‹ La compagnie de Saint-SulpiceChapitre 2 sur 4 · II · texte numérisé non relu

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tion del'eau-de-vie trop favorisée par les gouverneurs sous prétexte de commerce. Avec le respect presque exagéré des puissances séculières que professaient les théologiens de l'ancien régime, avec cette idée que, du moment où il ne s'agit pas du dogme, il faut les abandonner à leur conscience et à leur responsabilité devant Dieu, le sage sulpicien estimait qu'il n'y avait qu'à prier en gémissant. Il n'en voyait pas moins le danger contre lequel nous nous heurtons encore aujourd'hui dans nos colonies ; car nous ne sommes pas beaucoup plus avancés de ce côté qu'à l'endroit des obscénités publiques qui avaient amené M. Olier à créer quelque chose comme une première ligue contre la licence des rues.

Un second obstacle était la rivalité de divers groupes religieux parmi lesquels étaient les Jésuites. Insister sur quelques-uns de ces froissements et sur la façon dont le ressentiment a paru parfois s'en raviver à l'occasion de publications contemporaines, ce serait mal honorer la mémoire de M. Tronson ; car il a toujours voulu que chacun travaillât en paix et fit à son voisin toutes les concessions possibles. A ceux qui, étant sur les lieux mêmes, se frottaient à des épines plus ou moins cachée-,

il rappelait fréquemment deux principes (1).

Le premier, c'est que les ordres religieux sont distincts les uns des autres, précisément parce que chacun d'eux a son œuvre propre, donc sa vocation spéciale, sa méthode appropriée et finalement « une grâce par rapport à l'œuvre qui lui est confiée ». Il n'a même souvent « de grâce que pour son œuvre » ; dès lors il n'est pas bien étonnant qu'il ne serve pas, qu'il ne comprenne même pas toujours celle des autres. Le remède est dans la patience et la charité mutuelles.

Ici intervient le second principe très clair et auquel il est difficile de résister : il ne faut pas « se rendre trop facile » aux choses qui pourraient amener une rupture ; car cette rupture ferait beaucoup plus de mal à la cause commune que l'un ou l'autre ne pourrait faire de bien séparément par tous les services qu'il se flatterait de rendre plus librement aux pauvres sauvages.

Enfin il ne faut pas seulement se montrer patient envers les hommes ; il faut être patient contre les difficultés. Car « souvent, pour vouloir trop précipiter, on gâte tout, tandis qu'on ne gâte jamais rien pour différer, quand on ne diffère

(1) V. particulièrement II, 165, 248.

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que pour attendre les moments de Dieu pour :ution de son œuvre ».

Toute cette direction ex lesi loin sur les

Établissements du Canada est certainement

admirable par la largeur des vues, par la fermeté des principes, par le respect pour la liberté nécessaire des hommes responsables de l'action directe et pratique; mais si nous revenons en France, nous ne trouvons pas M. Tronson moins digne d'être étudié.

Les séminaires n'absorbent pas toute s >n activité. Les premiersélèves ontvieilli : plusieurs sont devenus de très gros personnages. Il suffirait de citer ici Fénelon qui, nous le verrons tout à l'heure, a tant occupé et préoccupé son ancien maître. Ne soyons donc pas surpris si sa correspondance nous jette en plein dans le grand monde ecclésiastique et dans les grandes disputes théologiques de l'époque.

Si on lui confiait quelque fils de grande famille ou quelque neveu d'un évèque, il ne tolérait pas volontiers certains restes d'habitudes aristocratiques, comme d'avoir en ville un valet. Il faut que le jeune homme trop privilégié rentre dans l'ordre. Plusieurs deviennent à leur tour, et un peu trop vite, de gros personnages. La vérité continue à leur être servie.

Un des élèves de M. Tronson, Godet des Marets, vient d'être nommé évoque de Chartres. Il le congratule « fort honnêtement » (1), comme on disait à son époque ; mais il a tout l'air d lui glisser en même temps quelque consei inspiré par la connaissance qu'il a de so caractère : « Il est impossible, lui dit-il, qu dans l'étendue d'un si grand diocèse vous n trouviez assez d'affaires pour remplir toutes vos journées. Quoiqu'elles puissent vous charger quelquefoisbeaucoupj'ai peine à croire qu'elles incommodent votre santé ni qu'elles préjudicient à votre sainteté. Car plus vous en aurez, moins vous penserez à vous, ce que je crois vous être très nécessaire. »

Une autre fois, un fastueux archevêque, — il est vrai que, selon toute vraisemblance, il s'agit du fils de Colbert, nommé au siège de Rouen — le consulte sur l'emploi qu'il doit faire des cent mille livres de rente de son archevêché, sans compter son « bien de patrimoine ». Voici même l'un des paragraphes assez instructifs où est soumis le cas principal :

« Demande. Il a huit ou neuf chevaux de carrosse, quatre chevaux de fourgon, deux

(l) III, 117.

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chevaux de bât, dix chevaux de selle, un aumônier, un secrétaire gentilhomme, un homme qui a soin de l'écurie, un maître d'hôtel, deux valets de chambre, un tapissier, un chirurgien, un concierge pour la maison de la ville principale du diocèse, un autre pour la maison de Paris, un gentilhomme et un tapissier à la maison de campagne, avec laquais pour lui et un pour un gentilhomme, un sommelier et un garçon d'office, un cuisinier, deux garçons, un rôtisseur, un valet de maître d'hôtel et des palefreniers autant qu'il en faut pour avoir soin des chevaux. Sur quoi il est à remarquer que ce nombre de chevaux n'est que pour les visites, sans lesquelles il n'en aurait pas besoin d'un si grand nombre ; et ce nombre de laquais est nécessaire pour servir à table : s'il peut avoir, outre cela, deux ou trois hommes de musique ? »

M. Tronson a dû ici tout peser. Il eût souhaité, nous pouvons le croire, et — sans le souci de ces ménagements qu'il conseillait aux autres, — il eût demandé un régime beaucoup plus rapproché de la simplicité évangélique. Mais enfin, sans excuses, sans phrases, il rédige l'avis que voici :

« Réponse. On croit que sept chevaux de carrosse lui suffiraient. Quant aux autres, qu'il

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croit lui être nécessaires pour les visites dans son diocèse, on pense qu'il peut les garder jusqu'à sa première visite : dans laquelle il observera de bonne foi s'il en peut retrancher quelques-uns. Quant aux domestiques, on estime qu'il doit retrancher un valet de chambre, deux laquais, un garçon de cuisine et le rôtisseur : qu'il serait bon qu'il eût seulement un concierge, au lieu d'un gentilhomme, à la maison de campagne; et qu'il serait à souhaiter qu'avec le temps il pût se passer d'un autre gentilhomme (1). »

Le prudent directeur n'est donc pas rigoriste. 11 ne Test surtout pas avec ses humbles et laborieux subordonnés, dont il doit quelquefois réprimer non plus certes la sensualité, mais l'esprit de mortification, et il le fait avec un rare bon sens. « Ne dormir que cinq heures, dit-il à l'un d'eux, n'est pas assez pour un homme qui travaille. Six heures et demie ou sept heures n'est pas de trop. Quand on n'a pas assez de repos, on s'endort dans ses exercices. Or j'aimerais mieux dormir moins le jour et davantage la nuit. Il me semble que cela serait plus dans l'ordre (2

(1) IV, 92. Sur les i hommes de musique », silence significatif.

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