CHAPITRE XIX
Le problème du Tartuffe. — Les modèles du portrait. — Les Jésuites, les jansénistes, la cabale des dévots. — Molière et les dévots. — Les allusions de la pièce. — La cabale contre Tartuffe. — Une question de M. Brunetière.
Il y à une question du Tartuffe, et elle se pose aujourd’hui comme au lendemain du jour où les trois premiers actes de cette comédie furent joués à Versailles. Dès le 17 mai 166%, la Gazette de France déclara la pièce « absolument injurieuse à la religion et capable de produire de très dangereux effets ». En vain Molière l’avait-il intitulée l’Hypocrite ; en vain avait-il, par la bouche d’un de ses principaux personnages, distingué entre les vrais et les faux dévots ; en vain avait-il marqué, avec son respect pour les vrais, son dessein de n’attaquer que les faux ; il y eut des gens pour s’indigner et pour soutenir avec colère que le poète, sous prétexte de démasquer la grimace de piété, avait visé la piété elle-même, que son but véritable était sacrilège, et que les tirades de Cléante, n'étaient qu’une précaution hypocrite. C'étaient en ces temps-là les hommes d'Eglise qui dénonçaient dans le Tartuffe une manifestation haineuse contre le christianisme ; ils croyaient, en le combattant, défendre la vénération due aux mystères de la foi.
Puis Molière a triomphé de l'opposition. Sa comédie a pris rang parmi les chefs-d’œuvre classiques. Si quelques àmes religieuses ont continué de redouter une confusion toujours possible entre la dévotion sincère et sa contre-
façon, le reste du public et des critiques a pris au sérieux les affirmations de Molière et compris sa pièce tout simplement comme il nous demandait de la comprendre. Un Jour, on nous a changé tout cela ; et la thèse soutenue au xvué siècle dans les cercles pieux a retrouvé faveur. Seulement, elle était reprise, cette fois, par des hommes à qui un dessein quelque peu païen de Molière n'aurait causé aucun chagrin, et quise plaisaient à saluer dans Tartuffe une des premières révoltes contre le christianisme. Quoique pour des raisons contraires, cette interprétation n’a pas été plus désintéressée à la fin du xIx° siècle qu’au xvrre.
Un critique, pourtant, s’est rencontré, qui a résolu le problème dans le même sens, après en avoir renouvelé les données avec une saisissante vigueur de dialectique, une érudition impeccable et subtile, et surtout une absence totale de « préoccupation ». G’est M. Brunetière. Son étude sur la Philosophie de Molière a transformé ce sujet ; elle a paru le 1° août 4890 {, c’est-à-dire avant le mouvement de pensée qui a fait de cet écrivain un des plus passionnés défenseurs du catholicisme. Sa conclusion formelle, pour nous en tenir à la question du Tartuffe, est que Molière a voulu attaquer, non seulement la fausse dévotion, mais la vraie, et qu'il a voulu détruire, au profit de la nature, la religion de l'effort et de la contrainte.
Cette thèse, que l’on retrouve dans les camps les plus opposés, doit-elle être définitivement acceptée? Faut-il admettre que, plus d’un demi-siècle avant Voltaire et Rousseau, Molière a lancé un pamphlet antichrétien, et que l’on a eu trop longtemps la candeur de prendre pour une simple dénonciation de l'hypocrisie religieuse ce qui était destiné à détourner les hommes de la religion ellemême ?
Cette question se ramène à une autre : quels ont été
4 Publiée d’abord dans la Revue des Deux Mondes, cette étude se trouve dans les Etudes criliques sur l’histoire de la lillérature française, 4° série, p. 179-242.
les originaux de Tartuffe ? À plusieurs reprises, le poète affirme qu'il a peint son personnage d’après des modèles. Il est donc inévitable qu’on cherche à les découvrir. Et c’est là, parait-il, ce qui met sur la piste de la vérité. Car cette enquête n’aboutit pas; et avec un peu d’attention, on voit bientôt pourquoi. « Prenant Tartuffe dans l’histoire, dit M. Brunetière, voyons où ils étaient, entre 1660 et 1664, ces hypocrites et ces faux dévots, de quels si grands dangers ils menaçaient la société et de quels noms ils se nommaient. » Et considérant les mœurs de Louis XIV à cette date, M. Brunetière écrit : « Dans cette cour, il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir d’hypocrites et de faux dévots, par la bonne raison que la dévotion n’y menait personne à rien ; qu’il eùt été non seulement impossible, mais imprudent, mais dangereux de la feindre ; et qu'à moins d'y être obligé par son métier de confesseur ou de ,prédicateur, on eûùt été suspect, en n’imitant pas la conduite du prince, de la blâmer... »
Ce n’est donc pas seulement la petite érudition qui se préoccupe de la découverte des « originaux » de Tartuffe. S'il est décidément impossible de les désigner du doigt et les nommer, c’est très grave, et cela confirme l’exégèse que nous savons. Si l’on parvient à mettre la main sur eux, il faut examiner si cette exégèse, au lieu d’être confirmée, est vraiment condamnée. De toute façon, le problème est de conséquence.
A qui Molière en veut-il? Certains traits donneraient aisément à penser que c’est aux Jésuites. L’«Imposteur » étale une science qu'ils ont portée à sa perfection :
Mais enfin je connus, à Beauté trop aimable, Que cette passion peut n'être point coupable, Que je puis l’ajuster avecque la pudeur.
Et il revient sur cette science. Il en parle d'un air entendu. Il résume, selon l'expression de Sainte-Beuve,
«toute la moëlle et tout l'élixir du casuisme accommodant » :
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, Madame, et je sais l’art de lever les scrupules. Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; Mais il est avec lui des accommodements.
Selon divers besoins il est une science.
D'étendre les liens de notre conscience
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.
L'instant d'auparavant, lorsqu'il se résignait à accepter d’Orgon les biens dont le fils est déshérité, il s’est encore justifié selon la même méthode :
Et si je me résous à recevoir du père
Cette donation qu'il a voulu me faire,
Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains, Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, En fassent dans le monde un criminel usage,
Et ne s’en servent pas, ainsi que j'ai dessein, Pour la gloire du Ciel et le bien du prochain.
Il faut noter ces détails et s’en souvenir. Maisil ne faut pas s’en tenir à l'impression qu'ils procurent. Tartuffe n’est pas simplement un bon élève des casuistes. Il n’a ni les allures ni le langage des gens qu’on accusait de glisser des coussins sous les coudes des pécheurs. Il n’est pas l’homme de la dévotion aisée. C’est un rigoriste dur aux autres et qui feint de l’être à lui-même. Il ne circule pas dans la maison avec des paroles bénisseuses et des sourires indulgents :
S'il le faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes.
