‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 24 sur 37 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

La Compagnie traquée. — Querelle gallicane. — Lamoignon, Grandin, Bossuet. — Les œuvres maintenues. — Un essai de révocation de l'’édit de Nantes. — Le carème du Louvre en 1662.

La Compagnie obéit, mais à sa manière. Les « officiers » étaient chargés de veiller sur toutes les œuvres entreprises et de préparer, pour un moment plus propice, le rétablissement de la société. Le 14 mars 1661, ils renouvelaient le bureau et élisaient M. Leschassier pour supérieur et M. du Metz pour directeur. On eut pourtant quelque scrupule à tenir pour valables ces nominations, si elles n'étaient confirmées par une assemblée des anciens et des confrères les plus assidus ; celle-ci eut lieu le 27 avril chez M. de Morangis et approuva tout ce qui avait été fait. Elle ne jugea pas à propos de convoquer la société en séance plénière, mais recommanda aux « officiers » nouveaux de conférer avec tous les anciens imbus de toutes les traditions et d’aviser avec eux aux meilleurs moyens pour « maintenir la Compagnie dans son union et dans la pureté de son esprit. »

On avait proposé que les membres de la Compagnie fussent répartis par cantons et paroisses, et que ceux de chaque section fussent convoqués de temps en temps.

1 Annales, p. 125, 125 b (B.-F. 214, 215).

Tous seraient ainsi associés à l’œuvre commune; ces réunions beaucoup plus restreintes attireraient moins Je regard; et, en mettant à leur tête des hommes bien pénétrés des principes de la société, on assurerait, malgré la dispersion, l'unité d'effort. Ce projet présentait bien des avantages. Mais il risquait de diminuer peu à peu la concentration merveilleuse du travail, d’atténuer l’action prépondérante des chefs, de compromettre même le secret. Avant de l’adopter, on résolut de voir si l'orage ne se calmerait point. Il fallut se rendre à l'évidence .et adopter une mesure qui permettait d'attendre un peu sans dissoudre la ligue. Vers le milieu de mai, on résolut de commencer l'expérience par Saint-Sulpice. A la fin du mois, on décida de la continuer à Saint-Nicolas-du- Chardonnet. Du Plessis-Montbard s'était chargé de former le premier canton, et M. du Metz le second. Le 43 juin, d'Argenson reçut mission de former celui du Louvre, qui contenait les paroisses de Saint-Germainl'Auxerrois, de Saint-Eustache et de Saint-Roch. Le 5 juillet, M. Le Prêtre, « saint ecclésiastique », et M. de Gaumont, eurent celle de continuer le même travail à Saint-Nicolas-des-Champs {.

On n’oubliait pas, en même temps, les succursales des provinces. « Comme on cherchait sans cesse les moyens d'entretenir de sûres correspondances avec elles sans faire d'éclat, on trouva que les huit secrétaires des dépèches avaient encore un trop grand nombre de Compagnies dans leur département, et l’on jugea qu'il était nécessaire de les diviser davantage. Mais comme on craignait que tant de particuliers n'inspirassent leur esprit propre aux Compagnies dont ils seraient chargés, on résolut que pas un n’enverrait les réponses, qui se feraient désormais comme de particulier à particulier, sans les avoir communiquées à l'assemblée des officiers. » Surprises par les agents d’une autorité malveillante, ces lettres n'auraient eu que l'aspect indifférent

‘ Annales, p. 126-127 (B.-F. 216-218).

de correspondances intimes entre de simples individus « touchant le service de Dieu et la charité du prochain. » Cependant la main diligente d’un supérieur en aurait effacé les vues trop personnelles.

A Paris, la nouvelle organisation eut d’abord quelque succès. On consultait les cantons dans les affaires importantes. On leur rappelait le devoir de méditer à chaque séance les statuts de la Compagnie. Ceux qui les dirigeaient apportaient à la réunion des officiers le rôle des assistants; ils rendaient compte des moindres incidents; et l’on pouvait ainsi, par des avis opportuns, maintenir l'esprit de l’œuvre. Mais peu à peu, la ferveur sembla diminuer dans ces cénacles réduits. Il est à présumer que les tâches précises d’intérêt général leur faisaient défaut. Pour ne pas empiéter trop sur les assemblées paroissiales de charité, ils ne trouvaient presque rien à faire. Il fallait revenir aussitôt que possible à la vie normale.

