PHILOSOPHIE ET SCIENCES
235. — Le mouvement philosophique, au second siècle (le la Compagnie, a été nécessairement influencé par les agitations dont au dehors la science était le théâtre. Aussi l'on constatera des fluctuations en divers sens dans l'enseignement des professeurs de plus d'une province. Nous verrons les supérieurs souvent occupés à redresser, non sans peine, des écarts qui mettaient en péril la sûreté de doctrine dans l'Ordre. Non moins ardue sera la tâche, qu'ils poursuivront consciencieusement, de mesurer la place due aux sciences modernes, sans trop sacrifier à l'engouement général, et d'en diriger l'enseignement de manière à réaliser un ferme accord entre les découvertes et la saine tradition théologique et philosophique.
La révolution Cartésienne devait avoir un contrecoup dans la Compagnie. Dès le principe. Descartes eut parmi les Jésuites quelques admirateurs enthousiastes, tels que les Pères Denis Méland et Antoine Vatier^ à la Flèche, Ignace Derkennis et André Tacquet, en Belgique. D'autres, en plus grand nombre, ne refusèrent pas une sympathie plus ou moins marquée au réformateur, dont ils approuvaient les fortes paroles contre les défauts de la scolastique régnante. Beaucoup surtout sont attirés par ses théories de cosmologie et de physique. En efl'et, si elles renferment autant d'rt priori que celles d'Aristote (on sait que la science moderne y a trouvé peu de chose à garder), elles n'en ont pas moins pu séduire quelque temps par IiMirs promesses et par l'illusion, qu'elles procuraient, d'expliquer toute la
nature à l'aide de quelques lois simples et uniformes. Tout le monde n'en avait-il pas assez de ces forces occultes, où, comme disait le P. Derkennis, les philosophes aimaient à se cacher, dès qu'ils rencontraient quelque grosse difficulté?
Aussi bien, avant que Descartes eût proposé ses innovations excessives, avait-on senti dans la Compagnie le besoin d'une réforme sérieuse de l'enseignement philosophique. Nous en trouvons la preuve dans les plaintes venues de diverses provinces, notamment d'Allemagne, à la 8' Congrégation Générale (1645-1646). Les abus dénoncés étaient de trois sortes : 1'' les professeurs intervertissaient l'ordre des matières fixé par le Ratio, en traitant dans la Logique, devant des commençants, les ditTiciles questions de la métaphysique et de la psychologie; 2*^ souvent ils négligeaient des questions plus utiles, pour s'absorber dans de vaines minuties et des subtilités sans profit pratique ; S'^ ils se donnaient trop de liberté dans leurs opinions, adoptant ou même inventant des théories nouvelles, ou en ressuscitant d'autres qui étaient tombées dans un juste oubli.
La Congrégation Générale, trop occupée par I ailleurs (elle tint 131 séances), dut renvoyer cette affaire au P. Général Carafa.Nous ne savons quels remèdes celui-ci, durant son bref gouvernement, put apporter au mal signalé ; nous ne pouvons mentionner ici que sa décision de 1649, interdisant d'enseigner l'opinion de Zenon le stoïque sur la quantité^ constituée suivant lui par des points indivisiljles.
Dans la 9^ Congrégation Générale (1649-1650), les plaintes furent réitérées et soumises à Texamen d'une commission, dont les conclusions furent recommandées au nouveau Général. En
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conséquence, le P. François Piccolomini, en UV^I, envoya aux provinces une ordonnance, où d'abord il rappelle professeurs et préfets des études supérieures à l'observation exacte de l'ordre et de la méthode tracés par le Ratio; il ajoute des recommandations spéciales pour la théolof^ie, qui elle aussi avait ses desidrrdta; il termine par une liste de propositions qui ne doivent pas être ensei<^nées dans les écoles ni dans les livres de la Compat^^nie.
De ces propositions, 96 en tout, 65 relèvent directement de la philosophie. Par leur objet, elles peuvent se ranger dans les deux catégories déjà indiquées, des propositions plus subtiles ([u'utiles, et de celles qui présentent une nouveauté malsaine. Parmi les dernières, un certain nombre accusent manifestement l'influence des théories répandues, soit par Descartes et les Cartésiens, soit par les Atomistes, disciples de (iassendi. 11 faut dire la même chose de quelques-unes des pro[)Ositions théologiques interdites, par exemple de celles qtii regardent le mode de présence du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.
S'il s'agit des propositions de la première catégorie, il n'y a sûrement qu'à louer la défense de soutenir des thèses bonnes seulement à faire perdre le temps, telles que la suivante : « On peut toucher de la main un être possible, même dans l'état de possibilité. » Celles de la seconde catégorie, la plus noml)reuse, se rapportent presque toutes à la métaphysi(|ue, à la physicjue générale et à la psychologie. La science expérimentale ne peut guère réclamer qu'en faveur do la 3,")" proposition, allirmant le mouvement diurne de la terre. Elle n'est pas assez avancée, même aujourd'hui, pour déclarer périmés les priiuMpes peripat.'tiri.'n-i rpl:ttif>in l;i constitution et aux nriinriétés
générales des corps. C'est à maintenir ces principes, relevant de la métaphysique, que se réduit en somme l'ordonnance de 1651, en ce qui touche la nature matérielle. Elle n'est pas moins fondée à conserver, malgré Descartes, les espèces im^ presses ou intentionnelles de l'idéologie scolastique.