Il a supprimé les bals, les visites, les conversations oiseuses. À tort ou à raison, on n’a point coutume, au xvi® siècle, de reprocher aux Jésuites de tels retranchements.
Cette seconde impression est si forte qu'on a voulu
reconnaître les originaux de Tartuffe chez les adversaires mêmes de la Société de Jésus. « Les Jésuites, dit Racine, se flattaient qu’on en voulait aux jansénistes t. » Le propos des révérends Pères n’est pas une preuve; il peut n'être qu'une malice. Mais leur thèse a été reprise de nos jours, et M. Louis Lacour a cru en découvrir toutes sortes de confirmations ?. Il est vrai qu’elles sont plus que contestables. C’est une pure fable qui représente le prince de Conti comme l’homme de Port-Royal. Il est entré, nous l’avons vu, dans la Compagnie du Saint- Sacrement, et il en est devenu un des chefs, à l’heure même où les jansénistes en étaient exclus. On nous donne le dénonciateur de Molière, le curé Roullé, pour un agent de la secte; et Pierre ‘Roullé, dans son pamphlet, tonne contre elle et célèbre le P. Annat. On affirme enfin que les jansénistes intriguaient contre la pièce; mais cette assertion ne s'appuie sur rien. Nous savons par Racine que Molière fut invité à lire sa comédie dans un salon qui était cher aux jansénistes et ouils fréquentaient. Si la lecture n’eut pas lieu, c’est que, ce jourlà, donc le 26 août 1664, on expulsait les religieuses de Port-Royal. Aussi bien faut-il des prodiges d’ingéniosité pour distinguer un janséniste dans le personnage qui formule si joliment la direction d’intention.
Mais si Molière n’a mis en cause ni les Jésuites ni les jansénistes, où faut-il prendre ceux qu’il appelle en termes exprès « les célèbres originaux du portrait que
? Lettres à l'auteur de la réponse aux hérésies imaginaires, etc. (Edit. des Grands Ecrivains de la France, t. IV, p. 332.
? Le Tartuffe par ordre de Louis XIV, Paris, 1877.
# L'erreur courante vient de ce que Pavillon, évêque d'Alet, a été le principal instrument de la conversion d’Armand de Bourbon. Mais, à cette époque-là, Pavillon, qui était peut-être un janséniste sans le savoir, n'avait pris aucune part aux débats sur les cinq propositions. S'il est intervenu en 1664, c'est pour une raison ecclésiastique, et non pas dogmatique; c'est parce qu'il a cru les droits de l'épiscopat en péril. Il n'allait pas encore plus loin. Conti a donc subi l'influence d’un homme qui avait quelque chose de l'esprit des Saint-Cyran et des du Hamel, mais qui était encore sans relations avec Port-Royal.
j'ai voulu faire 5? On a nommé ce fou de Charpy de Sainte-Croix : il est malaisé de lui attribuer la célébrité qu’il faut, selon l'indication du poète, reconnaître à son modèle. On a nommé Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, mais on avoue qu'il n'aurait fourni à Molière que le mot d’Orgon : « Le pauvre homme! » C’est peu. On a nommé l'abbé de Roquette, sur le compte duquel on racontait une historiette peu édifiante ; mais cette anecdote, en admettant que Molière s’en soit souvenu, ne lui a pas fourni l’idée maîtresse de sa pièce. Et puis il y a contre ces désignations d'individus un fait important. Molière a visé non pas un original, mais des originaux ; et ces originaux formaient une sorte de faction. C’est lui qui le dit, et il le savait. Rappelant les résultats, en apparence contradictoires, de notre analyse de tout à l’heure, nous ajouterons : un caractère de cette faction doit être de réunir le rigorisme des jansénistes et les principes jésuitiques sur la fin qui justifie les moyens. N’en connaissons-nous pas une qui possède tous ces traits?
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Il y a une expression qui est familière à tous ceux qui étudient d’un peu près la vie de cette époque : c’est celle de « la cabale des dévots ». On disait parfois d’un seul mot « les dévots » ou même tout simplement « la cabale »; et chacun entendait quel parti l’on nommait ainsi. On ignorait son vrai titre et son organisation; mais on sentait l’existence et l’action d’une force occulte. On ne se contentait pas toujours de cette expression toute générale. On désignait expressément les gentilshommes qui s'étaient groupés à la cour autour du comte d’Albon et du marquis de Fénelon, qui luttaient contre toutes les manifestations d’impiété et, en particulier, contre l’habitude des duels. Et nous avons déjà constaté que les colères soulevées contre eux n’ont pas été pour rien dans la persécution du « Saint-Sacrement ».
Il arrivait même que le nom de la Compagnie füt pro-
noncé, encore qu’on ne sût point ses rapports réels avec ce qu’on appelait « la cabale ». Deslions, par exemple, écrit dans son journal, à la date de juillet 4660 :
J'ai su de M. de la Fosse que M. de Bernières (Louvigni) de Caen était le plus spirituel de la Compagnie du Saint-Sacrement, qui y est établie et laquelle il m'a dit être toute gouvernée par les jésuites ; que c'était un des intimes et des plus estimés de M. du Plessis, qui gouvernait fort la petite communauté de l'hermitage qui est à Caen et qui fut dissipée cet hiver par sentence du juge à cause de sa folle et séditieuse pénitence en procession qu'ils firent dans les rues à cause des jansénistes, et ensuite du démèêlé de M. l'abbé d’Aulnay contre les ursulines de Caen... Je soupçonne ou plutôt je crains que la dévotion de certaines gens qui se mêlent de missions aux infidèles, ne soit encore appuyée sur de semblables principes.
