‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Purification du sanctuaire. — Les honneurs du saint sacrement de l'autel. — La « réforme » dans les couvents. — La Compagnie et le clergé séculier. — Mission intérieure. — Encore

Vincent de Paul.

Il était difficile à des hommes décidés à sanctifier le monde de ne pas rêver la purification du sanctuaire luimême.Mais convenait-il à une association, qui comptait parmi ses membres autant de laïques que de prêtres, d'entreprendre une œuvre qui semblait réservée au sacerdoce? La question ne paraît pas avoir arrêté beaucoup la Compagnie. Résolument, elle se mit, dès ses débuts, à s'ingérer dans tout, pourvu que la gloire de Dieu y fût intéressée. Rien ne lui échappait de ce qui se passait dans les églises comme des événements de la rue, de ce qui était affaire de règlements ecclésiastiques comme de ce qui relevait des ordonnances civiles. Quand un évêque était dans ses principes, elle se donnait à lui pour une collaboratrice humble et dévouée. Quand un autre était peu digne derecevoir la confideñce de ses grands desseins, elle s’arrangeait pour le conduire par des moyens cachés, et le bien qui se faisait ainsi justifiait une pieuse usurpation.

Les documents sont unanimes sur l’état lamentable de tous les diocèses catholiques au commencement du xvue sièclei. Si l’on y réfléchissait, la transformation

4 Voir par exemple, la Vie d'Alain de Solminihac, par Chastenet, p. 263-268, la Vie de M. Olier, par l'abbé Faïllon, t, IT,

morale de ces mêmes diocèses en moins d’un demi-siècle surprendrait comme un miracle invraisemblable. Sans doute elle s'explique, en partie, par la concurrence bienfaisante du protestantisme. Mais, avec l’action de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui s’exerce à la fois sur tous les points du royaume, la rapidité du phénomène devient intelligible. Il ne faut pas attribuer à une seule société tous les résultats obtenus. Ce serait une injustice pour d’autres hommes et pour d’autres œuvres dont le travail n’a pas été médiocre. C’est elle pourtant qui, dans une obscurité voulue, a préparé un moment presque unique dans l’histoire du catholicisme français.

L'action de la Compagnie ressemble parfois beaucoup plus aux bons offices d’une servante fidèle qu’à des empiétements indiscrets d’une autorité occulte. Elle consiste alors, par exemple, à maintenir dans leur intégrité les privilèges des lieux saints. En 1634, le jour de l’Ascension, ie prévôtde la ville d'Angers poursuit un prisonnier jusqu'au pied du grand autel et l’y arrête. Le chancelier et le procureur général sont avertis de cet acte téméraire et priés d'agir contre le coupablef. D’autres fois la Compagnie est très préoccupée de réparer par des humiliations collectives tous les attentats commis contre le saint sacrement. Si des criminels se sont introduits dans une église, si le tabernacle a été violé et les hosties profanées, les confrères ne se contentent pas de subvenir aux pertes matérielles; ils assistent en corps à des messes, ils communient, ils associent à leur manifestation toutes les succursales des provinces. Avec un même zèle infatigable, la Compagnie secourt toutes les églises pauvres ou dévastées, répare les clochers qui menacent ruine, remplace

pages 1-8, l'Histoire de Bordeaux, par C. Jullian, p. 432-435, etc. eic*

Annales, p. 25 b (B.-F. 53).

les vitraux brisés, distribue de beaux ciboires, munit d’ornements pour le saint sacrifice les desservants qui manquentde toutt. Enfin elle aide toutes les maisons religieuses que la misère poursuit et pourrait tuer. Dans la seule année 1652, elle sauve cinq couvents de Carmélites en Lorraine, elle maintient à Paris celui de l’Ave Maria, elle empêche les filles de la Madeleine, réduites à l’extrème nécessité, de se disperser comme elles l'avaient résolu, elle fournit un abri aux Bernardines, et à combien d’autres??.. Elle est cependant autre chose qu’une société d'assistance pour chapelles profanées ou misérables, pour prètres indigents et pour religieux ou religieuses dans la détresse.

