‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 5 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un prélat méfiant. — Le clergé paroissial et les prêtres de la Mission. — La Maison du Saint-Sacrement. — Louis XIII et la Compagnie. — Lettre royale. — Les archevêques de Paris et de Lyon. — Histoire d'un Bref.

Sur la fin de 1630, la Compagnie du Saint-Sacrement était constituée. Il parut difficile de ne point solliciter l'approbation de larchevèque de Paris. L’archevêque d'Arles, le curé Froger, Frizon, du Renouard, de Saint- Pierre, de Pichery et quelques autres s’assembièrent afin de revoir les statuts et de les mettre en état d’être présentés à l’autorité ecclésiastique. Le 26 mars 1631, ils apportèrent le résultat de leur travail à la Compagnie qui en prit connaissance, l’approuva et le fit transcrire sur le registre. Puis on résolut d'apporter ces règlements à l’archevêque Jean-François de Gondi.

La démarche n’était pas faite à la légère. L'abbé de Montpeyroux avait préparé le grand vicaire, et celui-ci avait agi auprès du prélat. De son côté, M. de Ventadour était intervenu. L’archevèque se montra très froid t.

Chaque fois qu'il s’agit de Jean-François de Gondi, il faut se souvenir d’un trait essentiel de son caractère. Timoré, pointilleux, susceptible, il ne savait jamais bien ce qu'il voulait. « Il n'avait pas assez de fermeté d'esprit, dit le P. Rapin, pour se défendre contre ceux qui entreprenaient de le gouverner ». Dans ses rapports avec les

jansénistes, par exemple, il ne réussit pas à adopter une ligne de conduite. On le vit un jour rédiger et expédier à ses prêtres un mandement contre le catéchisme de Saint-Cyran; puis, après une visite de Mn de Guémenée, il en prépara vite un second, qui révoquait le premier, et il le fit parvenir aux curés au moment où ceux-ci se disposaient à lire l’autre au prône. Les gens qui se laissent ainsi ballotter au gré des influences les plus diverses voient de mauvais œil les initiatives un peu hardies : « Mon oncle, qui était le plus faible des hommes, dit aussi Retz, était, par une suite assez commune, le plus glorieux ». La Compagnie du Saint-Sacrement lui parut sans doute grosse de menaces pour une autorité dont il était d'autant plus jaloux qu’il parvenait moins à l'exercer.

Ce n’est pas tout. À ce moment même, les curés de Paris venaient de faire opposition à l’enregistrement des lettres patentes qui établissaient la mission de Vincent de Paul. Ils se croyaient attaqués dans leurs droits et prérogatives. Par une pétition du # décembre 1630, ils avaient prié la Cour « d’exiger que les missionnaires renonçassent à tout emploi dans les paroisses et églises de toutes les villes du royaume, qu'ils ne pussent entrer en aucune église que par mission expresse de l’évêque et congé du curé, et que, même en ce cas, ils ne fissent aucune de leurs fonctions aux heures accoutumées du service divin, enfin qu'ils ne prétendissent à aucun salaire ni rétribution ». Il avait été facile de s'entendre sur ces conditions que les prêtres dela Mission avaient acceptées d'avance. Mais les craintes des curés montrent que le clergé séculier, tout en se réjouissant d’un renouveau de ferveur religieuse, distinguait, à certains symptômes, un effort des « dévots », pour exercer sur lui une sorte de domination occulte. C’est le 4 avril 1631 que le Parlement de Paris passa outre à cette opposition et ordonna l’enregistrement des lettres patentest. La démarche de la

! Maynard, Saint Vincent de Paul, t. T. p. 359, 360.

Compagnie coincidait malheureusement avec cette sorte de défaite du clergé paroissial.

L'archevèque n’était sans doute point disposé à prêter les mains à une entreprise détournée contre l'autorité des curés. Il refusa de rien entendre; et après bien des démarches, dès le 28 août 1631, on décida de ne lui en parler plust.

