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Progrés de l'Ordre (1551-1553). — Vers lajin de

Tannée 1551, saint Ignace gouvernait encore directement presque toutes les maisons de la Compagnie. Il n'y avait que trois provinces constituées, où les Supérieurs provinciaux réglaient euxmêmes les affaires ordinaires : c'étaient les provinces de Portugal, d'Espagne et de l'Inde. Au commencement de cette année, l'Ordre n'était encore établi de façon permanente que dans vingtsept localités, dont seulement onze en dehors des provinces nommées.

Pendant l'année 1551, où l'on vit la Compagnie accepter décidément le nouveau ministère de l'enseignement de la jeunesse, le chiffre des établissements fut presque doublé en Europe, et monta jusqu'au total de 43 : l'augmentation du nombre des candidats reçus avait permis d'accorder des collèges à plusieurs villes, tout en relùsantencore beaucoup plus de demandes, faute de sujets. Notamment en Italie, six collèges (sans compter le Germanique) furent ouverts cette année. La correspondance pour le Père Général devenait donc de plus en plus lourde; il se déchargea un peu en érigeant de nouvelles provinces. Le 29 novembre 1551, il nomme le Père Paschase Broët (qu'on appelait « l'Ange » parmi les dix premiers compagnons), Provincial de la Haute-Italie; mais dès le milieu de l'année 1552, il fut nécessaire d'envoyer ce Père prendre la direction du collège (non enseignant) de Paris, avec le pouvoir de provincial de France, quoiqu'il n'y eût encore que cette seule maison de Jésuites dans notre pays.

En 1553, saint Ignace créa la province de Sicile et mit à sa tête le Père Jérôme Domenech, qui eut sous son autorité les trois collèges de Messine, de Palerme et de Monreale, avec une centaine de sujets.

Une petite statistique approximative, que saint Ignace fit adresser à saint François Xavier, en juillet 1553, donne pour le chiffre total des membres de la Compagnie, à cette date, près de 700.

En Italie était le plus grand nombre : 100 en Sicile, plus de 120 ou 130 dans le reste du pays hors de Rome. A Rome même, 80; là-dessus il y avait seulement sept profès, les autres étaient en majorité des scolastiques suivant les cours du Collège, et des novices. Les candidats aflluaient constamment à la maison professe : ils venaient de tous pays chercher le bénéfice de l'éducation parle saint Fondateur, et celui-ci recevait volontiers de bons sujets que les Pères des provinces lui envoyaient, pour achever leur formation : il en appelait lui-même à cette intention. La plupart des ouvriers de son ordre avaient ainsi passé par ses mains et s'étaient pénétrés du véritable esprit de la Compagnie sous sa direction.

33. Troubles en Portugal. — Dans la province de Portugal, qui avait débuté si brillamment, la jeune Compagnie éprouva combien pouvaient être compromises, par ses membres réputés les plus capables, la pureté de son Institut et même son existence, si elle n'avait eu pour se défendre une tête et une main conime celles de son chef saint Ignace. De graves défauts s'étaient révélés peu à peu dans le gouvernement de cette province, confiée au Père Simon Rodrigue/. Taudis qu'il encourageait les mortifications extérieures jusqu'à l'indiscrétion, il avait laissé se relâcher la discipline religieuse, Fobéissance et l'union fraternelle. Averti, saint Ignace appliquait le vrai remède au mal, en remplaçant le provincial et lui faisant

quitter le Portugal. La seconde mesure, indispensable pour la paix de la province, fut la plus difficile à réaliser : il fallut toute la sage fermeté d'Ignace, et aussi toute sa bonté, pour mettre fin aux tergiversations de son vieux compagnon, et obtenir de lui une soumission franche et sans retour. Le malheureux état moral, créé par l'administration de Rodriguez parmi les Jésuites portugais, exigea des mesures plus sévères. Le Visiteur chargé par saint Ignace de rétablir le bon ordre, dut exclure de la Compagnie un nombre considérable d'incorrigibles; d'autres s'en exclurent volontairement. Par suite, la province de Portugal, qui, au commencement de 1553, comptait en Europe de 250 à 260 sujets, se trouvait, six mois plus tard, réduite à 105. Mais cette médication énergique lui rendit pour toujours sa vigueur. Ces incidents de Portugal valurent à toute la Compagnie un chef-d'œuvre de doctrine spirituelle, l'admirable lettre d'Ignace sur la vertu d'obéissance (mars 1553).