Nous savons ce qu'ignorait Deslions : quel comité mystérieux dirigeait les opérations de l’ermitage et fondait le séminaire des Missions étrangères. Mais il est évident que trop d’accidents avaient préparé la découverte du complot. Ce n'était plus, en juillet 1660, qu'une affaire de Jours ou de semaines. Et quand la conspiration fut surprise, on ne le sut pas seulement chez les ministres. Guy Patin écrit le 28 septembre 1660 :
Il y avait ici de certaines gens qui faisaient des assemblées clandestines sous le nom de Congrégation du Saint-Sacrement ; ces messieurs se méêlaient de diverses affaires et ne faisaient jamais leurs assemblées dans le même endroit ; ils mettaient le nez dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes : un mari s'est fâché de cet avis, s'en est plaint et les a poussés à bout, après avoir découvert la cabale ; ils avaient intelligence avec ceux de la même confrérie à Rome, se mêlaient de la politique et avaient dessein de faire mettre l'Inquisition en France et d'y faire recevoir le concile de Trente. C'etait une machine poussée spirilu Loyolilico lalente. Plaintes en ont été portées au Roi, qui a défendu de telles assemblées avec de rigoureuses menaces !. »
? Lettres de Guy Patin, édit. de Paris, 1692, t. I, p. 490. Cf. La France au milieu du dix-sepiième siècle d'après la correspondance de Guy Patin, par Armand Brette, p. 336. La lettre qui contient ce passage a été omise dans le recueil de M. Ré-
Ces textes sont de 1660, c’est-à-dire du moment précis où les autorités civiles partent en guerre contre la Compagnie du Saint-Sacrement. Il est impossible que cette «persécution des dévots » n’ait été connue que des dévots eux-mêmes. On en parlait à la cour, on discutait sur ce complot clérical dont on ne pouvait dire exactement en quoi il consistait, on nommaiït les gens que l’on accusait d'en être. Et quand le Tartuffe fut joué, personne n’eut de doute. « Cette pièce lui fit des affaires, écrit Charles Perrault, parce qu’on en faisait des applications à des personnes de grande qualitéf. » Qui étaient ces « personnes de grande qualité » ? Le P. Rapin le dit avec précision, à propos de M. de Renty, c'est-à-dire d’un des chefs du « Saint-Sacrement ». Il ignorait, quand il a rédigé ces lignes, l’histoire de la Compagnie; mais ce qu’il raconte est précieux comme un écho fidèle de ce que l’on répétait couramment autour de lui :
Comme on copie tout en France, il se trouva des personnes de qualité qui, vivant dans le siècle, voulurent imiter sa vertu ; et ce fut sur ce modèle que la secte des dévots qui fit depuis tant de bruit se forma, dont le marquis de Fénelon, le comte de Brancas, le marquis de Saint-Mesme, le comte d’Albon, tous personnes de qualité et de la cour, furent les principaux chefs, lesquels commencèrent à se liguer pour exterminer les duels dans le royaume et pour détruire le blasphème parmi les gens de qualité. ...Ceux mêmes qui en furent devinrent odieux à la cour par l'affectation qu'ils eurent de donner ou de faire donner des avis au cardinal sur sa conduite par des voies choquantes et nullement honnêtes : ce qui irrita le cardinal et l’obligea à ren-
veillé-Parise (Paris, 1846). — En 1667, Nicole écrira : « On a souvent vu en ce siècle que les dévotions déréglées et établies sur des caprices humains dégénèrent en illusions fanatiques. L'histoire des Ermites de Caen a été célèbre dans tout le royaume, et si l’on avait fait la recherche que l'on devait faire de la Compagnie du Saint-Sacrement, on aurait peut-être découvert bien d’autres choses de cette nature. » (Les Visionnaires, avertissement, p. 4). Dom Gerberon raconte à sa manière l'histoire de l'ermitage de Caen et il nomme « Sodalité du Saint- Sacrement » l'association qui se réunissait dans cette maison (Histoire du jansénisme, t. IT, p. #47 et suiv.). On voit que toute cette histoire n’est pas restée absolument secrète.
! Les Hommes illustres (1696), t. I, p. 80.
dre ces gens suspects au roi, lequel pour les décrier, les fit jouer quelques années après, sur le théâtre, par Molière‘.
Et ce rapprochement entre l’ « Hypocrite » et les chefs des « dévots » s’imposa si bien que le souvenir en a été conservé par les meilleurs amis des gens que l’on visait. En 1690, un anonyme — Jean Passavant, d’après le P. Lelong — écrivant la vie de la mère Gautron, supérieure du monastère de la Fidélité de Saumur, fut amené à raconter dans ce livre les vertus édifiantes du principal bienfaiteur de ce monastère, c’est-à-dire du marquis de Fénelon. Son ouvrage était dédié à la fille même du marquis, la marquise de Laval ; il était fait sur les documents fournis par la famille ou ses intimes. On y lit à propos de l'affaire des duels et de la conduite de Fénelon à la cour:
Il lui avait fallu souffrir pendant plusieurs années presque une continuelle persécution, dont une vertu médiocre aurait été ébranlée. On disait qu'il était de la cabale et de la faction des dévots qui étaient alors regardés comme des gens remuants ei dangereux. Quand la comédie du Tartuffe parut, on dit à l'auteur qu'il aurait bien mieux fait de donner une épée qu'une soutane à son faux dévot, on voulait indiquer M. de Fénelon *.
Nous n'avons pas besoin de supposer des confidences politiques du roi au poète. Une approbation de son pro- Jet nous suffit ; et il paraît bien certain que Molière a eu cette approbation. Il vivait à la cour, il ne pouvait ignorer les racontars qui circulaient et il a pris son bien dans ce dont tout le monde parlait.
Or il y a plus et mieux à dire. Molière avait des raisons personnelles d’en vouloir, non pas seulement aux dévots en général, mais à ceux qui nous occupent. Il avait débuté, avec sa première troupe, dans le jeu de paume des
‘ Mémoires, t. I, p. 294.
? La vie de la révérende mère Madeleine Gautron, prieure du monastère de la Fidélilé de Saumur (Paris, chez Antoine Seneuze, in-12, 1690), p. 513.
métayers, près de la porte de Nesles, c’est-à-dire dans la paroisse de Saint-Sulpice, el en 1643, c'est-à-dire dans le temps où M. Olier y traquait la comédie et les comédiens. Ce sont les efforts d’Olier et de ses collaborateurs qui firent le vide dans la salle des jeunes acteurs et qui réduisirent leur chef à entrer pour dettes au Châtelet !. II est difficile que Molière ait ignoré plus tard que l’abbé Olier et ses amis n'étaient point sans rapports avec la cabale soupçonnée, à la cour, d’ambitions hypocrites et de desseins cachés. Ce n’était un mystère pour personne que le comte d’Albon, le marquis de Fénelon et les autres meneurs de l’association contre les duels prenaient leur inspiration à Saint-Sulpice, et on les désignait partout comme les principaux membres de la cabale.
On connaît un autre incident de la vie de Molière. Au début de 1655, le prince de Conti s’était pris d’une admiration enthousiaste pour le poète, qui avait été son condisciple au collège de Clermont : « Il entretint longtemps à sa suite une troupe de comédiens, nous dit l’abbé de Voisin. Ne se contentant pas de voir les représentations du théâtre, il conférait souvent avec le chef de leur troupe, qui est le plus habile comédien de France, de ce que leur art a de plus excellent et de plus charmant. En lisant souvent avec lui les plus beaux endroits et les plus délicats des comédies tant anciennes que modernes, il prenait plaisir à les lui faire exprimer naïvement, de sorte qu'il y avait peu de personnes qui puissent mieux juger d’une pièce de théâtre que ce prince ?. » Cet amour de la comédie était le moindre péché d’un homme qui s'était roulé dans toutes les ordures et qui était rongé de débauches. Il se convertit en 1656 et, du coup, se mit à décréter la sainteté et à proscrire, avec un égal entrain, l’hérésie et le rire. Le règlement de sa maison fut ter-
‘ Faillon, Vie de M. Olier, t. II, p. 374.
