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lier, tout en voyant, tout en montrant mieux que personne 1» a faibles de cette nature
complexe et fuyante. D'autre part, quoique malade, il écrivait quelques mots à Mm»1 Guyon pour la consoler et l'apaiser.
Donc, pour lui, la fidélité toujours prête à répondra à sa vocation et à remplir son office sans se risquer de soi-même à rien de plus, la recherche de> voies ^impies pt des solutions claires, la méditation du dogme traditionnel interprété par le bon sens, une charité sincère qui n'est dupe ni des beaux dehors de l'erreur, ni, d'autre part, de l'orgueil avec lequel un taux zèle s'acharne contre ceux qu'il faut ramener, la volonté de mettre en lumière la sincérité des conversions, de l'encourager et, s'il le faut, de la récompenser par des consolations vraiment délicates, voilà son rôle. Ce n'est pas seulement à lui, c'est à l'esprit de sa Compagnie tout entière qu'il y a lieu d'en faire honneur. La tradition de cette admirable méthode n'est en effet ni perdue ni altérée chez ses <ucces>eurs : L'Église contemporaine lui doit, >ans peut-être s'en douter beaucoup, le silencieux et d'autant plu-» salutaire apaisement de plus d'une lutte inutile.
Mais la charité si honorée à Saint-Sulpice s'exerçait encore d'une autre manière. Ce n'est
a en vain que II. Olier avait été le compagnon d'efforts de saint Vincent de Paul et que tous deux avaient travaillé de concert à deux belles organisations « philanthropiques » de la Compagnie du Saint-Sacrement. La tradition n'en fut jamais perdue, et au xvine siècle, alors qu'on se )ccupait vaguement de modificationsàapporter dans le régime économique et dans l'ordre de la bienfaisance, un curé de Saint-Sulpice, M. Languet de Gergy (frère de l'archevêque de Sens» qui vécut de 1675 à 1750, se rendait justement célèbre, à ce titre, en France et hors de France — le roi de Prusse lui écrivait pour l'en féliciter. — On assure que ses ingénieuses combinaisons qui poussaient l'art des expédients aussi loin que possible permettaient de distribuer aux pauvres un million par an au moins. Et de quelle manière? Il avait établi et il soutenait dans la capitale une institution de charité dont Mercier dans son Tableau de Paris donne la description qui suit.
L'institution s'appelait la Maison de l'Enfant - Jésus. « Établissement utile, dit Mercier, modèle d'humanité et de saine politique dû au célèbre Languet, curé de Saint-Sulpice. Plus de huitcents pauvres femmes et filles y trouvent une retraite et la nourriture en filant du coton et du lin. Elles
gagnent leur vie parle travail, on leur donne l'instruction et on les établit ensuite. On nourrit dans une basse-cour les bestiaux qui donnent du lait à plus de mille entant- <le la paro
Saint-Sulpice. On y entretient une boulan qui fournit par mois plu^ de cent mille livrpain aux pauvres de la paroisse. On tire parti de la volaille, de plusieurs bauges de sangliers dont on vend le marcassin, d'un»1 apothicairerie où l'on fait des distillations d'un grand produit. L'ordre qui règne dans cette maison est bien fait pour servir de modèle aux communautéreligieuses qui possèdent de vastes terrains (1). » 11 y avait là de quoi lui faire pardonner l'audace qu'il avait eue de faire poserla première pierre du maître-autel de la nouvelle église (en 1732; par le nonce du pape. « Comme si, disaient avec indignation les Xouvelles ecclésiastiques (2) (du 14 septembre de cette même année i, dans la capitale du royaume, dans une des plus brillantes paroisses de Paris et à la porte, pour ainsi dire, de la cour où les Sulpiciens et en particulier M. Languet ont de si grandes entrées, il n'y avait point
(1) Page 142 du tome X de l'édition de 1782.
(2) Organe des jansénistes, comme on sait. Mais mous approchons des préliminaires de la Révolution.
de seigneurs à qui un pareil honneur pût être ou assez utilement ou assez décemment déféré. »
Trente-deux ans après la mort de M. Tronson, naissait dans le pays de Gex celui qui, neuvième supérieur de Saint-Sulpice, devait soutenir l'honneur de la Compagnie dans les luttes les plus terribles. Nous voulons parler de M. Emery.
