‹ La compagnie de Saint-SulpiceChapitre 1 sur 4 · La compagnie de Saint-Sulpice · texte numérisé non relu

La compagnie de Saint-Sulpice

La Compagnie de Saint-Sulpice n'a jamais che"ché à faire beaucoup parler d'elle ni à faire montre aux yeux du public de ses succès solides, continus et silencieux. Un de ses fils les plus érudits ne craignait pas de le rappeler en tète d'une publication consacrée à l'histoire littéraire de la Compagnie (1) : « Si le goût de l'esprit et de la science éclatante s'introduisait insensiblement à Saint-Sulpice, l'ouvrage de M. Olier et de M. Tronson ne subsisterait plus. » Qui écrivait cela? C'était le plus brillant de ses élèves, c'était Fénelon. Deux siècles plus tard, un autre élève, bien brillant, lui aussi, et non moins « bel esprit » , ne s'en tenait pas à des dissidences passagères. Il quittait définitivement la maison, puisqu'il allait quitter l'Eglise même; mais M. Renan (car c'était lui) ne se séparait ni de

(1) Bibliothèque sulpicienne ou Histoire littéraire de la Compagnie de Saint-Sulpice, par L. Bertrand, bibliothécaire au grand séminaire de Bordeaux, 3 vol. in-8*. Paris, Picard.

Tune ni de l'autre sans s'avouer à lui-même ce qu'il devait dire plus tard au public dans ses Souoenirs : «J'ai connu à Saint-Sulpice l'absolu de la vertu. »

Ce serait un bien long travail que de suivre les traditions de cette vertueuse Société dans tous ceux qui l'ont dirigée ou honorée à des titres divers. Mais puisqu'elle a toujours été fidèle à elle-même, il y aura quelque intérê; à l'étudier dans ses plus illustres représentant : M. Olier, M. Tronson, M. Émery.

M. Olier fut le fondateur. On ne sera pas surpris qu'il ait eu cet esprit ardent, cet enthousiasme contagieux, ce mélange de mysticisme et d'activité industrieuse qui caractérise la plupart des créateurs d'œuvres.

Il voulut d'abord être chartreux : c'était son mysticisme qui l'y portait. Puis, s'étant fait prêtre, il garda la meilleure part de cet esprit de détachement dont il s'était vu ainsi travaillé. Au grand désespoir de sa famille, il refusa cinq ou six fois d'être évèque. Il fit plus : un jour de vendredi saint, il résigna en bloc tous les bénéfices que la sollicitude paternelle avait accumulés sur sa tête d'enfant et de jeune homme.

C'était presque un scandale que lui, qui avait conservé, sans le vouloir, l'aspect et les allures d'un gentilhomme, noblement apparenté, fils d'intendant, se refusât à des honneurs auxquels il semblait que tous ses parents eussent en quelque sorte droit dans sa personne. D'autre part, par un contraste qui se retrouve chez tant de saints et qui rend leur existence si dramatique, il aspirait à une action extérieure, lointaine et conquérante. Le monde venait de s'élargir et les vieilles puissances européennes prétendaient régner dans ces nouvelles contrées à l'envi les unes des autres. M. Olier voyait surtout l'apostolat que réclamaient les pauvres sauvages auxquels pendant tant de siècles la source de la vérité avait été rendue inaccessible. Il se flattait — comme Fénelon le dira si bien dans son sermon sur la vocation des gentils — que cet apostolat consolerait de la corruption du vieux monde. Peut-être même en cette perspective voyait-il le moyen de satisfaire tout à la fois et le besoin d'isolement et le besoin d'action qui lui causaient tant de tourments par la lutte dont ils troublaient si souvent son âme. Ainsi saint Ignace, au moment même où il achevait d'organiser sa puissante société, voulait se retirer dans la solitude. Ainsi sainte Thérèse,

10 LA COMPAGNIE DE 8AINT-SCLPICE

qui aurait voulu pouvoir s'en aller elle-même à travers l'Europe pour y convertir les luthériens, se consolait de son inaction en fondant des monastères cloîtrés. De nos jours, le curé d'Ars essaya plus d'une fois de quitter cette paroisse où vingt mille pèlerins venaient le consulter chaque année : il voulait aller se recueillir dans le silence d'un couvent. En réalité, la plupart de ces grands cœurs étaient travaillés à la fois par la passion de l'apostolat et par celle de la contemplation, et c'était tantôt Tune, tantôt l'autre qui l'emportait, sans que jamais aucune des deux cédât tout à fait la place.