Aussi bien Jean-François de Gondi était-il en délicatesse avec quelques-uns des fondateurs de la Compagnie, et à propos d’une œuvre destinée à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Sébastien Zamet, évêque de Langres, oncle d’un des fondateurs de la cabale, avait poussé la mère Angélique Arnauld à présenter supplique à Rome pour l'établissement d’un institut qui serait consacré à cette dévotion. Rome avait accédé. La cour avait fait des difficultés. Mais Louis XIII étant tombé malade à Lyon le 22 septembre 1630, et ayant éprouvé un soulagement immédiat après avoir reçu le saint viatique, le garde des sce2ux, Marillac, cessa de résister et scella les léttres patentes; elles étaient motivées sur le miracle de la guérison. L’obstacle vint alors de l’archevèque de Paris. On lui avait associé, comme supérieur de cet institut, deux autres prélats, Sébastien Zamet, qui en avait soutenu lidée, et Octave de Bellegarde, archevêque de Sens. {1 prit ombrage de cette collaboration imposée, se crut atteint dans ses prérogatives canoniques, et la maison du Saint-Sacrement, rue Coquillière, ne put être bénite qu’en mai 1633. Si la Compagnie, en 1631, renonça si vite à insister, c’est qu'elle savait l’antipathie du prélat pour tout ce qui paraitrait avoir des rapports avec l’institut discuté. Et Gondi ne se trompait pas, non plus, en soupçonnant un lien entre les deux fondations ; car nous lisons dans le récit de d’Argenson, à propos de l’ouver-

* D'Argenson a écrit 28 avril, et non pas 28 août (Annales, p. 10 b, B.-F. 25). C'est évidemment un lapsus calami ou une erreur de copie; car, dans sa séance du 17 juillet, la Compagnie décidait encore de faire une nouvelle tentative, et la lettre de Louis XIII, dont il sera parlé tout à l'heure, est du 27 mai.

ture de cet institut : « La Compagnie, qui prenait part avec joie à la multiplication des lieux où le Saint-Sacrement était honoré, ordonna le 5° de mai de cette année que tous les confrères iraient communier dans l’église de ce monastère, le premier jeudi d’après son établissement pour entrer en participation de toute la gloire que cette nouvelle maison rendrait à Notre-Seigneur. »

On était donc privé de l’approbation ecclésiastique. On avait pourtant fait jouer, pour l'obtenir, tous les grands ressorts. M. de Pichery avait été chargé de « solliciter une lettre de cachet qui fit connaitre que Sa Majesté savait et approuvait la Compagnie ». Il l'avait obtenue dès le mois de mait. À ce moment-là, Louis XII rentrait de Lyon. C’est dans cette même ville que, moins d’un an auparavant, il avait été si gravement malade et si miraculeusement guéri. Les souvenirs de cette grâce durent lui venir en foule. M. de Pichery avait fait le voyage avec lui et l'avait sans doute entretenu dans ces heures de gratitude; et le P. Suffren, qui accompagnait également le roi, n'avait pu qu’encourager son pénitent dans ses saintes pensées. Qui sait si le roi n’a pas été au courant de ce qu'ils firent alors à Lyon ? « Ils pensèrent, dit d’Argenson, qu’il serait bon d’y former une Compagnie du Saint-Sacrement. Suivant ce dessein, ils assemblèrent quelques personnes de vertu dans le noviciat des jésuites. Ils leur donnèrent les vues et leur marquèrent les conduites qui s’observaient pour la Compagnie de Paris et le P. Suffren y fit plusieurs conférences pour échauffer les cœurs, ce qui produisit un grand ae ». Se trompe-t-on lourdement si l’on soupçonne que

es deux amis présentaient au roi l’acte qu’ils accomee comme une pieuse commémoration de sa délivrance ?

En tout cas, le roi parla de la Compagnie à Richelieu. « Ce grand et catholique ministre, dit d’Argenson, en

1 Annales, p.9(B.-F. 21). — Dom Beauchet-Filleau a lu « mars »; mais d'Argenson a bien écrit « mai ».

? Annales, p. 8 (B.-F. 19).