Au reste, le P. Piccolomini se défend de censurer aucune de ces propositions, mais, quel que soit le degré de probabilité revenant à telle ou telle, « nous les interdisons, dit-il, dans nos écoles, pour l'uniformité et la solidité plus grande de notre enseignement et en vue d*un profit plus abondant pour les auditeurs ». Si « néanmoins il s'en trouvait qui fussent déjà communément admises dans quelque province (ce qui sera bien rarement le cas), que le Provincial nous en avertisse à temps, pour que nous avisions ». Par le fait, diverses provinces ont reçu dispense partielle de l'interdiction. Dans la 18° Congrégation Générale (1758), la chose fut rappelée, en même temps qu'on demandait si l'ordonnance du P. Piccolomini devait être réimprimée dans la nouvelle édition de l'instilut : la réimpression intégrale fut ordonnée, mais sans préjudice des permissions accordées par le P. Général.
Cette ordonnance de 1651 est encore antérieure au grand développement du cartésianisme. C'est dans la seconde moitié du xvii° siècle que la nouvelle philosophie, à travers de vifs combats et quoique mise à l'Index de Rome donec corrigatiir, en 1663, quoique proscrite par le conseil du Roi et par les Universités de France, réussit à évincer le péripatétisme de la plupart des écoles séculières. On la vit alors adoptée et préconisée par Bossuet, qui l'enseigna au Dauphin, par Fénelon,
et surtout par Malehranche, dont la propagande séduisante contribua le plus à la répandre, avec ses idées personnelles. L'évéque de Meaux ne tarda guère à déplorer l'abus qui, à son sens, en était fait notamment par Malebranche et ses disciples : « Je vois, écrit-il en 1^)87, à l'un d'eux, un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses |)rincipes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie... » Bossuet était trop indulgent pour les principes cartésiens. Le P. Compton Garlton, à Liège, dès tt>49, et le P. Le Valois, à Paris, en 1G80, avaient été plus sévères avec pleine raison, au moins pour le fond, si on trouve la forme de leur censure un peu riule ; et Malebranche, pour répondre au second, essaya en vain de concilier l'opinion cartésienne sur l'essence des corj)S avec la foi eucharistique. En 1(ÀS3, un autre Jésuite des plus distingués de ce tem|)slà, le P. IsaacMartineau (100.")- 1720), dans le cours de philosophie qu'il donnait au duc de Bourbon, petit-fils du grand Gondé, critiquait avec une impitoyable logi(|ue le Discours sur la métJiode et les Principes de Descartes.
Au collège de la Flèche, en 1680, on ne ménageait pas davantage l'ancien élève : dans les thèses publiques de cette année, on mettait en relief le vice de son doute universel et de sa méthode pour trouver la vérité. Sa physiquemcme, examinée de près, donnait lieu à des rérutatioiis qui ne man(]uaient pas de valeur scientifique. Déjà le P. Jacques Channevelle ilO'il-10*J*J>, dans sa J^hi/sicd particularis, \nMiee en 1069-1071 sur les instances de son ancien élevé au collège de Paris, Nicolas de Lamoignon, combattait cette philosophie « tourbillonnante {turbinata) », avec
des arguments empruntés, non seulement au përipatétisme, mais aussi à la science nouvelle, dont il connaît et utilise les expériences. C'est sans doute le P. Channevelle qui est l'auteur des thèses soutenues au collège de Paris en 1665, comprenant un parallèle entre Aristote et Descartes, lequel conclut en ces termes : « En un mot, la doctrine cartésienne diffère de la doctrine aristotélicienne comme la poésie de la réalité, comme l'imagination de l'intelligence. « Et le P. Gabriel Daniel, en 1690, dans la spirituelle fiction de son Voyage du Monde de Descartes, traitait à peu près de même, sans lui faire trop d'injure, la genèse de Tunivers cartésien.
Toutefois, ces réfutations et d'autres que nous pourrions signaler de la même époque, non seulement en France, mais encore en Italie, en Belgique et en Allemagne', ne peuvent empêcher la nouvelle philosophie de gagner du terrain sur le péripatétisme dans tous ces pays, et même dans la Compagnie. Signe d€S temps ! Si nous en croyons le P. Daniel, en 1690, plusieurs péripatéticiens, se voyant forcés d'abandonner leurs thèses et ne voulant pas pourtant s'avouer battus par Descartes, soutiennent maintenant qu'Aristote avait déjà dit les mêmes choses que lui. C'est cela, en effet, et plus encore, qu'a tenté le savant P. Honoré Fabri (y 1688): il s'est efibrcé de prouver que la physique d'Aristote avait été mal comprise par tous ses interprètes latins, et a cru pouvoir tirer, du texte original et de ses commentateurs grecs, un système de constitution de la matière et des corps, qui ne différerait guère de latomisme de Gassendi et des chimistes. Sans aller aussi loin que Fabri, le P. Jean- Baptiste Tolomei (1653-1726] qui, après un long