® Défense du Trailé de Monseigneur le prince de Conti touchant la Comédie et les Spectacles, Paris, 1671, p. #19. L'abbé de Voisin avait été, depuis 1642, attaché à la maison ecclésiastique du prince.
rible. C'était la piété par ordre et tambour battant. L’interdiction de la comédie en était un article essentiel.
On connait ce passage d’une lettre que Racine devait écrire d'Uzès quelques années plus tard :
M. le prince de Conti est à trois lieues de cette ville et se fait furieusement craindre dans la province... Une troupe de comédiens s'étaient venus établir dans une petite ville proche d'ici; il les a chassés, et ils ont passé le Rhône pour se rendre en Provence. On dit qu'il n'y a que des missionnaires et des archers à sa queue. Les gens du Languedoc ne sont pas accoutumés à de telles réformes, mais il faut pourtant plier *.
Le prince n'avait pas attendu longtemps pour éprouver l'horreur profonde de ce qu’il avait tant aimé, et Molière en souffrit immédiatement dans ses intérêts. Les États du Languedoc, tenus à Pézenas du 4 novembre 1655 au 22 février 4656, l’avaient gratifié d’une somme de six mille livres dont le reçu existe entièrement écrit de sa main. Les États tenus à Béziers, du 17 novembre 1656 au 4 juin 1657, furent beaucoup moins généreux. Ils votèrent le 16 décembre la résolution suivante :
Sur les plaintes qui ont été portées aux Etats par plusieurs députés de l'assemblée, que la troupe des comédiens qui est dans la ville de Béziers fait distribuer plusieurs billets aux députés de cette Compagnie, pour les faire entrer à la comédie sans rien payer, dans l'espérance de retirer quelque gratification : a été arrèté qu'il leur sera notifié par Loyseau, archer des gardes du Roi en la prévôté de l'hôtel, de retirer les billets qu'ils ont distribués, et de faire payer, si bon leur semble, les députés qui iront à la comédie, l'assemblée ayant résolu et arrêté qu'il n'y sera fait aucune considération et défendu par exprès à messieurs du bureau des comptes de directement ou indirectement leur accorder aucunes sommes, ni au trésorier de la bourse de les payer, à peine de pure perte et d'en répondre en son propre et privé nom.
Il était difficile à Molière de ne voir qu'une simple coin-
! Œuvres de Racine, édition des Grands Ecrivains de la France. t. VID "4970 ;
? Cet extrait de procès-verbal est reproduit dans le tome X
(p. 182) du Molière de la collection des Grands Ecrivains de la France.
cidence entre cette mesure de rigueur et la conversion de Conti. Le prélat qui avait déterminé cette conversion à Pézenas, Pavillon, évêque d’Alet, était aux États de Béziers. Il y jouait un rôle capital et présidait le bureau des comptes t.
Molière quitta Béziers avant la clôture des Etats. De février à juin 1657, il était à Lyon. C’est là que la rupture devint définitive entre le poète et son ancien protecteur. Celui-ci passa par la ville, se rendant de Paris en Italie et il écrivit le 15 mai à son directeur, l’abbé de Ciron, à qui Pavillon l'avait confié : « IL y a des comédiens ici qui portaient autrefois mon nom; je leur ai fait dire de le quitter, et vous pensez bien que je n’ai eu garde de les aller voir? ». On se figurerait malaisément que Molière n’eüt point ressenti de rancune contre les homme auxquels il devait cette mésaventure. Il ne peut qu'avoir eu quelques doutes sur l’absolue sincérité d’un pénitent qui passait, du jour au lendemain, des pires excès de débauche à l’ascétisme le plus farouche et qui, rêvant tout-à-coup de la sainteté, l’exigeait des autres avec autant de fureur que de lui-même. Et par malheur, si Pavillon, Ciron et
1 En cette qualité de président du bureau des comptes, il avait la surveillance du comptereau : « Ce comptereau contient ordinairement les menues dépenses des Etats, comme la musique, les cierges, buvettes, et autres gratifications et dépenses arbitraires. » (Mémoires pour servir à l'histoire du Languedoc, par feu M. de Basville, intendant de cette province, Amsterdam, 1734, p. 197). D'autre part on lit dans la Vie de M. Pavillon (édit. de 173$), t. [, p. 250: « Après qu'il se fut absenté pendant plusieurs années de l'Assemblée des Etats, les gens bien intentionnés le sollicitèrent avec tant d'instance d'y reparaître qu'il crut devoir se trouver à celle qui se tint à Pézenas en 1655. M. le prince de Conti y présidait, en qualité de gouverneur de la province; et ce fut en cette occasion qu'il fit connaissance avec notre saint évèque dont les sermons commencèrent alors sa conversion ». Un peu plus loin, p. 113 (Même volume, suite du 2e livre), il est dit que l'archevêque de Narbonne « fit nommer M. d’Alet, président du bureau des comptes pour l’année suivante. » Les Etats de l’année suivante furent ceux de Béziers, 1656-1657 (Cf. p. 117). C'est M. Huyot, professeur au lycée Louis-le-Grand, qui n’a rendu attentif à ces passages de la Vie de M. Pavillon et des Mémoires de Basville.
? E. de Barthélemy, Une nièce de Mazarin, p. 90.
Contiétaient sincères, les courtisans qui s’agitaient autour du prince l’étaient moins. Plus d’un se hâta d’imiter les gestes du maitre pour conserver sa faveur ; et tandis que l’'évèque d’Alet et le chancelier de Toulouse étaient édifiés par tout ce qu'ils virent et entendirent, Molière fut écœuré par la comédie de piété que jouèrent quelques favoris empressés de se mettre au ton du moment et habiles à consoler en cachette leur pauvre chair.
En 1662, quatre ans après son retour à Paris, il eut son premier choc avec les dévots de la cour. C'était à propos de l'Ecole des Femmes. Le « sermon » burlesque d’Arnolphe etles « Maximes du Mariage » parurent une profanation de la littérature d'Église. Certains propos furent stigmatisés comme une prétendue parodie d'une phrase de saint Augustin et de plusieurs versets d’hymnes. Boursault céda à la pression de gens « auxquels, nous dit sa petitefille, il ne pouvait rien refuser », et, dans son Portrait du Peintre, il reproduisit les griefs religieux de la cabale. Molière était averti. Il savait qu’il avait contre lui, outre la coalition des Précieuses et des Marquis, celle de personnages qu'il prenait pour de pieux intrigants, qui étaient accusés de poursuivre des desseins personnels sous couleur de vouloir la gloire de Dieu, et qui, pour mieux détruire le péché, semblaient s’acharner à supprimer les pécheurs eux-mêmes. Il rèva dès lors de démasquer et de flétrir l « imposteur ».
