‹ La comtesse AlvinziChapitre 2 sur 7 · ARTHUR · texte numérisé non relu

ARTHUR

Quand vous lirez cette lettre, mes enfants, vous aurez acquis assez d'expérience pour comprendre qu'elle était une faute bien grave, et vous vous étonnerez que j'aie pu l'écrire si j'étais réellement décidé à briser sans retour mes malheureuses relations avec la comtesse Âlvinzi. Mais, comme je vous le disais tout à l'heure, j'étais livré sans défense à toutes tes illusions décevantes de la passion, et j*avais cru voir, ou plutôt voulu voir mon salut dans cette lettre. Quelle était ma pensée secrète en l'écrivant? voulais-je bien sincèrement qu'elle fût une cause de rupture, ou était-ce un moyen détourné que je prenais pour faire connaître mes sentiments? Dieu le sait; cependant il est probable que, toujours sous l'influence des inspirations les plus contraires, mon jugement, aussi faible et aussi incertain que mon cœur, me fît choisir ce parti qui pouvait bien par hasard amener ce premier résultat, mais qui, à coup sûr, conduisait au second.

Quoi qu il en soit, mon secret ne m'appartenait plus, et désormais ma froideur ne pourrait plus passer pour de Tindifférence, ni ma sauvagerie pour le goût naturel de la retraite. Je m'étends sur ces détails, mes chers enfants, parce que cette première démarche, que je croyais devoir être décisive dans un sens, le fut dans un autre, en ce qu'elle apprit à la comtesse Âlvinzi que j'étais dans sa dépendance, ce que j'avais été seul à savoir jusqu'alors, ou ce que je pouvais du moins nier, puisque je n'en étais jamais convenu.

Je portai ma lettre au palais Âlvinzi et je la remis moimôme entre les mains de la femme de chambre de la comtesse. Quoiqu'il ne fût que dix heures du mj^tÀn^ cette

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fille me dit que sa maîtresse était dans le salon et qu'elle avait donné Tordre de me recevoir si je venais.

Me recevoir! elle m'attendait donc? elle avait donc compté sur ma faiblesse? Quel résultat aurait alors ma lettre, si ce n'est de la confirmer ? J'eus un nMiment la pensée de la reprendre, mais la femme de chambre était partie, me laissant seul avec le regret de mon imprudence et la honte d'apprendre qu'elle avait été prévue par celle qui pouvait en abuser.

Je vis iilors toute la profondeur de Tabime vers lequel j'étais fatalement et irrésistiblement entraîné. Je ne pouvais me dissimuler que la femme qui avait lu avec tant de sang- froid dans mon âme> ne devait avoir aucune générosité dans la sienne, et que Taveu que j'avais fait dans la folle espérance de me sauver, allait au contraire contribuer à me perdre ^ans retour. Ce fut en ce moment que je sentis s'élever dans mon cœur un de ces mouvements de haine dont je vous ai parlé ; haine qui croissait avec mon amour, luttant avec lui sans le vaincre et sans lui céder, semblables tous deux à ces jumeaux dont parle l'histoire, qui se détestaient et se déchiraient dans le sein «le leur mère.

La journée se passa sans que la comtesse, qui avait promis la veille à Mathilde de revenir, parût. Ma femmOi vers le soir, se préoccupa de cette absence, et elle voulut m'envoyer au palais Âlvinzi pour en connaître la cause. Je prétextai un peu de fatigue, de sorte que le message fut confié à un dômes*' ne qui revint bientôt annoncer que la comtesse était partie dans l'après-midi. Il apportait en même temps un billet d'elle adressé à lady Selwin.

Ce billet était conçu en termes vagues, tristes et affectueux. La comtesse y parlait de la nécessité imprévue d'un prompt départ, et du regret de quitter son amie MatMii€ sans l'avoir revue. Un post-scriptum de deux ligne»

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renfermait un soutenir pour mot, et l'espéranoe que, si notre séjour à Milan se prolongeait, je pourrais revenir à la villa Alviazi.

Ce dénoûment que je n'avais pas osé prévoir, rendit du calme à mon cœur. Je ne vis dans I*aimabte souvenir de la comtesse et dans Pespèce d'invitation dont il était accompagné, qu'une manière noble et délicate de me dire qu'elle me laissait libre d'agir comme je Tentendrais : je fus touché ; c'était un malheur de plus, car mon affectioa s'augmenta de l'idée que l'être qui l'inspirait en était bien véritablement digne.

