‹ La comtesse AlvinziChapitre 6 sur 7 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

PAKIS

ALEXANDRE GADOT, ÉDITEUR,

S7, ROI KUBITI, S7.

La GaTalcade.

Le mois d'août tirait k sa fin. L'été, tour k tour humide et chaud, n'avait vu disparaître, en se prolongeant, aucune des beautés de la campagne : la verdure avait conservé tout son éclat; l'herbe des prairies renaissait avec sa fraîcheur printanière ; les fleurs se redressaient fièrement sur leurs tiges; les ruisseaux n'attendaient pas une pluie d'orage pour ranimer le gazon de leurs rives; en un mot, l'automne allait bientôt commencer, et l'on pouvait cependant se croire encore aux plus beaux jours d'un magnifique printemps.

La journée s'avançait, car il n^ devait plus s'écouler que quelques minutes jusqu'au moment où le soleil disparaîtrait complètement derrière les montagnes de *** * , et déjà ses rayons, qui, peu d'instants auparavant, illuminaient toute la contrée, se glissaient plus mystérieux et

*■ Le fond de cette histoire et les principaux événements du récil étant Trais, nous.n*iudiquerons pas le lieu'de la scène.

(Note de Vauteur,)

O UÀ^àXÊ DE WBEIIONT.

plus doux àtravers le feuillage épais d'une châtaigneraie séculaire, magnifique couronne des coUines situées du côté du couchant. Une brise tiède sans être énervante balançait lentement les tiges en fleurs du chèvrefeuille sauvage, comme si elle voulait, en se Jouant autour d'elles avec lenteur, s'imprégner de leurs parfums. Dans les champs voisins, des bandes de moissonneurs, la veste sous le bras, la faucille sur l'épaule, regagnaient leurs demeures, suivis de la troupe indisciplinée, mais toujours excusable, des glaneuses, et précédés par les chars de gerbes aux essieux criants. Sur les hauteurs, on entendait les clochettes des troupeaux; dans les sentiers, des voix d'enfants; dans les taillis, le cri inquiet de la chanterelle rappelant a^pnt la nuit ses petits dispersés; au loin, et dans différentes directions, les mélancoliques concerts des angélus, dont les accents variés semblaient s'accorder entre eux. La poésie de ce tableau vivant avait un charme indéfinissable, et il eût fallu plaindre la froide imagination ou le cœur blasé qu'elle eût laissé insensible.

En ce moment, une petite cavalcade,, composée de trois personnes et suivie k quelque distance par deux domestiques, débouchait au galop d'une longue avenue de peupliers, à l'autre extrémité de laquelle on voyait s'élever, au-dessus des arbres, un vieux château dont les tourelles aiguës étaient splendidement éclairées par les derniers rayons du soleil couchant.

Le groupe principal de la cavalcade était formé par un homme et deux femmes.'

Le premier était un beau et vigoureux vieillard de. soixante et dix ans environ, qui maniait un cheval évidemment indocile avec la puissante élégance et la facile grâce d'un jeune homme : il se nommait le marquis de Brantigny.

Les deux femmes étaient la vicomtesse de Miremont et

MADAME DB MIREMOMT. 7

mademoiselle Valérie d'ÂvauJour, Jeune orpheline qae la vicomtesse avait irecueillie chez elle depuis quelques mois. La vicomtesse venait d'avoir trente-deux- ans; Valérie n'en avait pas encore seize. A la rigueur, l'une eût pu être la fille de l'autre, et cependant, à les Voir sans les con^ naître, on les aurait facilement prises pour les deux sœurs.

— Quelle admirable soirée ! dit madame de Miremont en mettant son cheval au pas, et en secouant vivement la tête pour rejeter en arrière deux touffes de cheveux châtains que le vent ramena presque aussitôt sur son visage» Comment vous trouvez-vous, Valérie? reprit-elle en attachant un affectueux regard sur la jeune fille qui marchait à son côté.

— Beaucoup mieux, Madame, répondit mademoiselle d'Avaujour; à chacune de ces promenades Je sens mes forces renaître.

— De quel côté dirigeons-nous celle de ce soir r demanda la vicomtesse en se tournant vers le marquis.

— Puisque mademoiselle Valérie est en bonne disposition, nous pourrions aller Jusqu'à la bruyère des Fantômes, répondit M. de Brantigny.

— Et nous visiterions à la clarté de la lune les ruines de Courtenay : ce serait délicieux! interrompit vivement mademoiselle d'Avaujour. Le voudrcz-vous, Madame? continua-t-elle en s'adressant plus particulièrement à madame de Miremont.

— Sans aucun doute, mon enfant, si cela peut vous être agréable; mais alors je crois qu'il sera prudent d'aller à une allure modérée, parce que, si vous arriviez là-bas ayant chaud, je ne trouverais pas sage de vous laisser entrer sous ces voûtes inhabitées où le soleil ne pénètre Jamais.

— Galopons pendant une demi-heure, reprit le marquis; puis nous ferons le reste du trajet au pas.

Madame de Miremont effleura de l'extrémité de sa cra-

"^ KADAMI DE lOREIIONT.

Tache la crinière soyeuse de sa jument arabe, qui s'élança avec la légèreté d'un oiseau ; le cheval de Valérie et celui du marquis en firent autant, sans y être sollicités et par l'unique impulsion de l'exemple.

La petite troupe s'avança ainsi rapidement et en silence, chacune des trois personnes qui la composaient semblant absorbée dans la jouissance recueillie d'un des plaisirs les plus vifs que nous connaissions.

La nuit était venue sans amener avec elle l'obscurité, car à mesure que les dernières lueurs du crépuscule s'éteignaient du côté du couchant, la lune, qui montait lentement à l'horizon opposé, répandait sa douce lumière sur tons les objets. Elle argentait le feuillage des bois, faisait étinceler les cailloux du chemin, et semblait rajeunir la façade des chaumières dispersées çà et là dans la verdure. De chaudes vapeurs, en s'élevant du sol, maintenaient «gale la tiédeur de l'atmosphère que le vent du soir eût peut-être refroidie. Petit k petit les bruits champêtres qui animaient la campagne avaient cessé, pour faire place à un repos dont la vie n'était pas exclue, et à un silence vague qu'on eût été tenté d'écouter encore, tant il ressemblait à une harmonie un instant suspendue et prête à recommencer.

Après avoir gravi une petite colline, la cavalcade atteignit l'entrée de la bruyère des Fantômes, vers laquelle on sait qu'elle se dirigeait.

C'était un plateau inculte et sablonneux qui pouvait avoir environ une lieue de long sur une demie-lieue de largeur. De hautesfutaies l'environnaient de tous les côtés, et sur ce fond sombre se détachaient, à l'extrémité la plus éloignée du point où la calvacade arrivait, les ruines du vieux château de Courtenay, lieu célèbre dans la contrée.

Bien que le sol du plateau fût, ainsi que nous l'avons dit plus haut, inculte et sablonneux, il n'offrait pas aux

r^ards une attristante nudité, car il était partout couyert d'un gazon fin et velouté sur lequel croissaient, 4e distance en distance, de vigoureuses touffes de bruyère, entremêlées de houx, de genêts et de buis. Cette dernière plante, quand elle était pressée sous le pied d'un passant ou seulement agitée par la brise, répandait dans l'air ces émanations vivifiantes qu'on aspire avec une douce surprise la première fois qu'on les rencontrq^ et qu'on savoure avec une Joie mélancolique quand on les retrouve comme un souvenir d'un temps éloigné et d'un lieu que peut-être on ne doit plus revoir.

Un peintre comme Alfred de Dreux aurait fait un ravissant tableau avec ce site sauvage éclairé par la lune, et animé parle passage de la petite troupe dont nous avons parlé.

Elle continuait d'avancer dans un âlence si profond, qu'on . l'eût prise pour une apparition, si, de temps en temps, les pieds des chevaux qui rasaient légèrement le gazon de la lande n'eussent rencontré un cailloux d'où jaillissait peutêtre une étincelle que la clarté du ciel rendait invisible. A mesure que la calvacade approchait des ruines, cellesci semblaient grandir comme si elles s'élevaient lentement de terre. Les tours ressortaient plus sombres sur l'azur brillant du ciel ; déjà on pouvait sonder la profondeur des voûtes conduisant dans l'intérieur des cours, et à travers les ouvertures sans portes et sans fenêtres de l'édifice, on voyait scintiller çà et là une des nombreuses étoiles du firmament,

La calvacade n'avait plus que quelques centaines de pas à faire pour atteindre le point où elle comptait s'arrêter, lorsque la vicomtesse, jetant les yeux sur le marquis de Brantigny, fut frappée de l'altération de sa physionomie que la lune éclairait en plein en ce moment. — Pourquoi avez-vous désiré venir ici? lui demanda-t-

10 MADAXS DS mREtfOHT.

elle affectueusement; ou pourquoi n'ai-]e pas combattu votre désir? la vue de ces ruines vous cause toujours une impression douloureuse : j'aurais bien dû ne pas l'oublier.

— Cest à dessein que je me suis imposé cette souffrance aujourd'hui, ma chère vicomtesse, répondit le marquis ; seulement j'aurais bien mieux fait de ne pas vous en rendre témoin ! pardonnez-moi cette indiscrétion qui est presque de l'égoïsme.

— Pour ce qui est de l'égoïsme, reprit madame de Miremont vivement, je n'en accuse jamais mes amis que quand ils me cachent leurs peines.

Le marquis allait peut-être répondre à ces affectueuses paroles, quand le cheval de la vicomtesse, qui marchait un peu en avant de ceux de ses deux compagnons, s'arrêta brusquement comme si quelque chose l'avait effrayé.

Les deux autres chevaux s'arrêtèrent aussi, en faisant entendre un bruit de naseaux très-significatif.

Le marquis se dressa sur ses étriers pour essayer de découvrir la cause de cette terreur, et il aperçut une masse informe, mais animée, qui circulait lentement au milieu des bruyères dans la direction des ruines.

— Vous n'allez pas m'écraser, j'espère, dit une voix d'un timbre extraordinaire qui semblait sortir de terre par une des fentes de la surface du sol.

— Ah! c'est vous, Sirvau! interrompit la vicomtesse d'un ton de profonde surprise. Que faites-vous à cette heure avancée aussi loin de votre village?

— J'ai quitté mon village pour habiter mon château, répondit la voix qui avait parlé, et je viens de me promener dans mon parc. " ^

— Et pourquoi avez-vous pris ce parti ? continua madame de Miremont.

— ' Parce que, quand on me saura établi ici, on ne me

MADAMB DB MUtiËMONT. il

fera plus tourmenter pour vendre ces pierres et ces brous-

— Quel est ce singulier personnage ? demanda à voix basse Valérie à la vicomtesse. Malgré votre présence, j'ai de la peine à surmonter l'effroi qu'il me cause; sa voix n'a rien d'humain, et il se traîne sur le sol comme une bête fauve blessée.

— Je vous conterai son histoire quand nous serons de retour chez moi, répondit madame'de Miremont en se penchant à l'oreille de sa jeune compagne. — Et maintenant, continua-t-elle à haute voix, Sîrvan, permettez-vous encore aux curieux de visiter votre château ?

— Je ne veux pas le vendre, mais je n'empêche pas qu'on le regarde.

— Nous venions justement ce soir pour nous y promener au clair de lune, dit la vicomtesse en jetant un coupd'œil à la dérobée §ur le marquis, comme si elle voulait le consulter, sur l'opportunité de ses paroles.

— Eh bien ! qui vous empêche de continuer votre promenade ? demanda le propriétaire des ruines avec une bonhomie qui pour être un peu brusque n'en avait pas moins quelque chose d'engageant. Ceux qui viendront ici désormais y trouveront quelqu'un pour les recevoir. Fautil vous montrer le chemin ? ajouta-t-il en se tournant du côté du marquis de Brantigny, qui semblait écouter avec intérêt cette conversation à laquelle il n'avait cependant pas jugé à propos de prendre part. *

Le maj^uis ne répondit pas, mais il mit son cheval en mouvement du côté des ruines.

Madame de Miremont et Valérie le suivirent, et le singulier personnage qui les avait obligés de s'arrêter un moment chemina à côté d'eur.

Quand ils l'avaient rencontré, il se traînait sur ses genoux et sur ses mains comme un braconnier qui va sur-

42 KAiymE DlE MmEHONT.

prendre une pièce de gibier; en leor pariant il était resté dans la même position : à la grande suspilse de Valérie, il n'en changea pas en se remettant en mouvement.

Cette snrprise devint delà stupéfaction, quand mademoiselle d'Âvaujour vit que Sirvan se maintenait sans difficulté à la hauteur des trois chevaux, bien que ceux-ci eussent pris une sorte de pas relevé qui équivalait pour la vitesse à la marche d'un, vigoureux piéton.

On arriva bientôt sur une espèce d'esplanade circulaire qui formait autrefois la cour extérieure du château de Gourtenay. Deux pHastres, privés de leurs chapiteaux, et auxquels tenaient encore les gonds d'une ancienne grille, en marquaient l'entrée. A droite et à gauche d'une espèce de sentier conduisant dans l'intérieur des ruines, le terrain de l'esplanade était grossièrement cultivé. On y voyait, à droite, un petit champ* de maïs et une chenevière, l'un et l'autre fort maigres ; à gauche, un carré disposé en potager et planté de choux, d'oignons et de pommes de terre. La magique clarté de la lune permettait de distinguer facilement tous ces détails.

Pendant que nos trois promeneurs les examinaient rapidement, tout en mettant pied à terre, leur guide s'était séparé d'eux, et on l'apercevait à quelque distance accroupi entre deux pans de murs écroulés qui étaient depuis quelqueo années l'entrée la plus praticable du château.

— Par ici ! par icw! Mesdames et Monsieur, cria-t-il aux visiteurs, les autres passages ne sont pas sûrs.

Madame de Mirem'ont ofiFrit son bras au vieillard avec un mouvement qui avait quelque chose d'affectueux; le marquis accepta cet appui, quoique sa démarche ferme lui eût permis de s'en passer ; Valérie les suivit, et tous les trois disparurent dans les ruines, précédés par Sirvan qui s'était remis à ramper devant eux quand il les avait vus s'approcher de lui.

MADAME DE Mm£M0t9T. 13

Une heure environ s'était écoulée lorsque le marquis, madame de Miremont et mademoiselle d'Avaujour reparurent à rissue de la brèche par laquelle ils étaient entrés. Sirvan, toujours à quatre pattes, les accompagnait, comme un châtelain poli qui reconduit les hôtes passagers de sa demeure.

— Ainsi, vous ne voulez pas cent mille francs pour les ruines et la bruyère ? demanda le marquis à Sirvan pendant que la vicomtesse et Valérie remontaient à cheval avec l'aide de leurs gens.

— Je ne veux vendre à aucun prix,» répondit Sirvan en s'accroupissant sur le seuil de ses ruines : s'accroupir, c'était sa manière de se redresser.

— La misère a donc bien des charmes ? murmura le marquis comme s'il se parlait à lui-même.

— Pourquoi .donc nîen aurait-elle p^, puisque la richesse a $^ soucis? murmiira à £on tour Sirvan qui av£|it entendu.

M. de Brantigny enfourcha e<>B cheval avec une vivacité qui, dans un (ipmme de son âge, jtcahissait uue f^rUâne violence faite à des seatîments impétueux; la vicomtesse, qui l'examinait attentivement, mit son cheval au galop, comme si elle vouljait se conformer à l'ûapatieoice >de son vieil ami, et la .petite cavalcade traversa la bruyère avec une rapidité faatastique. A la voir passer, on ^t dit un conte d'iHoffîaian ou une ballade de Goethe en action.

iladlM et aoJoara*liul.

Le retour de la cavalcade fût rapide et silencieux, car le marquis, la vicomtesse et Valérie avaient été profondément remués par les diverses circonstances de leur court séjour au milieu des ruines de Courtenay. Le premier, surtout, avait dans sa taciturnité quelque chose de sombre qui eût empêché ses compagnes de chercher à le distraire, alors même qu'elles n'eussent pas été sous la communicative influence d'impressions à peu près semblables. Cet espèce de mendiant infirme et orgueilleux, trônant en maître sur les débris d'une vieille demeure féodale, était resté dans le souvenir des trois visiteurs comme une apparition fantastique du génie des révolutions; et, en effet, comment ce rapprochement ne se serait-il pas présenté à l'imagination de M. de Brantigny, puisque Gourcenay avait fait partie pendant plusieurs siècles du riche patrimoine de sa famille? Sirvan avait trouvé dans l'héritage de sa mère ce domaine acheté nationalement, et il s'était toujours refusé à le revendre au marquis, bien que celui-ci, depuis son retour de l'émigration, se fui montré disposé à

IUDâMÊ DS UiREllOMT. i8

en redevenir possesseur au prix des plus grands sacrifices. Ce soir-là, le vieux gentilhomme avait trouvé son successeur plus Intraitable que jamais, et, en le quittant, 11 s'était dit qu'il devait .perdre toute espérance, puisque Sirvan, qui, jusqu'à cette époque, avait habité dans un village des environs, venait de déclarer qu'il s'était défin* tivement établi dans son château : on se rappelle que c'est ainsi qu'il avait nommé les ruines lorsque les promeneurs l'avaient rencontré dans un des sentiers de la bruyère des Fantômes.

La famille de Brantigny était une des plus considérables de la province et une des plus illustres de la monarchie. En 1790, le marquis, veuf, avait [émigré, laissant en France, affreuse douleur pour son cœur de père et de gentilhomme, un fils de vingt ans qui s'était passioaié pour les idées nouvelles, et qui, disait-il, voulait travailler à les faire triompher. L'exil avait donc été doublement cruel pour ce noble chef de race, blessé dans ce qu'il avait de plus cher. Il s'était battu dans les rangs de l'é* migration armée, avec l'opiniâtreté de sa foi politique et le courage du désespoir. En 1796, n'ayant, depuis six années, aucune relation avec son fils, il avait appris à la fois que ce fils, toujours aimé malgré ses erreurs, était mort, et que sa terre de Courtenay avait été achetée par la fille d'un de ses anciens fermiers. Dix-huit mois après, M. de Brantigny, qui regardait toujours comme un devoir de ne pas laisser éteindre son nom, s'était remarié en Allemagne, et, en 1803, veuf pour la seconde fois, il avait obtenu la permission de rentrer en France, et il amenait avec lui un fils unique âgé de trois ans.

Pendant toute la durée de l'empire, M. de Brantigny s'était exclusivement consacré à l'accomplissement de deux devoirs : donner à son fils Raoul une éducation brillante ^t solide, et rétablir sa fortune de manière à laisser après

16 MADAME DE MIREMOlft.

sa mort son héritier dans une situation en harmonie avec le rang que sa naissance l'appelait à tenir au milieu de la société reconstruite par le génie créateur d'un grand homme.

La suite de cette histoire nous apprendra si le premier ^e ces résultais avait été obtenu ; quant au second, nous devons dire qu'il fut si complet, que, à la longue et après bien des obstacles, 11 avait dépassé même les espérances paternelles. Avec la- dot de sa seconde femme, sévèrement ménagée pendant l'émigration, le marquis avait racheté quelques-uns de ses domaines, échappés comme par miracle à la clairvoyante rapacité de la révolution. Au retour des Bourbons, des bois considérables Ivi avaient été restitués. Une administration intelligente, une ac,tivité *j[çfatigable, une économie ent^due dans. son application, avaient triplé la valeur de ces ressources Inespérées, à tel point qu'en 1820, époque à laquelle commence notre histoire, M. deBrantigny se trouvait plus riche .qu'au moment de son départ pour l'exil.

Toutefois, un de ses désirs, le plus ardent peut-être, n'avait pu triompher d'une obstination plus puissante que > la sienne. Le château de Gourtenay, berceau séculaire de sa famille, était resté aux mains dans lesquelles les hasards de la destinée l'avaient fait tomber. Cette circonstance, qui blessait bien plus le marquis dans ses sentiments que dans ses intérêts, était pour lui une souffrance de tous les instants, et elle répandait sur ses dernières années une mélancolie irritable que nen ne pouvait détruire.

Depuis le rétablissement de sa fortune, le marquis habitait une de ses terres située à huit lieues de Gourtenay, etau moment dont nous parlons, il était venu, comme cela lui arrivait fréquemment, passer quelques jours chez la la vicomtesse de Miremont. La vicomtesse étaitfille d'un de

IUBAMB DI VtREMOMT. il

ses anciens amis» et il avait pour elle une affection toute paternelle, à laquelle elle répondait par une confiance sans bornes et un dévouement qui ne s'était Jamais démenti.

Ils sont de retour de cette promenade commencée dans la joie et finie dans la tristesse, et Valérie vient de demander la permission de se retirer ; à peine a-t-elle quitté le salon, que la vicomtesse tend affectueusement la main à M. de Brantigny, assis à côté d'elle dans une attitude qui trahit sa pénible préoccupation.

Le marquis porta à ses lèvres cette main consolatrice, puis il la laissa échapper comme s'il avait reçu avec indifférence le témoignage de sympathie qu'on venait de lui donner avec une sincère effusion de cœur.

— Que je regrette de vous avoir cédé à propos de cette promenade l dit madame de Miremont, sans se laisser décourager par le mauvais succès de sa première tentative.

— Je l'aurais faite seul demain matin, dit le marquis, plus et dans la disposition d'esprit où je me sens, cela eût été fâcheux peut-être. Votre présence m'a empêché de me porter envers ce misérable à quelque acte de violence peu digne d'un homme de mon âge et de mon caractère. Gomme il a été insolent! mon château I mon parc!...

— Pourquoi ne voulez-vous pas qu'il ait toutes les faiblesses des parvenus? interrompit la vicomtesse en souriait.

— Cest qu'il ne les a pas! reprit le marquis avec impatience. Il est fier, mais non vaniteux*: s'il l'était, j'aurais de l'espoir, parce quS la vanité est toujours accessible. Mais que peut-on attendre d'un vagabond qui se drape dans ses guenilles, et qui préfère au bonheur de mettre sa femme et ses enfants dans l'aisance, la satisfaction puérile de dire qu'il possède un château? Tenez, ma chère vicomtesse, laissons ce sujet Je cocversatiou, car U me

ig MADAME Dl MIREMOirr.

brise la tête et le cœur. Je sais, d'ailleurs, que nous iie nous entendrions pas.

— Je ne mérite pas ce reproche, mon spi ; jp n'^} pas toutes vos idées, mais je partage tous vos désirs et je fais des vœux pour la réalisation de toutes vos espéranceç.

— Cependant vous m'avez souvent engagé à abandonner ce projet, qui est le rêve de toute moR existence depuis dix-sept ans.

— C'est parce que ce r^ye est un tourment pour vous, que je vous demande d'y renoncer quand je vous vois malheureux par lui.

— Jamais l

— Ce n'est pas, je le suppose du niioiAs, pour habiter ces murs croulants que vous tenez à les rayoir?.

— Certainement non.

— Alors, confiez-vous à l'avenir. Sirvan, infirme compte il l'est, ne vivra pas éternellement.

— 11 vivra toujours plus que moi.

— Eh bien! monsieur Raoul sera là pour traiter avec ses héritiers, un jour.

— Êles-vous sûre de mon fils?

-«- Vous l'avez élevé, il doit penser comme vous.

— J'avais aussi élevé son frère, dit le marquis avec amertunie.

— Oh l .4es temp$ sont bien différents! Il y a quarante ans, la France était folle.

— La croyez-vous beaucoup plus sage aujourd'hui ? — 11 me semble qu'elle travaille à le devenir.

— Erreur ! erreur, ma chère vicomtesse.

— Mais quels désirs peut-elle former encore, et quelles seraient ses raisons pour commettre de nouvelles extravagances t

^ 9es raisons, vicomtesse ! et depuis quand faut-il au-

tre chosft que des prétextes aux peuples pour accomplir rœurvre de leur propre desti^uetion ?

— Nous avons la paix, la liberté, dit madame de IHremoQt avec une hésitation qui prenait sa source dans l'intime conviction où elle était que ses paroles auraient peu de succès auprès de son interlocuteur.

— Ab ! oui, la paix, qui est pour les nations ce qu'est l'oisiveté pour les enfants ; et la liberté, cet éternel mensonge de ceux qui la demandent et de celui qui la promet. Comment pouvez-vous prononcer de semblables paroles en présence des événements de cette année? Le duc de Berry tombant sous le poignard d'un assassin! l'armée ébranlée par les sociétés secrètes l Paris, il n'y a qu'une semaine, écoutant l'émeute hurler dans ses rues et sur ses places, comme aux plus mauvais jours de la révolution! Si c'est là ce qui vous fait, admirer le présent et vous donne confiance dans l'avenir, ma chère vicomtesse, en vérité vous n'êtes pas difficile, ou vous y mettez beaucoup de bonne volonté, convenez-en avec moi.

— Vous venez, en effet, de rappeler là un événement bien douloureux... Mais pensez-vous que la France, qui l'a tant déploré, en soit complice?

— Si je le pense ! s'écria le marquis en se levant brusquement du divan qu'il occupait de moitié avec madame de Miremont et en se remettant à parcourir à grands pas le salon, est-ce bien sérieus^nent que vous parlez ainsi, vicomtesse?

— Il y a de ces dioses qu'on dît pour chercher à se persuader que le contraire n'existe pas.

— Ainsi vous croyez que l'assassinat du duc de Berry est un crâne isolé f

— Je tâche de le croire.

— Vous ne voyez personne qui eût été intéresfié à le <)«imetti:p?

dO HÀDAMB DB lOlUSIfOIIT.

— Je n'en suppose du moins personne capable.

— Et vous ne croyez pas non plus que la licence de la presse en ait été un peu la cause?

— Mon Dieu ! je ne raisonne pas, je désire que mon pays soit innocent, et je fais ce que je puis pour le trouver tel.

— C'est avec de semblables illusions que nous venons chaque jour en aide à nos ennemis, dit le marquis à voix basse comme s'il se parlait à lui-même, et quand je pense que mon fils va revenir de ses voyages avec de pareilles idées dans la tête... et moi qui comptais sur la vicomtesse pour lui redresser le jugement au besoin I

— Quand attendez-vous monsieur Raoul? interrompit avec un doux soilrire madame de Miremont, qui avait recueilli, pendant les allées et venues du marquis dans son salon, assez de mots de cette phrase pour avoir pu en compléter le sens.

-»- Je le trouverai probablement arrivé.

— Est-ce que vous comptez toujours nous quitter demain matin ?

— Vous voyez bien qu'il le faUt, puisque je suis peut-être attendu.

— Voulez-vous me faire une promesse ?

— Est-ce de m'abonner à la Minerve ou au Constitutionnels

— Quelle folie ! ce que j'ai à vous demander est sérieux.

— Voyons, de quoi s'agit-il ? à mon âge et avec une charmante femme comme vous, il faut savoir d'avance à quoi on s'engage.

— Ne passez pas par Courtenay en retournant chez vous demain.

— Cest ma route.

— Il y en a une autre.

KÂBAUB DB lOREMOIlT. Si

— L'autre est plus longue...

— Mais elle est plus facile, Interrompit la vicomtesse d'une voix caressante; si vous la voulez prendre, contlnua-t-elle vivement, nous vous accompagnerons, Yalérie et moi, jusqu'à Tautel des Druides.

— Je compte partir de bonne heure, répondit le marquis avec embarras.

— Si monsieur Raoul était présent, vous lui donneriez là une leçon de galanterie, dont je souhaiterais pour vous qu'il ne profitât pas.

— Pardon, ma chère vicomtesse ! s'écria d'un ton pénétré et en joignant les mains le marquis, qui, après une courte station devant le siège de madame de Miremont, recommença à parcourir de long en large l'appartement.

— Lh bien ! reprit la vicomtesse, si vous persistez à passer par Courtenay, ne vous arrêtez pas au château, ne voyez pas Sirvan... Je vous le demande au nom de la mémoire de mon père !

— C'est à regret que je vous refuse... bien à regret, .croyez-le... mais je veux me trouver encore une fois en face de cet homme. Je lui al offert cent mille francs hier, je lui offrirai le double aujourd'hui ; je lui ferai bâtir en outre une maison où il voudra et comme il la voudra ; je tâcherai de toucher son cœur, de lui plaire

— Et s'il refuse tout, s'il est insensible à tout, vous vous mettrez en colère, et Dieu sait ce qui arrivera.

— Laissez-moi essayer cette dernière tentative la

dernière, entendez-vous bien ?

. — Je n'ai pas le droit d'en exiger le sacrifice, mais je vous jure que je voudrais l'avoir, j'en userais.

— Je vous promets de me conduire comme si j'étais en votre présence.

— Cela me tranquillise à moitié, ce qui n'est pas suf-

» MiBAHB M laïUUfWIT.

fisant ponr mon affection. Hais il me i4eDt une idée qui conciliera tout.

— Laquelle? demanda vivement le marquis.

-- Autorisez-moi à traiter en votre nom avec Sirvan.

— J'y consens de grand cœur; mais seulement quand ma tentative de demain aura échoué.

— Je serais plus certaine de réussir si vous y renonciez.

— Gomment cela?

— Rien n'est plus facile à comprendre. Demain vous allez montrer sans détour à cet homme toute l'ardeur de votre déâr ; s'il accepte vos conditions, c'est à merveille; mais s'il les refuse, ses prétentions passeront alors toutes les bornes ; il est tj^quin et vous êtes violent, par conséquent il vous irritera, et, vous, vous le maltraiterez. U y a donc cent à parier contre un que vous vous séparerez ennemis irréconciliables : que pourrai-je faire alors après cela ? une démarche inutila tout au plus : mon amitié pour vous a plus d'ambition.

— Je suis trop sincère pour ne pas convenir que tout ce que vous dites là est parfaitement raisonnable ; mais ma fierté se révolte à l'idée qu'il me faut prendre un détour pour arriver jusqu'à cet homme. Tant qu'il me restera une espérance je ne saurais me résigner à cette humiliation.

• — Je puis vous l'épargner en disant à Sirvan que c'est moi qui veux traiter avec lui.

— Connaissant nos relations, nous ayant vus ce soir ensemble, il ne sera pas dupe de votre stratagème. Vous savez qu'il a une sagacité diabolique.

— Comme c'est mal à vous de paralyser ainsi mon zèle ! dit la vicomtesse avec affection et découragement. J'aurais été si heureuse de faire quelque chose pour vous !

— Vous êtes d'une adorable bonté, repartit le marquis en baisant galamment la belle main de son amie. Ainsi,

MADAXB DB WRElIOltT. 3

que j'aie ou non le bonheur de réusâr, Je vous enverrai immédiatement un homme à cheval pour vous en donner la nouvelle.

— Mes yeux ne quitteront pas l'avenue de toute la journée. Quand reviendrez-vous me voir?

-T- Dès que mon fils aura pris deux ou trois jours de repos.

} — Vous parlerez de moi à monsieur Raoul, reprit la vicomtesse en se levant pour se retirer.

— Monsieur Raoul! est-ce que vous allez le traiter avec ce ton cérémonieux ?

— Me croiriez-vous assez vieille pour que je puisse me permettre d'en prendre un autre ?

— Non, assurément... mais je lîe puis me fiprer que Raoul, qui était si enfant quand il est parti il y a trois ans, soiWdevena un homme.

— C'est ce que nous verrons, repartit la vicomtesse en prenant son bougeoir. Au revoir, mon cher marquis, conlinua-t-elle avec un doux sourire. Souvenez-vous que vous m'avez promis de vous conduire demain comme si vous étiez en ma présence.

— Je vous renouvelle cette promesse. Adieu, chère vicomtesse; adieu. Mes tendres hommages à mademoiselle Valérie.

lies «oaTenlra.

Madame de Miremont, comme on a pu le voir dans sa (îonversation avec le marquis de Brantigny, était une personne d'une nature affectueuse et calme, et d'un sens droit et réfléchi. Elle appartenait au même monde eiàla même opinion qtxe son vieil ami ; mais l'esprit du temps avait exercé son influence sur elle, et il lui arrivait souvent de se sentir plus à l'aise avec les modérés qu'avec les ardents de son parti. Hâtons-nous d'ajouter qu'elle ne s'occupait de politique qu'autant que cela était nécessaire pour bien remplir ses devoirs de maîtresse de maison, c'est à dire pour ne rester étrangère à rien de ce qui pouvait intéresser les personnes qu'elle recevait Tété à la campagne et l'hiver à Paris : c'était du savoir-vivre, et ^ rien de plus.

Ainsi que nous l'avons dit dans le chapitre qui sert d'introduction à cette histoire, la vicomtesse avait trentedeux ans à la fin d'août 1820. Elle était grande, svelte encore malgré une disposition évidente à l'embonpoint, et elle passait à bon droit dans la province comme dans la bonne compagnie de Paris, pour une personne d'une beauté accomplie. Elle avait de magnifiques cheveux châ-

HADiXB DB MmEMONT. 28

tain clair; des yeux bleu foncé d'une coupe admirable, dont le regard à la fois limpide et pénétrant laissait tout voir en elle, et faisait supposer qu'elle devinait tout dans les autres. Son nez, qu'on ne pouvait classer parmi aucun de ceux qui rappellent des types connus ou conventionnels, était d'une forme fine et spirituelle, qui donnait du piquant à sa physionomie, et qui contrastait avec sa bouche, dont l'expression était mélancolique, alors même qu'un doux sourire venait l'effleurer et montrait des dents que l'imagination des faiseurs dg madrigaux aurait eu de la peine à flatter en les comparant aux plus belles perles de rOrient. Une peau d'une blancheur éclatante et pourtant animée, des mains de fée, des pieds de déesse, des grâces naturelles et irrésistibles, un son de voix pénétrant, complétaient un ensemble que nous ne craignons pas d'appeler parfait. Avec tous ces avantages, un grand nom et une grande fortune, madame de Miremont n'avait pas été heureuse. Un travers d'esprit de sa mère l'avait fait marier à dix-huit ans à un homme qui en avait plus de cinquante, et que ses goûts vieillissaient encore. Morose, maladif, jaloux, ayant la société en horreur depuis qu'il ne pouvait plus jouir que des succès d'autrui, M. de Miremont avait vécu constamment à la campagne depuis son mariage ; et ce n'était qu'en devenant veuve à vingt-huit ans, que la vicomtesse s'était trouvée libre de diriger à son gré ses actions les plus raisonnables et les plus insigiiifiantes. Elle n'en avait point profité d'abord, car, avec un tact qui faisait autant d'honneur à son cœur qu'à son esprit, elle avait vquIu passer dans la retraite la plus absolue les deux années de son deuil, et en rentrant dans le monde après cette longue réclusion ^ elle y avait pris tout de suite une attitude sérieuse qui semblait un engageme"ht pour l'avenir. Nous ajouterons encore que la vicomtesse , sans chercher a faire croire à une grande douleur qui

28 uÉSiMt fffi ÈtscBÊOin,

n'eifstalt jpàs, manilëâtalt, dans toutes Ie6 occasions q/ixl se préâeotateM natureTledient, la réàoldtlota bien arrêtée de ne jamais contracter de noUTeanx lient. Il va sans i\re qu'on avait même essayé, k défaut de médisance, de bâtir quetcfue bonne calomnie sur cette base, ayouons-l6, trèsheureusement disposée pour recevoir des interprétations fâcheuses; mais madame de Miremont avait triomphé de tout, et depuis quelque temps ceux de ses amis et celtes de ses amies qui avaient mal parlé d'elle se bornaient à dire : « C'est une personne très-froide, très-égoïste : sî elle se conduit bien, il ne faut ][)Us lui en savoir gré. »

Toutes ces velléités malveillantes n'étaient pas précisément venues à la connaissance de liiadame de if iremont, mais la pureté de son cœur et l'éléVati ju de son esprit ne l'avaient pas garantie du chagrin d'en avoir le pressentiment, et elle s'était dit qu'elle devait prudemment arranger sa vie de manière à rendre la médisance impossible et la calomnie invraisemblable. N'ayant ni père ni mère, ni frère ni sœur ; privée du secours tntélaire d'avoir des enfants à élever, elle cherchait une compagne qu'elle pût associer à sa vie, lorsque la Providence lui avait envoyé ce secours" sous la forme d'une bonne action à faire. Une parente éloignée, la marquise d'Avaujour, était morte laissant une fille de seize ans sans fortune et sans appui. Madame de Miremont, en apprenant ce malheur, était partie en tbute hâte pour la province qui en avait été le théâtre, et quelques semaines après, on l'avait vue revenir dans son château avec la pauvre orpheline qu'elle aîinait déjà de la plus tendre et de la plus solide affection, et aux donleurs dé laquelle elle s'était a^ociée avec une ardeur sîncère qui avait été leur premier adoucissement. Dii reste, le 'dévouement de madame de Miremont n'avait rien de bien méritoire, car Valérie d'Avaujour était une ravissante personne. Son visage était d'une pure et touchante

beauté^ son âme tendre, son caractè^e exceiteht, son esprit étendu dans sa naïveté et sérieux dans sa grâce. £lle^ avait de l'instruction qu'elle cachait, et des talents qu'elle était toujours prête à produire quand cela pouvait être agréable aux personnes qu'elle aimait. Pour la peindre par un seul trait rapide, nous -citerons quelques paroles que madame de Miremont lui avait adressées après trois mois de durée de leur vie commune. Un matin que Valérie avait remercié avec effusion la vicomtesse de tout ce qu'elle faisait pour elle : « Gomment ne vous aimeraisje pas! répondit cdle-ci, vous êtes l'idéal de l'amie que j'avais rêvée. »

On nous croira sans peine maintenant, quand nous dirons que l'existence de ces deux personnes était douce, et qu'elle promettait de devenir heureuse quand le temps aurait calmé le chagrin profond que Valérie avait ressenti en perdant sa mère. Pendant les premiers mois du grand deuil de sa jeune amie, madame de Miremont n'avait reçu personne, et il ne s'était écoulé encore que quelques semaines depuis qu'une exception avait été faite en faveur du marquis de Brantigny. La vicomtesse savait que les douleurs vraies doivent avoir leur cours, et qu'on ne gagne rien à vouloir les distraire, parce qu'elles reprennent en durée ce qu'on leur enlève en violence : nous donnons en passant ce petit avis aux consolateurs de profession.

Le lendemain de la promenade à cheval aux ruines de Courtenay, l'heure du déjeuner avait réuni la vicomtesse et Valérie qui s'étaient déjà vues le matin à la messe qu'on célébrait tous les jours dans la chapelle du château.

— Est-ce que M. de Brantigny est parti ? demanda Valérie en voyant qu'il n'y avait que deux couverts sur la table de la salle à manger.

** Oui, et vous me faites penser qu'il m'a chargée de

28 MADiME DB lOREllONT.

VOUS offrir ses tendres hommages : je me sers de ses propres expressions. « — 11 est toujours bien aimable pour moi.

— C'est tout simple, il m'aime tant 1

Un tendre et radieux regard de Valérie montra à madame de Miremont que la délicatesse qui avait inspiré ses paroles avait été comprise. Mademoiselle d'Avaujour avait vu une preuve touchante d'affection où une autre qu'elle ti'eût vu peut-être qu'un naïf aveu d'égoîsme.

— Pourquoi M. de Brantigny a-t-il été si silencieux hier, depuis le moment où nous avons rencontré ce'pauvre homme sur la bruyère des Fantômes ? reprit Valérie après quelques secondes de silence. Est-ce parce qu'on a refusé de lui vendre cette lande inculte et ces murs croulants ^

— Précisément. Cette lande et ces ruines ont appartenu jadis à sa famille. Des titres authentiques établissent que le treizième aïeul du marquis habitait Courtenay, et qu'il était déjà un grand personnage au temps de' la seconde croisade.

— Je comprends maintenant son désir et ses regrets ; mais il me reste à m'expliquer la conduite du propriétaire actuel : il paraît dans la misère, et cependant il refuse de cette propriété mal acquise et improductive une somme d'argent qui le mettrait à son aise, lui et les siens.

— Sur ce point, chère Valérie, je ne saurais vous donner aucune explication satisfaisante, car je n'en sais pas plusque vous, bien que Sirvan soit une de mes plus vieilles connaissances, et qu'il m'ait toujours témoigné plus de confiance qu'à personne.

— Que savez-vous de son histoire ?

— Peu de chose : Quand je suis revenue de l'émigration avec mes parents, en 1802, j'avais quatorze ans, et Sirvan pouvait en avoir neuf ou dix au plus. 11 était déjà infirme comme aujourd'hui, et U habitait avec sa mère le village

MADAME DE MIREMOMT. S9

de Courtenay, dans les bote situés au nord des ruines. Cette mère était une paysanne acariâtre et sans beauté,' mais qui adorait son fils, tout disgracieux qu'il était, et je n'ai jamais vu l'amour maternel aussi puissant et aussi passionné que dans le cœur de cette femme, qu'on eût dit fermé à tout autre sentiment. Elle était la fille d'un ancien fermier de M. de Brantigny, et passait, je crois, pour veuve; du moins je n'ai aucun souvenir d'avoir jamais entendu parler de son mari. Elle vivait presgue dans l'indigence, et cependant mes parents ne purent jamais lui faire accepter le moindre secours, pas même celui de payer les mois d'école de Sirvan, dont mon père avait remarqué l'intelligence, et auquel il aurait voulu faire donner une éducation qui le mit à même de gagner sa vie un jour. Il venait souvent ici, quoiqu'il lui fallût un jour entier pour faire le trajet, et nous le gardions quelquefois pendant une semaine. Je m'amusais alors à le faire lire et écrire ; il assistait à toutes les leçpns que me donnaient mon père et mon institutrice, et ses progrès furent vraiment extraordinaires. Il avait un caractère bizarre, taciturne, un orgueil indomptable, et cependant il était impossible de ne*pas s'attacher à lui. Quand je me mariai, il resta plusieurs années sans venir ici, et j'appris par hasard que sa mère était morte, et qu'il s'était marié luimême avec une pauvre fille qui avait pris son malheur en pitié. Lorsque j'entendis dire qu'il avait des enfants, je lui . fis demander si je ne pouvais pas lui être bonne à quelque chose ; il me répondit sèchement qu'il n'avait besoin de rien parce qu'il savait se passer de tout. J'allai le voir : ma présence eut l'air de l'importuner, et il en fut ainsi chaque fois que je renouvelai mes visites. Hier, quand nous le rencontrâmes, il y avait plus d'un an que je ne l'avais vu, et comme vous avez pu en acquérir la certitude par notre conversation sur la bruyère, j'ignorais tout à fait

dû MADAMB DE MllUIIIOlfT.

qu'il eût quitté son village pour venir habiter le vieux château.

— Tout cela ferait un roman d'un grand intérêt, dit Valérie en souriant.

— Oui, si on avait le génie de Walter-Soott pour mettre ces matériaux en œuvre, reprit la vicomtesse. L'auteur des Contes de mon hôte * aurait seul une imagination assez brillante, assez féconde pour faire un héros de roman de ce pauvre malheureux, ne vous en déplaise, ma chère Valérie.

— Voudrez-vous encore me conduire chez lui ?

— Certainement, si sa réception ne vous a pas trop découragée.

— Avez-vous remarqué comme ses enfants sont beaux ?

— Je les connais peu, et hier Je les ai mal vus ; mais s'ils sont charmants, comme vous dites, je n'en suis pas étonnée, car leur mère a une délicieuse figure, et luimême, malgré les ravages de la souffrance, a des traits d'une grande distinction.

— Monsieur de Brantigny a-t -il renoncé à le fléchir ?

— Mon Dieu non ! quoi que j'aie pu lui dire, hier soir, après votre sortie du salon: il m'a même manifesté l'intention d'aller revoir Sirvan .ce matin, et il était dans des dispositions qui me font craindre que leur entrevue ne soit pas très-pacifique. Le marquis est violent, Sirvan est têtu; le premier est fier, le second est orgueilleux ; le gentilhomme sera amer, le paysan sera ironique: il n'y a pas grand'chose de bon à attendre de leur conférence.

—Pourquoi monsieur deBrantigny ne vousa-t-il paschargée de mener à bien cette affabre puisqu'elle est si délicate ?

(l) On sait que c'est «ras ce titre que parurent les premiers romans de Timmortel aatQor d«» PwrUumt,

— Je le lyi ai proposé, s^ns grand ^espojr de réussir; mais je crois qu'il regarderait, daas cette circonstance, comme un échec un triomphe qui ije serait pa^ ^n ouvrage.

— Connajtron^-nous le résultat de sa démarche ?

— Il qi'a promis de m'envoyer un exprès ce soir, pour me le communiquer. ^

— S'il obtient ce qu'il désire, il sera votre plus proche voisin, car je suppose qu'il voudra relevçir les ruines de son château.

— Ce serait une folie; j'espère bien qu'il ne la fera pas. Déjà longtemps avant la révolution, Courtenay n'était plus habité que de loin en loin : c'est plutôt un souvenir de famille qu'une propriété utile, et le marquis n'y tient tant que parce que ces pierres et ces broussailles en d'autres mains que les siennes, lui rappellent la révolution.

Pendant le reste du déjeuaer, 1^ conversation tomba à plusieurs reprises sur Sirvan, qui semblait être devenu une préoccupation d'esprit pour Valériç. Elle fit une foule de questions à la vicomtesse, et dans le cours de la matinée elle revint encore sur ce sujet. Maçlame de Mlremont se souvint alors qu'elle devait avoir dans ses papiers quelques compositions de l'habitant dej ruines, du temps où il venait travailler près d'çlle. On alla les chercher, et les deux amies le^ parcoururent avec une grande curiosité et un vif intérêt. Le style en était bizarre, incorrect, la forme défectueuse; mais çà. et là étincelait une pensée brillante, où ressortait une réflexion originale et profonde. Certes le cerveau d'où avaient jailli ces inspirations n'était point gouverné par une âme commune, et en se rappelant la situation de cet homme assimilé à la brute par la difformité de son corps, on ne pouvait se défendre d'une certaine sympathie pour lui. La vicomtesse eu vint à regretter de n'avoiç p^ aiyr^pié autc#)ij;i ofiimk ^\^ veos4t. de le

3S llADAME DE MIREMONt.

faire, cette intelligence qui s'était allumée aux rayons de la sienne peut-être. Presque toutes les compositions de Sinran étaient des récits d'histoire, évidemment de son invention, car le fond en était aussi bizarre que la forme, et les événements se passaient toujours dans le château de Courtenay, à différentes époques de nos annales. Dans ces sortes de légendes ou de fabliaux, tout était sauvage, mais rien n'était vulgaire, et, chose singulière de la part de cet auteur, né dans les derniers rangs de la société, les sujets qu'il afiTectionnait de préférence à tous les autres, les scènes qu'il traitait le mieux, peignaient les mœurs de la féodalité, dans ce qu'elles avaient de grand et de respectable, et mettaient en lumière les longs héroïsmes, les rudes fidélités, les inébranlables dévouements de ces vieilles races qui s'usaient depuis des siècles à inquiéter et à défendre tour à tour les royautés qu'elles'servaient. Tous ces récits de Sirvan étaient courts, rapides et brûlants comme une improvisation ; tous aussi avaient une vérité saillante qui les faisait à la fois ressembler à un tableau et à un bas-relief: on eût dit de la peinture à grands traits sur du marbre hardiment taillé. Les profils de ses personnages s'incrustaient dans la mémoire aussitôt qu'on les avait entrevus ; leurs discours vibraient encore dans la pensée après qu'on avait cessé de les lire. De temps en temps une silhouette de femme apparaissait, comme dans l'ombre, au second plan de ces récits ; mais soit calcul , soit impuissance de l'auteur, ses acteurs féminins n'avaient rien qui pût les faire reconnaître ou qui permît de les comparer, et ils n'étaient là que comme ces personnages de dpame qui sont censés agir derrière la coulisse. Ce fut Valérie qui remarqua la première cette nouvelle bizarrerie de Sirvan, à propos d'une histoire dont le fond était emprunté à l'époque des guerres de religion.

— Gomme un caractère de femme aurait bien fait dans

MADAME DE MIREM01fT« 33

cette histoire ! dit-elle. Qu'il n'en ait pas mis dans les autres, cela se comprend, puisque jusqu'à Louis XII notre sexe n'a eu que bien peu d'influence sur les éyénements; mais après les règnes des quatre Valois, cette omission n'est pas excusable de la part d'un homme qui a fait preuve de tant de sagacité dans tout le reste.

— Les modèles lui auront manqué, répondit madame de Miremont.

— J'en sais au moins un charmant qu'il avait à sa disposition.

— Taisez-vous, petite flatteuse. -

— Comment ne m'aviez-vous jamais parlé de cet étonnant personnage?

— Franchement, je n'y avais pas songé ; 4)uî« je vous avouerai que sa singularité ne s'était jamais révélée à moi aussi clairement qu'aujourd'hui ; il est possible aussi que je ne mesois pas avisée autrefois de lire toutes ces histoires, les supposant fort ennuyeuses. Il y a là, à coup sûr, une , lacune dansrma mémoire.

— Est-ce là tout ce que vous possédez de Sirvan ?

— ^Je ne sais; mais, si vous voulez, nous chercherons encore ensemble.

En ce moment le galop d'un cheval retentît sur le pavé de la cour du château ; madame de Miremont se leva vivement en disant :

— Cest le domestique du marquis! Valérie, allez, je vous prie, voir ce qu'il apporte.

Madame de Miremont avait deviné juste:. le cheval qu'elle venait d'entendre amenait le domestique que M. de Brantigny avait promis de lui envoyer, quelle que fût l'issue de sa tentative auprès de Sirvan.

Valérie, qui s'était hâtée de courir à sa rencontre, revint bientôt apportant une lettre adressée à son amie.

La vicomtesse l'ouvrit avec précipitation et la parcourut

Je «AnâMB OB UBEIfOIIT.

rtpkleiasDVdes feux: avant de l'avoir lue en entier, elle avait posé machinalement la main sar le cordon d'une sonnette qui se trouvait à sa portée, et elle le secoua violemment dès qu'elle eut terminé sa lecture.