Quelques-unes des lettres de M. Olier portent les traces singulièrement intéressantes de ce concours de sentiments — car la vision du but idéal amena bientôt chez lui la convergence de ces mouvements. « Monsieur, écrivait-il un jour à l'un de ses prêtres (1), je suis bien aise d'être délivré de la Cour. C'est un milieu dont j'ai toujours eu bien de l'éloignement, et je suis bien aise que Dieu m'en ait banni pour toujours avec tant de rigueur... Oh ! qu'il faut peu se fier aux grands et aux enfants des hommes, dit l'Ecriture. Il fallait que je visse ce que j'ai expé-

(1) Lettres, édit. Lecofîre, t. II, p. 211.

LA COMPAGNIE DB BAIMT-80LPK I 11

rimenté pour être confirmé dans cette vérité

autant que je le dois être. Il faut <[ue nous allions aux pays délaissés ; il faut que nous quittions la foule et que nous fuyions la concurrence des

autres serviteurs de Dieu pour aller aux lieux abandonnés. Il nous faut obéir à Dieu qui nous commande de secouer la poussière de nos souliers et penser à deux fois avant de s'approcher des grands. »

Parmi ces lieux abandonnés où il voulait agir loin de la foule et loin des autres serviteurs de Dieu, il marqua d'abord le Canada, auquel il ne renonça jamais ; il aurait ensuite voulu, par lui-même ou par d'autres, ramener la Perse au culte du vrai Dieu ; puis il s'offrit pour la Chine et pour le Tonkin. Divers obstacles s'étant opposés successivement à ses désirs, il se rabattait tantôt sur la conversion de l'Angleterre, tantôt sur une grande mission à donner dans les Cévennes. Attaché plus tard à une œuvre qui devait garder son empreinte et perpétuer son nom, ces idées de sa jeunesse provoquaient encore en lui des soupirs de regret. Resté à Paris pour y fonder une paroisse destinée à servir de modèle à toutes les autres et y créer le séminaire des séminaires, il appelait cela « demeurer dans son néant », ou bien être

contraint par son indignité de travailler dans « un petit pays ». Ses anciens projets flattaient sans doute les dispositions intimes de son caractère ; mais ils répondaient plus encore à ce que réclamaient sa foi et son zèle pour le service de Dieu et de la vérité, i Je voudrais, écrit-il dans ses Mémoires, avoir des bras qui pussent embrasser le monde entier pour le porter à Dieu et le remplir de son amour. 0 mon tout! que vous êtes peu connu ! que vous êtes peu aimé ! »

La Providence considéra sans doute que Dieu n'était ni assez connu ni assez aimé dans ce « petit pays » qui s'appelait la France et dans cette petite ville qui s'appelait Paris. Aussi convia-t-elle M. Olier à y faire de grandes choses. Rappelons-les brièvement sans nous astreindre à l'ordre chronologique ; car ce n'est point une histoire que nous écrivons ici.

Le Concile de Trente avait recommandé instamment la fondation de séminaires destinés à la formation de prêtres instruits et pieux. En Italie, c'était saint Charles Borromée qui avait répondu à cet appel. En France, ce furent saint Vincent de Paul, M. Olier et le Père Eudes. Richelieu favorisa de son mieux les uns et les autres. Ayant entendu parler des œuvres de M. Olier, il alla au-devant de lui et lui offrit son

superbe château de Rueil pour y installer m fondation. M. Olier refusa et resta dans sa petite maison de Vaugirard. Ce n'était pas d'espace matériel et de beaux bâtiments qu'il était désireux. Son ambition était plus haute et, aux yeux du monde, mille fois plus extraordinaire. Alors que ses contemporains considéraient les abbayes et les évèchés comme un supplément dû et nécessaire au luxe delà noblesse, M. Olier se souvenait que le prêtre est avant tout l'homme du sacrifice et il entendait que la première victime qu'il eût à offrir, ce fût lui-même. Il développa un jour cette pensée au directeur de l'un de ses séminaires en un style digne de Bossuet :