Ce n'est pas qu'au cours du xviir3 siècle la vie des séminaires eût été inaltérablement calme. Ils avaient toujours eu à combattre la secte janséniste, et la faveur que celle-ci rencontra çà et là dans l'épiscopat en troubla plus d'un. Le coup qui frappa la Compagnie de Jésus faillit même avoir sa répercussion sur Saint-Sulpice, car avec des méthodes différentes et quelques nuances dans la doctrine (1), les deux sociétés n'avaient jamais cessé d être alliées sur un semblable terrain. La population des séminaires avait toutefois augmenté (peut-être un peu au détriment de la qualité), quand M. Emery, après avoir été
(1) Quand Sainte-Beuve/ — qui réhabilita si justement la mémoire de Mme de Maintenon — voulait caractériser son attitude religieuse, il disait : « Ni janséniste ni jésuite, sulpicienne ! »
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professeur à Orléans, à Lyon, puis supérieur à
Angers, devint supérieur général en 1782.
Jusque-là, il avait été plutôt un homm science religieuse et un ami de la science profane, voyant très bien cependant le danger nouveau que le christianisme allait courir du côté de celle-ci. Il apercevait déjà les menaces de cet esprit d'incrédulité totale qui allait mettre en mouvement toutes sortes d'objections d'ordre soi-disant philosophique. C'est pourquoi, non content de correspondre avec des hommes demisavants, demi-philosophes comme Charles Bonnet, il entreprenait de montrer comment les grands métaphysiciens et les grands mathématiciens du siècle précédent avaient été en môme temps des chrétiens. De là son livre bien connu, l'Esprit de Leibniz, et ses publications analogues sur les opinions religieuses de Bacon, de Descartes, de Newton.
Les inimitiés qu'il espérait atténuer ainsi, il eut le regret de les rencontrer dans le séminaire même de Paris où plus d'un jeune homme de riche famille s'était glissé en apportant avec lui l'esprit du siècle. M. Emery fit résolument quelques exécutions ; elles lui réussirent ; et dés lors, il dut s'abandonner un peu plus au penchant naturel qui le portait vers la douceur et la
familiarité. Cependant l< sgr - événements approchaient, el ici '-'jmmencele rôle qu'il eut à soutenir de politique malgré lui. Mgr Méric nous a donné, il y a dix ans, un intéressant ouvrage intitulé : M. Emerij et l'Église de France (1). C'est un titre justifié et qui explique fort bien, à lui tout seul, la part prépondérante qu'eut le Supérieur de Saint-Sulpice dans tout ce qui doit servir à faire juger le rôle de l'Église au cours de la terrible crise. Si les martyrs des Carmes et de Compiègne honorèrent sa cause par leur fidélité dans la mort, M. Emery s'honora de la servir, lui aussi, par un remarquable mélange de droiture doctrinale et de finesse pratique, de fermeté sur les principes et d'esprit d'accommodement dans leschosescontingentes, disons enfin de possession de soi-même et d'hé- /•jï-me; car plus d'une fois il se crut à la dernière heure, on peut presque dire à la dernière minute de sa vie, et jamais n'en fut altérée sa parfaite sérénité.
Son prédécesseur immédiat avait déjàprévu la Révolution. A plus forte raison, lui, la vit-il, dès la convocation des États généraux. Il était — quoi
(1) Plus complet que celui de M. Gosselin, mais ne faisant pas oublier celui-ci.