Quand elle commença son œuvre, les églises, à Paris comme ailleurs, présentaient un spectacle étrange. Le scandale commençait à la porte même. A celle de Saint- Sulpice, « on vendait impunément, dit le P. Giry, des caractères de magie et d’autres inventions superstitieuses et diaboliques ». En 1642, on y étalait encore des livres de sortilèges; et un témoin affirme mème, avec plus de précision, que ce trafic avait lieu à une des portes voisines de la chapelle de la sainte Vierge. En théorie, ce commerce était proscrit par les lois; en fait, il était libre, et beaucoup de curés, par faiblesse ou dépravation, le toléraient sous leurs yeuxÿ. La Compagnie fit prévenir la communauté des libraires qu'elle eüt à enlever sans retard tous

4 Annales, p. 16 b, 37, 58, 59 (B.-F. 36, 73, 107, 109). En 14648, un sacrilège fut commis à Saint-Sulpice. Une brochure, dont un exemplaire est aux Archives nationales (AD, JT, 2, 219), raconte le crime et les cérémonies expiatoires : le violement du sancluaire ou le sacrilège commis sur le Saint-Sacrement de l'autel à Saint-Sulpice avec la réparation d'honneur qui lui a élé faite : et tout ce qui s’est passé en la procession générale, faite le 6 août 1648. (A Paris, chez Guillaume Sassier, M.DC.XXXX VIII). Cette brochure se termine par ces mots soulignés: Loué soit le Très Sainl-Sacrement de l'autel! N'est-ce pas une signature ?

? Annales, p. 10, 70 b, 71 b, 12 (B.-F. 127, 129, 130).

3 Voir les sources citées par Faillon, Vie de M. Olier, t. Il. p. 5et6. « Si quelquefois, pour sauver les apparences, dit cet historien, les magistrats se voyaient comme obligés de commencer quelque procédure, ils renonçaient à la poursuivre, par la crainte d’en-

les livres infâmes qu'on affichait aux portes et contre les murailles des églises; et cet ordre fut exécuté1.

A l’intérieur même des édifices sacrés, les scandales étaient quotidiens. « Les églises les plus affligées de ces désordres, dit d’Argenson, étaient celles des Minimes de la place Royale, des Capucins du Marais, du Petit Saint- Antoine, de la Merci et des Billettes. C'était presque en tous ces lieux-là une galanterie ouverte et un caquet perpétuel pendant les messes qui se disaient depuis dix heures jusqu’après midi ». On chargea deux particuliers d’avertir les supérieurs de ces monastères et de les inviter à remédier à ce mal. Les sollicitations, assure-t-on, produisirent de bons effets. Les prédicateurs de ces quartiers-là prèchèrent ouvertement contre ce libertinage ; les Minimes et les Capucins mirent quelque ordre dans leurs églises, ce dont la Compagnie, par quelques-uns de leurs amis, « leur fit faire des remerciements et des conjouissances ? (1634) ».

A Notre-Dame, les désordres allaient aussi loin que possible. La cathédrale était, couramment, un lieu de rendez-vous, ie marché couvert de la prostitution plus ou moins élégante. La Compagnie résolut de supprimer ces « crimes ». Elle nomma cinq ecclésiastiques qui en conférèrent ensemble, et son supérieur fut chargé d’ex-

courir le ressentiment de leurs parents, de leurs amis ou des personnes qui s'y seraient trouvées compromises. Ainsi, peu après que M. Olier eut pris possession de la cure de Saint-Sulpice, le baïlli du faubourg, étant un jour à la recherche de trois gentilshommes, accusés de magie, et ayant pris, par erreur, une maison pour une autre, il y trouva un autel dédié au démon, avec ces mots : grdces à loi, Lucifer ! grâces à toi, Béelzébut ! grâces à toi, Azaréel ! Il y avait, sur l'autel, des chandelles noires ; et, sur les gradins, quelques ornements analogues à ce culte infernal, avec un livre rempli de prières et d'invocations diaboliques. Le bailli se saisit du livre, mais n’osa donner suite à cette affaire à cause du grand nombre de personnes qui S'y seraient trouvées inculpées. » Cf. Journaux de Deslions, p. 606.