« Il n'en est pas de la nouvelle loi comme de l'ancienne. Dans celle-ci, les prêtres étaient obligés d'offrir premièrement des sacrifices pour leurs péchés et puis pour ceux du peuple. Mais dans la nouvelle loi où les prêtres sont prêtres en Notre-Seigneur... ils doivent être si saints et dans un état de grâce si élevé, qu'ils n'aient plus à satisfaire pour eux, mais pour les autres... Quand un prêtre n'aurait jamais offensé Dieu, il est chargé par son ministère des péchés de tous. Aussi il faut qu'il soit préparé à toutes sortes de persécutions et de supplices ;

il faut qu'il soit exposé à toutes les pauvretés, les humiliations et les mépris; il faut qu'il soit disposé à porter toutes les hontes, toutes les confusions, en un mot, toutes les peines que tous les hommes ensemble méritent pour leurs péchés. Voyez par là jusqu'à quel excès et à quelle extrémité doit monter la pénitence d'un prêtre. »

On sait comment le séminaire qui devait

former pareils caractères s'était d'abord essayé

sans succès à Chartres, puis s'était ouvert, le

29 décembre 1641 , à Vaugirard, avecle concours

d'une femme de bien, Mme de Villeneuve, qui,

elle, se donnait aux écoles populaires de la

banlieue parisienne. Ce fut donc l'œuvre de

M. Olier qui donna le branle, puisque c'est le

9 février 1642 que saint Vincent de Paul écrit :

« Nous allons commencer aux Bons-Enfants ;

Son Eminence (Richelieu) nous aide de mille

écus. » Et c'est après, c'est le 20 avril 1642 que

le P. Bourgoing, de l'Oratoire, écrit lui-même :

« Nous venons de commencer un séminaire. »

C'était, en effet, le mois précédent que la maison

avait été ouverte. Quant à l'établissement deVau-

girard, il avait huit séminaristes quand M. Olier

le transporta rue Guisarde dans une maison pré-

cédemment occupée par un marchand de vins.

A Vaugirard, comme nous l'apprend une conférence de M. Monier (1), le fondateur se trouvait trop loin de la Sorbonne. Les textes cités d'après ses Mémoires et d'après ses lettres donnent à penser qued'un voisinage un peu plus rapproché il attendait également du bien poulies deux institutions. « La majesté divine, écrivait-il, me montrait comment il fallait aller porter le christianisme jusque dans la Sorbonne par la voie des jeunes ecclésiastiques qui demeurent céans et qui auront du zèle pour ce sujet. » Mais, d'autre part, racontant l'entretien qu'il avait eu avec » une personne de confiance», il rapporte ce qui suit : « Je lui disais qu'il semblait que Dieu voulût qu'on renouvelât le christianisme par la voie des docteurs... de manière à se défendre d'être Surpris des ruses de l'école et des inventions de l'esprit humain et chicanier. »

Mais M. Olier allait céder à un appel plus conforme encore à ses secrets désirs. Il allait devenir curé, et curé de la paroisse Saint- Sulpice, au pied de laquelle il était venu placer son séminaire.

Il sembla qu'alors tout fût réuni et réuni en

(1) Les Origines du séminaire de Saint-Sulpice, 1906.

pleine harmonie pour la formation tant souhaitée de la nouvelle jeunesse ecclésiastique.

Comme il arriva à saint Jean-Baptiste de la Salle (un autre élève de Saint-Sulpice) quand il créa ses petites écoles, M. Olier, en acceptant cette cure en 1642, vit s'élever contre lui, du côté de sa famille, une véritable tempête. Le P. Rapin écrit à ce sujet dans ses Mémoires : « La conduite des paroisses était auparavant si méprisée, quel'on abandonnait les cures, même les plus considérables de Paris, à des étrangers venus de certaines provinces, comme des postes peu dignes de gens de qualité. L'abbé Olier fut le premier qui, par zèle des âmes, se fit curé à Paris, dans le faubourg Saint-Germain. » Ainsi fut dès lors consacrée cette étroite alliance du séminaire et de la paroisse qui subsiste encore de nos jours pour le plus grand bien de l'un et de l'autre.

