‹ La comtesse AlvinziChapitre 1 sur 7 · SIR ARTHUR · texte numérisé non relu

SIR ARTHUR

Tu sais maintenant mon nom et mon histoire. Confesseur, je t*ai confié mes douleurs : je te remercie de cette larme généreuse que tu répands, et que mon œil terne n'eût jamais pu verser. Qu'on m'enterre parmi les morts les plus humbles, et, sauf la croix plantée sur ma tombe, qu'aucune inscription, qu'aucun emblème n'attire l'attention de l'étranger et n'arrête le pas du pèlerin.

Btron (Giaour),

Dans les premiers jours de mai 1832, des circonstances qu'il est inutile de mentionner ici m'obligèrent à entreprendre un voyage dans le nord de Tltalie. C'était pour moi un événement comme tous ceux de cette vie, c'est-àdire mêlé de tristesse et de joie, d'entraînement et de dégoût, de crainte et d'espérance. J'aime les voyages, mais je laissais ma famille à Paris entre l'émeute et le choléra. Visiter TUalie avait été un des beaux rôves de ma jeunesse, mais je m'étais toujours dit qu'il ne s'accomplirait que de ^on plein gré, et il se trouvait justement quej'a-^ vais dû partir lorsque j'aurais voulu pouvoir demeurer.

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Au lieu de rindépendancj qui console mènie de Pennui, j'étais 80U8 le poids de cette conlrainte qui déceurage même du plaisir, et mes idées s'en ressentaient. Le pays que je parcourais contribuait à assombrir encore mon imagination : c*ét«iit la Savoie avec sa nature sauvage, son peuple de mendiants, son sol avare et ses torrents ternes et glacés. J'avais quitté Lyon et traversé une partie du Oauphiné par une délicieuse matinée de printemps, et je trouvais au delà de Chambéry Thiver dans toute sa désolante monotonie : pas une feuille aux arbres les plus hâtifs, pas un chant d'oiseau, mais de la neige sur les collines, du brouillard dans les vallées et du silence partout.

J'étais seul dans ma voiture et je venais de descendre, avec une rapidité accélérée par le verglas qui couvrait la route, la côte de Modane, lorsqu'à un des tournants de ia montagne, un obstacle força mon postillon à s'aHèler brusquement. Je baissai le collet de mon manteau qui couvrait mes yeux, et j'aperçus une petite calèche de voyage renversée sur le côté à quelques ioises de moi. Un de ses essieux paraissait brisé, et le postillon qui la conduisait avait dételé ses chevaux et attendait, sans paraître ému, que la Providence lui vint en aide. Deux hommes étaient près de lui, et semblaient être les victimes de l'événement, qui du reste n'avait, en apparence du moins, aucune gravité. L'un de ces hommes, velu avec un luxedeprécautionsqui annonçait plus que de la prévoyance, était un petit vieillard frais et dispos, à la physionomie spirituellement gaie et naïvement railleuse, et à l'attitude calme et dégagée qui trahit quelquefois l'égoîsme et cache souvent la sensibilité.

Cette remarque fut l'aflfaire d'un instant, car mon atten-

•tion se porta presque aussitôt sur son compagnon, qui

contrastait en tout avec lui. Celui-ci était un grand et be9u

LA dOMTfiSSS ALVIN^r. 3

garçon, d'une figure candide et douce, quoique éfidenn ment contractée par l*anxiété qu'il éprouvait. H avait jeté . son manteau sur là neige, et cherchait, avec une activité qui tenait du désespoir, à réparer l'accident qui les retenait là.

Son costume m*ayant indiqué que c'était an domestique, et son émotion me faisant supposer que Tévénement le touchait plus que Tautf e, je m'adressai à lui pour savoirs! je pouvais lui ê(re de quelque utilité.

Il it d*abord peu d'attention à ce que je lui disais, absorbé qu'il était par la multiplicité et l'impuissance de ses efforts ; mais ayant enfin compris que je lui faisais des offres de service, il leva la tôle, me regarda d'un air à la fois désolé et suppliant, et s'avança rapidement vers moi.

Un seul coup d'œil lui avait appris que je suivais la même direction que lui, que je voyageais seul dans une voilure à quatre places, et que j'étais un de ces hommes qui cherchent toujours un ami futur <]ans un malheureux présent.

— Ah ! Monsieur, c'est Dieu qui vous amène ! s^écriat-il d'une voix qui tremblait de la double émotion des inquiétudes qu'il venait d'avoir et des espérances que je lui donnais. Vous allez sauver mon pauvre maître, n'est-ce pas? Oh ! promettez-moi que vous le sauverez!

Je regardai dans la voilure renversée, personne ; mes yeux se reportèrent sur le petit vieillard à la face réjouie, il se mit à sourire, et comme j'allais le questionner, il s'avança vers moi sur la pointe du pied pour empêcher la neigne de pénétrer dans ses chaussures fourrées, me salua poliment et dit : *— Effectivement, cette rencontre est bien heureuse.

— En quoi puis-je vous être utile? lui demandai-je.

— Monsieur, répondit-il, je me nomme Monnard, et je suis médecin à Saint- Jean de Maurienne. Ce jeune homme

i LA COMTBSSB ÂLVI5ZI.

que vous voyez est valet de chambre d'un Anglais qui se meurt, m'a-t-il dit, à Thôlel de la Poste, à Lons-le-Bourg, et il est veiu me chercher en toute hâte ce matin pour soigner son maître. J'ai d'abord hésité, parce que le temps est bien rigoureux» et le malade, à ce qu'il paraît, désespéré ; aais on m'a parlé d'une jeune femme dans la douleur, do petits enfants bien intéressants, et, ma foi, je me suis décidé. Malheureusement ma calèche s'est cassée, et quoiqu'il n'y ait plus qu'une lieue à faire à pied, je ne veux prendre ce parti qu'à la dernière extrémité,

— Ce ne sera pas nécessaire. Monsieur, répondis je avec une brusquerie dont je ne fus pas maître. Montez avec ce digne garçon dans ma voiture, et je vous conduirai tou$ les deux à Lans-le-Bourg, où j'ai moi-même l'intention de coucher,

— Quand je disais que c'était Dieu qui l'envoyait! reprit le domestique. Oh! que je vous remercie! Et ma bonne maîtresse, comme elle va être reconnaissante! Puis il se mit à me baiser les mains tout en m'enlraînant vers la voiture, car il ne voulait pas perdre une minute, môme pour m'exprimer sa joie.

Nous fûmes promptement installés tous les trois; le petit docteur s'empara avec une bonhomie pleine de grâce de la moitié de mon manteau ^ je lui offrisse mettre ses pieds dans ma chancelière, il me ût voir qu'ils y étaient déjà; le postillon monta à cheval ; je lui promis un bon supplément de guides, et nous partîmes au galop. . Patrice, c'était le nom du domestique, m'3pprit chemin faisant que son maître s'appelait Arthur Selwin, qu'il était marié, que sa femme était belle et bonne, qu'il avait deux petits enfants, qu'il se mourait d'un anôvrisme au cœur^ qu'il n'y avait pas de meilleur maître (je l'avais deviné au dévouement de son domestique), et enfin qu'ils s'en retournaient tous en Angleterre après trois ans de séjour en

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Italie, lorsqu'une crise plus violente que toutes les autres les avait obligés de s'arrêter dans le misérable village de de Lans-Ie Bourg.