34. Persécutions en Espagne. — En Espagne, la Société, qui venait à peine d'y prendre pied, était assaillie par d'autres difficultés. Mais les persécutions injustes dont il s'agit n'ont jamais troublé saint Ignace : il s'en félicitait plutôt, comme d'un présage heureux pour l'avenir des œuvres combattues.

Les premières attaques s'adressèrent au Fondateur lui-même, à son Institut et à ses Exercices. Elles pourraient servir à démontrer combien on a eu tort de représenter l'œuvre d'Ignace de Loyola comme une pure création espagnole : si elle l'avait été, elle n'aurait pas rencontré dans ce pays tant de contradictions. Un orage amorcé

contre les Exercices, à Tolède et à Alcala, dès 1547, se dissipa assez vite, et il eut le bon résultat d'inspirer à saint François de Borgia la pensée de i demander au Pape un examen doctrinal du livre incriminé. La conclusion de l'examen l'ut que les Exercices étaient pleins de piété et de sainteté, très utiles et salutaires pour l'édification et le profit spirituel des âmes, et en conséquence le Souverain Pontife en approuvait tout le contenu, omnia et singula : c'est sans doute l'approbation la plus expresse et la plus entière qu'aucun ouvrage de spiritualité ait reçue du Saint-Siège.

A Salamanque, en 1548, l'orage gagne en intensité et deviendra bientôt une véritable persécution de la Compagnie. L'auteur en est le célèbre théologien Melchior Cano, adversaire puissant par l'importance de sa personnalité et par la violence de sa polémique. Membre de l'ordre Dominicain, dont le prestige était si grand, spécialement en Espagne, il ne représentait peut-être pas le sentiment de beaucoup de ses confrères; mais bien des gens soupçonnaient le contraire et, en tout cas, sa parole empruntait à sa robe un grand crédit.

De plus, il occupait la première chaire de théologie à l'université de Salamanque. Aussi l'on peut se figurer l'impression produite, quand un personnage pourvu de titres si éminents, dans sa prédication du carême devant l'Université en 1548, prit à partie les Jésuites, en les dénonçant comme les faux docteurs précurseurs de l'Antéchrist. Il est vrai que les Jésuites n'étaient pas nommés, mais personne ne pouvait se tromper sur l'intention qu'avait Cano de les désigner. Comment justifiait-il une si étrange idée ? C'est que ces prétendus religieux n'avaient pas le chœur; ils ne

pratiquaient pas les jeunes ni les autres austérités de règle dans tous les ordres de l'Eglise ; puis, par leurs Exercices, ils promettaient de donner la sainteté en quelques jours. Ces faibles arguments n'étaient renforcés d'aucun fait criminel précis, dont Gano chargeât quelque membre de la Compagnie ; il reconnaissait même que les Pères paraissaient bons, et leurs œuvres bonnes également; mais son antipathie ne lui permettait pas de s'expliquer ce phénomène autrement que par Thypocrisie et les « artifices du démon ». L'opinion publique ne regarde souvent qu'au nom de l'accusateur: il arriva donc que le ministère des Jésuites de Salamanque, discrédité par les diatribes de Cano, fut quelque temps complètement paralysé. Saint Ignace, à qui ils demandèrent secours, obtint que le Père Général des Dominicains écrivit à Gano une lettre qui ne suffît pas pour l'amener à se désister de sa campagne; puis, une circulaire à tous ses religieux, leur faisant l'éloge de la Compagnie et leur défendant, au nom de l'obéissance, de l'attaquer d'une manière quelconque. De son côté, le pape Paul III, par un Bref sévère, qui déjà condamne les calomnies dont la Compagnie était l'objet, nommait deux évèques pour procéder judiciairement contre leurs auteurs. En esprit de conciliation, les Jésuites épargnèrent le procès à Cano, et, au début de 1549, l'opinion à Salamanque était retournée en leur faveur. Constatons que cet apaisement fut du en bonne partie à une généreuse apologie, écrite par un confrère de l'accusateur, le Père Jean de la Pena. Les idées de Melchior Cano ne changèrent point, etil continua de les propager plus ou moins ouvertement. Elles ont influencé l'archevêque de Tolède, D. Jean Martinez Guijeno ou Siliceo. Mais

