‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 25 sur 37 · ET · texte numérisé non relu

ET

mains, pour être employées à ces secours par les soins de l'assemblée, qui en ordonna fort sagement. On résolut en même temps d’assembler tous les confrères de la Compagnie, pour les convier dans la pressante nécessité de contribuer à une si grande œuvre. Cette assemblée fut tenue aux Incurables, le 16° de juin, et je m'y trouvai; j'arrivais en ce temps-là à Paris après la grande maladie que j'avais eue en Angoumois, et je me souviens que, dans les lieux où je passais, je trouvais partout de pauvres moribonds couchés sur la terre, qu'il était impossible aux particuliers d'assister, tant le nombre en était grand. Dans l’assemblée du 26° de juin, M. Loyseau, supérieur, fit récit de ce qui s'était passé à Dreux pour l’assistance spirituelle et temporelle des pauvres de ce quartier-là; on y ordonna pour différents lieux du secours que l’on tirait du fonds confié aux soins de la Compagnie. On fit lecture des contributions qu’on avait faites dans la séance des Incurables, qui monta, pour une seule fois, à près de 9 000 livres, et deux particuliers y ajoutèrent 3 000 livres !. » Pour avoir cédé à un premier mouvement et avoir réuni tant de confrères aux Incurables, la Compagnie avait failli être surprise.

Elle avait sans doute mobilisé, pour émouvoir la pitié publique, tous les prédicateurs sur lesquels elle pouvait compter. Aucun n'avait trouvé des accents comparables à ceux de ce jeune prêtre qui s'était distingué parmi les confrères de Metz, à qui elle-même, aux heures les plus sombres, avait donné des missions de confiance. Elle semble avoir deviné ou compris de très bonne heure le génie de Bossuet. Elle avait pu l’entendre, en 1660, à

1 Annales, p. 130, 130 à (B.-F. 293, 224). Il faut noter que l'édit royal sur l'établissement d’hôpitaux généraux dans tout le royaume est de juin 1662 (Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 1033, 1036). Voir, sur toutes ces détresses, une lettre de Guy Patin, du 3 septembre 1661; sur la misère des provinces, Chénuel, Mémoires sur Fouquet, t. Il, p. 324-325 : sur celle de la capitale, la « Pétition des pauvres de Paris au roi » (mai 4662), dans la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, de Depping, t. I, p. 654.

we % à € \

Saint-Lazare, rappelant en quatre conférences les vertus d’un confrère aimé, l'abbé Louis de Chandenier, ou, aux Nouvelles-Catholiques et aux Nouveaux-Convertis, défendant la vraie foi‘. C’est à lui qu’elle devait demander de prononcer le sermon, le 27 octobre 1663, à l'inauguration de la chapelle du séminaire des Missions étrangères ?. En 1664, au milieu de ses tribulations, elle se préoccupa d’ «assister les pauvres renégats qui voulaient se convertr parmi les Turcs et qui étaient contraints de se sauver en France ». « Cette proposition, dit d'Argenson, fut portée à l'assemblée des dames qui l’embrassèrent avec grand zèle ; elles firent pour cet effet de notables contributions et l’on proposa divers moyens pour assister ces convertis et les conduire dans leurs pays par des étapes charitables et par adresses de ville en ville. Il se fit pour ce sujet des assemblées particulières où la Compagnie, de concert avec les dames, prit beaucoup de part par les soins de MM. de Saint-Lazare 5. » Or, dans la même semaine où cette proposition était faite à l'assemblée, Bossuet prêchait à Saint-Sulpice, pour le baptême d’un Maure présenté devant les fonts par M. de Morangis, un confrère bien à sa place en cette cérémonie, et par M de Montespan, qui semblait moins indiquée pour cette œuvre de piété‘.

Revenons à l’année 1662 et à la famine. Bossuet avait eu l'honneur de prêcher le carème du Louvre. Il en avait profité pour jeter des appels véhéments en faveur des misérables ; par exemple, le 5 mars :

Dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée... Qu'on ne nous demande plus maintenant

1 Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, t. II, p. 63, 65, 66, 68, 69.