Le premier ne tarda point à se développer et à essaimer. D'autres établissements furent fondés, et le Canada, où le fondateur était désolé de ne pas pouvoir aller prêcher en personne, voulut recevoir de lui quelques-uns de ses fils : au lendemain de sa mort, ils inaugurèrent, par une mission dans l'île de Montréal, cette église catholique et française du Canada qui ne devait

cesser ni de grandir, ni de rester SOUS la tutelle bienfaisante de Saint-Sulpice.

Quant au champ d'action personnelle de M. Olier, c'est à Paris qu'il s'ouvrait ; car, ainsi que le fait observer une publication récente (1), c'était peu de fonder des maisons pour y recevoir les futurs prêtres, si ceux-ci n'avaient constamment sous les yeux « un modèle d'un pasteur accompli dans l'exercice de sa charge et qui enseignât d'après l'expérience les moyens de ramener à une vie chrétienne la paroisse la plus dépravée ».

Bien dépravé, en effet, se trouvait alors le fameux « faubourg Saint-Germain », avec ses foires tumultueuses, avec son pré-aux-clercs, avec une population incessamment renouvelée de femmes de mauvaise vie, de bateleurs et de duellistes. Le territoire était immense; il comprenait tout celui qu'occupent à l'heure présente les paroisses de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Thomas-d'Aquin, de Sainte-Clotilde, du Gros-Caillou, de Saint-François-Xavier, de Grenelle et de Notre-Dame-des-Champs. Il y avait là, dit-on, 450.000 habitants, avant que

(1) Le Ministère paroissial de Jean~Jacques Olier, par M. Letourneau, curé de Saint-Sulpice. Paris, Lecoffre, 1904. Un vol. in-12.

LA COMPAGNIB DE SAINT-SULPICB 2

18 LA COMPAGNIE DE SAlNT-SULPICE

l'église commencée par M. Olier ne fûtachi Pourévangéliser plus sûrement son faubourg,

le nouveau curé le divisa en huit quartiers; il confia tout particulièrement chacun d'eux à l'un de ses collaborateurs, et il réunit ces derniers avec lui en communauté, ce qui n'a jamais cessé d'être la règle de la paroisse. Parmi toutes les tâches qui incombaient à ce groupe demirégulier, demi-séculier (1), il en est plusieurs dont M. Olier prit lui-même la responsabilité : c'étaient la guerre à l'obscénité publique, la résistance à l'invasion de la prostitution et la lutte contre cette manie du duel qui, en sa seule paroisse, était allée jusqu'à faire dix-sept victimes en une semaine.

Les moyens qu'il employa sont à remarquer. En langage d'aujourd'hui, il fonda des associations et des ligues. Il obtint notamment d'un certain nombre de grands seigneurs l'engagement de ne pas se battre en duel, et cette organisation obtint peut-être plus de résultats que les exécu-

(1) Il convient de noter ici que M. Olier, en groupant ses prêtres, ne fit point de la Compagnie de Saint-Sulpice une congrégation, pas plus que l'Oratoire. La distinction a donc été faite bien avant que le titre de congrégation ne devint un crime aux yeux du législateur. Voir la Vie de M. Olier, par Faillon, III, 242, en attendant la nouvelle vie que M. Monier a laissée écrite en très grande partie et que M. Lévesque se charge d'achever.

LA COMPAGNIE DB BAINT-8ULPICB ]'.)

ti< >ns mêmes de Richelieu. Il joua aussi — noua en avons les preuves authentiques — un rôle

très important dans les actes de cette .S Saiiti-Suerement que la résistance des « libertins » lit bientôt appeler par dérision la Cabale des dévots ou la Cabale tout court.

Quelques écrivains ont cru diminuer la gloire de saint Vincent de Paul et celle de M. Olier en montrant qu'une grande part de leurs charités et de leurs travaux avait été concertée, organisée, soutenue par les conseils et par les ressources de ladite Société. A nos yeux, leur gloire en est plutôt augmentée. Nous devons surtout leur savoir un gré intini d'avoir montré, sous la monarchie même, comment l'esprit français, s'il n'est point comprimé par une législation par trop jalouse, est aussi apte qu'un autre à tirer parti de l'association. La Société du Saint- Sacrement était-elle une société secrète ? Elle ne faisait part de son existence qu'à ceux qu'elle espérait avoir comme adhérents, cela est vrai. Elle n'était cependant pas secrète en ce sens qu'elle cherchât à être ignorée du pouvoir. Louis XIII la connaissait et l'approuvait.