de plus naturel ? — fermement attaché a la m oarchie, et aussitôt il trembla pour elle. M b avait avant tout la responsabilité 'le L'œuvre qu'il dirigeait et, par voie de conséquence, la responsabilité d'une partie toujours croissante du sacerdoce de son pays. Héritier de l'esprit de M. Tronson, persuadé comme lui que chacun doit travailler là où il a grâce d'état, il s'appliqua donc à préserver par tous les moyens permis ceux dont il avait la charge. Quand les « Sections » commencèrent à se réunir et à chercher partout des locaux, celle du Luxembourg réclama des salles au séminaire. M. Emery fit de nécessité vertu. Il donna ce qu'on lui demandait, et, tout en prenant ses précaution.-, pour conserver la régularité des exercices religieux, il fit en sorte de gagner la bienveillance du chef de section. « Il avait soin, dit M. Gosselin, qu'on préparât d'avance dans le lieu de la réunion tous le> objets de bureau nécessaires : il faisait même allumer du feu dans la salle des séances et préparer des rafraîchissements dans une salle voisine. » La justice veut qu'on tasse observer que ces petits bienfaits ne furent perdus ni pour la Compagnie ni pour son avisé supérieur. Bientôt survinrent des empiétements aux-
quels il n'était pas possible de s'ajuster. La constitution civile du clergéétaitpromulguée. Aucun Sulpicien ne consentit à lui prêter serment. M. Emery ne se borna pas à cette attitude passive. On eut beau fermer sa chapelle, parce qu'il ne reconnaissait pas l'évêque intrus : il envoya dans tous ses séminaires une lettre qui était comme un adieu personnel et comme le testament d'une œuvre dont on attendait tous les jours la dissolution. Il assure ses enfants qu'en quelques événements que ce soit, il ne quittera point Paris. Puis, dans deux publications successives, il démontre comment il n'appartient pas à l'État de déchirer à lui seul un contrat passé avec le Saint-Siège, de statuer sur la discipline générale de l'Eglise sans le consentement de l'autorité spirituelle, de donner ou de retirer juridiction aux évêques, d'essayer enfin de séparer ceux-ci de leur chef. Malgré ces démonstrations courageuses, on le ménagea quelque temps, en raison de l'estime et de l'affection qu'il avait su se concilier dans Paris. Il échappa, non sans avoir couru un grand péril, aux massacres des Carmes ; mais enfin sa communauté fut dispersée.
On lui demanda de plus (à lui comme aux autres) de prêter le serment qu'on appela de
liberté et d'égalité, et qui était ainsi conçu : « Je jure de maintenir de tout mon pouvoir la liberté, l'égalité, la sûreté des personnes et des propriétés, et de mourir, s'il le faut, pour l'exécution de la loi. » Ce serment, beaucoup de prêtres et de religieuses refusèrent de le prêter, comme couvrant sous des mots d'apparence respectable une adhésion forcée aux plus détestables pratiques des pouvoirs révolutionnaires. M. Emery fut d'un autre avis (1), et il le dit. Il estima que si un serment risque d'être interprété diversement dans le sens de celui qui l'exige et dans le sens de celui qui le prête, celui-ci peut, sans aucune restriction mentale (2), le prendre dans le sens naturel, dans le sens obvie, autrement dit dans le bon sens des expressions constitutives de la formule, si ces expressions, en elles-mêmes, ne signifient expressément rien de coupable. Or, à ses yeux, il était parfaitement orthodoxe de jurer qu'on acceptait l'égalité de tous devant la loi, la liberté d'user de ses droits
(1) Pour toutes ces consultations, voir soit M. Gosselm, soit Mgr Méric et le livre récemment publié : Les serments sous la Révolution, par Meilloc, in-12, Paris, Lecoffre, 1904. Meilloc était supérieur du séminaire d'Angers. Sans entente préalable, les deux supérieurs, celui de Paris et celui d'Angers, sont parfaitement d'accord.
(2) Ce sont les autres qui alors pèchent par addition. mentale.
légitimes et enfin l'obéissance aux lois à intervenir ; car ces dernières ne pouvaient, sous peine de contradiction, avoir d'autre effet que d'organiser sans doute, mais enfin de maintenir cette liberté et cette égalité ainsi comprises (1). Ce ralliement — que le Pape ne désapprouva pas — n'empêcha point M. Emery d'être incarcéré. Cette première arrestation ne fut pas maintenue. Mais, dénoncé de nouveau, il fut enfermé à la Conciergerie. Là, en attendant à chaque instant sa comparution devant ce tribunal révo-
(1) Les Carmélites de Compiègne (voir dans la collection « Les Saints » le livre récemment paru de M. Victor Pierre) avaient signé cette formule. Plus tard elles tinrent à rétracter leur serment publiquement, et cela par suite de scrupules bien naturels qu'expliquent : 1" leur isolement et l'impossibilité où elles étaient d'avoir des consultations authentiques et concordantes ; 2* le bruit qui leur arrivait que beaucoup de leurs sœurs et beaucoup d'ecclésiastiques avaient refusé ; 3* ce principe qu'en cas de doute on ne doit pas prêter de serment proprement dit, parce qu'il n'est pas permis d'invoquer le nom de Dieu en vain ; 4* la vue quotidienne de toutes les horreurs qui les contraignaient à se demander : c'est donc là décidément la liberté et l'égalité auxquelles on nous avait sommé de jurer fidélité?