‘ Annales, p. 25 b (B.-F. 53).

* Annales, p. 24 (B.-F., 51). — Pourtant le 4e mai 1656, le

comité central des sociétés paroissiales de charité s’occupera encore de cette question. V. plus haut, p. 106.

poser au Doyen du chapitre, les mesures qui paraissaient indispensables. L’archevèque de Paris fit un mandement général sur ce sujet, Plus tard, la Compagnie de Rare obtint du Parlement de Guyenne, contre ces abominations, un arrêt rigoureux !. On en réclama un pareil du Parlement de Paris; mais on obtint mieux : une ordonnance royale, qui fut datée du 13 mai 1650 et qui s’appliquait à la France entière. Le roi y requérait tous les juges de toutes les juridictions de poursuivre tous ceux qui profanaient les édifices consacrés, notamment ceux qui s’y assemblaient « pour caqueter, rire et folàtrer aux pieds des autels jusqu’à donner distraction aux prêtres qui offrent Le saint sacrifice? ».

Ces distractions malséantes, offertes aux prêtres, préoccupèrent toujours la Compagnie. Elle jugea qu’il y avait lieu de les empêcher et provoqua des délibérations du chapitre de Notre-Dame pour interdire aux femmes de s'approcher trop des autels. Par là, elle intervenait dans l'administration intérieure des églises. L’horreur du mal la porta vite à faire plus. « La mode vint, en ce tempslà, parmi les femmes, dit d’Argenson, de porter la gorge découverte jusqu’à l'excès. C’est ce qui contribua beaucoup aux désordres et aux scandales qui arrivaient dans les églises. Ainsi toute la Compagnie excita les particuliers d’avertir les confesseurs de leur connaissance de travailler à corriger cet abus et par leurs remontrances et par le refus d’absolution à celles qui ne voudraient pas être dociles, surtout si elles étaient si imprudentes que de s'approcher en cet état de la sainte Table. EL afin que les confesseurs fussent plus exacts sur ce sujet, M. le grand-vicaire fut prié de leur faire un mandement ; ce qui fut exécuté, et l’on apporta quelque modération à

1 Cet arrêt fut rendu le 29 juillet 14645, sur les conclusions du substitut du Sault dont on retrouvera le nom plus loin. Il condamnait les délinquants à #000 livres d'amende « sans espérance de rabat » et les témoins qui négligeraient de Es à 500 livres d'amende. (Filleau, Décisions calholiques, p. 173.)

2 Delamarre, Trailé de la Police, t. I, p. 324.

cette licence effrénée qui manquait de respect à Dieu et aux hommes ! ». En s’efforçant de diriger les confesseurs et de leur rappeler leurs obligations, la Compagnie s’ingérait dans l’œuvre spirituelle elle-même. Ce n’était d’ailleurs qu’un début.

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La Compagnie n'entendait pas préparer des règlements pour les seuls fidèles. Elle estimait que les prêtres n’en avaient guère moins besoin. Elle leur en fit imposer qui renouvelèrent bientôt jusqu’à des cérémonies essentielles.