— Qu'on mette tout de suite deux chevaux au phaéton, dit-elle au domestique qui se présenta à la porte de la salle de billard.

— n n'est rien arrivé de fôdKux, J'espère? demanda Vriérie.

— i.u contraire, mon enfant; car M. de Brantigny me mande... mais, tenez, lisez plutôt la lettre pendant que j'irai mettre mon chàle et mon chapeau.

Talérie prit^la lettre; voici ce qu'elle contenait:

et J'ai scnipuleusement obéi à vos ordres, ma chère vi- » comttsse, c'est-à-dir« que je suis resté calme quoique je » n'aie rien obtenu de Slrv9n. Je lui rends cependant la » Justiee de dire que j'aurais eu mauvaise grâce k le mal- » traiter, car il s'est montré parfaitement coig^venable, et » je dirai presque respectueux avec moi. Pendant notre » conversation, qui a duré plus de trois heures, il a été » souvent question de vous, et j'ai cru voir que si' cet » homme extraordinaire pouvait subir une influence, c'é- » tait la vôtre. Cette découverte n'a pas peu contribué à me » donner de l'empire sur moi-même, parce que je me suis » dit que je n'avais que ce moyen de donner à votre in- » tervention tout le poids qu'elle peut avoir. J'ai laissé . » Sirvan dans de bonnes dispositions, eomparativement t » ce qu'il était hier soir, et si vous pouviez vous rendre » près de lui ce qiatiii. J'ai l'intime conviction que vous » en obtiendriez tout ce que je désire. Pour ce qui est des » conditiois, je vous laisse toute la latitude imaginable : » elles me sembleront toi^ours bonnes si vous réussissez. » Excnas ise spriffounane et le décousu de mon billet.

» Je i^jfJorX tKovpU, ^y Je vous écris avec m, niauTam » erayon, sur le pommeau de ma selle qui me sert de D table. Adipu : je croirais faire ii^ure k votre amitié si » j'insistais sur l'importance que j'attache au service que » je vous demande.

» Brantignt.

•, hfi milieu d6 la Brayèra-des-FAnt^mes, ODze heures du matin. ». - '

—Eh bien ! que pensez-vous de tout cela? demanda la vicomtessse qui venait de rentrer dans la salle de. billard.

— Qu'une négociation dont vous vous mêlez ne saurait échouer.

Madame de Miremont secoua la tête, et sa physionomie exprima un sentiment pénible de doute et de décourage^ ment.

— J'attends peu de chose de ma démarche, dit-elle après quelques instants de silence. Sirvan est un orgueilleux qui trouvera plus de satisfaction à résistera deux personnes qu'à une seule. Toutefois, je n'hésite pas à faire ce que le marquis me demande, et j'espère que si j'échoue comme lui, il ne m'en voudra pas.

On vint annoncer que la voiture arrivait au bas du per- .•on.

— Vous voudriez bien m'accompagner, ma chère Valérie? reprit madame de Miremont, comme si elle répondait au regard suppliant que sa jeune compagne tenait attaché sur elle.

— C'est la vérité. Madame.

— Et moi je serais bien heureuse de vîus emmener; mais la présence d'un tiers suffirait pour mécontenter Sirvan, et vous seriez désolée si cela arrivait par votre faute.

— Je tâcherai alors d'attendre votre retour sans trop

d'impatience; comme cela» chacune de nous aura une chose difficile à faire.

Madame de Miremont posa ses lèvres sur le front de Valérie qui se penchait vers elle ; pais elle prit son bras, et toutes deux se dirigèrent vers le phaéton, où la vicomtesse monta seule.

— Aux ruines de Courtenay, ditrelle à son cocher.

— Mes vœux vous suivront, cria Valérie pendant que la voiture s'éloignait rapidement.

Ij*Eiitrevae.

Quand madame de Miremont avait, la veille au soir, proposé à M. de Brantigny de tenter une démarche auprès de Sirvan, elle ne s'était pas fait d'illusions sur le résultat de cette tentative, et elle n'avait pas eu d'autre ^ut que d'éviter à son vieil ami un échec qui n'était pas douteux poijr elle. Dans sa récente conversation avec Valérie, elle avait encore exprimé les mêmes craintes; mais quelques réflexions qu'elle a faites, depuis qu'elle est livrée à ellemême, lui ont montré les choses sous un aspect si différent, qu'elle envisage maintenant son entreprise avec conûance. Sirvan n'est plus à ses yeux un paysan opiniâtre et borné, dominé par un misérable instinct de liaine contre tous les êtres placés au-dessus de lui dans la hiérarchie sociale; c'est une nature élevée dans sa bizarrerie, une intelligence noble dans ses écarts, un cœur honnête malgré sa sauvage rudesse. À mesure que la solitude de la vicomtesse se prolonge, ces pensées prennent de la consistance, et l'espoir du succès pénètre dans son esprit. Ce n'est plus par l'intérêt qu'elle attaquera Sirvan;

38 lUDAlfB M MmEMORT.

elle s'adressera à son cœur, où elle vient, crott-elle, de découvrir des sentiments généreux; elle parlera à son imagination, qui a su la comprendre puiscfu'elle a su la peindre, la poésie des belles actions. Puis elle croit aussi se rappeler confusément que le pauvre habitant des ruines l^i témoignait autrefois une grande affection, et elle se dit qu'elle pourra peut-être, en invoquant ce souvenir, faire jaillir une étincelle de ce foyer, éveiller une sympathie dans cette âme qu'elle avait jadis agrandie en l'associant aux travaux de sa jeunesse. Elle abordera donc Sirvan c^mme un ancien ami auquel on revient avec confiance, elle lui témoignera le regret de l'avoir n^l|gé, elle lui demandera comme un service personnel et comme un sacrifice dont sa reconnaissance sera le prix, cette vente toujours refusée quand on n'avait fait valoir, pour l'obtenir, que le blessant mobile de l'intérêt. « Orgueilleux comme 11 l'est, pensait la vicomtesse, il aura été humilié Won ne le crût accessible qu'à l'appât du gain : je ne tomberai pas dans cette erreur. »

Chemiti taisant, la vicomtesse s'^affermit dans ces dispositions, et elle était complètement sous leur influence, quand ^n phaéton,qui l'entraînait rapidement depuis son départ de chez elle, avança avec pkis de lenteur dans les routes sablonneuses de la bruyère des Fantômes. L'aspect de ce lieu, si poétique dans sa mélancolie la veille au clair de lune, était d'une profonde tristesse vu à l'ardente lumière d'un soleil sans nuage. Aucun être vivant n'animait sa morme solitude, aucun bruit n'en troublait le silence, si ce n'est de temps en temps le chant agaçant et monotone des cigales ou les roucoulements plaintifs et lointains des palombes cachées dans les ombrages des forêts qui entouraient ce site désolé. A l'extrémité de la lande, les ruines se détachaient, étincelantes ^ leor^base, sur le feuiUage obscur d'une futaie, sombres à

1IA1MM& D& mmoirr. 99

leur sommet, sur l'azur enflammé d'un ciel caniculaire. Madame de Miremont fut douloureusement impressionnée par ce spectacle, comme si elle le contemplait pour la première fois.

Elle fit arrêter sa voiture à une portée dé fusil du château, vers lequel elle s'achemij^Mpule et à pied.

Parvenue dans l'intérieur, elRi'ne s'étonna pas d'abord de le trouver désert, car Sirvan habitait avec sa famille le rez-de-chaussée d'une tour un peu moins délabrée que le reste de l'édifice, et située dans la partie la plus éloignée de la brèche par où l'on titrait. Âr?ivée:ià^e ap^ pela à haute voix et à plusieurs reprises, mais elle ne reçut pour répQjQse que ses propres paroles qu'une liultitude d'échos lui renvoyèrent; elle entra dnns la tour dont la porte était ouverte : elle n'y trouva personne; elle appela encore ; la sonorité de ses accents la fit tressaillir, mais rien n'indiqua qu'ils eussent été entendus. Inquiète, vaguement effrayée peut-être de cette solituda et de ce silence, elle allait s'éloigner, quand l'idée lut vint de faire une dernière tentative en visitant une ruine isolée qui avait été autrefois la chapelle du châtesLU, et qui passait pour en être la construction la plus ancienne. Getta ini^iration était bonne, puisque la vicomtesse de Miremont, en approchant de cet endroit, aperçut Sirvan accroupi sur une pierre dont la forme'fediquait qu'elle avait dû servir et qu'elle servait peut-être encore à recouvrir une tombe.

— Bonjour, Sirvan, dit la vicomtesse en accompagnant ces paroles d'un aimable sourire. J'ai eu bien de la^peine à vous trouver.

— C'est que je ne vous attendais pas sitôt. Madame; quand vous êtes arrivée, j'allais me mettre en route pour me rapprocher de l'entrée du château.

— Ck)mment saviez-vous que je duss» venir ^mm votarî

40 XADAXE DE MlRElfONT.

demanda madame de Miremont avec un étonnement qui n'avait rien de Joué.

— Je ne le savais p^l» mais Je devais m'y aUeadre. Quand monsieur le marquis de Brantigny m'a quitté ce matin, je l'ai tu écrire sur le cou de son cheval, et j'ai compris que la lettre |Mil remettait à son domestique vt^us était destinée. Lefm^ n'était pas difficile à deviner.

— Alors vous savez ce qui m'amène?

— Parfaitement, Madame.

— Mais ce que vous ne savez pas peut-être, c'est que je serai^enue vous voir, ijjprs même que je n'aurais rien eu à vous demander.

V& sourire mélancolique effleura la lèvre de Sirvan, son regard morne brilla d'une sérénité passagère, et son pâle visage s'empourpra légèrementi

— Vous seriez venue me voir? dit-il d'une voii tremblante.

— Oui, Sirvan.

— Ne vous jouez pas de ma crédulité. Madame , repritil avec un accent à la fois suppliant et amer. Vous ne pouvez avoir aucun motif pour vous intéresser à un pauvre malheureux comme moi.

— Votre pénétration est en défaut cette fois, Sirvan. Vous rappelez-vous le temps où vous étiez le compagnon de mes études?

Un signe de tête afQrmatif fut la seule réponse que la vicomtesse obtint à sa bienveillante question.

— J*ai retrouvé ce matin des souvenirs bien précieux de cette époque, mon bon Sirvan, reprit madame de Miremont, et je mettais du prix à vous dire moi-même que cette découverte m'avait fait un véritable plaisir.

Le regard de Sirvan, qui avait habituellement la sécheresse d'une source depuis longtemps tarie, s'h)imecta peu

MADAMB Dfi MIRJSMONT. 41

à peu, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

— N'est-ce pas parce que vous avez quelque chose à me demander que vous me parles ainsi? dit-il du ton d'une personne qui interroge.

— Je serai franche avec voîis,'Sirvan, répondit la vicomtesse avec un attendrissement visible. J'ai effectivement une grâce à obtenir de votre amitié ; mais alors même que cela ne serait pas, je ne vous en aurais pas moins dit ce que vous venez d'entendre.

Et en prononçant ces paroles, madame de Miremont, qui était restée jusqu'à ce moment debout en face de Sirvan, toujours accroupi sur la pierre, madame de Miremont, disons-nons, fit un mouvement pour s'asseoir à c6té de lui.

— Attendez, Madame! lui dit-il vivement.

La vicomtesse sourit : Sirvan venait d'ôter son bonnet de laine, et il l'avait jeté sur la pierre, à la place où il supposait que madame de ^iremont allait s'asseoir.

Il y eut un moment de silence : ce fut Sirvan qui le rompit le premier.

— Je ne vous demanderai pas d'explication, Madame, dit-il en cherchant à donner de la fermeté à sa voix. Vous venez de me rendre plus heureux que je ne l'ai jamais été ; si je voulais en savoir davantage, je découvrirais peut-être que je ne suis qu'un foiî d'attacher autant d'importance à des choses qui n'en ont, qui ne peuvent en avoir aucune pour vous. Parlons de monsieur de Brantigny... Il veut que je lui vende mon château, n'est-ce pas? Vous le désirez aussi, à ce qu'il me semble? Eh bien! j'y consentirai pour vous faire plaisir; mais ce sera à deux conditions dont je ne me départirai pas, même si vous les trouvez absurdes et inadmissibles.

4S MADAME DE MIREMOMT.

— Je ne puis croire, comme je vous connais maintenant...

— Maintenant! interrompît Sinran avec une inflexion de VOTX douloureuse. Mats, au fait, poursuivit-il plus bas, comme s'il- se parlait à. lui-même, comment en serait-il autrement?

— Voyons, quelles sont ces conditions que je dois trouver absurdes et inadmissibles? dit la vicomtesse avec douceur.

*- La première est que le château et la bruyère ne seront pas cédés par moi au marquis de Brantigny à titre de vente, mais à titre de don.

Madame de Miremont tressaillit de surprise ; mais elle se remit promptement, et son visage se couvrit de la douce émotion qu'éprouvent les âmes honnêtes quand elles reçoivent la révélation d'un noble sentiment.

— Je suis bien touchée, mais je ne suis pas surprise, Sirvan, dit-elle; et je suis sûre qtte'M. de BranUgny sera commc^moi.

— Vous m'avez bien compris. Madame? reprit Sirvan : je ne veux pas vendre, je restitue encore moins, je donne.

— C'est ainsi que je l'ai entendu. L'autre condition, maintenant?

— Ck>urtenay sera rendu habitable, et monsieur de Brantigny y fera sa demeure la plus grande partie de l'année.

-— Sirvan, vous ne pensez pas que pour réparer Courtenay il faudrait des sommes énormes ; et je crains pou vous que les personnes qui vous connaîtront moins que moi ne voient une défaite dans cette condition.

— Je n'exige pas que M. de Brantigny fasse un palais de son château, et je serais au contraire désolé qu'il lui donnât la splendeur d'une habitation de parvenus. Que le vieux nid d'aigles puisse préserver ses hôtes des intem-

HADAMIK DB IffilËIIONT. 43

pérfeë des satâôtis, et ]e n'en demanderai pas dcrvantage : une année du revenu du marquis y sufBra.

— Smigez donc à la tristesse de ce séjour, Sîrvan.

— S'il la redoute, il est indigne de le posséder. Quand il sera établi ici, qu'il y consacre ses journées et les heures d'insomnie de ses nuits à évoquer les ombres héroïques de sa famille; qu'il repasse l'histoire de sa race, si remplie, ce qu'il ignore peut-être, de nobles enseignements. Dans quelle contrée, son fiDs, qu'il fait voyager sous le prétexte de l'instruire, apprendra-t-il de plus grandes choses que dans ces lieux peuplés des souvenirs d'un glorieux passé? Le temps présent est-il donc si fé6ond en exemples, qu'il ne soit plus nécessaire de fouiller la poussière des siècles pour y retrouver les traditions de l'honneur et de la vertu ? Ici les pierres sont éloquentes pour qui veut les écouter! Ne cherchez point à combattre ma résolution. Madame; elle est inébranlable, et cependant je prends Dieu à témoin que je viens de faire pour vous ce qiie je n'eusse fait pour personne au monde, car j'aliène des droits qui me sont chers, et je sacrifie des devoirs non lùoins impérieux que celui que remplit le marquis de Brantigny en essayant de réunir à sa fortune présente le plus antique héritage de sa maison.

Sirvan s'arrêta. Sa voix, forte d'abord, s'était graduellement affaiblie ; son émotion, qu'il avait dominée dans les premiers instants, semblait à son tour plus puissante que sa volonté ; on eût dit qu'il éprouvait le besoin de parler encore, mais qu'il ne lé pouvait plus.

Madame de Mircmont lui tendit la main, en se détournant pour cacher l'attendrissement involontaire et incompréhensible qu'elle éprouvait.

— Pbsez-la sur mon bras, Madame, lui dit Sirvan en étouffant un sanglot.

Et le pauvre homme montra ses mains défigurées par

44 MADAMfi DB imUElfONT.

l'usage qu'il était obligé d'en faire perpétuellement pour se transporter d'un lieu à l'autre.

La vicomtesse prit une de ces mains et la pressa affectueusement.

—Je rendrai compte au marquis de Brantigny de notre entrevue, et je vous ferai connaître ses intentions, Sirvan, ditrclle. Maintenant, je vous demanderai une faveur pour moi.

— Quelque chose pour vous, mademoiselle Yolande ! s'écria Sirvan. Ah! pardon! reprit-il, c'est madame la vicomtesse de Miremont que j'aurais dû dire... mais enfin parlez, de grâce ! que pouvez-vous vouloir de moi pour vous?

— Mademoiselle Yolande vous demande, si vou§ quittez ce château, que vous lui permettiez de vous faire bâtir une maison à l'extrémité de son parc.

— J'en possède une à Courtenay, Madame... murmura Sirvan : c'est là que je compte me retirer.

— Cette réponse n'est pas aimable : l'offre que je vous al faite ne doit pas vous offenser, vous êtes rude pour moi, Sirvan...

— Rude pour vous. Madame ! est-il possible que vous vous mépreniez à ce point sur mes intentions! hélas! il n'en saurait être autrement ! continua Sirvan. Les plus nobles créatures de Dieu peuvent-elles comprendre les plus obscures? la femme richement douée peut-elle arriver jusqu'à la pensée profondément enfouie de l'homme déshérité par le sort ? Vous me trouvez rude ! rude pour vous qui avez été 'si douce à ma misérable enfance ! qui la première, qui la seule après ma mère, ne vous êtes pas détournée avec horreur de ma repoussante enveloppe ! qui avez consolé mon âme révoltée contre la destinée, secoué mon intelligence engourdie par le malheur! Non, non. Madame, je n'ai pas eu de rudesse; mais j'ai dû montrer

de la force, et je m'y suis mal pris peut-être. Je refyse vos offres avec douleur, voilà la vérité ; ne m'en gardez pas de rancune, je vous en conjure.

- — Je vous dirai à mon tour, Sirvan, que vous vous méprenez sur mes intentions. J'ai pensé qu'il vous serait agréable de vivre près d'une personne pour laquelle vous avez de TafiFection, d'avoir à votre portée un soutien pour votre femme et une amie pour vos enfants, de pouvoir de temps en temps communiquer avec des intelligences qui sauraient vous apprécier; mais je n'ai pas voulu vous faire une obligation de toutes ces petites douceurs. Je respecte même les motifs qui vous portent à les refuser, je les crois dignes de vous, et je me console en pensant qu'ils ne prouvent rien contre votre vieil attachement pour moi. Sommes-nous d'accord maintenant?

— Ne me parlez pas comme cela. Madame ! je vous en supplie, au nom de ce que vous avez le plus aimé sur la terre! votre ab^^ndou m*a fait bien du mal... eh bien ! votre retour a vôtre bonté me sont plus cruels encore ! Retirez-vous, continua- t-il d'une voix presque inintelligible tant elle était oppressée; je vois mes misères hideuses depuis que vous êtes là.

Madame de Miremont se leva vivement et se recula de quelques pas.

— 11 ne faut donc plus que je vienne vous voir ? demanda-t-elle.

— Ne m'obligez pas à vous en prier, je n'en aurais peut-être pas la force.

— Vos enfants n'ont-ils besoin de rien ? Sirvan fit un signe de tête négatif.

— Donnez-moi votre fils aîné, je le ferai élever sous mes yeux par une jeune amie qui est chez moi.

— Il ignore qu'il est malheureux... voulez-vous donc le lui apprendre?

4^ MADAMB DB lUREllONT.

* — Si TOUS étiez dans le cas d'avoir recodrs. à quelqu'un, à qui vous adresseriez-vous?

— A vous... mais cela n'arrivera jamais.

— Enfin, Sirvan, je vous remercie : vous avez fait une partie de ce que je désirais : mon cœur ne l'oubliera pas. Adieu, et au revoir, si vous voulez.

— Encore un instant, Madame ! encore un mot.

— Rien ne me presse : c'est vous qui m'avez dit de m'éloigner.

— J'ai eu la hardiesse d'appeler ma fille Yolande, murmura Sirvan comme un coupal?le qui avoue une faute, me le pardonnerez-vous?

— Je fais mieux, Sirvan ! je vous en sais un gré infini... j'en suis heureuse, car pendant longtemps je vous ai cru ingrat. Hais pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'être la marraine de cette enfant?

~ Assez ! assez! Madame!

Et en prononçant ces mots, Sirvan indiqua par ses gestes qu'il suppliait la vicomtesse de le quitter. Il paraissait en proie à une douleur qui approchait du délire.

Madame de Miremont fit quelques pas pour s'éloigner, un cri déchirant bien que contenu arriva à son oreille. Elle se retourna avec la pensée de revenir, Sirvan lui fit signe de nouveau que sa présence le désespérait. Alors la vicomtesse n'hésita plus, et s'élançant au milieu des ruines, elle courut jusqu'à sa voiture où elle monta avec une précipitation qui annonçait un grand trouble. Elle avait le visage si altéré que son valet de pied lui demanda si elle n'était pas malade.

Arrivée au milieu de la bruyère des Fantômes, elle jeta un regard derrière elle, et elle aperçut Sirvan qui la suivait des yeux, car le pauvre homme s'était traîné à sa suite jusqu'à l'entrée du château.

IiO« fleurs dos ruines.

Gomme le phaéton de la vicomtesse quittait la bruyère pour reprendre la grande route qui serpentait au milieu des bois, une petite fille de quatre à cinq ans jaillit comme une biche effarouchée d'une touffe de menthe sauvage, escalada une butte gazonnée qui se trouvait là, et parvenue au sommet, elle lança avec un mouvement plein d'une gracieuse et mutine résolution, un bouquet de fieurs sauvages dans la direction du phaéton qu'elle dominait. Le bouquet tomba sur les genoux de madame de Miremont, en ce moment plongée dans une rêverie profonde.

ËUe accueillit cet hommage inattendu par un soubresaut nerveux, auquel succéda bientôt un aimable sourire quand la cause de sa surprise lui fut expliquée.

— Arrêtez ! dit la vicomtesse à son cocher. Mon enfant, continua-t-elle en s'adressant à la petite fille qui se tenait au sommet de la butte, immobile comme une statue, rouge comme un coquelicot, et les deux mains enfouies vers ses tempes dans une forêt de cheveux blonds dorés que le vent faisait resplendir en les agitant. Mon enfant, qui êtes-vous pour me traiter avec tant de bonté ?

48 MAOAMB DE HIREIIOMT.

— Vous ne me connaissez pas, Madame, eh bien I moi, Je vous connais, et c'est pour cela que je vous ai jeté mon bouquet : je l'avais fait tout exprès pour tous.

— Et quand et où m'avez-vous vue ? ♦

— Hier soir aux ruines : vous étiez avec un vieux monsieur tout fâché, et une autre dame bien belle, très-belle, mais pas tant que vous. Après votre départ, ma mère m'a dit: « Tu vois bien cette dame, la plus grande? elle s'appelle comme toi. »

— Vous êtes Yolande Sirvan ! s'écria madame de Miremont en bondissant du phaéton sur la butte.

Elle fut en un clin d'œil auprès de la petite fille, qui se jeta résolument à son cou. *

— Oh ! je n'ai pas peur de vous, dit-elle avec le naïf abandon des natures confiantes. Mes frères sont farouches comme des chevreuils, mais moi!... tenez, regardez-les, reprit-elle à voix basse en montrant par-dessus son épaule un massif de houx et de genêts qui s'élevait à quelque distance.

Les yeux de la vicomtesse prirent cette direction, et elle vit deux garçons de six à sept ans debout dans le feuillage, mais dont l'attitude indiquait qu'ils voulaient plutôt se tenir k l'écart que se cacher.

Madame de Miremont leur fit un signe amical, ils restèrent immobiles à leur place.

— Roger! César! cria la petite fille, c'est la dame d'hier au soir ; elle est bien bonne. Ah ! bien oui ! pOhrsuivit-elle, ils ne viendront pas : si vous étiez un loup, à la bonne heure, ils seraient déjà là.

— Ne les contrariez pas, ma petite amie. Ils s'aprivoiseront plus tard, quand...

— Voici maman! interrompit Yolande, elle va les gronder joliment.

' — ' J'espère bien que non , dît la vicomtesse, car Je la prierai de n'en rien faire.

Roger et César sautèrent dans le fourré jcomme deux faons, et une feq^me portant un énorme faix de branches de fougère sur la tête parut à la lisière du bois.

~ Maman, c'est la belle dame d'hier ! cria la petite fille. Je lui ai jeté un bouquet dans sa voiture, et elle m'a donné deux gros baisers sur les joues... Dites donc à mes frères de venir lui souhaiter le bonjour : je les al bien appelés, mais vous savez qu'ils ne m'écoutent que quand mon père parle en même temps que moi.

Pendant ce petit discours, la femme k la charge de fougère était arrivée au bas de la butte dont nous avons parlé, et elle avait jeté son fagot sur le gazon.

La vicomtesse se hâta de descendre vers elle en tenant par la main la petite Yolande, dont le vif et limpide regard était rayonnant de bonheur.

— Excusez ces enfants, Madame, dit la paysanne en faisant une profonde révérence, qui ne manquait ni de grâce ni de dignité.

— Je n'ai à me plaindre que de ceux qui me fuient, reprit affectueusement madame de Miremont; mais n'en grondez aucun, ma bonne Marguerite, afin que ma présence ne leur rappelle jamais un chagrin.

— Mes fils sont de véritables chats sauvages, repartit Marguerite; quand à Yolande, c'est une petite écervelée qui se figure toujours qu'on n'a pas de plus grand plaisir , que*d'écouter son babil.

— Elle pourrait bien ne pas se tromper, interrompit à demi-voix la vicomtesse. Je la trouve adorable ! -

— Eh bien ! Madame, vous avez raison , ajouta la paysanne du même ton. Mais il faut que je vous présente aussi mes garçons; ils ont beaucoup de bon, je vous assure.

SO VADAMB DB mREMONT.

Le feuillage frémissait à quelque distance, et à travers les branches du taillis on voyait s'épanouir dans l'ombre, comme doux mystérieuses fleurs, les frais visages de César et de Roger. •

Leur mère les appela : ils sortirent de leur retraite avec une visible contrainte, eurent l'air de se consulter un moment du regard ; puis, ayant sans doute compris qu'il fallait obéir, ils s'avancèrent appuyés l'un sur l'autre avec plus de hardiesse qu'on n'aurait dû leur en supposer après leur hésitation succédant à leur fuite.

Pendant qu'ils approchaient, d'un pas rempli de grâce dans sa vigueur, madame de Miremont, qui les examinait, fut frappée de la noblesse de leur maintien et de la facile élégance de tous leurs mouvements.

Et quand, réunis à Yolande, qui s'était avancée à leur rencontre, ils se groupèrent tous trois autour de Idur mère, la vicomtesse ne put retenir une exclamation de surprise et d'admiration : jamais un aussi charmant spectacle ne s'était offert à ses regards; il lui sembla même que son imagination eût été impuissante à se le représenter si elle l'avait vaguement conçu.

Examinée avec attention, la beauté de ces trois enfants avait quelque chose de surnaturel dont rien ne pouvait offrir le modèle ni même donner l'idée. Elle participait k la fois de l'inimitable distinction des rejetons de certaines grandes races, et de la dignité primitive des descendants des familles rustiques. Le regard était assuré sans étonnement et sans insolence ; le teint était d'une délicatesse qui n'excluait pas la pensée de la force ; les poses, les gestes, le mouvement ,et le repos avaient une simplicité presque sauvage jointe îi une aisance gracieuse qu'on ne devait attribuer qu'à l'instinct de la tradition. Madame de MiremoLt ne pouvait détourner ses yeux de ces nobles et charmants visages» ni soustraire son esprit aux pensées

que leur apparition faisait naître. Ce qu'elle voyait avec une admiration passionnée, était la descendance de ce pauvre homme dont elle venait d'entendre avec une émotion profonde les paroles fières et touchantes. Dieu, en entourant le malheureux Sirvan d'une si belle famille, avait-il voulu le consoler de ses misères ou les augmenter de la douleur d'une cruelle comparaison? Pouvait-il regarder avec amour et joie sa jeune tribu s'ébattrô autour de lui, l'infortuné que le destin avait condamné à ramper sur le sol comme les êtres les plus déshérités de la création ? était-il même possible qu'on aimât comme un père ou qu'on respectât comme un chef celui auquel manquaient également le charme qui inspire l'affection, et la dignité physique qui conunande le respect? Madame de Miremont s'adressait mentalement et rapidement ,ccs questions, et à la surprise joyeuse qu'elle avait éprouvée d'abord, se mêlait peu à peu une mélancolie à laquelle elle s'abandonnait tout en s'étonnant de la ressentir.

Yolande était revenue près d'elle et lui avait pris la main ; César et Roger la regardaient avec plus de confiance, comme si sa soudaine tristesse l'eût mise en sympathie avec eux.

— Je viens de chez vous, ma bonne Marguerite, dit la vicomtesse, et j'ai bien regretté de ne pas vous rencontrer.

^- Mais vous avez vu Sirvan, Madame; car lorsque nous l'avons quitté, il nous a dit qu'il ne sortirait pas de toute la journée, répondit Marguerite.

— Vous aviez déjà reçu une visite ce matin? reprit la vicomtesse d'un ton interrogateur.

César et Roger échangèrent un rapide regjrd dont l'expression n'avait plus la bienveillance qu'ils semblaient éprouver depuis quelques instants.

— Oui, dit le premier d'une voix dans laquelle il était

facile de reconnaître l'expres^on mal déguisée d'un ressentiment récent : le monsieur d'hier est encore revenu ; mais il a eu beau dire et beau faire, il n'a rien gagné.

— Paix, César! dit Marguerite. Excusez-le, Madame, continua-t-elle en s'adresssant à la vicomtesse, mais il est déjà obstiné comme son père.

— Je lui pardonnerai de bon cœur son obstination, repartit affectueusement madame de Miremont, si elle cède à ma prière comme celle de votre mari. Sirvan consent à remettre les ruines au marquis de Brantigny.

— Ça ne peut pas être vrai, dit César avec colère,

— Mon père nous avait, ce matin encore, promis qu'il ne ferait jamais ce que vous dites, ajouta Roger.

— Eh bien ! eh bien ! enfants ! à quoi pensez-vous de parler ainsi? interrompit Marguerite. Votre père n'est-il pas le maître.

— Personne ne l'est de faire ce qu'il a juré qu'il ne ferait pas, répliqua Roger avec hardiesse. D'ailleurs le château appartient autant à César qu'à mon p^e, puisque César est l'aîné de la famille.

Madame de Miremont regarda les deux jeunes garçons avec un indicible étonnement. Le mécontentement qu'ils semblaient éprouver depuis quelques instants, ajoutait à la distinction naturelle de leur physionomie une fierté dont aucune comparaison ne pourrait donner l'idée. Leurs grands yeux bleus lançaient des éclairs en se baissant et en se relevant avec rapidité; leurs joues étaient enflammées ; un pli d'une singulière amertume contractait leurs bouches habituellement hautaines; même dans leur sourire : on eût dit les premiers-nés de l'ange déchu s'essayant à la haine et à l'orgueil paternels.

La vicomtesse, en présence de ce oouple de faucons en colère, éprouvait une gêne et un embarras dont il lui était impossible de se rendre compte. En quittant les ruines.

MADAME DE MIREMOMT. ^

elle avait cru en avoir fini avec les singularités de cette Journée, et il se trouvait qu'elle était plus surprise que jamais.

— Si j'avais su vous faire de la peine, dit-elle, je ne me serais pas mêlée de cette affaire, mes enfants. Vous tenez donc bien à ces vilaines pierres ?

— Il ne s'agit pas de savoir si nous y tenons ou ^ nous n'y tenons pas, répondit César ; mais mon père Hfious a toujours dit que nous devions les garder, et qu'il mourrait de douleur s'il lui Mlait les quitter un jour.

— C'est vrai qu'il nous a dit cda bien souvent, ajouta Yolande qui, depuis que Tbarmonie.semblait troublée entre la vicomtesse et ses frères, s'était rapprochée de ces derniers, comme si elle avait voulu indiquer par là qu'elle était décidée à faire cause commune avec eux.

Madame de Miremont emmena Marguerite à l'écart, et die lui dit à voix basse :

— Vos qpfants parlent-ils sérieusement?

• — La. vérité m'oblige à dire que oui. Madame.

— Et pensez-vous que votre mari sera réellement malheureux du sacrifice qu'il fait à ma sollicitation en faveur de M. de Brantigny ?

— Je le crois; mais avec le temps...

— Je ne veux pas lui causer une heure de chagrin, interrompit vivement la vicomtesse; ainsi, Marguerite, vous lui direz que, toute réflexion faite, je regarde ce qui s'est passé entre nous comme non avenu, et que je lui rends sa parole.

— Alors il faudra continuer de vivre là-bas... Que la volonté de Dieu soit faite! dit la paysanne avec l'accent d'une mélancolie profonde et d'une douce résignation.

— Je vois que vous ne partagez pas les idées de votre mari et de vos enfants, ma bonne Marguerite, reprit madame de Miremont.

U MADAMB DE lOREICONT.

— Leurs idées, ma bonne dame? mais je ne les connais pas ! tout ce que Je sais, c'est qu'Us ne sont contents que dans leurs vieux murs, et que moi j'aimerais mieux notre petite maison de Courtenay.

— C'est sans doute votre mari qui entretient vos enenfants dans ces idées?

— 0 mon Dieu! ils s'entretiennent les uns les autres, ou pour mieux dire ils s'entendent sur ce sujet sans presque jamais en parler.

Madame de Miremont retourna auprès des enfants; mais quoiqu'elle les regardât en souriant de la manière la plus amicale, ils ne se dérangèrent pas pour venir à sa rencontre. Yolande elle-même semblait décidée à la réserve comme ses frères.

— Vous ne m'aimez donc plus, Yolande? lui dit la vicomtesse.

— Vous avez fait de la peine k mes frères, je ne dois plus vous aimer.

' — Mais je viens leur dire que ce qui les afflige ne se fera pas... J'ai chargé votre maman d'apprendre à votre père que je lui rends sa parole, et je vous promets à tous trois de ne jamais revenir sur ce sujet.

Yolande fit un bond de joie et se jeta au cou de madame de Miremont; Roger, le plus jeune des garçons, prit la Inain de la vicomtesse qu'il posa sur son cœur, César s'empara du bas de sa robe et la porta respectueusement à ses

lèvres.

Ce qu'ils mirent de sentiment, de grâce et de noblesse à ces actions ne saurait s'exprimer. Madame de Miremont ne pouvait en croire ses yeux et ses oreilles, car les trois enfants mêlaient d'éloquentes et douces paroles anx muets témoignages de leur gratitude et de leur affection.

— Oh ! comme je vous aime! disait Yolande.

MiDAMB DS MmXIfOIIT. S5

— Comme je serais fier si vous m'aimlei! reprenait Roger.

— Madame, s'écria César, promettez-moi que vous me prendrez pour votre chevalier, quand je serai grand.

— Je vous prends dès aujourd'hui, César, dit la vicomtesse touchée de ces affectueuses démonstrations. Mais, mon ami, comment savez-vous qu'il a existé des chevaliers autrefois?

César se retourna vivement et montra de la main les ruines du château.

— Ces pierres me l'ont appris. Madame, et c'est pour cela que je les aime, dit-il avec une gravité émue.

La surprise de madame de Miremont, progressivement excitée,* était arrivée à un degré de violence qui la suffoquait. Convaincue qu'elle ne pourrait s'éclairer sur rien tant que son esprit serait troublé par la présence de ces êtres extraordinaires, elle fut subitement saisie du désir de se trouver seule afin de pouvoir s'abandonner sans contrainte k ses réflexions. Un vague pressentiment lui disait d'ailleurs qu'en faisant de nouvelles recherches dans les papiers qu'elle avait parcourus le matin avec Valérie, elle y trouverait des éclaircissements qui la mettraient sur la voie de la vérité. Elle ne voulut donc pas proîo'^( r i^:vantage son séjour au milieu dé ces êtres mystérieux, et leur ayant adressé à la hâte quelques paroles affectueuses dans leur brièveté, elle remonta dans sa voiture et elle fit signe à son cocher de reprendre la route de son château. ,

Les trois enfants, de nouveau groupés au sommet de la butte, la suivirent des yeux aussi longtemps que cela leur fut possible.

Quand la vicomtesse arriva chez elle, elle s'aperçut que, dans le trajet, elle avait broyé le bouquet de Yolande à force de le presser dans ses mains. Cette circonstance lui fit connaître le labeur d'esprit auquel elle venait de se livrer.

PerplexttéM.

Madame de Mîremont ne cacha à Valérie aucune des circonstances de son petit voyage, mais elle fut mmns confiante quand il s'agit des impressions qui lui étaient restées de son entrevue avec Sirvan et de sa rencontre sur la bruyère avec Marguerite et âes enfants. Il lui eût été d'ailleurs difficile d'expliquer à une amie ce qui lui semblait inexplicable à elle même, et elle avait besoin d'être seule pour remettre un peu d'ordre dans son esprit et un peu de calme dans son âme. Elle abrégea donc autant qu'elle le put la réunion du soir au salon, sous prétexte qu'elle était souffrante et fatiguée, et quand elle se fut retirée dans son appartement, elle renvoya ses femmes, afin de pouvoir s'abandonner sans retard et sans contrainte à ses réflexions.

Les premières qui se présentèrent à son esprit lui causèrent un profond étonnement. N'était-il pas incompréhensible, en effet, qu'elle fût restée aussi longtemps dans une complète ignorance du caractère de cet homme qu'elle avait vu si souvent autrefois et qu'elle n'avait jamais en-

MADAME DE MIBEMONT. 5*7

tièrement cessé de voir? Comment Sirvari lui âvait-il caché ce nom de Yolande donné à sa fille, et comment la merveilleuse beauté de cette enfant était-elle sortie à ce point de la mémoire de la vicomtesse, qu'elle n'avait pas reconnu d'abord celle qui en était douée ? La veille au soir, cet oubli n'était pas étonnant, puisque le vaste galetas que la famille occupait dans l'enceinte des ruines n'était éclairé qi#par la lueur incertaine ;d'un foyer presque éteint; mais au milieu du jour, à l'ardente -clarté du soleil, n'était-il pas isoul que Yolande eût été obligée de se nommer pour se faire reconnaître ! « J'ai été indifférente pour cette pauvre famille, pensait madame de Miremont, et pourtant qu'avais-je à faire de mieux, dans l'isolement de mon existence, que de lui continuer l'intérêt que j'avais moptré à Sirvan dans ma jeunesse ? Pauvre Sirvan! comme il a été bon et loyal ! avec quelle généreuse facilité il a accordé à ma prière ce qu'il avait refusé à son intérêt! et cependant le sacrifice était immense, l)uisque son attachement à ces ruines est si vioknt qtf il a pu passer dans des cœurs trop jeunes encore pour subir l'influence des passions. Ainsi la possession de ces murs croulants et de cette lande inculte est sa préoccupation constante, l'espoir qui le fait vivre, le rêve qui le console de ses misères ! et j'allais lui enlever ce bonheur ! non, non, je ne le ferai pas!

Ce dernier élan de cœur ramena la pensée delà vicomtesse vers M. de Brantigny. Comment lui apprendre que l'amitié allait déserter sa cause après en avoir préparé le triomphe? Quels moyens employer pour faire comprendre à une passion la grandeur et la sainteté d'une passion ennemie? Dissimuler la vérité, n'était pas loyal; la dire même tout entière, serait insuffisant. Le marquis s'étonnerait, non sans quelque raison, que son amie eût plus de crainte d'affliger Sirvan, qu'elle lui avait promis d'in-

fluencer, que lui, qu'elle s'était engagée à senrir. U fallait cependant prendre promptement un parti, car tout retard ne ferait qu'augmenter des difficultés déjà insurmontables. Écrire éviterait quelques embarras; mais il y a des impressions qu'on ne peut rendre qu'en les affaiblissant, et d'ailleurs celles de madame de Bliremont étaient d'une nature telle, qu'elle n'aurait su comment s'y prendre pour les faire apprécier même incyplétement. Elle avait de ces doutes qu'on n'ose exprimer, de ces pressentiments qui régnent sur la pensée, t^nt qu'on les renferme en soi, et qui paraissent des folies du moment qu'il s'agit de les communiquer. Néanmoins elle ne dissimulera rien de ce qu'elle a vu et entendu; mais elle parlera au lieu d'écrire, et elle accomplira cette résolution sans retard.

La nuit n'apporta aucun changement dans ces dispositions, et la vicomtesse, aussitôt qu'elle fut levée, fit demander à Valérie si elle voulait l'accompagner dans un petit voy^e de vingt-quatre heures. Certaine du consentement de son amie, madame de Miremont donna en même temps des ordres pour le départ qui devait s'effectuer après le déjeuner.

Valérie vint elle-même apporter sa réponse. Wle avait compris qu'il s'agissait d'aller à Brantigny, et elle était heureuse d'assister sa protectrice dont elle avait pénétré toutes les craintes et presque tous les combats.

Le déjeuner fut triste et silencieux : chaque minute qui s'écoulait avançait l'instant redêuté, et montrait plus grandes les difficultés de la situation. Ces deux mots pénibles : Que faire ? que dire ? vibraient douloureusement dans la pensée de la vicomtesse, sans parvenir toutefois à lui faire abandonner son projet.

Elle attendait sa voiture, le front appuyé contre l'espagnolette d'une des fenêtres de son salon, lorsque son re-

gard errant rencontra.la grille du château ; deux enfants la franchissaient en ce moment.

La vicomtesse tressaillit : elle avait reconnu César et Roger.

Eux aussi la reconnurent, car ils soulevèrent en même temps leur chapeau, et César montra une lettre qu'il tenait dans sa main gauche.

Évidemment ils étaient chargés d'un message; madame de Miremont se hâta d'aller à leur rencontre.

— C'est de la part de mon père, dit César, il n'y a pas de réponse.

Et ils firent simultanément un mouvement en arrière, comme pour se retirer.

— Me quitterez-vous ainsi sans vous donner un peu de repos, mes enfants? dit la vicomtesse, à qui il tardait ce^ pendant d'être seule pour prendre connaissance de la lettre de Sirvan. Entrez un moment, vous déjeunerez, et je vous donnerai quelques fruits que vous porterez de ma part à ma petite amie Yolande.

— Mon père nous a ordonné de revenir tout de suite, répondit César, et nous ne lui désobéissons jamais.

— Vous lui direz que je trouve cet ordre très-dur pour moi, interrompit la vicomtesse ; et vous le prierez, en mon nom, de ne vous en donner- jamais un semblable. Adieu, mes enfants : n'oubliez pas la recommandation qi|e je viens de vous faire.

César et Roger s'éloignèrent; madame de Miremont rompit le cachet de la lettre de Sirvan, et elle lut ce qui suit :

« Vous m'avez rendu la parole que je vous avais don- » née, Madame, parce qu'on vous a dit que je faisais » un sacrifice au-dessus de mes forces. Je ne le nierai » point, mais il faut que vous sachiez que ce sacrifice, si

60 MADAMfi te nneiroNf .

» grand qu'il sott, a été le seul bonheur que i'aiê goûté » depuis bien des années... ne me l'enleveE pas, Je YOts » en conjure, car il pourrait arriver que je ne retroujrasse » plus l'occasion de faire quelque chose pour vous.

» Je ne saurais blâmer mes enfants de leur indis- » crétion, puisque je les ai élevés dans les sentiments » qu'ils ont exprimés devant vous, avec toute la liberté de » leur âge ; mais je veux vous dire que si J'avais pu pré- D voir le prix que vous attacheriez un jour à la réussite D du projet de M. de Brantigny, je me serais fait violence D pour habituer les miens à la considérer comme un de- » voir pour eux.

» Je vais vous dire toute ma pensée, Madame... toute D la pensée d'un pauvre homme dont le cœur a toujours » été muré pour ses semblables, depuis l'instant où il a » commencé de battre, et dont l'âme, constamment re- » pliéc sur elle-même, n'a jamais connu la joie de cacher » un bonheur, ou la consolation d'épancher un chagrin. » Écoutez-moi sans colère; excusez une hardiesse qui ne » saurait pas se produire si vous ne m'aviez pas enseigné » jadis le langage à l'aide duquel on peint toutes choses. » Cette pensée profonde, contenue, qui m'a fait vivre par » l'espoir de l'exprimer un jour; cette pensée qui a été la » plus grande souffrance et l'unique volupté de ma dou- » loureuse existence, cette penséeja voici ;

» Rien n'est au-dessus de mes forces, si, le faisant pour » vous, je puis croire que vous m'en saurez gré ; mais si » je vous trouvais oublieuse et indifférente après un sa- » crifice (iomme celui que vous m'avez demandé, je sens » que j'en mourrais.

» Maintenant si vous persistiez encore à me rendre la » parole que je vous ai donnée, je comprendrais qu'en la » recevant, vous étiez décidée à rester ingrate, et je trou- » verais bien impuissant le cœur qui se' serait senti inca-

» pable d'éprouver la reconnaissance que peut exiger un »«homme comme moi. Adieu, Madame.

» SmvAM. »

Trois heures après avoir reçu cette lettre, la vicomtesse et Valérie arrivaient à Brantigny. .

Au bruit d'une voiture, le marquis accourut sur le perron de son château : un courrier arrivé depuis«quelques instants, lui avait annoncé que son fils le suivait de près,

M. de Brantigny ne fut pas désappointé en voyant la vicomtesse, car il se dit aussitôt que cette visite inattendue avait une cause d'un vif intérêt pour lui.

Il se montra donc joyeux, empressé, reconnaissant; jamais, disait-il, il n'avait été aussi heureux de revoir sa belle amie sous son toit ; puis il l'interrogea du regard pour savoir ce qu'il devait espérer.

Madame de Miremont ne le ût pas languir : elle prit son bras, et, ayant adressé quelques mots d'excuse à Valérie, elle entraîna le marquis vers une des allées les plus solitaires de son parc.

Chemin faisant elle ne lui dit pas un mot ; mais quand ils furent arrivés à l'endroit que sa pensée avait choisi, elle s'arrêta brusquement, quitta le bras du marquis de Brantigny, et se plaçant en face de lui comme pour ne perdre aucune des émotions qu'elle allait lui causer, elle lui dit avec un mélange charmant de gaieté et de sérieux :

—, Salut au châtelain de Courtenay.

— Parlez-vous sérieusement? s'écria le marquis.

— On ne saurait davantage, répondit la vicomtesse, à qui la lettre de Sirvan avait fait changer de résolution, comme il est facile de le supposer.

— Mais vous êtes la plus aimable des fées ! reprit M. de Brantigny, en s'emparant d'une des mains de sa belle amie qu'il porta à plusieurs reprises à ses lèvres.

— Que direz-vous donc quand vous connaîtrez les conditions du marché que j'ai fait? interrompit madame de Miremont.

— Je vous crois capable de tout ; mais vous savez que ces conditions me sont indifférentes.

— Sirvan vous donne Courtenay.

— Quoi ! une restitution !

— Ne prononcez pas ce mot devant lui quand vous le verrez, vous gâteriez tout. Je répète ses propres paroles, écoutez-les bien : Je ne veux pas vendre, je restitue encore moins; je donne.

— Mais je ne sais si je dois...

— Oh ! j'ai acceplé pour vous ! interrompit encore et plus vivement la vicomtesse. II n'y a plus à s'en dédire, à moins toutefois que vous ne vouliez désavouer votre ambassadrice, ce qui serait par trop royal, vous en conviendrez avec moi.

— Ck)mment avez-vous fait ?

— Au lieu de chercher à prendre Sirvan par l'intérêt, je me suis adressée à son cœur.

— Le cœur de cet homme, vicomtesse?

-— Oui, son cœur, répéta madame de Miremont avec l'accent d'une profonde sensibilité. Il n'y en a pas de plus noble et de plus généreux.

— Mais enfin, vous me direz...

— A quoi bon les détails? le résultat ne vous sufflt-il point ?

— Vous me promettez que les arrangements que vous avez pris ne coûteront rien à ma dignité ? demanda le marquis avec un certain embarras.

•— Vous en jugçrez vous-même. Sirvan a mis deux conditions à l'abandon qu'il vous fait : la première, vous la connaissez : il donne et ne vend pas ; la seconde vous semblera peut-être plus singulière encore il exige que

VOUS fassiez à Gourtenay les réparations indispensables, et que vous y demeuriez une bonne partie de Tannée.

— Voyons, vicomtesse, ne vous moquez pas d'un pauvre vieillard, dit M. de Brantigny confondu d'étonnement. Tout ceci n'est qu'un jeu, une plaisanterie un peu cruelle. De grâce, parlez-moi sérieusement.

— Oh ! que vous êtes bien comme tous vos semblables ! interrompit madame de Miremont. Parce qu'une chose est noble et grande, elle vous trouve incrédule ! Marquis, j'avais une autre opinion de vous. Dans une situation pareille, seriez-vous donc incapable de faire ce que fait Sirvan ?

— Vous n'allez pas, j'espère, me comparer à ce pauvre diable?

— Je pourrais me le permettre sans manquer au respect que je vous dois et à l'amitié que je vous porte; mais, continua madame de Miremont avec une douce et fine ironie, le moment serait mal choisi.

— Que pourrai-je faire pour Sirvan? conseillea-moi, méchante amie.

— Il refusera tout, j'en suis convaincue.

— Même une maison qu'on bâtirait pour lui dans un lieu de son choix.

— Je lui ai proposé de lui en donner une dans mon parc, mais il ji'a pas voulu en entendre parler.

— Alors il est fou.

Madame de Miremont fit un geste d'impatience, mais elle se contint et elle dit avec tristesse :

— Fou !... on le croira peut-être ; quant à moi, je penserai qu'il est bon, et je lui laisserai voir que telle est ma conviction.

— Chère vicomtesse , vous me cachez certainement quelque chose, car rien de ce que vçus me dites n'est vraisemblable.

-— Mais si tout est vrai, que vous importe? vous m'aviez chargée d'une négociation, j'ai réussi ; que vous fautil de plus?

— Au fait, vous avez raison. Faudra-t-il remercier Sirvan ?