Ces détails m'intéressèrent et m'^fQigèrent profondément, car je me souvins alors d'avoir rencontré, quatre ans auparavant, sir Arthur dans le monde, à Paris. Il n'était pas marié & cette époque, et nous formâmes ensemble une de ces liaisons agréables et superficielles que les événements laissent rarement assez mûrir pour qu'elles deviennent de Tamitié, mais qui ne s'effacent jamais jusqu'à se transformer en indifférence. Nous nous étions perdus de vue depuis, et je n'avais pas même entendu parler de lui. Cependant mon affection se réveilla avec mes souvenirs, et ce fut moi qui, à mon tour, remerciai la Providence qui m'avait envoyé là. En ce moment nous entrions dans la ceur de l'hôtel de la Poste à Lans-Ie- Bourg.

Patrice ne fit qu'un bQnd du marchepied de la calèche sur l'escalier qui conduisait à l'étage sépérieur de la maison ; puis il saisit le petit docteur par le bras, le tira hors de la voiture, et tous (deux disparurent avec une promptitude qui avait quelque chose de fantastique. Quant à moi, après avoir payé mon postillon, je me fis donner une chambre, où je m'établis tant bien quo mal, entre une cheminée qui fumait et une porte qui ne fermait pas ; mais voyant bientôt qu'il n'y avait rien à gagner à rester auprès du feu, j'ouvris ma fenêtre et je cherchai, tout en rêvant, à reconnaître ce pays que j'avais' cru traverser avec indifférence, et où de grandes émotions m'attendaient peut-être. Le temps s'était un peu éclairci au commencement de la soirée, et un pâle rayon de soleil couchant dorait les sommets du Mont-CenTs, qui s'élevait justement en face de moi ; mais presque assitôt ce rayon ^ s'effaça ; la gigantesque montagne se couvrit d^ombres et

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do brouillards; le peu debruils qui animaient le village dd Lans-le-Bourg cessèreot graduellement, et le ailenco vint se joindre à l'obscurité. Au même instant la porte 9*ou* vrit, et Patrice entra pour me dire que son maître était plus calme que le matin, que ma carte lui avait été re-, mise, et qu*il me faisait prier de ne pas partir eans ravoir vu.

Comme j'avais voyagé sans m*arrêler depuis Paris, et que je n'étais pas précisément obligé d'être à jour fixe à Milan, où je me rendais, je fis répondre à sir Arthur nonseulement que je ne partirais pas sans le voir, mais que je ne quitterais Lans-le-Bourg que lorsque j'aurais la certitude que je ne pourrais plus lui être bon à quelque chose.

Patrice se retira pour transmettre ma réponse qui parut le satisfaire, moi je me remis à ma fenêtre, et je retombai dans mes rêveries.

Qui n'a point ressenti quelquefois, pendant le cours de sa vie, ce profond sentiment de tristesse qui s'empare de Pâme quand on arrive dans des lieux jusqu'alors inconnus? Les voix qui vous interrogent ou qui vous répondent, les objets qui vous entourent, les sites que vous contemplez, ^e silence et le bruit, le mouvement et le repos, tout ce qui constitue enfin Texistenoe ailleurs, parce que l'habitude attache à tout des souvenirs, devient alors un poids pour le cœur, un tourment pour la pensée. On se demande comment on a pu trouver une raison assez puissante, une nécessité assez impérieuse pour se décider à quitter la patrie, la famille, le foyer ; et au lieu des joies du voyage qu'on avait rêvées, on ne sent plus que Thorrible souffrance de l'exil et la froideur mortelle de l'isolement.

Et s'il se joint 4 ces idées, qui envahissent naturellement l'esprit du voyageur, quelque événement qui soit de nature à l'assombrir encore ; si le pays qu'il traverse est désolé, si le vent mugit, si l'époque du retour est incer-

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taine, 8*il a laissé loin de lui des élres chers dans une po« sition périlleuse, alors toutes ces impressions qui n'auraient été que fugitives deviennent des douleurs réelles, et il a besoin d'appeler à son secours le sentiment de soa devoir ou les encouragements de son orgueil pour perse* vérer dans son entreprise.

Telle était à peu près la situation de mon esprit pendant que j'écoutais, appuyé sur la fenélre de ma petite chambre dans Tauberge do Lans-ie-Bourg, la tourmente qui mugissait dans les pr>ofondeurs des vallées environnantes. On m'apporta mon souper, mais je ne pus manger; je me mis au lit, il me fut impossible de dormir; je me relevai, je pris un livre, je n'y pus lire que mes pro* près pensées qui semblaient se graver malgré moi sous mes yeux. Enfin VJngelus du matin sonna à l'église du village, le jour parut sur les cimes du Mont-Cenis, une rumeur sourde remplaça le silence qui régnait au dehors et dans la maison, et après quelques instants encore d'agitation et d'attente,^ ma porte s'entr'ouvrit doucement, et je vis entrer le docteur Monnard.

Sa figure avait perdu la fraîcheur et la jovialité qui m'avaient frappé lors de notre rencontre; son maintien était grave, et son regard avait cette humidité brillante qui révèle la présence de larimes qu'on ne veut pas laisser couler ; son costume en désordre annonçait qu'il ne s'était pas déshabillé depuis la veille; et quand il fut assez près de mon lit pour voir que je ne dormais pas, ses premières paroles furent g9lles-ci :

— Ah 1 Monsieur, quel horrible tourmeftt que la science, quand on voit qu*elle est inutile l

— Est-il donc si^raal ?

— Sans ressource, mon cher Monsieur I et je m'estimerai bien heureux pi je parviens à prolonger ses jours jusqu'à dimanche.

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Nous étions au mercredi.

— J*espère, docteur, que vous viendrez le voir tous les jours : ma voiture est à vos ordres.

— Revt^nir, iMonsieur? ohl je n'aurai pas cette peine, car je ne compte pas le quitter! Je viens d*envoyerun exprès à Tun de mes confrères, pour lui recommander mes autres malades ; quant à moi, je reste ici tant que ma présence, qui ne peut être, hélas! d'aucun secours pour le mourant, sera une consolation pour ceux qui l'entourent.

Je remerciai le docteur de son dévouement, et, tout en m*habillant à la bâte, je le priai de vouloir bien me donner quelques détails, ce qu'il fit avec la complaisance de sa profession et la chaleur d'un intérêt dont je ne l'aurais pas cru capable la veille.

— Ah 1 Monsieur, poursuivit-il avec une émotion toujours croissante, quel homme que ce sir Arthnr I quelle femme que cette lady Selwin ( et quels amours d'enfants, quels serviteurs fidèles 1 Voilà cinquante ans bientôt que j'exerce la profession de médecin ; j'ai assité à bien des scènes de deuil ; j'ai été condamné à prononcer souvent ces terribles paroles qui brisent la dernière espérance de ceux qui sont réservés au malheur de survivre, eh bien ! je n'ai jamais vu un spectacle pareil à celui qui vous attend et que j'ai sous les yeux depuis hier soir.