Conformément à l'esprit et à la lettre de ses statuts, elle poursuivait surtout l'honneur dû au saint sacrement de l'autel. Il était médiocre dans la plupart des sanctuaires. Grands seigneurs et riches bourgeois, par exemple, avaient coutume de faire garder leurs chaises avant le sermon; et les laquais, chargés de cet office, se permettaient toutes sortes de licences. Mais plus coupables qu'eux étaient les prêtres qui laissaient « la divine Majesté » exposée à ces outrages. La Compagnie agit auprès des curés des grandes paroisses et des supérieurs de monastères. Elle leur fit accepter une réforme dont ils auraient pu avoir l’idée les premiers. Désormais le saint sacrement fut voilé durant ces moments de désordre et durant le sermon lui-même ?.

Les confrères s’engageaient à accompagner pieusement le saint sacrement quand ils le rencontraient dans la rue. Cette habitude leur donna l’occasion de constater avec quelle indécence trop de prêtres le portaient. On trouva qu'il était absolument nécessaire de les obliger à user toujours d’un dais et à lui procurer une suite plus convenable. Au mois de janvier 1639, « M. le Supérieur et M. Amelotte, ecclésiastique, furent députés vers MM. les

curés de la ville pour les prier de mettre quelque ordre à ces indécences et de leur-en faciliter les moyens ». L'affaire était de si grosse importance que tous les confrères furent conviés d'y penser et de mettre par écrit les vues qu'ils pourraient avoir. Les choses n'étaient pas aussi simples qu’il semble, car on dut en discuter pendant des années. Enfin, le 14 juillet 1642, les confrères furent en possession d’un texte satisfaisant. Ils le devaient à la Compagnie de Poitiers et il était signé par l’évêque même de cette ville, Henri de la Roche-Pozait.

Une lampe brülera perpétuellement devant le saint sacrement. Un poële ou dais sera toujours prêt à l’abriter quand il sortira. On ne le portera chez des malades qu'après avoir fait sonner douze coups de cloche pour avertir les paroissiens de l’accompagner dans la rue: « Et lorsque les fidèles entendront sonner les douze coups, ou qu’ils le rencontreront par les rues, ou le verront passer devant leurs maisons ou boutiques, après s'être prosternés à genoux, et rendu l'acte d’adoration, qu'ils aient à l'accompagner ès maisons desdits malades, pour lesquels ils offriront leurs prières, et de là le reconduiront auxdites églises. Pour à quoi les exciter davantage et obliger un chacun tant desdites paroisses qu’autres qui rencontreront le Très Saint-Sacrement de l’autel de l'accompagner, nous avons de notre puissance et autorité épiscopale accordé et accordons à chaque fois qu'ils l'accompagneront quarante jours d’indulgence? ».

Cette ordonnance servit de modèle dans la plupartdes diocèses, et les évêques, les uns après les autres, en reproduisirent l'essentiel. Ils réalisaient ainsi des vœux qui auraient été tout naturels dans des synodes ou autres assemblées ecclésiastiques, mais qui leur venaient tout simplement d’un comité de dévots, installé à leur côté et à leur insu.

1 Annales, p. 36 (B.-F., 71, 72). L'ordonnance de l'évêque était de janvier. V. le Journal de Denesde, bourgeois de Poiliers, p.104- 405 (Archives historiques du Poilou, t. XV).

* Filleau, Décisions calholiques, p. 120.

L'honneur à rendre dans les rues au saint sacrement devait amener ce comité à régler un peu mieux, pardessus la tête des personnages responsables ou en leur dictant les mesures nécessaires, l’ordre souvent défectueux des processions. Les curés ordonnaient bien que, pour ces cérémonies, les murs des maisons fussent ornés et « tendus ». Mais pourvu que l’on fit étalage de luxe, ils tenaient cet empressement pour marque de piété et étaient, pour le reste, peu regardants ; et il arrivait que les tapisseries et les tableaux entre lesquels cheminait le saint cortège présentaient un spectacle peu édifiant. Ils choquaient assez souvent la plus vulgaire décence ; et, sous prétexte d’honorer « le bon Dieu » qui allait passer, ils excitaient dans la foule pensées profanes et rires grivois. Les curés auraient pu s’en émouvoir. Quand ils le firent, c'est que la Compagnie, sans se découvrir, avait protesté contre ces scandales. En 1658, elle avait provoqué des démarches pressantes. Mais, en 1660, le désordre fut tel qu’elle dut rendre ses plaintes assez vives pour être entendue de qui pouvait procurer le remède. Les prûnes retentirent cette fois d’avertissements sérieux. « Ces soins, dit d’Argenson, ont eu de bons effets, et on prend bien garde aujourd'hui à ne pas souffrir ce qu'on tolérait autrefois pour les tentures! ».