— Je ne pense pas que vous puissiez vous en dispenser ; mais la forme à donner à ce remerciement sera une chose à examiner entre nous. Nous en causerons plus tard, â vous le permettez. Pour le moment je ne serais pas fâchée d'oublier un peu toute cette affaire ; allons retrouver Valérie; j'ai à peine vu la pauvre enfant depuis deux jours.

Un •ni^Bt du «lé^e.

Peu d'instants après que la vicomtesse et H. de Brantigny eurent rejoint Valérie, qui les attendait au salon, un bruit de roues broyant les allées du parc, et des claquements de fouet retentissant dans les airs, annoncèrent l'arrivée du jeune comte de Brantigny, absent depuis trois années du toit paternel.

Madame de Miremont et mademoiselle d'Avaujour profitèrent de cette circonstance pour se retirer dans leurs appartements; elles avaient besoin de repos, après la fatigue de leur petit voyage, et elles comprenaient qu'un père et un fils, qui ne s'étaient pa*^ vus depuis si longtemps, ne seraient pas fâchés de passer en tête-à-tête les premières heures de leur réunion.

Le marquis alla au devant de l'héritier de sa maison, et se disposa à le recevoir avec la dignité affectueuse d'un père de l'ancien régime ; mais Raoul lui sauta au cou-avec le sans-façon d'un camarade, et lui exprima la satisfaction qu'U éprouvait de le revoir dans des termes fort différents

66 ilADAME DE MIRElÉONt.

de ceux dont M. de Brautigay se serait servi eu pareille circonstance.

Toutefois le vieux gentilhomme était si heureux, qu'il ne fut pas choqué du laisser-aller de Raoul, et cela se conçoit, car le jeune voyageur, parti enfant encore, revenait doué de toutes les grâces de l'adolescence quand elle touche à la virilité. Il était grand, mince, nerveux, et il portait sur son charmant visage tous les caractères distinctifs de sa i ace. Le sang allemand, qui coulait mêlé au sang français dans ses veines, avait donné seulement un peu plus de douceur à sa physionomie que celle de son père n'avait dû en exprimer dans sa jeunesse. Quant à ses manières et à son langage, ils ne manquaient pas précisément d'élégance et de distinction ; mais si on les comparait aux formes aristocratiques et constamment nobles du marquis, ce rapprochement n'avait pas le résultat qu'on aurait pu supposer. Quoique Raoul, pendant ses séjours dans les différentes capitales de l'Europe, ne se fût jamais mêlé qu'à l'élite de la société, il s'était plus particulièrement rapproché des hommes chez lesquels il avait découvert des instincts analogues aux siens, et il en avait pris les habitudes et les idées. A Londres, il s'était imprégné de ce libéralisme bâtard des grands seigneurs anglais ; en Allemagne, il avait adopté avec passion le goût de la pipe qui n'existait pas encore en France ; les mœurs faciles de l'Italie lui avaient enseigné une galanterie sans respect pour les femmes, et l'Orient, qu'il venait de visiter récemment, lui avait laissé un frivole mépris pour l'espèce humaine. Jugeant tout sans prendre la peine d'examiner, et parlant avant de penser, il ne rapportait dans son pays que des appréciations incomplètes qu'il prenait naïvement pour des opinions mûries, et qu'il exprimait avec uu aplomb naïf qui ne manquait ni de grâce ni de séduction. Plus vaniteux que fier, il lui arrivait souvent de blesser les

MAbAMÉ bE itlREMONf . ff!

hommes qui étaient au-dessous de lui dans la hiérarchie sociale, tout en faisant bon marché de ses avantages de naissance et de position. Il tenait âi sa fortune parce qu'elle était un moyen de bien-être, et à son rang parce qu'il lui ouvrait toutes les portes, mais il n'avait jamais compris qu'on pût les faire servir à se créer une grande et utile influence; en un mot, il se croyait de son siècle, sans autro raison pour justifier cette illusion à ses propres yeux qu'un dédain profond et irréfléchi pour le passé, et une grande insouciance pour l'avenir.

C'était la découverte de ces dispositions, dont le germe existait depuis longtemps, qui avait déterminé M. de Brantigny à essayer de les combattre en isolant son fils des causes auxquelles le vieux gentilhomme les attribuait. Il s'était dit qu'en éloignant Raoul pendant les années rapides et décisives du développement de l'intelligence, ce jeune esprit prendrait une autre direction plus conforme à ses vues paternelles. L'atmosphère de la France lui paraissait dangereuse pour l'enfant auquel il aurait voulu voir toutes ses idées et toutes ses répugnances, et la révolution, en apparence vaincue dans les faits, reprenait sourdement, selon lui, tous ses avantages, en travaillant sans relâche à répandre ses doctrines que semblaient protéger les institutions nouvelles. La génération qui s'élevait, s'indignait moins de ses crimes qu'elle ne s'enorgueillissait de ses victoires, et M. de Brantigny s'inquiétait à la pensée qu'il trouverait un jour un adversaire politique dans l'héritier de son nom. Trop inébranlable dans ses principes pour être très-éclairé, il se figurait que les vieilles monarchies de l'Europe n'offraient pas les mêmes dangers que son i ays, et il croyait de bonne foi qu'il suffirait de mettre Raoul à même d'étudier les résultats de certaines formes de gouvernement pour donner une autre direction à ses pensées et à* ses sentiments. L'événement

68 HumlS DE lilBElÉONf .

n'avait point répondu à cette attente. Le Jeune hérider de la maison de Brantigny^ sans avoir précisément de résolution prise dans un sens de résistance, et sans avoir pénétré les espérances de son père» non*s6ulement nes^étaît pas laissé influencer, mais encore il avait cru trouver partout des arguments en faveur de ses préférences. Les peuples gouvernés despoUquement lui avaient paru plus résignés que dévoués, et moins heureux qu'apathiques; et dans la force des royautés absolues, il n'avait vu qu'une sorte de routine à laquelle on ne tenait que pour s'épargner la fatigue d'imaginer quelque chose de mieux. Ce qui l'avait surtout frappé dans les classes élevées, c'était l'absence de dignité réelle, c'était aussi, et peut-être d'abord, le manque de foi dans la durée des privilèges qui leur restaient.encore. Il avait vu partout des grands seigneurs, mais c'était vainement qu'il avait cherché une aristooratie forte et vivace. On l'avait présenté à des ambassadeurs, à des ministres, à des favoris de princes, à des courtisans de rois; il n'avait reconnu dans ces personnages ni un honune d'État, ni un citoyen, ni même un de ces séides aveugles qui rachètent la bassesse de leurs services par la grandeur de leurs dévouements. Tout cela ne l'avait point i affligé, parce qu'il était né indifférent à tout ce qui ne le j touchait pas d'une manière directe; mais son scepticisme | naturel s'était accru de tous les doutes dont il avait reçu ' la confidence ou qu'il avait devinés. C'était dans ces dispo^ silions qu'il revenait près d'un père dont les immuables j convictions prenaient plus de vigueur à mesure que lesl événements semblaient se complaire à les décourager. Un , quart d'heure avait suffi à M. de Brantigny pour entrevoir] ce fâcheux résultat d'un grand sacrifice : il ne devait pad tarder à en obtenir la certitude complète.

— Maintenant, mon cher Raoul, dit le marquis, il faut que je vous apprenne un événement qui met le comble ij

MADAME D« MIREMOIIT. 69

la joie que me cause votre retour : nous sommes remis en possession du château de Gourtenay et de la bruyère des Fantômes. C'est madame de Miremont qui m'a apporté cette bonne nouvelle ce matin.

— Madame de Miremont est ici ? s'écria Raoul. Elle est encore belle, j'espère ?

—Charmante, reprit M. de Brantigny avec une vivacité un peu brusque. C'est à elle que nous devons l'heureux succès de l'affaire dont je viens de vous parler.

— Quelle affaire? demanda Raoul avec distraction.

— Je vous ai dit qu'un désir qui me tourmentait depuis dix-sept ans venait de se réaliser : Gourtenay nous appartient enfin.

M. de Brantigny prononça ces paroles avec un profond sentiment d'amertume ; Raoul ne le remarqua pas.

— Quelle magnifique collection de hiboux et de chauvessouris vous allez avoir Iti, mon cher père ! Vous aura-t^^He coûté beaucoup d'argent ?

— J'eusse donné tout ce qu'on aurait voulu pour Facquérir, répondit le marquis en cherchant à réprimer un mouvement de douleur et de colère. Mais, grâce à Weu et à madame de Miremont, continua-t-il, le château ne me coûtera rien ; seulement je serai obligé de le faire mettre en état d'être habité...

-— Et dans quel but? interrompit Raoul.

— Dans le but qu'on se propose en fai^nt réparer une habitation : pour y demeurer de temps en temps.

— Voyons, mon père, ne vous moquez pas de moi, dit Raoul avec la plus aimable étourderie et la plus évidente incrédulité.

— M'auriez-vous oublié à ce point, mon fils, répliqua M. de Brantigny, que vous ne sauriez plus que je n'ai jamais de ma vie plaisanté sur leç choses que je regarde çQfflme sérieuses f

70 MADAME Oe MIREMONT.

— Mais, cher père, celle-là ne l'est pas... elle ne doit pas l'êlre... Qui peut songer à se nicher comme un chathuant dans de vieux murs croulants, quand il a d'autres gîtes ? Autant vaudrait se creuser un terrier dans la bruyère des Fantômes.

Le marquis fut au moment d'éclater, mais il sut cependant se contenir. Son fils unique, le seuWespoir de son orgueil, le constant objet de ses longues sollicitudes, était devant lui, à peine de retour d'une absence qui avait (Uiré plusieurs années, comment dès-lors lui parler avec rudesse et recommencer la vie commune par une querelle?

11 prit la main de son fils, adoucit autant qu'il le put, à l'aide d'un triste et affectueux regard, son austère et noble physionomie, et, après avoir contemplé pendant quelques instants et en silence le jeune voyageur, il lui dit avec lenteur, comme s'il voulait qu'aucune de ses paroles ne perdît le ^ns qu'il lui donnait :

— Raoul, mon fils, est-ce là le fruit que vous avez re^ tiré de ^os voyages, et le résultat de cette séparation qu^ m'a été si douloureuse et qui pouvait être éternelle; car à mon âge, poursuivit-il, on n'est jamais sûr de revoir ceux qui nous quittent ? Quoi ! mou ami, je vous apprends que nous sommes de nouveau en possession du berceau de notre famille; je vous manifeste l'intention d'habiter de temps en temps cette vieille demeure où nos pères ont vécu, vaillants et respectés; je vous montre la joie que me cause la réussite *de cette affaire, qui fut, vous le savez, le rêve de t us mes instants depuis dix-sept années, et vous ne trouvez que des railleries pour répondre à ma joie, que de l'indifférence pour concourir à mes vues ! Mais, Raoul, assurément vous vous êtes amusé à m'inquiéter; tout ce que vous m'avez dit, vous ne le pensez pas... vous partagez mon contentement... Ah! si cela est, mon enfant, ne m le laissez pas ignorer, je vous en prie,

IIADAMB DE MIREMONT. 71

L'étonnement de Raoul fut extrême ; car ses plus lointains souvenirs ne lui rappelaient pas une seule circonstance où son père lui CÛt montré autant de sensibilité qu'il venait d'en faire paraître. Il y aurait de l'exagération à dire que Raoul en fut touché, mais nous devons lui rendre cette justice qu'il comprit que le moins qu'il pût faire, était de ne montrer aucune opposition aux projets du marquis. Dans cette pensée, il lui dit :

— J'aime. beaucoup Brantigny, mon cher père, et c'est pour cela que j'ai été un peu peiné de voir que vous songiez à le quitter; mais, après tout, cela m'est égal, et je sens que je me trouverai bien partout où nous serons ensemble.

Et Raoul embrassa cordialement son père, qui se défendit un peu de cette tendre démonstration, et qui reprit :

— YoHS passez de la raillerie à l'insouciance, Raoul ; ce n'est pas là précisément ce que j'aurais voulu.

— Â mon âge on n'a guère d'enthousiasme, riposta le jeune comte avec la froideur d'une forte tête de 1846 : Raoul avait devancé son temps.

— On n'a pas d'enthousiasme à votre âge ! s'écria le . marquis. Et à quel âge, s'il vous plaît, cette noble et précieuse faculté entre-t-elle dans le cœur de l'homme?

— C'est à quoi je n'ai jamais réfléchi, mon père, si vous voulez que je vous parle franchement. Tout ce que je puis dire, c'est que je ne l'ai pas non plus remarquée chez les nombreux amis que j'ai faits dans mes voyages.

— Tant pis pour vous et tant pis pour eux, Raoul, répondit mélancoliquement le marquis. Sans enthousiasme, mon fils, il n'y a pas de grandes choses pos^ sibles.

-^ L'eathousiasm^ n'est qu'une colossale étourderie,

mon père, riposta Raoul, qui professait un profond respect pour sa frivole froideur.

— Ainsi, pour vous, le dévouement, l'abnégation, le dédain de ses propres intérêts, l'amitié, l'amour, ne sont que des folies?

— Sans aucun doute, quand on les pousse à rexirême. Oh ! j'ai là-dessus'* des idées très-arrêtées, je vous en préviens, mon cher père.

— Et vous trouvez que ces idées arrêtées sont plus de votre âge que ces nobles élans de l'âme que vous qualifiez de colossale étourderie?

— Elles enseignent la raison qui...

— Fait faire des sottises réfléchies , et par conséquent sans excuse, quand elle n'est pas mûrie par l'expérience, interrompit M. de Brantigny. Un grand poète l'a dit, Raoul :

« Qui n'a pas l'esprit de son âge, .» De son âge a tout le malheur. >

— Quoi! mon père, vous citea les vers d'un philosophe?

Le marquis se mordit les lèvres. Raoul venait de trouver le défaut de la cuirasse, et il en avait profité avec assez d'adresse et d'à-propos.

— Je vois qu'il y a beaucoup de sujela sur lesquels nous aurons de la peine h iiuus entendre, inon cher fils.

— Je vous convertirai, mon pèi'e.

— Raoul, les événement >^ i^NX-mêmes n'ont pu parvenir à me changer : vous n'espérez pas, je pense, avoir plus de crédit et de puissance qu'ils n'en ont eu. Je suis et je resterai l'homme du passé.

— C'est un aussi grand malheur de n'être |^ ^ son temps que de n'avoir pas l'esprit de son âge. ^

— Ceci est assez spirituel et même (juelque peu raisonnable, Raoul.

— Vous m'avez dit, mon père^ que madame de Miremont était ici; je \oudrais bien la voir.

— Ces dames sont arrivées il y a peu d'instants, et elles avaient besoin de repos; toutefois, je vais leur faire connaître votre désir.

— Ces dames! dft Raoul d'un ton de surprise.

— Ah ! (fest que vous ne savez pas, ou vous Tavez oublié, car j'ai dû vous l'écrire, que la vicomtesse a recueilli chez elle une de ses parentes orpheline, mademoiselle Valérie d'Âvaujour, la plus charmante personne que j'aie jamais vue.

— Serait-elle mieux que madame de iHiremont ellemême ? SI mes souvenirs sont fidèles^ cela doit être bien difficile.

— Je ne veux pas vous monter la tête d'avance, Raoul : vous jugerez par vos propres yeux.

Et le marquis tira le cordon d'une sonnette.

— Constant, dit-il au domestique qui répondit à cet appel, allez demander à madame la vicomtesse de Miremont si mon fils pourra lui présenter ses hommages avant l'heure du dîner.

— Raoul, continua le marquis quand Constant se fut retiré, vous vous rappellerez, j'espère, en revoyant la vi-» comtesse, que vous n'avez plus dix-sept ans.

— Il paraît que sur ce sujet-là l'enthousiasme ne me serait pas permis?

— En y joignant beaucoup de respect, je ne le trouverais pas répréhensible.

— Au surplus, mon cher père, soyez tranquille, se hâta de reprendre Raoul, j'ai ma manière de voir sur le chapitre des femmes, et je me flatte que vous n'çn serez pas mécontent.

^ Cependant Jusqu'à présent vos manières de voir n'ont pas eu ma complète approbation, répondit le marquis avec une sérénité qui pouvait faire supposer que le bonheur de se trouver réuni à son fils ne laissait de place à aucun autre sentiment, pour le moment du moins ; mais nous tâcherons de vivre en bonne intelligence, Raoul, ne fût-ce que pour ne pas donner aux libéraux du pays la satisfaction de croire que les gentilshommes ne s'entendent pas entre eux. ^

— A propos de nos libéraux, comment se portent ceux de notre voisinage ? monsieur Malard, par exemple?

— Monsieur Malard a triplé sa fortune depuis votre départ, et il cherche maintenant ce qu'il appelle un ci-devant pour sa fille unique.

— 11 en trouvera dix. Et monsieur Corneillan?

-- Monsieur Corneillan porte un chapeau k la Bolivar et ne me salue plus quand je le rencontre. Comme il a fait de mauvaises spéculations, j'ai lieu de croire qu'il conspire, dans l'espoir qu'un bouleversement rétablira ses affaires.

— Le calcul n'est pas mauvais, dit Raoul. Voyons, de qui vous parlerai-je encore? Le commandant La Barre, que fait-il ?

— Il souscrit pour les soldats laboureurs du Champd' Asile, et il fait ses prières devant un buste de l'empereur œuronné d'immortelles. C'est du reste un honnête homme, qui a voulu assister en grand uniforme au service que j'ai fait f^ire dans ma chapelle pour ce pauvre duc de Berry.

— J'irai le voir, dit Raoul. Quand je suis parti, il avait une excellente race de bassets pour la chasse du lapin.

La figure de M. de Brantigny se rembrunit subitement; mais en cet instant la porte du salon s'ouvrit à deux battants sous la main d'un valet de pied en livrée, et Ton vit dans la pièce voisine madame de Miremont qui s'avançait appuyée sur le brs^s cle Valérie,

MADAME DE MIREMOMT. 75

En apercevant la vicomtesse, Raoul se précipita à sa rencontre avec la vivacité d'un écolier de troisième, et sans attendre qu'elle lui offrît la main qu'elle avait de libre, il la saisit avec la cordialité vigoureuse d'une lady qu'on rencontre aux bains de mer ou à des eaux quelconques, partout enfin où un visage de connaissance lui apparaît comme une bénédiction du ciel.

— Monsieur de Brantigny, je suis charmée de vous revoir, dit Ma vicomtesse du ton le plus affectueux. Valérie, c'est un vieil ami que je vous présente, continuât-elle en se tournant gracieusement vers mademoiselle d'Avaujour, dont elle n'avait pas quitté le bras.

Râoul salua légèrement l'amie de madame de Miremont, qui s'inclina en rougissant : c'était la première fois, tant sa vie avait été jusqu'alors retirée, qu'on lui présentait quelqu'un.

— Votre accueil me semble bien cérémonieux, Madame, dit Raoul : m'appeler monsieur de Brantigny ! mais c'est une disgrâce.

« Pas mal, pensa le marquis; en vérité je n'aurais pas mieux dit, il y a quarante-cinq ans dans le salon de madame la maréchale de Luxembourg. »

— Vous trouvez mon accueil cérémonieux, monsieur Raoul, répondit la vicomtesse avec un doux ei rayonnant sourire. C'est votre faute : pourquoi vous êtes-vous avisé de prolonger votre absence jusqu'à ce que /ous ne soyez plus un enfant?

— Je n'étais déjà plus un enfant quand je suis parti, interrompit Raoul avec une impétuosité qui ne manquait ni de grâce ni de sentiment; c'est mal à vous, JWadame, de l'avoir oublié; je ne m'y attendais pas.

« De mieux en mieux, pensa encore M. de Brantigny. Décidément je me suis trop vite effrayé. Ses opinions sont absurdes, mats s| la yicomtçsse prend de l'empire sur ^o^

76 VADAKE DE mBDioirr.

esprit elle le raunènera k des idées plus sensées... Âh! je D'y songeais plus, poursutrit le marquis tonjoars mentalenent, elle ne le corrigera pas, ils ont la même manière de Toir! »

— Vous ayez fait de bien longs royages, tu de bien belles choses, dit la vicomtesse avec un léger embarras; aussi que de récits vous aurez à nous faire!

— Pas tant que vous croyez. Madame ; tous les pays se iie8seiid>lent plus ou moins.

— Cependant l'Italie a des richesses qu'on ne trouve pas ailleurs....

— Mais qu'on se fatigue bien vite d'admirer, interrompit Raoul. Â la troi^ème galerie qu'on visite, on commence à ne plus savoir distinguer une école de l'autre, et un bas^ relief d'une statue. Je préfère l'Angleterre, on y voit des

* hommes.

Pendant cette conversation, madame de Miremont et Valérie s'étaient assises sur an divan, et Raonl avait, sans y être invité par une parole ou par un geste, pris place k cdté die la vicomtesse : M. de Brantigny était un peu moins content.

— Nous donnerez-vous quelques jours? demanda Raoul.

— Je crois que nous vous quitterons demain; mais j'espère que vous viendrez me voir avec votre aimable père.

— Et même sans lui, repartit Raoul nonchalamment ; nous monterons à cheval, n'est-ce pas? Vous savez qu'autrefois vous m'appeliez votre page.

— Je ne Tai pas oublié; mais je serais obligée maintenant de vous appeler mon chevalier, et je ne le dois pas, car j'ai conféré ce titre à monsieur votre père.

Madame de Miremont prononça ces mots d'un ton sec qui leur donnait plus de portée qu'ils ne semblaient en avoir. Raoul ne parut pas remarquer ce changement.

A ^t^t dç çç moment la conversation fut plus languis*

ItADAHE DE lltREllOlIt. 77

santé. Madame' de Miremont paraissait être soas l'empire d'une préoccupation qu'elle ne dissimulait qu'avec effort; Valérie gardait le àlence; M. de Brantigny était évidemment moins satisfait, sans pouvoir s'expliquer pourquoi ; Raoul seul restait ce qu'il n'avait pas cessé d'être depuis son arrivée : on sait ce que ceia veut dire.

Quelques instants avant le dîner, ou vint annoncer au marquis que quelqu'un demandait à l'entretenir en particulier : il sortit et fit dire, peu de temps après, qu'il priait qu'on voulût bien se mettre à table sans lui. Vers la fin du repas il rejoignit ses hôtes, auxquels il fit quelques excuses sur la prolongation de son absence. Madame de Ifiremont crut s'apercevoir que sa voix était tremblante et émue ; elle l'examina avec attention et elle fut frappée de. l'altération de sa physionomie. En moins d'une heure M. de Brantigny avait vieilli de dix ans.

Ktvm exploll4*]irfi.

Pendant le dessert, M. de Brautigny s'efforça de reprendre un peu de calme, mais toutes ses tentatives pour dissimuler le trouble qui l'agitait n'eurent d'autre résultat que de le rendre plus évident. Â chaque instant il tombait dans une distraction dont la profondeur paraissait douloureuse; puis, quand il se croyait observé, il en sortait brusquement par des éclats de gaieté tout à fait en contradiction avec sa gravité habituelle. 11 faisait des questions dont il n'attendait pas les réponses; on lui adressait des paroles auxquelles il ne prétait nulle attention. Madame de Miremont qui l'examinait, éprouvait une vague inquiétude que Valérie partageait par sympathie. Quant à Raoul, soit qu'il ne vît rien, soit qu'il attachât peu d'importance à ce qu'il voyait, il profilait de la circonstance pour glisser dans la conversation une foule de propositions que son père n'eût pas laissé passer sans les combattre, s'il avait joui de toute la liberté de son esprit.

Quand la compagnie quitta la salle à manger pour retourner au salon, la vicomtesse, qui donnait le bras à

lllAt>À)iE DÉ Mlf^CMOMT. 79

M. de Brantigny, se pencha à son oreille et lui dit avec sentiment :

— Que vous est-il arrivé de fâcheux , mon cher marquis? Je ne vous ai jamais vu en proie à une aussi grande anxiété.

— On est venu me raconter une ridicule histoire, repartit M. de Brantigny d'une voix sombre... ne me questionnez pas, je l'oublierai peut-être plus vite.

— Je retourne demain chez moi, poursuivit madame de Miremont : que devrai-je faire dire à Sirvan ?

Au nom de Sirvan, le marquis tressaillit comme si quelque objet terrifiant avait frappé sa vue; puis, après quelques secondes d'hésitation, il répondit:

— Vous lui direz que j'accepte avec reconnaissance le don qu'il vein bien me faire, et que je remplirai consciencieusement l'obligation qu'il m'impose : Gourtenay sera convenablement réparé, et je l'habiterai une partie de l'année; vous ajouterez encore que j'irai bientôt lui porter en personne mes remerciements.

— Ah î vous me rendez bien heureuse ! s'écria madame de Mirmont. Eh bien! continua-t-elle , quand vous le visiterez, n'oubliez pas de lui demander à voir ses enfants : ils sont charmants chacun dans leur genre. Yolande, car vous saurez que sa fille porte mon nom, est une ravissante petite créature, et César et Roger sont les deux plus...

— Comment, interrompit vivement M. de Brantigny, ses fils s'appellent César et Roger?...

— Que trouvez-vous donc de si extraordinaire à cela? Sirvan a lu l'histoire romaine et les poèmes de TArioste.

— Au fait, vous avez raison, reprit M. de Brantigny, en montrant tout à coup une indifférence qu'il n'éprouvait pas l'instant auparavant. Raoul, ajouta-t-il en se tournant vers son fils qui causait avec Valérie à quelque dislance, J'ai quelques lettres indispensables à écrire, chargez-vous

80 MADAMB DE MmEiioirr.

de faire, en mon absence, les honnears da salon à ces dames.

Noos laisserons le Jeune comte de Brantigny i^acqnitter à sa manière de la douce tâche que son père vient de lui donner, et nous nous transporterons à un quart de lieu de l'habitation du marquis, chez M. Malard, son voisin de campagne, l'un des plus riches propriétaires de la contrée.

M. Malard, à la suite de spéculations heureuses dans le genre de celles de la bande noire, a réalisé, depuis le départ de Raoul, une somme ronde de deux millions, avec laquelle il a acheté des immeubles qui en valent le double. Son premier soin a été de se faire construire au milieu de ses nouveaux domaines, uue vaste et solide maison à laquelle on peut à la rigueur donner le noip de château, puisqu'elle se compose d'un corps de logis flanqué de deux ailes en double saillie, le tout recouvert d'un toit en ardoise , dont l'élévation et la pente rapide ne sont pas dénuées d'une certaine élégance. Des communs considérables, qui rappellent par leur solidité celle de l'habitatiou principale, sont situés à une distance convenable, et un parc d'une trentaine d'arpents, assez mal dessiné, mais dont les Jeunes plantations donnent de magnifiques espérances, environne ces récentes constructions dont on a beaucoup parlé et dont on parle encore dans le pays.

C'est là que demeure H. Malard, avec Clémence, sa fille unique. M. Malard est veuf depuis dix-huit mois.

Clémence a vingt ans : elle est douée d'une fausse beauté, de faux talents, d'un faux esprit, d'une fausse élégance : il n'y a de vrai en elle qu'une ambition effrénée.

Elle est, au moment où nous parlons, assise sur le perron de la maison. Clémence a lu quelque part qu'autrefois les dames châtelaines se tenaient pendant' les 1)0116$ soirées de l'été sur le seuil de leurs castels, afin d'être plus

MADAME I>& HmeMOUT. 81

portée de faire accueil aux chevaliers, troubadours -et pèlerins.

Huit heures vieûnent de sonner à Thorloge de Brantigny. Le ciel est d'une admirable pureté, l'atmosphère a encore toute la douceur des plus belles nuits de la canicule.

M. Malard se promène au bas du perron sur lequel sa fille est assise , et de temps en temps Clémence et lui échangent quelques paroles.

— Qui donc attendez-vous ce soir, mon père? demanda la première. Vous regardez à chaque instant du côté de la grille du parc.

— Corneillan m'a promis de venir, repartit M. Malard sans s'arrêter.

— Yous aviez dit, ce me semble, que vous ne le verriez plus.

— C'est vrai... mais en ce moment il m'est utile, et alors tu comprends...

— A quoi peut être bon un homme aussi complètement ruiné que monsieur Corneillan? interrompit Clémence;

— D'abord, nous devons avoir des élections au mois de novembre, répondit M. Malard avec l'hésitation d'un homme qui dit une chose pendant qu'il en pense une autre.

Vous persistez donc à vous faire porter par les libéraux?

— Il le faut bien, puisques mes autres chances sont encore douteuses.

— Cela ne vous mènera à rien d'être de l'opposition.

— Au contraire... en n'y restant pas. Mais voici Corneillan, continua M. Malard en se tournant du côté de la grille qu'un individu franchissait en cet instant* Clémence, dis à Joseph de porter deux ob^ndelles et une cruche de

ai UKbîOKÉ D« ifftaftMT.

bière dans mon cabinet. Bonsoir, Comeillan, soy^-le bienvenu, mon ami.

Giémence se leva de son siège avec impatience, puis elle se dirigea vers liniérieur de la maison en' marmottant entre ses dents :

— Voirmonsieur Corneillan, brûler delà chandelle etboire de la bière... c'était bien la peine de se donner tant de mal pour feîre fortune : je ne porterai pas bien certainement un ordre pareil.

Quelques minutes après^ M. Malard introduisait M.Corneilian dans son cabinet, où Joseph venait d'apporter deux bougies et un plateau sur lequel Clémence avait posé de ses propres mains une bouteille de vieux sauterne au lieu de la cruche de bière demandée par son père.

'Mi GorBAilkin était uo.gros homme dâireâte-cîx à trentehuit ans, haut en couleur, chevelu, barbu, et d'une vulgarité de manières et de langage qui ne laissait pas quelquefois de réussir, car elle annonçait une certaine bonhomie et une espèce de franchise. Gorneillan avsdt été successivement eommi^-voyageur, maquignon, entrepreneur de chemins, sous-directeur d'une assurance contre la grêle, mais il ne s'était enrichi daus aucune de ces »tuations, peu brillantes à la vérité ; ce que voyant, il avait pris le parti de se fourrer au plus épais de cette ;o2^ardme qu'on appelait le libéralisme. Il était de tous les banquets patriotiques san^ payer son écho; poussait à toutes les souscriptions dites nationales sans y prendre part; savait par cœur les chansons les plus séditieuses de Déranger; prisait dans une tabatière à la Charte ; fumait dans une pipe de porcelaine à portrait de Lafayette, et serrait la main des frères et amis en figurant TN avec deux ou trois doigts: nous croyons que trois devaient être plus commodes. Qu'en pen- "««fnt les e«Pf^on«n de ce temps-ià, depuis toinirtres et 'faifs^de France?

ItAbAHË DE IfiREliOttt. S3

^ Eh bien ! dUHàiard, en indiquant par un geste protecteur une chaise à Gorneillan.

— Ma foi, répondît celui-ci,"bn dira tout ce qu'on voudra, ces afristocratessont des gens bien élevés. Le marquis de Brantigny m*a offert un fauteuil et il voulait me retenir à dîner; puis, quand je suis parti, il m'a acconipagné jusqu'à la porte de son vestibule.

Malard eut un instant d'inquiétude; il n'avait offert qu'une chaise à Gorneillan quoiqu'il y eût dans son cabinet de moelleuses bergères dont il avait pris une pour lui.

— Ces gens-là sont polis par calcul, dit-il dédaigneusement; il ne faut pas leur en savoir le moindre gré... Mais comment, continua Mallard, le marquis a-t-il pris l'événement que vous êtes allé lui apprendre ?

— En apparence avec beaucoup de calme ; cependant j'ai vu que je lui avais porté une rude botte, car il est devenu pâle comme l'est notre sous-préfet quand il y a du tapage à Paris.

— Avez-votts eu besoin de lui dire qu'on pourrait aubesoin produire des preuves ?

— J'ai commenôé par là.

— Et qu'a-t-il répondu ?

— Qu'une seule lui suffirait, pourvu :qu'elle fût très-authentique.

— Diable ! cela ne fait pas mon compte, grommela Malard.

— Ni le mien non plus, reprit Gomâllan.

— Au surplus, ajouta le pretoier, il 'a pu calculer qu'il valait mieuxmontrerderassurance, et il est possible qu'au fond il soit mortellement inquiet et décidé à tous les sacrifices pour éviter un éclat. Le fâcheux pour nous, c'est tjue cfes 'j)reuv'es "dont ^ûbus • ïiarriôus, ' nous ne sommes pas en état de les fournir.

84 lIADAltB DE IfteEliOKt.

— Qu'en savez-vous ? répliqua Gorneillan à voix basse et en preuant une attitude mystérieuse.

— Si vous les avez, dit Malard avec une vivacité qu'il contenait à peine, je vous les paierai tout ce que vous voudrez.

— Je les ai.

— Cependant les registres de la mairie de Courtenay ont été brûlés en 1795.

— D'accord... mais qui vous dit que rien n'a été sauvé? ULC seule feuille, par exemple?

— Gorneillan, ne vous jouez pas de moi... Il est trèsimportant, pour une démarche que je veux faire, que je sache si réellement cette preuve foudroyante existe.

— La voici, dit Gorneillan en tirant de sa poche une grande feuille de papier, timbrée aux armes de la république. Lisez sans toucher, continua-t-il en avançant la feuille de papier à la portée du regard de Malard.

— G'est bien cela.. .Mais dites-moi, Gorneillan, comment cette pièce importante se trouve-t-elle entre vos mains?

— Tout naturellement : j'en ai fait la découverte dans les papiers de mon père, qui était, comme vous savez, municipal pendant cette glorieuse époque.

— - Vous allez me la céder.

— Qu'en toulez-vous faire ?

— Vous le saurez plus tard... Tout ce que je puis vous dire pour ce moment, c'est que vous me rendrez là un service que je saurai reconnaître dans l'occasion.

— Il y a de par le monde quelqu'un qui mettrait un plus ha:it prix que vous à la possession de ce papier.

— Vous entendez par là qu'il est plus intéressé que moi à le posséder ; mais qui peut vous faire supposer qu'il se-i rait plus généreux ?

— Vous venez de le dire : un intérêt plus grand que Iq vjtre.

MADAME DE MIREHOliT. 85

— Voyons, mon cher Gorneillan , n'aî-je pas toujours été un excellent ami pour vous depuis que nousnous connaissons ?

M. Malard avait pris une voix caressante pour prononcer ces mots ; Gorneillan l'écoutait, un sourire ironique sur les lèvres.

— Vous ne me répondez pas, dit le premier.

— C'est que je me souvenais que , tout mou ami que vous êtes, vous avez refusé de me prêter cent écus à la Saint-Jean dernière.

— Je n'ai pas refusé positivement; je vous ai dit rue je m'étais fait la loi de ne Jamais prêter d'argent... mais cette somme, si vous en avez besoin encore, je puis vous la donner...

— En échange de ce papier que le marquis de Brantigny vous rachèterait dix mille francs peut-être, interrompit Gorneillan d'un ton sarcastique : ce serait, convenezen, une affaire comme vous n'en auriez jamais fait de votre vie, malgré votre prodigieuse habileté commerciale.

— Pour qui me prenez-vous?

— Ahl vous savez, moi je ue flatte jamais... Je vous prends pour un malin compère.

— Ainsi, vous me croiriez capable de revendre ce que je vous aurais acheté ?

— Pourquoi pas ? puisque je l'aurais bien vendu ?

-— Je n'ai besoin ni de dix, ni de vingt mille 'francs, repartit Malard avec la promptitude d'un homme piqui au vif.

— Oh! je sais parfaitement cela... mais le marquis a des bois, des terres, des prés qui joignent vos héritages, vous pouvez dès lors avoir quelque échange en vue ; puis le même marquis a un fils à marier, et comme vous avez une demoiselle dans une position analogue, il ne serait pas impossible qu'un maria(;e.,.

86 MADAME DB MOUSMOMT. '

— M'alUer à uqe famille noble, et prendre pour gendre le flls d'un ultra, d'un terroriste de 1815, interrompit Malard; mais vous n'y pensez pas, Gorneillan... Après tous les sacrifices que j'ai faits à mes opinions. Je ne saurais me démentir ainsi du soir au lendemain.

— Les opinions , c'est un peu comme l'amour : ça se lasse quand ça ne triomphe pas, et ça s'énerve quand ça triomphe.

H. Malard était parfaitement de cet avis, mais il ne jugea pas à propos de le montrer ; une seule pensée d'ailleurs le préoccupait , c'était d'avoir en sa possession la feuille de papier miraculeusement échappée en 1795 à l'incendie qui avait détruit les archives communales du village de Gourtenay.

— Je regrette maintenant, dit-tl après quelques instants de silence, de vous avoir prié de vous charger d'apprendre tout cela au marquis de Urantigny : cette vaine menace va nous couvrir de ridicule aux yeux d'un de nos ad* versaires.

— Il dépend de moi qu'elle ne soit pas vaine.

— Et mon élection sera compromise, continua Malard.

— On m'a assuré , répondit Gorneillan, que vous vous étiez arrangé avec le sous-préfet pour être le candidat du gouvernepient : dans ce cas, je ne dois pas me prêter...

— G'e^t une affreuse, calomnie ! s'écria Malard avec une indignation admirablement jouée. Si je suis nommé, je siégerai à la chambre auprès de Benjamin Constant...

— Et avec qui voterez-vous? intenrompit l'implacable Gorneillan.

— Belle question ! avec la gauche.

-— Qui sait s'il y en aura une à la prochain^ chambre?

— Il faut l'espérer.^

— Papa Malard, saves^-vous uqe cbosç? dit.ÇQra^ilhià

MÂBiME Ds, wmeMmt., * 87

d'uB toa à la fois^pleUi <le boa]iami6etd'insol€iii€e : c'est que je ne crois plus à votre libéralisme.

— Qui a pu faire naître ce doute dans votre esprit ?

— Tout et rien précisément : vous n'êtes pas ce qu'on appelle franc du collier, et si nous avons la faiblesse de vous faire député, avant deux ans nous vous verrons ventru et baron,

— Mais si le gouvernement entre dans la voie où nous voulons qu'il soit, je ne vois pas pourquoi je resterais son adversaire, répondit M. Makrd avec embarras, car il sentait que cette médiation , qui n'était en réalité que la première phase de son apostasie politique, allait le compromettre sérieusement.

— Dites-moi franchement la vérité, poursuivit l'impitoyable Corneillan... vous êtes ambitieux.

— Que puis-je souhaiter dans ma position de fortune?

— Des honneurs... et peut-être même encore quelques profits.

Ea ce moment, si M. Malard n'eût risqué ^ue la perte de sa renommée de Ixm libéral», il aurait certainement éclaté, parce que cette conversation dégénérée en interrogatoire lui était devenue odieuse; mais un intérêt plus puissant le dominait, et lui donna la force de se contenir ou du moins d'imprimer une bonne direction à son impatience.

— Cessons cette comédie, dit-il à Corn^lan avec une jovialité un peu brusque. Vous avez une chose à vendre, et, cette chose, moi j'ai envie de l'acheter.

Bien que l'honnête Ck>rneillan eût plus d'une fois enragé . depuis une demi^heurc de n'être pas mieux deviné, l'idée qu'il rétait aussi complètement lui fit monter le pourpre au visage; mais ce premier moment de pudeur passé, il étala soA cynisme effrontément, et il l'exagéca mêiae afin d'en tirer meilleur parti,

88 MADiME DE MIREMONT.

— n est vrai que nous nous amusons à la bagatelle, s'écria-t-il gaiement. Vous avez besoin de ma feuille de papier timbré, n'est-ce pas?

— Je ne vous Tai pas caché.

— Eh bien ! je serai aussi franc que vous : moi j'ai envie d'être électeur.

— Il ne dépend pas de moi de faire que vous le soyez.

— Allons donc ! dit Comeillan en haussant les épaules. Vous parliez tout à l'heure de Benjamin Constant : savezvous ce que LafIBtte a fait pour lui ?

— Non vraiment, répondit Malard d'une voix altérée : il ne voyait que trop où son interlocuteur voulait en venir.

— Benjamin Constant n'était plus éligible ; Laffitte lui a fait présent d'une maison, et il a poussé la géhérosité jusqu'à payer les droits de mutation. Voilà un homme qui peut se vanter d'être libéral i

— Ses moyens le lui permettent plus qu'à moi.

— Aussi je ne vous demande que de me faire électeur : je sais me conformer aux positions des gens. Vous avez, par exemple, votre domaine de la Genetois; il paie 515 francs d'impôts , ce qui fait justement mon compte. Vous m'en ferez une cession régulière, j'en jouirai ma vie durant, et après ma mort il' retournera à vos héritiers.

—C'est deux mille francs ^e revenu que je m'ôterai-là.

— Oui, mais vous aurez entre voè mains un fameux papier I

— Eh bien ! c'est entendu , dit Malard résolumô&t> je vous céderai la Genetois comme si c'était une vente régulière entre nous, puis vous en ferez donation par acte entre-vifs à mes héritiers , pour eux n'en jouir qu'après votre mort.

— Soit : voules&-vous que nous nous retrouvions demain chez Hardouin ?

MADAME DE MIREMOl^. 89

Hardouin était le notaire du canton de Brantigny : Malard fit un signe de tête qui équivalait à un consentement.

-^ Alors, à demain, reprit Corneillan en se levant pour se retirer. Malard, la bonne cause ne périra pas, tant qu'elle aura des soutiens aussi dévoués que vous.

Malard accompagna Corneillan jusqu'à la grille de son parc, où ils se séparèrent en se donnant de grands témoignages d'amitié.

— Vil intrigant! se dit Malard à lui-même quand il se retrouva seul ; mais je te ferai un acte qui te gênera.

— Infâme avare ! qui espère faire des coquineries gratis ! se disait eu même temps Corneillan. Âh! tu veux ravoir le bien que tu es obligé de me donner!... Eh bien ! je te le rendrai si hypothéqué, que tes héritiers n'y pourront pas^ouper seulement un curedent sans la permission de mes créanciers.

Nouvelle» perjHemllé«i4

Le lendemaio, après le déjeuner» madame de MûremoAt quitta Brantigny, comme elle l'avait annoncé la veille, et Raoul monta à cheval pour l'escorter une partie du chemin, à la grande satisfaction du marquis, qui parut enchanté de cette attention tout à fait conforme à ses principes de vieille galanterie.

Bien que le digne gentilhomme conservât encore sur son noble visage l'empreinte de ses émotions du soir précédent, comme il avait repris, du moins en apparence, le calme habituel de ses manières et la grave sérénité de son langage, madame de Miremont partit convaincue que l'événement qui l'avait troublé n'était pas aussi important qu'elle l'avait cru d'abord, et dans sa conviction elle ne lui en parla pas en prenant congé de lui.

Au moment où sa voiture portait de la cour de Brantigny, M. Malard en franchissait l'entrée dans un prétentieux tilbury, dont la caisse repeinte à neuf reluisait comme un chaudroa de cuivre exposé au grand so* I0U,

MA^^JIE DE IO^EIIQNT;* 91

Cprneillan accompagaait Mals^rd.*. tous deiu venaient de terminer leur affaire diez le notaire Hardouin : ils s'étaient réciproquement attrapés, ce qui fait qu'ils étaient également satisfaits.

Raoul, qui .caracolait à la portière de la vioomtesse, s'arrêta pour fraterniser, cefut l'eiLpressiondoat il se servit, avec Malard et Gorneillan; puis il rejoignit au galop la voiture qui filait toujours.

Pendant un trajet de quatre lieues, le jeune comte fut fort aimable à sa manière, c'est-à-dire qu'il se montra spirituellement absurde, naïvement égoïste, et d'un sansfaçon qui eût été intolérable sans sa bonhomie et les grâces naturelles de son âge.

Madame de Miremont l'observait avec tristesse parce qu'elle le devinait; mademoiselle d'Avaujour l'admirait avec une mystérieuse mélancolie, parce qu'elle n'était frappée que du côté brillant do ce caractère et qu'elle craignait de lui être inférieure : touchante modestie qui avait sa source dans un vague désir de plaire et dans un plus vague besoin d'aimer.

L'amour, au milieu de toutes les joies qu'il donne, est un bonheur si douloureux, qu'il fait souffrir alors même qu'il n'est encore qu'à l'état de pressentiment.

Chères douleurs et douces souffrances, qui voudrait cependant n'avoir jamais senti la surabondance de vie que vous versez dan$ les cœurs que vous torturez ?

Amour profond et vrai, qui oserait dire que les transports que tu caus^ seraient aussi enivrants, sans 1q souvenir de tout ce qu'ils ont coûté de larmes, et sans la prescience de tout ce qu'ils doivent laisser de vide?

Dieu qui t'a créé pour être la plus complète des sensations de l'homme, a v<ni1u que toutes tes ivresses eussent leurs angoisses, et toutes tes peines leurs jouissaufifiSu.

92 MADAKE DE lOllEMONT.

Oui, toutes, même l'absence de l'être aimé , car elle démontre la puissance de l'afFection qu'il Inspire.

Même le tourment d'aimer seul, car il est l'amour dans toute sa grandeur et dans toute sa sainteté.

Ces réflexions, Raoul ne les faisait pas, bien qu'il trouvât Yolande et Valérie ravissantes toutes deux. Il n'était pas corrompu à la façon des roués du dix-huitième siècle, mais il avait la vanité et l'égoisme de ces frivoles vieillards qui composent ce qu'on appelle ls( Jeunesse d'aujourd'hui.

L'idée que Valérie^ pourrait être une charmante compagne pour sa vie, ne se serait jamais présentée à son esprit ; mais il se disait que l'amour de madame de Miremont, s'il parvenait sans trop de peine à rol)tenir, jetterait du mouvement dans son existence pendant son séjour à la campagne, et le poserait agréablement dans le monde lorsque l'hiver les réunirait à Paris.

11 faisait tous ces petits calculs sans y attacher une intention vraiment coupable : d'ailleurs, il croyait aimer madame de Miremont, parce qu'il se souvenait qu'il la trouvait belle à l'époque où il était encore enfant.

Prendre une vibration mourante pour un son naissant, et le reflet qui s'efface pour le rayon qui luit, rien n'est plus commun quand on est jeune, et même quand ou est destiné à ne jamais, l'être.

XJuand on fut arrivé à la moitié du chemin de Brantigny au château de madame de Miremont, la vicomtesse dit:

— Monsieur Raoul, je ne veux pas que vous alliez plus loin : c'est tout au plus si vous aurez le temps d'être de retour chez vous pour l'heure du dîner.

— Mon père,' me sachant avec vous, ne m'attendra pas, ou s'il m'attend, je suis sûr qu'il aura la bonté de me pardonner,

)iAt>AME DE WREMONT. 93

— Vous n'm aurez pas moins eu tort... et puis necraiguez-vous pas que œtte course si longue ne fatigue ce magnifique cheval qui doit être à peine reposé de son voyage d'Angleterre ici ?

— Ce serait en effet bien dommage, car il est délicieux, dit Raoul en passant à plusieurs reprises sa main 4pt l'ondoyante crinière de sa monture. Quand vous revîSndrez à Brantigny, vous l'essayerez, n'est-ce pas ? Eh bien ! adieu. Madame, ou plutôt au revoir prochainement.

Et Raoul ayant salué légèrement du regard et du geste la vicomtesse et Valérie, disparut au galop dans un sentier de traverse qui aboutissait au grand chemin.

Madame de Miremont examina furtivement son amie : il lui semnla qu'elle était plus émue que la circonstance ne le comportait.

— Comment le trouvez-vous, Valérie ? dit-elle.

— Très-aimable, répondit Valérie en rougissant.

— J'espère aussi qu'il est bon, reprit la vicomtesse.

— Quoi ! vous n'en êtes pas sûre ?

— Il est léger, et c'est toujours inquiétant.

— A son âge peut-on être autre chose?

— 11 n'a pas la légèreté de la jeunesse, c'est ce qui me semble fâcheux. Au surplus, je puis me tromper, et je le désire beaucoup.

Valérie aurait bien voulu continuer cette conversation, et cependant elle la laissa tomber : le silence était la seule dissimulation dont elle fût capable.

Pour peu que des personnes qui sont en voiture aient une disposition naturelle à la rêverie, ou si quelque chose les préoccupe passagèrement, elles prennent prétexte du bruit des roues qui oblige à parler très-haut, pour ne pas parler du tout.

Ce fut ce que firent la vicomtesse et Valérie, et elles ne s'en étonnèrent ni Tune ni l'autre.

04 usbum fte nntHioKf .

Il pouvait être ^x heaffs et demie de raprès^inidtîor^ qu'elles trarenèrent le peUt vfllage de .Gourtenay. En passant devant la chaumière autrefois occupée par Sfirvan, madame de Miremont vit avec surprise que la porte en était ouverte, et elle aperçut dans l'intérieur Mai^erite qui vaquait activement à ces travaux de ménage que cba< que soir ramène pour les pauvres habitantes des campagnes.

a 11 a déjà tenu sa promesse! » péusa la vicomtesse avec attendrissement.

Au même instant César, Roger et la petite Yolande parurent en haut d'un sentier qui descendait à pic des mines au village. Tous les trois étaient chargés, suivant le degré de leurs forces, de quelques ustensiles d'un grossier mobilier, et ils cheminaient lentement, les yeux iMdssés vers le sol.

Au bruit que ût la voiture de madame de Ifirefnont, ils jetèrent simultanément un regard sur le grand dtemin, puis ils s'arrêtèrent ensemble comme s'ils eu^nt obéi à une même pensée.

Madame de Miremont leur envoya quelques signes d'amitié : Us restèrent immobiles à la place où ils s'étaient brusquement arrêtés.

Elle les appela par leurs noms, les engagea à déposer leurs fardeaux pour venir à die . ils n'eurent pas Tair de l'entendre.

— Chère Valérie, attendez-moi un instant Ici, dît-elle.

Et les chevaux marchaient encore qu'elle était déjà dans le sentier.

