause motu proprio, que le pape n'osera y mettre. Par une autre dérogation non moins extraordinaire, nous n'y trouvons pas non plus mention d'une consultation du Sacré Collège; elle n'avait jamais eu lieu en elYet, ClémentXIV sachant bien que tous les cardinaux, sauf trois ou quatre, étaient opposés à la suppression. Livré, le 17 juin 1773, à Monino pour être imprimé par ses soins, le bref Dominus ac Redemptor est daté du 21 juillet 1773, mais ne fut signifié que le 16 août au P. Ricci et aux Jésuites de Rome.
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Par un second bref du 13 août 1773, le Souverain Pontife chargeait une commission de cinq cardinaux, assistés de trois prélats et deux Hcguliers consuheurs, de prendre avec une pleine autorité toutes les mesures utiles pour l'exécution du bref de suppression. Cette commission ordonna, le 18 août, avec l'assentiment du pape, que le bref fut publié et intimé par les évèques aux Jésuites de leurs diocèses dans chaque maison de la Compagnie. Il résultait de là, en vertu des lois canoniques, que, tant que les évèques ne leur avaient pas fait celte publication et cette intimation, les Jésuites ne devaient ni ne pouvaient se considérer comme atteints par la suppression, ni libres de leurs liens religieux. C'est ainsi que la Compagnie, supprimée partout ailleurs, a régulièrement subsisté en Silésie pour quelque temps, et en Russie Blanche jusqu'à son rétablissement total: les évèques à qui il appartenait dans ces pays d'exécuter le bref suivant les formes prescrites, l'avaient omis, empêchés parles ordres du roi de Prusse, Frédéric II, et de la tsarine Catherine II.
La suppression de la Compagnie fut pour les 23.000 Jésuites une immense et inconsolable douleur. Ils perdaient une mère, à laquelle après Dieu ils se reconnaissaient redevables de tout, vertus, talents, réputation; ils perdaient une famille, des pères et des frères, où ils avaient toujours trouvé soutien et force pour le travail et les plus douces joies de leur vie.
Cependant jamais le chagrin et les regrets ne leur ont fait oublier le respect dû à la main qui avait signé l'arrêt de leur malheur. C'est à peine si Ton entendit un ou deux ex-Jésuites formuler une crili(|ne un peu trop vive du bref Dominas ac liedcmptor^ et cela seulement après
la mort de Clément XIV, alors que, sous un pape ami de l'Ordre détruit, surgissait déjà un peu partout l'idée de son rétablissement. En revanche, nombre d'écrivains, de l'ancienne comme de la nouvelle Compagnie, ont fait les plus louables efforts pour trouver, sinon une justification, au moins des excuses à l'acte de Clément XIV. Qu'il ait prononcé ou non le terrible Compulsus feci, ils n'ont jamais mis en doute que l'infortuné pontife n'ait eu à subir une pression humainement presque invincible.
iVu reste, un fait qui diminuait le triomphe des ennemis, pouvait aussi atténuer la peine des victimes : c'est que le bref ne contient aucun blâme, ne relève aucun crime contre l'Ordre ni contre aucun de ses membres. Il mentionne, — trop libéralement, s'il est permis de le dire en tout respect, — les accusations dont ils ont été l'objet, mais sans indiquer par un seul mot qu'elles soient fondées. En fin de compte, la Compagnie est supprimée, non par un jugement frappant des coupables, mais par une mesure de prudence, prise (le pape l'allirme expressément) en vue de la paix de l'Église
Ainsi le juge vraiment autorisé n'a pas trouvé plus de causes de condamnation que les juges laïques incompétents de France, d'Espagne, de Portugal. On les a cherchées pourtant, et s'il y en avait eu, on les aurait trouvées, surtout à Rome, où les papiers gardant les secrets de tout l'Ordre ont été saisis à l'improviste, et fébrilement dépouillés par les gens les plus désireux d'y découvrir matière à réquisitoire. On n'y a pas même trouvé la matière de questions sérieuses à poser, dans le simulacre de procès fait à l'exgénéral, Laurent Ricci. On ne l'a interrogé sur
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aucun dolil, ni (»(!rsonncl ni autre : preuve que les plus faibles iiulices de délits manquaient. Aussi tout honnne de bonne foi acceptera volontiers cette double protestation faite par le P. Ricci, le 17 novembre 1775, devant plusieurs t<''moins, au moment de recevoir le S. Sacrement en viatique :
« Premièrement : Je déclare et proteste que la Compafrnie de Jésus éteinte n'a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certitude que peut avoir moralement un Supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.