Peut-on reconnaitre dans la comédie de Tartuffe des allusions à la Compagnie du Saint-Sacrement? Il ne s’agit pas d'y chercher une sorte de reportage mis à la
! Voir plus haut, p. 337, le témoignage de Daniel de Cosnac. Ceux qui voulurent voir dans l'abbé de Roquette l'original de Tartuffe se souvenaient de ces incidents. Deslions écrit dans son journal à la date du 29 août 1665 : « C'est contre cet abbé qu'on dit que Molière a composé le Tartujfe ou l'Hypocrite par envie qu'il a, dit-on, contractée contre lui chez le prince de Conti où ils demeuraient. »
scène. Ce serait méconnaîitre le caractère vrai du poète, qui ne copie pas la réalité, mais qui, recevant d’elle une impression, crée librement un personnage vivant. On se demande seulement s’il y a dans la pièce, des détails qui puissent nous révéler chez Molière une préoccupation inspirée par la cabale et une intention d'atteindre cette cabale.
Tartuffe entre en scène. Un de ses premiers mots est celui-ci :
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers Des aumônes que j'ai partager les deniers.
Puis il fait un geste à jamais célèbre; et, tendant un mouchoir à Dorine, il la prie de couvrir une gorge qui lui paraît provocante. Du coup, le spectateur, un peu au courant de ce qui se passe à la cour, est fixé. Lesgens du « Saint-Sacrement » sont grands visiteurs de prisons. Et, de plus, parmi les scandales les plus abominables, ils dénoncent l’ « immodestie » des toilettes. Depuis des années, ils sollicitent et obtiennent des mandements qui la condamnent, et leurs efforts sont favorisés par la reine mère. Qu'il soit injuste ou non de taxer d’affectation hypocrite cette double activité, le signalement de Tartuffe, fourni par lui-même, est frappant.
Il est complété par Orgon :
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même Il prend, pour mon honneur, un intérèt extrème,
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi, six fois, il s'en montre jaloux.
Voilà qui rappelle avec une étrange précision un des griefs que l’on avait partout contre les confrères du « Saint-Sacrement » : « Ils mettaient le nez, a déjà écrit Guy Patin, dans le gouvernement des grandes maisons, ils avertissaient les maris de quelques débauches de leurs femmes ».
Le signalement a, d’ailleurs, été donné déjà par Cléante dans sa tirade sur les vrais et les faux dévots. C’est une
Le
famille bourgeoise qui est représentée. Il n’est pas une mot de Cléante qui ne s'applique plutôt au monde du Louvre ou de Saint-Germain. Les faux dévots
#cbne veulent acheter crédits et dignités À prix de faux clins d'yeux et d’élans affectés.
Ils courent à leur fortune par le chemin du ciel et
.…brülants et priants, demandent chaque jour Et prèchent la retraite au milieu de la cour.
Ils mettent toutes les puissances du monde au service de leurs rancunes:
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment De l'intérêt du Ciel leur fier ressentiment;:
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré.
Le portrait qui sert d’antithèse à celui-là n’est pas moins clair. Les hommes vraiment pieux
Fc attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre avec un zèle extrème Les intérêts du Ciel plus qu'il ne veut lui-même.
Et puis ie mot significatif est prononcé :
Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre.
L’allusion n'est-elle point nette à ce qu’on nommait la « cabale des dévots » ? Elle réapparait encore dans ces vers où Cléante avoue la force du fourbe :
dre Il aura des ressorts Pour donner contre vous raison à ses efforts: Et sur moins que cela le poids d’une cabale Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
S'il en est ainsi, le dénouement de la pièce n’est pas un pur artifice, une médiocre façon de se tirer d’embarras par une flatterie de courtisan. Le roi n'intervient pas
comme une sorte. de deus ex machina. Nous sommes en pleine histoire. Dans le raccourci d’une scène, Molière ramasse et résume la lutte de Louis XIV contre la cabale, contre la vraie, celle qui se faisait craindre à la cour et à la ville. Les dates sont significatives. La réaction de la société laïque contre la Compagnie du Saint-Sacrement a commencé en 1660 ; elle semblait se terminer par une victoire au moment où le poète achevait sa pièce. Quand il obtiendra l’autorisation définitive de la jouer librement, la Compagnie aura été dissoute depuis plus d’un an. Et l’on comprend qu'il ait obtenu pour ce dénouement l’approbation de Louis XIV lui-même : « M. Despréaux, raconte Brossette, lui avait donné envie de corriger ce dernier acte. Il avait en effet changé l'endroit où il donne des louanges au Roi; mais quand Sa Majesté entendit réciter par Molière ce changement, elle lui conseilla de les laisser comme elles étaient auparavant. » Il pourrait bien y avoir dans ce conseil du souverain autre chose que le désir naïf de maintenir dans un chef-d'œuvre des éloges agréables à sa personne.
Aussi longtemps que la cabale avait vécu, elle s'était mise en travers des desseins de Molière. Avant toute représentation publique de la comédie, elle avait éte mystérieusement avertie et s'était émue. C’est Le 12 mai 1664 que les trois premiers actes furent joués à Versailles. Or, dans sa séance du 17 avril, la Compagnie « parla fort de travailler à procurer la suppression de la méchante comédie de Tartuffe. Chacun se chargea d'en parler à ses amis qui avaient quelque crédit à la cour pour empêcher sa représentation! ». C'est la confirmation d’une note de Brossette, qui paraissait un peu énigmatique : « Quand Molière, dit-il, composait son Tartuffe, il en récita au roi les trois premiers actes. Cette pièce plut à Sa Majesté qui
1 Annales, p. 125 d (B.-F. 231).
en parla trop avantageusement pour ne pas irriter la jalousie des ennemis de Molière et surtout la cabale des dévots t ».
En dépit des sollicitations contraires, la pièce fut jouée. Ce n’était point pour calmer les pieuses colères. « M. de Péréfixe, archevêque de Paris, continue Brossette, se mit à la tête des dévots et parla au roi contre cette comédie. Le roi, pressé là-dessus à diverses reprises, dit à Molière qu’il ne fallait pas irriter les dévots. » Molière joint son témoignage à celui de Brossette, en ajoutant que le coup est venu de ceux qu'il avait voulu peindre : « Les Tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté, et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle füt et quelque ressemblante qu’on la trouvât. » EL d’Argenson précise tous ces détails : « A l’assemblée du 27° de mai, on rapporta que le roi, bien informé par M. de Péréfixe, archevèque de Paris, des mauvais effets que pouvait produire la comédie de Tartuffe, l'avait absolument défendue ?. »
« Absolument défendue »? — Il semble bien que la cabale ait un peu exagéré les sentiments de Louis XIV. La préface de la pièce rapporte ce mot du roi : «Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la pièce de Molière, ne disent rien de celle de Scaramouche.» D'autre part, dans son premier placet, Molière dit expressément : « J'ai cru, Sire, que Votre Majesté m'ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu'elle me défendait de produire en publie. » Il y aurait eu impudence et témérité, pour l’auteur comique, à dénaturer la pensée et les propos du roi.