Une semaine s'écoula. J'étais dans cette situation douce et triste qui suit l'accomplissement d'un devoir pénible, lorsque la poste m*apporta une lettre du comte Âlvinzi. FI me félicitait gaiement sur fétat de Mathilde, me raillait avec grâce et esprit sur les soins tant soit peu bourgeois que je lui rendais, et finissait par me proposer de me réhabiliter dans l'opinion du monde élégant, en venant seul passer quelques jours à la villa.

Cette invitation me parut toute naturelle, et je me serais même inquiété si le comte Alvinzi, qui m'avait fait tant d'instances pour rester chez lui, ne m eût plus engagé à y revenir. J'avais déjà commencé ma réponse, iorsqu'en touchant machinalement cette lettre qui se terminait au bas de la première page, je crus apercevoir à travers le papier des caractères tracés sur la page opposée. Je tou^-^ nai le feuillet, et je lus, écrits de la main de la comtesse, ces seuls mots : « Je vous en supplie, venex, »

Elle savait tout , et tout par moi , et non-seulement elle me rappelait, mais elle le faisait avec prière 1 Vous l'avouerai-je, mes enfants? je fus profondément ému de ces expressions qui me semblaient renfermer un doux aveu. Enivré, touché, je restai quelques instants sans plus entendre la grande voix de mes remords que les murmures

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secrets de mes craintes et de mes doutes. Tous les sophismes de la passion assaillirent à la fois ma raison et mon cœur. Ils me dirent qu'il y arrait de la lâcheté à moi à abandonner cette femme, malheureuse peut-être par ma faute ; je crus aussi à la possibilité d'une liaison tendre, mais pure qui doublerait le bonheur de ma vie sans nuire à Taccomplissement de mes devoirs; enfin je me levais avec l'intention d'ordonner les préparatifs de mon départ peur la villa Alvinzi, lorsque je crus entendre la voix de Mathildequi m'appelaitde sa chambre, contiguëàla nienne. J'y courus^ et vous comprendrez un jour tout oe qui dut se passer dans mon cœur, quand ma femme, les yeux brillants de joie et humides de larmes, m'apprit qu^elle croyait avoir senti dans son sein les premiers signes de vie de l'enfant que nous ne faisions encore qu'espérer.

Je me jetai à genoux près d'elle ; je la remerciai, je remerciai Dieu; je bénis cet être (c'était vous, Henri) qui n'existait pas encore pour lui-même et qui vivait déjà pour me protéger ; je redevins époux en apprenant que je serais père, et je rentrai chez moi pour répondre au comte Alvinzi que j'étais bien touché de son souvenir, mais qu'il m*était impossible de me rendre pour le moment à son invitation.

De bonne foi, je me crus sauvé ; j'interrogeai mon cœur, il me parut calme ; je l'élus ces cinq mots qui l'avaient troublé, ils ne me causèrent aucune émotion, le soir, le docteur vint, il me dit que nous pourrions bientôt partir; cette espérance me transporta de la joie la plus douce.

Quelques jours s'écoulèrent et ma tranquillité ne se démentit pas. Elle était telle, que loin d'avoir à repousser mes souvenirs, j'étais en quelque sorte obligé de les rechercher pour m'assurer de leur existence ; à la honte de ma faiblesse succéda l'orgueil de ma force : si la villa Aivinzi n'avait été qu'à deux liwies, je crois que j'y aérais

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allé pour braver la présence de la comtesse. Vaine et folle sécaritéqui n'était qa*un piège de ma passion et qui devait être bientôt détruite sans retour 1

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la petite victoire que favais remportée sur moi-même, et j'étais un matin auprès de Mathilde, à laquelle je faisais la lecture d'un roman nouveau, quand on vint me prévenir qu'une femme me demandait et insistait pour me parler en par* ticulier ; j'ordonnai qu'on la fit entrer dans mon appartement, où je me rendis moi-même sur-le-champ*

C'était une femme de la campagne, ne parlant que le dialecte lombard, que je ne connaissais pas; toutefois, je finis par comprendre qu'elle me demandait si j'étais bien réellement le signer Seiv^in, et lui ayant répondu affimativement , elle tira de sa poche une lettre, me la remit et me fit entendre qu'elle attendait une réponse.

Vous avez déjà deviné, mes enfants, que celte lettre était de la comtesse. Je l'ouvris, m'attendent à y trouver des reproches, et fort décidé à en mériter de nouveaux si cela était nécessaire, mais je me trompais ; la comtesse ne faisait aucune allusion au passé, du moins en ce qui touchait nos rapports secrets ; elle me disait simplement et affectueusement qu'elle avait des chagrins , que des conseils lui étaient indispensables, et qu'elle avait compté sur mon amitié, quelque nouvelle qu'elle fût, et sur mon dévouement, quoiqu'elle ne l'eût pas encore mis à l'épreuve.