Les choses changèrent sous Mazarin, c'est-àdire quand la fiscalité de l'éducateur de Louis XIV lui fit oublier si souvent le respect

dû aux institutions les plus sacrées. Alors cessa d'être réunie cette commission, dite Conseil de conscience, que son prédécesseur avait établie et où saint Vincent de Paul avait tant travaillé (1) pour essayer de mettre le choix des évêques en dehors des prétentions et des brigues purement temporelles ou politiques. Le nouveau pouvoir faisait argent de tout. On ne peut s'étonner que des hommes dont le grand souci était la réforme intérieure du catholicisme vissent là un grand péril. Dire qu'ils complotèrent contre Mazarin une sorte de fronde cléricale serait trop dire ; mais il est certain qu'ils ne le servirent pas beaucoup auprès d'Anne d'Autriche : M. Olier en particulier engagea par lettres la Régente â se laisser séparer de son ministre.

Tout cela n'alla point sans lutte : lutte contre les gens du peuple auxquels il disputait leurs plaisirs grossiers et leurs débauches scandaleuses — lutte contre les gentilshommes qui mettaient leur point d'honneur au-dessus de la patrie et de l'Eglise — lutte contre tous ceux qui compromettaient la religion par les choix qu'ils faisaient sciemment de mauvais évêques. Tous

(1) Voir dans la collection « Les Saints » la Vie de saint Vincent de Paul, par le prince Emmanuel de Broglie. Voyez aussi dans la même collection notre Vie du Bienheureux Père Eudes.

ces combats — sans oublier ceux que provoqua pendant si longtemps la secte janséniste — valurent à M. Olier bien des ennuis. Ils turent même l'occasion d'une véritable émeute où il fut tiré violemment hors de son presbytère, maltraité, menacé de mort, et où saint Vincent de Paul accourut de Saint-Lazare pour le défondre, au péril de leurs deux vies.

On le voit, le fondateur de Saint-Sulpice est bien l'homme, non pas du temps de Louis XIV, mais de la génération d'Henri IV, de Louis XIII, de Richelieu. Il avait surtout de ces deux derniers l'austérité de sentiments, la hauteur d'âme, le courage fier et la foi mystique dans les missions reçues de la Providence. Que cette foi ait revêtu chez lui des formes que ses ennemis ont qualifiées dédaigneusement de visionnaires, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Son viril courage et son amour des entreprises héroïques s'enflamma et s'attendrit tour à tour au contact de trois grandes âmes féminines, Agnès de Jésus, Marie de Valence et Marie Rousseau, dignes sœurs de ces contemplatives et de ces pénitentes passionnées qu'on retrouve dans l'existence de tous les saints. Sainte Chantai, qui est bien aussi de cette époque, avait eu, sans fréquenter souvent M. Olier, plus d'une occasion de l'apprécier.

st un homme de si rare piété, écrivait-elle à la Mère de Bressand, que s'en trouvent bien peu de cette trempe (1). » Oui, la « trempe », c'est-àdire la solidité, l'énergie victorieuse de toutes les épreuves, intérieures et extérieures, demeura bien la caractéristique de son génie. Il arrive souvent qu'on se peint involontairement soimême dans les conseils qu'on donne aux autres. Aussi ne pouvons-nous mieux quitter M. Olier qu'en rapportant ce passage d'une de ses lettres^). Il vient de rappeler à l'un de ses confrères la nécessité impérieuse de l'humilité, et il lui promet qu'il y trouvera la douceur d'une paix inaltérable. Il ajoute cependant :

« Ce n'est pas qu'avec cette grâce et ce fond de vertu cachée vous ne deviez pas encore combattre pour vous opposer aux contradictions du vieil homme ; mais c'est qu'ayant un fond puissant pour opérer en facilité tous ces actes de vertu dont vous portez la racine et la vie, ayant un fond de force qui résiste, qui détruit et qui abat tous les efforts contraires, pour peu que vous soyez fidèle et attentif sur vous dans toutes les rencontres, en union et en lumière de cet esprit de vie, vous serez bientôt régnant sur

Tl) Lettre conservée au monastère de Bordeaux. (2) II, 545.