Elle monta rapidement sans regarder devant eHe. Arrivée à l'endroit où elle avait vu les enfants, elle ne trouva plus que les objets dont ils étaient chargés, dispersés çà et là sur les bords du sentier.' Evidemniént ses petits erés avaient pris la fuite.

tObAttÉ i)E MfeirdiiT. 98

Une faible distance la séparsdt des ruines dans l'enceinte desquelles ils s'étaient sans dOiite réfugiés. Madame de Miremont se décida à aller les y chercher.

Elle cria donc à Valérie de se faire conduire jusqu'à l'entrée de la bruyère des Fantômes, où elle irait bientôt la rejoindre, puis elle se remit en marche vers le château.

Parvenue au sommet du plateau sur lequel s'élevaient les ruines, elle fut étonnée de n'y pas voir les enfants fuyant devant elle. Elle remarqua alors que le soleil était couché et que l'obscurité croissait rapidement.

Elle eut alors envie de regagner sa voiture, mais elle l'entendit rouler dans l'éloignement. Pour la retrouver dans l'endroit où elle lui avait donné rendez-vous, il fallait, de toute nécessité, ou traverser les ruines, ou les tourner, ce qui' devait prendre un temps considérable, en raison des difficultés du terrain : madame de Miremont se décida pour la première de ces résolutions.

Toutefois, avant de s'engager dans le labyrinthe de pierres et de broussailles que formaient les ruines de Courcenay,.elle regarda encore autour 'd'elle pour s'assurer que la jeune famille de Sirvan n'avait pas pris une autre direction, car elle aurait préféré la retrouver blottie derrière un des buissons qui s'élevaient çà et là sur le plateau, que de la poursuivre dans l'enceinte du château, où elle aurait d'ailleurs mille moyens de lui échapper.

Mais tîe fut en vain qu'elle écouta et qu'elle chercha :* le silence qui régnait autour d'elle ne lui laissa rien entendre; les dernières lueurs du crépuscule ne lui montrèrent que des objets inanimés.

Comme elle avait toujours marché en se livrant à ses investigations, elle se trouva sans s'en douter dans Tintérieur des ruines, et elle reconnut près des niùrs de l'ancienne chapelle la pierre sur laquelle elle s'était aslâise lors de sa dernière entrevue avec Sirvan.

96 MADAME DE MIRÉllONT.

L'aspect de ce lieu causa à madame de Miremont une émotion douœ et triste k laquelle elle s'abandonna avec un charme profondément senti. Cest là qu'elle avait découvert l'affection désintéressée d'un pauvre être dont elle avait oublié la douloureuse existence pendant des années; là qu'elle avait admiré dans une âme inculte, et que le malheur aurait dû aigrir, des sentiments d'une sublime délicatesse et d'une noble et courageuse générosité. L'attendrissement qu'elle éprouvait augmentait à mesure que son esprit se retraçait tout ce que Sirvan souffrait peut-être à l'heure présente, par suite du sacrifice auquel il s'était, selon toute apparence, définitivement résigné le jour même. Sans se rendre compte des motifs qu'il pouvait avoir pour être attaché à sa triste demeure, elle se disait qu'ils devaient être respectables et touchants, et elle s'associait avec une sensibilité vraie aux regrets du pauvre exilé. Insensiblement, elle en vint à oubfier la raison qui l'avait amenée dans le lieu où elle se trouvait, ou, si elle y pensa encore vaguement, ce fut pour se dire que les petits fugitifs avaient regagné le village par un autre chemin, et que les ruines étaient sans doute complètement solitaires en ce moment. Plus rien ne la retenait donc, et cependant la pensée de se retirer ne lui venait pas. Sans s'en apercevoir, elle s'était assise sur la pierre dont nous avons parlé, et elle écoutait comme si les murailles croulantes du vieil édifice allaient laisser échapper quelque mystérieuse révélation qu'elle seule pourrait comprendre. Cette illusion était un pressentiment, car tout à coup une voix s'éleva de l'intérieur des ruines de la chapelle, et madame de Miremont apprit, avec un indicible mélange de tristesse et de joie, que Sirvan était à quelques pas d'elle. Elle se mit debout pour s'éloigner, mais elle resta immobile à sa place.

Ii*aiiioar de ttirwa».

Bien que madame de Miremont eût reconnu distinctement que c'était Sirvan qu'elle entendait, il lui fallut quelques instants d'une attention soutenue pour saisir le sens des paroles qui arrivaient tantôt nettes et tantôt confuses à son oreille. Elle n'était pas d'ailleurs sans quelque vague inquiétude de conscience sur la délicatesse de l'action qu'elle commettait en écoutant des révélations qui ne lui étaient pas adressées, et de temps en temps elle laissait volontairement reposer la tension de son esprit, comme si elle voulait diminuer la gravité de son indiscrétion en la rendant moins complète.

Mais cette indiscrétion ou cette réserve, comme on voudra l'appeler, ne fut pas de longue durée : quelques mots mieux compris eurent pour la vicomtesse un attrait de curiosité qui leva ses scrupules; alors elle employa toutes les facultés de ses sens à entendre et à deviner.

<c 0 misère de la volonté de l'homme! ô faiblesse et honte de son cœur ! s'écriait Sirvan d'une voix déchirante :

98 MADAME DE MmEMOHT.

j'ai élevé mes enfants dans la pensée qu'ils devsdent vivre et mourir ici, et aujourd'hui je les en ai presque chassés, en leur disant qu'il leur était interdit d'y jamais revenir! Ils m'ont demandé la raison de ce changement dans mes volontés, et j'ai dû me taire et courber la tête comme un criminel qui n'a pas même le courage de sa mauvaise action ! De quel œil me regarderont-ils désormais? Gomment me respecteront-ils, quand jji me suis outragé moi-même en foulant aux pieds les sentiments que je leur ai toujours montrés comme d'impérissables devoirs pour eux et pour moi? Disgracié comme je le suis par la nature, je n'avais pour me faire vénérer des miens que la fixité de mes vues et la dignité de mon caractère, et ce talisman je viens de le briser comme une chose inutile '. Malheur au maître qui s'est fait esclave ! honte éternelle au père de famille qui a dépossédé sa race, et qui, vivant encore, laisse cependant ses enfants orphelins puisqu'il ne sait plus les prot^er ! ! i . . Demain, reprit Sirvan avec un redoublement de douloureuse amertume, demain le châtelain de Gourtenay ne sera plus qu'un pauvre paysan, tout au plus digne de la pitié de ses semblables! demain ceux que j'ai froissés par mon orgueilleux isolement se détourneront de moi avec mépris ! demain le voile que j'avais jeté sur ma vie sera dé> chiré, car mes jours s'écouleront au milieu des hommes pour lesquels je suis un objet de dégoût et de moquerie! Honte et malédiction sur moi ! nmrmura plus faiblement Sirvan, que le désespoir paraissait suffoquer; honte! honte!» répéta-t-il d'une voix presque éteinte.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel^ madame de Mlremont, sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, se rapprocha de l'entrée de la chapelle en ruines. Vêtue de blanc, glissant comme une ombre au milieu des ronces et des débris, il n'eût pas fallu de grands ^Ebrts d'imagllation pour voit en elle un de ces èlres surnature dont

MADAME DE MlREMOIitT. .99

les Mifanis et tes poètes peuplent les Iteax solitaires pendant les heures du repos des humains.

EtSirvaareiMTit:

« le me déteste! je me maudis! je me méprise ! je n'ai phiste droit de mindigner d'une insulte,, et cependant je sens a» fond de mon âme une ivresse inconnue plus puissante que ma haine et mes mépris. J'ai souscrit à une lârcheté! j'sù consommé une infamie! mais je lui ai obéi^ j'ai acquis des droits à sa reconnaissance, et quand la douleur m*attra ïentement tué, je pourrai lui dire que c'est pour eHe que je meurs! Mes enfants ne croiront plus en ffloî; mais qu'importe si elle croit un jouri, une heure, un instant qœ je n'aimais rien qu'elfe au monde? Que me font ces remords qui m'assiègent^ ces mépris que je prévois, cette vie d'humiliations que je me prépare,, si un de ses regards me console, si une seule de ses paroles arrive jusqu-à mon coeur? Que ne lui dois-j/î pas déjà pour m'avoir donné le moyen de lui prouver mon amour, quand tout m'avait condamné à un éternel silence? Et quand j'aurais pu parler, quelles expressions l'eussent aussi puissamment convaincue que le sacrifice immense que je fais à un de ses désirs, faiblement exprimé encore ? Désormais elle ne pourra plus douter de ce dévouement passionné qu'elle m'inspire depuis le jour où je me suis senti vivre... Merci, mon Dieu ! elle ne pourra venir ici sans penser au pauvre Sirvan!.. Merci mon Dieui si elle apprend que mes enfants n'ont plus pour moi ni respect ni tendresse, elle saura pourquoi... Merci, mon Dieu! mille fois merci! sans l'offenser par un seul mot, par un seul regard, j'aurai fait entrer dans son pur et noble cœur une indestructible foi en mon amour pour elle ! Obliger l'être qu'on aime à croire qu'il est aimé... mais c'est tout! tout! et je deviens, à dater de ce moment, Tégal des plus heureux de )a terre, moi

que les reptiles de ces solitudes ont pu prendre jusqu'à ce jour pour un de leurs semblables! »

La voix de Sirvan n'était plus douloureuse : ferme dans sou émotion, vibrante dans sa douceur passionnée, elle s'était d'abord élevée graduellement comme l'hymne d'une croissante allégresse, et elle avait uni par être retentissante comme un chant de triomphe. Ses accents, multipliés par les nombreux échos du vieux manoir, et renforcés par la sonorité des voûtes, avaient une énergie étrange qui ne rappelait rien de connu ni de rêvé. On eût dit que dans cette masse de murailles silencieuses, chaque pierre s'était tout à coup senti une âme et trouvé une voix, comme si Sirvan eût tout animé de la vie de cet amour muet depuis tant d'années. Immobile comme une statue, glacée par les émotions d'une crainte à laquelle elle ne songeait pas à se soustraire par la fuite, madame de Miremont s'abandonnait au charme d'écouter ces sons bizarres, comme on écoute, dans une nuit d'orage, es grandes et terrifiantes harmonies de la nature en désordre. Depuis sa dernière entrevue avec Sirvan, depuis surtout la lettre qu'elle avait reçue de lui, il ne lui restait plus guère de doutes sur les causes de l'influence qu'elle exerçait sur ses résolutions ; mais il ne lui était pas encore venu à l'esprit qu'elle pût en acquérir un jour une aussi complète et aussi embarrassante certitude, et la découverte qu'elle faisait la jetait dans un trouble douloureux qu'elle n'avait jamais éprouvé pendant le cours de sa douce et paisible existence. Elle aurait voulu fuir, et ses forces ne répondaient pas à sa volonté; elle se sentait confuse de ce qu'elle entendait> et elle ne pouvait s'empêcher d'écouter jusqu'à la dernière vibration des paroles qui venaient de retentir à son oreille. Cet amour sans danger pour elle, ce dévouement sans bornes qui ne demandait pour sa récompense que le bonheur de vivre à peine deviné, la captivaient en

Madame dé MtREMoîit. 101

la désolant, la retenaient en lui montrant la nécessité de s'éloigner. Il lui semblait qu'elle n'avait plus rien à apprendre, et cependant le désir de savoir encore la dominait au point de lui faire surmonter tout autre sentiment, même celui de la crainte d'être surprise par Sirvan dans une situation au moins compromettante pour sa délicatesse. Par un de ces efforts surnaturels de la pensée qui se produisent quelquefois dans les situations extraordinaires, l'esprit de la vicomtesse, que le présent paraissait absorber, se retraçait un passé auquel elle trouvait quelque analogie avec les circonstances actuelles. C'est ainsi qu'elle se souvenait d'avoir souvent exercé une salutaire influence sur Fingouvemable enfance de Sirvan, alors que l'intelligence du pauvre malheureux ne lui servait qu'à lui montrer plus affreux le supplice de sa dégradation physique. C'était elle seule que Sirvan écoutait, et plus d'une fois, avec un mot, un regard, un geste, elle avait calmé des colères terribles, vaincu des obstinations contre lesquelles tout avait échoué, empêché l'exécution de projets fUnestes. Un jour, et ce souvenir était plus vif que tous les autres, elle avait trouvé Sirvan accroupi sur le bord d'un petit lac, et murmurant des paroles qui trahissaient l'intention de terminer brusquement sa douloureuse existence par un suicide. Elle lui avait dit : Je veux que vous viviez, et il lui avait répondu : Puisque vous le voulez, je vivrai. A celte époque, une si complète soumission à ses volontés ne lui avait paru que la douce obéissance d'un enfant, et il n'était pas étonnant qu'elle l'eût oubliée. Ce fait et d'autres moins signiflcatifs, quoique témoignant toujours d'un grand empire exercé par elle, traversaient sa fciémoire comme des éclairs qui illuminaient la passion de Sirvan, de manière à convaincre madame de Miremont qu'elle en était l'objet. Cette conviction, la vicomtesse l'acceptait avec un profond sentiment de tristesse, mais elle la su^

103 MADAliE DE IttRËHONf,

bissait cependant sans horreur, bien qu'elle eût pour baâe l'amour d'un Infortuné séparé d'elle par tous les genras de contrastes : il n'y avait pas de sot orgndl à madone de Miremont à le reconnaître.

Elle fut arrachée aux préoccupations de son esprit et aux réminiscences de sa mémoire, par la v6ix de Sirvan qui s'éleva de nouveau.

« Mais si elle était assez légère pour ne rien comprendre, ou assez ingrate pour tout oublier^ dit-il, quel serait mon dédommagement du sacrifice immense que je lui Dais ? Qui sait si die y pense encore, si elle a compris un seul instant que je lui donnais mille lois plus que ma vie? J'jurracherais mon cœur de ma poitrine pour le jeter tout sanglant ^ ses pieds, que v>e serait une immolation moins grande que celle que je viens de consommer, et cependant il est possible qu'elle ne le sache jamais» ou que, le sachant, elle reste insensible à mon dévouement et à mes douleurs! Une telle souffrance me serait-elle réservée, ô mon Dieul Dois-je la redouter en ce moment cruel où je m'éloigne sans retour possible de ces lieux qui me sont si chers, où tant d'impérieux devoirs m'ordonnsûe&t de rester? Qui me dira qu'elle me plaint^ qu'elle me devine?...

— SirvaD, Yolande n'est point iogratel s'écria nadame de Miremont

Ces douces paroles, la vicomtesse avait cru seulement les penser, et ce ne fut qu'en entendant retentir le déchirant cri d'amour qui leur répondit, qu'eUe s'aperçut de sa généreuse imprudence. Inqmète, éperdue, elle sejretrouva tout à coup la force de fuir, et aussi résolue qu'eUe avait été jusqu'alors indécise, elle s'élança vers une des nombreuses issues du vieux manoir, et disparut sous une voûte au moment où Sirvan, ivre de bonheur» parsûssait sur le seuil des ruines de la chapelle.

n se traîna avec une incroyable célérité jusqu'à l'en-

KADiME DE MmEMONT. 103

droit d'où il supposait que la voix qu'il avait entendue s'était élevée, puis il «e hissa sur un amas de décombres, se mit sur son séant et promena ses regards autour de lui.

Sa respiration était précipitée, les battements de son cœur se pressaient à briser sa poitrine, il ^ sentait des tressaillements inconnus jusque dans ceux de ses membres que la paralysie avait frappés d*une mort anticipée. •

or Elle n'est plus là, dit-il, mais elle est venue, j'en suis sûr, et elle a prononcé les mots que j'ai entenduslVunivers entier me dirait que je me trompe, que je ne le croirais pas... Oefte brise que je fespire est encore embaumée du passage de ^ù baleine! ces pierres sur lesquelles je rampe gardent la brûlante «mpteinte de ^s pas adorés et bénis! Je ne la retrouve pâfs ici^ n^is ttidUif^iMkOus l0tt]t)urs dftns la Ibrêt ott dans le vallon Poiseaû dont le chaut nous a ravis ou la fleur dont le parfum nous a charmés ? Je lie la ratrowe pas^ inafo eHe a ^ssé oomme ratine de là «oftsot *latfon 4hi âe révèle sa présence que par la douce paix qu'il laisse dans les ooeurs ! le ne la retrouve pas... Mais la pensée de mes donieiirs l'avait «menée jusqu'Ici t.. . Sirvan, Yehnide n'est point mgtxne, a-t^le ^U 0 chère demeure, avec quelle joie je vais te quitter, quoic)^ je X'skOB plus que jamais! tu m'as servi à lui iilre connaître l'amour qui, sans toi, aurait vécu ignoré dans mon pauvre cœur... Chère demeure, que Dieu te protège ! tu l'as vue compatissante à ma douleur, misérioordieuse à mo n ameur. . . Chère demeure, je n'ai pks rien à te demander! tu vas recevoir de nouveaux hôtes, d'autres laains que les miennes te r^geuniroBt^ mais tu n'abriteras jamais plus de bonheur que n'eu éprouve celui qui te quitte; tu ne verras jamais Joie plus grande que celle qui vient d'inonder mon iime ! Murs, qui avez d<mné asile à mes fèves si longtemps douloureux; échosi» qui avez répété mes plaintes; voûtes obscures^ qui me faisiez des refuges dans vos ombres, adieu!

1Ô4 HADAm DE MllUEllONt.

Vous étiez mon orgueil, mon espoir, ma vie, et cependant c'est sans regrets que je me sépare de vous pour toujours; (f est sans envie que j'apprendrai que vous êtes l'orgueil, l'espoir et la vie d'un autre maître... Adieu! adieu! »

Les échos des ruines répétèrent à plusieurs reprises : Adieu! adieu f et le vent emporta dans l'espace ces fantômes sonores que la voix de Sirvan avait passagèrement évoqués.

En cet instant le bruit d'un char retentit dans l'éloignément : c'était la voiture de la vicomtesse qui arrivait sur le pavé de la grande route, après avoir traversé lentement l'arène sablonneuse de Isibruyère des Fantùmes.

Slrvau l'entendit avec un calme radieux : sa conviction était si profonde, que ce nouveau témoignage n'y £^outa rien.

11 devait bientôt en recueillir un plus prédeux encore: comme il descendait le sentier que madame de Miremont avait gravi lorsqu'elle s'était mise à la poursuite des enfants, ses mains, sur lesquelles il se traînait comme de coutume, ses pauvres mains durcies par le douloureux labeur auquel elles étaient condamnées, frémirent délicieusement au contact d'un objet que l'épiderme. délicat d'un enfant n'eût peut-être pas senti.

C'était une légère écbarpe de gaze que madame de Miremont avait perdue sans s'en apercevoir pendant sa course rapide. Sirvan la porta respectueusement à ses lèvres, puis il la cacha dans son sein.

Peu d'instants après, il entrait dans sa chaumière à Courtenay. Marguerite, qui l'attendait, fut- frappée du rayonnement de sa physionomie habituellement si sombre; elle crut pendant quelques instants que la douleur causée par son sacrifice avait égaré sa raison.

^ £h bien ! Marguerite, dit-il avec une douce jovialité^

ItÂDAME DE MtRÊMONT. 105

VOUS êtes contente, n'est-ce pas, d'être revenue au viliage?

— Oui, répondit-elie ; mais les enfante ont beancx)up pleuré avant de s'endormir.

Sirvan sourit ; il n'avait pas entendu : le féroce et sublime égoïsme de l'amour heureux était entré dans son coear.

li'anioJir de Raoal.

On se souvient que M. Malard et son acolyte Gorneillan étaient arrivés à Brantigny au moment où la vicomtesse et Valérie en partaient : ils avaient été immédiatement introduits en présence du marquis.

Quand Raoul rentra de sa longue promenade à cheval, les deux visiteurs avaient quitté le cbâteau. M. de Brantigny fit dire à son fils qu'il désirait avoir immédiatement un entretien sérieux avec lui, et qu'il le priait de se rendre dans son appartement oti il l'attendait avec impatience.

— Vous n'êtes pas exact, Raoul, dit-il au jeune comte; mais je vous pardonne en considération des motifs qui vous ont attardé. Au surplus, continua-t-il, j'ai ordonné qu'on ne servît le dîner que dans une heure : j'ai à causer longuement avec vous.

Raoul prit un fauteuil et s'installa en face de son père encore debout. La perspective d'une Conversation grave lui était peu agréable, mais il eut le bon goût de dissimuler son ennui sous une apparence de fatigue.

M. de Brantigny fit deux ou trois tours dans la chambre, puis il prit aus^ un fauteuil, le poussa à côté de

ItADAItE DE MtRËMOKf . i07

celui de son fils, et saisissant la main de Raoul il lui dit avec une affectueuse tristesse :

— J'espère, mon ami, que vous avez le àèûr de m'ètre agréable en toutes choses?

— Rien n'est plus certain, mon père, ii^ndît gaiement Raoul^ qui ne songeait qu'à abréger «ne discussion dont le début, quelque peu solennel, Me lui plaisait que . médiocrement.

— Je suis arrivé k un âge où l'on n'aime pcûnt à ajourner ses esipéranceSy reprit le marquis. Raoul» j'ai isoixantedix ans sonnés.

-— If a foi ! on ne le dirait pas.

— - Mais l'acte 4e mon baptême le dit, et mes infirmités me le répètent chaque jour : c'est pour cela, mon fils» que j'ai voulu vous revoir avant le tecme autrefois Û%é pour votre retour.

— Je parie, mon père, que vous allez me parler mariage? repartit vivement Raoul.

— Votre pénétration me charme, car elle me prouve que vous êtes dans les mêmes idées que moi,

— Avec cette différence que vous avez un désir «1 que moi j'ai une crainte : je me trouve trop jeune pour me marier, et...

-- Cest un lait que je ne vous conteste pas, Raoul, interrompit ALde Brantigtiy; mais les considératioss qui me font souhaiter votre prompt établissement sont d'une grande importance : je veux avant de fermer les yeux, être s&F que m^ nom ne s'éteindra pas,

— Ma foi, mon frère sdné, que je n'ai pas connu, aurait bien dû vivre peur le perpétuer, dit Raoul étourdiment.

— Et vous, mon fils, vous auriez bien dû m'épargner cette allusion à un des plus douloureux événements de ma vie.

^408 MADAME DE MniEMONT.

M. de Brantigoy prononça ces mots avec un calme qui approchait de llndifférence ; mais un observateur attentif eût facilement remarqué que la réflexion de Raoul l'avait profondément impressionné.

— Du reste, reprit-il, ce n'esta pas du passé de ma maison qu'il s'agH, mais de son avenir. J'ai un pied dans la tombe, mon fils, et il dépend de vous de rendre ma fin douce ou cruelle.

— Voyons, mon père, il y a peut-être un moyen de nous mettre d'accord : quelle est la femme que vous me destinez ?

— Je n'ai pas voulu faire un choix avant de connaître vos dispositions, répondit M. de Brantigny avec un visible eiûbarras. Dites-moi que vous êtes prêt à seconder mes vues, le reste ira de sol-même : avec votre nom, votre fortune, et, sans vouloir .vous flatter, vos avantages personnels, vous pouvez épouser qui vous voudrez.

~ Même madame de Miremont? demanda Raoul.

— Vous voulez plaisanter assurément, ce qui ne me semble pas fort opportun : madame de Miremont a douze ans de plus que vous.

— C'est que j'en suis passionnément amoureux, reprit Raoul en se renversant dans son fauteuil ; et si Je ne l'épouse pas. Je suis décidé à lui faire la cour.

— Elle ne s 3 prêtera pas plus à l'une de ces choses qu'à l'autre, car elle est sage et sensée.

— Vous croyez à la sagesse et à la raison des femmes, mon père ? cela n'est pas de votre temps.

— On dit beaucoup d'absurdités sur ce que vous appelez mon temps, Raoul, répondit sèchement le marquis.

-^ Enfin, mon père, m'autorisez-vous à demander la main de madame de Miremont ?

— Je ne puis vous autoriser à faire une folie qui aura

HADAHË DE ^ntEMONT. 409

pour inévitable résultat de nous brouiller, ou du moins de nous refroidir avec la meilleure amie que nous ayons en ce pays.

— Mais si elle refuse de m'épouser, Je ne lui en voudrai pas, au contraire.

— Raoul, vous êtes de la plus coupable légèreté, soH que vous pensiez ce que vous dites, soit que vous vouliez vous amuser à m'înquiéter. Expliquez-vous, mon fils : après une séparation aussi longue que la nôtre, j'ai besoin de connaître vos véritables sentiments, et je me plais encore à croire que ceux que vous venez de m'exprimer...

— Ne sont pas sincères? interrompit Raoul du ton le plus naturel. Détrompez-vous, mon père. Ce que vous appelez ma coupable légèreté est le résultat de mon expérience. J'ai beaucoup vu, beaucoup réfléchi, et je ne suis* fait une règle de conduite pour toutes les circonstances importantes delà vie. Ainsi, je pense que celui qui se marie uniquement pour perpétuer son nom, joue son bonheur contre son orgueil ; que celui qui aime ^nc femme et qui ne cherche pas à se faire aimer d'elle, n'est qu'un sot dont il est permis de rire... Madame de Miremont a douze ans de plus que moi, c'est vrai, mais elle est charmante encore, et tout fait espérer qu'elle se conservera longtemps. Voulez-vous que je l'épouse ? je la demanderai en mariage ; ne le voulez-vous pas ? je lui déclarerai mon amour. Trouvez-moi quelque chose de plus raisonnable que cette conduite, de moins romanesque que ces résolutions...

— Mais, Raoul, vous êtes d'une corruption effroyable, interrompit le marquis avec une sombre stupéfaction, et si vous ne vous corrigez pas, vous me ferez mourir de honte et de douleur.

Raoul éprouva à son tour un étonnement qui le réduisit pendant quelques instants au silence. 11 était si convaincu

de sa sagesse, qu'il se prenait à douter subU^ment de celle de son père qur ne le comprenait pas.

— Tous ai-je donné quelques sujets, de plainte pendant ces trois années de liberté Olimilée dont j'ai |ouî? dit-il . enfin.

— Pas que 4e saohe, répondit ftf. de Brantigny.

— Dans tous les pays que fal visités^ n'aî-Je pas toujours cbeiché h ma rapprocher de la bonne compagnie?

— Vous me l'avez, dit.^* mai& oialQJifiQant il m'est peuxêtre permis d'eji douter..

— Je. «.exoeoft Jamais^

■^ C'est (^telquexbosi^.. seulemettt je)(«idraisqiift¥aus. a'eus^ioi q^e d'b)oaètes.véitté& k dii^e.

•^ Stvœ-^ifiousi ce qu» j;aft fui d^. isffai» mîtta &aa€& que V0U6 «l'acooidîes) peir aaï

-^ C'est de quoi je K'ioquîi&te peu,. Raout

— ^ J'en ai cepeudaat économisé la moitié.

M. de Brantigny se. leva avec ImpatieBce et se mit à marcher à grands pas dans rappartemeut.

— Éte»-Tous convaincu maintenant de ma sagesse, mon père? reprit Raoul, qui croyait de bonne Ibi l'avoir prouvée d'une manière irrésistible.

-— Convaincu de votre sagesse^ mon fils, parce que vous ave^ la vertu de l'ordre poussée jusqu'à Favarice? Non, mille fois non! et j'aimerais mieux apprendre que vous avez mangé noblement la moitié de votre fortune, que de vous savoir les sentiments que vous venez de me montrer avec un cynisme qui me navre et me confond. Laissons de côté ces douloureux détails, continua te marquis en s'arrêtant devant Raoul de plus en plus étonné. Je vous ai exprimé un désir, vous me condamnez à ajouter que ce désir est une volonté que rien ne pourra feire fléchir, je vous en avertis. Demandez madame de

MADAME DE MIftEMONT. 111

Miremont en mariage, si cela vous convient ; comme votre demande n'aura d'autre résultat que de vous rendre ridicule, je ne m'oppose pas à ce que vous la hii adressiez d'une ïnanière convenable; mais, cette expérience faite, mon flte, vous trouverez bon que je m'occupe seul de votre, établissement... Ah » Raoul, devais-je m'attendre à passer d'aussi cruels instants te lendemain d'une réunion si longtemps et si ardemment désirée^ Vous étiez ma seule joie, mon unique espérance, l'orgueil de ma vieillesse, et il faut qutm $on(iant votre âme j'y trouve des seaUments qui me révohent, pai!ce qu'Us oaH pour origine de» principes contre lesquels yai toujoiers covbattu. le ne m'exagère point les avantages d'un Aom- saoa tache ûms le triste tes^s ^ mns: vivoQ/s,. «ais» }» teft Cfoia assess eslhaés, même de ceux qui les ccNç^tes^^ut^ pouf pervser <jpe c'est un impérieux devoir de ne pas les laisser s'anéantir. Vous avez parlé tout à l'heure de votre frère, Raoul : quelle a, été sa destinée pour avoir foulé aux pieds les vieilles traditions de sa race? il est mort misérablement,, dans, l'abandon des siens et peut-être dans le mépris de ceux auxquels il s'était follement allié! 11 était bon, el il s'est associé à. des crimes ! 11 était honnête, et il a participé à des infar mies! J'avais voulu aussi le marier à vingt ans pour, le rattacher à notre anMque maison par les liens sacrés de la famille... et... mais je m'arrête, mon fils, en songeant à tout ce qu'il a dû souffrir quand il a vu se dissiper le rêve qui avait égaré son cœur et troublé sa raison ! Que ce terrible exemple ne soit pas perdu pour vous, Raoul r mon enfètnt ! mon ami î ayez pitié de mes cheveux blancs, je vous en cenjure à mains jointes !

— Mais, mon père, les temps sont bien différents, balbutia Raoul avec plus d'embarras que d'émotion. Je n^i pas besoin de songer aux fautes de mon frère, car je ne serai jamais dans le cas de les imiter... La révolution est

finie, ou du moins sa marche plus régulière, plus conforme à l'esprit de notre siècle...

— C'est ce qu'il me disait il y a trente ans, interrompit douloureusement M. de Brantigny... Assez... assez, Raoul ! ou je m'exile une seconde fois, pour ne jamais fouler ce sol corrupteur qui flétrit ses plus nobles enfants. Un dernier mot, Raoul... êtes-vous décidé à m'(*éir? êtes-vous convaincu que je ne puis rien vouloir qui ne soit digne de vous ?

— Faites comme vous l'entendrez, mon père, répondit Raoul avec une bonhomie calme qui fut presque aussi pénible au marquis que sa passagère résistance ; mais, continua-t-il, souvenez-vous que j'aime madame de Miremont.

— Raoul^ comprenez-vous bien ce que doit être l'amour que l'on peut éprouver pour cette noble femme ?

— Elle me plaît mieux que toutes celles que j'ai rencontrées jusqu'à ce jour : je n'ai pas besoin d'en savoir davantage.

-— Ni moi non plus, murmura M. de Brantigny, comme s'il se parlait à lui-même. Donnez-moi votre main, Raoul, poursuivit-Il d'une voix plus ferme, et tâchons d'oublier cette pénible discussion.

— Pour ce qui me regarde, mon père, c'est déjà chose faite, s'écria gaiement Raoul, en secouant avec une vigoureuse cordialité la main que son père lui tendait. J'ai passé ma vie à aimer des gens avec lesquels je ne m'entendais pas.

— Ce qui suppose des affections bien légères et des principes bien peu solides, mon pauvre ami, répondit le marquis d'un ton d'affectueux reproche. Enfin le temps est un grand maître, poursuivit-fl en essayant de sourire : je compte sur lui.

— Vous me permettrez d'en faire autant?

HADAME DE «IKEMONT. 413

— Sans aucun doute : à mon âge, cela n'a psis de bien grands inconvénients.

Raoul chercha un moment si cette réponse contenait un reproche indirect : c'était un progrès, mais il s'arrêta là; car Raoul ne découvrit rien.

Comme il se levait pour se retirer avec un empressement assez mal dissimulé, M. de Brantîgny lui dit :

— A propos, mon fils, dans quelques jours vous serez maître absolu dans cette habitation : je suis décidé à vous abandonner définitivement toute ma fortune immobilière.

— Et où comptez-vous aller demeurer ? demanda Raoul avec un sang-froid fort honorable pour la modération de ses désirs.

— A Courtenay , que j'ai le projet de restaurer de manière à le rendre habitable.

— Vous y serez horriblement mal ; cependant j'irai vous y voir de temps en temps.

— Pour moi? •

— Et pourquoi donc? Ah! que je suis étourdi ! j'oubliais que Courtenay est dans le voisinage de madame de Miremont.

— Savez-vous, Raoul, que vous aimez la comtesse d'une façon inquiétante pour votre repos? dit le marquis avec une douce et fine ironie.

— Parce que je n'ai pas d'abord compris que Courtenay est près d'Aiguebelle? on ne saurait penser à tout. D'ailleurs, mon père, j'ai été très-lié avec une princesse russe qui prétendait que rien ne réussit moins auprès des femmes que les grandes passions.

— C'est une règle qui admet des exceptions, et je crois que la vicomtesse en est une.

Un domestique qui vint annoncer que le dîner était ser\i mit un terme naturel à cette conversation. Le mar-

il4 HADAME DE HIREMONT,

quis offrit son bras à Raoul, et ils passèrent tous les deux dans la salle à manger.

— Si vous n'êtes pas fatigué de votre promenade de ce matin, dit le marquis vers la fin du repas, je vous engagerai à aller voir notre voisin monsieur Malard : sa visite de ce matin était plus pour vous que pour moi.

Raoul souscrivit avec empressement à cette invitation : d'une part, il aimait le mouvement comme tous les êtres légers; de l'autre, il ne demandait pas mieux que d'éviter une seconde conversation comme celle qu'il venait de subir. En sortant de table il se fit donc amener un cheval, et il s'achemina vers l'habitation de M. Malard, qu'il ne connaissait pas encore, car elle avait été bâtie pendant son absence.

Clomt'iict^

Comme nos lecteurs, sans eu excepter unçeul, sont des gens d'inOniment d'esprit et d'une prompte et sûre pénétration, nous pensons qu'il est parfaitement inutile de leur expliquer comment il se fit que Raoul n'avait pas galopé pendant cinq minutes, qu'il ne se souvenait déjà plus de sa conversation avec son père. Nous pensons aussi qu'il est superflu d'ajouter que son amour pour madame de Miremont ne l'absorbait pas au point d'être un labeur pour son esprit et une souffrance pour son cœur. Raoul était doué d'une de ces organisations vulgairement appelées heureuses, qui passent pour être puissantes par l'unique raison qu'elles sont incomplètes, et qui jouissent du privilège de faire mettre sur le compte de leur force toutes les victoires qu'il serait plus juste d'attribuer à la fragilité de leurs impressions. Nous ne prétendons pas dire par là que le jeune comte de Brantigny fût un homme léger dans toute l'étendue du mot, car il ne manquait ni d'une certaine suite dans ses résolutions, ni d'une sorte d'habilelé pour les mener à bonne fin ; mais sa persévérance n'était que- l'effet de son amour-propre, et ce qu'il ilé-

il6 MADAME DE MlllEMONT.

ployait d'adresse consistait principalement à exagérer la bonhomie naturelle dont il était doué, jusqu'à lui donner l'apparence de la franchise : grande séduction, comme on sait, et à laquelle se laissent prendre même les hommes qui savent par les témoignages de leur conscience, qu'une apparente droiture cache souvent beaucoup de duplicité, et que la facilité du caractère est parfois la preuve d'un profond égoïsme.

Il nous parait convenable de mentionner ici une circonstance qui suffira, nous l'espérons du moins, à expliquer comment Raoul, dont la nature foncièrement bonne avait été surveillée avec soin par la vigilance paternelle, n'était devenu, en définitive, qu'un personnage assez médiocre, sous quelque point de vue qu'on voulût sérieusement le juger. Le marquis de Braniigny avait, à la vérité, prétendu faire de son fils un homme de bien et un gentilhomme accompli, mais il ne s'était point avisé de donner à son éducation la solide base des croyances religieuses, et il lui était même arrivé quelquefois de ne pas se borner à montrer de l'indifférence k cet égard. Elevé au milieu de la corruption raiUnée du dix-huitième siècle, dont il n'avait voulu voir que le côté élégant; admirateur passionné du scepticisme spirituel dû Voltaire; profondément convaincu que la plus sévère morale ne devait pas aller au delà de la stricte observation des principes du vieil honneur français, il n'avait jamais réfléchi au ^nger qu'il pouvait y avoir à laisser de semblaUes idées s'infiltrer dans une âme de la trempe de celle de Raoul, et même en s'inquiétant peu à peu de la direction que prenait son élève, il ne lui était pas venu à l'esprit qu'il avait mal dirigé son éducation : erreur grave, qu'ont partagée beaucoup de nobles cœurs, et à laquelle il est permis de rapporter la résistance d'un grand nombre d'hommes de la génération née avec ce siècle, à adopter les idéfô de sa

lÉAbâIitË DE MtneMoKt. il?

devamcière. Il est entendu que nous ne parlons ici que de la classe à laquelle appartenait le marquis de Brantigny, parce qu'elle était la seule qui dût se croire intéressée à eonserver intactes toutes les traditions du passé.

Cette explication donnée aussi succinctement que nous l'avons pu, nous rejoindrons Raoul chez M. Malard, a;: moment où il mettait pied à terre devant l'entrée prit Jpale de la maison.

11 avait à peine jBté la bride de son cheval au domestique qui le suivait, qu'il aperçut M. Malard soi tant de son vestibule c(Hnme s'il venait à sa rencontre.

— Quelle aimable surprise. Monsieur le comte ! s'écria le père de Clémence en descendant avec empressement les quelques marches d» son perron. Je n'osais pas me flatter que, si récemment de retour dans notre pays, vous auriez déjà l'honnêteté...

M. Malard n'acheva pas sa phrase, car Raoul Tinter*rompit en lui exprimant avec cordialité qu'il éprouvait un véritable plaisir à le revoir.

— Vous avez là une charmante habitation, lui dit-il ensuite en promenant autour de lui des regards satisfaits.

— C'est ma création, Monsieur le comte, et je suis charmé qu'elle vous plaise. Je me repose ici de quarante ans de travail opiniâtre; ma fille sera riche, je n'ai plus d'amljition. .

— Est-ce que vous avez du monde chez vous ? demanda Raoul qui ¥«nait de remarquer que M. Malard avait une cravate blanche, un gilet chamois et un splendide habit bleu-barbeau à boutons d'or.

— Nou& sommes seuls, monsieur Raoul, et même je ne sais pas si Clémence n'^t pas sortie avec sa gouvernante pour aller faire une visite dans le v(^isinage.

Pendant que ces plirases s'échangeaient, les deuxinter-

us MADAME DE Mlll4|»>T.

locuteui*s aVaioiil remonté le perron, traversé le ?e^Ubtlle, et M. Malard introduisait Raoul dans sou salon.

Cette pièce, comme le maître de la maison, avait un air de fête que ne justifiait pas la solitude qol y régnait. Le parquet était brillant comme un miroir ; des vases de fleurs fraîchement cueillies ornaient la cheminée et les consoles, et à l'éclat de l'étoffe de soie orange qui recouvrait les divans et les fauteuils, on pouvait présumer que les housses destinées à la protéger venaient d'être enlevées pour la première fois peut-être.

Raoul examinait ces dtoils avec une bienveillante curiosité, lorsqu'il entendit H. Malard pousser une exclamation de surprise.

11 se retourna pour en connaître la cause, et il vit Clémence qui entrait dans le salon.

— C'est monsieur le comte de Brantîgny, ma fille : j'avais oublié de te dire qu'il était de retour.

Clémence fit une révérence prétentieuse et elle se dirigea vers un divan sur lequel elle s'établit dans une pose étudiée.

Elle était mise avec une affectation de simplicité qui se trahissait de la façon la plus maladroite. Sa robe de mousseline était surchargée de garnitures et de rubans; son chapeau de paille de riz portait une . profusion de fleurs éclatantes ; une écharpe de plusieurs couleurs, flottait avec une négligence arrangée sur ées épaules, et ses pieds subissaient un évident martyre dans des brodequins de satin lilas.

— Vous devez la trouver bien grandie, monsieur le comte, dit M. Malard en contemplant Clémence avec admiration à la clarté de deux lampes astrales que Joseph apportait en ce moment. C'était encore une enfant quand vous êtes parti, continua-t-il avec une intention marquée.

Raowl répondit à cette interpellation par un compliment assez bi^en tourné, puis il prit un fauteuil, le poussa près de la causeuse, et demanda gracieusement à Clémence si elle avait quelquefois pensé à lui pendant ses voyages.

— Je n'oublie jamais les absents, Monsieur, répondit Clémence eu rougissant.

— Je suis témoin qu'elle dit la vérité, reprit vivement son père; seulement je trouve qu'elle la généralise trop en ce moment, ajouta-t-il avec finesse. Ma fille, monsieur Raoul est un ami d'enfance; tu peux avouer que tu m'as très-souvent parlé de lui.

— Je préfère que Mademoiselle ne l'avoue pas, 'Jit Raoul d'un ton affectueux et galant.

— Et pourquoi cela ? demanda M. Malard do.ut la pénétration n'allait pas jusqu'à comprendre ce qui n'était que délicatement fin.

Puis, comme il vit que la physionomie de sa fille exprimait la satisfaction, il se hâta de répondre vivement :

— Je saisis! je saisis! très-aimable, très-joli, monsieur Raoul. Ah! vous avez beaujcoup gagné pendant vos voyages, ma parole d'honneur!

Et prenant la main du jeune comte, il la secoua avec une vigueur pleine de bonhomie, car il était toujours bonhomme lorsque les choses allaient au gré de ses désirs et qu'il attribuait un succès à son habileté.

— Je vois. Mademoiselle, dit Raoul en se tournant vers un piano ouvert, que vous n'avez pas négligé vos heureuses dispositions pour la musique.

— Ciîla dépend comme vous l'entendez, Monsieur, répondit Clémenc3 en minaudant - je n'ai pas fait de grands progrès pour l'exécution, mais je compose...

— Des romances délicieuses dont elle fait aussi les paroles, ajouta M. Mahrd en se penchant à l'oreille de

120 MABAia m mmfQRT.

Raoul, comme s'il cnlgnait de blesser la modàtie de sa fiUe.

-- Âh! mademoiselle Qànence, tous devriez bieo me faire entendre une de vos compositions, reprit à son tour Raoul.

— Faites-moi grâce pour aujourd'hui, dit démence : je suis mal disposée; je ne me sens pas en voix... La première fois que vous reviendrez, monsieur Raoul* je chanterai tout ce que vous voudrez.

— Je tâcherai de prendre patience à l'aide de cette bonne promesse. Mademoiselle, interrompit Raoul.

Hais M. Malard, qui était ravi qu'on eût mis sur pied le lièvre qu'il songeait justement à lever, M. Malard, disons-nous, ne lâcha pas prise aussi facilement que Raoul, et se dirigeant vers le piano il se pencha sur le pupitre qui supportait un cahier de musique les ailes déployées, et il dit:

— Voyons, Clémence, chante-nous quelque chose : la plus courte, la plus facile, la première ^nue de tes romances... •elle-ci, par exemple.

Clémence se leva lentement comme une personne qui fait un grand effort de complaisance, puis elle glissa plutôt qu'elle ne marcha jusqu'au piano, où, étant arrivée, elle se laissa tomber sur un tabouret de maroquin violet qui servait de siégeÀ l'instrument.

. — • Vous\oulez donc que je chante cette romance ? demanda-t-elle à son père.

— Si elle te plaît.

— C'est justement celle que j'aime le mieux, répondit Clémence en posant ses mains sur le piano, d'où sortirent deux accords secs et froids comme si des mains de bois les eussent cherchés.

Raoul se rapprocha, suivi de M. Malard qui paraissait radieux, et Qémence, après avoir préludé pendant quel-

MAIMltB DE litUBltOMt. 121

ques instants, ayec force mines auxquelles prenait part toute sa personne, depuis son pied posé sur la pédale jusqu'à son front rejeté en arrière pour donner à sa physionomie une ^pression plus méianeolique, Clémence, disons-nous, commença la romance dont nous transcrivons ici les paroles :

II est parti, mon bien-aimé, Parti pour un lointain rivage, Laissant dans un triste veuvage Le tendre cœar qu'il a charmé...

Hélas ! revlendra-t-il encore Auprès de celle qui Tadore?

Mon amour, timide et discret.

Est resté cacfaé dans mon âme.

Et de ma douloureuse flamme Nul ne possède le secret...

HélasI reviendra-t-il encore Auprès de celle qui Tadore?

Je souffre h, mourir, loin de lui I Le désespoir flétrit mes charmes, Et toujours en proie aux alarmes, Je crains demain comme aujourd'hui...

Hélas! reviendra-t- il encore Auprès de celle qui Tadore?

Clémence s'arrêta comme si sa romance était finie; mais cette pause ne fut pas de longue durée, car M. Malard lui dit:

— Je crois qu'il y a un quatrième couplet; pourquoi yeux-tu nous en faire tort?

— Il me semble qu'en voilà bien; assez comme cela, répondit Clémence en baissant les yeux; je crains d'ennuyer monsieur de Brantigny.

12 KADAVC DE VIREIfONT.

— Âh! Mademoiselle, quelle injure! interrompit ftaoUl; cette musique est charmante et ces paroles sont délicieuses!

— Vous trouvez? répondit Clémence en remettant ses mains sur le davier qui frémissait encore, et elle reprit :

Si j*aTsis, an joor des adieox, Osé lai montrer que je l'aime, Touché de ma doulear extrême.

Il serait peat-étre en ces lieax...

Ah ! sTil y retenait encore.

Je lai dirais que je Tadore!

Nous n'entreprendrons point de décrire le sentiment exagéré et faux que mit mademoiselle Malard a chanter cette romance dont la musique était aussi plate que les paroles. Roulements d'yeux, soupirs convulsifs, haussements d'épaules, sourires désolés, elle ne se fit faute de rien, avec celte confiance de la vanité accoutumée aux applaudissements d'un entourage vulgaire. M. Malard était ivre de joie et d'orgueil. Placé derrière sa fille, en face d'une glace qui lui reflétait ses traits, il fredonnait entre ses dents l'air qu'elle chantait d'une voix éclatante, et il imitait toutes ses contorsions de la façon la plus grotesque. Quant à Raoul, bien qu'il trouvât celte scène parfaitement ridicule, et qu'il eût un vague soupçon qu'elle avait été préparée à l'avance, il sut conserver une attitude des plus convenables, et il rencontra mêmequelqueséloges ingénieux à adresser à l'auteur de la rapsodie qu'on venait de lu faire entendre. 11 parla musique avec une facilité et un aplomb qui lui auraient donné l'air d'un connaisseur, alors même qu'il eût été en présence de personnes plus avisées que M. Malard et sa fille. A neuf heures, la gouvernante de cette dernière, pauvre créature que Clémence écrasait de

MADAME DE MIREMOST. 123

son orçueil, entra dans le salon avec cette timidité craintive qui révèle tant de souffrances, et, peu d'instants après, elle ressortit, précédée par son élève qui avait trouvé Je secret de lui adresser, en quelques minutes, une foule de choses désagréables.

— C'est ainsi que nous passons toutes nos soirées, monsieur le comte, dit Malard en sq frottant les mains. Ma vie est celle d'un patriarche : pas de soucis, pas d'ambition, une grande fortune honorablement acquise. Quand j'durai trouvé un bon parti pour ma fille, il ne me restera plus rien àdéârér.

— C'est une satisfaction qu'il dépend de vous d'acquérir quand vous voudrez, répondit Raoul avec une affectueuse politesse. Les concurrents à la main de mademoiselle Clémence doivent être nombreux?

— Ils le sont en effet, interrompit H. Malard; mais ma fille est très-difficile.

— Cela n'a pas d'inconvénient, puisqu'elle a le droit de l'être.

— Elle veut de la naissance.

— Elle en trouvera.

— Et moi, je veux de la fortune. "

— La vôtre justifie cette prétention.

— La connaissez- vous bien ma fortune?

— Ifon père m'a dit hier que vous aviez réalisé deux mitlious en quittant les affaires.

— Avec ces deux millions, j'ai acheté des immeubles qui en valent le double aujourd'hui, et dont la valeur augmentera encore. Entre monsieur votre père et moi, nous avons. une belle étendue de terrain, car vous savez que nous nous joignons du côté du couchant, depuis que j'ai acheté la forêt du Péray que je destine à faire la dot de ma tille.

Raoul ne répondit rien à cette provocation si directe,

iU lUDAitE DE MuatoMf.

et M. Malard, se méprenant sur les motifs de son silence, reprit:

— J'espère, monâenr le oomte, (pe yoqs accq[)terez une permission de chasse dans mes bois : j'ai donné des ordres dans ce sens à mes gardes.

Raoul remenâa M. Malard en termes pdis et gracieux; cependant il était £gicile de voir qu'une préoccupation sérieose venait de naître dans son esprit, car, pendant qu'il parlait, son regard était errant comme s'il suivait une pensée autre que celle qu'il exprimait.

— Diable! se dit en lui-même M. Malard, lorsque Raoul eut pris congé de lui, est-ce que j'aurais trop montré le bout de l'oreille dès la première fois? Il me semblait cependant que l'avais amené les choses de loin. Heureusement, reprit-il d'un air plus satisfait, que je tiens le père dans ma dépendance. Je vais écrire à €k)meillan de venir me parler demain, et nous battrons le fer pendant qu'il est chaud.

XHi

Yolande et Valérie.

Quand madame de ITiremont rejeigait sa voiture après avoir quitté fiirtivement les ruines de Coupcenay, elle ne donna f)as d'explication à Valérie, qui, de son côté, ne lui adressa aucune question sur son absence. Nous ajoitterons que ni l'un ni l'autre uç se choqua de cette réserve : elles sentaient intérieurenent toutes deux que les choses qu'elles avaient à se confier n'étaient pas encore arrivées au point où il leur serait facile et doux de s'en entretenir.