« Secondement : Je déclare et proteste que je n'ai donné aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement... »
Le P. Ricci mourut dans la prison du château Saint-Ange, le 24 novembre 1775.
Pie VI lui avait envoyé en termes affectueux sa bénédiction. Le nouveau pape, élu le 15 février 1775, avait dilféré la libération du captif, parce qu'ainsi l'exigeait TEspagne ; mais peu de jours après la mort du P. Ricci, ses anciens assistants et les autres Pères qui avaient été enfermés comme lui, sans qu'une charge fût établie non plus contre eux, furent, malgré les efforts de Monino, déclarés acquittés et rendus à la liberté.
Au commencement de Tannée 1777, l'avcnemeut de la reine Maria en Portugal mit fin à la tyrannie de Pombal et ouvrit les prisons qu'il avait rem[)lies (rinnocents. Parmi les délivrés étaient 45 Jésuites, presque tous anciens missionnaires, (jui avaient pu résister durant 18 ans à la mort lente infligée aux infortunés détenus du fort Saint-Julien. Trente-sept de leurs confrères avaient péri dans ces aflVoux cachots; il faut en ajouter 31, morts dans d'autres prisons, sans compter les
38 décédés en mer, tandis qu'on les ramenait de leurs missions lointaines pour les enfermer en Portugal. Un très petit nombre des 180 emprisonnés avaient été élargis avant 1777.
Quant aux ex-Jésuites espagnols, leur proscription fut maintenue par l'inflexible rancune de Charles III. L'exil ne prit fin qu'en 1814 pour les rares survivants.
250. Conséquences de la suppression. — Maintenant faut-il parler des résultats du bref Dominus ac Redemptor pour l'Eglise? Clément XIV lui-même, avant sa fin désolée (22 septembre 1774), avait déjà pu entrevoir combien s'éloignait la paix qu'il avait espéré obtenir par la suppression. Son successeur Pie VI (15 février 1775 — 29 août 1799) allait avoir un pontificat troublé comme dans les plus mauvais temps. Les erreurs les plus funestes gagneront de plus en plus d'empire, et les gouvernements, au lieu de les réprimer, s'appliqueront à diminuer toujours davantage l'influence de l'Église et de la papauté sur la société, minée dans son christianisme. Des membres du clergé et même de l'épiscopat aideront l'œuvre des ennemis de la religion. C'est en France, avec la grande Révolution, que le mal donnera tous ses fruits ; mais que de ruines ne feront pas en Espagne, en Portugal, et en Italie même, le jansénisme et la régalisme; en Allemagne, le joséphisme, le fébronianisme et V Aufklârung V2X\ond\\^\e !
Dire que la Compagnie de Jésus, si elle avait subsisté, aurait arrêté tout cela, serait évidemment outrer son rôle ; mais ce n'est pas exagérer que d'affirmer qu'elle eût empêché beaucoup. Tel était bien le sentiment de ses plus clairvoyants adversaires, les philosophes, quand ils
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se félicitaient entre eux de la suppression et en allcndairnt tout le profit pour rirréligi«ui : Les Parlements, écrit en efFet crAlenibert à Voltaire, le 4 mai 1762, « croient servir la Religion, mais ils servent la raison sans s'en douter; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir... »
D'ailleurs, il suflit de réfléchir à ce qui a été détruit avec la Compagnie.