Saisir une plume, tracer à la hâte ces mots : « Je serai chez vous demain » ; plier le billet, le remettre à la femme qui l'attendait, redescendre des hauteurs de mon orgueil dans les profondeurs de ma honte , et me laisser tomber accablé dans un fauteuil, tout cela fut l'affiaire d'un instant et l'ouvrage de quelques lignes.

El pourtant que fallait-il pour me sauver epcore une fois?

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Mon Dieu I réfléchir seolement pendant quelques minutes ! J'aurais compris alors que je devais être le dernier homme de qui la comtesse dût réclamer un service, et qu'ainsi son seul but était de me revoir. J'aurais comprisaussi qu'il n'y avait ni générosité à me poursuivre si elle ne m'aimait pas, ni dignité, ni pudeur même à le faire si elle m'aimait. Mais je ne vis rien d'abord, et quand je vis tout, c'était trop tard, ma promesse était partie, et il ne me restait plus qu'à me préparer à l'épreuve du lendemain.

Mathilde, qui s'était souvent étonnée que je n'eusse pas encore été i la villa Alvinzi depuis notre retour à Milan, . approuva mon voyage et parut charmée de l'idée que j'y trouverais du plaisir. Son approbation et sa Joie furent un supplice pour moi, car ils me prouvaient une confiance dont je n'avais plus le droit de jouir.

Je partis la nuit même, et pendant les premières heures de route je pressai la marche de mes postillons ; puis, sur le matin, et comme j'approchais de la villa, je leur fis prendre un chemin qui m'en éloignait, et je m'arrêtai même pendant quelques moments dans une auberge située sur les bords du lac de Côme, qui me séparait du but de mon voyage ; là, au lieu de le continuer en voiture, je pris une barque, et, sans vouloir lui donner de destination d'abord, je me mis à errer sur ces flots calmes et purs qui semblaient insulter par leur repos et leur limpidité au trouble et à l'agitation de mon âme. Quoique la saison fût déjà bien avancée vers Thiver, le temps était admirable, et la pureté de l'atmosphère me permettait de distinguer à la distance d'un demi-mille ce qui se passait sur la terrasse de la villa. J'y aperçus plusieurs fois la comtesse qui se promenait seule, ce qui me fît espérer et craindre qu'il n'y eût personne chez elle. Enfin, la nuit approchant, je vis qu'il fallait me décider à vaincre mes irrésolutions, et j'ordonnai à mes rameurs de me descendre au pied de

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Tescalier de marbre qui communiquait du lac à la villa.

Je traversai la terrasse, le vestibule, la galerie de tableaux et deux salons sans rencontrer d'être vivant qu*un petit chien appartenant à la comtesse et qui ne la quittait presque jamais. Joïa m'avait reconnu et me précédait à travers les appartements de la villa. Nous arrivâmes ainsi, Joïa me précédant soujours, jusqu*à une petite porte devant laquelle je m'arrêtai, parce que je ne l'avais jamais franchie pendant mon premier séjour chez le comte Alvinzi. Joïa eut Pair, par ses courbettes, de m'engager à l'ouvrir, et, croyant que je ne le comprenais pas, il se mit à aboyer.

J'entendis le bruit d'une chaise qu'on reculait, puis des pas légers, enfin la porte s'ouvrit, j'étais en présence de la comtesse 1

Son premier mouvement fut de prendre son chien et de le couvrir de caresses, le second fut de me tendre la maia et de me dire : « Me pardonnez-vous ? «>

Me pardonnez-vous ! Ce mot contenait l'aveu de son stratagème, mais il en contenait aussi un autre, et je ne me sentis pas le courage d'y répondre par un reproche. D'ailleurs le moment n'était pas favorable pour une explication, car la porte que j'avais laissée ouverte derrière moi me montra le comte Alvinzi qui s'avançait dans la galerie.

Sa satisfaction de me voir l'empêcha de remarquer mon trouble ; je me hâtai de lui dire que je venais, selon toute apparence, lui faire mes adieux, car j'espérais que l'état de ma femme nous permettrait de quitter bientôt Milan ; puis nous nous mîmes à causer.

