PRÉFACE
On nous reprochera peut-être de nous être montré trop positif et de ne pas avoir tenu assez compte des qualités natives : du goût, de Poriginalité, de Timagination. A cela nous répondrons que ces qualités ne s'enseignent pas, et qu^il est seulement possible de les développer chez ceux qui les possèdent; voilà pourquoi nous nous sommes surtout efforcé de parler à la raison et au bon sens, seules bases sur lesquelles on puisse s'appuyer en matière d'enseignement.
A ceux qui demanderaient, d'autre part, à quoi bon tout un volume pour expliquer ce que chacun doit sentir naturellement, et qui craindraient de voir tant de principes gêner l'artiste et entraver sa liberté, nous dirons que la conception la plus originale et la plus hardie a toujours besoin, pour être rendue propre à l'application pratique, d'être analysée et étudiée sous toutes ses formes; et à ce propos nous rappelons le mot de Descartes : Ce n'est pas asse:( d'avoir l'esprit bon, le principal est de l'appliquer bien. Conçu en ce sens, ce livre n'a pas la prétention d'être autre chose qu'un guide; nous espérons qu'ainsi compris, il pourra rendre quelques services, et nous comptons sur l'indulgence de nos lecteurs pour excuser des faiblesses et des lacunes difficiles à éviter dans le développement d'un pareil sujet.
Henri Mayeux.
LA
PRÉLIMINAIRES
l'art décoratif et la composition décorative
On est souvent porté à considérer l'Art décoratifs comme occupant un rang inférieur dans la hiérarchie des beaux-arts et n^ayant même de commun avec eux que ses apparences, ses dehors superficiels et plastiques, en quelque sorte. Il y a dans cette opinion, trop légèrement acceptée, une erreur contre laquelle il importe de réagir : Pépithète de décoratif s'' applique à tous les arts, quels qu'ils soient, dès le moment où leurs produits sont conçus ou exécutés en vue de satisfaire à des conditions spéciales d'utilité, d'entourage ou de destination.
2 Appelé aussi Art ornemental.
Pour les arts appliqués à l'industrie*, comme ceux du bronze, du meuble, de la ferronnerie, de la céramique, des émaux, de la mosaïque, de la tapisserie, des vitraux, etc., il n'y a généralement pas d'hésitation et Ton s'accorde volontiers à les faire relever de l'art décoratif; de même pour l'architecture, qu'on accepte aisément comme une de ses expressions les plus élevées. C'est à propos des œuvres de peinture et de sculpture que subsiste le plus souvent l'équivoque : on a peine à les ranger dans l'art décoratif, alors même qu'elles y rentrent avec le plus d'évidence. Les fresques, par exemple, qui font partie des murs, les trumeaux, les dessus de porte, sont de l'art décoratif, de même que les bas-reliefs, médaillons, bustes ou statues, associés à un ensemble d'architecture et qui font corps avec lui. C'est là une condition essentielle qui ne saurait s'appliquer à des œuvres d'art conçues en dehors de toute préoccupation d'entourage, et susceptibles, par conséquent, d'être déplacées à volonté.
Il est cependant des œuvres qu'on est convenu d'appeler décoratives, sans qu'elles aient pour cela une destination absolument précisée : c'est qu'alors elles possèdent des qualités spéciales qui impliquent la facilité de les introduire dans un décor d'ensemble; de même qu'on verra, au contraire, des œuvres conçues
I. L'expression : arts industriels, critiquée aujourd'hui souâ le prétexte que c'est abaisser l'art de prétendre qu'il peut être industriel, a été remplacée par celle à'' industries d'art, qui' n'est guère plus logique. Nous ne nous attarderons pas à discuter ces questions de mots : l'important est qu'en employ&ut indifféremment l'un ou l'autre de ces termes, nous soyons toujours compris.
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en vue d'un emplacement déterminé manquer de ces mêmes qualités et demeurer ainsi au-dessous de leur rôle.
La Composition décorative a donc pour but principal rétude de ces qualités, c'est-à-dire la recherche de l'accord nécessaire entre les divers éléments d'une œuvre, ybrme et décor, de façon à constituer un tout qui soit à la fois agréable en lui-même et en harmonie avec le milieu auquel on l'associe.
Mais avant d'aborder ces questions complexes, il est indispensable de préciser quelques points. Il y a tout d'abord, pour ce qui relève à un titre quelconque de l'industrie, des nécessités pratiques de commodité et de convenance usuelle qu'il importe de ne pas perdre de vue, bien qu'elles soient, en fait, étrangères à l'idée d'art. N'est-on pas en droit, par exemple, d'exiger que le bec d'un vase déverse bien, et que ses anses se manient aisément, que les différentes ouvertures d'un meuble soient bien disposées en vue de son emploi ? Les exceptions s'admettront tout naturellement pour les cas où ces objets ne conserveront de leur but d'utilité que l'aspect extérieur, comme les plats décoratifs et les vases d'orfèvrerie fine, exécutés en dehors de toute préoccupation d'usage réel, pour le seul plaisir des yeux.
Ces mérites pratiques sont d'ailleurs toujours insuffisants, s'ils ne sont relevés par le prestige de la beauté^ qui seule distingue l'œuvre d'art du produit commercial.
Or on s'imagine volontiers que la recnerche de la beauté consiste à compliquer les formes et à les couvrir d'une riche ornementation ; c'est là une grave
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erreur, dont un exemple des plus simples suffit à faire justice.
Voici (fig. i) deux récipients de même hauteur, fabriqués avec une terre semblable et comportant le même soin d'exécution; ils sont munis chacun de deux anses et de plus décorés tous deux d'un nombre égal de filets bruns peints sur leur surface : Tun, A, est le travail d'un
simple potier qui n'a pas reçu d'éducation artistique; l'autre, B, est l'œuvre d'un de ces céramistes grecs dont on sait le goût fin et délicat. 11 n'est assurément personne qui ne sente la supériorité évidente du vase B sur son voisin : la pureté du profil, l'attache des anses ainsi que la division calculée des filets, établissent immédiatement une différence considérable de valeur artistique entre les deux objets.
On le voit donc, les lois de la Jonne, combinées
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avec celles du décor, suffisent pour e'iever le niveau d''une œuvre et la faire passer des plus bas échelons de l'industrie au faîte de Part le plus élevé.
Dans notre étude sur la composition décorative, nous aurons également à parler d'une autre qualité non moins importante : la clarté,
La clarté relève surtout du bon sens; dans une composition, c'est la vision facile et sans confusion, même à distance; ce sont les motifs se lisant, quelle que soit leur complication, d'un seul coup d'œil et sans effort. L'indécision dans le parti adopté, l'abus des détails, le manque de franchise dans le rôle assigné à l'objet d'art, c'est-à-dire tous les défauts opposés à la clarté, ne se retrouvent, hélas! que trop souvent dans les productions courantes ; aussi n'hésiterons-nous pas à revenir par toutes sortes d'exemples sur ces erreurs de composition que la routine perpétue indéfiniment dans les ateliers et contre lesquels c'est un devoir de réagir, si on veut voir se relever le niveau de nos industries d'art.