ce prélat hautain, dont le caractère dur répondait bien à son nom, en voulait surtout aux Jésuites de ce qu'il ne pouvait les assujettir pleinement à son omnipotence. Il refusa même toujours de voir les Bulles des Papes, contenant les privilèges, qui les soustrayaient en partie à sa juridiction. Brusquement, en 1551, il supprima les pouvoirs à tous les ecclésiastiques ayant fait les Exercices et interdit aux membres de la Compagnie toute fonction du saint ministère, y compris même la célébration de la Messe, dans toute Tétendue de son diocèse. 11 n'y avait encore de Jésuites dans ce diocèse, qu'à Alcala ; ils n'avaient rien l'ait qui justifiât de pareilles rigueurs. Le terrible prélat avait d'ailleurs dédaigné de les appuyer d'aucun motif. 11 fut forcé de les retirer, par rintervention énergique du Nonce, cardinal Poggio, soutenu du prince régent Philippe II (janvier 1552), et depuis lors vécut en paix avec les Jésuites.

L'archevêque « à tête de silex » a eu, nous le verrons, ])lusieurs imitateurs de son hostilité, parmi les prélats de divers pays. Nous ne dirons pas qu'elle eut aussi peu de raison d'être dans tous les cas; mais, il est certain qu'on a vu beaucoup d'évêques s'exagérer tellement leurs droits et tenir en si médiocre estime ceux des Réguliers, qu'il était vraiment impossible à la Compagnie de les contenter, avec toutes les preuves de déférence respectueuse et la plus grande modération dans l'usage de ses privilèges.

Telles étaient aussi les dispositions de l'archevêque de Saragosse, D. Ilernando de Aragon ; mais, plus dissimulé (|ue Siliceo, il laissa commencer la campagne par son grand vicaire. Le prétexte fut l'opposition que firent les PP. Augustins à

Touverture de Téglise et du collège de la Compagnie, comme trop rapprochés de leur couvent. La loi canonique des 140 cannes dont ces religieux se réclamaient, n'était pas en réalité applicable à la Compagnie, qui n'est pas un ordre mendiant. A cette opposition se joignit celle des curés, encore moins fondée. Cependant le grand vicaire interdit aux fidèles, sous peine d'excommunication, de fréquenter la chapelle des Jésuites. Puis l'archevêque, nonseulement confirma cette violence, mais encore prit ouvertement parti contre ces Pères dans le procèsavec les Augustins, jusqu'à empêcher d'agir leur défenseur légal. Enfin les manifestations hostiles et les insultes d'une populace excitée par leurs adversaires, contraignirent les Jésuites à quitter la ville. Néanmoins ils ne tardèrent guère à y rentrer, à la suite des ordres sévères adressés aux autorités par la princesse Jeanne, qui gouvernait alors l'Espagne pour son frère Philippe II (1555). Les personnages les plus notables de Saragosse leur firent un accueil comme triomphal, qui scella les bons rapports de la Compagnie avec les habitants, sinon encore avec tout le clergé.

Parmi les pièces communiquées à Siliceo par Melchior Cano en vue de la guerre aux Jésuites, se trouvait un exemplaire des Exercices de saint Ignace annoté par Cano. En 1553, larchevéque, officiellement réconcilié avec les Pères, nomma une commission pour l'examen de ce livre. Le Père Thomas de Pedroche, Dominicain, qu'il avait chargé de la présider, lui présenta comme conclusion une censure de 19 propositions des Exercices. Conçue entièrement dans l'esprit de Melchior Cano, cette censure attribue à saint Ignace d'énormes erreurs, tout à fait gratuitement ou par des interprétations les plus forcées. Le seul mot

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que les censeurs aient pu critiquer avec quelque raison, ne se trouvait que dans la version latine et rendait inexactement le texte original, qui est irréprochable {Règles cT orthodoxie, R. 14). Ce qu'il y a de plus étrange dans les reproches adressés a saint Ignace par Cano et Pedroche, c'est l'igno rance ou la méconnaissance qu'ils supposent, che leurs auteurs, des princi()es élémentaires de hspiritualité. L'archevêque de Tolède s'abstint tout acte public au sujet de ces censures, mais il les laissa circuler. Les Jésuites d'Espagne y répondirent surtout par l'approbation souveraine du Pape et purent y ajouter les précieux témoignag<'s de plusieurs docteurs étrangers à la Compagnie.