PAR L 4 : : TURC ET 2 LR L'e LS

avait été informé par d’autres voies ». Quelles étaient ces voies? Le P. Joseph logeait au couvent du faubourg Saint-Honoré.A-t-ilignoré les assemblées quis’ytenaient? Et, s’il les a connues, n’en a-t-il point parlé au cardinal ? D'autre part, Richelieu avait été à Lyon avec Louis XIIT. Or, son frère, l'archevêque de Lyon, avait pu être au courant des efforts tentés par Pichery et le P. Suffren pour établir en cette ville une Compagnie du Saint-Sacrement. N'est-ce pas lui qui a prévenu le cardinal et la disposé à répondre favorablement aux vœux de Pichery?

Quoi qu'il en soit, rentré à Saint-Germain, Louis XII fit ce que la Compagnie désirait. Il aurait même accordé volontiers plus qu’on ne lui demandait ; et, si les confrères avaient désiré des lettres patentes du grand sceau, ils les auraient facilement obtenues. Mais le secret aurait été supprimé. Cette faveur n’en aurait pas été une; elle aurait ruiné tous les desseins de la Compagnie. Si elle a été offerte de-bon cœur, comme il le semble, n’en faut-il pas conclure que le roi et ses ministres n'avaient pas bien saisi toute la portée de l'entreprise et que sans doute on ne la leur avait pas entièrement expliquée? M. de Pichery et ses amis déclinèrent un si grand honneur. Outre le bénéfice du mystère, ils eurent celui d’une modestie dont on n'avait pas compris le sens.

Le roi remit donc à M. de Pichery la lettre suivante :

Monseigneur l'Archevesque de Paris, la connoissance que des plus qualifiez, des plus fidelles et des plus pieux de nos sujetz m'ont donnée du dessein qu'ilz avoient de s’assembler en secret pour procurer la gloire de Dieu, le soulagement des pauvres, et le bien de mon estat, m'oblige de vous faire cette lettre pour vous dire qu'après avoir examiné leur projet et fait examiner par les personnes de ma plus grande confiance, je n'y ay trouvé que de l'avantage pour mon Royaume. Ainsy je leur ay permis de s’assembler, sous le nom de la Compagnie du Saint-Sacrement, à la charge que quelqu'un d'entre eux, qui me sera Connu, minformera, de temps à autre, de ce qui s'y passera de plus important. Vous me ferez donc chose agréable de donner votre bénédiction à cette assemblée, et de l'approuver en ce qui dépend de vous, et la presente n'estant pour autre

sujet, je prie Dieu, Monseigneur l’Archevesque de Paris, qu'il vous tienne en sa sainte et digne garde.

A Saint-Germaïn-en-Laye, le 27° may 1631. Signé Louis, et plus bas : de Loménie, cachetée aux armes du Roy, et au-dessus Monseigneur l'Archevêque de Paris, conseiller en mes conseils *. 4

On avait beaucoup compté sur cette lettre du roi. Jean- François de Gondi en prit connaissance, la rendit à ceux qui le sollicitaient et s’entêta dans son refus. « La lettre de cachet fut rapportée et par l’ordre de la Compagnie fut mise au coffre du dépôt, et l’on résolut de la garder et de demeurer en silence ».

Cependant d’aucuns de la Compagnie étaient troublés. Il leur semblait qu'ils n'avaient pas le droit de se réunir ainsi sans l’assentiment des autorités ecclésiastiques. Ceux qui menaient l'assemblée soutinrent que l'autorisation du roi suffisait à lever les scrupules, qu’on ne poursuivait que le bien de l’Église et l'avantage du prochain, et qu’on ne pouvait en conséquence être accusé d’aucun mal. Get avis l’emporta, et l’on décida que les séances devaient continuer.