La version contraire — celle de la cabale — était publiée, quelques semaines plus tard, par Pierre Roullé,
! Correspondance entre Brosselle et Boileau, publiée par À. Laverdet (1858), p. 563 et 565.
? Annales, p. 136 (B.-F. 232).
TARTUFFE &o1
curé de Saint-Barthélemy, dans son is le Roy glorieux au monde :
Sa Majesté, après lui avoir fait un sévère reproche, animé d'une juste colère, par un trait de sa clémence ordinaire en laquelle il a imité la douceur essentielle à Dieu, lui a, par abolition, remis son insolence et pardonné sa hardiesse démoniaque, pour lui donner le temps d'en faire pénitence publique et solennelle toute sa vie. Et afin d'arrêter avec succès la vue et le débit de sa production impie et irréligieuse, et de sa poésie licencieuse et libertine, elle lui a ordonné, sous peine de la vie, d'en supprimer et déchirer, étouffer et brûler tout ce qui en était fait, et de ne plus rien faire à l'avenir de si indigne et infamant, ni rien produire au jour de si injurieux à Dieu et outrageant l'Eglise, la religion, les sacrements et les officiers les plus nécessaires au salut; lui déclarant publiquement et à toute la terre qu'on ne saurait rien faire ni dire qui lui soit plus désagréable et odieux, et qui la touche plus au cœur, que tout ce qui fait atteinte à l'honneur de Dieu, au respect de l'Eglise, au bien de la Religion, à la révérence due aux sacrements {.
Le pamphlet de Roullé a dù être écrit entre le 28 juillet et le 13 août 1664. Molière répondit par son premier placet. Il semblait décidé à lutter contre la calomnie; et l’on a quelques raisons de croire que le roi fit marquer son mécontentement au curé dénonciateur ?. La Compagnie réfléchit à la situation; et, dans sa séance du 14 septembre, « elle résolut de faire exhorter une personne de capacité de ne rien écrire contre la comédie de Tartuffe, et l’on dit qu'il valait mieux l'oublier que de l’attaquer, de peur d’obliger l’auteur à la défendre * ».
4 Le Roy glorieux au Monde, p. #1-50. Roullé, dans le reste de son pamphlet, tient des propos qui rappellent fort le programme de la Compagnie. Il encourage le roi à suivre en tout les conseils du P. Annat. Il le félicite de ses rigueurs contre les jansénistes, de la persécution qu'il fait à toutes sortes de vices, de ses édits contre les blasphémateurs et les duellistes. Il lui prête le dessein de révoquer l'édit de Nantes et de chasser les hérétiques. Il célèbre la démolition des temples et l'ordonnance contre les relaps. Il vante le zèle de Louis XIV pour les missions extérieures.
? Molière, de la collect. des Grands Ecrivains, t. IV, p. 256. # Annales, p. 137 (B.-F. 235).
Un coup de force, puis le silence : c'était mieux dans sa méthode.
Qui était « la personne de capacité » dont on a retenu la plume vaillante? On peut conjecturer que c’est l’auteur anonyme des Observations sur le festin de Pierre, parues en avril 4665. Si cet écrivain. qui feint de signer B. A. sieur de Rochemont, n’est pas un membre de la Compagnie, il est certainement de ses amis. Il a sa haine pour le jansénisme, qu’il appelle tout court « l'impiété », et il félicite le roi de ses mesures de rigueur : «I l’a bannie de sa cour où elle entretenait sourdement des pratiques; il a châtié ses partisans, il a ruiné ses écoles, il a dissipé ses assemblées 1. » L’inconnu célèbre ensuite l'énergie du roi contre certains fléaux que la Compagnie a fait vœu d’extirper : « La fureur du duel, qui ôtait à la France son principal appui et qui l’affaiblissait tous les jours par des saignées mortelles et dangereuses, a été tout d’un coup arrêtée par la rigueur des édits. Cet art de jurer de bonne grâce, qui passait pour un agrément du discours dans la bouche d’une jeunesse étourdie, n’est plus en usage et ne trouve plus de maitres qui l’enseignent ni de disciples qui le veuillent pratiquer. » Enfin le pamphlétaire saitsi bien la portée de la campagne ouverte contre les protestants et les conséquences prévues de l'application de l’édit de Nantes à la rigueur qu'il écrit cette phrase : « L’hérésie, qui à fait tant de ravages dans cet Etat, n’a plus de mouvement ni de force; et, si elle respire encore, s’il lui reste quelque marque de vie, l’on peut dire avec assurance qu'elle est aux abois et qu’elle tire continuellement à sa fin. » Aujourd’hui, par tout ce que nous savons du drame qui s'est joué de 1661 à 1685, nous sommes en état d'affirmer que « la ruine de l'hérésie », selon le mot de d’Argenson, avait alors commencé. Mais, en 1665, personne, en
! Ces propos suffisent pour faire juger l'inconcevable précipitation avec laquelle on a attribué les Observalions au janséniste Barbier d’Aucourt. C'est M. Ch.-L. Livet qui a mis cette erreur en circulation.
dehors des initiés, ne pouvait s’en douter. Cet inconnu était du nombre des initiés {.
Il était, de plus, en position d’être informé de bien des choses. Le public ignorait le placet présenté au roi en 1664, et Molière ne devait l’imprimer qu'avec sa pièce en 1669. Or le mystérieux Rochemont le connaît. Il le cite à cinq reprises. Comment et où a-t-il pu le lire? Du coup, l'on soupçonne qu'il a peut-être des raisons de parler de la reine mère et d’invoquer ses sentiments : « Il (Molière) ne doit pas abuser de la bonté d’un grand prince ni de la piété d’une reine si religieuse à qui il est à charge... L'on sait qu’il se vante hautement qu'il fera paraitre son Tartuffe d’une façon ou d’une autre; et que le déplaisir que cette grande reine en a témoigné n’a pu faire impression sur son esprit ni mettre des bornes à son insolence... 11 n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages... » Ceci nous rapproche peut-être encore de la Compagnie du Saint-Sacrement.