Mazarin était mort dans la nuit du 8 au 9 mars 1664. 0n finit par se demander si le vrai péril n'avait pas disparu avec lui. Le 16 juin 1662, on tenta une expérience. Une assemblée ordinaire fut convoquée à l’hôpital des Incurables pour s'occuper de la famine des provinces. On sut que la cour avait été informée de cette séance et que ses limiers s'étaient remis en chasse. Les officiers se réunirent, le 8 juillet, chez la duchesse d’Aiguillon, dans l'appartement de M. Drouard, et, « après avoir délibéré des moyens de conserver une Compagnie que le monde voulait si fort détruire », on décida que les réunions se feraient au moins une fois tous les quinze jours, que la date et le lieu n’en seraient connus que du supérieur et du directeur, qu'on n’y convoquerait que les «officiers » et quelques anciens agréés du supérieur, et qu'on ne les avertirait que la veille et par des billets cachetés. Les assemblées des cantons étaient suspendues jusqu'à nouvel ordre,

1! Annales, p. 128-130 b (B.-F. 220-224).

La situation devenait intolérable. Le 14 août 1662, le marquis de Laval rapporta qu’il s'était entretenu avec le procureur au roi au Châtelet sur l'interdiction des assemblées qui faisait alors grand bruit dans tout Paris. Il avait demandé à ce magistrat s’il était dangereux « d’aller à la Congrégation des Jésuites ou aux assemblées de charité des paroisses ». Le procureur ignorait que la première était comme la pépinière de la cabale et que les secondes avaient été fondées et étaient dirigées par celle-ci. Il avait donc répondu qu’on n’en voulait pas à ces sociétés, mais à la Compagnie du Saint-Sacrement, « parce qu’il y avait là des gens factieux, qu’on était résolu de la détruire; qu’on la cherchait et qu’on la trouverait à la fin ». Cette communication, au lieu d’accabler les confrères, les excita. Ils affirmèrent « tout d’une voix que les défenses que l’on faisait avaient un fondement faux, que l’on pouvait s’assembler sans scrupules, que chacun savait en sa conscience que jamais la Compagnie ne s'était mêlée d’affaires d’État, qu’elle n'avait que la seule vue de procurer la gloire de Dieu avec pureté. » Ils résolurent donc de « mettre en süreté tout ce qui restait d’un ouvrage si pieux ».

On arrêta « que tous les registres seraient changés de lieu, et qu’il n’y aurait que le supérieur qui en aurait la clef, et qui le saurait, que l’on mettrait sur le coffre où ils seraient : le coffre appartient à M. Loyseau; et qu’à tous les changements de supérieur, on changerait d'écriture ; — que ceux qui seraient conviés aux assemblées y viendraient sans aucune suite, que le nom d’ami serait changé et qu’on en résoudrait un autre à la première assemblée; qu’on tächerait de retirer tous les statuts de la Compagnie et tous les mémoires de son esprit pour les enfermer avec les registres, jusqu’à ce qu'il plût à Dieu de la rétablir dans sa première liberté; qu'il serait très important de retirer l’histoire de la Compagnie écrite par M. du Belloy, et M. Le Conte, des Incurables, fut prié de le faire. » Dans l'émotion de cette épreuve, « M. Loyseau, supérieur, excita ceux qui étaient présents à renouveler

leur ferveur, à dire des messes, à communier et à prier Dieu plus que jamais devant le Saint-Sacrement pour lui demander la grâce de faire un bon usage de cette humiliation et, quand il lui plairait, le rétablissement de la Compagnie. »