Il est impossible de calculer le dommage causé aux âmes par la soudaine mise en non-activité de 12.000 prêtres, à qui on ne reprochait ni le nian |ue de zèle ni l'ignorance. 11 est moins diflicile d'apprécier le tort fait à l'instruction générale par la fermeture de plus de 800 écoles de tout ordre et l'interdiction d'enseigner faite à 15.000 maîtres, dont le mérite et le dévouement n'étaient pas non plus en question. Aussi bien les plaintes sur la baisse de l'enseignement et la mauvaise éducation des enfants se font-elles entendre partout après la disparition des Jésuites, et l'on n'y voit finalement d'autre remède que de réclamer leur rétablissement.
Mais c'est dans les missions que la suppression de la Compagnie a fait les ruines les plus sensibles et malheureusement les moins réparables. En Américfue, elle a été le couj) de la moit pour les réductions fondées avec tant de peines. Au Mexique, les Indiens réunis dans les villages chrétiens étaient, en 1767, au nombre de 112.000; au Pérou, ils étaient 55.000; au Chili, 7.71S; dans la province de (^)uito, 7.586; en Nouvelle-Crenade, 6.594; au Paraguay, en 1737, avant le démembrement de 1754, on avait compté .'^0.116 familles, avec i:i8.934 âmes; en 1762, on trouvait encore 22.653 familles avec 102.988 âmes. Les succès-
seurs que le gouvernement espagnol put donner aux Jésuites ne surent assez les remplacer, ni par le dévoûment, ni par l'intelligence, pour continuer ou du moins conserver leur œuvre. Bientôt il n'en resta plus rien.
En Asie, le désastre fut moins complet. D'abord dans les missions portugaises, les Pères qui travaillaient en dehors des domaines directs du Portugal, par exemple au Maduré, échappèrent à la déportation. 11 en fut de même en Chine pour ceux qui ne touchèrent point à Macao. Quant aux missionnaires français du Levant, de l'Inde et de la Chine, le gouvernement de Paris, consultant l'intérêt de la France autant que celui de la religion, se garda bien de leur appliquer les arrêts de ses Parlements. Le Saint-Siège, après 1773, laissa les pouvoirs aux ex-Jésuites d'x\sie, tout en leur nommant des successeurs. Avec ceux-ci, Lazaristes ou membres des Missions Étrangères, les vénérables anciens continuèrent donc à travailler, en parfait accord, tant qu'il leur resta un souffle de vie. iMais le recrutement de ces remplaçants, insuffisant aux besoins dès le principe, fut arrêté en France, d'où il dépendait en entier, par la Révolution. Le manque de pasteurs fit oublier la religion dans beaucoup de chrétientés et, quand les apôtres vinrent plus nombreux, surtout grâce à l'Association de la Propagation de la Foi (vers 1820), il leur fallut un demi-siècle de nouvelle évangélisation, notamment en Chine, pour rétablir à peu près l'état d'il y avait cent ans.
La grande douleur des ex-Jésuites, ce furent ces destructions auxquelles on ne leur permettait pas même de s'opposer par l'action. Ce qui pouvait les consoler de leur catastrophe personnelle, c'était l'unanimité presque absolue des
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regrets qu'elle suscita parmi les catholiques et qui, dans plus d'un pays, prirent le caractère d'un deuil public. A cela s'ajoutait chez la plupart l'espoir d'une résurrection. Cet espoir ne sera pas trompé, et plusieurs goûteront la joie suprême d'en voir la réalisation. Progressivement reconstituée, d'abord dans certaines limites, la Compagnie, en 1814, sera pour le monde entier rétablie « en son état primitif » par le pouvoir même qui l'avait éteinte. Si elle avait eu besoin d'une réhabilitation après le Bref de Clément XIV, la bulle de Pie VII lui en donnait l'équivalent solennel et attestait avec une autorité souveraine son utilité toujours actuelle pour la société chrétienne.