Après toutes ces persécutions, les bons augures qu'en tirait saint Ignace se réalisèrent largement : la preuve ce sont les seize collèges que la Compagnie })ossède en Espagne à la mort du Saint, et dont la moitié ont été ouverts dans ses trois dernières années (1554-1550). Le chifîVe total des Jésuites espagnols, en 1556, était de 300; ils avaient leur premier noviciat séparé à Simancas depuis 1554.

C'était toujours par les Exercices et la prédication que la Compagnie se faisait d'abord connaître et désirer. Parmi les Pères qui, après Le Fèvre, Araoz et saint François de Borgia, contribuèrent le plus à son développement, par les succès souvent prodigieux de leur parole, on nomme François Strada (v. 1546-1554), Antoine de Madrid (1557- 15G3i, Michel (jobierno (v. 1560-1568), Jean-Haptiste Sanchez (1573) et surtout Jean Hamirez (1555- 1586). L'éloquence de ces orateurs était tout apostolique, visant principalement à la réforme des nujeurs, se diversifiant d'ailleurs dans les adaptations pour les difl'érentes classes de personnes;

et toujours les missionnaires réservaient aux catéchismes une bonne partie de leur labeur.

35. Oppositions en France. — Dans ses dernières années, les pensées et les préoccupations d'Ignace étaient tournées surtout vers le Nord. Il ne pouvait plus douter que Dieu n'appelât sa Compagnie spécialement à combattre Tinvasion de l'hérésie protestante. De là ses efforts incessants, ses démarches pressantes pour arriver à fonder, dans les pays catholiques menacés, des collèges tels qu'il les souhaitait, c'est-à-dire assez bien dotés pour faire vivre, outre les professeurs, quelques jeunes étudiants de la Compagnie, se préparant à servir la religion contre l'hérésie. En cherchant à établir ces collèges près des universités catholiques, il avait aussi pour but d'attirer, surtout par l'influence de l'exemple des scolastiques, d'autres bonnes recrues à la Compagnie. Du reste, en tout cela, comme il le disait avec raison, il avait en vue l'intérêt général de la religion et le bien spirituel du pays où l'on accueillait les siens. Il n'y avait pas de présomption à parler ainsi : les services rendus par la Compagnie, depuis le peu d'années qu'elle existait, dans les contrées oi^i elle était fixée, témoignaient assez de ceux qu'elle pourrait rendre, là où elle n'avait pas encore de dem'eure.

Un évêque français comprit le plus vite et apprécia le plusjustement ces vues de saint Ignace. Guillaume du Prat, évéque de Clermont en Auvergne, connut le nouvel Institut au concile de Trente, surtout dans ses entretiens avec le Père Le Jay. Il conçut un vif désir de s'en aider pour la prédication et pour les écoles de son diocèse, déjà fort entamé par le calvinisme. 11 voulait d'abord l'appeler à relever l'université de Billom;.mais

sur les observations que lui firent le Père Le Jay et saint Ignare lui-même en réponse à ses offres, il modifia son plan avec une largeur d'idées, où se décèle le grand prélat catholique : il résolut de procurer à la Compagnie l'établissement qu'il lui fallait pour étendre son activité apostolique sur toute la France.

