CHAPITRE VI L'ACHÈVEMENT DU LIVRE ET SA PUBLICATION
S\ algré toutes ces lectures, Flaubert a avoué de lui-même la plupart des fautes qu'il a certainement commises contre l’histoire.
A Sainte-Beuve il confesse qu’Hannon est une « coquinerie. Par amour de la clarté, j'ai faussé l’his- « toire quant à sa mort. Il fut bien, il est vrai, cru- « cifié par les Mercenaires, mais en Sardaigne. Le « général crucifié à Tunis en face de Spendius s’ap- « pelait Hannibal. Mais quelle confusion cela eût « fait pour le lecteur ». De même dans sa réplique à M. Froehner, où il cite avec précision « Polybe, livre I, chapitre 17, » et dans son billet à Guéroult.
Quant à l’adversaire d’'Hannon, « le Suffète de la mer Hamilcar Barca », l’histoire parle de lui plus encore que de son rival. Elle connaît aussi ce Giscon qui, chargé de comprimer la révolte des merce paires, périt sous leurs coups, et surtout Hannibal, fils d’Hamilcar, et Mathô. Si l’histoire ignore
Salammbô, elle nomme bien le Campanien Spendios, esclave fugitif de Rome, elle commémore l’égorgement des sept cents prisonniers et le guet-apens du défilé de la Hache, et illustre les horreurs de ce qu'on a appelé « l’inexpiable guerre (241-238) ».
Il est bien inutile d’insister longuement sur les erreurs historiques de son livre. Nous cherchons à indiquer, d’après sa correspondance même, que son effort archéologique a été très soutenu et que Salammb6, si la fantaisie y a une large part, réussit néanmoins à éveiller le souvenir de ce que les savants disent avoir appris grâce aux découvertes de ces trente dernières années. Tel est notre unique objet : il y aurait un certain pédantisme à chercher autre chose. Il reste cependant à montrer encore ce que M. Bourget appelle, flans ses Etudes et Portraits, en termes un peu subtils, « la fleur noire du nihilisme de Flaubert, dont le parfum mortel est épars dans toutes ses œuvres, et qui avait sa racine dans une sensibilité maladive ». Au milieu de telles fatigues et d’un semblable labeur, Flaubert éprouve bien peu de satisfaction avec ses quinze chapitres qu’il a achevés. |
Souvent nous le voyons entièrement découragé. « Les aventures de Mlle Salammbô, quel chien de « sujet » !écrit-il à Feydeau en 1858. «Je passe alter- « nativement de l’emphase la plus extravagante à la «€ platitude la plus académique. Cela sent tour à tour
« le Petrus Borel (1) et le Jacques Delille. J’ai peur « que ce ne soit poncif et rococo en diable ». Le 26 décembre de cette même année, il lui annonce que, au retour d’un très court voyage à Paris, il a jeté au feu un paquet de papier, « la préface à laquelle « J'avais travaillé deux mois cet été ». Dans un billet adressé à Mme Schlésinger, le 16 janvier 1859, il appelle son roman « une tentative ambitieuse, s’il en « fut ». D’après une lettre à Feydeau, il juge que, « depuis que la littérature existe, on n’a pas entre- « pris quelque chose d’aussi insensé » ; et dans une autre, il déclare qu’il faut «être absolument fou « pour de semblables bouquins ». Le 4 juilet 14860 il s’'emporte, et dit à Feydeau, qui est en Afrique : (« J’aurai un joli poids de moins sur la conscience, « quand ce s...… bouquin sera fini». En 1861 il en donne aux Goncourt un aperçu bien peu sédui- Sant. Il lui semble que Salammbô est « embétante à crever. Il y a un abus évident du tourlourou « antique ; toujours des batailles ; toujours des fous « furieux. On aspire à des berceaux de verdure et à « du laitage. — Carthage me fera crever », dit-il à Feydeau. Il croit aussi qu’il y a trop de « troupiers».
(1) Pétrus Borel, autrement dit Champavert le Lycanthrope, un
Mmystificateur qui fut peut-être l’un des « bousingots » les plus détraqués.