Il s'arrêta un moment, puis il reprit :

— Ce n'est pas un anévrisme qu'a sir Arthur, c'est une hydropisie de poitrine, et les médecins d'Italie l'ont tué à force de le saigner. Je crois aussi que îes souffrances morales se joignent à sa maladie ; je l'ai interrogé à ce sujet, mais au lieu de me répondre, il m'a dit qu'il voulait vous voir ce matin. Peut-être a-t-il résolu de se confier à vous, puisque vous vous^ètes connus autrefois.

Nous causâmes encore quelques instants, et le docteur

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me quitta pour retourner à ce quMl appelait son poste. Deux heures après euTiron , Patrice entra et me dit que son mattre m'attendait.

Dix années se sont écoulées depuis cette entrevue ; elles m*ont apporté successivement quelques joies qui se sent bien vite évanouies, et de nombreuses douleurs qui ne s'effaceront jamais 1 j'ai eu à pleurer sur des morts, et, ce qui est plus pénible encore, sur des vivants ! j*ai subi des anéantissements d'espérances et des pertes irréparables d'illusions ! j'ai éprouvé ces chagrins qui sont le tribut de toutes les destinées, et ces souffrances sans nom qui ne sont heureusement le partage que du petit nombre ! bien des souvenirs cruels attristent ma mémoire ou pèsent sur mon cœur ; eh bien ! rien n'a pu eflFacer encore l'impression que je reçus le 9 mai 1832, en entrant dans la chambre de sir Arthur, ni celles qui se succédèrent pendant les quatre jours que je passai à Lans-le-Bourg.

T/appartement qu'habitait sir Arthur était une vaste pièce éclairée par trois fenêtres qui donnaient, comme celles de ma chambre, sur les pentes rapides du Mont- Cenis, couvertes alors de neige, ainsi que je crois l'avoir dit. Les murs de celte pièce étaient nus, et, nouvellement blanchis à la chaux, ils avaient Téclat lugubre et la froideur communicative d'un linceul. Une immense cheminée, dans laquelle brûlait avec bruit un énorme bloc de hêtre, occupait une des extrémités étroites de celte chambre, et ce fut à l'un des coins de cette cheminée que j'aperçus sir Arthur. Il était enveloppé d'une robe de chambre de velours noir, eti* assis dans un grand fauteuil de bois de chêne, sur lequel on avait posé un coussin qui appartenait évidemment à une voiture. ^Une jeune femme blonde, pâle et frêle était à l'autre coin de la cheminée, et tenait sur SCS genoux un enfant de dix-huit mois à deux ans; un autre enfant un peu plus âgé était assis à ses pieds et

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feuilletait un de ces grands et beaui liTree anglais qui sont remplis de roagniGques gravures ; il y avait encore le docteur, qui écrivait une ordonnance, appuyé sur le coin d'une commode couverte de fioles, de tasses, de jouets d'enfant; et debout i ses côtés, comme s'il attendait la prescription du docteur, un des religieux dont le couvent s*élève sur le plateau du Mont-Cenis.

Lady Selwin avait quitté sa place à mon arrivée, non pour venir à ma rencontre, mais pour empêcher sir Arthur de se soulever sur son fauteuil Je me balai d'approcher et de saisir, pour la presser affectueusement, la maîn sèche et brûlante qui m'était tendue.

— Asseyez-vous, me dit sir Arthur, si toutefois, ajoutat-il en souriant, vous pouvez trouver un siège dans cette misérable chambre. Ahl mon ami, quelle différenee il y a entre le jour où nous nous sommes quittés et celui où nous nous retrouvons 1

Je me souvins alors que notre séparation avait eu lieu pendant l'hiver de 4828, à un bal à l'ambassade d'Angleterre ; sir Arthur partait le lendemain pour retourner dans sa famille, qui voulait le marier à une riche héritière irlandaise. Je me souvins aussi que ses dernières paroles avaient été celles-ci : « Adieu, vous me retrouverez toujours le môme. »

Hélas I ce n*était exact que pour son cœur, car sa personne était vraiment méconnaissable I Son visage, toujours noble et beau, portait les traces de longues souffrances physiques et de terribles luttes intérieures ; son front, jadis calme et lumineux, était sillonné de rides profondes ; une de ses joues avait la p&Ieur livide de la mort, et l'autre la rougeur ardente de la maladie ; ses yeux, autrefois brillants de gaieté et d'esprit, avaient une expression de résignation douce et de patience inaltérable; s ahaute taille s'était voûtée; sa voix, de vibrante

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qu'elle avait été, était devenue faibl« et tremblante ; et de sa belle chevelure blonde et bouclée, il ne lui restait plus que quelques anneaux grisonnants que la transpiration semblait avoir rendus solides en les collant sur ses tempes.

Je dissimulai de mon mieux Timpression douloureuse que je ressentis à la vue de ce changement, et je m'efforçai de donner à ia conversation une direction qui pût distraire sir Arthur de ses souffrances et lui cacher mes inquiétudes. Pendant que nous causions, le docteur sortit pour aller surveiller l'exécution de Tordonnance qu'il avait envoyée au pharmacien du village, et lady Seiwin l'aocompagna jusque dans la • rue, sans doute pour lui demander ce qu'il pensait de son mari  peine avaient-ils franchi la porte, que sir Arthur, se penchant sur moi, me dit à voix basse :

— Mon ami, je suis un homme perdu, je le sens; et d'ailleurs, le docteur, interrogé par moi, me Ta dit ; mais avant de quitter cette vie, j'ai besoin de soulager mon pauvre cœur en confiant ce qui l'oppresse. Pouvez-vous m'entendre, c'est-à-dire me lire ? Oui, n'est-ce pas ? Eh bien I ce soir, à dix heures, quand tout reposera ici, à l'exception de Patrice, qui doit me veiller cette nuit, je vous enverrai chercher, et je vous découvrirai ce mal qui a usé ma vie après avoir détruit mon repos et mon bonheur.

Ce fut tout ce qu'il put me dire sur ce triste sujet, car lady Seiwin rentra presque aussitôt et nous reprîmes la conversation au point où nous l'avions laissée* Sir Arthur, soit qu'il souffrît moins, soit qu'il se sentît heureux de ridée qu'il pourrait confier ses chagrins, semblait ravivé et me montrait avec une grâce affectueuse et expansive le plaisir que lui causait ma présence. 11 parlait de tout avec lucidité et quelquefois même avec animation, se rap-

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pelant les moindres circonstances de son séjour en France, et les «oms de tous les personnages qu'il y avait connus, A le voir ainsi reprendre à la vie par le souvenir, on aurait presque oublié la gravitA de son état, sans le retour fréquent d'une petite toux sèche, pendant les accès de laquelle il restait immobile, muet, la tète renversée sur le dossier de son fauteuil et paraissant au moment de suffoquer. Puis, la crise passée, il rentrait dans la conversation, d'abord par un sourire, et ensuite par des paroles qu'il cherchait à rendre d'autant plus consolantes que la crise avait été plus forte. Nous passâmes ainsi toute cette première matinée, moi voulant à chaque instant me retirer par discrétion, lui me retenant toujours, en me disant que ma présence lui faisait du bien. En effet, il paraissait mieux ; sa toux était moins fréquente et moins sèche, sa respiration plus libre, sa parole mieux accentuée, et je n'attendais pour prendre un peu de confiance qu'un regard du docteur Monnard ; impatienté de ne pas Tobtenir, je profitai, pour m'approcher de lui, d'un instant où sir Arthur caressait son fils aîné, et je lui dis :

— Comment le trouvez-vous ?