Après le dîner, le comte me pria de l'excuser, parce qu'il était obligé d'aller à Côme rendre une visite à un jeune major autrichien qui lui avait été recommandé par l'archiduc vice-roi. Il nous promit d'être de retour de

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bonne heure ; jd lui offris de l*accoinpagner ; il me répondit qu'il ne voulait pas jouer ce mauvais tour à sa femme, et il partit après m*avoir serré affectueusement la maki.

Nous voilà donc seuls, la comtesse et moi ! seuls pour la première fois, et après des circonstances qui ne nous permettaient plus de dissimuler ! La délicatesse mlmposait le devoir de parler le premier ; je parlai.

Je le fis eu termes analogues à ceux de ma lettre et même plus respectueux encore, parce que je craignais de me laisser entraîner; mais, voyant la comtesse qui m*écoutait avec une dignité froide et railleuse, je m*animai par degrés, et ma passion, longtemps contenue, éclata en transports furieux qui allèrent bientôt jusqu'au délire. Une voix secrète me disait qu'on se jouait de moi, et l'attitude de la comtesse semblait confirmer ce témoignage qui n'était cependant qu'un pressentiment. La parole alors expira sur mes lèvres, et après avoir donné le spectacle de ma violence, je donnai celui de ma faiblesse en versant des torrents de larmes-

— Vous m'affligez, Monsieur, me dit la comtesse d'une voix grave et sèche, mais vous vous êtes étrangement abusé si vous avez cru que les marques d'amitié que je vous ai données pouvaient vous autoriser à m'insulter par un amour coupable, et votre erreur est plus grande encor© si vous avez pensé que je pourrais le ^partager. Comme je suis franche avant tout, je ne vous dissimulerai pas que j'ai été fialtée d'être distinguée par un homme tel que vous, mais cette impression n'a pas été au delà de mon orgueil, et je n'ai jamais eu la prétention de troubler votre bonheur. Toutefois, il m'est arrivé d'interroger mon cœur à votre sujet, et de regretter qu'il ne pût répondre à une affection comme la vôtre. L'amitié ne saurait-elle vous suffire? elle peut être quelquefois bien tendre, et si elle est mystérieuse, je ne vois pas ce qu'elle pourrait envier

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à l'amour. Je n'aime pas mon mari, mais ma répotation m*est chère et je ne tiens pas moins à mon repos. Est-ce ma ffnte à moi si vous avez pris des hasards pour des combinaisons et des marques de bienveillance, de sympathie, si vous voulez, pour des provocations? Vous m^avez écrit, je ne vous ai pas répondu ; qui de nous deux a tort? Je m'en rapporte à votre loyauté.

— Croyez-moi, continua-t-elle en me tendant la main, ne prenez pas les choses si sérieusement et aimons-nous suivant ie besoin de nos cœurs et selon la mesure de nos caractères. Vous êtes romanesque, je ne le suis pas, je n'ai donc que mon amitié à vous offrir en échange de votre amour.

Je restai confondu, anéanti! Qu'avai^-elle donc voulu ? Pourquoi, si son affection était pure, s^entourait-elle de tant de mystère? pourquoi, enfin, cherchera troubler ma raison quand son cœur n'égarait pas la sienne? Ma tète était un véritable chaos ou plutôt un enfer qui avait pour démons mes espérances détruites, mon repos perdu sans retour et mon humiliation désormais consommée ! J avais tout sacrifié, bonheur, devoir, paix avec moi-môme, et tout cela pour occuper le désœuvrement d'une coquette et atteindre jusqu'à la vanité d'une femme, car elle avait daigné me dire que mon amour la flattait.

Je me levai indigné et, sans proférer une parole, je me dirigeai vers une porte vitrée qui donnait sur la terrasse. La comtesse alors me rappela ; sa vaix était plus émue, et en me retournant pour lui dire un dernier adieu du regard, je crus voir des larmes dans ses yeux. Je revins près d*elle, je pris sa main qu'elle me tendait et je m'assis à ses côtés. Ses paroles alors, sans être plus positives et plus tendres, étaient plus douces, et je me laissai prendre à leur charme trompeur. Ce ne fut que la nuit, lorsque je repassai dans mpn souvenir les derniers mç-

ments de notre entrevue, que je découvris qu'il n*y avait entre la fin et le commencement de ses aveux, d'autre différence que celle du ton avec lequel ils avaient été prononcés.

