LE GOÛT DE FLAUBERT POUR L’ARCHÉOLOGIE
l) ans les œuvres de M. José-Maria de Herédia,
JL tous ceux qui vivent dans les Pyrénées, auront particulièrement remarqué les cinq sonnels épigraphiques, datés de Luchon et inspirés, l’un par une
dédicace au dieu Ilixon et par une au dieu Iscitt, le
second par une aux Nymphes Augustes, le troisième par une « au dieu Hêtre », le quatrième et le cinquième par une « aux Montagnes divines » et par
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une « au dieu Garr ». Le poète a bien décrit ces pierres votives, et notamment
& ..,.... Sur le cippe romain « Le vase libatoire auprès de la patère ».
Non qu'il ait mis en vers, dans ses Trophées, toute l’épigraphie de Luchon, des Aquae Onesiorum. Les érudits trouveraient qu'il leur manque plusieurs dieux de ce pays en particulier, Abellion, Exprcenn, Aherbelst, Alardoss, Baicorrix, etc...; et en général, à plus forte raison, beaucoup des divinités pyrénéennes que les savants ont signalées. Chose curieuse (1) : l’autel d’Ilixon (le dieu topique de Luchon), que cite le poète du Vœu, se trouve au musée de Beauvais. Celui d’Iscitt, que possède le beau musée de Toulouse, porte aussi la patère et « le vase libatoire », comme celui des Nymphes, qui orne la salle des Pas: Perdus des Thermes de Luchon. C’est dans une collection particulière que le poète semble avoir vu l’ex-voto du Hêtre divinisé, le cippe de la montagne de Garr consacré par l’esclave Geminus pour lui et pour ses compagnons de servitude, l’autel des Montagnes divines voué par l’esclave Sabinula.
Cette fantaisie de cinq sonnets épigraphiques est
(1) Du moins j'ai sous les yeux Julien Sacaze, Epigraphie de Luchon, Paris, Didier, 1880 ; et ses Inscriptions antiques des Pyrénées, Toulouse, Privat, 1892, p. 391 n° 321, p. 446 n° 359, p. 400 n° 326, p. 399 à propos du n° 325,
peu de chose auprès de ce que Flaubert nommait sa « truculente facétie.., d’un dessin farouche et extravagant », œuvre d’art non moins que d’érudition, et où il avait montré autant de conscience comme chercheur que d’enthousiasme comme artiste :
Salammb6. Pourtant, si l’on en croit ce qu’il répliquait à M. Froehner, alors rédacteur de la Revue Contemporaine, il n'avait « aucune prétention à l’archéologie. J’ai », écrivait-il le 21 janvier 1863, « donné mon livre pour un roman, sans préface, sans notes ».
Cette déclaration, précise plutôt que sincère, sem ble aussilôt contredite par la discussion qui suit. ‘est une controverse vraiment archéologique, une apologie armée de notes, bourrée de- citations. Le littérateur trahit, comme malgré lui,ce qu’eùût voulu dissimuler le romancier. Est-ce bien l'artiste de style qui s’irrite du jugement porté sur la forme de son œuvre, ou l’archéologue, sur le fond ? Flaubert se soucie peu, dit-il à M. Frochner, « des formes amères employées, des critiques vagues, des appréciations
personnelles, de l'examen littéraire du livre. Je n’y ai pas même fait allusion. »
Mais l’érudit est plus vivement atteint qu’il ne voudrait le laisser paraître. Ce n’est plus en romancier qu'il cite complaisamment les sources où il a puisé. Pourquoi défendre, sinon en qualité d’archéologue, avec preuves à l'appui, la reconstitution du Zaïimph ? Pourquoi insister sur ce que le manteau miraculeux a été « décrit par Athénée, acheté à Denys l’Ancien 120 talenis,porté à Rome par Scipion Emilien, reporté à Carthage par C. Gracchus, puis à Rome sous Héliogabale, enfin vendu à Carthage » ? Est-ce en guise de romancier que Flaubert se donne mille peines pour sauver de la critique la réfection de la statue de Moloch, ou bien l'architecture du temple de Tanit, ou encore la topographie de Carthage ? Est-ce comme simple littérateur qu'il veut nous démontrer l'authenticité des moindres détails de son poème archéologique, où M. Froehner vient de relever, en 1863, mille choses qu'il juge inexactes, et de les railler? Par exemple, « les oreilles des éléphants peintes en bleu, les hommes qui se barbouillent de vermillon et mangent de la vermine, les Lydiens en robes de femmes, les escarboucles de lyax. »
Il semble donc que ce soit un plaidoyer archéologique, bien que Flaubert ait préalablement renié toute prétention à l'archéologie. Ce n’est pas, au sens rigoureux du mot, une apologie littéraire.
M. Froehner y répondit.L’auteur de Salammb6 riposta, et cela dès le mois qui suivit cette seconde attaque ; il écrivit une deuxième lettre, beaucoup moins développée que la première. Ce court billet, du 2 février 1863, fut adressé à Adolphe Guéroult,alors directeur de l’Opinion Nationale. Pouvons-nous y voir autre chose que le plan — succinet,il est vrai, — ou plutôt le résumé d’une véritable défense d’érudit, d’archéologue, mais non de littérateur, de romancier? Aucune prétention à l’archéologie ! Et la réplique adressée par Flaubert, en décembre 62 à Sainte- Beuve, qui avait cessé en 1861 d’enseigner à l’Ecole Normale ? M. Brunetière explique l’origine de l’étonnement que le romancier sentit « en présence de la critique si modérée, si bienveillante, si complaisante ». Cette réponse semble prouver que ce ne sont pas seulement les mérites littéraires de sa fantaisie qui lui tiennent au cœur. Sans doute Flaubert insiste sur le type de son héroïne, « clouée par l’idée fixe, une maniaque, une espèce de Sainte-Thérèse ». Evidemment il se rend un assez juste compte des beautés de son style, qui, si nous l’en croyons, « sacrifie moins à la rondeur dela phrase et à la période que dans Madame Bovary ». Ce roman avait paru en 1857; et, comme l’a dit M. Brunetière, «ce n’est peut-être pas toujours, dans les lettres, ni nulle part, une si bonne fortune que de débuter bruyamment, avec fracas, éclat, demi-scandale, et de s’im-
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poser ainsi d’abord, de haute lutte, à l'attention publique ».