Ce qui soutient Flaubert aux heures de dépit, c’est d’abord la beauté du sujet, puis son caractère étrange ; enfin la joie qu’il éprouve à s'évader du milieu de ces bourgeois qu’il exècre, à fuir loin de son temps, à se réfugier dans ce passé carthaginois. En voici pour preuve la jolie lettre qu’il adressse, le 11 juillet 1858, à Mlle Leroyer : « J’ai songé à vous « sur la plage d'Afrique où je me suis diverti dans « un tas de songeries historiques et dans la médita- « tion du livre que je vais faire. J’ai bien humé le « vent, bien contemplé le ciel, les montagnes et les « flots, visité à fond la campagne de Tunis et les « ruines de Carthage... Je suis encore au début ; « mais je vais, pendant quelques années peut-être, « vivre dans un sujet splendide et loin du monde « moderne dont j'ai plein le dos... Il faut écrire pour « soi ». À Feydeau il dit qu’elle ne sera « ni romaine « ni latine ni juive, la drogue. Je te jure bien, de par « les prostitutions du temple de Tanit, que ce sera « d’un dessin farouche et extravagant, commedit motre « père Montaigne. — Je me suis occupé d’hystérie», écrit-il le 18 février 1859 à Mile Leroyer, « et d’alié- « nation mentale à propos de ma Salammbô. — Le
« bouquin ne sera pas divertissant », dit-il à Feydeau. « Il faudra que le lecteur ait un fier tempéram- « ment pour subir au moins quatre cents pages « d’une pareille architecture ». A la fin de décembre 1859 il écrit de Croisset à Maurice Schlésinger : « Notre âge est si lamentable que je me plonge avec « délices dans l'antiquité. Cela me décrasse des « temps modernes ».
Aussi Flaubert est-il vraiment heureux à certains jours. « Je commence à aller dans Carthage », écrit-il dès 1858 à Duplan qu'il met au courant de ses opinions sur Victor Hugo : il ne lui dissimule . point qu’il a « maintes fois cuydé de rire à la lecture « des Contemplations (1). Je vous assure, lui dit-il, « que c’est monté. Trop, peut-être » ? Le 26 décembre de la même année il ne cache pas à Mlle Leroyer qu'il est content de se retrouver à Croisset et de continuer son travail. « Je commence enfin à m’amuser « dans mon œuvre... Je ne pense plus qu’à Carthage... » Avec Madame Schlésinger il paraît montrer un peu plus de fierté le 16 janvier 1859 : « ce livre « me couvrira de ridicule ou me placera très haut ». En 1859 il aime à dire à Duplan qu’il est « dans un dédale », mais il écrit aussitôt après à Feydeau en termes plus fermes. « Mes conjectures sont, je crois, « sensées. J’en suis même sûr d’après deux ou trois « choses que j'ai vues. » S'il ajoute, par habitude plus
(1) Publiées en 1856.
eu
que par modestie, que ce ne sera pas « un bon livre », il prend le soin de corriger cette fâcheuse impression : « Qu'importe ! s’il fait rêver à de grandes choses ». S'il dit à Madame Roger des Genettes que son livre le « désespère », il s'empresse de confier à Feydeau qu'il commence « à voir un peu les « personnages. Je crois qu'ils ne sont plus mainte-: « nant à l’état de mannequins décorés d’un nom « quelconque ».