Je partis sans revoir la comtesse, convaincu qu'elle ne m'aimait pas et persuadé qu'elle me laisserait désormais tranquille. Hélas 1 il n'y avait de vrai que sa cruauté, car elle ne tarda pas à m'écrire pour me parler de notre entrevue, qui, disait-elle, lui avait fait tant de mal, et pour me supplier de ne pas la croire aussi insensible qu'elle voulait le paraître. Sa lettre contenait en phrases ambiguës tout ce qui pouvait m*abuser sans l'engager elle-même, et diminuer les doutes de mon cœur. Je répondis, on m'écrivit encore, enfin une correspondance s'établit et dura jusqu'au moment où la comtesse revint à Milan et reprit ses relations avec nous. Cependant ma situation était toujours la même *. comme ses lettres, les paroles, les regards, les procédés de la comtesse, cherchaient tantôt à me faire croire à sa tendresse et tantôt à m'en faire douter. Cette conduite aurait dû m^éciairer complètement et m'indigner assez pour me guérir; eh bien! il m'arrivait souvent de l'excuser en Tattribuant à un sentiment vrai combattu par une vertu sincère. Et les jours, les semaines, les mois, les années même s'écoulè* rent, et je ne partis pas! et je devins deux fois père, et je ne partis pas!... Je vivais comme si j'avais été dans une perpétuelle et stupide ivresse, toujours repentant et sans cesse coupable, constamment averti et jamais convaincu ! La comtesse, désormais assurée de son empire sur moi, ne m'épargnait aucune torture et ne se donnait même plus la peine de dissimuler la confiance où elle était que rien ne pouvait m'arracher à sa domination. A la fois légère et persévérante, indifférente et acharnée, c'était comme en se jouant qu'elle me désolait et m'avilissait.

41 LA COMTBSSB ALTINZt,

Vous comprendrez à quel degré d'humiliation j*étaîs descendu, quand je vous aurai dit que le comte Alvinzi luimême vint un jour me prévenir que sa femme s*amusaît de moi. Ma santé, qui avait toujours demandé des ménagements et surtout du calme, s'altéra dans les agitations d*une vie tourmentée d'espérances trompeuses et de remords incorruptibles. On appela les médecins de Milan ; leur ignorance acheva ce que ma folie avait commencé. J'étais certain de me guérir en allant me faire soigner à Paris ou en Angleterre, je ne le voulus pas pour ne point m'éloigner de Milan, où j'étais si malheureux et dVù Je ne voulais cependant pas partir, et je crois que j*y serais mort sans l'événement que je vais vous retracer, et qui terminera mon douloureux récit.

Depuis le commencement de Tbiver dernier, mon état s'étant fort aggravé, je n'allais presque plus dans le monde, et je ne voyais la comtesse Alvinzi que chez elle ou chez votre mère, qui avait continué à la recevoir. Pendant les derniers jours du carnaval, mes souffrances étaient beaucoup plus vives, et toutes les personnes que nous connaissions étaient convaincues qu'elles m'empêcheraient d'aller à un bal masqué que devait donner le gouverneur à l'occasion de je ne sais plus quel mariage. Néanmoins, j'avais résolu de m'y rendre, et quand tout le monde fut endormi chez moi, je me couvris d'un ample domino de velours noir, et je me rendis à cette fête, où nul ne soupçonnait que je pusse être. N'ayant qu'une volonté et qu'un vœu, la puissance de l'une me conduisit à l'accomplissement de l'autre ; je reconnus dans la foule la comtesse Alvinzi et je m'attachai à ses pas.

Elle donnait le bras à une jeune marquise piémontaise de ses amies, et je les suivis longtemps sans autre résultat qu'une affreuse fatigue. Enfin, elles s'arrêtèrent près d'une fenêtre, et pendant que leur attention était captivée par

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rentrée d'un nouveau quadrille, je pus me glisser derrièie les rideaux de cette fenêtre, et je me mis ainsi, à leur insu, à portée d'entendre leur conversation.

Elle roula d'abord sur ces mille petits riens auxquels toutes les femmes, et surtout les femmes italiennes, attachent tant d'importance ; puis tout à coup la jeune Piômontaise dit :

— À propos, ma chère, et votre Anglais?

— Mon pauvre Anglais est bien malade, répondit la comtesse en effeuillant un des camélias de son bouquet; je crois même qu'on commence i être inquiet do son état.

— Et vous êtes ici? reprit l'amie d'un ton moitié sérieux et moitié gai.

— Il faut bien être quelque part, dit la comtesse du même ton.

— J'en conviens, mais au bal ?

— Ma chère, vous oubliez que celui-ci est un bal masqué, ce qui permet aux âmes tristes d'y dissimuler leur douleur, dit la comtesse en donnant à sa ?oix une in« ûexion mélancoliquement railleuse.