Pour cela, il était nécessaire de fonder solidement à Paris la station précaire que Ton y possédait depuis 1540. Dès l'année de l'approbation de son Ordre, saint Ignace avait envoyé plusieurs de ses jeunes religieuxde Rome à Paris, pour compléter leur formation littéraire, philosophique et théologique, à l'Université, qui l'avait instruit luimôme et ses premiers compagnons. Remplacés par d'autres à mesure que leurs études étaient achevées, ces scolastiques furent habituellement de quinze à vingt et vécurent dix ans pauvrement d'aumônes, sans avoir de maison à eux, parmi les boursiers du collège des Trésoriers, puis du collège des Lombards. En 1550, Mgr du Prat les installa dans l'hôtel des évéques de Clermont, rue de la Harpe, et s'occupa d'assurer la possession de cette maison à la Compagnie en toute propriété. Pour cette aliénation d'un bien de son diocèse, il obtint sans peine l'assentiment de son chapitre, du Pape, et même du roi de Prance. Grâce à la médiation bienveillante du cardinal de Lorraine, qui lui aussi avait apprisdurantle concile à estimer les Jésuites, ceuxci sont autorisés par lettres patentes de Henri II, datées de Blois, janvier 1551, à « construire, des biens qui leur sont aumônes, une maison ou collège en la ville de Paris pour y vivre selon leurs règles et statuts ». Seulement ces lettres devaient être enregistrées par le Parlement, et celui-ci s'excusa de le faire, avant que l'évêque de Paris

et la Faculté Je théologie eussent donné leur avis sur la nouvelle Communauté, en particulier sur ses « régies et statuts ».

Invités à se prononcer, Tévêque Eustache de Bellay et la Faculté ne le firent qu'en 1554 : leur réponse, de tout point défavorable, était injurieuse pour la Compagnie, et même irrespectueuse pour le Saint-Siège, qui avait approuvé et loué son Institut. Ils prétextèrent, pour s'opposer à la réception du nouvel Ordre, certaines dispositions mal interprétées de sa règle, et surtout ses privilèges, contraires selon eux aux droits des évêques, du clergé séculier et des universités. La raison intime et fondamentale, non avouée, de cette opposition était l'esprit gallican, la crainte de renforcer Finfluence du Souverain Pontife, pour lequel toute la Compagnie professait un particulier dévouement.

De divers côtés, on engageait Ignace à solliciter du Pape une censure contre le jugement de la Faculté. Elle eût été véritablement méritée; mais le Saint refusa de chercher sa défense dans les mesures de rigueur, « par respect, disait-il, pour l'Université de Paris, mère des premiers membres de la Compagnie ». Mais il fit remettre aux docteurs une « Information », réfutant point par point leurs imputations. Puis, dans tous les pays où la Compagnie exerçait ses ministères, il fit demander aux personnes les plus autorisées leur témoignage sur la manière de procéder de ses ouvriers, sur l'édification qu'ils donnaient, sur les fruits qu'ils produisaient dans les âmes. Princes, évêques, dignitaires ecclésiastiques et civils, inquisiteurs, magistrats des villes et universités s'empressèrent d'adresser, soit au Général de la Compagnie, soit au Souverain Pontife, les attestations les plus

élogieuses. Pour ceux qui voulaient de bonne foi se renseigner, ces attestations étaient également une réfutation décisive des accusations de la Faculté.

En attendant que les circonstances devinssent plus propices à Paris, Mgr du Prat exécuta le dessein formé depuis longtemps pour Billom. Déjà plusieurs Pères avaient évangélisé son diocèse, avec un succès qui faisait vivement désirer aux habitants de pouvoir les garder dans le pays. Au mois de mai 1556, saint Ignace envoya de Piome à Billom les professeurs nécessaires pour ouvrir les cours de grammaire et d'humanités : à l'exception du Supérieur, le P. Viola, lequel était Italien, mais particulièrement agréable à Mgr du Prat qui l'avait connu à Paris, tous étaient Français et avaient déjà enseigné avec distinction à Rome ou à Naples. Les classes s'ouvrirent le 26 juillet 1556, avec 500 élèves, qui furent bientôt 600 : ils seront 800, sous quatorze professeurs, en 1559, et 1.600 en 1563. C'est seulement à cette dernière date que le collège de Paris, longtemps empêché, sera à la veille de pouvoir commencer lui aussi son enseignement.