Toutefois la forme de Salammbô le tourmente. Il parle aux Goncourt, le 3 juillet 1860, du style de son œuvre qui n’est pas encore, et tant s’en faut, achevée. « Je crois que j'ai eu les yeux plus grands que « le ventre. Reste la ressource de faire pohétique. « Mais on retombe dans quantité de vieilles blagues « connues, depuis le Télémaque jusqu'aux Martyrs ». Ce passage de la lettre est des plus curieux. Flaubert affirme à Sainte-Beuve qu'il n’a pas voulu « faire un poème, être classique dans le mauvais sens du mot»; il lui reproche de le « battre avec les Martyrs » ; il cherche à établir que le système de Châteaubriand lui semble « diamétralement opposé » au sien. On n’est plus en général de son avis. «Le spleen corrosif et àcre de Flaubert laisse bien loin derrière soi la torpeur de Châteaubriand, nostalgie de vieux lion », dit M. Bourget dans ses Etudes et portraits(1). D'autre part, M. Brunetière, au lendemain de la mort
de Flaubert, signalait la passion avec laquelle il avait étudié Châteaubriand ; des phrases sont démarquées, et l’analogie des effets est instructive. Avant Salammbô, il avait appliqué cette méthode aux espaliers, aux hirondelles et aux ruisseaux de sa Normandie, sans chercher « des paysages et des mœurs que l'éloignement, à travers le temps et l’espace, rende plus poétiques ». De même la façon dont le trait final est habilement choisi pour donner de la rondeur et du nombre à la phrase, c’est encore du Châteaubriand (1). Dans ses Essais de psychologie contemporaine, M. Bourget a insisté sur l’exaltation que des phrases de Châteaubriand causaient à Flaubert. « Il en récitait les magnifiques périodes avec cette voix de tonnerre qu'il appelait son gueuloir… C'est avec frémissement qu'il criait, plutôt encore qu'il ne la déclamait, la mélopée sur la lune, dans Atala » (2).
Reprenons la lettre de Flaubert aux Goncourt. « Je « ne parle pas du travail archéologique qui ne doit « point se faire sentir, ni du langage de la forme « qui est presque impossible. Pour être vrai, 1l fau- « drait être obscur, parler charabias, bourrer le « livre de notes. Si l’on s’en tient au ton littéraire et « francoys, on devient banal. Problème, comme dirait « le père Hugo ». Les moindres choses l’amusent.
(1) Roman Naturaliste, p. 168, 170, 183.
Ainsi dans un billet à Feydeau qui est de 1860, « comme fond ça devient coquet. On a déjà com- « mencé à se manger », et dans un autre qui est de 1861, « je cherche à rattacher le mythe de Proserpine « à celui de Tanit ».
Le travail archéologique dont Flaubert disait en mars 14857 à Mlle Leroyer de Chantepie qu’il était occupé, s'achève aussi rapidement que possible. Pour la forme, il veille à ce que rien n’y rappelle les peintures de Girodet, ni le Télémaque de Fénelon, ni les œuvres de Marmontel, ni les Martyrs de Châteaubriand, ni le style de Delille ou de Petrus Borel ou de Victor Hugo, ni les Poèmes Antiques de M. Leconte ‘de Lisle qui avaient été publiés en 1853 (1), ni les Fleurs du Mal de Baudelaire.
« Les Leconte de Lisle etles Baudelaire », écrit-il à Sainte-Beuve, « sont moins à craindre que les... et « les. dans ce doux pays de France où le superficiel « est une qualité, où le banal, le facile, le niais sont « toujours applaudis, adoptés, adorés » (2). Quant
(1) Les Poèmes barbares sont de 1862.
(2) Dans son Rapport de 1867, Théophile Gauthier n’est pas moins sevèêre. Les Poèmes Antiques de Leconte de Lisle émurent, dit-1l, « tous ceux qui sont sensibles à l’art sérieux » par leur caractère de hautaine impersonnalité, par l'empreinte profonde de l'esprit antique, par une sorte de nirvana indien.