— Vour ne l'aimez donc pas ?

— C'est À quoi je n'ai pas encore beaucoup réfléchi ; mais, puisque vous m'interrogez à ce sujet, je crois qu'il me plaît comme tous les hommes aimables et distingués.

— Rien de plus ?

— Rien de plus, rien de plus... Savons- nous jamais cela nous autres femmes ? Je m'ennuyais^ j'étais triste, l'amour de cet homme a d'abord jeté du mouvement dans ma vie. Pais j'ai vu bientôt que je ne le partagerais pas; mais je me suis dit en même temps que s'il pouvait deviner mon indifférence, il se découragerait peut-être et que je passerais pour avoir été abandonnée. Alors j'ai pris le parti de supporter cette passion quoiqu'elle ne m'amusât plus guère, et de l'exciter a6n que le monde qui

14 Là tiOMTkSSft iLTIlfCt.

rayait vue naître ne la vit pas mourir. Mais j*ai ea, croyez-moi bien, de si tristes heures à passer, que plus d'une fois j'ai envié, moi femme aimée sans joie, le sort des femmes qui aiment sans espérance ; et si cela devait durer longtemps encore, je finirais par préférer Thumiliation d'une infidélité à l'ennui d'une constance qui n'étonne plus personne.

— Mais s'il meurt ?

— S'il meurt, j'en serai f&chée et je dirai que c'est de sa faute , car il s'obstine à rester à Milan, dont le climat lui est contraire et où les médecins le tuent.

 ces mots, j'ouvris brusquement le rideau, j'arrachai mon masque, et je dis à cette femme : « Madame, vous mentez I j'ai vingt lettres de vous dans lesquelles vous me suppliez de ne pas m'éioigner de Milan ; la plus récente est d'hier. »

La comtesse poussa un cri de surprise ; je me perdis dans la fuule et je rentrai chez moi abîmé de fatigue et brisé ds honte et de douleur.

Cette sortie avait été une imprudence ; l'émotion qui en fut la suite en augmenta encore les fàcheui résultats. Le lendemain, j'avais une fièvre violente, et tous les accidents habituels de ma maladie se développèrent d'une manière effrayante. Cependant je voulus à toute force partir ; mais ce fut avec beaucoup de peine que nous pûmes franchir en trois jours la faible distance qui sépare Milan de Turin. Avant de quitter la première de ces deux villes, J'avais reçu et renvoyé sans la lire une lettre de la comtesse ; depuis, et il y a de ce!a un mois, je n'ai plus entendu parier d'elle.

Tel est, mes enfants, le récit d'un événement qui a brisé mon bonheur et qui contribuera à user ma vie. Je ne vous ai rien dissimulé, parce que j'ai voulu vous montrer que la volonté du bien n'est que la première condition néces*

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saire à son accomplissement, et qu'elle devient stérile si on n*y joint cette force que Thomme ne trouve en luimême que lorsqu'il la demande à Dieu. Dieu, mes enfants! voilà le dernier mot que vous trace la main de votre père mourant. Il renferme toutes les consolations, toutes les espérances, tous les enseignements; et comme une voix secrète me dit que vous ne Toublierez jamais, je quitte avec moins de douleur un monde au milieu duquel je vous laisse avec Dieu pour vous conduire, avec votre mère pour vous aimer.

Arthur Sblwin.

Ma lecture était terminée ; sir Arthur paraissait endormi, de sorte que j'eus quelques moments pour réfléchir sur la triste et bizarre confidence qui m^était faite. J'avoue qu'au point de vue de nos idées françaises et surtout parisiennes, cette histoire me parut singulière. Le monde aurait compris de Tamertume et du dépit, comprendrait-il de même du désespoir et du remords? Toutefois, la chose devient plus facile si Ton considère que sir Arthur était Anglais et qu'il joignait à une constitution naturellement maladive, cette imagination exaltée et mélancolique qu'on rencontre souvent chez les hommes de sa nation. D'un autre côlé, n'y a l-il pas un profond enseignement dans cette douce existence détruite et dans ce noble cœur brisé pour et par le bon plaisir d'une vanité féminine? Je soumets cette réflexion aux hommes qui sont assez malheureux pour pouvoir comparer ce qu'ils , ont perdu de bonheur certain à ce qu'ils ont acquis d'espérances trompeuses et même jde succès complets.