Ce que Flaubert entend prouver,même au spirituel auteur des Nouveaux Lundis, c’est qu’il n’a point fait « une Carthage fantastique. Les documents existent. {] faut aller les chercher un peu loin. » Est-ce donc le romancier, n'est-ce pas plutôt l’archéologue, qui vient confesser (le mot est de lui) que son aqueduc est «une lâcheté : confiteor »? Certes Flaubert déclare, comme en passant, qu'il « se moque de l’archéologie ». Mais aussitôt après une telle affirmation, dont les lecteurs sont presque autorisés à révoquer en doute la sincérité, il ajoute cette phrase bien caractéristique: «Si les costumes nesont pasappropriés aux usages, et les architectures, au climat, je suis dans le faux.» La lettre à Sainte-Beuve, de même que celle à M. Froehner — ou peu s’en faut, — est une sorte de panégyrique scientifique. Il est malaisé de ne pas y voir l’œuvre d’un ami des choses archéologiques; comme tel il ne réussit guère à se cacher derrière l'artiste de style. Que l’on se rappelle seulement la manière dont ïl cite les Inscriptions d’Hamaker, le Tarif de Marseille, le Périple d'Hannon « échenillé par un grec», la tombe royale d'Eschmounazar « si emphatique et si redondante, » les parfums enfin dont on « pénétrait, empoison- « nait littéralement Judith et Esther: sentez-les, « humez-les donc dans la Bible», — Ammien Marecl-
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lin, Corippus, tant d’autres écrivains dont il sera question ailleurs,
Les trois lettres adressées à Sainte-Beuve, à M. Froehner, à Guéroult, et que les éditeurs de Salammbô ont,et avec raison, jointes en appendice à
l'édition définitive du roman, comptent parmi les
plus précieuses qui restent de Flaubert. Maïs ce ne sont pas les seules preuves qui nous attestent visiblement le labeur archéologique auquel s'était voué le romancier. Il s’y joint d’autres témoignages des véritables joies d’archéologue qui avaient animé son esprit et séduit son imagination, durant la période où il préparait ce qu’il appelle d’ailleurs dans tel autre de ses billets « une truculente facétie ». La correspondance de Flaubert,dont nous devons depuis quelques années la publication à l’admiration de sa nièce, est des plus instructives à ce sujet. Les amateurs de Salammbé, ce « gros livre, où l’on a voulu « fixer un mirage en appliquant à l’antiquité les pro- « cédés du roman moderne », ont appris bien des choses curieuses à lire les volumes de cette correspondance, notamment le troisième.
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. Un des collaborateurs de la Revue Bleue a pu dire ‘ que Flaubert y écrit, en quelque sorte, Salammbô sous nos yeux. Suivre d’abord les premiers essais de composition du roman, puis le voyage que l’auteur entreprend à travers une partie de l’Afrique du Nord, ensuite la rédaclion définitive de son livre, chapitre par chapitre ; rappeler aussi le grand nombre des ouvrages qu'il avouait avoir consultés et qu'il nous fait lui-même connaître ; enfin, indiquer l'esprit dans lequel l’ouvrage a été publié : c’est ce que nous voudrions exposer d’une façon sommaire dans cette étude.
J'y avais pensé quelquefois, lorsque j'étais en Afrique et que je m'occupais de l’archéologie de là-bas. Dans les collections algériennes d’Alger même et de Constantine,dont le Ministère m'avait chargé d'étudier, de reproduire et de faire connaître les principales curiosités, dans les musées tunisiens du Bardo et de Carthage, que j'ai visités souvent, il me semblait que les etlorts de lillustre romancier étaient au moins curieux. Toutes les lettres de Flaubert n'étaient pas encore connues, lorsque, du haut de ma terrasse arabe, non loin des souks de Tunis, je regardais, audelà du lac, les arbres de la Marsa qui remplacent « Mégara, faubourg de Carthage, et les jardins d’Hamilcar, » ou bien les collines dominées par la basilique primatiale de Saint-Louis qui a été substituée au temple d’'Eschmoùn « où l’Annoncia-
teur-des-Lunes veillait toutes les nuits et signalait ‘avec sa trompette les agitations de l’astre. »
Maintenant que la correspondance de Flaubert est éditée, les touristes qui vont en Tunisie songent-ils qu'ils parcourent des routes visitées jadis par lui °? Du moins ceux qui traversent dans les wagons du Bône-Guelma la vallée de la Medjerda, ce bassin du Bagradas autrefois si cher au grand érudit Charles Tissot ; ceux qui montent à Souk-el-Arba dans la modeste diligence du Kef ; ceux qui chevauchent de Medjez-el-Bab ou de Béja jusqu’à Teboursouk et de là jusqu'au village de Dougga ; ceux enfin qu’une confortable voiture, conduite par un Maltais, mène de Tunis à Utique ?
Peut-être y a-t-il quelque intérêt à montrer, par le détail, quel a été le labeur de Flaubert dans la composition de sa Salammbo. Joindre quelques notes à tout ce qui a déjà été dit sur les curieux volumes de sa correspondance, publiée de nos jours, — tel a été notre unique objet.
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