Quant aux Fleurs du Mal, c‘est un volume « d'une bizarrerie profonde, sans ingénuité ni candeur ; Baudelaire, un poète singulier, subtil, paradoxal, qui s'inspire un peu trop d'Edgar Poë ».
au fond de l’œuvre qu’il a entreprise, ou plutôt rêvée, depuis cinq années, laissera-t-elle, « cette truculente facétie », voir tout ce qu’elle a coùté de recherches ? «Je n’ai pas eu la prétention de faire l'Iliade ni la Pharsale », réplique-t-il à l’article des Nouveaux Lundis. À quoi Sainte-Beuve s’empresse de répondre qu’il est heureux de l’avoir amené « à sortir toutes ses raisons » ; que le soleil d'Afrique a donné éruption «à toutes nos humeurs, à tous, même à nos humeurs secrètes » ; que Salammbô est désormais, « indépendamment de la dame, le nom d’une bataille, de plusieurs batailles ». Avant le printemps de 1862, Salammb6 était entièrement terminée. « Je vous demanderai d’abord, monsieur », écrira Flaubert le 21 janvier 1863 à M. Froehner, « pourquoi vous me mêlez obstinément « à la collection Campana en affirmant qu'elle a été « ma ressource, mon inspiration permanente ? Or € j'avais fini Salammbo au mois de mars, six semai- « nes avant l’ouverture de ce Musce ». Et le 2 février 1863 il insistera auprès de M. Guéroult sur ce que M. Froehner n’a pas daigné « répondre un seul ‘mot « touchant : 1° etc. 18° le Musée Campana. Enfin, « ajoutera-t-il, puisqu'il se mêle de ma biographie, « (comme si je m'inquiétais de la sienne!) en aflir- «€ mant par deux fois, (il le sait!) que j'ai été six ans « à écrire Salammbô, je lui avouerai que je ne suis « pas bien sûr, à présent, d’avoir jamais été à « Carthage ».
En 1862 il s’agit de publier Salammb6. Flaubert lit son œuvre aux frères de Goncourt. C’est, — nous employons ses termes toujours quelque peu excessifs, — « une gueulade punique jusqu’à crevaison des auditeurs ». Le terme est de ceux qu'il affectionnait. « Flaubert disait de lui-même : Je ne sais qu’une phrase est bonne qu'après l’avoir fait passer par mon gueuloir. L'expression n’est guère élégante ; mais, à lire ses lettres, on comprend qu’elle fut très juste. Dans son imagination la phrase se criait » (1). La gueulade qui a lieu chez les Goncourt, est coupée par un grand diner dont il nous a gardé le menu: « Diner oriental, chair humaine, cervelles de bour- « geois, clitoris de tigresses sautés au beurre de « rhinocéros ». Ce qui lui semble moins drôle que ce festin, que cette « gueulade », ce sont les démarches auprès des éditeurs, notamment les visites chez Michel Lévy, « Lévy qui doit acheter mon nomet rien que cela »; ce sont les négociations avec ceux qui veulent illustrer le roman sous presse,
(1) Bourget, Etudes et Portraits, I p. 127.
« des illustrations ! je trouve cela stupide, et plutôt « rengainer le manuscrit ». Une lettre à à Duplan ne laisse pas subsister de doutes sur l'opinion défavorable que le grand écrivain avait des dessinateurs (1), « Ah ! qu’on me le montre, s’écrie-t-il, le coco qui « fera le portrait d'Hannibal et le dessin d’un « fauteuil carthaginoïis ! Ce n’était guère la peine « d'employer tant d’art à laisser tout dans le vague « pour qu’un pignouf vienne démolir tout mon rêve « par sa précision inepte ». Les plus longues démarches ont un terme, et Flaubert finit par se débarrasser de son roman. En septembre il signe un traité « avec Lévy, à des conditions extrêmement avanta- « geuses (2)... Le livre peut paraître à la fin d’oc- « tobre ».
Nous avons déjà a quelles critiques il souleva ; — notamment les trois articles de Sainte- Beuve dans les Nouveaux Lundis, auxquels Flaubert | répond en décembre 1862, ce qui lui vaut un billet très flatteur de son « cher maître » à la date du 25, — et d’autre part les sévérités de M. Froehner dans la Revue Contemporaine, auxquelles il riposte d’abord par une longue lettre qu’il lui adresse le 24 janvier
(1) Flaubert garda toujours cette haine de l'illustration. Plus tard il refusera obstinément son portrait à l'éditeur Lemerre, à l’époque où ce qu’il nomme « une scie » lui sera fait par Victor Hugo et par George Sand au sujet de l’Académie française.