Un deuil lourd pesait sur tous les confrères. « C'était avec douleur que l’on ne se voyait plus; et quand on se rencontrait, on se demandait tout bas, en s’embrassant, des nouvelles de la Compagnie. On faisait de grands souhaits pour son rétablissement. » Dans les derniers jours de 1662, on crut que l’on pouvait augmenter un peu le nombre des confrères qui se réunissaient. En avril 1663, on eut, un instant, l’idée de « rétablir les cantons ». Mais on eut peur de n’avoir aucune œuvre pour les occuper et d'attirer en même temps l'attention. On résolut seulement de s’assembler toutesles semaines, mais à des jours différents, et sans dépasser le chiffre de dix-huit personnes,

En dépit de toutes ces précautions — qui avaient pour but, d’après d’Argenson, non de dissimuler une désobéissance aux lois, mais de « ne point choquer ceux à qui on devait du respect » — les ennemis de la cabale ne s’endormaient point. En mai 1663, ils apprirent que M. d’Avolé était secrétaire de la Société. Ordre fut donné de l’observer et de le suivre, afin de surprendre les confrères assemblés et de saisir leurs papiers. Mais les confrères, de leur côté, avaient leur police. Ils furent prévenus du coup monté et prièrent M. d’Avolé de ne plus venir aux séances de peur d'accident. Ainsi gènées, les réunions devenaient plus languissantes, et les œuvres entreprises étaient, de nouveau, menacées de périr. « Le monde, dit d'Argenson, était si déchaîné contre les dévots qu'on n’osait parler ni recommander une bonne œuvre qu'à ses amis fort particuliers. Et comme on ne recevait plus personne, on ne suppléait point aux plus âgés qui mouraient tous les jours, aux plus zélés qui prenaient parti ailleurs

1 Annales, p. 131-134 (B.-F. 225-229).

ni aux riches qui se retournaient par prudence ou par affaires particulières! ».

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Au milieu de ces douloureuses circonstances, une épreuve, dont le discret d’Argenson ne parle pas, s’était abattue sur la Compagnie. On était au lendemain de latfaire Créqui et de ces démèlés de Louis XIV avec la cour de Rome qui avaient mis en deuil l’âme des confrères. Les maximes gallicanes revenaient en faveur. Elles étaient. plus que jamais familières aux gens de robe. Humilié par la défaite de la Fronde, abaissé par le roi, le Parlement était avide de saisir toutes les occasions de relever un peu son prestige en faisant acte d'autorité. Comment aurait-il résisté à la tentation de se montrer capable d'initiatives vigoureuses dans une cause où il défendait, en même temps que ses propres privilèges, les droits de Sa Majesté ?

Le prétexte lui fut fourni par la Sorbonne. Dans les premiers jours de 1663, un bachelier en théologie de la maison de Navarre, Drouet de Villeneuve, avait inséré dans sa thèse trois propositions qui parurent imbues d’ultramontisme, une surtout qui niait l’absolue nécessité des conciles généraux. Cette thèse devait être présidée par Vincent de Meur, un ami, et probablement un membre du « Saint-Sacrement », qui, l’année précédente, mais un peu avant laffaire du maréchal de Créqui, avait soutenu lui-même une thèse sur l’infaillibilité du pape. Pour éviter un conflit, Grandin, syndic de la Faculté, et que nous connaissons à la fois pour un fidèle confrère et un dévot du Saint-Siège, avait biffé ce mot d'infaillibilité sur le manuscrit de Drouet de Villeneuve. Vaine prudence. Le Parlement fut aussitôt en ébullition. Le procureur général se rendit auprès du roi; et celui-ci lui ayant demandé ce qui l’amenait au Louvre, il lui déclara que « c’était pour

! Annales, p. 139 b, 140 (B.-F. 238, 239).

savoir de Sa Majesté si elle voulait que le pape eüût le pouvoir de lui ôter la couronne de dessus la tête quand il lui plairaitt. » Louis XIV déclara qu'il fallait donner à l'incident toutes les suites nécessaires, et l'avocat général Denis Talon dénonça officiellement la thèse dans un réquisitoire très violent.