Pendant que j'étais plongé dans ces pensées, sir Arthur tortit de son sommeil, et je voulus lui rendre son manus- \^ïU « Gardez-le, mon ami, me dit-il, et chargez-vous de

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le faire parvenir un jour à mes deux pauvres enfants ! Je comptais le remettre à un de met amis en Angleterre, mais la mort me surprend ici, et il faut bien que j*aie recours â vous, que la Providence a placé sur le chemin de ma tombe. Alaintenant, allez vous reposer, mon ami, en attendant que je vous fasse rappeler, car j'aurai encore un service à vous demander.

Pendant la journée qui suivit cette longue et triste nuit, sir Arthur fut beaucoup plus mal que la veille, et je ne le vis pas. Vers le soir, il me 6t redemander, et je fus effrayé du changement que quelques heures avaient apporté dans son état. Il désira de nouveau être seul avec moi, et quand tout le monde se fut retiré, il sortit de dessous le coussin de son fauteuil un paquet qui était cacheté et un papier qui ne l'était pas, puis il me les tendit en me disant :

— Mon ami, ce paquet renferme les lettres que j'ai remues de la comtesse Alvinzi, et ce papier contient mes derniers adieux à cette femme qui m*a fait tant de mal et que j'ai tant aimée. Vous allez à Milan, m'avez-vous dit ^ soyez assez bon pour lui faire remettre ces témoignages do mon souvenir.. . et de mon pardon. Mais avant de nous séparer, relisez-moi cette lettre, et si vous la trouvez trop cruelle, bornez-vous à la remise du paquet. Mon but en écrivant n'est pas de me venger ù^elle^ mais de faire naître dans son cœur des regrets qui la révoltent contre ce froid égoïsme qui lui a inspiré la barbire fantaisie de briser mon existence, et qui la rend impitoyable et invulnérable à la fois.

Je dépliai le papier et je lus ce qui suit :

m Turin, avril 1832.

» Nous ne devons plus nous revoir, Madame; et si, avant de m'éloigner des lieux que vous babittz, j'ai refpsé de connaitre les explications que vous me donniez, c'est

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que j'ai mieux aimé vous irriter en ne vous lisant pas, que vous humilier on ne vous croyant plus. Aujourd'hui, ce n*est pas de moi qu'il s'agit; dès lors je n'ai plus la liberté d'être généreux et je vous dirai la vérité tout entière. C'est mon droit, puisque je suis votre victime, c'est aussi mon devoir, car si je parviens à vous inspirer un peu de pitié pour mon sort, il s*y joindra sans doute assez de remords pour vous fa're comprendre que votre vanité, que vous appelez peut-être votre vertu, doit se contenter d'avoir fait un malheureux.

» Dieu le sait et vous le savez aussi, Madame, non-seulement je n'ai pas voulu vous perdre, mais je n'ai même jamais cherché à vous plaire. Dès que j*eus découvert que vous m'inspiriez plus d'affection qu'il ne m'était permis, pour vous et pour moi, d'en ressentir, je vous ai avertie, par ma froideur d'abord, et bientôt par mon éloignement, que je n'étais ni un de ces hommes corrompus qui regardent l'oubli du devoir comme une gloire, ni un de ces hommes légers qui le considèrent comme un jeu. Vous an* riez dû deviner alors que dans un cœur où tout était délicat et sévère, tout devait être aussi sérieux et profond. Ce que je cachais, vous ne deviez pas le voir ; ce que vous ne vouliez pas partager, la générosité, ou tout au moins la justice vous commandait do ne pas Tencourager. Je vais plus loin : si dans le début de nos relations vous avez pensé qu'il était peu important de ménager mon honneur et mon repos, plus tard l'amitié que vcus témoignait lady Selwin et que vous paraissiez lui rendre vous faisait une loi d'agir autrement.

» Au lieu de cela, qu'avez-vous fait? A couvert sous un égoïsmc déjà à l'épreuve, vous avez froidement étudié un cœur qui ne se connaissait pas encore. Le voyant bientôt alarmé, vous avez compris qu'il était moins heureux qu'il ne croyait l'être, et le supposant généreux, après l'avoir