LA COMPAGXIK DB s AINT-SULPICE

vous-même et tenant tout sous vos pieds en La vertu de Jésus-Christ. »

En face de la Réforme qui insulte, qui brûle et qui dévaste, voilà la Réforme qui purifie les cœurs et qui les remplit de sa charité. Est-elle moins vaillante, est-elle moins noble, est-elle moins efficace que l'autre i

Le séminaire de Saint-Sulpice de Paridéveloppe : d'autres séminaires sont fondés, le nombredes Messieursde Saint-Sulpice s'accroît. Le troisième successeur de M. Olier dans la cure de Saint-Sulpice, M. Baudrand, caractéri.-e ainsi l'œuvre commune et lui donne ainsi l'éloge dont s'accommode le mieux une humilité sans affectation : « Il n'y a rien d'extraordinaire dans les règlements du séminaire de Saint-Sulpice, que l'exactitude avec laquelle on les observe et qui ne peut être plus grande (1). » Il faut maintenant quelqu'un qui donne l'idée de ce que doit être le directeur général d'une œuvre appelée à tenir une place aussi importante dans la structure intime et dans la vie de l'Eglise de France.

Ce rôle est dévolu à M. TVonson. Par ses

(1) Cité par M. Monier, Conférence de

origines, M. Tronson, troisième supérieur (1) de Saint-Sulpice, était encore des temps héroïques. Né en 1622, filleul de Louis XIII, ordonné prêtre en 1047, il avait la tradition de M. Olier. Mais enfin il ne fut élu supérieur qu'en 167(>etil vécut jusqu'en 1700. Nous sommes donc ici en plein Louis XIV. Écrivant un jour à l'un des siens, M. Olier disait (2) : « Je vais au Puy pour tâcher de voir si le feu com mence à s'y mettre. » Avec M. Tronson, l'heure est venue, non plus d'allumer le feu, mais de l'entretenir et de le régulariser. Leurs portraits mêmes à l'un et à l'autre suffisent à mettre sous les yeux la différence des temps. M. Olier porte la moustache et la barbiche, comme le P. de Condren, comme le cardinal de Bérulle et comme Richelieu. Plus gras et la figure toute rasée, M. Tronson a largement l'aspect ecclésiastique des époques les plus modernes ; sur sa physionomie se devine aisément une bonté calme, mais aussi une rare finesse et une connaissance consommée des hommes.

Quand il correspond avec ses supérieurs dans l'Église ou avec quelque gentilhomme de haut rang, il a les formes amples, majestueuses

(1) Le second avait été M. de Bretonvilliers.

(2) Lettres, II, 66.

LA OOMPAOlfll [>K SAINT-SULPICR 25

et cadencées de la politesse des cours 1 1 1 ; mais enfin il est bien à croire que là il se voyait contraint par les convenances et par l'usage ; car, lorsqu'il écrit à l'un des siens, tout, jusqu'à la formule finale, est réduit au strict nécessaire. Tout y est net, précis, décisif; mais tout y est bref, comme il convient à un homme qui n'a vraiment pas de temps à perdre.

Ne prenons pas cependant M. Tronson pour un homme aux allures cassantes et enflé du sentiment de son autorité. Il en était singulièrement loin. Un membre de la Compagnie, qui pour éditer une partie de ses œuvres et de sa correspondance, a vécu avec lui en un commerce si familier, M. Bertrand, le juge avec autant d'exactitude que de délicatesse quand il dit dans sa préface qu'il paraissait consulter plutôt que décider, n'imposant pas ses volontés, mais pro-