Le syndic de la Faculté, le président et le répondant de la thèse furent cités devant la cour du Parlement pour rendre raison des propositions incriminées. Après les avoir entendus, le Parlement défendit que de pareilles maximes fussent insérées dans aucune thèse et ordonna que cet arrêt füt inscrit dans les registres de la Faculté, en présence de deux conseillers et d’un substitut du procureur général. La députation de magistrats se transporta à la Sorbonne, et le substitut Achille de Harlay prononça une harangue menaçante. En dépit de ce verbe hautain, la Faculté refusa d’obéir. Elle consentit seulement à mettre la matière en délibération.

C'était le 31 janvier 1663. Grandin fut mandé de nouveau devant la Cour pour expliquer ces atermoiements séditieux. Il se trouva en face du premier président Lamoignon qui lui dit : «Il n’y a pas de considération qui vous doive empêcher d’obéir et d'exécuter ce qu'on vous a ordonné. » Le 1°" février, la Faculté ne prit pas de décision et renvoya le débat au 5; le 5, après avoir discuté beaucoup, elle s’ajourna au 9. Le 9, on ne spécifia encore rien. On voulut alors essayer d’arranger l'affaire par une nouvelle démarche au Parlement. Une fois de plus, Grandin eut la douleur d'entendre le chef de la magistrature — et quel confrère du Saint-Sacrement! — lui parler avec rudesse. Lorsque la cour ordonnait quelque chose, disait Lamoignon, tout sujet du roi devait s’y soumettre sans en demander la raison : « Vous aurez à enregistrer inces-

* Journaux de Deslions, p. 342. Sur toute cette affaire, voir les Mémoires du P. Rapin, t. IL, p. 195 et suivantes, un article du P. Gazeau. Louis XIV, Bossuet el la Sorbonne en 1663 (Etudes religieuses... publiées par les pères de la Compagnie de

Jésus, juin 1869), et le livre de M. Gérin, Recherches sur l’assemblée du clergé de 1682, 2e édit. 1870.

samment l'arrêt et à en rapporter l'acte, la cour n’entendant pas qu'il soit parlé davantage de vos difficultés à ce sujet. ».

Le 45 février, on disputait encore. Bossuet prit part à la discussion. Il proclama qu'il fallait censurer la harangue du substitut du procureur général. Le discours qu'il prononça est perdu. Il y aurait donc imprudence à insinuer que le jeune docteur de Navarre soutint des opinions ultramontaines qu’il devait un jour répudier. Il est plus probable qu’il avait trouvé un biais pour rester dans un juste milieu. Il dut affirmer que les propositions incriminées n'avaient rien de contraire aux vraies maximes. Cela lui permettait de maintenir les droits du pouvoir royal et de prétendre en mème temps que les paroles de M. de Harlay étaient blâämables. Cela lui permettait aussi de rendre hommage aux principes gallicans et de voter avec leurs adversaires. Il restait avec Grandin sans rompre avec Lamoignon !.

{ L'agent que Colbert avait parmi les docteurs de Sorbonne ne comprit pas immédiatement la manœuvre du jeune théologien, Il écrivit dans son rapport : « M. Bossuet est sans contredit un bel esprit ; a bien du savoir pour son âge et autant qu'en peut avoir un jeune homme qui se donne à la prédication ; mais la considération ou l'exemple de M. Cornet, dont il est la créature, a été peut-être la cause principale qui l’a fait gauchir en cette occasion. » A la réflexion, il changea un peu d'avis et fit ce portrait du personnage qui l'intriguait : « Bossuet : esprit adroit, complaisant, cherchant à plaire à tous ceux avec qui il est, et prenant leurs sentiments quand il les connaît. Ne veut point se faire des affaires, ni hasarder des mesures qu'il a prises, qu'il croit sûres pour aller à son but. Ne pouvant croire que ceci puisse durer, ainsi se ménage extraordinairement, et cherche dans la Faculté quelque milieu à prendre et quelque détour lorsqu'il n’est pas contre, et, par là, il est assez suivi par plusieurs personnes. Outre qu'il parle latin nettement et agréablement, a même assez de Connaissances en ces matières, parce qu'il a étudié avant de s'adonner à la prédication. S'insinuant dans le monde avec assez de facilité à cause de son talent de prédication, et par là, il ne manque pas de créance dans la Faculté. Attaché aux jésuites et à tous ceux qui peuvent faire sa fortune, plutôt par intérêt que par inclination ; car, naturellement, il est assez libre, fin, railleur, et se mettant fort audessus de beaucoup de choses. Aïnsi, lorsqu'il verra un parti qui conduit à la fortune, il s y donnera quel qu'il soit, et il pourra servir utilement.» Ceci n’est, il est vrai, qu'une sorte de rapport