36. Création de provinces en Belgique et en Allemagne (1556). — L'admission ollicielle de la Compagnie en Belgique, alors Pays-Bas espagnols, souil'rit également de longues difTicultés. Les premiers Jésuites (ju'on y vit, furent huit jeunes Espagnols qui se trouvaient parmi les scolastiques de Paris, lorsque François l*^"", ayant déclaré la guerre à Charles- Quint, ordonna à tous les sujets de l'empereur de quitter la France. Les huit expulsés se retirèrent, sous la conduite du P. Jérôme Domenech, en 1542, à Louvain, où ils continuèrent leurs études à

l'Université. Parmi eux était François Strada : simple étudiant en philosophie, il ne pouvait se retenir d'épancher son zèle dans des entretiens qui enflammaient de désirs d'une vie plus parfaite, non seulement des étudiants ses condisciples, mais de graves professeurs et des membres honorés du clergé. C'est ainsi qu'il attira aux Exercices spirituels Ruard Tapper, chancelier de l'Université, et Cornélius Wishaven. Le premier, une des gloires de l'ancienne école de Louvain, sera dorénavant un chaud ami de la Compagnie; le second, alors chapelain de Collégiale et universellement considéré comme un saint prêtre, demanda aussitôt à entrer dans l'Ordre de saint Ignace (1543). Appelé en 1547 à Rome, pour puiser l'esprit de l'Institut à sa source, et formé, non sans de rigoureuses épreuves, par le Fondateur lui-même, il est ensuite des premiers envoyés au collège de Messine, en 1550, où il sera chargé d'instruire les novices dans la première maison de noviciat séparée.

Ce premier Jésuite belge ne tarda pas à avoir de nombreux imitateurs, et les ministères de la Compagnie, exercés par des enfants du pays, gagnèrent de plus en plus de faveur. Mais la plupart des sujets reçus devaient être envoyés à l'étranger : Rome et toutes les provinces de la Compagnie et les missions reçurent ainsi de la Belgique d'excellents ouvriers. Leur patrie en avait bien besoin aussi : ce qui empêchait surtout de les lui laisser en plus grand nombre, c'était le défaut d'autorisation légale, et par suite l'impossibilité de fonder de véritables collèges, où la Compagnie put, en toute liberté, remplir les fonctions de son Institut.

Charles-Quint et ceux qui gouvernaient en son

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nom les Pays-Bas, n'avaient pas été trop favorables à la réception de la Compagnie; Philippe II parut l'être davantage. Pourtant après avoir été beaucoup sollicité, soit par de hauts intermédiai-l res, comme l'empereur Ferdinand P^ soit pa des personnages influents de sa cour, soit direc tement par des Jésuites bien vus, tels que le P. Pierre Ribadeneira, ce prince politique n'accorda la reconnaissance légale, en 1556, que sous la réserve des privilèges des villes. C'était dire que, pour l'acquisition de biens et de revenus, le consentement des cités serait toujours nécessaire : condition fort gênante; car, même après la concession royale, le magistrat de Louvain, influencé par quelques curés à qui n'agréait pas le zèle de; la nouvelle communauté, refusa encore pendant! neuf années de la laisser entrer en possession; d'une maison qu'un bienfaiteur lui donnait.

Tournai fut la première ville de Belgique qui reçut la Compagnie aux pleins droits de cité, par acte public du 12 octobre 1557. Le terrain y avait été préparé depuis 1554 par le dévoûment apostolique de trois Pères belges, en particulier du P; Bernard Olivier, d'Antoing, qui avait prêché avec un succès prodigieux à Tournai et à travers le Tournaisis et ce qui est aujourd'hui la Flandre française. Grâce à eux, le protestantisme, déjà en train de s'emparer de Tournai, avait vu son invasion arrêtée. Un collège, que la ville demandait dès lors à la Compagnie, sera enfin ouvert en 1502.

Le P. Olivier, qui vient d'être nommé, mourut de la peste le 22 août 1557, au moment où il était fait Provincial d'une nouvelle province, celle de Basse Germanie [Genuania inferior). S. Ignace avait érigé en même temps la province de Haute

Germïxnie (Germania superior), à. laquelle il désignait pour chef le P. Canisius. A la première, il attribuait les établissements de Louvain et de Tournai, avec les belles espérances que donnaient les Pays-Bas, et que le temps réalisera de fait. Il faut y ajouter le collège de Cologne, alors la seule position occupée par la Compagnie dans le Nord de l'Allemagne. Inauguré par le P. Pierre Le Fèvre, en 1544, ce « collège » n'avait reçu que des étudiants jésuites jusqu'en 1556, où eut lieu sa transformation en maison d'enseignement; les classes s'ouvrirent en 1557.