(2} Il ne rentrera que le 1” janvier 1873 dans la propriété de Madame Bovary et de Salammub.
14863 puis, attaqué à nouveau, par un billet court qu'il gdresse à M. Guéroult le 2 février. Ce sont les documents les plus intéressants de la querelle. « M. Lebrun (de l’Académie), un homme juste, « écrivait avec raison Sainte-Beuve, me dit l’au- « tre jour à propos de vous : Après tout il sort « de là un plus gros monsieur qu'auparavant. « — Ce serà l'impression générale et définitive ». Pierre Lebrun, natif de Provins, avait habité la Normandie, et notamment l’ancien manoir des Montmorency, à Tancarville près de Lillebonne. Pour Flaubert, qui habitait à Croisset, plusieurs lieues en amont, l'opinion de ce poète avait-elle quelque importance ? Lebrun, alors âgé de soixantedix-huit ans, était sénateur, ancien pair de France, et membre de l’Académie française depuis 1828 ; il venait de donner en 1858 une édition complète de ses œuvres. Lebrun est un des dix-sept Académiciens qui en 1841, contre quatorze, avaient enfin élu Victor Hugo : l’autre représentant de la Normandie à lAcadémie, Casimir Delavigne, s’était signalé déjà, dans trois élections antérieures, par une âpreté singulière contre le poète que Flaubert avait appelé à son tour «un immense bonhomme ». C’est au Voyage en Grèce de Lebrun (1828) qu'appartient un morceau bien connu, la Vallée de Sparte, avec ses lauriers-roses, la Grecque qui file, le berger d’Amyclée couronné de fleurs de glatinier, la musulmane à cheval et que suit un esclave africain portant une perdrix dans:
une cage d’or, l’aga aux armes d’argent, des oliviers, et un vase de marbre renversé. Théophile Gautier comparait Lebrun à « ces navigateurs qui devinent les terres prochaines au souffle odorant des brises ». Sainte-Beuve a dit vrai, et Flaubert avait raison de se déclarer « radouci » après le troisième article des Nouveaux Lundis que, dans sa correspondance avec Théophile Gautier, il appelle cependant « une ITIme Philippique ». C’est encore « à son vieux Théo » qu'il adresse des remerciements en 1863 pour ce qu'il nomme « son Panégyrique de Trajan : il me venge, et au-delà » ; c’est à lui aussi qu'il annonce lenvoi de ce qu’il qualifie « la réponse au sieur Frochner », les lettres insérées dans l’Opinion Nationale des 24 janvier et 4 février 1863.
Salammbé eut vite les honneurs d’une réédition. Dans une lettre à Madame Gustave de Maupassant,il parle de la réimpression de « sa Carthaginoïise. On (© m'a appelé ilote ivre. On a dit que je répandais un (air empesté. On m'a comparé à Châteaubriand et € à Marmontel. On m’accuse de viser à l’Institut. ‘(Une dame a demandé si Tanitn’était pasun diable».
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Flaubert aimait à railler les jugements, parfois superficiels, de certaines dames qu'il rencontrait. M. Bourget rappelle à ce propos dans ses Etudes ct Portraits, l’histoire d’une personne qui lui disait que Renan est un coquin, et qui avouait ensuite n’avoir lu aucun de ses livres. « C’est une dinde ; mon sang de sauvage me revient; je vois rouge ». fl se contenait mieux, lorsque sa réplique à Guéroult se terminait par ces mots : « M. Froehner a appris à beaucoup de monde son existence. Cet étranger tenait à être connu; il l’est... avantageusement ».
Du moins on se passionne pour et contre le livre nouveau. George Sand, écrivant de Palaiseau à Maurice Sand qui de Nohant lui avait demandé conseil pour son roman «le Coq aux cheveux d'Or», se souviendra du tapage soulevé par Flaubert. « Pour tout ce qui est érudition », lui dira-t-elle ( 29 juin 1865), « tu es plus ferré que moi. Je voudrais t’épargner les critiques qui ont écrasé Salammbo, ouvrage très fort, très beau, mais qui n’a vraiment d'intérêt, que pour les artistes et les érudits. Ils le discutent d'autant plus, mais ils le lisent ; tandis que le public se contente de dire: C’est peut-être superbe; mais les gens de ce temps-là ne m'intéressent pas du tout».