Les gens inconséquents, qui parlent à tout venant et à tout propos de ce qui les touche de plus près, ont accrédité cette erreur , que toute confidence doit suivre immédiatement le fait ou la sensation qui la rend nécessaire. Pour eux la spontanéité est tout : on dirait qu'ils ont peur d'oublier ce qui les préoccupe, et qu'ils on} hâte de le déposer dans une autre mémdre que la leur, afin qu'on poisse le leuF rappeter au besoin.

« Ce n'est, pas ainsi que lu procèdes, sainte et noble couflat^ce des cœurs aimants ! Craintive comme l'amour vrai, sûre de toi comme l'amitié éprouvée et partagée, tu ne te presses point de te produire, certaine que tu es d'être devinée de ceux qui ont acquis le droit de t'obtenir. Gomme la fleur, tu as ton moment pour éclore ; comme le rayon tu as ton heure pour briller ! s'agit-il de réjouir le cœur dans lequel tu dois te répandre, tu attends la certitude de ne pas lui donner une fausse joie. Dois-tu l'affliger, tu te fais patiente jusqu'à ce que tu puisses, en avouant une douleur, laisser entrevoir la possibilité et l'attente d'une consolation. Incapable de calcul, tu as au besoin des inspirations soudaines qui doublent le prix de tes aveux. Tu possèdes tout ensemble l'abandon qui dissimule le sacrifice et la pudeur qui le révèle. Ta profondeur est transparente comme l'azur des cieux, ton cours est calme comme celui des ondes qui ne doivent jamais tarir. Tu ne te hâtes pas de naître, tu ne te dépêches pas de vivre, comme l'éphémère qui a déjà fatigué ses ailes avant de sentir qu'il existe. Le secret de ta lenteur n'est que ta foi en ta durée, comment n'échapperait-il pas toujours aux âmes qui ne sont impatientes que parce qu'elles se sentent faibles ou légères? »

La mutuelle réserve de Yolande et de Valérie se prolongea pendant deux jours, sans altérer toutefois la tendre amitié qui les unissait. Plus tristes que d'habitude toutes deux, mais sereines dans leur tristesse, elles avaient repris leur genre de vie accoutumé, un moment interrompu par la visite du marquis à Aiguebelle et leur séjour de vingtquatre heures au château de Brantigny. Ne s'interrogeant point par des regards inquiets qui eussent eu l'apparence de reproches, elles échangeaient de doux et mélancoliques sourires chaque fois que leurs yeux venaient à se rencontrer, et leurs entretiens avaient pris une gravité qUi se rap-

prôchait insensiblement des sujet» de leur préoccupation. Bien que la vicomtesse eût, ainsi que nous l'a vous dit dans le premier chapitre de cette histoire, seize ans de plus que Valérie, elle avait trouvé dans la raison de celle-ci une maturité qui atteignait facilement à la jeunesse de cœur qu'elle avait conservée elle-même. 11 n'y a d'ailleurs pas de différence d'âge bien sensible pour les natures vraiment supérieures, et l'égalité en toutes choses n'est une nécessité impérieuse que pour celles qui sont médiocres.

Depuis que le veuvage avait laissé à Madame de Miremont la liberté d'arranger à son gré son existence, elle s'était fait un genre de vie qui répondait à tous les besoins de son excellent cœur, et à toutes les curiosités élevées de son noble esprit. Sou château d'Âiguebelle, ancien patrimoine de sa famille, était situé au centre de cinq ou six hameaux, à peu d'exceptions près, habités par des familles de cultivateurs, laborieux et pauvres. Madame de Miremont était la providence visible de cette population qui la chérissait comme une mère. Jamais femme ne poussa plus loin qu'elle le génie divin de la bonté et la grâce adorable du bienfait. Il n'y avait pas de misère, si discrète qu'elle se fit, de souffrance morale, si profondément qu'elle fût enfouie, que sa pénétrante charité ne sût découvrir, que son ingénieuse compatissance ne sût adoucir et consoler. Jamais le malheur n'était venu à elle, qu'il ne la. trouvât en chemin pour aller à lui. Elle lisait à travers les plus délicates pudeurs de l'infortune, elle pénétrait les mystères des plus douloureuses destinées, et cependant il n'y avait pas d'exemple qu'elle eût fait rougir un front, qu'elle eût blessé la susceptibilité d'une âme fière. Aux uns elle apportait la consolation par sa présence et sa douce parole; pour les autres sa protection était voilée comme celle de l'ange gardien, car, sachant tout, il avait bien fallu aussi qu'elle finît par savoir qu'il existe des l)les-

sures qui ne veulent pas sentir la main qui leur verse le baume. Elle ne croyait pas k l'ingratitude, parce qu'elle ne songeait jamais à la reconnaissance; et comme die oubliait toujours le bien qu'elle faisait, ceux qu'elle avait secourus se regardaient comme plus obligés k s'en souvenir.

Après ses semblables malheureux et un petit nombre d'amis choisis, ce que madame de Miremont aimait le mieux, c'était l'emploi sérieux de ses heures deloidr. Àiguebelle renfermait une bibliothèque magnifique, soigneusement composée par deux générations d'hommes d'une haute et pure intelligence. La vicomtesse l'avait placée dans une immense galerie où die passait une gartie de ses journées lorsqu'elle étsût seule. Lk, se trouvaient aussi son piano, son atelier de peinture et tous ses portraits de famille. Les étrangers, k moins qu'ils ne fussent daos sa plus étroite intimité, ne pénétraient jamais dans ce sanctuaire, dont madame de Miremont avait voulu faire plutôt une retraite qu'un temple devé k la vanité. Elle n'attachait pas assez d'importance k ses talents pour se donner la préteuUon de les cacher, seulement il lui paraissait inutile de montrer qu'elle croyait sage de se garantir des dangers ûê l'oisiveté. Peu d'hommes étaient plus instruits qu'elle, mais personne ne s'en doutait, car la première chose qu'elle eût apprise, c'est qu'il n'est permis aux femmes de tout savoir qu'k la condition de paraître presque tout ignorer. De nos jours, madame de Miremont n'eût peut-être passé que pour une personne très-ordinaire, parce qu'elle n'émettait jamais que ses propres idées dans la conversation : immense orgueil qu'on ne saurait, sans injustice, reprocher aux célébrités féminines contemporaines, qui alimentent ordinairement leur esprit du soir avec leur lecture du matin, et qui paraissent d'autant plus riches qu'elles puisent sans scrupule dans l'intelligence de tout le monde.

UADAMË 1>Ë miUSlfOlIt. 129

Le bonheur avait voulu que madame de Miremont trouvât dans Valérie toutes les dispositions qu'il fallait avoir pour s'associer à ses habitudes. Même goût et même aptitude pour lesiœts, même désir de savoir et même besoin de cacher les résultats de Tétude, même ardeur aussi pour tout ce qui est charité, et même besoiu de laisser ignorer à la main gauche le bienfait de la main droite ; telle était mademoiselle d'Âvaujour quand Yolande était venue lui demander de la consoler de n'avoir jamais eu de sœur.

Aussi c'était une bien douce existence que la leur, et l'amitié qui les unissait avait un charme qu'il ne nous appartient pas de faire connaître dans toute son étendue. Devinant toujours ce qui devait les satisfaire réciproquement, il leur suffisait de s'abandonner à leurs instincts pour êtres sûres d'arriver à se prouver leur affection. Ayant des goûts et des sympathtes semblables, elles n'avaient jamais de sacrifices à se faire, et elles ne le regrettaieiàt pas, car le dévouement ne leur eût rien appris de plus que la perpétuelle entente de leurs coeurs. Cest ainsi que nous allons les retrouver, quarante-huit heures après leur retour à Aiguebelle, avec cette seule différence que chacune d'elles avait dans l'esprit une préoccupation sur laquelle elle ne s'était pas encore expliquée avec l'autre.

Elles avaient passé toute leur matinée ensemble, comme à l'ordinaire, à lire, à causer, à peindre, à essayer de la musique nouvelle, et- le soir venu, madame de Miremont avait proposé à Valérie de faire une promenade en bateau sur un lac situé à l'extrémité de son parc, dont il était en quelque sorte une annexe. Les hameaux dont nous avons parlé étaient dispersés sur les rives de ce lac, et ses flots paisibles portaient souvent la vicomtesse de l'un à l'autre lorsqu'elle allait les visiter, comme cela Uii arrivait chaque jour, de préférence à l'heure où les travaux étaient ter^ minés.

lâO * MADAME DE MIREMOMt.

Elles traversèrent lentement le parc, appuyées l'une sur l'autre, et suivies d'un domestique, chaîné de porter Jusqu'au bateau quelques petits présents que la vicomtesse destinait à des enfants et k des malades. Le ciel était voilé de nuages, à travers lesquels se glissait de temps en temps un joyeux rayon de soleil, qui illuminait tout à coup les cimes des arbres, déjà enrichis de quelques-unes des teintes splendides de l'automne. Au lieu de suivre une des allées du parc, les deux amies cheminaient sur une pelouse en pente, dont les limites touchaient d'un côté au perron du château, et de l'autre à la rive du lac, tandis qu'elles étaient bordées à droite et à gauche par deux magnifiques futaies de chênes, de hêtres et de marronniers. Sous leurs ombrages couraient çk et Ik des chevreuils et des daims, qui, plus curieux qu'effrayés, se hasardaient quelquefois k traverser la pelouse k peu de distance des promeneuses, toutes fières de cette sécurité. Chaque fois que le soleil se montrait, il faisait resplendir les vitres de la vieille demeure féodale, et la surface azurée du lac étincelait subitement comme si une nappe d'or se fût déroulée sur elle. Alors les deux futaies retentissaient des chants d'une multitude d'oiseaux qui accueillaient avec amour le regard de cet astre dont la présence est la joie et la vie de tout ce qui respire. Puis, l'ombre ramenait le silence, et au brillant concert succédait l'harmonieux murmure du feuillage agité par la brise, et en quelque sorte animé par les battements d'ailes de ses hôtes passagers..

Yolande et Valérie ne songèrent pas k faire de la poésie sur ce spectacle ; mais elles en jouirent avec ce joyeux recueilleipent des âmes dont les sensations ne sont point émoussées. 11 en fut de même des impressions qu'elles ressentirent pendant leurs visites aux pauvres familles que leur présence rendit heureuses, et qui le leur témoi-

iÎÂDAMË DE lilRÊliONt. iM

ghèrent de la manière la plus touchante. Elles finirent leur tournée par le hameau hâti k l'extrémité du lac, qu'elles durent traverser dans toute sa longueur pour revenir au château.

Pendant le premier quart d'heure de leur navigation, elles restèrent silencieuses, bien qu'elles fussent si rapprochées l'une de l'autre, que le vent mêlait quelquefois les boucles de leurs chevelures. Dans ce moment-là, une légère pression de leurs doigts enlacés leur disait combien elles étaient ravies de ces involontaires caresses, et elles inclinaient leurs tètes pour les faciliter et les rendre plus fréquentes. Cette situation ne pouvait guère se prolonger sans amener un mot qui la dessinât plus nettement. Madame de Miremont le sentit la première, et, dégageant doucement sa main de celle de Valérie, elle passa son bras autour de sa taille et elle la serra tendrement contre son cœur.

— Chère enfant i lui dit-elle d'une voix profondément émue.

--- Dites heureuse enfant, reprit Valérie en appuyant son front sur l'épaule de la vicomtesse.

— Heureuse!... êtes-vous Bien sincère en ce moment?

— Pourquoi cette question ? demanda Valérie d'un ton de reproche.

— Parce que je vous vois triste depuis deux jours.

— Mais vous l'êtes aussi, Madame...

— Appelez-moi Yolande, interrompit la vicomtesse. Cest vrai, Valérie, ajouta-t-elle vivement, comme pour montrer que son interruption n'était pas calculée, je suis triste; mais c'est de la peine d'un autre, ce qui fait que je ne vous en ai rien dit.

— Et moi j'ai eu une autre raison pour me taire, c'est que Je n'aurais su que vous dire.

— ■ Mats, moi, j'aurais pu vous aider peut-être, repr

la yicomtease av«c un sotrire que tra^t Vi^Êemn ée sa vokL. ToBs aÉmeE Raoïd de Bvaotigtty, GO«ttDMMt-«lte après un rapide monent d'hésltatton.

Valérie tressaillit, puis elle souleva sa fêto toujours ^ puyée sur l'épaule de Yolande ^ laquelle elle dH ^mx

— Je l'ai à peine vu, comment raînerais-je? Je pense k lui avec tristesse, voilà tout.

— Adorable enfant ! s'écria madame de Miremont en pressant une seconde fois, et avec plus de passion que la première, Valérie sur son cœur. Que je voudrais qu'il fût digne de vous! r^it-eUe aussitôt.

— Qui vous dit qu'il ne l'est pas^ chère Yolande? mais au surplus, peu importe.

— Et pourquoi cette indifférence?

— Je songe que je suis .une pauvre orpheline.

— Et vous ne vous dites pas que si monsieur Raoul, dans sa brillante position de fortune, ne considérait pas vos adorables qualités conune des trésors, il ne mériterait pas la sympathie (pie vous sentez pour lui ?

— Il n'est peut-être pas le maître absdu dosa ie9lâQée, répondit Valérie avec une timidité douloureuse qui semblait indiquer qu'un doute pénible venait de i^élevep dans son cœur.

— Je n'ai reçu du marquis de Brantigny aucune confidence sur ses vues au sujet de son fils, reprît vivement

^madwne de Aliremont ; mais je le crois capable de préférer certains avantages, et particulièrement ceux que vous possédez, k des cenvenanees de fortune... Qui saK d'ailleurs, ajouta-t-elle après une imperceptible hésitation, si vous ne ferez pas un riche héritage quelque jour? On a vu, à coup sûr, des choses bien plus exifaordinaires, convenez-en.

— Tous mes parents sont aussi pauvres que mA^

— - le puis TOUS doter, dit k lâcontesae, <d« toB d'ane personne ^i s'amuse à jeter kKH^néme&t «ne plaisaflterie au milieu d'une conversation grave.

Sdît que Valérie ne jugeât pas cette supposition sérieuse, soit qu'elle lui causât quelque embarras, elle se borna, au lieu d'y répondre, à prendre la main de la vicomtesse qu'elle porta à ses lèvres.

— Vous me traitez déjà comme une mère, reprit Yo- , lande ; c'est d'un heureux augure... mais voyons, chère

Valérie, que désirez-vous que je fasse ou du moins que j'essaie pour votre bonheur? vous savez que je n'ai rien de plus cher au monde.

— 11 n'y a rien à faire, Madame... chère Yolande.

— Désirez-vous que je vous mette à même de mieux connsûtre M. Raoul;» rien ne me sera plus facile : je l'engagerai à venir avec son père passer quelques jours ici.

— Faites ce que vous voudrez.

— Moi-même je ne serais pas fâchée de le voir de plus près, répliqua aussitôt la vicomtesse. Sachez toute la vérité, ma bien-afinée Valérie : avant son retour j'avais déjà eu des. vues sur lui pour vous. Qu'iPvous aime seulement la moitié de ce que vous méritez, et je vous réponds que vous serez marquise de Brantigny avant une année.

Valérie avait une âme trop élevée pour dissimuler son bonheur à celle qui le causait, elle poussa donc un cri de ^ie, puis elle dit à la vicomtesse avec l'expression de la plus touchante tendresse :

-— Et vous, chère Yolande, quand donc songerez-vous à votre bonheur?

— Oh! rien ne presse; j'ai bien attendu jusqu'^ pré* sent, et,M

134 IIADiHB VÈ imUBHOIIT.

La vicomtesse sTarrèta subitement, car toot à coup un chant graTe et mélodieux s'éleva des rives du lac. Madame de Miremont fit signe à son rameur de laisser tomber ses avirons, et posant la main sur le bras de Valérie, elle sembla lui dire : Écoutons!

lia ballade.

Les accents qui avaient attiré tout à coup l'attention de la vicomtesse partaient de l'endroit le plus pittoresque des rives du lac d'Àiguebelle, dont les beautés poétiques jouissaient d'une certaine célébrité dans la contrée.

C'était une espèce de petit havre, formé par deux massifs de saules s'avançant circulairement dans les flots, et laissant à leur point de jonction une entrée qu'une barque très-étroite pouvait seule franchir. Partout ailleurs les arbres composant cette enceinte étaient tellement rapprochés les uns des autres, qu'un nageur aurait eu de la peine à se frayer un passage au milieu d'eux. Pendant les ardeurs de l'été, madame de Miremont se faisait fréquemment conduire dans ce lieu qui était sa salle de bain. Quand elle y venait en bateau, elle y' pénétrait par l'issue dont nous avons parlé ; quand elle s'y rendait par terre, il lui fallait descendre uq sentier rapide qui serpentait sur les flancs d'une masse de rocher, dont les anfractuosités étaient remplies de touffes de fougères d'une merveilleuse végétation. Les bêtes fauv^ affec-

136 MADAXE DE WREaiONT.

donnaient partîculièrement ce site saavage, où elles trouvaient des retraites d'autant plus impénétrables aux regards, qu'une de ces superstitions populaires fréquentes dans les campagnes le rendait redoutable aux habitants des hameaux voisins. La tradition racontait ' qu'un sire d'Aiguebelle et un sire de Courtenay, autrefois rivaux d'amour, avaient vidé leur querelle dans ces rochers; qu'ils s'y étaient occis tous deux, et que leurs ombres courroucées y revenaient souvent pour recom-, meneur ce combat oO il n'y avait point eu de vainqueur. Des vieillards respectables assuraient sérieusement qu'ils avaient plus d'une fois, en revenant de quelque foire dans les environs, entendu le cliquetis des dagues et les imprécations de rage des combattants, et l'un d'eux, aïeul de la nourrice de Yolande, affirmait sous serment avoir été forcé, une nuit, de sesnir de témoin à ces champions que la mort n'avait pas réconciliés :

Aussi ce fut avec une répugnance viable que le conducteur de la barque de Yolande obéit à l'ordre qu'on ui avait donné de laisser tomber ses avirons.

Le chant qui avait frappé les oreilles de la vicomtesse et de Valérie était une sorte de refrain sans paroles, que nous comparerons à ces préludes que les Tyroliens exécutent au début et à la fin de leurs airs nationaux. L'expression en était profondément mélancolique, et il était impossible de se défendre d'une secrète sympathie pour cette voix qui semblait l'écho d'une âme souffrante.

Après le refrain répété deux fois, il y eut un moment de silence assez long pour que mademoiselle d'Avaujour pût dire à son amie :

— Quel malheur que ce sok déjk fini !

— Le chanteur se sera douté qu'on l'écoutait, répondit la vicomtesse; nous devrions fieut-ètre, contiQua-t-€lle

ausâtût, naoB éld^nir tout douoemeot pour rengage- ^ recommencer.

— Smipoonnez-vous q»i «e peut èkre 9 ùemamùa Valérie.

— Oui, mais ce soupçon est absurde.

— Alors, pourquoi Tavez-vous?

— Parce ^i^e i'esprît humain est ail» l»t, q^îA accueille même c« que ia raison repovsse.

— Puis-je savoir?...

— Oh ! mon Dieu ! il n'y a pas ée secret, interrowpit viv^nent madame de niremoat... vocisirirez à mes dépens, msôs je vous le rendrai à la première occasion.

Cette résQMîon ^ cette gâiié firent «roire à Valérie que Yolande allait parier; cepaidapt il n'en fut rien, et après quelques secondes d'attente, mademoiselle d'Avaujour dit :

— Eh bien! ce soupçon absurde?

— Je pensais que si nous n'étions pas aussi loin de Courtenay, cette voix pourrait bien être cette de Sirvan.

— C'est singulier, repartit Valérie, j'ai eu la même idée : et vous croyez que c'est impossible qu'il soit venu jusqu'ici.

— C'est du moins peu probable.

— Vous m'avez cependant dit qu'autrefois il faisait très-souvent ce trajet.

— C'est vrai... mais jamais à une heure aussi avancée. Si c'était lui qui fût là ce soir, il serait obligé de passer la nuit à la belle étoile.

— Ou de venir demander l'hospitalité au château.

— C'est ce qu'il ne fera pas, ma chère Valérie : sur ce chapitre-là je n'ai pas le moindre doute.

— J'aurais bien envie de vous demander pourquoi il s'est montré si dévoué, si soumis, quand vous avez réclamé de lui le sacrffîce qu'il vous a fait, et pour^

138 MkùèMÈ M vmttKHrr.

quoi vous avez Tair de douter maintenant de son affection.

Au lieu de répondre à Valérie, madame de Miremont ordonna à son rameur de remettre la barque en mouvement, mais sans lui imprimer une grande vitesse, et en se rapprochant toujours du rivage.

Cette manœuvre eut un succès inespéré. A peine la barque eut-elle dépassé le second massif de saules, que la bise.sipporta un nouveau prélude; il fut aussitôt suivi d'un nouvel ordre d'arrêter.

Cette fois le chanteur, soit qu'il ne se crût plus écouté, soit qu'il eût pris son parti de l'être, ne s'interrompit plus, et, son prélude terminé, il commença d'une voix plus ferme, mais toujours mélancolique, la ballade qu'on va lire :

C'est moi qai garde la tourelle D'Alice, noble damoiselle ; Je suis son nain, son pauvre nain I Qui gémit lorsque natt Taurore, Et qae le soir retrouve encore L'œil humide et le front chagrin,

La nature, pour moi marâtre, Me jeta difforme et souffrant.

De la chaumière d'un vieux pâtre Sur le seuil du palais d'un grand.

Le vieux pâtre, c'était mon père; Je n'ai jamais connu ma mère, Qu*en naissant j'avais fait mourir!

Le deuil entoura mon enfance, Et je commençai l'existence Gémissant et faisant gémir.

Xai passé mes jeunes années Au milieu du monde isolé, Et rien dans leurs longues journées ^^ m*a distrait oii consolé |

MADAME DS MiRSMONT. IM

lamais les jeux du premier âge, Ni les sons d*un tendre langage, PTont changé ce sort rigoureux...

Toujours, toujours la servitude, Et pas même Tincertitudc, Ce court repos des malheureux.

Eh bien ! ce temps de mon enfance Dont je vous chante la douleur, Est toujours, malgré sa souffrance, Celui que regrette mon cœur I S*il s*écoulait dans Tesclavage, Du moins je portais mon servage Sans rêver un autre avenir ; Mon faible corps était Tasile D'une ftme comme lui débile»

Ignorant même le désir.

Mais un jour je sentis celte ftme Triste et lasse dans son sommeil, Comme si Téclat d*une flamme Voulait la contraindre au réveil.

Des souffrances inattendues, Des espérances inconnues.

De mon cœur semblèrent surgir ; Et dans ce cœur sorti de Tombre J'entendais des désirs sans nombre Pleurer d*abord et puis rugir !

Passants, qui retiendrez peut-être La ballade du pauvre nain, Puissiez-vous ne jamais connaître Le mal qui dévore son sein !

Oh ! c'est une terrible épreuve Qu'une Ame tendre et toujours veuve, Que nulle autre ftme ne comprend.

Et qui doit borner sa puissance A se consumer en silence Dans un corps qui demeure enfant.

il'fsçayais cette triste vie,

QuQQd mon mattre me dit un jour :

140 lOAUa DE imUCIIONT.

— Je pan, Tristan, et te confie Ma fille jasqa*li mon retour.

Sans doute tu naquis fidèle,

Mais cependant prends pour modèle Cette levrette au cœur ardent, Que j*ai si tendrement chérie, Qui me suirit dans la Syrie, Et mourut en me défendant.

Puis il me dit : — Il te falit prendre, Ici, dan» le coin du foyer.

Ce long poignnrd pour la défendre Et ce vieux luth pour Tégayer.

Chante, obéis, combats et veille.

Que jamais ton cœur ne sommeille Quand il te faudra la servir...

— La servir I la veiller sans cesse ! Dis-je en moi-même avec tristesse :

Hélas I j'aimerais mieux la fuir!

Si vous s*uviez comme elle est belle, Qoand d'un regard de son œil noir À ses côtés elle m^appelle Et me fait signe de m'asseoir I

— Bon Tristan, prends ton luth et chante. Dit-elle : de ta voix touchante

Taime le timbre pénétrant...

Elle choisit une romance ; En souriant je la commence, Et je la finis en pleurant.

Un cor vient de se faire entendre !

N'annonce- t-il pas un retour?

Je vois des cavaliers descendre Le sentier qui mène h la tour.

Yeil'a des coursiers qui hennissent, De grands lévrierti qui bondissent.

Un bouclier d'or a relui ! ! !

Je n'en doute plus, c*est mon mattre ! Il semble aussi me reconnattre !

Un chevalier «st près de lui l

te lendenain dttns les vallées VaiBines «ie la vieille toinr, Les cloches ii grandes volées Semblaient annoncer un beau jour.

Le ciel n'avait pas de nuages, Les vassaux de trente villages Accouraient sur le grand chemin...

Bientôt, dans la foule empressée, On vit Alice eu fiancée, Mais les yeux y cherchaient en vain

Celui qui gardait la tourelle Bp celte noble damoiselle, Qu'elle appelait son pauvre nain....

Qui gémissait avant l'aurore, Et que le soir trouvait encore L*œil humide et le firont chagrin.

A dalSer de ravant^lernier ooaplet, la voix du chairteuv, soit fatigue, sok énotion, s'étak graduellement afibibUe, et il fut très-fs^lb de voir, quand le refraîa commeDQ», qu'elle était au^bout de ses forées; en effet, le dernier vers de ce refraîA n'armva que eomme a» monmipe plam* tif aux oreilles des deux amies.

— Quelle triste et touchante histoire ! dit mademoiselle d'Avaujour, pendant que la* harque s'éloignait rapl- ^ dément, sur un signe de la vicomtesse.

Madame de Miremont n'approuva ni ne contredit cette appréciation. Enveloppée dans son châle, Ik tétc inclinée sur sa poitrine, on eût pu la croire endormie, si Tordre muet qu'elle venait de donnep n'eût indiqué qu'elle av»t pris part à ce qui s'était passé.

— Seriei^vous souffrante, ma chère Yolande? lui demanda Valérie, en se penchant vers elle.

— Le froid m'a saisie, répondit la vicomtesse sans changer d'attitude : j'ai fait une imprudence de m'arrêter i»ur ce lac aussi longtemps.

U2 UAÙàUE DB MmEHOtH'.

— La marche vous ranimera tout à l'heure. Mais qu'a- Yez-votts, ma chère amie? lui demanda Valérie, avec la plus grande inquiétude. Vos mains sont tremblantes! Vos Joues sont inondées de larmes! ajouta-t-elle, après avoir approché son visage de celui de la vicomtesse.

— Ce chant m'a remuée jusqu'au fond de l'âme murmura madame de Miremont. Pauvre Sirvan ! poursuivitelle d'une voix plus faible.

— C'est donc lui qui a chanté?

— Ne Taviez-vous pas reconnu?

— Vous m'aviez dit que c'était impossible qu'il fût venu Jusqu'ici.

— Ce qui est impossible arrive quelquefois, Valérie ; mais c'est rarement pour notre bonheur.

En ce moment la barque touchait à la grande pelouse du parc, ce qui obligea les deux amies à suspendre momentanément leur conversation. Elles ne la reprirent que lorsqu'elles eurent cheminé côte à côte et en silence pendant quelques instants.

— Chère Yolande, vous sentez- vous mieux? demanda tendrement Valérie.

— 11 me semble que oui... mais pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si sotte en votre présence.

— Oh ! votre émotion était bien naturelle : il y a si longtemps que vous connaissez ce pauvre homme, et il est si malheureux ! Moi aussi, je vous assure, j'ai été toute troublée, et je ne crois pas avoir jamais rien entendu de plus touchant que cette voix.

— Ni moi non plus, dit la vicomtesse.

— Comment se fait-il que vous ne m'en ayez pas parlé l'autre jour?

— Je ne la connaissais pas, répondit madame de Miremont avec une sorte de vivacité dont il eût été impossible de se rendre compte,

liÀbAlÉE DE MiREMONt. i^

— D'où a-t-il tiré cette musique? elle est belle, malgré son caractère sauvage.

— 11 l'aura composée lui-même.

— VouscroyâJl

— Oui, et j'en dirai autant de ce petit poëme pour lequel ce chant a été fait.

— Mais tout cela lient du prodige ! s'écria Valérie.

— Je ne vous dis pas le contraire.

— Avez-vous donné autrefois des leçons de musique à Sirvan ?

— Jamais : je me souviens seulement qu'il tombait dans une sorte d'extase quand je jouais du piaLO ou que je chantais devant lui.

— Que sa vie doit être douloureuse! dit Valérie. Cette intelligence, ces goûts élevés, cette nature poétique... on se sent le cœur serré, rien qu'à la pensée de toutes les tortures morales de cet homme

Madame de Miremont n'sgouta rien à ces paroles, mais elle pressa le bras de Valérie passé sous le sien, comme pour lui dire qu'elle partageait le sentiment qui les avait inspirées.

— N'irons-nous pas le visiter un jour dans son nouvel établissement de Courtenay? demanda Valérie. Vous lui devez bien, ce me semble, cette consolation, puisque c'est k votre prière qu'il a consenti à céder le vieux château au marquis de Brantigny.

— Je crains de l'ofifenser en lui montrant de la reconnaissance, murmura madame de Miremont.

*— Mais ne craignez-vous pas de l'affliger en lui laissant croire à votre ingratitude? répondit Valérie, du ton d'une personne profondément surprise.

— Eh bien ! j'aime mieux cela, répliqua la vicomtesse... Mais laissons ce sujet de conversation, Valérie ; il m'est narti'^ièrement pénible ce soir.

lu lUIUllE AB «EEBOVf.

MademoiieUe d'Ayaiqoiir n'insista pas; mais alors même qpi'elle eût youla parler encore de Sinran» cela loi eftt été impossible, car son att^tion et cdle de sen amie furent distraites par l'arrivée d'un domestique qui paraissait à la rechâ'che de sa maîtresse.

CkMitplicalloni.

— Monsieur le marquis et monsieur le comte de Brantigny viennent d'arriver au château, dit le domestique eo s'arrêtant à quelques pas de la vicomtesse. La femme de charge m'envoie prévenir Madame.

— Allez en avant, dire que je vous suis. Ces Messieurs vont-ils plus loin?

. — Je ne crois pas : ils sont à cheval, et j'ai entendu leur domestique parler d'un phaéton qui les suit avec leur bagage; je pense qu'ils resteront quelques jours chez madame la vicomtesse.

Et le domestique remonta la pelouse à grands pas pour annoncer sa maîtresse.

— Le hasard nous sert admirablement, dit madame de Miremont à Valérie; nous serons à même d'étudier le caractère de M. Raoul ; et qui sait si son père et lui ne viennent pas aussi pour chercher à vous connaître? ajouta la vicomtesse en faisant un effort pour donner à sa voix une expression moins mélancolique que celle qu'elle avait depuis q[uelque8 instants,

iié iuiUMB DB IDREMOitt. •

— Ne plaisantez pas sur ce sujet, chère Madame, reprit Valérie avec un accent suppliant.

— Pourquoi m'interdire les espérances qui vous coneement, chère enfant? Vous ne voulez donc pas qu'il y ait du bonheur pour moi dans ce monde ?

— Il ne saurait y en avoir à rêver ce qui est impospossible, répondit tristement Valérie.

— Je vois votre avenir sous des couleurs moins sombres, chère petite; au surplus, il vaut mieux ne pas se presser d'espérer.

A l'instant même où madame de Miremont prononçait ces mots: Je vois votre twenir 9ous des couleurs moins sombres, le château d'Aiguebelle, qui était dans une comr plète obscurité, s'illumina tout à coup dans une de ses parties, et Ton aperçut, par les trois fenêtres ouvertes d'un grand et magnifique salon, oà des valets de ined venaient d'apporter plusieurs lampes, le raarcpuî&et le comte se provenant de long eo large et causant avec une tranquillité qui témoignait àe leur parÊôte intelligence.

Ceitle soudaine apiATÎtion, quoiqu'elle n'eût riôB que de très-naturel, frappa les deux amies par son à^propos, et une Légère pvesâon de leurs bras, toujours enîacéi, leur dit qu'une même pensée venait de s'élever dam leur espril.

Peu de minutes après ce petit incident, dles arrivèrent dans le salon, où elles eurent imnédiatement l'explication de la visite de messieurs de Brantigny : ce fui le marquis qui la leur donna»

11 vottkttC, dit-ily régi^riser l'affaire de !a ces»on de son château que lui faisait Sirvan; puis il avait à cœur d'exprimer à ce dernier toute sa reconnaissance pour le service immense qu'il lui* rendait; enfin, il attendait le lendemain un arclâteete de la viUe voislite, aufuel il avait donné rendez-vgus, car il tenait à exaiMioer sans retwd

Ce qa*i\ y avait à faire pour rendre Gourtenay habitable, ainsi qu'il en avait pris l'engagement par l'intermédiaire de sa belle ambassadrice...

— Dans tout cela, interrompit la vicomtesse avec cette gracieuse coquetterie que les femmes du grand monde les plus réservées ne craignent pas de montrer aux hommes de leur intimité qui sont beaucoup plus âgés qu'elles, dans tout cela, il n'y a pas un seul mot sur le désir bien naturel que vous deviez éprouver de nous revoir.

— Je croyais que c'était la chose du monde la plus inutile kdire, riposta galamment le marquis; mais pour vous la prouver, je me hâterai de vous demander si vous voulez de nous pour une semaine.

— C'est bien peu, répondit madame de Miremont; mais, cette semaine passée, vous nous en donnerez peut-être une autre : vous Mlez avoir des ouvriers à surveiller, ajouta-t-elle avec une atfectueuse malice... Monsieur Raoul, jamais il n'y a eu autant de gibier sur la terre d'Ai* guebelle.

— Aussi, Madame, j*ai eu soin d'apporter mes ftisils, et d'amener Black et Stop, d'eux chiens d'arrêt anglais de toute beauté et excellents»

— Ils sont les bienvenus. Mon vieux garde, te père La Plume, sera très-heureux de vous revoir : il me demande toujours de vos nouvelles. Je lui ferai dire de venir prendre vos ordres demain matin.

La conversation se prolongea jusqu'à une heure assez avancée de la soirée sans produire aucun incident qui mérite d'être rapporté. Nous ne prétendons pas dire par là que les .quatre personnes réunies éti ce moment au château d'Aiguebelle se tenaient sur la réserve, mais nous cherchons à constater ce fsût, que les premières heures de réunion des personnes qui sont le mieux disposées à è'aimer, se passent à échanger des paroles insignifiantes ;

i4S lUDAMt DÉ MIRElIOétf .

et plus la confiance mutuelle est grande au fond, plus elle a de peine à se montrer dans la forme : les sentiments sans force et sans durée sont seuls pressés de se faire connaître.

:Ce qui précède, du reste, se rapporte moins jusqu'à présent aux personnes de notre histoire qu'à toute autre réunion du même genre; car, à l'exception de l'amour naissant de Valérie pour Raoul, et en ne citant que pour mémoire celui que le jeune comte prétendait ressentir pour Yolande, il n'y avait, de part et d'autre, que des affections dont il était facile de parler. La réserve de chacun tenait donc à d'autres causes que celle dont nous avons parlé quelques ligues plus haut.

M. de Brantigny n'avait pas donné à la vicomtesse toutes les raisons de sa brusque arrivée à Aiguebelle. Ce n'était pas de sa. part défiance, maïs parmi ces raisons il y en avait une, la plus grave, la plus puissante peut-être, dont il ne voulait' entretenir madame de Miremont qu'en particulier : aussi, pendant la soirée, avait-il trouvé le moyen de faire entendre à sa belle amie qu'il désirait vivement avoir une entrevue avec elle le lendemain, avant le déjeuner. Il va sans dire que Yolande lui avait répondu qu'elle serait à neuf heures, et pour lui seul dans sa bibliothèque.

Pendant cette première nuit, il n'y eut que Raoul, parmi les habitants d'Aiguebelle, qui jouit d'un repos complet, bien qu'il eût aussi ses projets et ses espérances. Madame de Miremont, un moment distraite de ses émotions par l'arrivé de ses hôtes et la nécessité de leur faire' un accueil digne d'eux et d'elle, madame de Miremont, disons-nous, était retombée dans la mélancolie profonde dont elle avait étér subitement atteinte vers la fin de la promenade sur le lac. Valérie, qui avait fait bonne contenance toute la soirée, pour cacher le plaisir

MAPAMt 02 UIREMONT. 14d

que lui causait la présence de Raoul et la crainte qu'elle avait de ne pas lui plaire, Valérie était agitée par ces mille rêves douloureux et charmants, que les jeunes imaginations caressent avec tant d'amour quand les joies et les souffrances de la vie se révèlent à elles pour la première fois. Tantôt il lui semblait que Raoul avait paru heureux de la revoir, et que le marquis s'était montré pour elle plus afiTectueux encore que de coutume; tantôt elle se disait qu'elle n'était pour rien dans le contentement du jeune comte, et que la bienveillance de son père n'avait pas d'autre origine qu'un délicat sentiment de pitié pour une pauvre fille sans appui dans le monde. Dans le premier cas, les paroles d'espoir de Yolande ne lui paraissaient plus aussi déraisonnables; dans le second, elle ne se les rappelait qu'avec une poignante amertume.

Douée d'une de ces âmes qui devinent le néant desespérances humaines avant d'en avoir fait la décourageante épreuve, elle n'avait naturellement de foi vive que pour croire à la tristesse de sa destinée, et peu de chose suffisait pour qu'elle s'attachât de préférence à ses pressentiments les plus pénibles. L'amitié de madame de Miremont était une immense consolation pour son cœur, car là du moins il n'y avait pas de doutes à concevoir. Valérie chercha donc à fixer sa pensée sur cette part certaine de bonheur qui lui était dévolue, et si elle n'y parvint pas complètement, elle retrouva du moins assez de calme pour se sentir capable de cacher à tous les yeux, pendant quelques jours, les souffrances de son âme et les anxiétés de son esprit.

Le lendemain matin, à neuf heures précises, M. de Brantigny entrait dans la bibliothèque où la vicomtesse l'attendait depuis quelques minutes.

p était grave, et quoiqu'il se fît violence pour parattrç

ISO VADAMS DE mueifQirr.

calme, il était facile de v(^r qu'intérieurement il éprouvait une vive agitation.

Madame de Miremont en Jugea ainsi, et ce fut avec le plus sympathique regard et le plus affectueux serrement de main qu'elle raceneilUt et qu'elle lui désigna un fauteuil à côté d'elle.

— Vous me voyez profondément triste, lui dit-il.

— Seriez-vous encore mécontent de votre fils?

— Non; il est bon, je le crois désireux de me plaire; .mais il faut que je le marie.

— Je pensais que vous le déstriez.

— Et vous ne vous trompiez pas.

— Eh bien! alors...

— C'est que je puis être obligé de lui faire contracter une alliance qui sera une horrible douleur et une poignante humiliation pour toute ma vie, interrompit le marquis d'une voix sombre.

— Comment i il se serait engagé malgré vous? demanda la vicomtesse avec la surprise la moins déguisée.

— Au contraire, c'est moi qui ai presque promis sa main sans le consulter. ,

— Vous, monsieur de Brantigny ! avec votre caractère et dans votre position !

Le marquis se; voila le visage de ses deux mains et garda le silence. Entre ses doigts crispés, madame de Miremont voyait ses joues, ordinairement pâles, qui se couvraient d'une rougeur ardente, et sa bouche qui se contractait comme si elle craignait de laisser échapper un humiliant aveu.

— Puis-je quelque chose pour vous ? lui dit Yolande avec l'accent d'une affection vraie.

— Peut-être, murmura le marquis.

— Oh! alors, parlez vite! je serai si heureuse de vous doonar une preuve d^ mofi amitié et de mon déyooçoiept !

VADAltt DE HINOlOirr* iM

— Gd que TOUS avez obtenu de Sirvan me Csut supposer q[ue vous avez tout pouvoir sur son esprit, dit M. de Brautigny en hésitant à chaque moU et sans découvrir son visage.

Madame de Miremont ne put retenir un mouvement d'effroi, qu'elle réprima aussitôt à l'aide de l'empire qu'elle exerçait toujours sur elle-même.

— J'ai réussi une fois, répondit-elle avec douceur; mais ce n'est pas une raison pour que j'obtienne un nouveau succès. D'ailleurs, ajouta-t-^le, j'aimerais mieux ne plus mettre à l'épreuve l'attachement que Sirvan a pour moi.

— Ainsi, vous refusez de me rendre un service mille fois plus grand que celui que vous m'avez déjà rendu en me faisant rentrer en possession du berceau de ma famille?

La voix de M. de Brantigny, en prononçant ces mots, était si faible et si entrecoupée, que madame de Miremont fut obligée de se pencher vers lui pour l'entendre.

— Je ne refuse pas précisément, et je ferai tout ce que vous voudrez, si je puis seule vous sortir d'embarras, reprit-elle en posant une de ses mains sur le bras du marquis pour l'obliger à lui montrer ses traits. Mais, par grâce, ajouta-t-elle, dites-moi comment il peut dépendre de Sirvan de vous 6ter ou de vous rendre la liberté de marier votre fils comme vous l'entendez.

— C'est un horrible mystère, vicomtesse... et quoi qu'il arrive, je suis condamné à commettre une lâche action.

— Même si je vous viens en aide? mais, dans ce cas, je serai votre complice! s'écria la vicomtesse.

M. de Brantigny ne répondit pas, mais il attacha sur Yolande un regard suppliant de la plus touchante éloquence.

— Écoutez-moi, mon cher marquis : il n'eût fallu rien moîas que toute mon affection pour vous, pour ne dé*

itSÊ MADAME DE MIREMOIIT.

ddêr à demander quelque cbose k Sirran ; mais cette affection, quelque grande qu'elle soit, sera insuffisante s'il s'agit d'une entreprise que ma délicatesse doit blâmer. Consultez donc votre conscience avant de me livrer le secret qui vous tourmente et le danger qui vous menace ; si elle s'alarme de ce que vous voulez faire, la mienne s^alarmera aussi de l'aide que vous me demandez ; si elle est tranquille, je vaincrai facilement mes répugnances et je vous servirai de tout mon cœur. Décidez, mon ami.

— Je vous ai dit que l'action était lâche... je ne rétracterai pas cette parole... Eh bien! Raoul aurait épousé Valérie d'Avaujour... il épousera Clémence Malard.

— Vous me mettez là dans une bien cruelle alternative, reprit la vicomtesse avec fermeté, car vous venez de me laisser entrevoir la réalisation possible d'une de mes plus chères espérances; mais vous me connaissez mal, monsieur de Brantigny, si vous pensez qu'un intérêt presque personnel me fera accepter ce que j'ai refusé à la

ieille amitié qui nous unit, et...

— Voyez donc si vous pouvez faire sans honte ce que je vous demande! interrompit le marquis avec une impatience qui touchait à la fureur. Voyez, et décidez si jamais père fut plus malheureux que moi.

Et, tirant un papier de son sein, il le présenta à Yolande qui le prit en tremblant.

Elle le parcourut du regard avec une avidité toujours croissante ; puis elle se leva brusquement, le visage pâle d'émotion, le. regard enflammé d'une sainte colère, et elle dit au marquis :

— Je ne vous trahirai pas, monsieur de Brantigny, mais si l'iniquité pour laquelle vous avez osé me demander mon concours s'accomplit, je ne vous reverrai de ma vie ! Oh ! pensez, pensez à vos devoirs! ajouta-t-elle en prenant une attitude suppliante,

KADAMS DE HIIU!HOirr. 453

— 0«oî! VOUS voulez que le chef de ma maison soit...

— Je veux que vous, qui l'êtes encore, vous vous conduisiez en honnête homme.

— Mais, qui me prouvera que tout ceci n'est pas une histoire faite à plaisir?

— Le temps, qui dégage toutes les vérités des ombres que la malice des hommes répand autour d'elles.

. — Jusque-là je ne dois rien faire qui puisse éclairer le public sur un fait non prouvé, qu'il ignore sans doute.

— Ce fait, deux hommes le connaissent : je suppose que vous achetiez le silence de l'un en mariant votre fils à sa fille, que ferez vous pour l'autre ?

— Il est nécessiteux, je lui donnerai de l'argent.

— Mais s'il en veut beaucoup ?

— Je lui en donnerai encore.

— Mais s'il en veut toujours ?

— S'il en veut toujours! s'il en veut toujours ! l)albutia le marquis avec une sorte de rage, il y a d'autres moyens d'empêcher un homme de parler. Celui-là est brave, dit-on, je le provoquerai en duel et je le tuera! !

— Monsieur de Brantigny, on ne tue jamais un secret. Quand le cœur qui le renferme cesse de battre, il s'en trouve un autre pour le recueillir. La Providence le permet ainsi.

— Que faire? mon Dieu! reprit le marquis en se frappant le front avec désespoir.

— Appeler de bonne foi la vérité au lieu de chercher à l'étouffer, et Dieu la fera luire à vos regards.

T- Que je me fasse l'artisan de ma propre honte! s'écria M. de Brantigny. Jamais! jamais!

Et repoussant son fauteuil avec violence, il se leva et sortit de l'appartement.

— Que de malheurs je prévois! murmura douloureusement Is^ vicomtesse^

Père e( fll«.

Restée senle dans sa bibliothèque après le brusipie départ du marquis, madame de Miremont, sans se reprocher précisément la fermeté qu'elle avait montrée, ne put s'empêcher de reconnaître qu'elle avait peut-être dépassé les strictes exigences de la droiture, et qu'avec plus de douceur elle serait probablement parvenue à se faire mieux mieux comprendre, ou du moins plus facilement excuser. Stupéfaite encore de la confidence qu'elle avait reçue, elle eut la loyauté de se dire que le violent désespoir de M. de Brantigny était légitime, et tout en se fortifiant dans la résolution d'être inébranlable, s'il lui demandait encore ce qu'elle venait de lui refuser, elle se promit d'employer toutes les ressources de son cœur et de sou esprit à la tâche de le consoler d'un malheur dont l'étendue la frappait plus vivement à mesure qu'elle l'examinait avec plus de calme.

Sa sympathie était sincère, son intérêt décidé à se manifester résolument dans la mesure qu'elle s'était imposée, et cependant au fond de son cœur s'éveiUaU lentement, et

comme k son insu, une pensée étrange k ses premières impressions, pensée qui, bien que confuse encore, lui eau*sait déjà une joie secrète et indéfinissable. Si cette pensée eût été moins vague, la vicomtesse s'en serait peut-être alarmée assez vivement pour comprendre qu'elle devait la chasser dès son apparition; mais quand elle en entrevit la nécessité, elle ne s'en trouva plus la force, ou du moins elle crut à des difficultés dans lesquelles sa prudence lui disait qu'il était plus sage de ne pas s'engager. Dupe alors d'une de ces illusions dont les âmes les plus fermes et les consciences les plus scrupuleuses ne sont pas toujours exemptes, madame de Miremont pensa sincèrement qu'elle * pourrait concilier sans peine les sentiments divers qu'elle sentait s'agiter en elle, et entraînée par cette douce erreur, elle commença par se tromper elle-même, en s'abandonnant à celui de ces sentiments dont elle venait d'éprouver la puissance et de pressentir vaguement je danger. Nous nous en rapportons à toutes les femmes de bonne foi : les plus grandes joies et les plus immenses douleurs de leur vie ont-elles eu une autre origine qu'une de ces impressions fugitives dont nous venons d'esquisser la rapide et mystérieuse influence ? l'amour, qui ravit le cœur jusqu'à* ce qu'il le déchire ; l'amitié, cette noble et sainte illusion des belles âmes, qu'ont-ils été à leur naissance? un rêve insaisissable, une pensée confuse, que la plus éloquente parole n'aurait pu exprimer. Doux fantômes, qui, des profondeurs du^cœur de l'homme, vous élancez dans les champs sans bornes de son imagination, pour la traverser d'abord comme le son traverse l'espace, pourquoi s'alarmerait-on de votre passage? comment ne chercherait-on pas à vous retenir? l'éclair qui brille, le songe qui s'efface, le parfum que la brise emporte sur ses ailes paraissent moins durables que vous ; vous n'êtes pas ipême une espérance, pas même un pressen^ment, cpi)

iS6 VADAinK DB lORBHOirr.

donc pourrait tous craindre? On vous brave, on vous regrette, on vous rappelle; et quand, semblables à l'esclave docile, vous avez répondu : maître, nous voici, vous régnez en maîtres vous-mêmes, et l'esprit le plus ferme ne peut se soustraire à votre domination.

Madame de Miremont n'en était pas là encore, et quand elle voulut s'arracher sérieusement aux pensées qui l'avaient dominée un moment, elle y parvint sans trop de difficulté. Sa préoccupation se reporta alors sur M. de ^rantigny, et elle se fortifia dans la résolution de chercher à lui faire oublier le chagrin qu'elle venait de lui causer. L'heure du déjeuner devait bientôt les réunir : il . lui sembla qu'elle ferait une bonne action en mettant sou vieil ami à même de la revoir avec plaisir, et de paraître devant Raoul et Valérie avec moins de tristesse sur le front et moins d'amertume dans le cœur.

Elle prit donc une plume, et elle lui écrivit le billet qu'on va lire.

« J'ai été rude pour vous, mon ami, et j'en suis profondément affligée. Pardonnez-moi, je vous en supplie, ,et surtout ne me croyez pas insensible au malfieur qui vousmenace. Peut-être ne sera-l-il pas impossible de le conjurer sans manquer à la justice qui doit présider à toutes les actions d'un homme tel que vous. J'en cherche les moyens avec l'ardeur persévérante de l'affection la plus vive et la plus zélée. Ne vous découragez pas, ne précipitez rien : le temps apporte quelquefois des changements heureux dans les situations les plus désespérées, pourquoi ne compterions-nous pas sur lui? j'ai foi en sa bonne influence parce que je l'ai souvent éprouvée pour moi-même : ne pouvez-vous pas, en vous reportant à votre passé, en dire autant?

n Maintenant que je pense avec plus de calme à la ru-

ilADAMÉ DE MlRËHOMt. 18?

desse que Je vous ai montrée, il me semble que je lui trouve une cause dont votre amitié n'a pas le droit d'être mécontente : en me demandant un service, vous n'avez pas tellement cru au bonheur que j'éprouverais à vous le rendre si cela dépendait de moi, que vous n'ayez jugé nécessaire d'y mettre en quelque sorte un prix... c'est mal, mon ami, bien mal ! je me flattais que vous connaissiez mieux mon cœur.