Il faut d'ailleurs considérer que les Carmélites de Compiègne ne rétractèrent leur serment qu'après avoir été décrétées d'accusation pour « arrêter les progrès de l'esprit public en recevant chez elles des personnes qu'elles admettaient à une confrérie dite de scapulaire et en faisant des vœux (sic) pour la contre-révolution ». Mais la prestation du serment ne les avait nullement préservées, et ce n'est pas pour l'avoir rétracté qu'on les arrêta.
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lutionnaire qu'on no quittait guère que pour
aller tout de suite à l'échafaud, il écrivit aux siens ses dernières recommandations. Bile
terminaient par ces mots : « Que la bénédi
de M. Olier et de tuus les saints prêtres de la Compagnie tombe et repose sur voua affaire traîna cependant eu longueur, des appui< tout spontanés. Quant à lui, il mêlait à ses pieux exercices bien des efforts heureux d'assistance auprès des condamnés de toute condition (on y compte une reine et une courtisane). Après dix-huit mois d'une prison où, comme il l'écrivait, il avait eu « les pieds toujours trempés dans le sang », il fut élargi.
C'est alors qu'il reprit sa campagne pour l'évangélisation de l'Amérique. Il en avait dressé les premiers plans en août 1790 dans une assemblée générale extraordinaire de la Compagnie. C'était en 1791 que quatre directeurs s'embarquaient à Saint-Malo pour une traversée de 104 jours où les accompagnait le jeune vicomte de Chateaubriand. M. Émery écrivit donc à Pie VI cette lettre où il demandait la permission de chercher de plus en plus en Amérique une compensation aux malheurs de la France.
« La Compagnie, écrivait M. Émery au Saint- Père, a eu le glorieux avantage que, dans une
si grande défection, il n'est pas un seul de ses membres qui n'ait été fidèle et qui n'ait rejeté avec horreur la Constitution civile. Il y a plus ; quoique la moins nombreuse des Congrégations séculières, elle a donné plus de sang à la Révolution que toutes les autres ensemble. Dix-huit de ses sujets ont péri victimes de leur attachement à l'Église et au Saint-Siège.
« Si la France devait être perdue pour l'Église catholique, c'est aux États-Unis que Dieu préparerait la compensation de cette perte. Je ne suis détourné de suivre cette voie d'émigration que par le désir de profiter de ce courant de paix que pourrait obtenir l'Église gallicane pour former des établissements qui tiennent lieu de séminaires; il ne se fait aucun prêtre en France et personne ne s'y prépare, même de loin, pour le sacerdoce, puisque depuis quatre ou cinq ans toutes les études d'humanités ont cessé. A ce point de vue, l'avenir offre une perspective encore plus désolante que le passé et le présent.
o Votre Sainteté me permettrait-elle de lui dire que j'ai souvent désiré d'aller finir ma carrière avec les prêtres qui travaillent sur les bords du Mississipi? J'ai envisagé avec le nouvel évêque de Baltimore, comme souverainement intéressante pour la religion, l'idée de
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former dans cette contrée, qui est le centre de l'Amérique et sera plus rapidement peuplée, un noyau de catholicité où régneraient les mœurs chrétiennes (1). »
Le 10 mars 179G, Fie VI taisait répondre à M. Émery qu'il applaudissait à son zèle, mais qu'il lui demandait de ne point se presser d'exécuter son projet de se rendre en Amérique, parce que sa présence pouvait « être encore plus utile à la France ».