UN TÉMPS D'ÉPREUVE 373

Le 1** mars, on discutait encore. M. Bail soutint qu’on ne pouvait enregistrer cet arrêt.inique sans renouveler le schisme d'Angleterre... L'enregistrement eut lieu, pourtant, le 4 avril, mais accompagné d’explications de Grandin qui donnaient un sens très bon ‘aux propositions dénoncées.

Or, le même jour, une thèse semblable à celle qui avait

provoqué tout ce tumulte, était soutenue, avec lappro-

bation du syndic, au collège des Bernardins, par le Fr. Laurent des Plantes. Le 14 avril, sur la dénonciation des gens du roi, le Parlement fit comparaître devant lui le syndic Grandin, le président et le répondant de la thèse et le supérieur des Bernardins. Talon fulmina plus que Jamais. Lamoignon fut dur et cassant. Grandin essaya de tenir tête à l'orage. Il termina son discours en disant : « Il faut laisser passer ces mauvais temps (les démèlés avec Rome) ; et puisque la cour ne l’approuve pas (cette thèse), je n’en signerai plus de pareilles jusqu’à ce que la liberté ait été rendue à la Faculté ». Ces paroles choquèrent le premier président : « Je suis obligé, dit-il, de vous interrompre ; la cour ne peut pas souffrir que vous avanciez que les temps sont mauvais, et qu’il n’y a pas de liberté. Les temps sont très bons pour soutenir la bonne et véritable doctrine, et la liberté reste tout entière pour cet effet. Mais les temps sont très fâcheux et très mauvais pour ceux qui veulent avancer de mauvaises doctrines ou en altérer de véritables; et la justice ne peut pas leur laisser la liberté de faire un si grand mal. » Et après avoir exposé ce qu’il jugeait la vraie doctrine, il conclut : « La cour veut bien entrer avec vous dans ces détails pour vous détromper de toutes ces opinions et vous exciter à employer votre temps à en soutenir de meilleures. » Le Parlement rendit, séance tenante, un arrêt qui suspendait Grandin de ses fonctions.

Cet acte effraya les timides et, quelques jours après,

de police. Génin, Recherches sur l'assemblée du Clergé de 1682, 2e édit. p. 522 et 535.

la cour obtint de la Faculté six articles qui esquissaient

la déclaration de 4682, qui ne furent souscrits que par

soixante et dix docteurs, et que le Parlement fit enregistrer solennellement dans toutes les universités.