(1) Un secrétaire transcrivait régulièrement ses lettres et il les transcrivait sur des registres spéciaux, chacun des séminaires de la Compagnie ayant le sien, de manière à offrir à tout moment comme l'histoire et l'état récent de celui auquel il fallait envoyer de nouveau des instructions ou des réponses. La correspondance de M. Tronson remplit ainsi quatorze gros registres in-fo'io. En éliminant tout ce qui est d'ordre purement administratif M. Bertrand a extrait de ces registres les trois beaux volumes qu'il a fait paraître à la librairie LecofTre. C'est un grand service de plus qu'il a rendu à sa Compagnie et à la littérature religieuse.

posant, suivant son expression, « ses petites vues », « si bien motivées toutefois et présentées d'une manière si persuasive qu'il eût été déraisonnable de ne pas y acquiescer ». Il est vrai qu'il parlait le plus souvent au nom de traditions déjà tixées et comme l'interprète de ses prédécesseurs. Il ne temporisait d'ailleurs et ne faiblissait jamais dès qu'il s'agissait de conserver dans sa rectitude la ligne de conduite adoptée par eux. Le pouvoir royal savait bien, par exemple, à quel point il pouvait compter sur son obéissance, mais il ne comptait pas sur ses complaisances, encore moins sur sa servilité. C'est sans doute pour cela que les docteurs de Saint-Sulpice furent invités par « Sa Majesté» à ne pas prendre part aux assemblées de Sorbonne de 1682(1).

Désireux de bien connaître les hommes afin de les bien diriger, M. Tronson se préoccupait surtout de deux choses : de ne pas les brusquer, si ce n'était pas absolument nécessaire, et de les encourager à lui parier en toute liberté. Il aurait pu dire â tous ce qu'il dit si explicitement à l'un d'eux (2) : « Vous ne sauriez être trop

(1) Nous le savons aujourd'hui par la nouvelle publication. Voir Lettres, III, 412, et la note de M. Bertrand. (2j Lettres, éd. citée, I, 278.

LA COMPAGNIE DB BAINT-8ULPIC8

libre en m'écrivant, «it je recevrai toujours

comme un épancliement de cœur tout ce que vous jugerez devoir m'écrira de vos pei

►s vues. Quand elles ne seront paa toujours approuvées, elles seront toujours Ir liale-

ment reçues. » Très cordialement, on effet, il redresse les uns, il calme les autres, toutes les fois

qu il juge que ses conseils seront acceptés. Mais cette cordialité n'exclut pas les petites réflexions spirituelles où doucement il remet au point les excès de zèle, et un sent bien que quelques-unes ont dû être écrites avec un léger sourire. Il souhaitait qu'à leur tour les divers maîtres de ses maisons en usassent ainsi avec leurs propres inférieurs, avec leurs anciens élèves, et qu'ils correspondissent amicalement avec eux le plus souvent possible. A l'un d'entre eux qui avait sans doute trouvé les habitants d'Angers un peu susceptibles, il écrit bri ment, à la tin d'une lettre (1) et sans transition : « Les Angevins, qui veulent être caressés et prévenus avec beaucoup de douceur et d'honnêteté, n'ont rien en cela qui ne leur soit commun avec la plupart des gens des autres provinces. Tout vôtre, L. Tronson. » C'est bien ici le cas de dire : Intelligenti pauca.

Cette tactique lui étant chère, il l'explique bien des fois, surtout quand ses correspondants sont loin de lui comme le sont ses directeurs du Canada. « Il est important de vous avertir, écritil (1) à un directeur intérimaire de Montréal, que, quoique le supérieur ait toute l'autorité dans la maison, il doit néanmoins se servir rarement de tout son pouvoir. Rien ne cabre davantage les esprits que de vouloir emporter les choses de hauteur et de les faire faire avec empire... Quand on ne se précipite point, que l'on sait prendre son temps, que l'on se possède pour attendre en paix les occasions favorables, on attire bien de la grâce sur soi et sur les autres, et Dieu bénit cette conduite. » Et comme il est déjà de tradition dans la Compagnie d'avoir toujours du saint Paul à citer très à propos, il termine par ces mots caractéristiques du grand Apôtre : Non dominamur jidei, sed adjutores sumus.

Mais au Canada c'était surtout l'action extérieure qui se heurtait à certaines difficultés. M. Tronson et ses collaborateurs trouvaient qu'un grand obstacle à la conversion et à la civilisation des sauvages était dans l'introduc-

Page 1