M. Emery s'inclina. De nouveau il fit honneur à son rôle de consulteur de l'Église et de modérateur des catholiques, dont les consciences, on le comprend, éprouvaient quelque peine à s'éclairer et à se guider. Il combattit nettement dans le clergé toute tentative de contre-révolution. Il soutint que l'autorité s'étant déplacée en fait et la souveraineté royale étant remplacée (toujours entait) par la souveraineté populaire, il fallait bien obéir aux nouvelles puissances, de même que si on eût été amené à se fixer à Constantinople, il eût bien fallu obéir aux lois du Sultan, tout en les jugeant selon sa conscience et selon sa foi. Lorsque, après le coup
(1) C'était le 24 mai 1793 qu'avait été ordonné à Baltimore le premier prêtre donné à l'Église par l'Amérique elle-même.
d'État de fructidor, le Directoire voulut exiger un nouveau serment, dit de haine à la royauté, M. Emery, cette fois, refusa. Mais pour faire connaître complètement sa manière de voir (sans la discuter), nous devons rappeler que, selon lui, l'autorité ecclésiastique n'avait pas le droit d'interdire a sacris et d'empêcher de dire la messe les prêtres qui, en tant que citoyens, avaient cru pouvoir prêter ce serment.
Malgré toutes ces dissidences, dont l'époque où nous vivons est bien de nature à nous faire comprendre les amertumes, M. Émery, par la modération de son jugement et par l'intrépidité de son attitude en face de tous, amis ou ennemis, sortit de la tourmente grandi aux yeux de l'Église et de son chef suprême. Il devint l'un des principaux administrateurs du diocèse de Paris; honneur plus grand, il mérita qu'on dit de lui qu'en suivant son opinion, l'on pouvait justement se croire à l'abri de tout reproche, bref, qu'il était devenu le « suppléant des évêques et l'oracle du clergé ».
Avec Napoléon, autres difficultés, autres dangers ! Ce n'est pas que le nouveau souverain traite l'illustre Sulpicien en ennemi. Loin de là! Il lui témoigne une estime exceptionnelle, il le consulte: quelques-uns vont jusqu'à dire qu'il le
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flatte et le caresse ; mais il voudrait lui arracher des concessions et un concours que le prêtre, toujours également, quoique diversement courageux, lui refuse. Pour le recevoir et s'entretenir avec lui cependant, l'empereur fait faire antichambre à trois rois qui saluent profondément ce privilégié dont ils ignorent peut-être le nom. Ce privilégié n'a pas cédé, et l'on s'attend à de vives colères contre celui qui a résisté à tant d'avances. Il n'en est rien. Des prélats ont l'impertinence d'intercéder en faveur de ce petit vieillard qui n'a pas voulu imiter leur... prudence. « Vous vous trompez, Messieurs, leur dit l'empereur, je ne suis aucunement fâché contre M. Emery : il a parlé en homme qui connaît son affaire. » Il ajouta plus encore, car se retournant vers ces prélats, quelque peu mortifiés, il leur dit : « Vous vouliez me faire faire un pas de clerc, en m'engageant à demander au Pape une chose qu'il ne doit pas m'accorder (1). »
Etait-ce là de la part de Napoléon une feinte tactique ou une manière de cacher habilement sa retraite ? C'était plus que cela ; car, bien qu'il eût concédé à Fouché, en 1810, une nouvelle
(1) Il s'agissait d'un empiétement désiré par l'empereur pour l'institution canonique des évêques.
• transformation » du séminaire, au détriment de la Compagnie, le jour où on lui annonça, en 1811, la mort de celui qui lui avait ainsi tenu tête : t J'en suis très fâché, répondit-il, j'en suis très fâché, c'était un homme sage, c'était un ecclésiastique d'un mérite distingué. Il faut lui faire des obsèques extraordinaires et qu'il soit enterré au Panthéon (1). »
Grâce à la résistance respectueuse des siens, M. Emery ne fut pas enterré au Panthéon. Il repose dans cette maison d'Issy où il avait continué et où il laissait des traditions fidèlement conservées de sagesse lumineuse et d'esprit véritablement sacerdotal. Des hommes tels que que MM. Faillon, Hamon, Icard, Captier, devaient en préserver le dépôt. Des savants comme M. LeHir(pourne parlerquede ceux qui nesont plus) devaient l'enrichir encore en ajoutant à la théologie traditionnelle des recherches éclairées par la culture de sciences plus récemment développées. Mais l'ombre des trois illustres prédécesseurs, MM. Olier, Tronson, Emery, plane toujours sur les deux maisons d'Issy et de la rue du Regard : la paroisse la plus religieuse de Paris, avec le séminaire qui, quoiqu'un peu
(1; Gosselin, Histoire de M. Emery, II, 311, 339.