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Dans tous ces cas, la Compagnie s'était contentée de suggérer aux supérieurs spirituels une observation plus attentive de leurs devoirs. Elle poussait parfois l’ingérence un peu plus loin.

Elle n’était pas seule à constater combien il importerait « d’inspirer aux maisons de religieuses de reprendre un peu la première ferveur de leurs fondatrices ». On savait que celles-ci « regardaient bien plus la piété et la solide vocation des filles qu’elles recevaient dans leurs

‘ Annales, p. 100 b, 117 d (B.-F. 177, 202).

monastères que les grandes dots qu’elles pouvaient y apporter, et le contraire n’était que trop visible dans la plupart des couvents ». Le comité d’action catholique chercha le moyen de réformer ces abus en rappelant le soixante-quatrième canon du concile de Latran : « Ce canon défend de demander aux postulantes bien appelées à la religion aucunes rentes ni deniers, quand le nombre des filles porté par la fondation n’est pas rempli, et, s’il l’est, de n’exiger d’elles que la pension nécessaire pour leur vie et pour leurs vêtements, qui doit s'éteindre à mesure que les nouvelles reçues entreront dans l’ancien nombre. » La Compagnie se rendait bien comple que cette réforme, allant contre tant d'intérêts, serait malaisée et qu'il fallait y faire concourir les puissances temporelles et spirituelles. C’est pourquoi elle supplia la cour d’obliger les abbesses, qu’on nommerait, « à promettre qu'en cas de places vacantes dans leurs maisons, elles recevraient sans dot les filles d'excellente vocation ». Cette démarche fut décidée le 17 février 1634; elle fut renouvelée, le 12 juin 1643, auprès de la reine régente par l’intermédiaires des évéques de Lisieux et de Beauvais !,

En 1654, la Compagnie fut avertie « qu'il y avait un grand nombre d’apostats à Orange qui désiraient ardemment se convertir ». Ils s'étaient enfuis de leurs couvents pour embrasser l’hérésie. Et maintenant le retour leur était presque impossible; car «les ordres d’où ils étaient sortis ne voulaient point les recevoir que sous de très dures conditions qui faisaient peur à ces misérables déserteurs ». Les mêmes hommes, qui, dans d’autres cas, rappelaient si vivement aux abbés et abbesses la rigueur de leur règle, s'entremirent pour recommander la douceur, et ils facilitèrent la rentrée des brebis fugitives dans leur bercail. Ils avaient confié à un confrère du midi une somme considérable qui devait seconder ce travail en déterminant, sans doute, chez quelques-unes

‘ Annales, p. 47 (B.-F. 89). Cf. p. 95 (B.-F. 168).

de ces créatures à gagner, la crise nécessaire de conscience. En obtenant pour elles des humiliations atténuées, l’on continuait cette œuvre de douce persuasion t-

