LES PREMIERS ESSAIS DE COMPOSITION
DE Carthage (1857)
Ç LE alammbo n’a pas été composée seulement à Se ) Croisset, dans ce joli village des environs de Rouen où s’est écoulée la plus grande partie de la vie de Flaubert. Mais, si plusieurs pages ont été prépa-
rées à Paris et même en Afrique, presque toutes |
furent écrites dans ce paysage normand que nous fait si bien connaître la correspondance de George
Sand. Quelques années après la publication du roman, elle ne cessera de louer ce qu’elle appelle « l’intérieur de chanoïne » de Flaubert, sa maison, son jardin, sa « citadelle » (10 août 1866), sa « ravissante chartreuse de bénédictin » (21 septembre 1866), sa € villa charmante », son « antre » (21 juin 1868). Elle en aimera tout, « les bois, les prés, les pommiers, les livres et les bibelots de la maison, le tulipier et les pivoines du jardin ». Mieux que Flaubert peut-être, elle goûtera, grâce à ce que
M. Bourget nomme sa puissance de soumission et d’impersonnalité, le charme de ce village de Croisset, « triste et froid d'aspect, mais beau et très beau, où la Seine est un peu sinistre malgré ses frais rivages, avec les coups de la marée, les saules toujours baïignés et débaignés (10 août 1866) ; le grand fleuve avec ses cris de vapeurs, qui coule noir ou gris sous la fenêtre, disant : Toujours ! Toujours » ! (22 novembre 1865 et 28 septembre 1866) ; et jusqu’à ce qui faisait le désespoir du romancier, « la chaîne infernale, le fantastique grincement de la chaine » des remorqueurs (22 novembre 1865 et 21 juin 1868). C'est dans ce milieu, si cher à George Sand, que Salammb a été lentement écrite.
Flaubert a trente-six ans. Il a publié son premier roman avec une sorte de succès de scandale. De son nouveau sujet, il commence par entrevoir assez mal les lignes principales. Ce qui le soutient et l’encourage, c’est l’étrangeté du plan qu’il a jeté sur le papier. Tantôt il en parle avec ironie, tantôt même avec une sorte de haine. Sa table est déjà chargée de livres qui l’ennuient ou le rebutent. Ces lectures lui semblent aujourd’hui fastidieuses, demain effroyables. D’une espèce de dégoût il passe à de l’affolement. Rien n’est encore précis dans ses idées. La singularité de la besogne qu'il s’est imposée, se trahit au cours de sa correspondance. |
Dès le mois de mars 1857, Flaubert, qui est encore à Paris, avise Mie Leroyer de Chantepie qu'il est
occupé, «avant de retourner à la campagne, d’un « travail archéologique sur une des époques les plus « inconnues de l’Antiquité. Je vais écrire », dit-il, « un roman dont l’action se passera trois siècles « avant Jésus-Christ ». — Un travail archéologique ! Il déclarera bien haut, plus tard, qu’il n’a jamais eu l’idée d'entreprendre rien de tel. Mais l’aveu est indéniable. Comme preuve de ses longues lectures, et comme indice de la sorte d’ennui qu’elles lui causent, il suffit de relire une lettre à Jules Duplan qui n’est pas exactement datée. « Je suis perdu dans « les bouquins et je m’embête ; car je n’y trouve pas « grand’chose. J'ai déjà, depuis une semaine, abattu « pas mal de besogne, mais il y a des fois où ce sujet « de Carthage m'’effraie tellement, par son vuide, que « je suis sur le point d’y renoncer ». Son esprit flotte ; il ne sait trop où aller, que faire. Avec de tels aveux, M. Bourget a-t-il tort de trouver que le symbole « transposé » de ce que fut Flaubert lui-même, ce sont les personnages « déséquilibrés » par la Littérature, la parole ou la lecture ? Ainsi Emma et Frédéric qui ont lu des romans et des poètes ; Salammbô qui s’est repue des légendes sacrées de Schahabarim «le savant » ; saint Antoine qui s’est enivré de discussions théologiques.
Le voici de retour à Croisset, avec les beaux jours. Il ne quittera plus les rives de la Seine que pour aller en Afrique. Le travail est de plus en plus pénible. Les livres de tout format et de toute sorte vont et viennent dans ses mains. Flaubert semble se consacrer à l’étude de sciences où il n’entend rien. Déjà il se préoccupe de l'impression que Carthage produira. Il semble se douter qu’on l’accusera d’avoir écrit des invraisemblances. A la fin de la belle saison, il ébauche des chapitres qu’il supprimera dans quelques mois. Au prix de mille fatigues, « le travail archéologique » dont il était épris paraît dévier et tourner à ce qu’il nomme « de l’art pur ».
Veut-on se faire une idée assez nette de ce qu'il appelle lui-même ses études archéologiques ? — « J’ai une indigestion de bouquins, écrit-il à Duplan. « Je rote l’in-folio. Voilà cinquante-trois ouvrages « différents sur lesquels j'ai pris des notes depuis « le mois de mars... J'ai bientôt tout lu... Si « Crépet était un brave, il passerait à l’Institut ou « bien rue de Seine, 2, et ferait de ma part une « révérence et mille remerciements à M. Alfred