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moins voisin, la fréquente et la sert en< reste toujours aussi étroite et aussi féconde. Les séminaires d'Amérique se sont accru-. A celui de Montréal qui, lui, date du milieu du xvue siècle, et que complète la Mission du Lac des Deux-Montagnes, se sont ajoutés ceux de Washington, Baltimore, San-Francisco. Aucune influence n'a plus travaillé que la leur aux surprenants progrès de l'Église dans la liberté si loyale dont jouit maintenant la république privilégiée des États-Unis (1).
Tous ces souvenirs et tous ces succès pouvaient-ils préserver la Compagnie ? Humainement, tout était à craindre, puisque pour préluder à la séparation de l'Église et de l'État, c'est-à-dire à un régime où l'État, semble-t-il, ne doit plus s'intéresser en rien aux choses de l'Église, une administration pleine de logique
(1) Au Canada, la moitié environ des maîtres (au nombre de 90) est constituée par des Sulpiciens français. Dans les Etats-Unis, ces derniers ne forment guère que le tiers. Le supérieur de Montréal et celui de Baltimore font partie du conseil des Douze, dont les séances se tiennent toujours à Paris même. En dehors de l'action du Supérieur général, résidant toujours à Paris, le Saint-Sulpice français et le Saint-Sulpice américain se visitent fréquemment, avec régularité. Les biens sont entièrement séparés ; mais l'union spirituelle est absolue.
a prétendu imposer aux évêques le choix qu'ils ont à faire pour la formation du jeune clergé. Mais si Saint-Sulpice ne peut plus directement fournir de maîtres aux grands séminaires, comme c'était là son seul objet et sa seule mission, alors, sa raison d'être, en France du moins, a-t-on pu se dire, est abolie et l'on anéantit de parti pris une des gloires de l'Église de France. Or,r Église de France, est-ce que ce n'est pas la France, tout aussi bien que l'Université de France et que l'armée de la France ?
Assurément, les Sulpiciens n'avaient point à gouverner tous les grands séminaires de France. Beaucoup de ces établissements étaient confiés aux Lazaristes d'abord, puis aux Eudistes, aux Pères de Picpus, aux Jésuites... Envers eux tous la Compagnie dont nous parlons a toujours pratiqué ces conseils que M. Tronson donnait en 1695 à l'un des siens, lors de certains démêlés survenus dans l'évangélisation du Canada : « Il faut faire ce que vous pourrez pour empêcher que la concurrence des missions ne cause de la jalousie. Travaillez au moins de votre part à n'en point donner de sujet, vous mêlant surtout de la vôtre sans trouver à redire à ce que font les autres et sans jamais blâmer leur conduite, leurs règles, leurs manières, ni les choses qu'ils
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font. Chacun a ses vues, tous croient bien I ce n'est pas à nous de les juger. »
Sans juger personne, il est permis à un profane de rappeler ce qui distingue, dans la conduite des grands séminaires, la méthode des Sulpiciens. Les maîtres — les directeurs — n'y vivent pas dans une communauté séparée de leurs élèves : ils sont constamment avec ces derniers, de telle sorte que maîtres et élèves, déjà si rapprochés par la vocation, par l'esprit, par le costume même, ne forment vraiment qu'une seule famille.
Pour sauver les méthodes, suffira-t-il que la Compagnie soit chargée de préparer au moins pour les grands séminaires des professeurs imbus de son esprit? C'est présentement l'espérance et la consolation de leurs amis.
Je me trompe : ils en ont une autre encore. C'est de voir au plus tôt se perpétuer plus que jamais la tradition des vocations exceptionnelles : docteurs en droit, docteurs en médecine, officiers de terre ou de mer, fonctionnaires occupant déjà un grade élevé dans quelque administration publique et venant consommerdans le séminaire de Saint-Sulpice le sacrifice fécond de leur situation séculière. Bien des catholiques étrangers, des Anglais surtout, viennent frapper à la
porte. Arrivent enfin des divers coins de la France des recrues qui, revenant ensuite dans leurs diocèses d'origine, peuvent, même devant la légalité d'aujourd'hui, rapporter avec eux l'esprit sulpicien. Ces divers éléments seraient beaucoup plus nombreux encore, si, la place s'étant trouvée réduite à Paris par la nécessité de mettre à Issy quatre années au lieu de deux, il n'avait pas fallu se résigner à de nombreux refus. Mais revenons à la question souvent agitée.