L’anonyme a pris la plume pour flétrir le Festin de Pierre; mais sa grande rancune semble lui ètre inspirée par le Tartuffe. Il attaque la première pièce tout autant que la seconde. Et sa préoccupation n’a pas échappé à ceux qui lui ont répliqué au nom du poète : « A quoi songiez-vous, Molière, écrit l’un d’eux, quand vous fites dessein de jouer les Tartufles (sic)? Si vous n’aviez jamais eu cette pensée, votre Festin de Pierre ne serait pas si criminel. Comme on ne chercherait point à vous nuire, l'esprit de vengeance ne ferait point trouver dans vos ouvrages des choses qui n’y sont point. » « Je pourrais dire, écrit encore le même à propos du roi, qu’il savait bien ce qu'il faisait en laissant jouer le Festin de Pierre; qu'il ne voulait pas que les Tartufles eussent
1 Ces Observations et les deux réponses qu'elles ont provoquées sont reproduites dans le Molière de la Collection des Grands écrivains de la France, t. V, p. 217-255. C'est à cette reproduction que je renvoie.
plus d'autorité que lui dans son royaume, et qu'il ne croyait pas qu'ils pussent être juges équitables, puisqu’ils étaient intéressés. IL craignait encore d’autoriser l'hypocrisie et de blesser par là sa gloire et son devoir, et n'ignorait pas que, si Molière n’eût point fait Tartuffe, on eût moins fait de plaintes contre luit ». Ne sent-on pas que, répliquant à ce critique, lami de Molière vise bien un homme de cette cabale que Tartuffe avait dévoilée et qui avait fait interdire la pièce?
Il est curieux enfin de remarquer que le pamphlétaire masqué n'oublie, dans ses attaques, qu'un seul passage du Festin de Pierre. C’est celui dans lequel don Juan déclare qu'il va se faire faux dévot :
Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti... Qui en choque un se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté, ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues et les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pour cela d'être en crédit parmi les gens. et quelque baissement de tête, un soupir mortifié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire... Je ne quitterai point mes douces habitudes; mais j'aurai soin de me cacher et me divertirai à petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la {cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde et n’aurai bonne opinion que de moi. Dès qu’une fois on m'aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du ciel, et, sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d'impiété et saurai déchaîner contre eux des zélés indiscrets qui, sans conaissance de
cause, crieront en public après eux, qui les accabléront d'injures et les damneront hautement de leur autorité privé #.
Ce passage de la nouvelle pièce et d’autres encore ? révélaient assez contre qui Molière dirigeait ses coups. Les Observations de Rochemont n’avaient servi qu'à provoquer deux répliques de Molière ou de ses amis, et la Compagnie sentait que c'était une faute; car la lutte lui devenait de plus en plus difficile. Les confrères, qui avaient cru, en 166#, au retour définitif des beaux jours, étaient de nouveau poursuivis avec une impitoyable ténacité. Ils sentaient bien que c'était la fin et que la moindre imprudence risquait de la hâter. En 1666, il fallut se disperser. Les particuliers s’efforcèrent de continuer la lutte que la société vaincue et dissoute ne pouvait maintenir. Or, l’année suivante, avant de partir pour les Flandres, Louis XIV donna à Molière l’autorisation de jouer publiquement Tartuffe. L'esprit du mal, dont on avait gèné les entreprises, allait-il prendre sa revanche? En l’absence du roi, le premier président du Parlement était chargé de la police de Paris. Nous le connaissons, et son zèle pour la bonne cause. La comédie ayant été jouée le 5 août, « le lendemain 6, dit le Registre de la Grange, un huissier de la cour du Parlement est venu, de la part du premier président, M. de la Moignon, défendre la pièce ». Brossette prélend que le
ANGte VPASCTITr:
? Celui-ci par exemple : Don Carlos : « Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soil peu, je saurai vous trouver. — Don Juan : Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui veux me battre : le cielm'en défend la pensée ; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qu'il arrivera » (Acte V, sc. 11). Il faut rapprocher de ce passage ce que nous savons de l'attitude de Fénelon et des autres ligueurs en face des provocations. Il y a ici comme un écho d'un passage de la Vie de M. Renty, par le P. de Saint- Jure. V. plus haut, p. 328, 331.
magistrat envoya le guet déchirer les affiches et fit mème fermer et garder les portes du théâtre.
Molière ne perdit pas tout espoir. Il se fit recommander au premier président par deux de ses parents; puis un matin, à l'issue de l'audience qui durait de sept à onze heures, il lui fut présenté par Boileau. Il invoqua l’autorisation accordée par le roi. Lamoignon ne voulut rien entendre : « Monsieur, dit-il, je fais beaucoup de cas de votre mérite, je sais que vous êtes non seulement un très habile homme qui faites honneur à votre profession et à votre pays; cependant, avec toute la bonne volonté que j'ai pour vous, je ne saurais vous permettre de jouer votre comédie. Je suis persuadé qu'elle est fort belle et fort instructive, mais il ne convient pas aux comédiens d’instruire les hommes sur les matières de la religion : ce n’est pas au théâtre à se mêler de prêcher l’évangile. Quand le roi sera de retour, il vous permettra, s’il le juge à propos, de représenter Tartuffe. Mais, pour moi, je croirais abuser de l’autorité que le roi m'a fait l'honneur de me confier pendant son absence, si je vous accordais la permission que vous me demandez. » Et M. le Premier rompit l'entretien par ces mots où l’on est fort tenté de voir une allusion à certains propos de Tartuffe : « Monsieur, vous voyez qu'il est près de midi : je manquerais la messe, si je m’arrêtais plus longtemps {. » La cabale triomphait.
Cependant Molière avait dépèché deux camarades sous les murs de Lille. Ils étaient allés présenter au roi un second placet ?. Ils pouvaient rapporter, d'un jour à
1 Brossette, Loc. cil.
? Ceux qui auraient des doutes sur l’ « identité » des Tartuffes méditeront avec intérêt ce passage du second placet : « J'ai eu beau... mettre en plusieurs endroits des adoucissements et retrancher tout ce que j'ai jugé capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire: tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu'ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. » Molière fait ici allusion à Lamoignon dont il ignorait l’affiliation
l'autre, l'ordre de laisser jouer la pièce. Il fallait prendre sans retard une mesure plus décisive. L'archevèque de Paris en fut chargé; et, le 11 août 1667, il lança une ordonnance où on lisait : « Faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication. » Le bon vouloir royal était paralysé. Les confrères crurent peut-être avoir partie gagnée. Is purent se consoler de s’être ainsi désignés, par leur animosité tenace, comme les originaux d’une pièce qu'ils étaient parvenus à supprimer. Ils ne prolongèrent leur victoire que jusqu'au 5 février 1669. Ce jour-là, la pièce maudite prit possession définitive de la scène. A cette date, la cabale semblait bien morte.