— Mal! la lampe se ranime, parce qu'elle est au moment de s'éteindre pour jamais. Maintenant j'ai la triste certitude qu'il n'ira pas jusqu'à dimanche. N'importe, faites-le toujours causer pour le distraire de ses maux, quand même cela devrait le fatiguer, parce que, je vous le répète encore , rien ne s'aurait aggraver ou améliorer son état.

Je ne me sentis pas la force de suivre ce conseil pour le moment, et prétextant quelques lettres à écrire, je me retirai dans ma chambre, d'où je ne sortis plus de la journée.

À l'heure convenue, Patrice frappa doucement à ma porte ; j'étais prêt.

Je trouvai sir Arthur à la même place et dans le mémo

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costume que le matin, ce qui m*étonna peu, car je savais qu*uue des souffrances de sa maladie était de ne pouvoir rester couché. Il parut heureux de ma présence et me le témoigna par des paroles tendres et tristes. Je m'assis près de lui, je pris la main qu*il me tendait, je la pressai affectueusement entre les deux miennes, et je lui dis :

— Maintenant, mon ami, je suis tout à vous.

— Merci, merci, me répond! t*il avec effusion ( vous me donnez là vraiment une grande preuve d*intérét, permettez-moi d'ajouter d'amitié.

Il se recueillît pendant quelques minutes, puis il reprit :

— C'est ma triste histoire que je voudrais vous faire connaître, mais je n'ai ni la force ni le courage de vous la raconter moi-même. Prenez donc ce manuscrit, emportez-le, lisez-le, et même gardez-le. — J'aurai ensuite un service à vous demander, voudrez-vous me le rendre?

Il y avait quelque chose de si digne et de si malheureux dans cet homme, je le savais d'ailleurs si près du ciel, que je ne lui répondis qii'en pressant sa main contre mes lèvres.

Ceux qui ont beaucoup souffert comme ceux qui ont beaucoup vu ne s'étonnent pas facilement : mon action lui parut toute naturelle.

' — Comme vous êtes bon I Est-ce que vous ne seriez pas heureux, me dit-il ?

Je le rassurai en peu de mots, et j'ajoutai qu'il donnerait bien du prix à la confiance qu'il me témoignait, s'il voulait me permettre de passer la nuit auprès de lui et de la consacrer à lire en sa présence le manuscrit qu'il vc« nait de me remettre.

Il eut l'air touché de ma demande, donna quelques ordres à Patrice pour que je fusse établi aussi bien que possible au coin de son feu, puis il laissa tomber sa tète sur

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ses oreillers, ferma les yeux, et me laissa libre de commencer ma lecture.

Je crois que le récit de sir Arthur intéressera quelquesunes des personnes qui prendront la peine de le lire ; qu'elles jugent alors combien je dus être douloureusement impressionné en dévorant ces pages en présence de celui qui les avait écrites ! Lorsque mes regards se détachaient d'elles, ils rencontraient ce front dont la mort sembldit avoir déjà pris possession, ou parcouraient celte chambre sombre et silencieuse comme un sépulcre. Les émotions de cette nuit m'ont laissé de tels souvenirs, qu'il me semble voir encore co pâle et beau visage, et entendre cette respiration qui m'oppressait moi-même, tant elle était pénible poiur le pauvre malade ; et ce grand et triste appartement, je Tai sous mes yeux avec son plafond à solives, sa haute cheminée et ses trois fenêtres sans rideaux, laissant voir la haute montagne avec ses grands sapins noirs, debout comme des fantômes sur sa neige éclatante. Voilà ce que j'ai vu et ce que je verrai toujours ; voici maintenant ce que je lus*

TuriUi mars 1832,

C'est pour vous que j'écris, mes pauvres enfants I pour vous qui n*aurez bientôt plus de père et à qui je veux laisser le douloureux récit que je vais essayer pour remplacer une partie des conseils que je ne pourrai vou9 donner plus tard. Une main amie vous remettra un jour cet écrit : li$ez*le, médilezrle, et tirez-en le grand et terrible enseignement qu'il renferme. Il ne vous dira pas que j'ai été coupable, dans le sens que le monde attache à ce mot, mais il ne vous en apprendra que mieux qu'il suffît d'être faible pour devenir bien malheureux, et que c'est déjà une chute qu'un seul pas en avant hors de ce cercle étroit qu'on nomme le devoir.

Puis, mes enfants/ quand vous aurez compris ces cho^ses, profitez-en pour vous diriger dans la vie, ne vous en servez jamais pour aider vos passions ; tâchez d'être bons sans être faibles, mais ne soyez pas cruels sous le prétexte menteur que vous voulez être forts. Défiez-vous de vous-mêmes, cela vous épargnera la douleur de vous défier de vos semblables ; gardez-vous surteut de croire que vous devez haïr et mépriser les femmes, parce qu'une

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femme a fait le malheur de celui dont vous portez le nom. Sans parler de fange que vous appelez votre mère, son sexe compte des milliers d*étres purs et bons comme elle, et comme elle éprouvés par le malheur et sanctifiés par le dévouement. Dites-vous, d'ailleurs, que la condition des femmes est bien triste, et que même parmi celles qui ne sont plus dignes de nos respects, il en est bien peu qui ne méritent pas notre pitié. Leur vie est un perpétuel sacrifice et un long combat, pendant lesquels la nature a placé, au milieu des vertus qui les soutiennent et des instincts qui les défendent, d'autres vertus qui les égarent et des penchants qui les trahissent. La société leur reproche leur dissimulation, et la religion leur prescrit la pudeur qui veut qu'elles cachent leurs désirs, leurs pensées et jusqu*à leurs souffrances ; le monde les entoure de séductions, et il est presque aussi impitoyable pour leurs résistances que pour leurs défaites ; nous voulons qu'elles soient les esclaves de leurs devoirs, et nous en faisons les jouets de nos passions ; nous leur recommandons le respect d'elles-mêmes, et nous ne respectons pas même celle que nous aimons ; chacun de nous les veut fragiles pour lui et inébranlables pour tous ; nous pouvons étaler nos joies les moins pures et confier nos sentiments les plus coupables, et elles doivent cacher leurs larmes les plus saintes et leurs affections les plus nobles; enfin notre égoïsme, qui a fait te partage des charges de l'humanité, leur a imposé tous les devoirs que notre nature rend difficiles et nous a départi tous ceux que notre orgueil rend aisés.

Tai voulu vous faire entendre ces paroles, mes enfants, pour vous prémunir contre l'exagération des sentiments que mon récit fera sans doute naître dans vos cœurs. Vous me comprendriez mal s'il vous montrait d'autre nécessité que celle de veiller sur vous-mêmes, plus mal

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eticore s'il vous inspirait jamais la pensée de me venger. Croyez-moi, la vengeance n'est pas seulement un crime pour une âme chrétienne, elle est aussi une faiblesse pour un esprit élevé, et si vous étiez assez malheureux pour que vos principes ne vous la défendissent pas, votre orgueil devrait toujours vous l'interdire. Les nobles actions qui partent d'un but humain ont encore cela de bon qu'elles entrelionnent dans Thabitude de la vertu ou . qu elles font naître le goût de la pratiquer un jour pour elle-même.