» Nous allons nous revoir dans quelques instants... que votre noble main en serrant la mienne me dise que vous ne m'en voulez plus.

» Yolande. »

Madame de Miremont n'était pas entièrement sincère en faisant allusion au mariage de Raoul et de Valérie, que M. de Brantigny lui avait fait entrevoir comme la conséquence du service qu'il avait réclamé d'elle; mais comme cette pensée avait traversé son esprit avec beaucoup d'autres, elle ne se fit pas scrupule de la mettre en avant, convaincue que son vieil ami en serait touché. Le cœur des femmes les plus droites a de ces ruses innocentes qiîand il s'agit de consoler ceux qui souffrent par elles : c'est une des richesses sans nombre de leur nature délicate et dévouée.

La vicomtesse fit porter cette lettre par une de ses femmes, et elle attendit avec plus de tranquillité le moment de revoir le marquis.

Ainsi qu'elle l'avait espéré, elle le trouva plus calme et aussi affectueux avec elle qu'il l'était toujours. Son visage gardait encore l'empreinte d'une vive et profonde émotion, mais sa conversation n'annonçait pas qu'il fût douloureusement préoccupé, et plusieurs fois pendant le déjeuner il montra une gaieté et une liberté d'esprit qui étaient rares chez lui, même dans ses meilleurs jours.

iiSè HADiME DE MmeifOMf.

— Ma chère vicomtesse, dit-îl au moment où ils passaient de la saUe à manger au salon, nous avons le projet, Raoul et moi, d'aller à Courtenay remercier ^votre ami Sinran de ce qu'il a fait pour nous : ce serait bien aimable à mademoiselle d'Avaujour et à vous de nous accompagner.

— Oh! de tout mon cœur! s'écria madame de Miremont, qui pensait que cette visite était aussi un devoir pour elle, et qui redoutait peut-être de la faire seule. Valérie, je suis sûre que vous serez charmée d'être des nôtres : nous ferons cette course à cheval, n'est-ce pas ?

Valérie eut un geste qui lémoignaitde sa satisfaction, et le marquis reprit :

— En revenant, nous nous arrêterons aux ruines, si vous le permettez : l'architecte que j'ai demandé doit s'y trouver à deux heures.

— Ainsi, mon père, vous persistez dans vos projets de restauration, d'embellissemeiit? interrompit Ilaoul dttton d'un homme qui interroge.

— Quand je ne le voudrais pas, mon fils, je serais encore obligé de le faire, puisque c'est une condition 4ui m'a été imposée... mais rassurez-vous, Raoul, la loi que je subis ne m'est pas pénible... Vous savez d'ailleurs, ajouta le marquis, que vous ne serez point obligé d'habiter Courtenay avec moi, et c'est pour cela que je vous cède Brantigny dès à présent.

— Mais je m'ennuierai à la mort si "je reste seul à Brantigny, mon père.

— Ce que vous dites là est bien aimable, mon lîls. Eh bien ! quand votre solitude vous paraîtra trop lourde, vous viendrez partager la mienne, et si tous deux nous désirons mieux encore, nous aurons le voianage d'Aîguebelie.,,

kAhÀm bE MmEMOMT. 159

*— Où vous serez toujours les bienvenus, interrompit vivement la comtesse.

— Est-ce seulement à mon père que ceci s'adresse ? demanda Raoul à la vicomtesse en se penchant îi son oreille.

— C'est à vous comme à lui, répondit madame de Miremont à haute voix ; mon cœur ne vous sépare pas dans raffection qu'il vous porte.

— J'espérais mieux, Madame.

— Vous êtes bien difficire, Monsieur, répondit la vicomtesse avec une bonhomie un peu railleuse. Mais il est plus de midi^ ajouta-t-elle en jetant un rapide regard sur la pendule; si nous vouions être k deux heures aux ruines, nous n'avofis pas une minute à perdre. Chère Valérie, allons nous habiller pendant qu'on sellera les chevaux... à bientôt, Messieurs.

— Vous manquez déjà à vos engag^nents, mou tils, dit le marquis à Raoul, dès que la vicomtesse et Valérie eurent quitté le salon : avez-vous oublié cequî a été convenu entre nous hier?

— En aucune façon^ moa père. Je vous ai promis de ne pas encore demander madame de Miremont en mariage ; mais je ne vous ai pas dît que je renonçais, en altendant, à lui faire la cour. Comment voulez- vous que je passe mon temps ici entre une jeune fille que je ne veux pas épouser et une jolie femme que vous œ voulez pas que j'épouse.

— Une jeune fille que vous ne voulez pas épouser! je ne sache pas, mon fils, qu'on vous ait mis dans le cas d'exprimer un refus k l'égard de mademoiselle d'Avaujour; quant à son' amie, je me suis borné à vous dire qu'elle re^serait de vous donner sa main, et je vous ai dénoniré que et serait désagréable pour vous et pour

i60 MADAltE DE IdRËIIONt.

moi : j'ai bien le droit, ce* me semble, de souhaiter quô vous ne vous rendiez pas ridicule.

— C'est justement pour ne pas l'être que je veux essayer de lui plaire. Tenez, mon père, il faut que je vous dise sans détour que vous avez le plus grand tort de me traiter en enfant en me cachant les vues que vous avez sur moi. Yous voulez me marier, rien n''est plus sûr, puisque vous me l'avez annoncé. Eh bien ! pourquoi m'amenez-vous dans une maison où il y a une jeune fille et une jeune veuve? évidemment, pour que je choisisse une des deux; or, comme vous cherchez à me décourager sur le compte de la seconde, ce ne peut être que pour, m'encourager à choisir la première. Est-ce clair, logique?

— Vous oubliez, Raoul, répondit le marquis avec embarras, que je vous ai engagé récemment à aller faire une visite à M. Malard : penseriez-vous aussi que je voulusse vous faire épouser sa fille ? Je vous ai amené ici parce que j'ai l'habitude d'y venir, parce que madame de Miremont est ma meilleure amie, parce qu'elle m'a rendu un service et que je tenais à lui témoigner ma reconnaissance, parce qu'enfin il n'y a rien de plus naturel que de visiter ses voisins quand on les aime... et même quand on ne les aime pas; mais de là à des projets de mariage il y a loin : les laquais seuls ont de ces idées-là, mon fils.

— C'est qu'ils sont quelquefois très-pénétrants, mon cher père. Au surplus, je ne vous demande pas de me dire votre secret si vous en avez un ; et même, quoique mademoiselle d'Avaujour ne me plaise pas, je l'épouserai pour peu que cela vous soit agréable, et pourvu que mon mariage avec elle ne m'empêche pas de dire à madame de Miremont que je la trduve charmante...

— Toujours mademoiselle d'Avaujour ! toujours les mêmes coupables folies, Raoul ! interrompit le marquis ^vec une sombre impatience. En vérité, mou fils, si je pre-

ITADAME BB MIREMONT. i61

nais au sérieux tout ce que vous me dites, je me regarderais comme le plus malheureux des pères. Mon Dieu! mon Dieu! n*ai-je donc pas encore assez souffert par mes enfants? s'écria. douloureusement le vieillard en se voilan le visage de ses deux mains.

La figure de Raoul prit une expression de profond étonnement, il ne pouvait concevoir comment les choses si simples qu'il disait mettaient son père au désespoir, et il cherchait^ans son esprit de quelle manière il s'y prendrait pour exprimer sa stupéfaction et pour calmer la douleur qu'il avait involontairement causée.

— Ah! Raoul! Raoul! murmura le marquis d'une voix à peine intelligible, *

— Mon père, je vois bien que je vous ai affligé ; mais je vous jure sur mon honneur que je ne sais ce que je fais pour cela. Est-ce un crime d'aimer madame de Miremont et un tort de le lui laisser voir? Si ma mémoire est*fidèle, vous ne m'avez pas élevé avec cette rigueur, et je me souviens qu'il y a quatre ans, avant mon départ pour mes voyages, vous me disiez que l'amour était le plus noble passe-temps des gentilshommes de la'brillante époque que vous regrettez toujours. La révolution aurait-elle aussi détruit ce beau privilège ? Dans ce cas, vous devriez me savoir bien bon gré de protester.

— Assez, mon fils! assez! je ne suis pas de force à soutenir aujourd'hui cette conversation avec vous, nous la reprendrons une autre fois : pour le moment, je me bornerai à vous dire qu'il faut que je vous aie bien mal dirigé puisquevousavez tant de peineàcomprendrece qui estélevé et délicat... je voulais faire de vous un homme, et je ne suis parvenu qu'à vous donner l'égoïsme d'un vieillard sans vous ôter la légèreté d'un enfant. Je renonce à vous aider de mes conseils, Raoul ; ils me feraient perdre ce que vous avez encore d'affection pour moi, et ne vous don-

162 MAIIAin DE VIUDIONT.

neraient pas de confiance en mes lamières. Demandez madame de Miremont eu mariage ^ cela vous amuse d'essuyer un refus; faites-lui la cour si vous voulez courir la chance de perdre son amitié, mais dites-vous dès à présent que je n'accepterai la solidarité d'aucunes de vos extravagances. .. je vais plus loiu, mon fils ; si je m'apercevais que vos assiduités puissent être dangereuses pour celle qui eu est l'objet, vous me trouveriez entre elle et vous ! et maintenant, silence, Monsieur! j'entends ces dames qui reviennent... Au nom du ciel ! qu'elles ne se doutent pas de cette douloureuse conversation...

— Les chevaux sont prêts, dit la vicomtesse en montrant son charmant visage à la porte entr'ouverte du salon.

— Il y a là-dessous un mystère que je découvrirai, se dit en lui-même Raoul; en attendant, j'ai carte blanche et j'en profiterai.

Uii antre père et d'autres enfantM.

Midi vic&t de sonnei à Thorloge de l'église de Courtenay. A rextrémité de ce village est une maisonnette qui, bien que bâtie en pierre, est couverte par un toit de chaume : c'est 1^ qu'ùabite la famille Sirvan depuis qu'elle a quitté les raines. Cette iT>aisonnette M appartient.

Elle est sHuée presque sur le bord du grand chemin qui traverse le village dans toute sa longueur. Sa façade principale, composée de deux fenêtres et d'une porte, regarde le midi ; un petit verger l'abrite du eôté du nord; des plantes grimpantes l'enlacent de tous les côtés.

L'aspect en est riant à la première vue, et si le passant plon^ ensuite son regard dans l'intérieur, par la porte habituellement ouverte, rien ne l'attriste, car il vM une vaste chambre bien éclairée, bien aérée, et il se dit que la misère et la maladie n'ont pu se glisser là.

Ce sont d'ailleurs de ces choses que les hommes se figurent assez volontiers, ne Mt-ce que pour se dispenser d'en rêver de plus pénibles. On aperçoit une jolie maison, on rencontre un visage souriant; pourquoi l'une ne serait-

164 MADAME DB MmEMOlIT.

elle pas l'asile de la Joie? pourquoi l'autre ne serait-il pas l'image du bonheur? et l'on passe indifférent, ce qu'on n'eût pas osé faire peut-être sous l'influence d'autres pensées.

La maisonnette qui nous a inspiré ces réflexions est donc habitée par la famille du pauvre Sirvan : nous le rappelons à nos lecteurs.

Dans la grande chambre qui, à elle seule, forme le rez-de-chaussée presqu'entier de l'habitation, se trouvent en ce moment Sirvan et Marguerite sa femme.

Marguerite file au fuseau, et de temps en temps elle interrompt son ouvrage pour passer furtivement le revers de sa main sur ses paupières humides de larmes, qui se renouvellent dès qu'elles sont essuyées.

Sirvan est assis à quelque distance sur une espèce d'escabeau dont la forme bizarre est commode pour sa cruelle infirmité. Il tient un livre ouvert ^ la portée de son regard, mais ce regard est errant : Sirvan ne lit pas.

La chambre est inondée de la lumière du soleil. Au dehors on. voit passer et repasser les habitants du village qui regagnent leurs demeures pour le repas du milieu du jour.

Marguerite et Sirvan reçoivent quelques saints affectueux. La première les rend en essayant de sourire ; le second ne parait pas les remarquer.

Une demi-heure s'écoule ainsi, dans un silence qui n'est interrompu de loin en loin que par le bruit du fuseau de la jeune femme et les soupirs étouffés qui s'échappent de son sein.

Un de ces soupirs se termine en sanglot. Sirvan, qui l'a entendu, pose son livre à côté de lui, et son vague regarde cherche celui de Marguerite.

— Qu'avez-vous? lui dit-il d'une voix affectueuse quoique distraite.

llADAite DE ItlREltOMf. i6S

— te vous l'ai déjà dit, mais vous ne m'avez pas entendue : César et Roger n'ont pas voulu aujourd'hui en« core dîner avec nous; ils ont pris chacun un morceau de pain et se sont sauvés.dans le verger, où Yolande est allée les rejoindre.

. — Caprice d'enfant! cela passera d'autant plus vite qu'on y fera moins attention.

Et Sirvan fit le geste de reprendre son livre.

— Est-il possible que vous ayez à.ce point oublié cjs caractères qui sont votre ouvrage i s'écria Marguerite en prenant une attitude suppliante. Sirvan! Sirvan! ayez pitié d'eux, je vous en conjure à mains jointes !

— Les croyez-vous vraiment malheureux d'avoir quitté notre demeure de là-haut? demanda Sirvan en étendant son bras dans la direction des ruines du vieux château.

— C'est extraordinaire, mais cel^ est.

— Il n'y a pas de remède à cela, reprit Sirvan, dont la physionomie, calme jusqu'à ce moment, commença à s'altérer. J'ai fait une promesse solennelle; j'ai abandonné les lieux que j'avais promis de quitter ; je me suis installé ici en annonçant qua c'était pour toujours ; je ne reviendrai pas sur des démarches aussi décisives, et, bien qu'aucun acte ne m'ait dépossédé, je considère que je le suis : mes enfants comprendront cela plus tard.

— Mon Dieu, Sjrvan, vous savez que tout mon désir était de quitter le vieux château, ainsi ce n'est pas pour moi que je m'afflige... mais ces chers enfants, ils ont l'air de pauvres petits exilés depuis qu'ils sont ici, et vous verrez que le chagrin les rendra malades.

— Allez les chercher, Marguerite; je tâcherai de leur faire entendre raison.

— Vous n'allez pas les gronderj j'espère? demanda la

IM llADiia B£ MnftlOllf .

jeune femme en $e levant Umte tremblante poor obéir k son mari.

— Vowi sarez que ce n'est pas mon habitude... j'ai, d'ailleurs, à réparer mes torts ienvers enx.

Marguerite sortit.

— Ib ont raison, continua Sirvan en se parlant cette fois à lui-même : je me suis conduit envers eux comme un misérable égoïste I je les ai élevés dans des idées d'orgueilet des espérances d'avenir que je brise aujourd'hui! je leur ai fait entrevoir une destinée digne de flatter des âmes indépendantes et fières, et je leur ferme à jamais la brillante perspective dont je les avais éblouis! je ne vivais que pour eux, que pour les voir un jour monter au rang qui leur appartient, il n'a fallu qu'un mot pour me déterminer à abandonner leur cause ! S'ils me méprisent aujourd'hui, s'ils me haïssent un jour, je l'aurai bien mérité ! que leur dire maintenant? comment mettre d'accord l'action que je viens de commettre à leur préjudice, et les sentiments que j'ai cherché à leur inspirer dès leur plus tendre enfance? mais je les entends, je crois! oui, ils viennent! je vais comparaître devant mes jtifes!

Effectivement une porte placée dans le fond de la grande chambre, du côté du verger, s'ouvrit, et Marguerite parut entourée de ses trois enfants : César, l'aîné, marchait devant elle.

— Pourquoi donq n'êtes-vous pas venus dîner aujourd'hui avec nous, mes cher^ petits? leur demanda Sirvan en leur faisant signe de s'approcher de lui, ce qu'ils ne semblaient pas très-disposés à faire, car, après avoir franchi le seuil, ils avaient eu l'air d'hésiter s'ils iraient ou non plus loin.

— Nous n'avons pas dîné non plus hier et avant-hier, répondit César, et cependant on ne nous a rien dit.

— Tu te trompes, César, interrompiMa petite Yolande.

«ADAHB De XIREMONT. 167

Hier et avant-hier maman a pleuré, et tu sais bien qu'elle ne nous fait jamais d'autres reproches.

— On ne vous a rien dit les deux premières fois, ajouta Sirvan en attachant un teudre regard sur sa fille, parce qu'on a pensé que c'était un petit caprice qui ne se renouvellerait pas.

César et Roger gardèrent le silence ; Yolande cacha sa ravissante tête dans le tablier de sa mère toujours debout au milieu d'eux.

— Voyons, mes enfant?, reprit Sirvan en faisant un pénible effort sur lui-même, soyez francs avec moi : vous m'en voulez, n'est-ce pas?

— C'est vrai, répondirent à îa fois les deux garçons, malgré un geste de Marguerite qui avait évidemment pour but 'de leur conseiller une autre réponse.

— Je ne croyais pas vous faire autant de chagrin, repartit Sirvan : sans cela croyez bien que j'aurais agi autrement.

— La dame d'Aiguebellé serait encore revenue, dit Roger, et alors vous auriez fini par céder.

Le visage de Sirvan se couvrit d'une pâleur mortelle, sous le coup de ce reproche si directement adressé à sa conscience; en cet instant il leva lentement les yeux sur sa femme, et il la vit rougir.

— Ce n'est pas à la dame d'Aiguebellé, comme vous l'appelez, que j'ai rendu un service, répondit Sirvan : elle avait seulement joint ses prières à celles de M. le marquis de Brantigny.

-~T C'est égal, elle est bien contente, dit César, et je sais pourquoi.

— Vous savez pourquoi, riposta Sirvan en s'efforçant de sourire pour dissimuler son trouble intérieur. Eh bien ! vous allez peut-être nous faire part de cette découverte?

— ■ Ce n'est pas une découverte, répondit César; c'est le .

168 MÀDiUE DE UnSlIOMT.

neveu de M. le curé qui nous a dit que la dame d'Âigue^ belle allait épouser le fils du marquis de Brantigny. 11 est en ce moment dans son cMteau : on l'a vu passer hier soir.

La pâleur de Sirvan devint livide, un tremblement nerveux fit tressailfir tous ses membres conune s'ils eussent reçu une secousse électrique, et une parole qu'il allait prononcer expira dans son gosier contracté par une douloureuse émotion.

— Ce sont des histoires des commères du village, murmura la pauvre et douce Marguerite. M. Raoul de Brantigny est trop jeune pour épouser madame la vicomtesse de Miremont. Quel âge peut-il avoir? ajouta-t-elle en s'adressant pins directement et d'une voix plus ferme à Sirvan, comme si elle voulait, par cette question, fixer sa pensée sur ce point.

— Je ne sais trop, balbutia Sirvan. Vingt et un, vingtdeux ans; au surplus, peu importe, ceci ne nous regarde pas. Maintenant, écoutez-moi bien, mes enfants, ajoutat-il avec plus d'assurance : j'ai eu tort de faire ce que j'ai fait, je vous prie de me le pardonner; mais vous pensez bien que je ne puis retirer ma parole.

— Ce serait encore plus mal que de l'avoir donnée, dirent à la fois César et Roger, comme si cette pensée s'était présentée en même temps à leurs deux esprits.

— Venez m'embrasser, mes chers et nobles enfants ! s'écria Sirvan en tendant les bras à sa jeune famille : et dits-moi, je vous en conjure, que vous me pardonnez.

César et Roger hésitèrent un moment; mais Yolande ayant dégagé sa tète du tablier de sa mère, saisit ses deux frères par la main, et tous les trois coururent se suspen dre au cou du pauvre Sirvan. Marguerite resta timidemeni à sa place, bien qu'un affectueux regard de son mari semblât aussi l'inviter â s'approcher de lui.

IftADAltË DE ItmEMONt. 169

'— Marguerite, vous m'avez donné de dignes enfants, dit-il ; puisse Dieu vous en mieux récompenser dans le ciel que sur la terre!

Comme Sirvan prononçait ces mots, un bruit de pas de ^chevaux retentit sur le pavé de la route, le pauvre malheureux se souleva sur son escabeau, écarta doucement ses enfants qui lui cachaient la vue dû dehors, et il aperçut alors madame de Miremont qui mettait pied à terre avec l'aide du jeune comte de Brantigny.

— Mes enfants, dites-moi encore que vous me pardonnez ! s*écria-t-il avec l'accent du plus profond désespoir.

Pour toute réponse, les trois enfants se jetèrent une seconde fois au cou de leur père.

La vicomtesse entra donnant le bras au marquis de Brantigny : elle l'avait pris de préférence à celui de Raoul qui la suivait avec Valérie.

XYIIl

Premier marmare de la voix da

^ Les trois enfants, qui tournaient le dos aux ouvertures de la maison donnant sur la rue du village, ne s'étaient pas douté aussi vite que Sirvan de ce qui se passait au dehors, de sorte qu'ils n'eurent connaissance de la venue des nobles hôtes du château d'Âiguebelle, que par le retentissement de voix étrangères dans l'intérieur de leur paisible moison.

Si leur émotion, à ce bruit inattendu, ne fut pas aussi profonde que l'avait été et que l'était encore celle de leur père, elle suffît cependant à jeter le trouble dans ces jeunes âmes, dont une éducation forte et bizarre, reçue au milieu d'une solitude poétiquement austère, avait singulièrement hâté la maturité.

A l'aspect de ces personnages, qu'ils regardaient avec raison comme les auteurs du premier chagrin sérieux de leur triste mais tranquille existence, une subite altération

lU0Altt BE HiKSiioirr. 171

se maàifeslâ sur leurs jeunes visages, et s'arrachant brusquement des bras de leur père qui cherchait cependant à les retenir, ils se retirèrent derrière son escabeau avec des airs aussi farouches que ceux qu'ils avaient pris lors de leur rencontre avec la vicomtesse au milieu de la bruyère des Fantômes.

A l'exception de Raoul et de Valérie, toutes les personnes qui se trouvaient là étaient visiblement embarrassées ou contraintes,* on le comprendra facilement.

M. de Brantigny se voyait en présence d'un homme dont il était l'obligé, mais qui lui rappelait les plus douloureux souvenirs de sa vie, sans compter qu'il le eonâdérait comme une menace pour son avenir.

Madame de Miremont n'envisageait pas avec une com^ plète sécurité la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée vis-à-vis de Sirvan; elle s'inquiétait aussi à l'idée que César et Roger, qui lui hnçaient des regards de reproche, pourraient lui demander, en présence de leur père, compte de son manque de foi à leur égard ; car, enfin, elle s'était solennellement engagée envers eux à ne plus se mêler d'une affaire qu'en définitive elle avait, elle seule, fait réussir.

Marguerite, la pauvre et douce Marguerite, n'avait jamais pu, depuis deux mois, obtenir de Sirvan de quitter les ruines du vieux château pour venir habiter de nouveau la maisonnette du village, et elle se disait, dans le douloureiux silence de son cœur, que la belle dame qui était là n'avait eu qu'une parole à prononcer pour vaincre la résistance de son mari, et plier à l'instant même cette volonté de fer contre laquelle ses désirs et ses supplications s'étaient constamment brisés.

Quant à Sirvan, on peut se représenter tout ce qui devait se passer dans son oœur, et boqs plaindrions sincèrement

I7i MADAltE D£ ItmEMONt.

ceux de nos lecteurs ou celles de nos lectrices à qui il serait nécessaire de l'expliquer.

La vicomtesse, toujours appuyée sur le bras du marquis, s'était avancée jusqu'auprès de l'escabeau du culde-jatte, qui s'était hâté de cacher ses mains en la voyant s'approcher.

Elle soudait doucement, mais sans effort, et son beau regard, toujours calme, brillait d'un paisible éclat sous ses longs cils, au bord desquels tremblait, comme une goutte de rosée, une larme de reconnaissance.

M. de Bran tigny , qui avait, en entrant, prononcé quelquesunes de ces bienveillantes paroles que les hommes de son rang adressent ordinairement à l'inférieur qu'ils croient honorer par une visite, M. de Brantigny, disons-nous, se sentit tout à coup saisi d'une émotion si profonde à la . vue du spectacle qui s'offrait à lui, qu'il resta immobile et silencieux à deux pas de Sirvau.

L'attitude de ce dernier était à la vérité bien faite pour justifier l'impression qu'elle causait. Seul ayant un siège de tout ce- qui était là, il avait, en dépit de la pauvreté de ses vêtements et de la disgrâce maladive de son corps, . un air tout à la fois si respectueux et si digne, qu'il était impossible de le contempler sons attendrissement. Son visage gardait encore, malgré la joie qu'il ressentait de la présence inespérée de madame de Miremont, l'empi^einte du chagrin que venait de lui faire éprouver les reproches mérités de ses enfants. Derrière lui, César jet Roger, l'œil irrité et sombre, le front chargés de nuages d'une colère subitement réveillée par la présence des êtres qui l'avaient provoquée naguère, partageaient l'attention du marquis, et contribuaient à 'augmenter son trouble et à prolonger son indécision.

Madame de Miremont comprit bien vite ce qui se pas*

MADAME DE MIREMONT. i73

sait dans Tàme de son vieil ami, et elle se hâta de lui venir en aide.

— Sirvan, dit-elle avec un léger tremblement dans la voix, vous avez un trop noble cœur pour vous étonner de voir chez vous M. de Branligny ; il a des remerciements à vous adresser... Je devrais peut-être y joindre les miens, ajouta la vicomtesse avec hésitation.

Sirvan arrêta sur madame de Miremont un regard d'une intraduisible éloquence, puis il inclina la tête avec respect.

— J'ai fait un grand sacrifice, répondit-il lentement, mais je ne le regrette pas.

— Ne me mellrez-vous jamais à même de vous témoigner ma reconnaissance autrement que par des paroles^ murmura le marquis de plus en plus ému et embarrac^sé.

— Nous n'avons besoin de rien, repartit Sirvan avec douceur et dignité.

— Ce que j'aurais à vous offrir, reprit M. de Brantigny, qui semblait sous l'influence de sentiments dont il n'était pas maître, n'a rien d'offeiisant pour voire fierté, Sirvan : il s'agit tout simplement de l'affection d'un vieillard dont vous avez comblé le plus cher désir et la plus longue espérance... cette affection, voulez-vous l'accepter pour vous et vos enfants? ajouta le marquis, en posant sa main crispée par son émotion toujours croissante sur l'épaule de Sirvan.

Madame de Miremont, qui n'avait pas quitté le bras de M. de Brantigny, pressa involontairement ce bras contre son cœur, et leva ses beaux yeux humides de larmes sur le visage ému du vieillard.

César et Roger échangèrent un rapide regard, après lequel l'expression hautaine et farouche de leurs physionomies parut s'adoucir.

174 UÉMOa DE MIREMOIIT.

— Reftisez-Youfl donc mon amitié? demanda M. de Brantigny à Sinran qui avait gardé le silence.

Au lieu de répondre par des paroles, le pauvre infirme dégagea iMrusquement ses mains qu'il a?ait cachées en se croisant les bras, et saisissant celle du marquis toujours posée sur son épaule, il la porta h ses lèvres; au mèoae instant un cri étouffé de douloureuse tendresse s'écliaftpa des profondeurs de son cœur.

— Mes enfants! mes enfants! s'écria-t-il.

Puis ses yeux se fermèrent et sa tête s'inclina sur sa poitrine haletante.

Marguerite, qui s'était jusqu'à ce moment tenue à l'écart, se précipita vers lui ; ses trois enfants se réunirent à elle, et tous les quatre entourèrent l'escabeau de Sirvan, obligeant ainsi la vicomtesse et le'marquis à s'éloigner de quelques pas.

-- Mes enfants 1 mes enfants! répéta Sirvan.

— Nous sommes là ! nous sommes là i dirent en fleurant César, Roger et Yolande.

— Ils sont près de vous, ajouta doucement Marguerite.

— Avez-vous entendu que M. de Brantigny vous offrait son amitié, reprit Sirvan d'une voix forte, et ne songezvous pas à le remercier?

— Il nous a chassés de chez nous, dirent les deux garçons d'une voix sombre.

— Ma foi! mon père, interrompit Raoul qui n'avait pas encore proléré une parole, et que cette scène avait laissé parfaitement indifférent, ces braves enfatnts ont sans contredit raison, et si vous aviez voulu me croire, ils n'auraient pas à vous reprocher aujourd'hui de les avoir expulsésde leur demeure : à leur place, cependant, je préférerais cette jolie petite maison; mais B ne faut pas disputer des goûts, et...

UAXkAMÊ DE MmEMONT. i75

— Silence, Raoul ! interrompit à son tour le marquis. . . silence! car vous ne savez pas à quel point les paroles, en apparence si légères, que vous venez de prononcer, sont imprudentes et coupables ! Mes enfants, continuat-il en s'adrcssant à César et à Roger, toujours immobiles, sombres et hautains, pardonnez-moi le chagrin que je vous ai fait, et tâchez de m'aimer un peu, car j'ai regret de vous avoir affligés, croyez-le bien.

— Nous voulons bien vous pardonner, dirent les deux enfants; mais pourquoi vous aimerions-nous? vous ne nous avez fait jusqu'à présent que du mal.

— Race obstinée! s'écria Sirvan avec une douloureuse colère, je vous ordonne...

— Laissez-les à leurs instincts, dit le marquis d'une voix affectueuse et grave... ils ont raison, Sirvan; et je vous trouve un bien heureux père. Madame, continua-t-il en s'adressant à Marguerite, vous avez de nobles enfants, et si vous parvenez un jour à vaincre l'élœgnement que je leur inspire, je vous en saurai un gré infinri, car moi je les aime dès à présent.

— Excusez-Ie&, monsieur le marquis; leur père vous Ta dit, ils sont bien obstinés.

— N'appelez pas cela de l'obstination, répondit le marquis en jetant sur Raoul un regard où le reproche se peignait avec une violence qui tenait du désespoir. Sirvan, continua-t-il, je vais de ce pas à Gourtenay, où je dois trouver mon arebitecte. Dès que le château sera habitable, je viendrai m'y établir, et je ne le quitterai plus : n'est-ce pas ce que vous avez exigé de moi ?

Sirvan fit un geste afifirmatif.

— Ne viendrez-vous jamais me voir qmnà nou$ serons voisins? reprit le marquis avec une bonhomie pieine de dignité qui témoignait de son estime sotMte pour le caractère de Sirvan.

l76 MADAME DE MIREMOirr.

— Tirai volontiers chez vous, Monsieur le marquis, si Je peux espérer que je vous y rencontrerai seul, balbutia Sirvan, que cette question embarrassa d'une manière visible.

— Je présume que madame de Miremont ne vous semblera pas une compagnie fâcheuse, et que mon fils ne sera pas non plus pour vous un motif de vous éloigner de mOi...

Cette association toute naturelle du nom de la vicomtesse à celui de Raoul, changea à l'instant même les dispositions de Sirvan. Les paroles de César relatives au mariage de ces deux personnes, dont le bruit courait dans le village, lui revinrent sur-le-champ à la mémoire, et ce souvenir traversant son cœur comme une flèche, lui causa une douleur si vive, qu'il n'eut pas la force de la dissimuler.

— Je ne fais d'exception pour personne, répondit-il avec une rudesse presque sauvage, dans laquelle on ne retrouvait plus la moindre trace de la sensibilité qu'il

. venait de montrer. Ceux qui ne peuvent inspirer que la pitié, continua-t-il plus doucement, mais avec une profonde amertume, doivent vivre dans la solitude, et c'est ce que je suis résolu. . .

— Ma chère vicomtesse, interrompit le marquis, diteslui donc qu'il est en ce moment injuste et ingrat; car sans parler de l'affection que je viens de lui vouer, il me semble qu'il a le droit de compter sur la vôtre.

— S'il ne le faisait pas, je douterais de la sienne, repartit madame de Miremont ; mais j'espère qu'il ne me causera pas ce chagrin. Voyons, Sirvan, avouez que vous venez de prononcer de méchantes paroles, et dites-moi que vous les rétractez.

— Ce serait avouer aussi que je ne les pensais pas : je n'aurai pas cette faiblesse... je persiste donc à dire que

MÀMMe DE MIKElfONT. 177

j'éviterai toute» les occasions d'inspirer la pitié : c'est ce que doit faire, dans l'intérêt de sa dignité, l'infortuné qui qui n'a pas son semblable sur la terre.

-r- Sirvan, vous avez une âme qui vous rend l'égal de ceux que Dieu a faits les plus dignes d'être aimés, dit madame de Miremont, à laquelle un vague pressentiment venait de révéler tout à coup les causes de la subite douleur du pauvre infirme. Ne vous plaignez donc pas, mon ami, a}outa-t-elle avec une légère altératî|fi dans la voix, signe certain d'une émotion contenue : le sort vous a traité avec rigueur, c'est vrai ; mais aimeriez -vous mieux qu'il vous eût donné des membres agiles, un corps robuste, et qu'il eût doté un autre que vous de ce cœur généreux, de ces nobles instincts et de cette belle et pure intelligence qui sont votre partage. Ne parlez pas de pitié, Sirvan, ou ceux qui vous connaissent comme je vous connais pourraient croire que vous n'êtes pas sincère. La pitié!,., il faut la réserver pour d'autres que pour vous, car j'en connais que le ciel a faits plus misérables et plus déshérités!

A mesure que madame de Miremont avait prononcé ces consolantes et chaleureuses paroles, l'altération de sa voix s'était dissipée, l'embarras qui se peignait sur son visage avait disparu, un éclat extraordinaire avait brillé dans son regard, attristé naguère par les reproches indirects de iSirvan. Rendue confiante par la présence des personnes qui l'entouraient, exaltée par la sympathie inattendue du marquis de Brantigny pour une infortune ^ laquelle elle le croyait insensible; désireuse de consoler ce noble cœur dont elle avait surpris les secrets si longtemps enfouis, la vicomtesse s'était insensiblement oubliée jusqu'au point d'exagérer peut-être l'intérêt réel que Sirvan lui inspirait. M. de Brantigny, qui la connaissait depuis son enfance ; mademoiselle d'Avaujour, qui l'avait constamment vue si calme en toutes occasions ; Raoul,

nS MADAIIK DE IBREIIORT.

que son profond égoisme et son universelle indifférence rendaient peu propre à comprendre les émotions des autres, l'écoutaient avec une indicible surprise, et ne pouvaient s'expliquer cette subite animation et cet ardent besoin d'adoucir des chagrins dont il était impossible, à leurs yeux, qu'elle fût même indirectement la cause. Quant à Sirvan, il n'est pas au pouvoir de la parole humaine de peindre dans toute leur vérité les sensations diverses qui s'agitaient dans son cœur, pendant que son oreille avide recueillait ces paroles inespérées; ni de donner une idée même imparfaite de la transfiguration de physionomie. L'instant d'auparavant son front était chargé de nuages, son regard irrité lançait de sombres lueurs, et maintenant son front est rayonnant, ses yeux étincellent d'une de ces joies immenses que les plus heureux d'entre les homjnes connaissent à peine une fois dans leur vie ! Parmi les pensées qui le ravissent, il n'a pas senti passer dans ^n imagination et dans son cœur l'espoir que madame de Miremont l'aime comme elle est aimée par lui ; mais elle a proclamé hautement l'intérêt qu'elle lui porte, et elle a paru peinée de l'idée qu'il en pouvait douter. Tous les divins transports de l'amour pur inondent son âme, et lui font oublier les longues tortures de sa vie. Ses enfants l'environnent, il ne les voit pasi la douce compagne de ses misères est là qui le contemple, il ne sait plus qu'elle existe! des regards pénétrants cherchent à surprendre le secret de son ivresse, il ne songe pas à les tromper i enfin, son bonheur est si complet, qu'il lève ses bras vers le ciel, et qu'il expose ainsi à tous les yeux fixés sur lui ses mains, ses. pauvres mains, irrécusables témoins de sa douloureuse et presque dégradante infirmité!

— Oh! pardon! mille fois pardon, madame! s'écrie-t-il d'une voix étouffée. J'ai été bien injuste, bien ingrat,

MADAME DE MIKEMONT. 179

bien oublieux des bontés dont vous avez entouré ma tfiste enfance; mais cela n'arrivera plus, je vous le jure! une vie nouvelle commence pour moi! je ne me crois plus un objet de dégoût et de pitié pour mes semblables! je n'ai plus le droit de me plaindre! je suis heureux... heureux, madame, parce que vous m'avez dit que j'ai une âme qui me rend l'égal de ceux que Dieu a faits dignes d'être aimés...

— Vous auriez dû le savoir depuis longtemps, interrompit madame de Miremont, un peu confuse de cette exaltation. Le dévouement de votre femme, la tendresse passionnée de vos beaux et nobles enfants, c'était plus qu'il n'en fallait, ce me semble, pour vous faite oublier les côtés douloureux de votre existence. Mais vous voulez encore des amis, Sirvan ! eh bien ! je ne crains pas de vous dire que vous en avez de bien vrais, de bien dévoués ! C'est appuyée sur le bras du marquis de Brantigny que je vous en donne l'assurance.

— Et le marquis de Brantigny ne vous démentira pas, vicomtesse l interrompit à son tour et chaleureusement le vieux gentilhomme. Voyons, mes enfants, continua-t-il en s'adressant à César et à Roger, ne consentirez-vous pas à venir me serrer la main avant mon départ?

César et Roger s'avancèrent appuyés l'un sur l'autre. Ainsi enlacés, leur beauté et leur grâce apparaissaient dans tout leur éclat : M. de Brantigny en fut si frappé,* qu'il ne put retenir un cri d'admiration.

— Mais je n'ai jamais rien vu d'aussi beau que ces enfants ! dit-il ensuite à demi-voix à la vicomtesse.

En ce moment César leva fièrement la tête, et son regard rencontra celui du marquis.

— Voilà ma main, dit l'enfant.

— Venez tous deux sur mon cœur! s'écria le marquis en tendant les bras.

i8Û MADAME DS MIREMONT.

César et Roger répondirent résolument ^ ce tooehunt appel; le marquis les tint quelques instants pressés contre sa poitrine; puis il les déposa à côté de leur père dont H serra énergiquement le bras, et y sortit de la maison avec une précipitation qui annonçait que son cœur était violemment agité.

Raoul et Valérie le suivirent après av(Âr adressé quel* ques mots gracieux à Sirvan.

— Vous me promettez donc que vous ne m'éviterez pas, lui dit la vicomtesse en s'éloignant aussi.

Pour toute réponse, Sirvaa posa sa main sur son cœur : madame de Miremont ne crut pas qu'il fût nécessaire de répéter sa question, et elle alla rejoindre ses com^gnons.

Peu d'instants après, un bruit de pas de cbevaux qui allait en s'affaiblissant annonça au pauvre i^rvan que son beau rêve était fini.

Promeiiftde dans !«» mines.

En quittant te viHagc de Courtenay, la cavalcade ée dirigea vers les ruines, où Ton sait que M. de Brantigny avait doïfflé rendez-vous à son architecte, pour te consulter sur les réparations è faire au \4eux château.

Bien que la distance à vol d'oiseau et même pour un piéton fôt courte, le trajet était cependant assez long pour les voitures et les cavaliers, car il fallait faire un grand détour afin de gagner la bruyère des Fantômes que nos lecteurs connaissent déjà.

Madame de Mireraont et te marqrris parcoururent cette distance sans prononcer une parole, quoiqu'ils marchassent si près l'un de l'autre, que leurs chevaux se touchaient comme s'ils eussent été attelés au timon d'un char. Raoul et Valérie les suivaient, le premier jetant à tort et à travers des paroles assez spirituelles, dans leur frivolité, l'autre écoutant avec une admiration recueillie ce jargon amusant mais sans portée, et s'étonnant intérieurement que son amie Yolande et M. de Brantigny y fissent si pou d'attention.

182 lÉADAltE 0Ë ItmiMollt.

Cette indifférence choqua probablement aussi Raoul qui, cependant, comme tous les égoïstes, ne se choquait pas aisément, et il s'amusa à vouloir forcer son père à en sortir.

Us allaient tons franchir la brèche dont Touverture serrait d'entrée principale aux ruines, le marquis saluait l'architecte qui venait à sa rencontre, quand Raoul s'écria d'un ton de bonhomie railleuse et en soulevant son chapeau i

— Ombres de mes aïeux, salut !

Monsieur de Brantigny, qui avait déjà posé la main sur la crinière de son cheval pour mettre pied à terre, se retourna violemment sur sa selle, comme, s'il eût senti l'épée d'un traître le frapper par derrière.

Raoul n'eut pas l'air de remarquer l'impétuosité de ce mouvement, ou il ne comprit pas la force de l'émotion dont il était la preuve, et il reprit :

— Nobles ombres, salut! Votre indigne descendant vient en chair et en os vous faire une visite, qu'il vous prie instammment de ne jamais lui rendre.

M. de Brantigny fit exécuter une pirouette à son cheval et le lança sur .Raoul malgré madame de Miremont qui fit le signe de le retenir.

— Monsieur, dit-il en saisissant le bras de Raoul qu'il pressa à le broyer, ne vous sufQt-il donc pas de désoler les vivants, qu'il vous faille encore insulter les morts.

— Mais, mon père, répondit Raoul avec un mélange de regret et de surprise, je n'ai prétendu faire qu'une innocente plaisanterie, et si j'avais pu penser...

— Vous n'avez idée de rien de ce qui est noble et délicat I interrompit le marquis que l'excuse présentée par son fils semblait irriter davantage. Chez vous la frivolité même est criminelle, et vos insignifiantes paroles font de mortelles blessures à ceux qui ont le malheur d'être

MADAHE DE MlAEttONt. 183

obligés de les entendre et de vous aimer, parce qu'on voit qu'elles partent d'une âme sans dignité et qu'elles peignent un caractère sans élévation.

Le marquis, malgré la violence de son émotion ou peut-être à cause d'elle, prononça ces dernières paroles à voix si basse, que Valérie, beureusement pour elle, ne les entendit pas : elle comprit seulement que le père et le fils n'étaient pas d'accord, et elle s'en étonna peu.

— Je vous jure, mon père, que je ne croyais pas mal faire, balbutia Raoul de plus en plus étonné.

— £h ! Monsieur, c'est justement là ce qui me désole ! tous vos torts sont involontaires, je le sais, et je me dis alors que vous ne vous corrigerez jamais des défauts où ils prennent leur source. Maintenant, ajouta le marquis en faisant de visibles efforts pour cbercher à paraître plus calme, je vais parcourir ce vieil édifice qui vous a inspiré de si heureuses plaisanteries : s'il devait vous en inspirer encore de semblables, Raoul, vous auriez le plus grand tort de m'acGompagner, car je ne puis vous promettre l'oubli de ce qui vient de ce passer qu'à la condition expresse que pareille chose ne se renouvellera plus.

— La crainte de vous déplaire...

— J'aimerais mieux devoir la modification de vos idées à un tout autre sentiment, interrompit M. de Brantigny en s'éloignant pour aller joindre la vicomtesse dont toute l'attention, pendant.cette scène, avait été absorbée par le désir d'empêcher l'architecte de s'apercevoir de la mésintelligence du père et du fils; elle s'était donc bâtée de mettre pied à terre, et ils causaient ensemble à quelque distance.

— Ma chère vicomtesse, dit le marquis en s'approchant, je crains bien d'avoir affaire ici pour une partie de la matinée, et je ne voudrais pas vous imposer l'obligatloo d'y rester avec moi : ce serait ennuyeux et fatigant*

i8i HAJDAMB DE HlREtfONT.

— G'est-à-^re que vous me chassez, en vous y prenant avec votre politesse habituelle.

— Ce que vous dites là est si peu ma pensée, que je me hâte d'ajouter que si vous consentez à me tenir compagnie, j'en serai mille fois heureux. »

— Mais ces jeunes gens? demanda d'un ton interro^ gatif madame de Miremont en désignant par un geste Raoul et Valérie.

— Laissons-les libres de nous suivre dans ce labyrinthe de pierre, ou de nous attendre dans cette cour : entre nous, ajouta le marquis en baissant la voix, j'aime autant que mon fils ne vienne pas avec moi.

— Prenez garde, interrompit la vicomtesse à voix basse aussi : s'il allait devenir anu)ureux de Valérie eu restant en tète-à-tête avec elle !

— En scriez-vous fâchée?

— Non, mais vous ?

— Moi? je crois que j'en serais bien aise... et cependant je crains qu'il ne soit pas digtie d'elle.

— S'il l'aimait, il le deviendrait.

— Vous croyez donc à la puissance de l'amour, ma chère vicomtesse? Je vous supposais un peu sceptique sur ce sujet.

— Je l'ai été, mais je ne le suis plus, répondit madame de Miremont dont le visage se couvrit de la fugitive rougeur d'un doux embarras. Mais ce li'est pas de moi qu'il s'agit, continua-t-elle : nous parlions de Valérie. Si elle aimait votre lils et qu'elle en fût aimée, que feriez-vous?

— Tout ce que vous voudriez.

— Et les craintes dont vous me parliez ce matin ? demanda la vicomtesse avec une imperceptible hésitation.

— Elles sont bien moins vives, car j'ai pris la résolution d'abandonné les événements à leur couis natvrsl. Je

Hadamë bÈ lIlREtfÔf^t. 48S

ne chercherai pas à faire jaiilir la lumière ; mais je ne ferai rien poar l'empêcher de briller, et je ne fermerai pas les yeux pour éviter de la voir.

— Oh! VDUS êtes bien noblement bon, ïObn ami î et je n'attendais pas moins d'un cœur comme le vôtre.

— Peut-èlre même attendiez-vousplus, répondit le marquis en attachant un regard pénétrant sur la vicomtesse.

— J'avais une confiance vague que je serais contente de vous, et je le suis réellement : vous savez que je dis toujours la vérité à ceux que j'aime.

— Vicomtesse, quand j'ai pressé ces enfants sur mon coeur, il m'a semblé sentir un tressaillement dans mes entrailles, et peu s'en est fallu...

Le marquis, qui avait prononcé ces dernières paroles à voix basse, s'arrêta. La vièomtessePet lui avaient toujours marché en causant, et ils arrivaient en ce moment à la porte de l'ancienne chapelle du château. L'architecte les suivait à quelque distance, énumérant avec satisfaction les immenses travaux qu'il aurait à diriger ; on voyait dans l'éloignement Raoul* et Valérie assis sur les marches d'un perron rompu.

— Cette chapelle doit être plus délabrée que tout le reste, dit le marquis; carpelle tombait déjà en ruines avant mon départ pour l'émigration.

— Comment ne la faisiez-vous pas réparer? demanda la vicomtesse d'un ton de doux reproche.

— Vous avez raison... mais il y avait tant d'autres choses plus urgentes à faire.

— Plus urgentes à faire !

Ce fut madame de Miremont qui prononça ces paroles, et eu les prononçant, elle indiqua du doigt une pierre tumuiaire sur laquelle M. de Brantigny allait marcher.

— le vous comprends, dit-il mélancoliquement en baifisant les yeu& vers l'^jet qu'on lui indiquait. Mais

186 MADAKE DE lOBEiioirr.

voîlà qui est bizarre! continua-t-il d'un ton desurpiiae. Dans mon enfance, dans ma jeunesse, j'ai toujours tu cette pierre couyerte de mousse, je me souviens même qu'on n'en pouvait lire l'inscription, et maintenant voyez donc, vicomtesse !

—•Je connais cette pierre, mon ami, et je suis moins étonnée que vous de l'état où nous la trouvons.

Le marquis lut à demi-voix.

ff César de Courtenay, 1569. Priez Dieu pour lui. »

— Mon quatrième aïeul murmura M. de Brantigny comme s'il se parlait à lui-même. Il fut une des gloires de notre maison, et j'avais souffert que la rouille des siècles cachât son nom à ses descendants! Je ne suis qu'un orgueilleux... mon fils devait être indifférent!

— Mais quelle estcstte autre pierre ? s'écria le marquis en faisant quelques pas vers le portail délabré de la chapelle? je ne la connais pas! autrefois elle n'était pas là! quia osé?...

— Mou fils! ajouta-t-il d'une voix étouffée par les sanglots, et il tomba à genoux en montrant à son tour la pierre à madame de Miremont, qui y lut l'inscription suivante : « César de Courtenay, comte de Brantigny, mort à l'âge de vingt-quatre ans en 1794. Priez Dieu pour le repos de son âme. »

Le marquis resta quelques minutes prosterné, puis il se releva et il se dirigea d'un pas ferme vers la chapelle.

Une porte grossière, mais'solide, dont les deux battants étaient réunis par un crochet de fer, en fermait l'entrée. Le marquis fit sauter le crochet, la porte s'ouvrit et montra dans toute son étendue l'intérieur de l'édifice.

Tout y était dans un ordre admirable et dans un état parfait de conservation. Aux deux longues fenêtres en ogives qui l'éclairaient, il ne manquait pas un seul petit morceau de verre dans sou encadrement de plomb; le

llADAltÊ i>Ë ItlREMONt^ iS7

pavé était, soigneusement balayé, les vieux prie-Dieu sur lesquels les générations s'étaient agenouillées, époussetés; des fleurs fraîches encore ornaient le maître-autel, au milieu duquel resplendissait un magnifique crucifix d'or entre quatre chandeliers garnis de leurs cierges à demiconsuniés. Au pied de ce maître-autel, deux larges pierres, semblables à celles de l'extérieur, portaient chacune une couronne d'immortelles blanches, marquant ainsi pieusement la place où reposaient le père et la mère du marquis de Brantigny.

Madame de Mir.emont avait suivi ce dernier; la porte de la chapelle s'était renfermée •derrière eux rils étaient donc seuls et libres de se communiquer leurs impressions.