Ces débats n'étaient pas seulement douloureux pour les confrères qui se trouvaient distribués dans des camps opposés. Ils étaient dangereux pour la Compagnie du Saint-Sacrement que les espions du pouvoir civil étaient toujours sur le point de découvrir. Colbert avait des agents à la Sorbonne et dans le clergé. Il voulait savoir qui combattait la volonté royale, et les informations qu'il recevait n'étaient point toujours très vagues. Un des rapports qui lui furent adressés relevait la liste des « communautés ou compagnies à craindre en cette occasion ». I en visait d’abord une que nous connaissons bien : « Celle du P. Bagot, jésuite reconnu par son grand savoir et sa haute piété, s’assemble en deux maisons, l’une au faubourg Saint-Victor, et l’autre au moins ci-devant au faubourg Saint-Michel, et l’on assure que cette nouvelle congrégation a quelque rapport à celle de l’'ermitage de Caen dont on a tant parlé. » Puis, c'était le tour de la communauté de Saint-Sulpice, de celle de Saint-Nicolasdu-Chardonnet et du séminaire dit des Trente-Trois. Et Ja note de police se terminait par ces mots : « Il y a aussi des particuliers dévots qui contribuent à l'avancement de l’ouvrage que les bons Français et les véritables sujets du roi essaient d'empêcher. Les principaux sont MM. d’Albon, de la Motte-Fénelon et quelques autres que l'on connaît assez. On y range aussi M. Abelly, personne d’un mérite si éprouvé en toutes sortes d'exercices spirituels et ecclésiastiques que, Sa Majesté a cru sagement devoir l’honorer de sa nomination à l’évèché de Rodez. » Si un confrère avait lu ce rapport, il aurait compris et frémi.

Et ces luttes autour des maximes gallicanes ou ultramontaines étaient surtout dangereuses parce qu’elles séparaient les cœurs que, si longtemps, de communes ambitions avaient fait battre à l’unisson. Allait-on revoir

ces jours où les disputes du jansénisme avaient divisé la Compagnie? Par'‘bonheur, ces débats se produisaient au moment même où la société secrète, traquée par ses ennemis, n'osait presque plus se réunir ; et ce qui rendait impossibles les rencontres permit d'éviterles discussions pénibles. L'on put arriver, sans se brouiller, jusqu’au 8 mai 1663, et les six articles apportés ce jour-là à Louis XIV, première ébauche des quatre articles de 1682, mirent fin pour quelque temps à une néfaste querelle.

Toutes ces angoisses, toutes ces épreuves, toutes ces persécutions n'avaient pas suffi pour abattre la Compagnie du Saint-Sacrement. Elle n’avait qu'une pensée et qu'un désir : mériter par un dévouement redoublé le retour de circonstances meilleures. Elle implorait la pitié divine. Elle faisait célébrer des neuvaines de messes pour apaiser la colère incompréhensible du ciel. Surtout elle maintenait son programme : procurer tout le bien possible, écarter tout le mal possible.

Elle comprit, pendant cette période d’agitations et de terreurs, quelle bonne inspiration elle avait eue en prolongeant son travail dans des sociétés visibles, créées par elle, surveillées par elle, dirigées parelle. Par l’intermédiaire des confrères qui, à l’insu mème de ces sociétés, y représentaient la Compagnie, celle-ci leur confia toutes les besognes qui auraient pu la compromettre. On commença, dès le 27 septembre 1660, par celle des prisons et on lui fit parvenir les aumônes destinées au soulagement des détenus. L'on continua par l’assemblée des missions, qui décida de se réunir tous les premiers dimanches du mois, puis par celle des Nouveaux- Convertis, qui choisit pour son jour les premiers lundis. Enfin, « l’on rectifia aussi la petite compagnie pour les secours spirituels de l’Hôtel-Dieu, et M. de Gaumont fut chargé particulièrement d’y travailler !. »

‘ Annales, p. 122 b (B.-F. 210).

Les confrères consacrés au soin de ces sociétés y apportaient comme un entrain rajeuni. Il leur paraissait que, si la grande Compagnie, mère ignorée de toutes ces entreprises, passait, grâce à la malice des hommes, par un mystère de douleur, il fallait communiquer à ses filles le plus possible de son esprit précieux. « Le zèle, dit d’Argenson, s’'échauffait davantage pour le service de Dieu, plus le monde tâchait de l’éteindre..… Jamais les prisonniers ne furent mieux assistés, tant au spirituel qu’au temporel. On travaillait, de tous côtés, à la conversion des hérétiques, et l’on soutenait les assemblées des paroisses qui prenaient soin des pauvres honteux t. » Les confrères délégués à ces œuvres avaient soin de rapporter à là réunion des « officiers » ce qui s’y passait pour la gloire de Dieu et le bien du prochain. Et la Compagnie persécutée se sentait consolée avec puissance.

