CONCLUSION
Si court que soit le livre d'Habacuc, il ne se présente pas dans de meilleures conditions d’homogénéité que la plupart des autres petits recueils attribués aux « Douze Prophètes ». Il se compose de morceaux dont la rédaction première s'échelonne sur plusieurs siècles. Au vire appartient la prophétie la plus ancienne du recueil, sur la venue des Chaldéens {4%10, 1-17), Vers le milieu du vie se place la prédiction de leur ruine, (25-17). Le psaume (12-115, 91), qui a été combiné par parties avec les fragments de la première prophétie, ne peut être situé que vaguement, entre le v° et Le rrr° siècles. C'est au iv° peut-être, à l'époque de la persécution d’Artaxerxès III Ochus, que nous reporterait la date de composition du cantique. Il semble avoir fait partie, au mr siècle, d’un Psautier du «Maître de Chœur». Il est devenu, peu après, le morceau final de notre livre. La rédaction d'ensemble doit pouvoir se dater environ de la seconde moitié du même siècle. Il importe de ne pas oublier, toutefois, combien il serait téméraire d'attacher la même importance à la date conjecturale des deux psaumes, et à celle, beaucoup mieux établie, des deux morceaux prophétiques.
Dès 1884, Sranë avait bien noté que les malédiclions . du chapitre 11 et l'hymne du chapitre 111 n’appartenaient point à la prophétie primitive. Mais il avait eu le tort de rattacher l'un à l'autre ces deux fragments postérieurs, qui furent d’abord indépendants. En 1890, G1ESEBRECHT remarqua judicieusement que l’annonce des Chaldéens coupait la suite naturelle des plaintes 1?4,"2… au milieu desquelles elle avait été violemment intercalée. Mais il s’'égarait en rapportant ces plaintes à des oppresseurs étrangers. RorTasrein nota, avec
HU plus de raison, qu’elles ne pouvaient viser que des désordres intérieurs du pays de Juda, et il réussit à montrer que 1! poursuivait la prophétie commencée en 1%-!!, comme 1! con-
tinuait la plainte de 42-*. Il se méprit cependant en voyant
dans ces protestations contre l'injustice des riches, le fond même de notre livre, et en rapportant au même objet les malédictions du chapitre 11, passées au crible d'une critique qui se montrait trop sévère, à la fois, pour être juste, et trop indulgente encore pour atteindre au but qu’elle se proposait. Marri reconnut la nature véritable de 12-13, C'est un psaume, comme le chapitre ur. Il remarqua bien que le verset 2* en formait la fin. Pourquoi continua-t-il d'y rattacher, avec Rothstein, outre le verset 1!?a, qui ne semble pas avoir cette origine, le début purement factice et dramatique du chapitre nu, ces versets 1, 2,3, qui ne servent qu'à préparer, non pas seulement la maigre réponse du verset 2", mais toute la suite des malédictions contre les Chaldéens ?
Marri et Duum ont justement caractérisé la strophique du recueil, qui se compose essentiellement de tétrastiques. Mais ils ont appliqué ces divisions avec une rigueur excessive, au texte du chapitre 1x et xt, qui est trop corrompu, en de certains endroits!, pour s'adapter toujours parfaitement à ce moule. Peut-être, aussi, aurait-on gagné à reconnaitre que les deux premiers morceaux du recueil, —-le premier psaume et la première prophétie, — n'étaient pas, strophiquement parlant, d'une facture identique, le premier se composant d'une série de tétrastiques, tandis que le second faisait alterner tétrastiques et distiques.
Les solutions simples ont de moins en moins de bonheur dans l'étude de la littérature hébraïque. Ici la vérité ne semble ëlre, tout entière, ni du côté de ceux qui défendent l'unité primitive du livre d'Habacuc, ou seulement l'unité d'auteur, ni du côté de ceux qui le décomposent en ses fragments, sans reconnaître que leur rapprochement actuel est, plus que l'effet du hasard ou de juxtapositions anonymes,
1, Notamment 3°-t*,
es
l'œuvre voulue d'un rédacteur’. Il les a combinés d’après une idée dirigeante de justice providentielle, qui lui a permis de donner à cette multiplicité de morceaux, comme une apparence, très superficielle et toute factice, d'unité.
On ne se dissimule pas ce que, dans le détail, les solutions adoptées au cours de ce travail, ou les modifications propo sées aux solutions dont on se rapproche, présentent nécessairement de conjectural et d'imparfait. Sur ce sable mouvant qu'est le texte lui-même, dans l'extrême pénurie d'indications fermes que le livre nous peut fournir, et l'absence radicale de traditions autorisées qui viennent y suppléer, il n'en saurait être autrement.
Mais il y a tout lieu de le croire. Si les opinions proposées ici doivent être progressivement améliorées ou, en parlie, remplacées, — et cela n’est pas douteux, — ce n’est pas dans le retour vers les théories unitaires, soit conservatrices à la manière si savante de M. J. Halévy, soit radicalement neuves, à la façon fort ingénieuse de Bernhard Dubhm, qu'on aura chance de rencontrer la vérité. C'est plutôt du côté des solutions complexes, qu'il reste à rendre plus souples et plus complexes encore. Jusqu'alors, on a pu le voir, ce sont les découvertes faites dans ce sens qui se sont révélées précieuses et utilisables. Les larges aperçus systématiques ont bientôt semblé n'être que mirages.
N'est-ce pas un indice de la route à suivre ?
1. Otto Happel l’a bien senti, mais il a placé trop bas cette rédaction d’ensemble, en la mettant au n siècle (Das Buch des Propheten Habachuk, p. 8%). Il n’a reconnu que quelques-uns des morceaux indépendants primitifs (p. 18). Il estime avoir fait un grand gain et sauvé, «< pour ainsi dire, l'honneur de l'écrivain sacré » en présentant le petit livre comme un tout « bien ordonné, homogène » (p. 5). Ce sont là termes inexacts, ou, du moins, exagérés.
Vu, le 4 avril 4908.
Le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, A. CROISET. Vu et permis d'imprimer.
Le Vice-Recteur de l'Académie de Paris, Pour le Vice-Recteur :
L'Inspecteur de l'Académie, V, BONNARIC.