En dehors des pouvoirs politiques, vraiment incompétents dans la question, y a-t-il des ecclésiastiques qui croient préférable de confier les séminaristes à des prêtres diocésains?Il leparaît, et ici sont données des raisons qui méritent d'être discutées.
En premier lieu, disent-ils, les jeunes séminaristes seront mieux préparés aux difficultés journalières du ministère par ceux qui en ont eu la pratique ; en second lieu, la perspective de pouvoir rentrer comme maître dans l'établissement où l'on a été élevé maintiendra mieux le goût de 1 étude dans l'élite du clergé diocésain ; car il sera offert des postes d'avancement à ceux qui auront continué à travailler la théologie, le droit canon ou telle ou telle autre partie des sciences ecclésiatiques.
Nous ne voulons pas, à notre tour, usurper sur des autorités que nous respectons profondément à plus d'un titre; mais il est certaines considérations que nous avons peut-être leHr< »it de faire valoir. Pour acquérir la pratique d'un ministère quelconque et se rompre aux difficultés toujours renouvelées qu'on y rencontre, on a toute la vie, et il en faut en tout cas user une bonne part. Pour acquérir les connaissances fondamentales et se former aux vertus intimes, source première de la vocation, il n'y a qu'un temps. Ce ne sont donc pas des hommes de pratique qu'il s'agit d'entendre à vingt ans : ce sont des hommes de science et de recueillement, de même qu'à Saint-Cyr il ne s'agit pas d'avoir pour guide un sabreur, si vaillant soit-il, mais qu'il vaut mieux — pour le moment — des historiens, des géographes, bref des savants proprement dits, dût-on les qualifier de stratégistes de cabinet; car chaque chose a son temps, et il faut une division du travail : que les différents âges anticipent les uns sur les autres, c'est l'esprit troublé pour la vie. Pour l'exercice du ministère, le jeune prêtre aura successivement la direction de son curé, celle de son doyen, les conférences mensuelles avec ses confrères, enfin l'expérience personnelle de son milieu, fort différent peut-être
des autres. Rien d'autre part ne remplacera pour lui les règles générales, les connaissances d'ensemble, le commerce familier des principes que sa jeunesse a dû d'abord embrasser sans arrièrepensée et sans partage. Il est plus facile de passer de la spéculation à la pratique imposée et inévitable, que de revenir de la pratique morcelée de tous les jours aux méthodes spéculatives et à la sérénité de la science pure. Ce sont là des vérités qu'on veut oublier actuellement dans la réorganisation ou plutôt dans la désorganisation des grandes écoles ; mais elles se vengeront à nos dépens.
Admettons pourtant qu'il y ait là matière à des distinctions inspirées par la diversité des diocèses ; voir la bureaucratie politique se charger de trancher ces questions, voilà qui est dur à digérer. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que pour sauver, sur notre sol, les fils de M. Emery, ce n'ait été assez ni de l'union qu'ils se sont efforcés d'établir, à Paris surtout, entre le séminaire et la paroisse, ni de cette correction irréprochable dont ils ont donné l'exemple sous tous les régimes. Ils ont prospéré sous l'ancienne monarchie, sans la flatter ; ils ont obtenu d'elle un ^enre de respect, le plus précieux de tous : elle n'osa leur demander aucune de ces complai-
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sances qui touchent de si près à un commencement de corruption. Plus tard, aucune Compagnie n'a été plus soucieuse de pousser jusqu'à la dernière limite l'obéissance aux lois positives et aux pouvoirs établis, bien qu'aucune d'elles n'ait payé un plus lourd tribut à la folie homicide de la Terreur, car dix-sept de ses membres ont péri sur l'échafaud. Elle s'est fait estimer de Napoléon sans se courber sous les prétentions de son omnipotence. Puis elle s'est librement développée dans la République des Etats-Unis et dans la quasi-république du Canada. Pour la dissoudre, il a fallu 1793 et il a fallu le passage des jacobins dégénérés de 1905. De pareils hommes peuvent bien dire ce que le Christ, leur premier, leur éternel maître, disait des Juifs : « Ils m'ont haï gratuitement. »
1197-13. — Imprimerie des Orphelins-Apprentis, F. Blétit, 40, rue La Fontaine, Paris.
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