— Je n'ai plus le droit de m'irriter <îontre mon fils, dit M. de Brantigny en inclinant la tète avec respect. J'ai cherché à lui inspirer des sentiments d'orgueil, mais je ne lui ai jamais donné un seul de ces grands exemples de vénération qui touchent le cœur et éclairent l'esprit. Depuis dix-sept ans, j'ai désiré rentrer en possession de la demeure de mes pères, sans songer une seule fois qu'elle abritait leurs tombes! et mon fils, mon pauvre César, dont j'ai voulu ignorer la sépulture parce que je n'ai pas su lui pardonner d'avoir eu d'autres idées que les miennes, quand je n'avais rien fait peut-être de ce qu'il fallait pour les lui inspirer ! ah ! je suis coupable, bien coupable i eh bien ! mou Dieu! s'écria le marquis en tombant de nouveau à genoux, punissez-moi dans mon orgueil ! condamnez-moi à reconnaître que d'autres mains ont été plus pures que les miennes, d'autres intentions plus pieuses, d'autres instincts plus nobles! inspirez-moi la conduite que je dois tenir, et quelque douloureuse qu'elle soit, je me soumettrai sans murmurer. Je suis prêt à tout... à tout!

— L'êtes-vous déjà à la reconnaissance pour tout ce

iSS itADAME DE «miaiofrr.

que nous voyons ici? demanda âoucemeot maidame de liiremoDt.

-— Je le suis même à la Justice, ce qui est quelquefois bien plus difficile.

En ce moment ta porte de la chapelle s'ouvrit et l'architecte parut sur le seuil.

— Pardonnez-moi si je vous dérange, Monsieur le marquis, dit-il; mais nous avons bien des choses à voir avant mon départ, et j'ai quatre lieues à faire pour retourner à la ville.

M. de Brantigny se leva, s'inclina respectueusement et sortit de la chapelle.

— Voulez-vous seulement des réparations urgentes ou une restauration complète? demanda l'architecte.

— Vous me ferez deux devis, et je prononcerai : mes idées ne sont pas encore parfaitement arrêtées ; je ne suis déterminé qu'à une chose, c'est à commencer immédiatement ce que j'aurai une fois décidé.

M. de Brantigny procéda alors à la viâte du château, en compagnie de madame de Miremont, dont les conseils lui furent souvent utiles pour rectifier les gigantesques projets de l'architecte. Un plan de restauration fut à peu près adopté. Il supprimait une partie des anciennes constructions, mais il conseiTait à l'ensemble de l'édifice son caractère d'ancienneté et de grandeur, et ne devait pas entraîner dans des dépenses très-considérables. Raoul, que son tête-à-tête avec Valérie n'avait pas charmé longtemps, était venu rejoindre son père, et il eut le bon goût de tout approuver. A la tombée de la nuit, ou reprit la route d'Âiguebelle, où l'on arriva pour dîner. Quand on se mit à table,, madame de Miremont remarqua que Valérie était pâle et qu'elle avait pleuré.

XA

l*H partie d'ëcltees

Peu d'instants après le dîner, monsieur de Brantigny prétexta quelques lettres importantes à écrire, et demanda • à la vicomtesse la permission de se retirer bientôt dans son appartement.

— Je ne tarderai pas à en faire autant si vous le trouvez bon, Madame, dit Valérie. Je suis très-fatiguée et je me sens même un peu souffrante.

— Monsieur Raoul, vous allez passer une triste soirée, répondit madame de Miremont après avoir acquiescé par un signe de tète affectueux aux deux désirs qu'on lui exprimait. Enfin, je tâcherai qu'elle ne vous paraisse pas trop longue. J'ai reçu aujourd'hui un nouveau roman de l'auteur des Contes de mon Hâte : si vous voulez, nous en commencerons la lecture.

— Je suis à vos ordres, Madame. Toutefois, j'allais vous faire une autre prière.

— Laquelle?

— Vous souvenez-vous de certaines leçems d'échecs que vous me donniez autrefois?

^-* Certainement.

i90 VADAME DE MIBEHORT.

— Eh bien ! Je serai» très-heureux de vous prouver que je De les ai pas oubliées.

• — Vous en aurez probablement pris d'autres depuis, repartit la vicomtesse avec un fin sourire. Valérie/ De voulez-vous pas assister à notre combat? je suis sûre qu'il vous intéressera assez pour vous faire oublier vos souf- . frances, auxquelles je ne crois pas trop, ajouta-t-elle en baissant la voix de manière à n'être entendue que de mademoiselle d'Avaujour, qui s'était approchée avec l'intention marquée de prendre congé d'elle.

— Si vous l'exigez, Madame...

— Je n'exige rien, mon enfant, interrompit Yolande d'un ton qui exprimait beaucoup de surprise et même un peu de mécontentement. Avez-vous donc oublié à quel point je désire toujours que vous vous considériez comme parfaitement libre chez moi?

— Croyez-moi, je souflFre, je souffre beaucoup! dit Valérie en se baissant pour donner son front à baiser à la vicomtesse, qut s'aperçut en ce moment qu'elle avait les yeux remplis de larmes et qu'elle était près de sanglotter.

— Partez, partez, chère enfant ! reprit tendrement madame de Miremont. Moi, je tâcherai d'abréger cette sotte partie d'échecs, et j'irai vous rejoindre : je suis convaincue que vous avez quelique chose à me dire.

Valérie fit un signe de tête négatif, puis elle adressa à Raoul un de ces sourires qui sont un adieu, et elle sortit du salon, que M. de Brantigny avait quitté pendant cette conversation.

Yolande la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle eût franchi la porte, ensuite elle ramena son regard sur le jeune comte, qui supporta cet examen sans se troubler.

— Mettez une lampe sur ce guéridon, dit-^lle k un

MADAMK DE MIREMONT. 191

valet de pied qu'elle avait sonné, et cherchez le Jeu d'échecs. Cinq minutes après, la yicomiesse et Raoul étaient assis en face l'un de l'autre, et rangeaient leurs pièces sur l'échiquier, sans avoir échangé une parole depuis le départ de Valérie.

Les échecs sont une des plus grandes ressources- de l'existence de ceux qu'on appelle les heureux du monde, ce qui comprend une foule de personnes qui ne sont pas heureuses du tout. Les gens qui se détestent et les gens qui s'aimeut trop; ceux qui gardent le silence parce qu'ils n'ont rien à se dire, et ceux qui se taisent parce qu'ils auraient trop de choses à se raconter; les audacieux qui poursuivent une occasion, et les timides qui ont peur d'en trouver une; l'amour qui naît entre l'illusion et l'espérance, et celui qui meurt entre la clairvoyance et la satiété; les sots qui cherchent à se faire un mérite d'une chose réputée difficile, et les gens d'esprit qui veulent paraître positifs : une multitude d'autres encore, à qui il faut absolument une contenance, un prétexte, un moyen de^se fuir ou de se rapprocher, aiment avec plus ou moins de sincérité ce jeu que quelques fanatiques seulement adorent pour lui-même.

— Vous n'avez pas fait de grands progrès, dit la vicomtesse à Raoul en lui prenant sa reine.

— Cela vous prouvera. Madame, que je n'ai pas pris de leçons depuis celles que vous avez bien voulu me donner autrefois.

— Vous avez peut-être très-peu de dispositions, répondit la vicomtesse en déclarant un échec au roi des plus menaçants.

— Pourquoi ne pas voir dans cet état stationnaire de mon talent une preuve de mon respect pour des souvenirs qui me sont chers?

— Ceci est fort galant, monsieur Raoul. En vérité votre

492 HADAMB DE MIMIIONT.

aimable pèrt n'aurait, pas mieux dit, et j^ r^reie qu'il ne soit pas ici pour vous entendre.

— * Cest un regret que vous ne permettrez de ne pas partager, Madame.

-— Libre à vous, monsieur Raoul, mais puis*je vous demander pourquoi ?

— Parce que je n'ai pas encore eu le bonheur de vous voir une minute seule depuis mon retour.

— Auriez-vous quelque confidence à me faire? demanda la vicomtesse après avoir réfléclû un moment pour avancer un pion.

— Peut-être, répondit Raoul en faisant exécuter un mouvement à son fou.

— Ah ! voyons, dit madame de Miremont, je suis trèscurieuse, je vous en avertis.

-^ Je vous aime. Madame, et...

-^ Monsieur Raoul, interrompit la vicomtesse, il faut que je vous donne un conseil, c'est de ne jamais dire à une femme que vous l'aimez sans ajouter quelque chose ; autrement cela a l'air d'une déclaration. • •

— Eh bien ! j'ajouterai passionnément. ,

— A merveille! l'exagération de l'expression en sauve, comme vous voyez, l'inconvenance... mais vous êtes échec et mat, monsieur Raoul, ajouta la vicomtesse de l'air le plus gracieux.

— C'est l'échec du berger, il ne compte pas! s'écria Raoul avec un dépit de bon enfant.

— Pour les bons joueurs, c'est vrai; mais pour nous! Toulez-vous que je vous donne votre revanche ?

— J'aimerais mieux causer. j

— Causons donc : au fait, un homme qui a autan|| voyagé que vous, doit avoir beaucoup de choses k dire.

— Mon père veut absolument que je me marie, reprî le Jeune comte avec un mouvement d'impatience.

MADAME DE MmEMONT. 193

' — Ceci est une nouvelle du pays : Je la sayais avant vous peut-être, car votre père, qui m'aime beaucoup, me confie tous ses projets.

— Pourricz-vous me dire sll a fait uû choix?

— Je ne le crois pas : il m'a toujours dit qu'il vous laisserait parfaitement libre à cet égard, sauf le droit de conseil, ^'en père éclairé et tendre fl ne veut pas abdiquer.

— Vous me regardez donc comme à peu près maître de ma destinée.

— Tout à fait, parce que je suppose que vons ne ferez qu'un clioix convenable, et que, dans votre position brillante, la latitude du choix est grande.

— Eh bien! ce choix est fait! dit résolument Raoul.

— Depuis longtemps ?

-^ Il est décidé d'aujourd'hui.

— Monsieur Raoul, vous me rendez bien heureuse, répliqua vivement et affectueusement madame de Mirem >ut en tendant la main au jeune comte par-dessus le gùérid )n qui les séparait touj^ours.

— Bien heureuse! répéta R^oul comme s'il se parlait à lui-même. Nous ne nous comprenons pas.

— Je pense qu'il s'agit de mademoiselle d'Avaujour, de ma chère Valérie? dit la vicomtesse un peu troublée.

— Mais non, Madame; c'est de vous, de vous seule que j'ai entendu parler ; ne vous y trompez pas.

— Monsieur Raoul, je voudrais rire de cette folie, afin de l'accueillir comme elle le mérite; mais je ne m'en sens pas le courage, dit la vicomtesse avec une amicale tristesse. J'ai beaucoup d'amitié pour vous; en vous j'affectionne l'enfant qui me rappelle ma jeunesse, le fils de l'homme que j'ai le plus. aimé après mon père, l'espoir d'une noble race attachée à la mienne depuis des siècles; mais ce sentiment n'est sans doute pas celui que vous dé-

194 MADAME DE MIREMOHT.

«rez inspirer à la femme qui doit partager avec vous les Joies et les misères de cette vie, et c'est la main sur mon cœur, qui n'a Jamab trompé personne, que je vous affirme qu'il m'est impossible d'en éprouver un autre pour vous. Ne me gardez pas rancune de ce refus et de cette franchise, monsieur Raoul, continua la vicomtesse en tendant une seconde fois la main au jeune comte. Si J'avdis une fille, je serais heureuse et fière de lui voir porter votre nom«..'le ciel m'a refusé ce bonheur... Il dépend peut-être de vous que je ne le r^ette pas trop amèrement un jour. Bonsoir, reprit-elle en se levant après quelques secondes de silence. Je vais aller rejoindre Valérie . ses souffrances m'inquiètent.

— Eh bien! cela s'est mieux passé que je n'aurais cru, dit Raoul aussitôt que madame de Miremont eut quitté le salon. Elle refuse de m'épouser, c'est vrai; mais elle a* mis toutes sortes de ménagements pour me le dire, et, ma foi! elle était très-émue en parlant... Je vois ce que c'est : elle me trouve trop jeune pour faire de moi un mari... Ah! les femmes! qu'il est difficile de les bien connaître!

Et Raoul prit une brochure sur la grande table du salon. Cinq minutes après, il était profondément endormi dans son fauteuil.

Etes d4*ux aiiil<»««

En quittant le salon, la vicomtesse se hâta de rejoindre Valérie, à laquelle elle avait promis sa visite, et qu'elle supposait inquiète de son tête-à-tête avec Raoul.

Elle la trouva sans lumière, assise auprès d'une fenêtre, ouverte, qui laissait pénétrer dans l'appartement l'humidite glaciale d'une soirée pluvieuse.

— Est-ce ainsi que vous m'aimez, Valérie ? dit d'un ton de reproche affectueux la vicomtesse en entrant. Vous savez quelles horribles inquiétudes m'a données votre ^nté, et vous faites tout juste ce qu'il faut pour redevenir malade.

— Je vous assure. Madame^ qu'il ne fait pas froid, balbutia mademoiselle d'Avaujour en mettant ses mains devant ses yeux, comme si la clarté de la bougie que tenait madame de Miremont lui faisait mal, mais en réalité pour essayer de cacher que son visage était inondé de larmes.

— Cet enfantillage est vraiment coupable, Valérie, et il ne tiendrait qu'à moi d'y voir une preuve du peu d'af-

196 HADAIIE DE MIREIfONT.

fection que vous me portez. La température de cette chambre est mortelle! je n'y suis que depuis quelques secondes et je me sens déjà toute glacée. . Et la vicomtesse ferma la fenêtre.

Valérie se mit à sangloter, puis elle prit la main de Yolande et elle la pressa convulsivement contre ses lèvres tremblantes.

— Oh ! ne doutez pas d& lâon cœur ! murmura-t-elle, j'en mourrais de désespoir !

— Pour le moment, répondit la vicomtesse, je me borne h ne pas croire à votre raison et à être an peu inquiète de votre perspicacité ; mais si vous persistiez à prendre aussi peu de soin de vous, je ne répondrais de rien.

— Pardonnez-moi, Madame, je vous en conjure! je suis si malheureuse !

-^ La question est de savoir, mon en&nt, si vous avez des motifs^ sérieux pour cela. Voyons» c-onfiez-moi vos chagrins comme à une amie, comme à une mère... Vous savez que je suis tout cela pour vous.

£t madame de Miremont, avançant nn fiiuteuil, s'^blit à côté de Valérie.

Mademoiselle d'Avaujour essaya d'articuler quelques paroles, tnaôs les sanglots étouffèrent sa voil.

-— Je vais vous aider, dit la ^leomtesse avec ttn doux sourire : vous aimez M. Raoul.

— C'est vrai.

.— Lt vous croyez que je suis votre rivale. Valérie voulut se jeter aux pieds de madame de Miremoiit, mais celle-ci l'obligea à se rasseoir.

— Alors, pour me punir, reprit-elle, vous .cherchez à vous rendre malade : j'avoue que la vengeance serait bonne, seulement je ne la mérite pas.

MADAXE DE HIREMONT. 197

— Mais il m'a dit qu'il vous aimait ! s'écria Yatérie eo» se tordant les malus.

— Il me l'a dit aussi à moi-même, ajouta la vicomtesse avec le plus grand calme, et je venais pour vous l'apprendre. Eh bien I faites ce que j'ai fait i ne le croyez pas.

— Vous ne l'aimez donc pas, vous?

— Je l'aime assez pour désirer son bonlieur ; mais je ne veux pas me charger de le faire.

Valérie arrêta sur la vicomtesse un regard qui semblait dire : De grâce, expliquez-moi cette énigme!

— Vous ne me comprenez pas, mon enfant ; je le vois et je m'en étonne peu. Écoutez-moi donc avec attention pendant quelques instants ; puis croyez bien, quand j'aurai parlé, que la vérité seule sera sortie de ma bouche. Je n'ai jamais trompé personne, et je ne voudrais pas commencer par vous.

La physionomie de madame de Miremont, pendant qu'elle prononçait ces mots, exprimait une si lumineuse sincérité, que Valérie, déjà à moitié convaincue, se mit à sourire, et la vicomtesse reprit :

— Quand M. Raoul partit pour ses voyages, il y a de cela trois ans, il avait pour moi une de ces grandes passions d'écolier qui ne résistent pas à huit jours d'absence. J'étais veuve, lui se croyait déjà un homme, et il pensait qu'à son retour il pourrait m'épouser... nous en plaisantions même quelquefois, comme cela arrive surtout pour les choses qui ne doivent jamais s'accomplir. Depuis son arrivée, j'ai dû croire, et j'ai cru jusqu'à ce matin, qu'il était revenu à des idées plus sensées, et qu'il avait enfin compris qu'un jeune homme de vingt ans ne pouvait convenir à une femme de trente- deux. Je suis sûre qu'il en est convaincu comme moi ; mais il se sera imaginé que s'il paraissait n'avoir conservé aucun souvenir du passé, je pourrais en être blessée, et il a préféré s'exposer à un

198 MADA» DE MIREMOirr.

jefus qu'à un reproche d'inconstance : Eh bien ! ce refus, Je le lui ai 'exprimé nettement, et la manière dont il l'a pris me prouve qu'en me demandant ma main il n'a obéi qu'à un sentiment de convenance. Voilà toute la vérité, ma bien-aimée Valérie... Pensez-vous maintenant qu'elle soit de nature li faire couler vos larmes et à vous inspirer la cruelle pensée de me causer le plus grand chagrin que je puisse éprouver?

— Oh! mon amie, que je suis coupable ! s'écria mademoiselle d'Avaujour en passant ses deux bras autour de la taille de la vicomtesse, qu'elle pressa avec une tendresse passionnée contre son cœur. Mais comment n'aurais-je pas pensé qu'il vous adorait, vous si belle, si spirituelle, si parfaite en tout ! Pour croire à son affection pour vous, je n'ai eu besoin que de ni'interroger moimême! Ainsi, vous ne l'aimez pas! Pauvre Raoul! j'ai presque envie de le plaindre.

— Et moi il ne me manque que' d'être homme pour l'envier, chère Valérie, interrompit la vicomtesse ; mais je ne vous ai pas tout dit, ajouta-t-elle : le marquis de Brantigny vous Xrouve charmante, et je ne le crois pas éloigné de désirer que vous deveniez sa belle-fille un jour.

— Je lui supposais beaucoup d'ambition pour son fils, répondit naïvement Valérie.

— Et vous ne vous êtes pas trompée, mon enfant.

— Je ne suis qu'une pauvre orpheline.

— Orpheline, oui; pauvre, non; car je suis décidée à vous doter richement et à* vous laisser un jour toute ma

-fortune.

— Ah ! Madame, comment ai-je mérité que vous me traitiez avec tant de bonté ? Et moi qui venais à l'instant même...

— Vous vous êtes fait aimer, mon enfant, interrompit

la Yicomtesse : c'est la plus grande des séductions.

— Vous me l'avez appris, Madame... chère Yolande l Maintenant parlons raison, continua Valérie.

— Je suis ravie de vous voir dans ces bonnes^^dispositions : quelle folie allez-vous me dire?

— Quelle folie ? que je ne veux pas que vous vous dér pouilliez de votre fortune pour moi : il me semble que' rien n'est plus sensé.

— Sensé, non ; conséquent, oui, si vous êtes une orgueilleuse, ce que je ne croyais pas.

— Quelque orgueil que j'eusse, il ne m'empêcherait pas de recevoir les bienfaits d'une personne que j'aimé autant que vous ; ainsi ce n'est pas cela, Yolande.

^ Expliquez-vous donc plus clairement, mon enfant, car je ne vous comprends pas.

— 11 faut que vous restiez maîtresse de disposer de vt)trê fortune comme vous l'entendrez, afin de pouvoir vous marier.

— Me marier, Valérie! mais je n'y songe point.

— Vous pouvez y songer un jour, inspirer une grande affection, en éprouver une : je suis même étonnée que cela ne soit pas déjà arrivé.

— Qui sait? dit la vicomtesse en souriant mélancoliquement, je ne veux peut-être vous enrichir que pour savoir si quelqu'un m'aimera quand je serai pauvre. Voyez, Valérie, combien Tégoïsme et la coquetterie ont de détours.

— La bonté en a de bien plus ingénieux, Yolande; quoi qu'il en soit, je persiste dans ma résolution.

— Vous n'avez pas de résolution à prendre, mon enfant ; j'arrange ou je n'arrange pas votre mariage avec M. Raoul : si je l'arrange, ce sera à de certaines conditions que vous connaîtrez seulement le jour du contrat.

— Mais si vous aimez quelqu'un plus tard ? quelqu'un

200 IIADAMB DE MlREllOlfTé

de pauvre , par exemple, dont vous voudriez foire la fortune?

— le n'aimerai Jamais personne, Valérie... dit madame de mremont en secouant la tête avec tristesse.

— Cest la réponse ordinaire de ceux qui aiment déjà quelqu'un, reprit vivement Valérie, k qui sa récente affection pour Raoul avait déjà enseigné beaucoup de ces petits mystères de l'amour que les femmes sont si habiles à pénétrer.

— Tout ce que je peux dire, chère Valérie, c'est que je suis fermement résolue à ne jamais me marier. J'ai acheté au prix du bonheur de mes jeunes années le droit de conserver mon indépendance le reste de ma vie, et, ce droit, je suis bien décidée à en user.

— Vous ne croyez donc pas à l'amour? demanda Va^ lérie avec une certaine inquiétude.

— Je n'ai pas dit cela, mon enfant, répondit Yolande avec embarras : je ne vous ai parlé que de mon goût pour l'indépendance; n'allez pas au-delà de ma pensée.

— Yolande, vous me cachez quelque chose ! c'est bien mal! du mystère avec moi qui vous dis tout... je ne vous eusse jamais crue capable d'un aussi méchant procédé.

— Vous oubliez, Valérie, que j'avais deviné tout ce que vous prétendez m'avoir dit, et qu'ainsi vous avez tort de vous vanter de votre confiance en moi.

Ces paroles furent prononcées avec un ton de légèreté qui faisait supposer chez la vicomtesse le désir de donner uTie autre direction à la conversation ; mais cette nuance ne fut pas saisie par mademoiselle d'Àvaujour qui reprit vivement :

— Est-ce une manière de me dire que je dois aussi chercher à vous deviner, et im'en donnez-vous la permission ?

— Que découvrirtez-vous, ma pauvre entant? ne savez-

VOUS pas quelle est ma vie depuis que nous habitons en* semble?

— Il peut y avoir des tristesses présentes qui viennent de douleurs passées.

— Ce que vous dites là, chère Valérie, est vrai en général, mais ne saurait s'appliquer à moi ; car si je n'ai pas été heureuse dans mon union avec M. de Miremont, mon existence retirée m'a du moins mise k l'abri de ces souffrances qui brisent, à jamais le cœur des femmes comme nous.

— Et depuis?

— Depuis, j'ai vécu dans une retraite plus grande encore qu'avant mon veuvage... mais pourquoi toutes ces questions, mon enfant ?

— Pourquoi, chère Madame? parce que je soupçonne que vous me faites un sacrifice.

— En vous donnant ma fortune? Qui m'y obligerait si cela pe me rendait pas heureuse ?

— Ce n'est pas de votre fortune que j'ai voulu parler.

— Alors... Ah! je devine! vous supposez que c'est M. Raoul que je vous sacrifie. Valérie, vous ne croyez donc pas à ma sincérité ?

— Je crois tant à votre dévouement !

— Ce ne serait pas une excuse à ce que vous supposez. Écoutez-moi bien, mon enfant, poursuivit la vicomtesse avec une certaine sévérité : je vous jure que je n'ai que de l'amitié pour M. Raoul, et que mon désir de vous voir unie à lui est parfaitement dégagé de toute pensée de sacrifice, si petit qu'il soit. Maintenant, s'il vous restait un seul doute, si vous reveniez une seule fois sur ce sujet, j'aurais le droit de douter de l'estime que vous faites de mon caractère, et je perdrais une 4;)artie de la bonne opinion que j'avais conçue du vôtre. Mais cela n'arrivera pas, ayoula tendrement Yolande en s'apercevant que les

20f MADAME DE MIREMONT.

yeux de Valérie se remplissaient une seconde fois de larmes prêtes à couler : embrassons-nous, ma fille bienaimée, et ne parions désormais de tout ceci que pour nous réjouir le cœur. Raoul vous aimera, j'en suis certaine. •

— Et me direz-vous pourquoi vous êtes triste depuis quelques semaines, pour que je puisse vous consoler ?

— M'avez- vous jamais vue beaucoup plus gaie ? Valérie fit un signe de tête affirmatif.

— J'ai eu quelques ennuis pour toutes ces affaires des ruines de Gourtenay, reprit la vicomtesse ; mais la manière dont les choses se sont passées aujourd'hui entre M. de Brantigny et Sirvan, me fait espérer que tout ira bien désormais.

— Comme cette visite m'a intéressée ! s'écria Valérie; comme cet intérieur de famille est touchant !

Madame de Miremont garda le silence.

— J'ai parfaitement reconnu la voix qui avait chanté la ballade hier soir.

— Est-ce qu'il vous restait encore des doutes à cet égard ? demanda négligemment Yolande.

— Que voulez-vous, c'est si extraordinaire, et...

— Revenon» à vous, chère Valérie, interrompit madame de Miremont : je vous aj dit que j'avais des raisons de croire que M. de Brantigny vous souhaitait pour sa belle-fille ; il me semble que de votre côté vous ne seriez pas éloignée de le devenir; M. Raoul désire se marier et ne peut plus songer à moi : dans cette position me donnez-vous carte blanche pour conduire cette affaire à bQpne fin ?

— Mais M. Raoul ne m'aime pas encore.

— Qu'en.savons-nous?

— Il m'a dit tout le contraire hier, répondit Valérie après avoir hésité un moment pour rappeler convenable-

ment à la vicomtesse les confidences que le jeune comte de Brantigny lui avait faites.

— Il est convenu que nous ne reviendrons plus, même indirectement, sur ce sujet, répliqua avec douceur la vicomtesse. Je crois comme vous que M. Raoul ne vous aime pas encore d'amour ; mais je suis convaincue que lorsqu'il vous connaîtra mieux, il sera heureux et fier de vous épouser. Le reste vous regarde et ne m'inquiète j)as.

Eu prononçant ces mots, madame de Miremont se leva pour se retirer ; Valérie qui s'était levée aussi, se précipita dans ses bras.

— Comme vous m'avez fait du bien ! lui dit-elle.

— Je m'en suis encore plus fait à moi-même, chère enfant! et c'est à moi de vous remercier... à demain, ma Valérie ! n'ayez que de doux rêves.

Et madame de Miremont sortit après avoir pressé encore une fois mademoiselle d'Avaujour sur son cœur.

l^eii cleax ami»

{Pmr ne pas faite mte au précède»^.

A peu près au momeut où la vicomtesse sortait de la chambre de Valérie, deux messieurs enveloppés de grands manteaux, car le temqs était humide et froid, descendaient d'une carriole de louage à la porte de la Croix Blanche, l'un des cabarets les plus achalandés du petit village de Courtenay.

Après avoir annoncé qu'ils coucheraient, et retenu la meilleure chambre' de la maison, ils demandèrent à madame Milord, grosse masse de chair de deux cent quatre-vingt-dix livres, qui était la maîtresse de rétablissement, de vouloir bien leur faire servir à souper dans une petite salle voisine de celle où se réunissaient les buveurs vulgaires, et de veiller à ce qu'ils ne fussent pas dérangés par le bruit ou les importuns, attendu qu'ils avaient à parler d'affaires sérieuses.

Madame Milord, que nous appellerons désormais la mère Milord, pour nous conformer à l'usage généralement

XADAME DE WREMOMT. 205

adopté dans le pays, avait trop rarement l'honneur de recevoir chez elle des gens en carriole, pour ne pas s'empresser de satisfaire aux demandes de ceux que le hasard lui envoyait. Elle se hâta donc de leur dire que toute sa maison était à leur service pour aussi longtemps qu'ils le voudraient, puis elle se laissa rouler jusqu'à une espèce de cloaque qui .lui tenait lieu de basse-cour, et elle revint bientôt portant d'une main un lapin de choux qu'elle avait assommé pour le faire voyager plus facilement, et de l'autre un vieux coq, qu'elle se mit à saigner avec le sang-froid superbe et dédaigneux d'un magistrat blasé sur les Jouissances de sa profession.

Pendant qu'elle s'agitait dans sa cuisine, ses deux hôtes s'établissaient, dans la petite salle qu'ils avaieot retenue, aux deux coins d'une large cheminée où pétillait un feu réjouissant, alimenté par des fagots de Tannée précédente.

-T- Eh bieni papa Malard, dit le plus jeune des deux voyageui's à l'autre, nous allons donc. frapper les grands cou^ : c'est dommage qu'il soit si tard et qu'il faille remettre l'affaire à demain.

A ce ton familier, à cette brusque entrée en matière, nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu l'intègre libéral Corneillan, depuis peu usufruitier du domaine de la Genetois, ce qui l'a fait électeur.

— Pensez-vous que nous réussissions? répondit Màlard sèchement, car il avait été choqué du sang-façon de son interlocuteur.

— Et qui nous en empêcherait? Ce pauvre diable, auquel nous apportons une situation magnifique, fera tout ce que nous voudrons.

— D'accord : mais vous n'avez pas réfléchi à une chose.

— Qu'en savez-vous? cependant, voyons, de quoi s'agit-U?

têS MADAME DE MmEHOMT.

— Si nous faisons reconnaître les droits de l'an, nous diminuerons nécessairement de moitié les avantages de l'autre...

— Qui restera néanmoins encore un très-beau parti pour mademoiselle Clémence Malard, dont les ancêtres n'ont pas, que je sache, roulé carrosse, interrompit Ck)rneillan qui ne laissait jamais échapper une occasion d'humilier celui qu'il appelait son mefUeur ami.

— Vous avez raison, Gorneillan ; mais il est toujours désagréable de voir échapper la moitié d'une chose dont on espérait avoir la totalité.

— Eh bien / voyez, papa Malard, comme je suis plus philosophe que vous : moi je me contenterais volontiers de la moitié de votre fortune. Au surplus, tout peut s'arranger selon vos désirs, et c'est comme cela que j'ai entendu que l'affaire sera conduite.

— Je vous crois fort habile; cependant comment espérer qu'une fois instruit de sa position, cet homme consentira à y renoncer? »

*— Ce cul-dc-jatte n'est pas un homme ; nous nous en servirons seulement comme d'un épouvantail pour obtenir du marquis de Brantigny tout ce que nous en voulons.

— Est-ce que vous en voulez aussi .quelque chose? demanda avec inquiétude Malard, que ce nous avait effrayé.

— J'ai parlé au pluriel pour vous prouver à quel point je m'intéresse au sujet de votre entreprise, rép ndit négligemment Corneiilan ; car, du reste, vous comprenez que je ne voudrais rien accepter de ce vieil aristocrate : on m'accuserait tout de suite de m'être vendu aux ultrasy et ça ne me va pas, papa Malard.

Et Corneiilan termina sa phrase par un clignement d'yeux et un pincement de lèvres qu'on pourrait peut-être traduire par ces mots : attrape ça en passant.

— II faut cependant nous entendre, adopter un plan, dit Malard avec impatience.

— Eh bien! demain j'irai trouver Sirvan... j'irai seul pour qu'il ne croie pas à un coup monté, et je mettrai sous ses yeux, sans la lui abandonner, la pièce qui constate la légitimité de sa naissance. Sa tête va s'exalter, nous devons nous y attendre ; il voudra sur-le-champ faire valoir ses titres, occuper son rang dans la société, continua Gorneillan avec un sourire ironique. Je laisserai passer cette bouffée d'orgueil, puis je le reprendrai en sous-œuvre et lui montrerai les obstacles qu'il aura à vaincre pour faire reconnaître ses droits : les procès si difticiles à soutenir sans les démarches dont il est incapable, et sans l'argent qu'il n'a pas en sa possession ; la haine d'un homme puissant; les persécutions d'un pouvoir tout dévoué à la noblesse et au clergé, etc., etc. La peur le prendra : alors je lui insinuerai adroitement qu'il serait beaucoup plus sage à lui de se faire donner une bonne somme par le marquis, et de rester ce qu'il est. 11 suivra ce conseil, j'en suis certain, et aussitôt il ne sera plus entre nos mains qu'un instrument dont nous jouerons plus ou moins fort pour faire marcher au pas le vieux Brantigny... comprenez-vous maintenant, papa Malard?

— A peu près... mais pourquoi voulez-vous aller seul trouver Sirvan ?

— Je vous l'ai déjà dit : pour qu'il ne croie pas à un ^ coup monté.

-7 Mais il faudra que je vous confie celte pièce importante que vous m'avez vendue si cher; ceci soit dit sans reproche, mon cher Ck)rneillan. '

— Quel inconvénient y voyez- vous ?

— Faut-il être sincère?

— Quand vous ne le seriez pas, qu'importe... je vous ai déjà deviné ; vous me croyez capable, si cette pièce re-

Î06 1IAD4IIE Dft

venait entre mes mains, de vous la vendre une seconde fois.

— Eh bien! c'est vrai, CorneîUan; j'ai eu cette mauvaise pensée.

— Klle devait vous venir tout ftaturellemeut : vous avez été dans le commerce autrefois... je ne vous en veux donc pas et je puis vous 'rassurer...

-T C'est inutile, interrompit Malard en balbutiant.

— Cette pièce, continua Corneillan, pourrait me servir à vous exploiter sans sortir de vos mains, ainsi je n'ai aucun intérêt à ce qu'elle revienne dans les miennes. ^

— Expliquez vous !

— Elle n'a de valeur qu'autant que mon témoignage viendra lui en donner : vous n'avez pas réfléchi à cela, papa Malard.

~ Je n'ai pas cru qu'avec un homme aussi loyal que vous il fallût prendre tant de précautions.

— Cest possible; mais pour l'instant vous mourez de peur, et, ma parole, vous avez tort, car je n'ai pas la moindre envie de vous trahir, et je désire de tout mon cœur que mademoiselle Clémence épouse le jeune Brantigny, parce que ça vexera le vieux.

Et Corneillan se frotta les mains de joie d'avoir décoché celte nouvelle épigramme. •

Halard essaya de sourire pour dissimuler qu'il avait envie de se fâcher, puis il dit résolument :

— Corneillan, vous savez que je suis le meilleur ami que vous ayez dans ce pays....

— Oii tout le monde me déteste, iuterroihpit Corneillan avec sa jovialité goguenarde. Allons au fait, continuat-il : votre amitié n'est mise là que cbmme un morceau de lard dans une souricière.

— Eh bien ! reprit Malard, je vous abandonne la conduite de toute cette affaire, dans laquelle je n'intervien-

MADAME DE MIIUEMONT. 200

drai qu'autant que vous le Jugerez à propos; et A tous la menez à bonne fin, c'est-à-dire si grâce à vous ma fille épouse le jeune comte de Brantigny, sans que ce dernier soit obligé de partager.un jour la fortune de son père avec ce cul-de-jatte, comme vous l'appelez si drôlement; si vous faites tout cela, dis-je, je vous rendrai la contre-lettre par laquelle vous reconnaissez que la vente du domaine de la Genetois est fictive, de sorte que le domaine vous appartiendra en toute propriété.

— Et vous ferez sans doute alors lever l'inscription qui a été prise par votre demoiselle, le jour même où nous avons passé notre acte.

— Ma fille est créancière comme héritière de sa mère, balbutia Halard.

— Ceci ne me regarde pas : vous lui donnerez me autre garantie.

Soit, dit Malard du ton d'un homme qui se résigne.

En ce moment la mère Milord entra dans la petite salle : elle portait tous les ustensiles qui servent à mettre un couvert, et elle procéda sans retard à cette importante opération, pendant que son coq achevait de se racornir à la broche, et que sa gibelotte bouillotait dans un chaudron de cuivre au milieu d'un nuage de fumée.

— Combien faut-il de temps pour monter au vieux château de Gourtenay ? demanda Gorneillan à la mère Milord.

— Demain, répondit celle-d, les sentiers seront glissants, il faudra bien vingt-cinq minutes ; est-ce que ces Messieurs sont déjà les entrepreneurs ?

— Comment, les entrepreneurs ? fit Malard avec une surprise qui n'était pas sans mélange d'inquiétude.

— C'est qu'il y a joliment de la nouveauté là-haut ! reprit la mère Milord d'un ton d'importance. M. Joliot, Tarchitecte, a déjeuné ici ce' matin, et il a dit qu'on al-

lait dépenser plus de trois cent mille francs pour réparer le vieux château, à preuve qu'il a déjà fait prix avec moi pour que je nourrisse ses ouvriers.

— Et qui va payer toute cette dépense? demanda à son tour Corneiflan.

— Eh pardîai î M. le marquis de Drantigny, le ci-devant propriétaire, comme disent les anciens du pays. 11 paraît qu'il a racheté, ou.... *

— Le nommé SIrvan ne demeure donc plus là-haut ? interrgmpit Malard.

— Mais c'est bien sûr qu'il n'y demeure plus, puisqu'il a cédé : H est revenu dans sa petite maison du village qui est à trois portes d'ici, que même ses enfants lui en veulent beaucoup. Us ont eu de la compagnie à ce matin.

— Quelle compagnie?

Malard et Corneillan firent en même temps cette question qui les intéressait tous deux, on sait pourquoi.

— Quelle compagnie ? répéta la mère Milord ; mais des beaux messieurs et des belles dames: le marquis de Brantigny et son fils, un joli jeune homme, ma foi ; madame la vicomtesse de Miremont avec une demoiselle qui est chez elle ; on dit que cette demoiselle va épouser le fils du marquis : ça fera un couple comme on n'en voit guère.

Et la mère Milord ayant épuisé tout ce qu'elle savait de nouvelles dignes d'être racontées à des étrangers de distinction, retourna dans sa cuisine pour dresser son souper.

Malard et Gorneilian se regardèrent en silence pendant quelques instants : ils paraissaient consternés.

— Nous sommes arrivés trop tard, dit le premier avec accablement : le marquis de Brantigny aura pris l'avance. Corndllan, H n'y a rien de fait entre nous.

— C'est ce que nous verrons ; je ne lâche pas aus^ fa-

eilement ce qne ]e tiens. Si nous venons trop tard pour empêcher le jeune Brantigny d'épouser une autre que votre demoiselle, peutr-être est-il encore temps d'obliger le père à reconnaître le cul-de-jatle pour son héritier.

— Pardieu, voilà un beau résultat ! s'écria Malard en frappant du poing avec colère. Êtes-vous fou, Corneillan ?

— Je suis conséquent, père Malard. Je hais les nobles, et chaque fois que je peux leur faire du mal, je n'y manque pas: c'est un plaisir et un devoir pour moi. Du reste, reprit Corneillan avec plus de calme, il n'y a peutêtre de vrai* dans ce que cette oîe grasse nous a jabotté, que l'acquisition et la restauratiao des ruines par le vieux Brautigny ; alors nos affaires n'en sont que meilleures, parce qu'il ne voudra pas relever son château pour le voir arpenter un jour à quatre pattes par Sirvan. Laissezmoi faire, papa Malard, et mangeons de bon appétit puisque voilà la soupe. Demain, à sept heures du matin, je me mettrai eu campagne, et puisse le général Lafayette . ne jamais remonter sur son cheval blanc, si à midi je ne vous apprends pas du nouveau !

Le lendemain, à l'heure indiquée par Corneillan, celuici entrait dans la chambre de Sirvan qu'il trouva seul, car Marguerite et ses enfants venaient de partir pour la messe.

xxin

AeMee de Oornelllan.

U va sans dire que Gorneillan n'avait pas quitté le cabaret de la mère Milord sans se munir de la pièce importante à Taide de laquelle il espérait déterminer Sirvan à entrer dans les projets arrêtés avec Halard contre le marquis de Brantiguy.

Cette pièce était la même qui avait été payée, quelques Jours auparavant, par la vente fictive du domaine de la Genetois : elle revenait dans les mains du vendeur, au grand souci de l'acheteur, que sa probité personnelle n'avait jamais le don de rassurer sur la probité de ses semblables.

Gorneillan était donc parfaitement maître de la situation : hâtons-nous, pour lui rendre justice, d'ajouter qu'il ne comptait pas abuser de cet avantage dans un intérêt purement personnel. Gorneillan, comme tous les gens besogneux, n'avait pas, ainsi qu'il le disait quelquefois lui-même, tous les scrupules que sentent les hommes qui n'ont besoin de rien; mais quand il s'agissait d'une de ses passions politiques, que ce fût amour ou haine, Il

MADAHB DK MmEHONT. 213

était capable d'incorruptibilité tout autant que feu M. de Robespierre, et rien ne pouvait le détourner de son but. Or, il en était là dans la circonstance dont il s'agit ici : allons expliquer comment.

Bien différent de son ami Malard, dont le libéralisme n'avait que les mesquines proportions d'un moyen d'arriver à la popularité, Corneillan était révolutionnaire ardent et convaincu. Ce n'est pas qu'il se fît faute, dans l'occasion, d'exploiter ses frères et amis; mais il le faisait avec une sorte de conscience, car il se disait que c'était le juste prix des services réels qu'il rendait à son parti. D'ailleurs, quand il fallait se dévouer sans profit, Corneillan était également prêt, et on pouvait avec raison le considérer comme un de ces enfants perdus d'une opinion, si utiles à leur cause que les habiles seuls ne feraient jamais triompher. Bonhomme au fond, ayant de l'honneur. et de la probité à sa manière, capable même de générosité envers un adversaire politique qui fût venu se confier k sa loyauté, Corneillan était implacable chaque fois qu'il s'agissait de faire subir un échec quelconque au parti auquel il avait juré une haine éternelle. Dans ce parti, ce qu'il avait particulièrement en horreur, c'était la noblesse : il n'aurait voulu pour rien au monde la voir, détruire par l'échafaud, comme dans la première révolution, mais il souhaitait avec ardeur sa ruine et son abaissement. C'était donc une bonne fortune pour lui que de mettre le fier et vieux marquis de Brantigny. dans la douloureuse alternative ou de se mésallier en demandant pour son fils la main de la fille du parvenu Malard, ou de reconnaître pour chef de sa maison, après lui, le cul- dejatte Sirvan. C'était pour ce dernier résultat que Corneillan penchait, bien qu'il se fût fait payer pour en obtenir un autre : le malin compère jouissait avec volupté de l'idée de donner cette leçon au faux et intéressé libéralisme

fia lAnAMB DE Mmeiioirr..

du yaniteut bourgeois dont n avait consenti à être ra> gent.

Il est en présence de Sirvan, seul chez lui en ce moment, ainsi que nous l'avons dit à la fin du précèdent chapitre.

— Eh bien ! Sirvan, lui dit-il en prenant familièrement un siège qu'on ne lui avait pas offert» vous avez donc quitté votre château... qui diable a pu vous déterminer à prendre celte résolution ?

Sirvan posa à côté de lui un gros livre qu'il tenait à la main, et se redressant autant que son infirmité le lui permettait, il répondit :

— Qui êtes -vous, Monsieur, et de quel droit me questionnez-vous sur une affaire qui ne regarde que moi ?

— - Quoi! vous ne me reconnaissez pas, mon brave? je suisGomeillan.... Brutus Gorneillan, le fils de l'ancien municipal de cette commune qui a marié votre mère dans le temps, vous savez bien....

— Je ne vous connais pas. Monsieur, interrompit Sirvan avec hauteur ; et je suis fort étonné que vous vous soyez permis de pénétrer chez moi sans ma permission.

— D'abord la porte était ouverte, riposta Gorneillan sans se troubler; et d'ailleurs, ajouta-t-il, on peut toujours entrer chez les gens quand on vient pour leur rendre un service d'importance.

Ce dernier mot fut prononcé avec une emphase qui trahissait l'intention d'en faire sentir toute la portée.

— Je n'ai besoin des services de personne. Monsieur ; et s'il en était autrement, je n'accepterais pas ta tous cas ceux d'un Inconnu.

— Bravo I s'écria Cometllan : vous êtes fier, c'est justement ce qu'il me faut, car je viens tous ofirlr de vous f^lre comte des à présent €1 pettl-tee pair et France un

— Je ne désire pas être autre chose que ce que je suis, Monsieur; et quoique ma vie soit bien peu occupée, elle n'est cependant pas oisive à ce point que j'aie le temps d'écouter les rêveries du premier venu.

Bien que Sirvan eût articulé ces paroles avec une certaine fermeté, il fut cependant facile à s8n interlocuteur de juger qu'elles avaient jeté le trouble dans son esprit, car il était devenu soudainement pâle, et une sorte de tressaillement nerveux avait agité tout son corps.

— Passe pour le premier venu, reprit Corneillan sans quitter son ton jovial et décidé ; mais pour cê qui est des rêveries, je proteste : j'apporte des preuves.... des preuves irrécusables, entendes-vous bien ? et que je suis prêt à mettre sous vos yeux.

— Ces preuves, Monsieur, je ne vous les ai pas demandées répondit Sirvan d'une voix moins assurée ; et encore une fois, continua-t-il toujours plus faiblement, je ne veux pas changer de situation.

— Oh ! je sais que vous êtes un philosophe... mais vos enfants...

— Quand mes enfants seront des hommes. Interrompit Sirvan avec la vivacité fiévreuse d'une personne qui cherche à repousser une pensée importune, ils feront valoir leurs droits s'ils en ont.

— Et vous ne craignez pas les reproches que, d'ici là, ils peuvent vous adresser ? demanda sournoisement Corneillan qui -ne s'était pas attendu à la résistance qu'il rencontrait.

— Mes enfants sont soumis à mes moindres désirs, et partagent toutes mes idées.

— Ce n'est pas le bruit qui court.

— * Que voulez-vous dire ?

L'inquiétude de Sirvan, eu faisant celte qfuestion, était

tiô MADAME DE

si manifeste, qu'un homme moins pénétrant que Gorneillan l'aurait parfaitement Yue.

— Je veux dire qu'on m'a assuré que vos enfants vous en Youlaient mortellement-d'avoir pédé au vieux Brantigny les ruines du château de Gourtenay... que serait-ce donc, ajouta Corneille avec une intention marquée, s'ils savaient le tort que vous leur foites, et ils le sauront tôt ou tard... tôt peutrétre.

— Je suis le maître chez moi, balbutia Sirvan.

— Cest un point que je ne tous conteste pas.

— Ce que ]e trouve bon, mes enfants n'ont pas le droit de le trouver mauvais.

— Même quand il s'agit de leur enlever un nom, un rang et une fortune? mais vous passerez pour un père dénaturé i

Là pâleur qui couvrait le visage de ârvan depuis le commencement de cette douloureuse conversation, devint plus livide; l'agitation de. son corps augmenta: le pauvre malheureux porta vivement une main à son cœur, comme si une subite souffrance s'y faisait sentir.

Il garda le silence un moment : on eût dit qu'il se recueillait dans le travail de quelque grande et pénible r^lution. Une sueur froide découlait de son front, sur lequel ressortaient des veines aussi saillantes que des muscles.

a II est à moi, se dit en lui-même Corueillan. »

Et il plongea machinalement la main dan& la poche de sa redingote, pour s'assurer que la feuille de papier timbré, miraculeusement sauvée de l'incendie des archives de Gourtenay, s'y trouvait encore.

Mais au même instant son regard rencontra celui de Sirvan attaché sur lui comme s'il voulait pénétrer au plus profond de sa pensée.

MADAME DE MIIUSMOMT. , 217

— Eh bien ? dit Corneillan du ton d'un homme qui interroge.

— Eh bien î reprit Sirvan, avant de prendre une résolution, j'ai be^in de connaître quels sont les motifs qui vous ont amené près tle moi; ensuite je vous demanderai quelles sont ces preuves dont vous parli%^

— Mes motifs ? je n'en ai qu'un, l'amour de la justice.

— Il est respectable s'il est sincère.

— Pourquoi ne le serait-il pas ?

— Vous passez pour détester la classe à laquelle le marquis de Brantigny appartient, répondit Sirvan avec calme.

— C'est vrai.

— Alors ne m'est-il pas permis de supposer que dans cette circonstance vous n'êtes pas uniquement déterminé par le désir de m'ètre utile?

— C'est possible.

— Mais si je ne partage pas votre haine, pensez-vous que je veuille vous aider à la satisfaire ?

— Vous devez la partager, dans votre position... et puis d'aïlleurâ votre intérêt.. .

— Mon intérêt! interrompit Sirvan... au fait c'est une raison qui doit avoir une grande valeur à vos yeux .. et aux miens aussi, reprit-il ; mais êtes-vous bien sûr que le résultat dont vous me parlez soit facile à obtenir ? S'il faut faire des démarches, dépenser de l'argent, soutenir des procès, mieux vaudrait ne rien entreprendre, car je serais incapable de toutes ces choses. Si je peux m'enrichir sans risquer de manger le peu que je possède, je veux bien le tenter : tout dépend donc, vous le voyez, des moyens que vous pouvez mettre à ma disposition.

— Je n'en ai qu'un, interrompit à son tour Corneillan ; mais il est infaillible.

— Voyons.