George Sand en demeura l’une des plus fidèles admiratrices. En mai 1867 elle raconte à Flaubert qu’il y avait chez elle, à Nohant, « des gens pas trop bêtes qui ont parlé de Madame Bovary très bien,mais qui goûtaient moins Salammbô». La discussion
s’'échauffa, notamment grâce à la verve de sa bru, la fille du graveur Calamatta. «Lina», dit George Sand, «s’est mise dans une colère rouge, ne voulant pas permettre à ces malheureux la plus petite objection. Maurice a dû la calmer. Là-dessus il a très bien apprécié l’ouvrage, en artiste et en savant; les récalcitrants ont rendu les armes; ce qu'’ila dit,cette fois,c’était extraordinairement réussi ». — Quelques mois après, elle lui raconte comment elle a résumé ses impressions de Normandie. «J'ai pu y encadrer entre guillemets trois lignes de Salammbhô qui me paraissent peindre le pays mieux que toutes mes phrases et qui m’avaient toujours frappée comme un coup de pinceau magistral. En feuilletant pour retrouver ces lignes, j'ai naturellement relu presque tout, et je reste convaincue que c’est un des plus beaux livres qui aient été faits depuis qu’on fait des livres » (octobre 1867). — Un an après, nouvelle et « jolie prise de bec pour Salammb6. Quelqu'un que tu ne connais pas »,dit-elle à Flaubert (juillet 1868), « se permettait de ne pas aimer çà. Maurice l’a traité de bourgeois. Pour arranger l'affaire, Lina a déclaré que son mari aurait dù dire imbécile ». — Enfin, lorsque Flaubert a publié son Education sentimentale qui eut si peu de succès (1),en 1869, l’année où il eut la douleur de perdre son intime ami Louis Bouilhet, toujours le petit cercle de Nohant continue à se sou-
(1) Chef d'œuvre du réalisme misanthropique (Brunetière).
venir du célèbre roman. « Hier, Lina me disait », écrit George Sand (janvier 1870), « qu’elle admirait beaucoup tout ce que tu fais, mais qu’elle préférait Salammbô à tes peintures modernes ».
Flaubert, décoré par l’Empire en 1866, ne retrouva même plus le bruit qu'avait causé son roman punique. Au {er janvier 1873, il rentre dans la propriété de cette œuvre. Tel est son désintéressement que,en dépit des éditeurs qui le harcellent, c’est seulement en juin 1874 qu'il la réédite, quoiqu'il fût alors très besogneux.Le 12 mars 1873 ilécrit à George Sand que depuis janvier Madame Bovary et Salammbo lui appartiennent. « Je pourrais les vendre. Je n’en fais rien, aimant mieux me passer d'argent que de m’exaspérer les nerfs. Tel est votre vieux troubadour » {1}, En 1874, après l’avoir enfin annoncée pour 1868, Flaubert donne la Tentation de saint Antoine, qui se déroule aussi en Orient. « Succès ou non, écrit alors George Sand, c’est superbe ; mais, dame, çà ne peut pas être populaire : les lettres s’en vont ». Là encore on a reconnu un abus de l’érudition archéologique, philosophique et religieuse. En 1877,son malheureux Candidat ; — ses Trois contes ; «certainement ce qu'il avait encore exécuté de plus faible », dit M. Brune-
(1) C’est le seul détail intéressant, du moins en ce qui concerne Salammbô, que contienne le volume IV de la correspondance de Flaubert,
tière (4), — sa lourde féerie du Château des Cœurs. Enfin il laisse inachevé, lorsqu'il meurt en 1880, son Bouvard et Pécuchet pour lequel il avait lu et annoté, ainsi qu’il l’avoue dans sa correspondance, « plus de 1500 volumes en quelques années » (2).