La nouvelle province de Haute Germanie emhrsLH-' sait l'Autriche, la Bohême, la Bavière et toute l'Allemagne du Sud; elle avaitles collèges: de Vienne, fondé en 1552; de Prague, commencé en 1556, et d'Ingolstadt;1556\ Son chef, le bienheureux Pierre Canisius, avait été, après l'initiateur Le Jay, l'organisateur de ces importantes fondations. A vrai dire, il est déjà l'âme de tout ce qui se fait d'efficace pour la résistance au protestantisme et la rénovation de la foi et des pratiques chrétiennes dans le peuple allemand. Ce rôle ira en grandissant; il le remplit par le prestige qu'il exerce partout oii il passe, grâce à sa vertu encore plus qu'à sa science; par l'influence de ses sages conseils auprès des souverains, des princes et des prélats ; par la puissance de ses prédications, qui sont autant de victoires pour le catholicisme et de défaites pour l'hérésie. Cependant aux catholiques il prêche surtout la réforme de leurs mœurs, et sa polémique contre les hérétiques se borne presque à l'exposé fidèle des vérités qu'ils ont corrompues. Précisément en 1555, il publiait son Catéchisme, chef-d'œuvre de doctrine, ordonnée en formules précises et lumineuses. Ce petit livre

a formé et nourri la religion de bien des millions d'âmes en Allemagne et ailleurs (car il s'est répandu dans le monde entier, traduit en plus de quinze langues).

37. Résumé de l'œuvre de S. Ignace. Ses fondations sociales. Sa mort (1556). — L'érection des provinces d'Allemagne fut le dernier acte important de l'administration de S. Ignace. Par là, il terminait l'organisation hiérarclii(jue de sa Compagnie, dans tous les pays où elle était établie. Elle formait alors douze provinces, embrassant toute l'Europe catholique : l'Italie, l'Espagne (avec trois provinces), le Portugal, la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, et d'immenses contrées de missions : les Indes (comprenant le Japon, la Chine, etc.), le Brésil, l'Afrique occidentale et l'Ethiopie. Rome, avec trois collèges voisins, restait encore en dehors, sous le gouvernement direct du P. Général. C'était, de fait, une position internationale dans toute la force du terme, où se formait, sous l'œil et sous la direction du Fondateur, une grande partie de la jeunesse destinée à être employée dans toutes les provinces.

Ignace de Loyola pouvait maintenant, en bénissant Dieu de tout ce qu'il lui avait plu de faire par ses instruments, dire son Nunc diniittis. Sa Compagnie, commencée avec dix pauvres étudiants, comptait, quinze ans après, mille soldats, occupant plus de cent |)ostes ; et son action, développée dans une proportion bien supérieure à ce nombre, s'étendait déjà au monde entier. Et que de résultats elle était en droit dé montrer ! Elle avait fait refleurir la foi et la piété dans bien des parties malades de l'Eglise, commencé à arrêter la marche victorieuse du protestantisme.

introduit l'Évangile dans de grands pays où il n'avait pas encore été prêché. D'ailleurs l'accueil que les siens trouvaient partout où ils exerçaient leur ministère, à part quelques contradictions isolées, les instances avec lesquelles on s'efforçait de les retenir, là où ils avaient travaillé en passant, et, plus que cela, la faveur constante des souverains Pontifes, prouvaient l'excellence de l'œuvre qu'elle faisait.

Tout ce bien procédait des impulsions premières données par Ignace, et avait été possible grâce aux puissants moyens d'action réunis par lui dans son Ordre. Assurément, Dieu lui avait envoyé de grands collaborateurs, les François Xavier, les François de Borgia, les Le Fèvre, les Ganisius; mais ces hommes prodigieux eux-mêmes ne se sont développés que sous le souffle fécond de son inspiration, et n'ont donné leur force qu'en suivant la direction qu'il leur a imprimée. Jusqu'aux derniers jours de sa vie, le Fondateur a conduit l'activité des siens, dans tous les pays et dans tous les ministères. Avec quelle attention il veillait à la bonne marche du gouvernement et des œuvres dans toute la Compagnie, et en même temps avec quelle sollicitude paternelle il se préoccupait du bien-être spirituel et corporel de chacun de ses fils, les preuves abondantes en subsistent dans plus de 7.000 lettres ou instructions, écrites par lui ou par ses ordres, et qui ne formaient qu'une partie de sa vaste correspondance.