Le clergé séculier n’échappait pas plus que les maisons religieuses à la direction occulte des confrères. Faisant la visite de son diocèse, François de la Fayette, évêque de Limoges, avait « trouvé en plusieurs lieux des églises ruinées, et d’autres destituées d’ornements convenables pour faire le service divin, les habitants d’icelles ignorants et sans instruction avec beaucoup de désordres et d'abus, tant parmi les ecclésiastiques que personnes laïques »; et tous ces désordres et abus provenaient de ce que beaucoup de curés ou vicaires perpétuels ne résidaient pas en leurs bénéfices. A la requête du prélat, un arrêt du conseil, le 18 mars 1644, commanda à tous les prêtres cette résidence qui leur répugnait si fort. La Compagnie de Rouen trouva qu'il y avait lieu de généraliser ces mesures; elle se mit en campagne et obtint, le 14 décembre 1646, un arrêt du Parlement qui-intimait le même ordre à tous les chanoines titulaires de cures?. Le tolle fut grand parmi tous ceux que cet arrêt inquiétait dans de chères habitudes; encore qu’il eût été rendu toutes chambres assemblées, ils en réclamèrent vivement à Paris la cassation. Mais, dans la capitale, le comité central veillait. Averti par les amis de Rouen, il fit solliciter la reine régente. Puis, une fois la cause gagnée, il mobilisa toutes les succursales des provinces; et le bien obtenu pour la Normandie s’étendit peu à peu à toute la France à.

Ainsi s’organisait une police ecclésiastique que les autorités régulières négligeaient souvent d’exercer. C'était

Annales, p.81, 81 b (B.-F. 145-146).

? Archives nationales, AD. XVII, 1.

* Annales, p. 5% (B.-F. 100). François de la Fayette n'était pas étranger à la Compagnie puisquen 1647 la succursale de Limoges se fonda avec son « consentement et approbation ». V. plus loin, p. 340, les incidents auxquels il fut mêlé avec les évèques de Lisieux et de Beauvais, Aug. Potier et Ph. Cospéan.

une « officialité » bénévole qui fonctionnait dans l’ombre. «Sur l'avis qui fut donné à la Compagnie, le 46° de juillet de l’année présente 1637, qu’en diverses églises de Paris, particulièrement à Notre-Dame, un grand nombre de mauvais prêtres célébraient la messe, et avec beaucoup d’indécence, elle députa M. l’évèque de Bayonne et plusieurs autres confrères ecclésiastiques, pour conférer ensemble des remèdes que l’on pourrait apporter à ce désordre. Et par l'avis de M. Vincent et les soins de M. de Perrochel, depuis évèque de Boulogne, et de M. Renard, on fit faire un examen fort exact de tous les prêtres qui étaient dans la ville, et l’on exclut du ministère actuel, autant qu’on le put, ceux qui se trouvèrent scandaleux. » L'autorité diocésaine pouvait sommeiller; il y avait des gens de zèle pour la suppléer.

Les occasions d'intervenir ne manquaient pas à ces zélés. « Il y avait en ce temps-là, dit d’Argenson, un grand nombre de prêtres vagabonds et mendiants qui faisaient honte au caractère. Et l’on eut avis même que plusieurs ne l’avaient pas, bien qu'ils portassent l’'habit de prêtre; que quelques-uns s’habillaient en ermites, afin de demander l’aumône plus librement et plus utilement sous ces habits empruntés. » Il se trouvait à l'archevêèché des personnes bien qualifiées pour sévir contre cette industrie. Elles le firent, mais quand le comité secret se fut remué. « M. Féret, curé de Saint- Nicolas-du-Chardonnet, fut prié d'en avertir le conseil de M. l’archevèque. On décerna contre eux un décret à l’officialité, et l’on pria M. Vincent de trouver bon qu'on les enfermât à Saint-Lazare. IL y fit d’abord quelques difficultés, mais enfin il y consentit. L'on fit fonds pour leur subsistance par les soins de la Compagnie qui y contribua de sa part avec plusieurs personnes charitables de Paris. Ces prêtres renfermés demeurèrent plus d’un an à Saint-Lazare aux dépens de la charité. Mais le fonds de leur subsistance ayant manqué, on les laissa sortir sur l’assurance qu'ils donnèrent d'une meilleure conduite. Cependant ils retournèrent à leurs mauvaises ha-

bitudes et furent derechef renfermés et nourris sur un nouveau fonds qui fut fait par la Compagnie. Mais enfin on leur donna la liberté et ils ne parurent plus t. »