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inquiété sur son propre bonheur, vous avez cherché à lui persuader qu'il troublait le vôtre. Défendue par votre insensibilité, vous avez engagé avec moi une lutte dans laquelle je pouvais perdre ma tranquillilé, mon honneur, mon avenir, et où vous n'exposiez que votre vanité, dont vous pouviez au besoin nier la défaite. Quand vous étiez parvenue à jeter l'effroi dans ma conscience en me faisant croire que vous étiez digne d'être aimée, vous tâchiez de me rassurer en cherchant à m'inspirer de la haine, bien sûre que le regret de vous voir mal jugée me conduirait à vous aimer davantage en expiation de mon injustice. Votre génie infernal, dédaignant ces coquetteries vulgaires de regards et de paroles qui suffisent pour entraîner les hommes toujours prêts à être séduits, avait inventé des attractions mystérieuses que Je ne sentais jamais nattre, et que je ne découvrais que lorsqu'il n'était plus temps de les combattre. J'ai voulu vous fuir, vous m*avez poursuivi ; j'ai fait un appel à votre générosité, vous y avez répondu en tendant des pièges à la mienne. Vous avez mis à me perdre, sans motifs pour le faire, Tardeur et la patience que Ton met à se venger. Ma mort ne vous eût pas arraché une larme, et cependant mon fol amour était Tunique préoccupation de votre vie. Vous n'avez pas même respecté l'innocent bonheur et l'imprudente pureté d'une pauvre jeune femme dont vous avez fait votre complice en devenant une nécessité pour elle, comme vous étiez devenue une fatalité pour moi. Enfin, tout ce que vous possédez d'intelligence, d'astuce et de séduction , votre esprit, votre beauté, vos vertus même, car s'il n'y en a pas dans votre cœur, il y en a dans votre organisation, vous avez tout employé contre un homme dont le seul tort a été de vous deviner quelquefois, puisqu'il ne peut vous estimer assez pour croire que vous vous soyez jamais offensée de son amour.

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» Et VOUS êtes heureuse, honorée 1 peut-être même passez vous dans votre monde pour avoir résisté à une passion que vous partagiez ! Qui sait si quelque jour les jeunes femmes n'iront pas apprendre de vous comment on peut à la fois sauver sa réputation et satisfaire sa vanité; encbafncr, désoler un cœur en conservant la liberté et la paix du sien ? Eh bien I je veux que le souvenir de cette lettre s'élève toujours entre vous et les flatteries de vos admirateurs! Les vérités qu'elle renferme répondront aux mensonges de votre conscience, et il viendra un jour où votre orgueilleuse vertu enviera Thumilité sainte de la femme faible et repentante, à qui il n'aura manqué pour être irréprochable comme vous, que d'être, comme vous aussi, sans âme et sans entraînement.

» Mais en attendant ce jour. Madame, apprenez de moi qu'au-dessous de la femme faible et même de celle qui est facile, il y a encore la femme égoïste qui exploite ses charmes sans les livrer, et qui s'établit dans les cœurs sans laisser jamais pénétrer dans le sien ; être à la fois agressif et invulnérable ; métal qui reste froid en brûlant ce qui le touche ; espèce de cadavre qui peut donner la mort, mais qui ne vit pas assez pour la recevoir. Cette femme, Madame, c'est vous ! vous qui m'avez tout enlevé... tout, entendez-vous bien? l'affection sainte qui était mon bonheur, l'estime de moi même qui était non pas mon orgueil, mais ma paix, et qui ne m'avez donné en échange de ces deux trésors, que la triste satisfaction de vous mépriser volontairement pour me consoler de la douleur de vous avoir aimée malgré moi.

» Ne triomphez plus I Taveugle a revu la lumière, l'esclave a recouvré sa liberté. De cet édifice que vous aviez si lentement, si péniblement construit, il ne reste pas plus 'de traces que de ces monuments gigantesques que Vorgueil des premiers humains avait élevés et que la colore

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de Dieu a rédoits à i*hiimb!e existence d'ttae tradition. Sachez encore une chose, c'est que vous n'avez pas toujours trompé la femme pure que vous avez désolée. Je ne lui ferai pas Tinjure de vous dire qu'elle vous avait d^ vinée, mais je me rendrai la justice de vous apprendre que mon repentir l'avait avertie. Sa charité Ta portée à vous pardonner, sa pitié l'a détournée d'un abandon qui n'eût été un éloge pour elle qu'en devenant un blâme pour \ ous. Voilà les cœurs que vous avez désolée sans retour, Madame l Descendez dans le vôtre, et jugez-nous tous à ce tribunal de la conscience qui est toujours incorruptible, parce qu'il ne doit compte à personne de ses décisions.

9 Â mon tour^ je suis impitoyable, je le sens, mais je l'ai été pour vous servir et non pour me venger. Maintenant, il ne vous reste qu'à me pardonner le mal que vous m'avez fait, et s'il ne vous faut qu'un exemple, Dieu m'est témoin que je vous le donne.

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