Il est probable, cependant, qu’un certain nombre de confrères n’avaient pas la conscience en repos. Car l’on eut la pensée de recourir au Pape et d'obtenir son approbation à défaut de celle de M. de Gondi. Un membre de la Compagnie, M. de Brassac, était ambassadeur à Rome. On imagina qu’il lui serait aisé de solliciter et d'obtenir cette faveur ; et, pour faciliter encore les choses, l'archevêque d’Arles et le P. de Condren se chargerent d’en parler au nonce. Celui-ci « donna toutes les bonnes paroles qu’on pouvait désirer ». On lui avait montré la lettre écrite par le roi à M. de Gondi. Puis, on fit un mémoire du bref qu’on voulait et on l’envoya à M. de Brassac. Un autre confrère, qui se trouvait à Rome, l’abbé de

1 Annales, p. 9 (B.-F. 22).

Loyac, fut également prié d'accorder ses soins à cette affaire. Quelque temps après, l'on apprit que le bref était expédié, et la Compagnie s’empressa de témoigner sa reconnaissance par des messes et des communions. De longtemps ce bref n’arriva pas. Ce n'est que le 10 mars 1633, après plus d’un an et demi de délai, qu'on put en avoir enfin une copie. La Compagnie se réunit pour lire ce document vénéré. Ce fut une consternation. Le bref ne contenait rien de ce qu'on attendait. Rome n'avait saisi ni le sens de la requête ni le but de ceux qui la présentäient. Elle traitait la Compagnie comme une simple confrérie de piété. Tout était à recommencer. On refit un modèle du bref que l’on souhaitait. On en parla au nonce et à M. de Brassac, qui était de retour de Rome. Pourtant on n’était pas sans inquiétudes. On craignait peut-être de deviner dans la réponse du Saint-Siège quelque chose de prémédité. Combien tout seraitchangé, si M. l'archevêque avait consenti à revenir à de meilleurs sentiments! On songea à le faire solliciter à nouveau. L’archevèque d’Arles et le supérieur de la Compagnie s’en chargèrent. Cependantle3 mars, quelques jours avant leur cruelle déconvenue, les confrères avaient appris, par une lettre, que l’archevèque de Lyon était fort mécontent que la Compagnie de cette ville se fût assemblée sans sa permission. Là-dessus ils avaient prié M. de Barrault et M. de Noailles, évêque de Saint-Flour, de calmer cette Éminence. Les deux émissaires trouvèrent le cardinal intraitable. S'il avait été informé du projet de fonder à Lyon une Compagnie du Saint-Sacrement, on ne lui avait certainement pas révélé ce qui devait, entre tout, caractériser l’œuvre. II avait été froissé de constater que le premier acte d’une association, qu’il avait prise sans doute pour une confrérie de piété, était de se passer de son autorisation pour se réunir et délibérer. Il s’en était entretenu avec Jean-François de Gondi, et les deux prélats s'étaient encouragés l’un l’autre à défendre leur autorité épiscopale contre des zélés qui la méconnaissaient sous prétexte de la gloire de Dieu. Le cardinal

déclara tout net à ses solliciteurs « que l'archevêque de Paris n’accorderait jamais ce qu’ils désiraient ».

L’archevèque d’Arles et l’évèque de Saint-Flour étaient fixés. Renonçant à une démarche inutile, ils firent leur rapport à la Compagnie. Il n’y avait qu’à se résigner à un refus définitif, à se cacher encore mieux et à poursuivre l’œuvre entreprise. Il est probable que, pour se consoler, on trouva des rapprochements édifiants entre le travail de la cabale réduite à se rendre toujours plus mystérieuse et l’activité invisible du Sauveur dans le Saint- Sacrement de l’autel. Et à Paris, comme à Lyon, on résolut de maintenir la Compagnie.

On refit, pourtant, le modèle du bref qu’on désirait, et on l’expédia à Rome. Cette fois on n’en eut plus de nouvelles. Toutes les instances qu’on put faire décidèrent le pape à envoyer quelques indulgences. Il s’obstinait à se méprendre sur l'esprit et le but de la Compagnie. Rome ne pouvait reconnaître une cabale qui prétendait se passer de l’autorisation des évêques et poursuivre ses efforts, sinon contre eux, du moins en dehors de leur surveillance. Elle prévoyait les récriminations qu'elle ne manquerait pas de provoquer par la protection officielle d’une telle irrégularité. Mais elle se serait bien gardée de décourager par un refus franc et brutal ceux qui nourrissaient d'aussi beaux projets contre l’hérésie. Une erreur ingénieuse lui permit même de les bénir.

1 Annales, p. 10, 18 b (B.-F. 24-25, 40).

LA CABALE DES DÉVOTS un

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