Le gouvernement de la Compagnie et la part qu'il prenait aux œuvres des siens dans le monde entier, auraient bien suffi à absorber une activité plus qu'ordinaire, mais n'épuisaient pas celle de saint Ignace. Son initiative en éveil sur tout bien à faire et tout mal à empêcher, pour la plus grande

gloire de Dieu, donnait à la ville de Rome de grandes institutions de bienfaisance spirituelle et corporelle. Telles furent la maison des catéchumènes (spécialement pour les Juifs : saint Ignace en amena quarante au baptême, en une seule annéei ; le refuge de Sainte-Marthe, où venaient se convertir et se réhabiliter les pécheresses publiques; l'asile de sainte Catherine de Funari, pour les jeunes filles pauvres et exposées. La charité du Saint, après avoir fondé ces œuvres, non sans beaucoup de peines, demeura toujours ! leur principal soutien; il s'efforçait néanmoins d'assurer leur avenir, en leur procurant un patronage constitué. Par ses soins, chacune, pour veiller à son bon gouvernement et subvenir à ses besoins, eut un groupe d'ecclésiastiques et de laïques riches qu'il avait animés de son zèle et organisés en confréries. Parmi les 170 associés de la « Compagnie de la grâce » établie en faveur de Sainte-^Iarthe, on trouve quinze cardinaux et, sans parler des évêques, prélats et gentilshommes, onze grandes dames de Rome. Un but de saint Ignace, en se déchargeant ainsi sur les séculiers de la conduite des œuvres créées par lui, était de garantir le désintéressement de son ordre contre tout soupçon. C'est pour cela aussi qu'il confiait à un comité de pieux laïques le soin de recueillir et de distribuer les aumônes, que produisaient les recommandations de pauvres, faites dans les prédications de la maison Professe. Le comité, qui devint la « Compagnie des douze Apôtres », s'occupait spécialement des pauvres honteux. Ignace eut certainement beaucoup de part dans Tordonnance de Paul III pour la répression de la mendicité à Rome (1542) : les membres de la « Compagnie des Orphelins », à qui le Pape

commit rexécution, furent presque tous des collaborateurs du Saint dans ses bonnes œuvres, et les mesures édictées étaient celles qu'il avait luimême établies à Azpeitia.

Pour porter les fatigues de tant de travaux et de soucis divers, le saint Général n'eut jamais qu'une santé altérée par ses macérations. En 1554, il se vit tellement affaibli par la maladie, qu'il dut remettre le fardeau principal des affaires au P.Nadal; mais il l'avait repris au printemps de 1555. Quand approcha son dernier moment, lui seul le prévoyait, et il ne voulut en avertir personne, afin de mourir simplement, humblement, comme il avait toujours vécu, en dépit de son éminente situation. Ainsi s'éteignit-il, presque sans témoins, le 31 juillet 1556. Les obsèques de ce grand zélateur de la gloire divine furent pour lui-même une première glorification, qui croîtra avec le développement de son œuvre dans le monde, autant que par les nombreux miracles que Dieu accordera à son invocation. Paul V lui a conféré les honneurs des bienheureux le 27 juillet 1609. Il a été canonisé, en même temps que son plus cher compagnon, François Xavier, par Grégoire XV, le 12 mars 1622.

Physiquement, saint Ignace était de taille moyenne et plutôt petite. Il avait le front large, le visage « court et rond », comme s'exprime un de ses plus distingués disciples, le P. Olivier Manare, qui ajoute ces détails : ft Le teint de notre Bienheureux Père n'était ni blanc ni noir, ni très brun, mais entre blanc et noir. Je l'ai toujours comparé à un grain de blé beau et bien coloré. Et sur cette coloration était répandu un certain éclat (splendor) surnaturel, qui prêtait à son visage une grâce singulière et faisait qu'on avait plaisir à le regarder: ainsi témoignait pour sa part le bienheureux Philippe de Néri, fondateur de l'Oratoire. »

Deuxième Période de la Compagnie (i556-i58o)

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