Elle ne se contentait pas, d’ailleurs, de contribuer par procuration à l’exaltation de la foi catholique. Les chefs qui s’assemblaient en son nom, en qui et par qui elle vivait vraiment, n’écoutaient pas seulement les récits édifiants de la besogne faite en des comités que l’on avait eu le privilège de fonder. Eux aussi, ils avaient, dans ce concert d'efforts pieux, leur tàche propre; et ils la poursuivaient avec la fièvre de ces gens qui ne savent pas quelle portion de temps leur est réservée et qui tremblent de n’aller point jusqu’au bout de leur dessein. Au plus fort des persécutions inaugurées par Mazarin, ils avaient mis le plus d’äpreté tenace à mener contre l’hérésie protestante leur campagne de dénonciations. A cette assemblée du clergé de 1660, dont le président provoquait contre eux les méfiances et les colères du pouvoir civil, ils avaient fait parvenir, jour après jour, des documents sans cesse plus nombreux. Ils avaient inspiré les propos et les gestes des prélats les plus échauffés contre leurs ingérences.

La persécution eut beau continuer en 1661, 1662, 1663 ;

* Annales, p. 129 b (B.-F. 293).

leur zèle ne se ralentit point. Avec une certaine crânerie — peut-être aussi par ressentiment — ils continuèrent leur lutte contre les plus chères habitudes de ceux qui les détestaient le plus. En travaillant plus que jamais à la proscription du duel et au châtiment des duellistes, Is faisaient face aux gens ‘qui les dénigraient à l’envi et qui tâchaient d’attirer sur la « cabale » les rigueurs du roi. Le 24 janvier 1661, le prince de Conti, ouvrant les Etats du Languedoc dans l’église des Pénitents Noirs, à Pézenas, dénonça l'usage des combats singuliers et convia les barons de l'assemblée à lui donner assistance pour « déraciner des esprits des gentilshommes de Languedoc les misérables maximes du faux point d'honneur qui sont désormais, dit-il, absolument bannies de la cour et qui sont venues se cantonner dans les provinces éloignées { ». À Limoges, les confrères s’engageaient à entretenir le zèle du lieutenant criminel?. Partout, les Compagnies livraient un assaut énergique et concerté.

En même temps, |’ « honneur de Dieu » était défendu avec un redoublement de passion. Les blasphémateurs étaient poursuivis sans pitié. C’est dans cette période que les policiers amateurs de cette inquisition privée et les magistrats à ses ordres firent arrêter, juger et brüler Simon Morin, dit le Fils de l'Homme. Le fanatisme des pieux conspirateurs, naguère féroce à proportion des grâces qu’ils croyaient recevoir, l'était maintenant à proportion de celles qu’ils appelaient.

Tandis que s’instruisait le procès de Morin, ils s’essayèrent à une sorte de révocation partielle de l’édit de Nantes. C'était dans le pays de Gex. Le nouvel évèque du « diocèse de Genève », Jean d’Aranthon, qui avait succédé le 3 mars 1660 à Charles-Auguste de Sales, était décidé à l’action énergique. Il avait commencé, naturellement, par s'attaquer aux temples. Avec l’aide de lintendant de Bourgogne, les choses allèrent vite : « L'exercice

1 Histoire générale du Languedoc, t. XIIX, p. 396. ? Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges, 21 juillet 1661.

de la Religion P. Réformée, dit une ordonnance de ce magistrat, rendue le 24 novembre 1661, ne pourra être fait que dans deux temples, l’un à Sergy, et l’autre à Fernex:.…., par provision seulement, et jusques à ce que par Sa Majesté en ait été ordonné. » La Compagnie suivait cette affaire avec passion. « M. de Beauchène, lit-on dans les procès-verbaux de Grenoble à la date du 4 décembre, a rapporté que M. Bouchu, intendant au pays de Gex, a réduit à deux tous les prèches de ce pays-là, qui étaient auparavant au nombre de vingt-cinq, et a ordonné la cassation des annexes du consentement même de son adjoint. » Cette suppression n’avait pas été obtenue sans des démarches pressantes à Paris. On devine qui les avait dirigées.