Cette ambition d'une pureté toujours plus grande pour l'Église n'allait pas sans une autre, celle de conquêtes toujours plus étendues. Et les infidèles n'étaient pas tous dans les pays très lointains. Ils pullulaient — sans compter les hérétiques — dans une nation dont le roi s'intitulait très chrétien et qui se disait elle-même la fille aînée de l'Église. Société de charité, société de police, la Compagnie du Saint-Sacrement devait être aussi une société de mission.

Elle le fut sans doute de très bonne heure, — plus tôt que ne le raconte d’Argenson. En 1636, une petite troupe d'ouvriers apostoliques partait pour l'Auvergne. Or, elle était envoyée par un des fondateurs de la Compagnie, le P. de Condren; un de ses chefs était l’abbé Olier, que le supérieur général de l’Oratoire venait d’introduire parmi les confrères, et ses plus importantes recrues avaient été fournies par Vincent de Paul qui, lui aussi, entrait peutêtre à ce moment dans la dévote et secrète association. Croit-on que celle-ci ait été vraiment étrangère à cette pieuse campagne?

Vers la même époque, elle travaillait à organiser avec suite les efforts que les historiens devaient rapporter plus tard au seul Vincent de Paul : « Le 4° de janvier 1635, on donna avis à la Compagnie que, dans plusieurs villages des environs de la ville, le peuple y était fort ignorant de ce qu'il faut savoir pour se sauver. Sur ce sujet, elle chargea quelques particuliers de faire avertir de ce désordre M. l’archevèque, afin qu’il défendit aux curés de marier qui que ce soit qui ne fût bien instruit de ce que les chrétiens doivent savoir ; M. le curé de Saint-Nicolas-

‘ Annales, p. 38 (B.-F. 74).

du-Chardonnet promit d’en parler au conseil de l’archevêché; mais comme tous ses soins n’eurent pas grand effet en ce temps-là, M. Vincent fut prié dans la suite de remédier à ce grand mal, et sa charité y a pourvu par différentes missions t ».

« Dans la suite », en effet, surtout à partir de 1639, on retrouve un singulier parallélisme entre les décisions prises par le mystérieux comité et les initiatives prêtées à Vincent par tous ses biographes. « Le zèle des missions, dit d’Argenson, s’échauffa lors puissamment dans la Compagnie ». La désolation de la guerre avait chassé de Lorraine, de Picardie, de Champagne, des multitudes qui s'étaient portées dans les environs de Paris. « La Compagnie fut touchée de la misère de tant de pauvres et, pour y remédier, elle crut qu’il fallait commencer à leur donner la véritable consolation, qui est la spirituelle. Ainsi elle procura une mission tout exprès pour ces pauvres réfugiés, dont ils furent avertis. Elle se fit à la Chapelle, petit village près le faubourg Saint-Denis. Et à la sortie des instructions, qui ne se faisaient que pour ces mêmes pauvres, on leur donnait une aumône assez forte suivant le registre qu'on avait dressé de leurs noms et de leurs besoins, et la marque qu’ils avaient reçue pour les distinguer. Cette double charité dura plus d’un mois et produisit de grands fruits dansles âmes de ces pauvres exilés. » « Les pauvres de la Ville-Neuve près Paris, nous est-il dit un peu plus loin, eurent le même bonheur. » Il n'y a qu’à lire les lettres de Vincent de Paul à Mie Legras pour savoir quels furent les ouvriers de cet office de consolation. « L'hôpital des Petites-Maisons, continue l'annaliste, reçut un pareil secours par les soins de la Gompagnie ?,..» C'est ce qu'Abelly raconte ainsi, à propos des

‘ Annales, p. 27 b (B.-F. 58).