M. Brunelière estime que ce n’est pas la peine de « savoir calquer la verité comme à la vitre, si l’on n’applique enfin ce curieux talent qu’à décrire les jardins imaginaires d'Hamilcar et le temple conjectural de Tanit ou celui de Baal-Eschmoün. Ou plutôt », ajoute-t-il, « n’est-ce pas bénévolement compromettre le profit littéraire de tant de travail et de persévérance obstinée, que d'ôter au public les moyens de vérifier l'exactitude de l'observation. Flaubert brisa donc avec l’érudition et l'archéologie: c'est alors qu'il essaya du théâtre et son Candidat fut sa dernière erreur » (3). George Sand avait doucement critiqué ce culte de la forme où Flaubert s'était renfermé toute sa vie,cette passion de la phrase bien
(1) M. Brunetière signale, dans Hérodias, « l’étalage d’érudition,le déploicment de magnificence orientale, les couleurs aveuglantes, Îles lourds parfums asiatiques, les comparaisons multipliées »; et, dans saint Julien l’Hospitalier, « les litanies interminables de noms et de costumes ». Il ajoute que Flaubert en quelque sorte, ayant retrouvé des notes d'autrefois, n’a pas voulu les perdre.
(2; Voir dans le Roman naturaliste do M. Brunctière, l’étude consacrée à Flaubert, le 15 juin 1880, au lendemain de sa mort, « sans esprit de flatterie et sans intention de dénigrement ».
(3) Roman naturaliste, p. 31.
faite et de la lecture continuelle. « Au fond », lui disait-elle, « tu lis, tu creuses, tu travailles plus que moi et qu’une foule d’autres ; tu es plus riche cent fois que nous tous ; … mais, bêta, nourris-toi des idées et des sentiments : les mots et les phrases, la forme dont tu fais tant de cas, sortira toute seule de ta digestion. Tu la considères comme un but’: elle n’est qu’un effet ». Flaubert mourut sans avoir cédé à tous ces conseils de son amie,
L'année même qui suivit la disparition de cet amoureux passionné des lettres et de «l’art pour l’art », cette Tunisie où il avait eu tant de bonheur à faire une courte excursion (1), cessait d’être libre, ou du moins vassale de la Porte ; les armées françaises établissaient le régime du protectorat ; un général français avait sur le sol punique l'autorité des Hamilcar ; les révoltes de quelques fanatiques étaient assez vite domptées. Dans ces dernières années, l’attention s’est reportée sur le chef-d'œuvre du grand
(1) Tissot mourut, en 1884 ; il avait pu retourner en Tunisie en 1876 et en 1879.
romancier. « Ce travail archéologique », au sujet duquel il avait peu sincèrement affirmé qu'il n'avait « aucune prétention à l’archéologie », devenait le motif d’un bel opéra — paroles de M. du Locle, musique de M. Réyer, — qui a été applaudi d’abord à Bruxelles en 1890, puis à Paris en mai 1892. Les quinze chapitres de Salammb6 ont donné un livret de cinq actes et huit tableaux. Je me souviens qu’un journal critiquait les décors du Théâtre de la Monnaie, le Moloch « semblable au bœuf gras pendu à « l’étal d’un boucher, les génies assyriens tenant le « seau et présentant la pomme », et les sénateurs de Carthage « habillés en Birmans ». Quant aux Journaux satiriques, ils ont eu, comme d'habitude, beau jeu à caricaturer le livret, la mise en scène, les costumes de l'opéra de M. Reyer. Il est certain que l’on ne peut, malgré l’admirable talent du maître qui a su interpréter l’âme de Salammbô et celui de la grande artiste qui saluait le vol des colombes d’Astarté, s'empêcher de se rappeler les termes dans lesquels Flaubert, parvenu au bout de son œuvre d’archéologue, défiait les dessinateurs de reproduire « un fauteuil carthaginoiïis ». Néanmoins, dans le programme de la représentation de gala, offerte à Paris, en octobre 1893, aux officiers russes de l’escadre Avellan, le Tableau de la Terrasse, le plus poétique morceau de la Salammbô de M. Reyer, figurait à juste titre. Après l’opéra, aurons-nous un jour l'édition illustrée contre laquelle Flaubert se
révoltait. « Plutôt rengaîner le manuscrit », disaitil avec colère. Et cependant la librairie Lemerre ne met-elle pas déjà en vente huit belles eaux-fortes, dessinées et gravées par M. P. Vidal, pour illustrer Salammb6 (1)? Les Revues ne signalent-elles pas, tout récemment encore, une jolie suite d’aquarelles d’Andhré des Gachons, et « un revêtement d’un luxe indicible, préparé par M. Victor Prouvé pour une édition à venir » (2) ?