J'ai peu de choses à vous dire de mes premières années ; elles se sont écoulées heureuses et calmes dans notre vieux château, près de parents qui m'adoraient, puis à l'université de Cambridge, où j'avais de nobles et joyeux compagnons qui sont tous restés mes amis. A vingt ans, j'eus le malheur de perdre ma mère, et cet événement, en me privant d'un guide tendre et éclairé, a peut-être influé sur ma vie tout entière Mon père, absorbé par les devoirs d'une situation élevée dans TÉtat, ne put donner à mon éducation morale tout le soin qu'elle exigeait, et, abandonné de bonne heuee à moi-même, obligé de veiller sur une santé naturellement délicate, je laissai mon caractère s*affaiblir dans une existence oisive, et mon esprit se fatiguer sans se nourrir dans des études sans portée et dans des rêveries sans but. Â vingb-cinq ans, je vins en France : j'y trouvai une société élégante, polie, spirituelle, et je crus de bonne fui qu'en me donnant un peu de son insouciance, je tempérerais ma tristesse, que je prenais sincèrement pour de la gravité. Je passai deux hivers à Paris, recherché parce que j'étais riche, aimé parce que j'étais jeune et confiant, et flatté parce que mon titre d'étranger ne causait d'ombrage à personne. Au lieu d'employer mou temps à acquérir la science des hommes et l'intelligence des choses, je le con-

41 LA COMTESSE ALTINZt.

sacrai à des agitations que j*appelais des plaisirs, et à des relations que je regardais comme des devoirs. Du penchant à la misanthropie, je tombai dans le goût ou plutôt dans le besoin de la dissipation, et ce changement de faiblesse me parut une guérison. Vers la fin du second hiver, mon père m'écrivit qu'il désirait vivement me marier, et m'engagea à revenir en Angleterre.

Je partis pour Londres, où mon père m*attendaît. Le soir môme de mon arrivée, je fus présenté à celle qu'on me destinait, et je la trouvai charmante. Un mois après, nous étions unis, et le printemps n^était pas écoulé, que ' je traversais la France avec ma jeune compagne, qui mVait témoigné le désir d'aller passer une année en Italie.

Je me croyais vraiment heureux, autant qu'on peut rètre dans ce monde. Ma femme était douce et bonne, j'avais un bel avenir devant moi, le présent ne me taissait rien à désirer, et le passé n'avait aucun de ces tristes souvenirs qui projettent leurs ombres sur les joies du moment.

Nous parcourûmes d'abord toute la Suisse, puis nous nous établîmes a Interlaken pour laisser finir la saison des grandes chaleurs en Italie. Le mois que nous passâmes dans ce délicieux village réalisa tous les rêves de bonheur que j'avais formés depuis le commencement de ma jeunesse. Le jour, nous faisions de longues excursions sur les lacs ou dans les montagnes; le soir, au retour, nous causions de nos projeta du lendemain ou nous lisions quelques pages des poè'tes français ou des nôtres, et chaque promenade, chaque conversation, chaque lecture servait à nous faire découvrir en nous de nouvelles et attachantes conformités d'idées et de goûts. Une grande affection mutuelle nous unissait, Mathilde et moi, affection douce et grave qui portait en elle tous ces caractères de

LÀ COHTEStS ALYINZI. 49

durée que les passions violentes ont, par bonheur, bien rarement. Le monde ne nous était ni indispensable, ni importun, et, heureux d'être souvent seuls, nous éprouvions cependant de la joie à nous réunir quelquefois aux familles distinguées qui comme nous habitaient temporairement la vallée, et avec lesquelles de fréquentes ren» contres à la promenade nous avaient mis en relation.

Cette vie si douce devait néanmoins avoir on terme, 6t quelques matinées froides nous apprirent que le moment du départ était venu. Nous nous mimes donc en route pour Milan, qui devait être la première de nos stations en Italie. Nous y connaissions une famille anglaise à qui nous avions promis de loin une visite, et qui nous atten-* dait pour revoir avec nous les beaux lacs et les riches plaines de la Lombardie.

Nous fûmes reçus comme nous nous y attendions, et le soir même de notre arrivée, lord D. . nous apprit qu'il devait donner une fête le lendemain pour nous faire connaître en une seule fois toute la haute société de Milan et des environs.

J'abrège ces détails, mes enfants, parce que mes forces diminuent chaque jour et qu*U me tarde d*arriver à la partie de mon récit qui contient les aveux que je tiens à vous faire, et par conséquent les enseignements que je veux vous donner.

Le bal de lord D... fut magnifique, et, comme on nous l'avait annoncé, tout ce que le pays renferme de plus distingué y avait été prié et s'y était rendu, de sorte que je fus présenté à toute la Lombardie le même jour. Lady Selwin n'avait jamais été plus jolie, et j'entendais à chaque instant vanter autour de moi la grâce de sa personne et la distinction de ses manières. Ces succès me ravissaient au point que mon bonheur en était augmenté,

10 LA COMTBSSK ALVIMXI.

tant il est vrai que la vanité est un des éléments qui composent même nos Joies les plus pures.

La fête était dans toute sa splendeur bruyante, lorsque lord D..., suivi d'un inconnu, se rapprocha de moi, sans doute p :)ur une nouvelle présentation, et effectivement il me dit tout bas : • Je veux vous faire connaître le plus grand seigneur de Milan b ; puis, élevait la voix, il ajouta en s'adressant à l'étranger et à moi et en nous désignant l'un à l'autre : « Sir Arthur Selwin, le comte Alvinzi », et sans »éme attendre l'échange de nos saluts, il se perdit dans un flot de plumes, de dentelles et de satin.

Il n'y a rien de plus ridicule que les premières paroles que s'adressent des personnes mises ainsi brusquement en face Tune de l'autre; mais comme c'est une chose convenue, on n'y fait nulle attention, et si les deux hommes ont de la valeur, ils ne tardent pas à se doviner. Le comte Alvinzi était l'expression la plus parfaite de ce fantôme qu'on appelle la noblesse italienne. 11 avait de la beauté sans distinction, de Taisance sans dignité, et de l'&prit naturel sans instruction. 11 parlait tableaux parce qu'il possédait une magnifique galerie, poésie parce qu'il était parent éloigné de Manzoni, et patriotisme parce qu'il était chambellan de l'empereur d'Autriche. Du reste, il fut parfaitement poli pour moi, et après m'avoir deniandé la faveur de le présenter i lady Selwin, il nous engagea à passer quelques jours à la villa Alvinzi au retour de notre excursion aux lacs.

Je parlai à lord D... -de cette invitation, et il m'en sembla si enchanté, que nous décidâmes, lady Selwin et moi, que nous l'accepterions. Nous étions d'ailteurs fort, impatients de comparer nous-mêmes les grandes existences de la noblesse italienne à celles de raristocralie de notre pays : n'était-ce pas encore une petite satisfaction de vanité que nous cherchions là ?