Les temples s’écroulèrent les uns après les autres. Mais les âmes des hérétiques résistaient méchamment. Vers la fin de 1662, on put constater qu'aucun résultat sérieux n'avait été obtenu dans les consciences. « L’évèque Jean d'Aranthon, dit l'historien de la Réforme dans le pays de Gex, par l'entremise de son représentant à Paris, l'abbé de Brisacier, aumônier de la reine, excita si bien le zèle des personnes dévotes de la Cour, et des femmes en particulier, qu'il parvint à se faire un fonds de 30000 livres, au moyen duquel il organisa une mission dite Royale, destinée au pays de Gex. Vingt-quatre prêtres. vinrent s’adjoindre aux dix-sept curés du bailliage pour diriger successivement sur tous les points de la contrée leurs efforts et leur activité. Afin d'obtenir des

1 Cf. Journal des Conversions qui ont été failes et des grâces dont Dieu a favorisé la Compagnie de Propagation de la Foi, étublie à Grenoble, durant le cours de l'année 1661 : « Décembre... le 5e... Ce qui ne nous a pas donné moins de satisfaction, ç’a été d'apprendre que les soins que nous avions pris depuis quatre années, poursuivant en cette chambre de l'Édit et au Conseil la destruction du temple de la ville de Gex, à la prière de monseigneur l'évèque de Genève, non seulement ont réussi, mais que, de plus, l'exercice entier de ladite R. P. R. y a été interdit, vingt-deux temples cassés en la Bresse, et les annexes défendues par les ordonnanes de M. Bouchu..…., avec un adjoint de la susdite religion, pour faire réparer les contraventions de ‘édit de Nantes. » V. plus haut, p. 272.

conversions, ils tourmentaientles malades, obsédaientles esprits faibles de ‘vexations et de menaces !. » Ils surent aussi user du charme de l'argent. Qui était derrière ce nouvel effort ? Cette fois, tout occupé qu'il soit à décrire les infortunes du « Saint-Sacrement », d'Argenson est très explicite. Le 13 novembre 1662, la Compagnie fit un premier et riche don pour faciliter cette œuvre. Elle ne s’en tint pas là : « Le 23° de janvier (1663), on tint la séance chez M. de Morangis, et le 29 du même mois chez M. le marquis de Laval, où l’on fit une contribution pour la mission de Gex, et on y rapporta que, sur la propositon qu’on en avait faite au roi, Sa Majesté avait promis 6 000 livres pour ce sujet, et un particulier de la Compagnie, donna 100 livres pour les pauvres qui viendraient ouir les missionnaires, et un autre 250 livres pour le même effet? ».

Dans ces conciliabules, qui ne réunissaient jamais que quelques confrères délibérant au nom de tous, l’œuvre de charité se continuait avec ferveur. Le peuple de France souffrait de disettes cruelles. La Compagnie, pour malheureuse qu’elle fût elle-même, ne cessait de songer à cette détresse. « La séance du 1° jour de juin (1662), dit d’Argenson, fut occupée à plusieurs propositions importantes pour le secours des provinces affligées de la famine. » Une de ces propositions semble avoir été de créer une société de dames qui ferait ce que la Compagnie poursuivie était incapable d'accomplir. « Dans la séance du 12° de juin, continue d’Argenson, M. du Plessis-Monthbard fit rapport de ce qui s'était passé dans la Compagnie des dames qui s’occupaient lors à travailler pour le secours des provinces affligées de la famine. Il y donna avis qu'on lui avait mis 12000 livres entre les

1 Th. Claparède, Histoire des églises réformées du pays de Gex,

p. 136. Pour tous ces événements, voir cet excellent ouvrage, p. 110-201.

? Annales, p. 132 b, 133 (B.-F. 227, 228). On lit dans la Vie de messire Jean d'Aranthon (Lyon, 4699), livre IE, p. 145 : « On fai-

sait de grandes aumônes aux pauvres ».

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