Si ces notes, prises dans la Correspondance de Flaubert, pouvaient montrer combien l’auteur de Salammbô a été, surtout comme il a cherché à être (et à paraître même) épris des choses archéologiques, J'aurais atteint le but que je m'étais proposé. On a vite fait de dire que c’est une très belle œuvre littéraire ; Ou encore un roman presque illisible à force d’être ennuyeux, ou enfin un mélange de narrations épiques, de belles descriptions fantastiques, de comparaisons curieuses. Rendons-nous compte de toutes
ses recherches érudites, du mal qu’il s’est imposé et
(1) Et sept de M. Boilvin pour Madame Bovary.
(2) Voir l’article de Roger Marx dans le numéro de la Revue Encyclopédique (Larousse) du 15 février 1894. Voici la description de cette reliure, qui est reproduite. « Ici Salammbô défaille sous la caresse cnlaçante du Python ; là, Moloch rougeoie comme un géant ensanglanté ; au centre, Tanit est à demi voilée par le zaïimph qui se déploie sur les plats en plis sinueux ; des cuivres de grand ‘ caractère, repoussés et émaillés par M. Camille Martin, garnissent les angles >. |
de ce double travail d’art et de science dont témoigne Salammbô. M. Brunetière, qui ne cache pas son admiration pour Madame Botary, reconnait du moins que le grand artiste de Croisset était « très habile, et même consommé dans la pratique de son art : aussi trouve-t-on profit », ajoute-t-il, à lire le roman de la fille d'Hamilcar et à y voir l’application de la théorie de «l'Art pour l'Art ».
Pierre Loti, l’un des écrivains qui en ont tiré le plus grand profit, disait, dans son discours de réception à l’Académie française en avril 1892, qu’il ne lisait jamais, « par paresse d'esprit, par frayeur inexpliquée de la pensée écrite, par je ne sais quelle lassitude avant d’avoir commencé. Ce qui n’empéche », ajoutait-il, « que, si j’ai par hasard ouvert un livre, je suis très capable de me passionner pour lui, quand il en vaut la peine ». Le directeur de l’Acadé:mie,M.Mézières,lui répondit: « Vous qui ne lisez rien, vous avez lu Flaubert : une affinité inconsciente, un instinct mystérieux vous attiraient sans doute vers lui ». Qu'il aitlu cette Salammbô, dont la préparation a coûté tant de travail, et de travail archéologique, à son auteur érudit, c’est ce dont témoigne notamment une phrase citée deux fois dans Mon frère Yves, d’abord au chapitre 82, où est décrite la Mer de Corail, puis au milieu du dernier chapitre, où Yves revoit une chapelle antique « rongée de mousse, barbue de lichens », un lac d’eau marine et des îlots de gra.
nit (1). « L’exotisme, quand il est sincère », a dit un critique (2),«garde un charme particulier, un charme pénétrant et attristant : je n’en veux pour preuves que certaines pages de Gautier, Salammb6, les deux volumes de Fromentin sur le Sahel et le Sahara, les romans de Loti ». |
Foix, Juin 1894.
(1) « Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d’ilots ». (2) Jules Lemaître, Contemporains, 3° série p. 100.
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