LÀ OOMtBèSB ÀLVmzt SI

Mais si cela était, nous fûmes bien trompés dans notre attente, car la villa Alvinzi était un séjour admirable, et, pour le luxe, la recherche et le confort, elle pouvait rivaliser avec les plus splendides demeures des trois royaumes. Nous y fûmes reçus avec une cordialité parfaite par le comte Alvinzi, qui nous pria d'excuser la comtesse sa femme, qu*une affaire imprévue avait conduite à Milan, d'où elle ne reviendrait que dans la soirée.

Personne ne m'avait jamais parlé de la comtesse, et j'avais dû naturellement penser que c'était une de ces femmes qui n'ont ni des qualités assez brillantes ni dea défauts assez saillants pour eccuper d'elles les oisifs. Aussi, quand, vers la fin de la soirée, le bruit d'une voiture annonça l'arrivée de la maîtresse de la maison, je n'éprouvai paà même ce sentiment de curiosité vague qu'on ressent toujours en pareille circonstance. Enfin, une petite main recouverte d'un gant de peau de Suède souleva lentement une des portières de velours qui séparaient le salon dans lequel nous étions de la galerie qui lui servait d'antichambre, et la comtesse Alvinzi entra.

Le premier regard que je jetai sur elle ne lui fut pas favorable : il ne me montra qu'une femme petite, un peu forte, et d'une "pâleur qui était effrayante, quoiqu'elle n'eût rien de maladif; ses manières me semblèrent manquer de distinction, et sa voix de cette douceur qui donne souvent un charme irrésistible aux femmes qui n'ont pas de beauté. Mais quand elle se fut débarrassée de son châle et de son chapeau, et qu'elle put sortir de la banalité des phrases d'usage, je lui trouvai une taille remplie de grâce et de souplesse, des cheveux blonds admirables, des yeux comme je n'en connaissais pas, et un langage qui captivait au point de faire oublier l'accent avec lequel il était prononcé. Cependant, elle ne me plut pas, et quand mes regards, se détournant d'elle, rencontrèrent

tî Là comtesse ALflNZI.

lady Seiwin, il me sembla que jamais ma femme n'avait élé aussi jolie.

Nous étions fort nombreui à la villa Alvinzî, et nous y menions une vie tout à la fois douce et animée^ Chaque jour nos hôtes formaient quelque nouveau projet pour nous engager à prolonger notre séjour chez eux, et trouvaient le secret de vaincre la résistance que nous leur opposions d*abord. Tantôt c'était une magni6que partie de pèche sur le lac de Côme, dont les flots, bleus comme le ciel, l)aiguaient le pied des terrasses de la villa ; tantôt une chasse périlleuse dans les montagnes qui encadraient 'e site admirable que nous avions sous les yeux ; puis, ces moyens ayant été employés plusieurs fois déjà, on parla de jouer la comédie, et on voulut nous persuader que sans nous cela serait tout à fait impossible. Dans cette dernière circonstance, je résistai plus sérieusement que je ne Tavais fait encore, et je suppliai lady Selwin de ne pas persister à me demander la prolongation d*un séjour qui commençait à me devenir pénible sans que je susse positivement pourquoi. Je n'avais, pas le moindre désir de continuer mon voyage plutôt à cette époque qu'à toute autre ; aucune obligation ne nous forçait à en abréger la durée, mais j'éprouvais un besoin impérieux quoique vague de m'éloigner, et ma présence chez le comte Âlvinzi jetait du trouble dans ma conscience et une agitation inconnue dans mon cœur. La comtesse faisait moins d'instances que son mari pour nous retenir, mais il ne m'avait point échappé qu'elle était Pauteur de tous les projets qu'on formait pour nous garder, puis, une fois qu'ils étaient adoptés^ que c'était elle encore qui trouvait des moyens pour en retarder l'exécution, de manière à nous obliger toujours à changer nos résolutions de départ. Naturellement affectueuse et même expansive avec tout le monde, elle témoignait beaucoup d'amitié à lady Selwin,

LA COMTBSSI ALVtNZI. tS

tandis que vis-à vis de moi elle était d*une réserve qui allait quelquefois jusqu'au dédain. Cependant une voix secrète me disait que j'avais malheureusement attiré son attention, etj'avais aussi uni par deviner que, constamment bienveillante pour tout le monde, elle avait dû se dire qu'il ne lui restait plus qu'à me montrer do la froideur pour me prouver qu'elle m'avait distingué.

Cette découverte avait augmenté la contrariété que j'éprou vaisde la prolongation de notre séjour chez elle, et, sans tenir compte des instances du noble et hospitalier comte Alvinzi, des prières de lady Selwin et de la maaraise humeur de mon ami lord D..., j'annonçai un jour, pendant le déjeuner, que nous partirions le surlendemain pour Milan, et de là presque aussitôt pour Florence, où je comptais passer le reste de l'automne.

La comédie avait été arrangée pour la semaine suivante, et comme nous n'y avions pas de rôle, ma femme et moi, je n'avais pas la crainte de rien désorganiser. Néanmoins, dans la journée qui suivit l'annonce de notre prochain départ, une influence mystérieuse et active fit naître des difficultés que personne ne chercha à aplanir, et tout fut rompu. Au diner, plusieurs visiteurs parlèrent aussi de départ, sans que la comtesse Alvinzi dît un seul mot pour les détourner de leur résolution. Il semblait que tout lui fût devenu indifférent depuis qu'elle savait que nous de* viens la quitter, et pourtant elle seule était demeurée silencieuse au milieu du concert de regrets sincères ou polis qui s'était élevé le matin autour de nous, lorsque j'avais prononcé le mot d'adieu.

Le lendenvain, nous voulûmes faire encore une dernière promenade sur le lac, et nous nous réunîmes de bonne heure sur une magnifique terrasse au bas de laquelle on avait amené les barques qui devaient nous porter. Un large escalier de marbre blanc conduisait de la terratse au

14 U CeiTRMB ALTOIXt.

bord de Teau, et quand le signal du départ fut donné, je m'approchai de la comtesse Alvinzi pour lui offrir mcn bras. J^avais même commencé à balbutier une phrase banale de regret sur notre prochain*) séparation, lorsqu'un regard indéfinissable me réduisit au silence. La comtesse fil deux pas en arrière, croisa son ch&le sur sa poitrine et s'élança seule sur ces marches que je croyais descendre pour la dernière fois.

Celte action si simple, et qui pouvait n'èlre que le résultat du hasard, me sembla une révélation et me jeta dans un trouble que j'eus beaucoup de peine à dissimuler. La promenade fut triste, el quelques tentatives faites pour l'égayer n'eurent d'autre effet que de rendre plus visible encore la contrainte qui avait succédé tout à coup à la confiance et à la gaieté. Au retour, le dicer fut silencieux et la soirée languissante. On essaya vainement de la musique, du jeu, de la conversation, sans pouvoir se fixer à rien. J'avais, comme tous les voyageurs, un album dans lequel je recueillais les souvenirs qui m'étaient chers, j'allai le chercher et je priai toutes les persennes que je devais bientôt quitter d'y tracer quelques lignes ; la comtesse voulut être la dernière, et quand elle me rendit mon livre, je n'y trouvai qu'une date, celle du lendemain.