Une question essentielle est donc résolue pour nous. Nous savons où prendre les gens que Molière a visés. Avons-nous exactement répondu à l'interrogation de M. Brunetière : Où étaient-ils, entre 1660 et 1664, ces hypocrites et ces faux dévots ? De quels si grands dangers menaçaient-ils la société ? Et de quels noms se nommaient-ils ? Nous distinguons bien une cabale qui inquiétait à juste titre la société laïque. Mais nous n'avons point dit qu’elle se composät de « faux monnayeurs en dévotion » ; et personne n'aurait le droit de l’insinuer. Les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement étaient des fanatiques convaincus et qui conformaient leur vie à leurs convictions. En y regardant de près, on trouverait peut-être qu’ils savaient s’entr'aider et que plus d’un à su se faire pousser dans le monde par les confrères. Au
à la Compagnie du Saint-Sacrement. Après avoir rappelé sa conversation avec le premier président, il continue : « Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté... »
fond, les calculs personnels sont étrangers à cette coterie ; ils n’y sont que par accident. Les pieux conspirateurs ne songent qu’à sauver l’âme de leurs semblables et qu’à purifier une société souillée. Pour mettre en doute l’'absolue et farouche sincérité de leur zèle, il faudrait n'avoir rien compris à leur psychologie.
Mais si cette conclusion s'impose à qui peut les suivre dans leurs marches et démarches, à qui étudie les procèsverbaux de leurs délibérations, à qui sait avec précision ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont voulu, un contemporain était moins bien informé et devait forcément s’y tromper. À qui la faute, sinon aux confrères eux-mêmes? On ne saisissait leur action que sous la forme d’intrigues devinées ou de cabales surprises. On ne reconnaissait leur travail qu’à des sollicitations dictées par l'intérêt du ciel, mais toujours äâpres et vindicatives. On ne constatait, comme résultats de leurs efforts, que menaces contre les individus suspects d'indépendance morale, mesures de rigueur contre des gens inoffensifs, acharnement contre les pécheurs, ruine ou mort d'hommes attaqués avec un fer sacré. S'ils avaient agi en pleine lumière, ils auraient passé pour ce qu'ils étaient. Cachés dans ombre, ne faisant jouer que des ressorts secrets, il était impossible qu’on ne se méprit point sur leurs intentions réelles et sur la sincérité de leur zèle. À la rancune inspirée par leur fanatisme s’ajoutait nécessairement la haine que souffle aux âmes une hypocrisie soupçonnée. On disait couramment à Versailles : « Les dévots sont intéressés. » Ceux des évêques qui ne les aimaient point étaient les premiers à les qualifier ainsi. Molière ne pouvait avoir sur eux que l'opinion commune.
Dès lors une question obsède celui qui réfléchit à toute cette histoire. M. Brunetière a fait une remarque intéressante :
Quelle est la distinction que Cléante essaye d'établir entre les « vrais » et les « faux » dévots ? Les faux dévots, ce sont, pour lui, tous ceux qui « étalent », si je puis ainsi dire; ce sont tous ceux qui pratiquent en quelque sorte ouvertement; ce sont
tous ceux quine se cachent point de leur dévotion comme d’une faiblesse ou comme d’un crime. Mais l'enseigne des vrais est de n'en pas avoir; ils se contentent d'être dévots pour eux-mêmes ; et pourvu qu'ils vivent bien, ils laissent les autres vivre à leur guise. En d’autres termes encore, la marque de la vraie piété, pour Cléante, c'est de ne se soucier que d'elle-même. Dès que la religion prétend s'ériger en guide de la vie, elle lui devient suspecte, comme il dit encore, de « faste et d'insincérité ».
Ces traits sont beaucoup trop accusés. La piété indiscrète, que Molière dénonce, est toujours accompagnée de colère, de violence et de mensonge. Rien n'autorise à soutenir qu'il n’en conçoit pas une autre, qui pourrait se manifester au dehors, se préoccuper du monde et ne point se compliquer d’intolérance et d’hypocrisie. Il n'en reste pas moins que, sans être un libertin comme Des Barreaux ou Saint-Pavin, ou un philosophe à la façon des encyclopédistes, le comédien n'avait pas une piété très chaude. Sans doute il s’acquittait des pratiques du catholicisme et, un an avant sa mort, il avait communié. Sans doute les sœurs de charité qui l’assistèrent à ses derniers moments ont témoigné qu'il avait fini en chrétien. Sans doute l’éloge de la raison et du raisonnable, qui circule à travers toute son œuvre, est dù beaucoup plus à linfluence de Descartes qu’à celle du naturalisme épicurien. Malgré tout cela, Molière était peu religieux. Par suite, il est possible que, dans une pensée de derrière la tête, il ait parfois identifié tout zèle pieux, même sincère, avec le zèle insupportable de fanatiques hypocrites. Il est possible qu'il ait été tenté de murmurer que tous les dévots, dès que leur piété veut agir sur les rapports sociaux, sont les mêmes et également dangereux. A-t-il eu vraiment cette pensée ? M. Brunetière l’affirme. Je ne puis le suivre jusque-là ni affirmer le contraire. La question est posée et ne sera Jamais vraiment résolue.
Mais si Molière a eu cette opinion, à qui s’en prendre, encore une fois, sinon à ceux qui, par leurs actes connus, lui ont suggéré cette confusion? Pourquoi, à certaines heures, n’aurait-il pas entrevu que les organisateurs de
tant de machinations sacrées et féroces étaient, après tout, des gens d’ardente conviction ? Et s’il s’en est douté, pourquoi n’aurait-il pas tremblé? Pourquoi n’aurait-il pas éprouvé quelque répulsion pour ce qui pouvait inspirer en même temps cette passion du bien et ce goût des voies tortueuses, cet amour des âmes et ce dédain de tout scrupule? Et, s’il y a, dans sa pièce, une trace subtile de cette répulsion, n'est-ce point l’enseignement le plus précieux qu'elle nous apporte ?
Là serait, en effet, la révélation de l'effet moral que le mélange de l'intrigue et de la piété peut produire dans une âme droite. L'intrigue qui se fait hair, attire la haine sur la piété à laquelle elle s’associe. On se figure servir la gloire de Dieu par des malhonnèêtetés que l'intention est chargée de sanctifier ; on n’aboutit qu’à faire détester la fin elle-même qu'on déshonore par des moyens indignes. On veut convertir le monde et on lui communique la répugnance de la piété vivante. Après avoir poursuivi la conquête des âmes, on prépare la révolte des consciences. Ce qui s’est passé dans le for intérieur d’un poète comique résume peut-être et explique une grande partie de l’histoire morale de la France. Le xvrr° siècle a été celui des grands docteurs et des apologistes. Mais le xvure siècle s’est souvenu d’autre chose, et, s’il a dénoncé avec fureur la religion, c’est qu’il y a vu surtout un système savant d'oppression par le mensonge, disons le mot: une tartufferie tyrannique. Si les cabales de dévots n’attiraient la calomnie que sur elles-mêmes, on se consolerait vite de ce châtiment. Elles l’attirent sur ce qu’elles prétendent protéger, et c’est plus grave.