? Floquet, Etudes sur la vie de Bossuel, t. II, p. 289.

# Annales, p. 135 b (B.-F. 232).

+ Floquet, Etudes sur la vie de Bossuel, {. II, p. 299, Loret, Muse historique, 3 mai 1664.

jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres ; la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes, où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent, d’un commun accord, que si l'on n’aide le prochain de tout son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite *.…

Et, dans son sermon du Vendredi-Saint, le 7 avril, il avait été particulièrement pathétique et pressant :

Jésus souffre dans les pauvres : il languit, il meurt de faim dans une infinité de pauvres familles. Voilà donc dans les pauvres Jésus-Christ souffrant; et nous y voyons encore, pour notre malheur, Jésus-Christ abandonné, Jésus-Christ délaissé, Jésus-Christ méprisé.. Sire, que Votre Majesté ne se lasse pas puisque les misères s'accroissent. il faut étendre les miséricordes ; puisque Dieu redouble ses fléaux. il faut redoubler les secours, et égaler, autant qu'il se peut,le remède à la maladie... Sire, c'est Jésus mourant qui vous y exhorte; il vous recommande vos pauvres peuples *?.

Bossuet avait su, d’ailleurs, dans ce carème, parler à Louis XIV d’autres obligations. Avec la Compagnie, il ne bornait pas la charité au soulagement des misères matérielles et il la voyait aussi dans ces coups de force qui pouvaient frapper les corps, mais pour sauver les âmes. Le dimanche des Rameaux, il avait développé devant la cour les « devoirs des rois » et il avait proclamé que le premier était d’ « exterminer les blasphémateurs ».

Et quoi donc, à Jésus-Christ, Roi des rois, souffrira-t-on qu'on vous méprise et qu'on vous blasphème, même au milieu de votre empire ? Quelle serait cette indignité ? Ah! jamais un tel reproche ne ternira la réputation de mon roi. Sire, un regard de votre face sur ces blasphémateurs et sur ces impies afin qu'ils n'osent paraître, et qu’on voie s'’accomplir en votre règne ce qu'a prédit ie prophète Amos : « Que la cabale des libertins sera renversée, auferelur factio lascivientum »; et ce mot du roi Salomon : « Un roi sage dissipe les impies, et les voûtes des prisons sont leurs demeures, dissipat impios rex sapiens, et incurval super eos fornicem » ; sans égard ni aux conditions

! Œuvres oratoires, éd. Lebarcq, t. IV, p. 413-114. * Œuvres oratoires, t. IV, p. 297-298.

ni aux personnes; Çar il faut un châtiment rigoureux à une telle insolence *.

On se représente aisément le frisson qui devait circuler parmi les confrères réunis au pied de la chaire, quand leur prédicateur aimé rappelait en face et bien haut à la cour et au roi lui-même les principes qu’ils essayaient, dans l'ombre et par des voies détournées, de faire peu à peu triompher. Ils pouvaient, dans ces minutes d’enthousiasme, oublier les vexations de ces mêmes libertins qui les obligeaient à se cacher. Or, au début de 1664, ils purent croire que cette persécution touchait à sa fin. Le printemps d'une activité nouvelle semblait s’annoncer. Le 17 avril, chez M. de Laval, on se demanda même s’il n'y aurait pas lieu « de recevoir des personnes qu'on jugerait avoir l’esprit de la Compagnie pour ne la laisser pas périr faute de confrères ». On y renonça, devant la difficulté de leur imprimer, avec si peu de réunions possibles, les sentiments et l’esprit de la Compagnie. On trouva plus à propos de convier aux assemblées les uns après les autres les confrères restants; les plus zélés s’efforceraient à maintenir leurs amis particuliers dans la pure tradition. Les confrères connurent, dans toute sa douceur, le plaisir du revoir et du travail en commun. Aucune jouissance ne leur manqua, pas même celle d’une certaine revanche sur l'esprit du monde ; le 27 mai, ils apprirent qu'ils étaient parvenus à faire interdire les représentations du Tartuffe ?.

! Œuvres oraloires, t. IV, p. 271.

? Annales, p. 135-136 (B.-F. 231-232).

Page 1