Enfin, l'heure des adiejx arriva 1 je remerciai mes nobles hôtes de leur bonne hospitalité ; je leur promis de les revoir à mon retour; je leur témoignai le regret de me séparer d'eux quand ils avaient la bonté de désirer nous garder encore, et je me hàlai de gagner mon appartement pour ne pas laisser voir une tristesse que je n'avais pas soupçonnée et que je venais de découvrir tout à coup dans un des replis de mon âme.

Quand je me retrouvai seul, j'interrogeai mon cœur et je fus effrayé de son profond désespoir. Ce départ que j'avais souhaité et bâté me semblait au-dessus de mes

U COMTBSSB ALTINZI. 25

forces, et cependant je ne me rendais pas bien compte du motif de mes regrets; j*emmenais avec moi l'êlre que je chérissais le plus au monde, dont j'avais promis de faire le bonheur, et je me disais que j*al1ais me trouver bien isolé ; je me nommais successivement toutes les personnes que je quittais, et je me disais encore que je ne voudrais passer ma vie avec aucune d'elles ; en6n, au sou" venir de la comtesse Âlvinzi, qui dominait tous les autres, se joignait je ne sais quel indéfinissable mélange d*éIoignement et d^attraction qui avait quelque chose de ces fatalités contre lesquelles on lutte sans pouvoir leur échapper.

Je restai ainsi absorbé dans mes pensées jusqu'au moment où mon valet de chambre vint m'annoncer que nos voitures étaient prêtes et que lady Selwin m'attendait. Je sortis machinalement de ma chambre sans m'apercevoir que j'avais encore mes vêtements de la veille, et je me rendis dans le vestibule de la villa Alvinzi. Les premières lueurs de l'aurore ne paraissaient pas encore sur les cimes du Mont-Rosat« et pourtant la comtesse était déjà debout pour nous dire un dernier adieu. Sa présence, à laquelle je ne m'attendais pas, me causa un embarras extrême, car il me sembla qu'elle me devinerait et qu'elle serait blessée d'une affection qui ne se révélait à moi que par des remords avant de m'avoir donné une seule joie. Aussi j'abrégeai avec une impatience presque brutale ces derniers moments, et comme le postillon qui devait conduire ia voiture de lady Selwin mettait de la lenteur à ajuster je ne sais quoi qui manquait à l'un de ses chevaux, je m'élançai dans la calèche qui servait ordinairement à nos domestiques, et je criai avec colère : en avant !

Nous arrivâmes de très-bonne heure dans la matinée à Milan, et aussitôt que ma femme fut installée à l'auberge, je me mis en course pour faire régulariser mes passeports

t6 LÀ C0MTBS8B ALTUIZI.

par les différentes autorités de la ville, afin de pouvoir en repartir dès le lendemain. Je restai quelques heures absent, et à mon retour je vis de loin mon valet de chambre qui m'attendait à la porte de Phdtel, et qui vint au-devant de moi pour me prévenir que lady Seiwin était fort souffrante, et qu'on avait été chercher un médecin.

Celui-ci arriva bientôt, et il me rassura sur les souffrances de ma femme, qu'il attribuait à des causes qui devaient me réjouir; toutefois il ne me dissimula pas que lés espérances qu'il mo donnait pourraient être compromises si nous persistions à continuer immédiatement notre voyage, et il ajouta qu*ii était de son devoir de nous prescrire quelques semaines, et peut-être quelques mois du repos le plus complet.

J'eus d'abord l'idée de partir seul, car l'inquiétude vague qui m'avait chassé de la villa Alvinzi m'avait poursuivi à Milan ; mais je songeai à la jeunesse de lady Seiwin, à son inexpérience, à Tisolement dans lequel la laisserait (non départ, et je crus en conscience que le premier de mes devoirs était de ne pas m'éloigner d'elle ; j^espérais d'ailleurs qu'elle serait en état de voyager beaucoup plus iàl que le médecin ne l'avait dit, et qu'ainsi nous pourrions repartir encore avant l'époque où les nobles Milanais reviennent à la ville.

Cependant, averti comme je l'étais, j'aurais dû comprendre qu'il y avait moins d'inconvénients à me séparer pour quelques mois.de lady Seiwin, que de m'exposer à revoir encore la comtesse Alvinzi. Qui sait même si une absence ne m'aurait pas permis de la retrouver plus tard impunément en lui prouvant que son pouvoir était impuissant sur ma raison? Mais déjà je cherchais à me tromper moi-même, et mes bonnes résolutions n'étaient que des pièges que me tendait une affection dont j'ignorais encore le nom, et dont je subissais pourtant la tyran-

LA COMTBSSE ÀLTINZl. 27

nie. Hélas l celui qui reste sourd aux premiers murmures de sa conscience n'enteqdra pad plus tard ses cris les plus déchirants.

Le surlendemain de notre arrivée à Milan, je revenais de faire une promenade à cheval, lorsqu'on approchant de la chambre de ma femme, je l'entendis qui causait avec une gaieté et une familiarité qui excluaient Tidée de la présence d*une personne subalterne. J'entrai, et quelle ne fut pas ma surprise, je devrais dire ma douleur, lorsque j*aperçus, assise à côté de la chaise longue de ladjr Seiwin, la comtesse Âlvinzi !

£lle était venue par hasard à Milan, avait-elle dit; par hasard aussi, un de ses gens avait rencontré un des miens, et elle avait appris ainsi l'accident qui avait empêché notre départ et qui devait prolonger notre séjour. Ce fut du moins ce que me conta Mathilde, car je ne fis aucune question à la comtesse sur les motifs d'un retour qui me semblait cependant bien extraordinaire. Du reste, notre entrevue fut froide comme nos adieux Favaienl été, et je sortis de la chambre de ma femme avant la fin de sa visite.

Mais cette rencontre imprévue m'avait rempli d'une émotion si profonde, qu*il ne me fut plus possible de me faire la moindre illusion sur l'état de mon âme. Je vis avec désespoir que j'aimais cette femme, et comme si je de* vais subir la punition avant de commettre la faute^ je reconnus en même temps qu*elle ne mériterait jamais tout ce que je lui sacrifierais peut-être. Au penchant irrésis* tible qui m'entraînait vers elle, se mêlait je ne sais quelle répulsion secrète qui me causait la douleur d'être honteux de ma passion, sans me donner la force de la combattre. La beauté de la comtesse avait quelque chose de sauvage et de bizarre qui me captivait sans me charmer, et son esprit, qui.se laissait plutôt deviner que connaître, possé-

dait une Béduction mystérieuse qui m'inquiétait et m'attirait comme tout ce qui est inconnu. Si je la comparais à Mathilde, je me prenais en pitié, car je reconnaissais qu'elle lui était inférieure en tout, et si je l'avais vue dans un de ces moments, j'aurais été capable de lui dire que je la haïssais. Comme un vil esclave, mon cœur avait des heures de révolte pendant lesquelles il la méprisait, et des instants de bassesse dont elle aurait pu profiler pour m'entraîner à l'oubli de tous mes devoirs, sans me donner, je le sentais bien, un seul jour de bonheur.