? Annales, p. 43b, 44 (B.-F., 82, 83). Les filles de la Charité étaient installées à la Chapelle ; voir les Lettres de Vincent de Paul, notamment, t. I, p. 245, 246, 270, 273. Les prètres de la Mission se sont occupés plusieurs ‘fois ide Villeneuve-Saint- Georges, en 1649 (Annales, p. 58 b, B.-F. 108) et en 1652 (Lettres de Vincent, t. II, p. 397).

prêtres groupés par le saint : « Ils ont fait aussi une mission à l'hôpital des Petites-Maisons ; dans lequel, outre les pauvres aliénés d’esprit auxquels la mission ne pouvait profiter, il se trouve quantité de pauvres familles, avec lesquelles plusieurs habitants du faubourg prirent part aux instructions qui s’y firent ‘. » Et d’Argenson ajoute : « La plupart des frais de ces missions furent faits aux dépens du coffret et des aumônes des particuliers de la Compagnie ou de celles de leurs amis. »

A la même époque, Vincent était très occupé de pourvoir aux besoins spirituels des maisons religieuses et des paroisses dépendant de l’île de Malte. Brulart de Sillery, commandeur de l’ordre, s'était placé sous sa direction ; puis, en 1637, il lui avait obtenu du grand-maitre une « commission de visite » avec pouvoir de retrancher les abus ; et dans tous ces lieux le saint faisait faire des missions par Pavillon, Abelly, Perrochel, Fouquet et Vialart?. Trois au moins, et même quatre, de ces prêtres appartenaient à la Compagnie. Comment ne pas soupçonner l'intervention de celle-ci, quand on constate qu'elle chsrchait les moyens de procurer ce secours spirituel à l’île même de Malte? « On trouva que le meilleur, c'était de faire inspirer au pape d’en parler au commandeur de Vion, qui apparemment était lors ambassadeur à Rome de la part de sa religion. Quoi qu’il en soit, cette bonne pensée fut suivie de son effet et produisit beaucoup de bien aux âmes des chrétiens et des habitants de Malte. » Et quelques années plus tard, la Compagnie délibérait sur les mêmes faits qui avaient déterminé la mission de Vincent de Paul : « Le 8 d’ociobre 1654... on parla des abus qui se commettaient et des désordres qui se rencontraient dans les paroisses et les églises qui dépendaient de l’ordre de Malte et on proposa divers moyens pour y remédier #. »

! Vie de saint Vincent de Paul, % partie, p. 257.

* Maynard, Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, t. W. p. 163, 167. Cf. Leltres de Vincent, t. [, p. 241, 253.

* Annales, p. 43 b, 82 (B.-F. 83, 147).

Sans doute, dans toutes ces circonstances, l’apôtre de de la charité n’a pas été seulement l’exécuteur d'ordres donnés par un comité. Il faisait partie du cénacle où l’on s’inquiétait, avec une ferveur si soutenue, des détresses humaines. Il y apportait le cri de son âme affligée ; et il dut être, en bien des cas, le premier à solliciter la mission dont on le chargea. Mais il avait derrière lui un certain nombre d'hommes qui n’attendaient pas toujours ses indications ou ses appels, qui étudiaient de très près le bien à faire ou le mal à combattre, qui décidaient les mesures à prendre, les efforts à tenter, les campagnes à poursuivre ; et comme ces hommes voulaient rester dans l'ombre, comme leur conspiration pour le bien devait demeurer à jamais ignorée du public, la gloire du saint — sans que celui-ci ait songé à rien usurper — y a trouvé quelque profit. Vincent de Paul n’est plus seul au centre d’une auréole ; ou plutôt le rayonnement de cette auréole ne nous empêche plus de distinguer les amis qui n’ont pas été pour lui de simples collaborateurs, bien fidèles etdociles, mais parfois des inspirateurs et des chefs.

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