Profondément convaincu de la nécessité de sortir, n'importe à quel prix, de cette situation, je cherchai sans retard et sans relâche, dans ma raison et dans mon esprit, par quel moyen je pourrais y parvenir. La fuite m'aurait peut-être sauvé en me laissant désespéré ; mais je m'étais malheureusement persuadé que dans l'état de lady Selwin cette ressource m'était interdite. Deux autres partis me restaient : aller me jeter aux pieds de Mathilde, tout lui avouer et la supplier de rompre avec cette femme, ou écrire à la comtesse pour faire un appel à sa générosité en lui demandant de s'éloigner de nous. La fatalité, ou pour mieux dire ma faiblesse, me fit donner la préférence au dernier. Hélas! à compter de ce moment, ma conscience, que je n'écoutais plus, dut se dire que ma perte était consommée sans retour, et le dernier effort de ma raison fut de chercher à relever par la forme de ma lettre la faute irréparable que je commettais en récrivant.

Voici cette lettre, mes enfants : elle vous prouvera combien la passion est ingénieuse à se créer des illusions, puisque je pus me persuader qu'elle aiderait à mo sauver tandis qu'elle était destinée à me perdre :

« Qu'allez-vous penser de moi en lisant cette lettre, Madame ? Votre fierté y verra-t-elle une offense, ou votre bonté y cherchera-t-elle une preuve de mon respect et un

LA GostTBSSE kiyinti. 29

hommage randu à la délicatesse de vos sentiments? Ce n*est pas sans inquiétude que je me fais ces questions, et cependant les motifs qui me déterminent à vous écrire sont si purs, qu'il me semble que je manquerais à tous mes devoirs si je ne le faisais pas. Et quand je dis tour mes devoirs, j'entends aussi bien ceux que j*ai à remplis envers vous que ceux qui me sont imposés par mon affec* tion pour une personne que je ne vous désignerai pas, paiceque votre cœur aura plus vite deviné son nom que * ma main ne l'aurait tracé.

» J'ai dû vous paraître capricieux, bizarre, ingrat même, quand vous m'avez vu résister au désir qu'avait lady Selwin de prolonger son séjour chez vous ; que penserez* TOUS donc de moi lorsque je vous aurai dit que, dans rimpossibilité où je suis de m*éloigiier en ce moment des lieux que vous habitez, je viens vous supplier de me permettre d'y éviter votre présence 7 Si j'avais pu prendre cette résolution sans vous parler des causes qui la rendent nécessaire, j'aurais préféré ce parti, mais vos bontés me condamnent à vous expliquer ma conduite, et si je suis réservé au malheur de vous offenser, j'aime mieux le faire par ma franchise que par un silence qui vous donnerait le droit d'attribuer à Tingratitude de mon cœur ce qui vient au contraire de son dévouement et de son affection pour vous.

» Mais où trouver des paroles pour vous révéler ces choses qui sont inexplicables et confuses pour moi-même? Comment vous montrer le fond d'une âme qui n'ose s'interroger, tant elle a peur de se connaître, et qui veut cet pendant que vous la connaissiez toute entière? Commenchercher à vo<^s éclairer sans risquer de vous offenser? Comment, enfin, éviter ou de vous irriter par mes aveux, ou de vous affliger par mes résolutions ?

> Ah 1 si j'avais pu m'éloiguer de vous, j'aurais renfermé

30 LA COMTESSB ALTIICZI.

mon secret dans mon cœur, et ce sentiment, dont votre préjenco fait un crime et une souffrance, serait devenu, par notre séparation, une de ces tristesses mille fois plus douces que bien des joies, et un de ces dévouements mystérieux et profonds qui sont presque des vertus. Rassuré par votre absence, je vous aurais aimée sans trouble, et a'tte affection sainte, loin de me détourner de mes devoirs, serait devenue la force qui m^eût aidé à les remplir; ignorée même de vous, ma tendresse eût été mon bien à moi seul, et elle aurait vécu, sans espérance, plus heureuse et mieux satisfaite que celles qui n'ont plus besoin d^allendre, parce qu'elles ont tout obtenu. Jamais retour inespéré n'aurait été plus doux que cet exil volontaire, consolé et embelli par un impérissable et pur souvenir, et jamais non plus homme n*eût été aussi heureux de parler pour la première fois^ que moi de me taire pour toujours. Enfin, aujourd'hui, il me semble que je n'étais si pressé de me Séparer de vous que pour donner à ma tendresse le bonheur d'apprendre qu'elle pouvait vivre par ellemême.

9 Mais les événements, plus forts que ma volonté^ ne m'ont pas permis de m'éloigner de votre pays autant que je l'avais résolu, et votre présence est bientôt venue remplacer des regrets qui n'étaient pas sans douceur, par des alarmes qui sont presque des remords; oui, des remords. Madame, car si mon affection vous offense, elle outrage aussi un être qui m'est bien cher, et dont j'ai promis de faire le bonheur. Ayez pitié de lui, si vous ne croyez pas que je mérite que vous ayez pitié de moi I Dire à Malhilde que je ne veux plus vous voir, c'est briser son cœur, car c'est lui laisser deviner que je vous aime ; et cependant telle est la force de ma résolution, que j'aurais pris ce parti désespéré, si je n'avais pensé qu'il était plus digne 4e vous, et plus conforme à Tadmiration que j'ai pour

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votre caractère, de faire un appel à votre générosité. C'est donc à vous que je m'adresse, Madame, quoique ce soit vous que j'offense ! Sduvez-moi de vous, puisque c'est le seul moyen qui me reste de me sauver de moi-môme. Votre viepst si brillante, si heureuse, que vous ne sauriez avoir besoin de nous pour l'embellir encore, et ce n*est rien vous enlever que de vous supplier de ménager un obscur bonheur qui n'aura pas de plus douce joie que de vous devoir sa durée. Ne revenez donc pas à Milan tant que nous devrons y demeurer, ou si vous y revenez, faites que nous Tignerions l C'est à genoux que je vous adresse cette prière, et c'est à genoux aussi que je vous bénirai si elle est entendue. Et qui pourrait vous empêcher de l'entendre ? Rien, pas môme le désir de conserver ma tendresse, puisque votre générosité la rendra plus durable, et que votre absence ne saurait l'affaiblir. Je ne vous demande pas de m'aider à ne plus vous aimer, mais je vous conjure de m^épargner la douleur de combattre une affection qui sera toujours heureuse si elle u*est jamais coupable. Je vais plus loin : si en cessant de vous voir je devais cesser de vous chérir, je ne voudrais pas me séparer de vous , et si mon cœur désire voire absence, c'est moins parce que mon sentiment souhaitedu repos pour s'éteindre, que parce qu'il veut du calme pour pouvoir s^épurer.

» M'avez-vous bien compris? Je Tespère, car il m'a semblé que depuis longtemps déjà vous m'aviez deviné dans mon affection, et suivi de la pensée dans mes combats. Maintenant me pardon nerez-vous? Oui, n*est-ce pas? puisqu'il ne saurait y avoir d'outrage dans un aveu qui prouve tant de respect et dans use prière qui montre tant d'estime. Je dois donc supposer que nous ne nous verrons plus. Madame. Laissez-moi vous dire alors que jamais mon silence ne devra vousfairecroireàmonoubli« et ^ue dans quelque lieu et da«s quelque situation que je

32 LÀ COSITEâSB ALViNlI.

sois, ii n*y aura d'autre changement dans mon coeur que celui qui peut résulter d'une tendre reconnaissance ajoutée à une inaltérable et pure affection.

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