218 HAbAflK OE «mnoirr.

— En 4795, le 21 Janvier, de glorieuse mémoire, réprit Corneillan, on célébrait à Courtenay le deuxième anniversaire de la mort du tyran Louis XYI. Un grand feu de joie était allumé sur la place du village, et les citoyens dansaient des farandoles autour de ce feu. J'avais treize ans, et je me rfijffcWe de tout cela comme si c'était hier. Tout à coup on entend des cris qui n'étaient pas ceux de la fête ! les danses cessent, on regarde : la maison communale brûlait comme un paquet de chenevottes ! On court à la rivière, elle était gelée ! on va aux plus prochains puits, les propriétaires en avaient relire les chaînes et les seaux ! « Sauvons les papiers de la mairie ! » cria une voix. C'était trop tard, car les flammes sortaient déjà par toutes les ouvertures de la maison. Cependant un vieux soldat en congé de convalescence se dévoua; mais tout ce qu'il put faire fut de jeter par une fenêtre quelques poignées de papiers, qu'il prit au hasard et que la bise dispersa au loin. J'en ramassai deux ou trois, que mon père m'ordonna d'aller serrer -dans son bureau. J'ignore si je lui obéis ponctuellement, mais ce que je sais, c'est que les papiers ne se retrouvèrent pas le lendemain. On s'en inquiéta peu, parce qu'en ce temps-là on avait bien d'autres affaires. Il y a un an, mon père mourut, et le notaire qui fit l'inventaire de ses papiers en mit au rebut quelques-uns. J'allais les déchirer, lorsque l'un d'eux attira mon attention par le nom de Brantlgny écrit en grosses lettres : c'était, ma foi ! l'acte en bonne forme du mariage de Madeleine Sirvan, votre mère, avec le ci-devant comte César de Brantigny, fils du ci-devant marquis émigré. C'est cette pièce que je vous apporte, mon brave ;.pensezvous qu'elle soit suffisante?

— Assurément, si elle est authentique, répondit Sirvan d'une voix que l'émotion rendait à peine intelligible.

— Jugez-en vous-même.

— Et Coraeflkn tira ût sa poche une feuHte de papier timbré, qu'il présenta à Sîrvan.

Celui-ci la parcourut des yeux avec une avidité extraordinaire; puis il la r^t une seconde fois plus lentement, et enfin il la replia et la cacha dans son sein.

— Je la crois parfaitement en règfèjOiît-il ; le reste maintenant me regarde.

— Mais vous allez me rendre ce papier ! s'écria Corneillau, il ne m'appartient pas t

— Je le sais, interrompit Sirvan, et c'est pour cela que je me crois autorisé à le garder : il n'intéresse que moi seul, vous en conviendrez j'espère; d'ailleurs, ne m'avezvous pas dit, il n'y a qu'un moment, qu'en toute cette affaire vous n'aviez qu'un motif : l'amour de là Justice.

— ( 'est la vérité.

— Cette justice, qui peut mieux me la faire rendre que moi-même?

— Rien n'est plus certain... mais le voulez-vous, le pouvftz-vous? repartit Corneillan après quelques secondes d'hésitation.

— Ceci ne regarde que moi, répondit Sirvan d'un ton calme et résolu qui contrastait avec l'émotion qu'il avait montrée peu de minutes auparavant.

— Encore une fois rendez-moi ce papier ! murmura Corneillan d'une voix déjà étouffée par la colère, et en se levant sur son siège pour se rapprocher de son Interlocuteur.

— Je ne vous le rendrai jamais !

— Je vous ai déjà dit qu'il ne m'appartenait pas.

— Comment cela se fait-il, puisque c'est vous qui l'avez retrouvé dans les papiers de votre pèr^? Vous l'avez donc vendu à quelqu'un ?

— Vous avez bien vendu le nom de vos enfants au marquis de Brantigny, reprit Corneillan avec fureur ; car

mO MADAm DE

j6 voas ai deviné, vous ne voulez conserver ce titre que pour l'anéantir... mais il ne sera pas dit, misérable Gcétin, qu'un homme comme moi aura été joué par une créature de votre espèce ! Pour la dernière fois, rendez-moi ce papier 1... m'entendez-vous? cjfftinua-t-il avec une rage croissant^^voyant que Sirvan restait insensible à ses injures et à ses menaces. Nous sommes seuls, vous êtes sans défense!...

Et en disant ces mots, il saisit le bras de Sirvan et le pressa à le broyer.

— Oh ! vous n'aurez pas de peine à me tuer,^ si vous en avez bien envie, interrompit Sirvan avec douceur et fermeté : et vous serez obligé d'en venir là si vous voulez avoir ce papier... mais alors à quoi vous servira-t-il ? arrière donc, monsieur Corneillan, puisque la violence ne peut vous mener à rien.

— Je n'ai pas besoin de vous tuer pour vous réduire.

— C'est ce que nous verrons; en attendant lâchez mon bras ou j'appelle au secours.

— Personne ne viendra... j'avais choisi cette heure tout exprès. Voyons, cède, malheureux !

Et Corneillan saisit le pauvre paralytique à la goi^e, pour l'obliger à déranger sa main droite qui défendait son sein par une pression énei^ique.

— Au secours, mon Dieu !

Comme Sirvan prononçait ces mots d'une voix haletante et brisée, la porte s'ouvrit avec une msyestueuse lenteur, et la haute taille du marquis jle Brantiguy se dessina dans un cadre lumineux.

Celai aue Cemelllan «Tatt appelé CréUn.

En reconnaissant le marquis, Gorneillan avait aussitôt • lâché le pauvre infirme, qui supportait héroïquement sa puissante et brutale étreinte, et il s'était retiré à deux ou trois pas en arrière.

M. de Brantigny salua avec une politesse froide l'agent maladroit et peu fidèle de Halard, puis il se dirigea vers Sirvan auquel il tendit affectueusemeut la main.

— Ma visite d'hier ne comptait pas, lui dit-il d'un ton parfaitement en harmonie avec la bienveillance de son geste : je tenais à vous voir tout à mon aise et à causer tranquillement avec vous.

Quoique Gorneillan n'eût pas un grand usage du monde ni une parfaite connaissance des délicatesses du langage des gens bien élevés, il comprît cependant qu'il pourrait bien se faire qu'il fût de trop, et quelque répugnance qu'il eût d'abandonner la partie si mal engagée par lui, ' il fit néanmoins quelques-uns de ces mouvements incertains qui indiquent chez un visiteur l'intention de s'éloigner.

~ Je^ne vous chasse pas, j'espère, Monsieur? lui demanda le marquis toujours poli et froid ; autrement je me retirerais. Vous n'êtes sans doute icii]u'en passant, tandis que moi je songe à me fixer dans les environs. J'aurai donc beaucoup d'occasions de revenir, que vous n'aurez peut-être pas.

— Restez, je vous en conjure! reprit vivement Sirvan en retenant le marquis par sa main qu'il n'avait pas quittée. Monsieur n'a plus rien à me dire, conûnua-t-il eu désignant Corneillan du geste et du regard, et je pei.se qu'il n'a pas le désir de prolonger la visite qu'il a jugé à propos de me faire.

— Voilà ce qui s'appelle mettre les gens à la porte le plus joliment du monde, riposta Corneillan. Soit, Monsieur Sirvan ! mais vous me reverrez, je vous en donne

^ ma parole d'honneur ! Monsieur le Qian|uis, je vous salue. -

Et il sortit en jetant sur Sirvaxi un regard étlncelant de reproche et de colère.

— 11 vous menace, mon ami, dit avec intérêt le naarquis. Auriez-vous quelque chose à craindre de lui ?

— Si vous n'étiez pas venu, peut-être; mais à présent je puis le braver.

— Vous avez entendu qu'il a le projet de revenir.

— Il reviendra trop tard....

— - Dans tous les cas, interrompit M. de Brantigny, si vous avez besoin contre lui du secours d'un cœur dévoué, vous vous souviendrez que je suis près de vous, et que vous avez acquis des droits imprescriptibles à mon affection et à ma reconnaissance.

En prononçant ces mots, le marquis prit le siège qu'avait quitté Corneillan, et il s'établit auprès du paralytique.

— Je n'ai fait que remplir un devoir, répondit celui-ci

avec émotion ; et j'ai le pe^at iVy avoir wia bieo de la résistaDce... Pardonnez-le moi, Monsieur de Braotigny, je vous le demande en grâce !

— Je ne vous pardonne pas cette rési&tance, Sirvaa. je vous en remercie, car j'en connais le secret.

— L'aviez-vous donc ignoré ius(ju'à œ jour? demanda Sirvan en tremblant.

— Non! répondit le marquis avec une noble Iran* chise ; mais je croyais que nos liens étaient de ceux que la morale relâchée et coupable du monde permet de méconnaître... aujourd'hui, Sirvan, je sais^le contraire, et je viens me mettre à votre disposition. Fils de mon enfant, que voulfîz-vous de votre aïeul ? ajouta le marquis eu tendant se3 deux mains au pauvre infirme.

— Sa tendresse ! s'écria Sirvan en portant une de ces mains à ses lèvres. Sa tendresse répéta-t-il, et l'assurance qu'il ne m'en croit pas tout-à-fait indigne.

— Cœur loyal et généreux , s'écria à son tour le marquis en serrant Sirvan dans ses bras, vous demandez ce qui vous appartient déjà sans retour ; mais ce n'est pas assez....

— Je n'ai droit qu'à cela, interrompit Sirvan... et si longtemps j'ai cru ne jamais l'obtenir !

— Vous vous trompez, mon enfant ! mon nom est le vôtre, la moitié de ma fortune doit vous appartenir un jour ! il ne vous est pas plus permis qu'à moi de le raéconnaitre : nous sommes pères tous les deux.

— Marquis de Brantigny, vous avez encore d'autres devoirs à remplir ! regardez-moi bien, et dites-moi si vous pensez que je puisse être le chef de votre noble maison... d'ailleurs, je n'ai pas de titres ; il n'existe pas de preuves, et dans le doute....

— Vous vous trompez encore, mon ami ! il y a un titre qui est une preuve irrécusable. Il se trouve entre les

nudiis de cet homme qui sort d'ici.

— Qd tous Ta dit?

^ Je l'ai YU ! répondit Tivement le marquis. Et oo m'a offert de me le livrer à condition que mon fils Raonl épouserait la fille de M. Malard.

--Et... demanda Sirvan.

— Et j'ai eu la faiblesse de solliciter quelques jours de réflexion... mais j'ai appris à vous connaître et, maintenant, « j'achète ce titre, ce sera pour le faire valoir.

— Ceux qui voulaient vous le vendre ne le possèdent plus, répondit Sirvan avec un mélancolique sourire, et celui qui le possède à cette heure ne voudra jamais en faire usage de son vivant. Après lui, si ses enfants ont dans l'àme des sentiments dignes du sang qui coule dans leurs veines, ils reprendront le rang qui leur appartient... et j'ai cet espoir, ajouta Sirvan avec une douce fierté.

— Je ne vous comprends pas, mon ami, répliqua le vieux gentilhomme. Quel peut-être votre but en agissant sdnsl?

— Demandez à l'homme qui vient de s'éloigner quel était le sien en me donnant les moyens de faire valoir mes droits : il voulait entacher, avilir un grand nom, et moi je veux qu'il continue à être respectable. Marquis de Brantigny, poursuivit Sirvan en élevant la voix, depuis plus d'un siècle la noblesse s'en va! Elle a d'abord quitté ses châteaux et ses armures de fer, pour aller, vêtue de velours et de- clinquant, mendier de frivoles honneurs dans le palais des rois ! Elle savait être noblement pauvre, et elle ne sait plus même être convenablement riche ! Elle aimait le peuple sans le flatter ni le craindre, et aujourd'hui elle le redoute en le haïssant ! Elle avait conservé intact le précieux dépôt de la foi ardente et naïve de nos pères, et depuis un demi-siècle elle a mis sa gloire à se faire incrédule, dans la folle espé-

raoce de passer pour éclairée ! 11 faut qu'elle se retrempe ou périsse sans retour t n faut aussi que tous ses membres veillent les uns sur les autres, s'encouragent, se soutiennent, et que celui qui faiblit puisse s'appuyer sur ses frères! Quelle force^ quel secours apporterais-je à cette œuYre presque désespérée, mol rejeton infirme et presque dégradé d'une mésalliance dont on peut en quelque sorte contester la légitimité? Je serais un ridicule, une bonté, un malbeur pour cette caste dont je rêve la rébabilitation! Me voyez-vous, marquis de Brantigny, allant à quatre pattes, comme le plus bideux reptile, recueillir votre béritage dans le cbâteau de Gourtenay ? Votre suc* cesseur doit pouvoir porter baut la tête, manier la parole, cette épée de nos jours de disputes, et courir partout où l'appelleront les dangers qui nous menaceront dans un avenir plus ou moins procbain. Mon père a failli à ce qu'il devait à sa caste ; il en est mort de douleur en me léguant un exemple qui ne sera perdu ni pour moi ni pour mes enfants. Vous savez tout k présent, marquis de Brantigny, et il n'eût tenu qu'à vous de le savoir, plus tôt.

— Ob ! mon enfant, pardon ! pardon ! s'écria le vieillard en s'inclinant avec respect devant le pauvre être accroupi près de lui i mon abandon a été bien coupable, mon orgueil bien imprévoyant! Vous étiez un sujet d'effroi pour moi, et vous auriez dû être mon espérance... ma consolation, ajouta-t-il douloureusement en pensant à Raoul. Mais, mon ami, votre généreux sacrifice ne peui durer plus longtemps ; y consentir serait de ma part une action basse et criminelle. Vous ne pouvez rester indigent 1^ quand je suis ricbé, entacbé d'illégitimité quand vous avez des droits à être reconnu ! Kt vos enfants, il faut qu'ils reçoivent une éducation qui développe en eux de nobles probants...

IM MAOAMS DE WREMOffr.

— Gonflez-moi ce soin, interrompit Sinran avec un doux soarire; et û yous avez des craintes, interrogez ces Jennes cœurs» et vous serez rassuré. La pauvreté leur ap^prendra à être durs à eux-mêmes et compatissants à leurs flemblables, l'isolement les laissera fiers, l'obscurité les garantira du malheur d'être éblouis par les trompeuses lumières du siècle... Qu'ils sachent confusément ce qu'ils sont, cela suffira pour leur inspirer le désir de devenir quelque chose par eux-mêmes. Les positions toutes faites «QgourdissentT^ux qui les possèdent, et voilà pourquoi, dans le temps où nous vivons, il n'y a d'habiles et de forts que les parvenus. Depuis que je pense, et il me semble qu'il y a bien longtemps, j'ai médité sur ces questions dont tout le monde parle sans les approfondir avec courage et conscience... Mes chers enfants! si vous saviez comme ils sont fiers, simples, intrépides, dévoués, incapables de transiger sur tout ce qui s'appelle devoir ! aimez-les, protégez-les! seulement, souffrez que j'achève seul l'œuvre que seul j'ai osé entreprendre en me confiant en Dieu! Mais je les entends, je croîs! continua Sirvan dont le visage rayonna tout à coup d'un saint et sublime orgueil. Âccueillez-les par votre bénédiction : je vous jure qu'ils en sont dignes, ou personnne en ce monde ne le sera jamais...

L'entrée de César et de Roger interrompît Sirvan. Us étaient seuls, Margiierite et Yolande étant restées à l'église pour assister à une instruction que le curé faisait chaque ^our aux petites filles du village*

Ijes deux enfanter en apercevant le marquis, se découvrirent respectueusement et montrèrent de& visages animés par une expression joyeuse et bienveillante. On voyait que leurs préventions n'existaient plus.

-— Mes amis, dit Sirvan, hier M. le marquis de^Brao-*

MADAME DE MmEMONT. 227

tigny vous pressait sur son cœur, aujourd'hui il veut vous bénir ; approchez-vous, enfants.

César et Roger se placèrent devant le marquis, qui posa avec une émotion visible une main sur chacun de ces fronts inclinés devant lui.

— Sirvan, dit-il, d'une voix forte quoique tremblante, en présence de ces deux beaux et nobles enfants, que je bénis du fond de mon âme, je vous renouvelle l'offre que je vous ai faite, et je vous autorise à me la rappeler quand vous 'voudrez. Adieu, mes amis, mes enfants... continua le marquis dont les yeux se remplirent subitement de larmes : je vous quitte, mais mon cœur restera avec vous, et tant qu'il battra vous pourrez compter sur lui.

Après Véihee de C^rnelllan, la déronte de Halard.

Il est facile de comprendre l'inquiétude dans laquelle devait être plongé Malard, depuis qu'il avait pénétré les véritables motifs qui faisaient agir Gorneillan. Évidemment ce dernier se souciait fort peu de mener à bonne fin le mariage de Raoul et de Clémence, et il était permis de supposer qu'il se servirait du titre menaçant qu'il avait entre les mains, ou pour le vendre encore, et cette fois au marquis de Brantigny, ou pour humilier celui-d en l'obligeant à reconnaître Sirvan comme chef de sa maison après lui, en qualité d'héritier de son fils aîné. Dans un cas comme dans l'autre lesintérêtsde mademoiselle Malard étaient sacrifiés, car si le marquis achetait le titre, on ne pourrait plus se rendre maître de lui par la menace de le publier, et si on le contraignait à légitimer Sirvan en rendant ce titre public, il n'aurait plus de ménagements à garder envers qui que ce soit. Cette situation examinée sous ses différents aspects, Malard resta convaincu qu'il n'avait plus qu'un moyen de reprendre

XADAHË DK MmSKONT. 229

ses avantages, c'était de frapper à lui seul un grand coup, et voici ce qu'il imagina durant l'insomnie que ses anxiétés lui causèrent.

Le lendemain, pendant que Corneillan irait trouver le pauvre Sirvau dans sa chaumière, lui, Malard, quitterait furtivement, de son côté, le cabaret de la mère Milord pour se rendre auprès du marquis de Brantigny, qu'il rencontrerait sans doute aux ruines, occupé à mettre en train ses travaux de restauration, ou qu'il irait rejoindre à Aiguebelle, chez la vicomtesse de Miremont. Une fois en présence du vieux gentilhomme , il lui signifierait nettement son ultimatum^ lequel consistait à proclamer sur les toits, le jour même, les droits de Sirvan, si le marquis ne s'engageait à la minute et d'honneur à marier son fils Raoul avec Mademoiselle Clémence. Cette promesse obtenue, Malard serait parfaitement tranquille, car il savait M. de Brantigny incapable d'y manquer, quelque chose qui arrivât pour lui faciliter les moyens de l'éluder. La victoire serait ainsi enlevée par surprise ; mais le futur député en avait remporté bien d'autres de la même manière, et nous savons qu'il n'était pas homme à battre en retraite devant un scrupule, que d'ailleurs il ne sentait pas s'agiter en lui d'une manière bien gênante pour sa conscience.

Donc, aussitôt que Corneillan avait été parti, Malard s'était levé quatre à quatre, avait attelé lui-même son cheval à sa carriole, puis il avait pris grand train la route qui menait aux ruines de Courtenay, en tournant la montagne en haut de laquelle elles étaient situées. Nous avons dit qu'il espérait trouver le marquis à la tête de ses ouvriers, et il ne voulait pas laisser échapper cette chance de le rencontrer plus tôt.

Ce qu'il vit quand il fut arrivé au vieux château, lui confirma les nouvelles de la mère Milord ; car dans ces

230 MADAME »B MIMMOIfT.

lieux où r^ait peu d'heures auparayant le rilence de la solitude et de l'abaodoii, s'étaient éveillés tout-à-<»up des symptômes de vie et d'activité. Là retentissait le marteau des démolisseurs; ici des maçons procédaient au tracé d'un pan de mur à relever ; plus loin, des terrassiers prenaient des niveaux ou faisaient des toisés. Malard, au milieu de cette foule et de ce mouvement, ch^cha des yeux le marquis, et, ne le voyant pas, il s'adressa, pour savoir si on l'attendait, à un personnage qui semblait avoir autorité sur les autres.

Cet homme répondit que 11. de Brantigny ne pouvait être bien loin, attendu qu'il lui avait parlé il n'y avait pas de cela dix minutes, et qu'il avait rendez-vous avec son architecte avant neuf heures : il en était huit et demie.

La vérité'est que le marquis était eii ce moment chet Sirvan, où avait lieu la scène que nous avons rapportée dans les deux chapitres précédents.

Ifalard confia con cheval et sa carriole à un petit dr&le qui s'ébaudissait au soleil parmi les décombres, puis il se mit à errer de droite et de gauche, toujours rêvant au tour que lui avait Joué Gorneillan, et se fortifiant dans la résolution de prendre sa revanche si c'était possible.

Ses allées et venues le conduisirent jusqu'à un sentier de traverse qui conduisait des raines au villi^ : c'était le même que madame de lliremont avait gravi le soir que l'amour de Sirvén s'était tout-à-fait révélé à elle.

De cet endroit on avait une vue à la fois imposante et gracieuse. Au bas de la montagne, les blanches maisons du village de, Gourtenay se détachaient au milieu d'une cdnture d'arbres et de haies, les uns emb^lis par les teintes variées de l'automne, les autres toutes scintillantes de baies du plus riche écarlate. Au-delà du village, coulait, dans des prairies ^i^léespar le ooldûque ^ flew, une

laOJkMB DE MIREIIONT. 231

petite rivière dont le lit à fleur du sol se déroulait capricieusement, comme une écharpe d'argent qu'une fée surprise par l'aurore au milieu des humains, eût laissé tomber derrière elle en fuyant. Au loin, de sombres forêts servaient de premier cadre à ce tableau, que terminait, dans un lumineux horizon, une chaîne de montagnes bleuâtres, presque confondues par la distance avec l'azur spleudide d'un ciel sans nuages, car la pluie de la veille avait cessé pendant la nuit, et le temps était devenu subitement magniûque.

Ordinairement Malard admirait la belle nature, parce qu'il y voyait tout d'abord des gerbes de blé, des botles de foin, des cordes de bois et des cours d'eau propres k faire fonctionner des- machines; mais ce jour-là il ne vit rien, ou plutôt il ne vit qu'une chose, qu'un objet, c'est-à-dire le marquis de Brantigny revenant de son excursion dans le village, et gravissant lentement la pente rapide du sentier pour rentrer dans l'enceinte du vieux château.

— Gomme j'ai bien baleulé mon affaire! se dit en luimême Malard en se frottant les mains avec une sorte de volupté. Il ne pourra pas m'échapper.

Et il fit quelques pas à la rencontre du marquis, auquel il tendit la main pour l'aider à escalader deux ou trois petites saillies de rodier qui terminaient le sentier de ce côté.

— Grand merci, monsieur Malard I s'écria le vieux gentilhomme en s'arrêtant pour reprendre haleine ; mais quel bon vent vous amène dans ces lieux sauvages? ce n'est rien de fâdieux, j'espère.

Le marquis fit gaiment sa première question, et il prit un ton d'intérêt pour faire la seconde.

Malard eût été enchanté que sa brusque apparition jetât du trouble dans l'esprit de son adversaire» et le

calme que cdul-d montra ne lui paroi pas d'an fiTorable augure pour la réusâte de son plan.

Toutdbis il sut dissimuler son désappointement, et il répondit :

— Ce n'est pas une chose fiicheose qui m'amène, monsieur le marquis; mais c'est une affaire grave... pouvez- Yous m'accorder un moment d'entretien?

— Â vos ordres ! à vos ordres ! et avec d'autant plus de plaisir que je suis enchanté de trouver un prétexte pour m'asseoir. Cette côte est rude'en diable ! continua le marquis en s'essuyant le front et en prenant place sur un quartier de roc qui formait un banc naturel à peu de distance.

— Je suis décidément volé, pensa Malard en se hâtant néanmoins de se placer à c6té du marquis.

— £h bien ! voyons cette affaire grave? dit celui-ci.

— Vous ne la devinez .pas? '

— Mais non.

— Il s'agit de ce pauvre meurt de fam qui habite là-

Et lialard désigna de la main le village.

— De qui voulez-vous parler, monsieur Malard? demanda le vieux gentilhomme avec une gravité hautaine.

— Vous savez bien, balbutia son interlocuteur, j'ai déjà eu l'honneur de vous voir pour le même objet, chez vous, il y a quelque temps.

' — Àh! oui, je me rappelle maintenant! le mariage de mon fils avec mademoiselle votre fille ; je vous avais prié de* me laisser un peu réfléchir... Eh bien! j'ai réfléchi...

— Et... interrompit Malard.

— Et je refuse l'honneur que vous vouliez bien me faire, répondit le marquis avec une froide politesse : je n'ai aucune espèce d'ambition pour mon fils.

KADAME DE HIREHONT. 233

— Mais moi j'en^i une très-grande pour ma flïle, riposta Malard, et je suis décidé...

— A quoi ? interrompit à son tour M. de Brantigny. Vous ne pouvez vaincre une volonté très-arrêtée, bien que je regrette d'être dans l'obligation de vous la manifester avec aussi peu de ménagements.

— Vous n'avez pas oublié, je pense* monsieur le marquis, certain papier qui se trouve entre mes mains. .

— Vous voulez dire dans celles de M. Corneillan ; en effet, j'ai souvenance de cette affaire.

— Que ce papier soit dans les mains de Corneillan ou dans les miennes, cela importe peu, repartit Malard stupéfait de ce sang- froid ; sa valeur est la même.

— Je suis tout-à-fait de cet avis : mais pourriez-vous m'expliquer pourquoi ce M. Corneillan prend un si vif intérêt à un événement qui ne le touche ni directement, ni indirectement?

— 11 a pour moi beaucoup d'amitié, murmura Malard d'une voix aussi étouffée que celle d'un homme dont on serrerait la gorge.

— Et vous êtes bien sûr de sa fidélité, de son désintéressement?

— Autant qu'on peut l'être de ces sortes de choses.

— Ce qui veut dire pas du tout.

— Ah ! monsieur le marquis, quelle pauvre idée vous avez de l'espèce humaine ! s'écria Malard qui battait toutà-fait la campagne.

— Que voulez-vous, monsieur Malard? j'ai celle qu'on m'a donnée; mais si vous voulez me prouver que je dois en avoir une autre, je suis tout prêt à en changer : voyons je vous écoute.

— - Il me semble que nous sortons de la question. Ce papier, monsieur de Brantigny, que faut-il que nous en

234 UàBàja 0

fossions? Je suis» pour ma part, réaola k le remettre à celui qu'il intéresse, si...

— Vous n'aurez pas cette peine, mon»«irllalard; car la chose est déjà faite, répondit le marquis en se dressant de toute sa hauteur.

— Quoi! ce misérable Comeillan. m'aurait trahi à ce point, s'écria lialard. Mais c'est infâme!

— Je ne vous dis pas le contraire... toutefois, consolez-vous, la trahison de M. Comeillan, si trahison il y a, ne change rien à la situation... celui auquel vous avez rendu des droits ne veut pas en faire usage, et s'il l'avait voulu, et que les preuves lui eussent manqué, j'aurais cherché à lui en fournir : Voilà où en sont les choses en ce moment.

La honte d'avoir été trompé, le chagrin de penser qu'U payait si cher une mystification, peut-être aussi un légitime sentiment de regret en songeant au désappointement de sa fille, rendirent Malard muet. Toujours assis sur le quartier de roc, pendant que le marquis se tenait debout devant lui, les bras croisés, il traç^ût, avec le bout de sa canne, des signes bizarres sur le sable de la lande, et semblait chercher dans son cerveau paralysé par la stupéfaction, un moyen de rengager la conversation d'une manière convenable, car il ne fallait plus espérer le pouvoir faire d'une manière utile.

M. de Brantigny eut pitié de son embarras. Naturellement bon, il ressentait en outre, en cet instant,, cette disposition bienveillante que le contentement d'un succès inspire aux natures élevées; il se hâta donc de venir en aide au pauvre Malard.

— J'espère, voisin, dit-il du ton le plus affectueux, que tout ceci n'altérera pas nos bons rapports. Nous avons eu tort tous les deux dans cette affaire : moi, en considérant comme une menace une preuve dont j'aurais dû vous

lODAiiB DE imunioiiT. 235

remercier comsie d'UD service; vous en mettant à ce service UQ prix que je ne veux pas qualifier. Si j'avais eu la faiblesse de céder, j'aurais commis une lâcheté qui m'eût fait mourir de honte et de douleur quand serait venu le moment de la réflexion ! vendre deux fois mon sang ! mais c'eût été le dernier degré de la bassesse et de l'infamie ! Oubliez, je vous en conjure, la coupable hésitation que j'ai montrée, ou croyez qu'elle n'a pu venir que d'un moment d'erreur que je déplorerai toute ma vie ! Quant à mademoiselle votre fille, ne me gardez pas rancune. J'avais des projets d'établissement pour mon fils avant de connaître votre désir... il épousera une personne pauvre, ajouta le marquis avec une simplicité pleine de bonhomie, pour dissimuler ce que cette espèce de confidence pouvait présenter d'épigrammatique à Malard; c'est chez moi une affaire de pripcipes, que la noblesse qui a conservé de la fortune doit s'allier à celle qui a perdu la sienne... je suis sûr, monsieur Malard, que vous approuvezcela, vous qui êtes un homme de cœur et de bon sens. Allons, mon voisin, touchez-moi la main, et qu'il ne soit plus question de ce petit différend. Vous vous mettez, dit-on, sur les rangs pour les prochaines élections: je vous donnerai ma voix, si vous voulez me promettre seulement de ne pas faire d'opposition systématique contre un gouvernement que j'aime et que je dois en outre soutenir, maintenant qu'il s'est miô à lutter franchement contre la révolution. Adieu, voisin Malard ; adieu !

— Ma fille va être furieifte, marmota Malard entre ses dents comme un homme qui se parle à lui-même. Adieu, monsieur le marquis, continua-t-il en pressant machinalement la main que le vieux gentilhomme lui avait tendue. Vous dites donc que vous aviez des projets d'établissement pour M. Raoul, avant de...

36 MADAire DS mtEtfORT.

— Je TOUS en donne ma parole d'honneur ! interrompit chaleureusement Brantigny.

— Et qu'alors même, reprit Halard, que ce papier n'eût pas existé, vous auriez également...

— Reconnu Sirvan comme mon petit-fils? interrompit une seconde fois le marquis, c'est encore la vérité.

— En ce cas, Je n'ai pas de reproches à me faire, et ma fille aurait le plus grand tort...

— - Assurément! je le lui dirai, si vt)us voulez, la première fois que j'aurai l'honneur de lui faire ma cour, ce qui ne tardera pas beaucoup. Est-ce votre voiture que j'aperçoislà-bas? contiçuale marquis : non, c'est celle de mon architecte que j'attends ce matin ; excusez-moi donc, monsieur Malard. A bientôt, j'espère.

Et saluant de la main avec une grâce charmante et une politesse exquise, il se dirigea vers les ruines, laissant le pauvre Malard toujours à demi pétrifié sur son quartier de roc.

Qui en amène de pla» IntëresMints.

Nous pensons qu'il ne serait peut-être pas très-difficile de faire un chapitre fort amusant, en racontant l'entrevue de Corneillan et de Malard, à la suite de l'échec que chacun d'eux avait éprouvé ; mais, comme nous pensons aussi que l'intérêt qui s'attache à ces deux personnages est fort secondaire, nous nous bornerons à dire qu'après une scène de récriminations assez violente, un mutuel désir de vengeance Içs rapprocha, de sorte que lorsqu'ils remontèrent dans leur carriole pour retourner chez eux, ils étaient de nouveau en très-bonne intelligence, chacun conservant cependant en soi le désir d'exploiter l'autre à la première occasion.

Les choses ne se passèrent pas aussi pacifiquement entre Malard et sa fille. Quand Clémence apprit par son père, qui n'osa pas lui dire d'abord toute la vérité, que son mariage n'était pas encore une chose tout-à-fait conclue, elle jeta ce qu'on appelle vulgairement feu et flammes, accabla le malheureux Malard des sarcasmes les plus amers, puis elle finit par s'évanouir, parce qu'elle

avait lu dans un roman k la mode que c'était ainsi que se terminaient tous les désappointements des personnes comme il faut. Revenue à elle, elle injuria et pinça sa demoiselle de compagnie, ce qui était un peu moins aristocratique que de tomber à la renverse sur le meilleur canapé d'un salon avec un flacon de sels à la main, et elle alla changer de robe pour faire diversion à la douleur qu'elle croyait sentir.

Quand ceci se passait, le marquis de Brantigny, quoiqu'il eût beaucoup moins de chemin à faire que Malard, n'était pas encore de retour à Aiguebelle. Fort désireux, le matin, de voir commencer ses travaux de restauration, il avait senti croître son impatience à la suite de son entrevue avec Sirvan, et il n'avait pu se décider à quitter ses ouvriers pour retourner chez la vicomtesse que lorsque l'heure du dîner l'y avait contraint ; encore s'était-il fait attendre pendant un quart d'heure, ce qui ne lui était peut-^tre jamais arrivé de sa vie.

Quand il entra dans le salon, le contentement intérieur qu'il éprouvait se manifestait d'une manière sî évidente sur sa physionomie, que madame de Miremont, dont la pénétration était grande à la vérité, en fut sur-le-champ frappée. Pendant le dîner, ce chaugem^nt fut plus visible encore, et cette fois ce fut Raoul qui l'observa et qui en fit tout haut la remarque.

— En bonne consdence, mon père, dit-il, il ne tiendrait qu'à moi d'être un peu jaloux : savez-vous bien que vous n'avez pas été aussi gai le jour de mon arrivée que vous l'êtes aujourd'hui. Cependant, un fils unique qui rentre sous le toit paternel après quatre années d'absence, c'est un événement.

— Ce reproche me touche infiniment, moi cher Raoul ; car il me semble que c'est la première fois, depuis votre retour, que vous paraissez attacher du prix à ma tendresse.

, HADAMB DE HIREMONT. 239

— Parce que je ne suis pas démonstratif? cela ne prouve rien, mon père.

— Pas démonstratif, Raoul î interrompît le marquis, vous Têtes au contraire» beaucoup sur certaines choses; tenez, je m'en rapporte à la vicomtesse.

M. de Brantigny ignorait ce qui s'était passé la veille entre madame de Miremont et son âls, pendant leur partie d'échecs, autrement il n'aurait pas couru le risque de les embarrasser tous les deux en interpellant l'une sur le compte de l'autre.

— Permettez que je me récuse, mon cher marquis, répondit madame de Miremont avec le plus grand calme : je }uge très-mal les personnes pour lesquelles j'ai de l'affection, et M. Raoul est à coup sûr de ce nombre.

Le jeune comte s'inclina avec une gratitude un peu ironique, et mademoiselle d'Âvaujour remercia son amie par un regard furtif, plein de tendresse : elle avait compris que la liberté parfaite avec laquelle Yolande venait de parler de son affection pour Raoul était un témoignage de plus de la vérité de tout ce qu'elle lui avait dit la veille.

11 y eut un moment de silence, suivi de quelques instants de conversation insignifiante, puis Raoul reprit :

— Dans tout cela, mon père, vous ne nous ayez pas confié la cause de votre gaieté de ce matin : j'ai quelque idée qu'elle pourrait nous intéresser. Âh! je devine! ajouta-t-U du ton d'un homme qui a eu honte de demander ce qu'il devrait savoir. Ce qui vous ravit, c'est d'avoir vu poser la première truelle de mortier sur le. manoir de vos pères.

— Ne trouvez-vous pas cela bien naturel, Raoul ? Quand on se met à bàttr à mon âge, on se figure qu'on rajeunit.

— Eh bien! j'aime cette idée-là i s'écria le jeune comte avec une franchise de bon aloi ; c'est une si bonne chose que la vie! ^

tiô MADAMB DE

— Quand ou est conteot de soi» ce qand vous dites là est vrai, Raoul.

— D'où nous devons conclure, Monsieur, que vous l'êtes de vous, dit Valérie du ton. le plus aimable.

— Ma foi r J'en conviendrai sans détour,, repartit vivement le marquis; mais ce n'est pas seulement, continuat-il, parce que je relève le manoir de mes pères, comme dit Raoul, que Je suis content de moi... j'ai encore une autre raison.

— Laquelle? demanda Valérie.

— Voyons, dit Raoul.

Madame de Miremont garda le silence, mais elle attacha son beau regard sur le marquis, et ce r^ard sembla dire : « Parlez, de grâce ! je suis sûre que ce que vous avez à nous apprendre sera d'un très-grand intérêt pour nous. »

— - Sachez donc, reprit M. de Brantigny en jetant à son tour un coup d'œil significatif sur la vicomtesse, que j'ai refusé tout à l'heure pour mon flis le plus riche parti de la province.

— Le parti le plus riche ? dit la vicomtesse après quelques secondes de réflexion, ce doit être mademoiselle Clémence Malard.

— Précisément.

— Ah! fit Raoul avec l'air d'une profonde surprise; mais pourquoi alors, il n'y a pas plus de quelques jours, m'avez-vous dit, mon père, que vous n'aviez pas encore de parti pris au sujet de ce mariage?

— C'était la vérité à cette époque, Raoul ; et ce l'est encore en ce moment, quand je vous annonce que, toute réflexion faite, ce mariage ne se fera pas.

— C'est dommage, reprit Raoul, j'avais eu beaucoup de succès à ma dernière visite.

£t le jeune comte fit le récit le plus amusant de la scène de la romance sentimentale chantée par Clémence.

UAJbàME DE MIRSMOKT. %H

Ck^mme il avait très-bonne mémoire, il svt m rappeler tous les couplets et même un peu Tair, q«11 chanta en parodiant les mines exagérées de mademoiselle Malard. Enfin il fut si gai, que Valérie, qu'on voyait k peine sourire depuis quelques jours, fut saisie d'un accès de Ibu rire qui l'obligea de quitter la taMe avant la fin du dfner. Après son départ, le marquis» bien 4i«'il e6t pris sa part de cette hilarité, ne put f'empÂctier de dire k ftaoul que c'était bien mal agir que de se moquer ainsi d'fine personne qui s'était donné tant de pêne pour lui plaire...

— Et qui est peut-être en ce moment au désespoir, interrompit madame de Miremont.

— Mais je n'ai pas encore dit que je ne voulais plus répouser, répondit Raoul.

— Je l'ai dit pour vous, mon ami, ajouta vivement le marquis, et j'espère que vous ne me démentireE pas.

— Vous connaisse^, ma soumission, mon père... cependant ces ceux cent mille livres de rente étaient lort bonnes à prendre... En mariage, poursuivit Raoul avec légèreté, je ne connais que deux choses, l'ineUnation ou l'argent.

— Il y en aurait encore uine troi^iène, riposta le marquis, ce serait de les trouver toutes deux réunies.

— Ahi oui! dit Raoul en jetant un regard de repr<»cbe à la vicomtesse.

— Ceci est fort romanesque, moniiAettr Rao«l, répondit celle-ci, et si c'est une femme q«i vous llnspire, ^e doit être li^en tonekée.

ftladame de Miremont, ainsi que toutes les femmes les pins ipures et les plus indifSé^rentes aux suecès, ne trouvaft pas bon qu'on eût l'air de regarder eomme sans con*séquenee les dommages qu'on lui avait adressés ; ee M donc avec tm certain plaisir qu'elle décocha cette petite épigramme à Raoul, ce ft^elle n'eût peut-être pas fait si

filS MADAME DE MIREMOIIT.

Valérie avait été présente, de peur de mettre en relief devant la pauvre enfant la frivolité de celui qu'elle aimait, frivolité qui n'était que trop évidente déjà.

On causa encore \ de chose et d'autres, puis la vicomtesse demanda s'iL ne faudrait pas aller s'informer de ce qu'était devenue Valérie à la suite de son accès de gaieté, et l'on passa dans le salon.

Mademoiselle d'Avaujour ne s'y trouvant pas, madame .de Miremont alla la chercher dans sa chambre. Elle voulait lui parler encore une fois sérieusement de Raoul, avant de tenter auprès du marquis'une démarche décisive. La noble, femme était décidée à déclarer à son vieil ami qu'elle donnerait toute sa fortune à Valérie.

Quant elle fut sortie, M. de Brantigny dît à Raoul :

— Mon cher enfant, il faut que nous ayons ce soir ensemble une conversation très-sérieuse... ici nous pourrions être interrompus ; si vous voulez nous passerons dans mon appartement.

— C'est donc bien grave, mon père? demanda le pauvre Raoul dont la physionomie exprima subitement un profond ennui.

— Très-grave, mon fils, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de vous apprendre que vous avez perdu la moitié de votre fortune, et de vous proposer de faire un mariage pauvre.

— Je me flatte, mon cher père, que vous voulez plaisanter, dit Raoul sur les traits duquel l'anxiété remplaça l'ennui encore plus vite que celui-ci n'était né un instant auparavant.

— Je ne plaisante pas, mon cher Raoul... mais pourquoi ce trouble, si la cause qui vous fait de moitié moins riche est honorable, et si le mariage que je veux vous faire contracter offre, du reste, toutes les garanties de bonheur que je souhaite pour vous T

MADAME DE MIREMOliT. 243

— Mon père, il n'y a pas de manière honorable de perdre la moitié de sa fortune, et je ne crois pas qu'il existe au monde de fille pauvre qui puisse me rendre heureux.

— A mon tour, mon fils, je vous dirai que je me flatte que vous voulez plaisanter.

— Et à mon tour encore, mon père, je vous répondrai que je ne plaisante pas. Je suis prêt à vous suivre dans votre appartement et à recevoir les communications, les confidences que vous m'annoncez ; mais s'il m'est démontré que nous sommes à moitié ruinés, demain je monte à cheval et je vais demander la main de mademoiselle Malard.

— Une personne que vous venez de couvrir de ridicule par vos moqueries l Raoul, vous ne parlez pas sérieusement.

-— Nous ne nous marierons pas sous le régime de la communauté, mon père, répliqua Raoul, dont la légèreté naturelle reprit un moment le dessus.

— J'irai demander la main de nmdeniaiselle Malard,,, nous ne nous marierons pas sotis le régime de la comnivrnauté! Savez-vous bien, mon fils, que vous parlez là comme un orphelin pourrait le faire... Je n'ai pas encore abdiqué mon autorité paternelle, Raoul, continua le marquis avec un mélange de fermeté et de douceur, et je ne le ferai que quand l'acte le plus important de votre vie sera consommé.

— C'est cela i une fois que je serai marié, il me sera permis de dire : « Si j'étais libre, j'épouserais mademoix> selle, une telle ! » C'est une belle consolation que vous me donnez là, mon père.

Un domestique qui apporta des lumières et annonça que ces dames allaient descendre au saloU, rappela au

tu

maniiiis qa'il avait demandé à Raoul de le suivra dans son appartement. Raool, sans doute, ne l'avait.pae oublié non plus, car au premier pas ^e son père fit vers la porte, il se hâta de prendre son bras et ils sortirent en-

XXTII

Sotte 4o précédent.

. En entrant dans son appartement, le marquis prit un fauteuil, et il en indiqua un autre de la main k Raoul ; -puis tous deux restèrent quelques inslanls silencieux^ comme cela airive le plus souvent, quand des personnes vont avoir une explication sur un sujet qui les intéresse vivement.

— Avant d'abords les deux grandes questions que j'ai à traiter avec vous, mou fils, dit enfin le marquis en prenant la pincette pour tisonner, moyen assez bon, soit dît en passant, de se préparer à dissimuler l'impatience qu'on s'attend à ressentir, il faut que je vous gronde d'avoir montré avec aussi peu de ménagements, ik madame de Miremont, votre préféreiM^e pour les mariages d'argent.

— Mais celte préférence n'a rien de honteux, mon père ; pourquoi dès lors la oacherals-je? et vous-même ne m'avez-vous pas écrit pendant mes voyages, que la noblesse n'avait plus qte deux moyens de se relever : la fortene el PintiUÎsenee.

U6 VADAVË DE vmsiroNT.

— Cest vrai, Raoul ; mais j'entendais que la fortune doit être honorablement acquise, et rintelligence noble« ment dépensée.

— Eh bien! mon père?

«r- Eh bienl mon fils, penses^vous que ce soit un moyen honorable de s'enrichir, que d'épouser une pauvre fille qu'on n'aimera jamais parce qu'on la trouve sotte et ridicule f

— - Gela se voit tous les jours et s'est vu dans tous les temps. Autrefois, par exemple, pendant cet ancien régime que vous regrettez encore, les plus grands noms de France ne se sont-ils pas alliés à des filles de finance, sans s'inquiéter si elles étaient laides ou jolies, distinguées ou ridicules, sottes ou spirituelles?...

— - C'était le commencement de la révolution, interrompit le marquis en faisant d'un seul coup deux tisons d'une bûche qui avait résisté jusqu'à ce moment à ses sourdes attaques. Oui, Raoul, c'était le commencement de la révolution ! répéta-tril : quand on a vu que la noblesse n'aimait plus que J'argent, on a compris qu'elle était à moitié vaincue, et on s'est jeté sur elle pour l'achever. Au surplus, mon fils, laissons ce débat de côté : nous avons des choses plus intéressantes à nous dire. Prêtezmoi donc, toute l'attention dont vous êtes capable pour les affaires qui vous touchent de près. Ceci n'est pas une épigramme, Raoul, ajouta le marquis avec un sourire des plus affectuenx.

— Je suis tout oreilles, mon cher père.

— Mon enfant, il y a un sujet dont je vous ai rarement entretenu, parce qu'il m'était pénible...

Ici* le marquis fit une pause.

— II s'agit de votre frère aîné, reprit-il après quelques secondes de silence... de ce pauvre César! noble cœur

MADAME DE MIRfiMONT. 247-

qui eût, j'en suis sûr, racheté les fautes de sa Jeunesse, et qui les a amèrement regrettées avant de mourir.

— Je ne me suis jamais expliqué votre sévérité k son égard : il avait les idées de son temps, ce qui n'est pas un tort à mes yeux, puisque j'ai celles du mien.

— Soit, répliqua le ^arquis, ce n'est pas là la ques- - «on. Votre frère a été marié, j'en ai acquis la certitude il

y a de cela peu de jours.

— Ah î fit Raoul ; ceci est effectivement très-grave.

— D'autant plus grave, qu'un enfant est né de ce mariage, que cet enfant vit, et qu'il a lui-même une famille dont lés droits à mon héritage sont incontestables.

— Aviez-vous consenti à cette union, mon père?

— Non, j'étais hors de France.

— Alors elle est nulle.

— Détrompez-vous , Raoul , nja mort civile rendait votre frère libre de ses actions.

— Fi donc!

— Ce mouvement d'indignation vous fait honneur, mon fils; mais je me permettrai de vous dire que cette

^mort civile, dont les conséquences vous révoltent, était une des idées et même une des lois du temps. Raoul se pinça les lèvres.

— J'avais donc raison de vous dire, poursuivit le marquis, que votre fortune allait se trouver diminuée de moitié.

— Ainsi, mon père, vous allez subir les conséquences d'une loi de la révolution.

— La justice le veut ainsi.

— Et quelle espèce de femme avait épousée mon frère?

— Une paysanne, Raoul. Vous voyez que, sauf Famour de l'argent, il pensait tout juste comme vous sur le >chapitre des mésalliances..

tM

— MoD pbttf WM wt botta avec nés pn^m idées, cela D'est fM généreoL

^ Je liens à va» coofaincic, car je vosdrais qoe Umt ced voua parAI au» raisoDDaMe qu'à noi.

— Ainsi ne Toilh cadei de fMûlle.

— Rien de plaa, biob ami.

-^ De sorte que si cette paûrie que le kâ vous a imtomise, m'avei-Toas écrit pendant que fêlais à Vienne, voqa est donnée, je n'en serai paa l'héritier on jour?

— Ge n'est pas moi qnf décide cela, c'est la Charte... €9 paflfltoii éê not MberUn, comme ?oo8 me disies l'antre

'joor.

— Et quand me présealerei-Toas k mon nereo? demanda Raool avec une infleiion dé vols qid trahissait un dé|Mt tout près de dégénérer en colère«

— Je n'^ pas encore de parti pris à ce sajet : cda dépendra de votre neveu, dont l'empressement à se faire reconnaître ostensiblement par nous n'est pas vif jusqu'à présent.

— J'en étais Sûr! ses droits âont douteux! interrompit llaoul dont le visage irepHt tout â coup sou expression habituelle de bonne humeur et d'insôuciatice.

— Ne vous attachez pas à (^te espérance, mon fils, car je vais la briser à l'instâilt même. Les droits que vou^ regafdœ comfné douteux âotit ineofitestàbles; celui qui leé possède peut eu twrtAt \k preuve aujourd'hui même s'il le veut, et ses hésitations ne tiennent qu'à son ptoÊûÊé fispeet ponr les principes qui vous font hausser les épaules.

— Que voulez-vous dire ?

— Que ce fils de paysanne a plus de vénération pour la nom que vous portez, que vous-même, Raoul, dans les veines de qui coule sans mélange le sang de deux grandes races? que, n'ayant que des instincts au lieu de se figimr

MADiUiB Wt MIBBliOMT. 949

qu'il A des idées, il recule devant la convletton que son entrée dans notre famille sera une tache pour elle dans le présent, et un obstacle à son agrandissement dans l'avenir. Expliquez-vous cela si vous pouvez : mais ce noble jeune homme, jusqu'à ce j(»ur pauvre, obscur, délaissé, ne pouvant puiser qu'en lui-même ses principes; ce noble jeune homme, dis-je, est mille fois plus aristocrate que moi qui croyais l'être plus que personne.

— Il vous aura flatté dans votre passion dominante, mon père, et vous vous serez laissé prendre à ce pîége, interrompit Raoul.

— Mais quand je vous dis, reprit le marquis, qu'il n'a qu'un mot à prononcer pour m'obliger ii lui donner mon nom, et vous foroer, vous, à lui donner votre titre et la moitié de votre fortune l'île prenez-vous pour un enfant à qui l'on fait croire tout ce que Ion veut, ou pour un vieillard dont l'intelligence ne sait sait plus distinguer l'erreur de la vérité? Détrompez-vous, Raoul! j'ai examiné les choses de près, avec défiance et douleur d'abord, et avant d'en venir à l'admiration, j'étais déjà convaincu. £b bien! c'est lui qui résiste maintenant! lui seul, entendez-vous bien? Sollicité par moi de se décider, savez-vous ce qu'il a'fait? il s'est borné à réserver le droit de ses enfants, mais dans le cas seulement où ils seraient dignes en tout point de prendre un jour le rang qui leur appartient dès à présent...

— Cette menace suspendue sur ma tête me parait mille fois plus odieuse qu'un coup rudement frappé dès aujourd'hui, mon père, interrompit de nouveau Raoul. Ck)mment voulez-vous combattre un ennemi qui se cache ?

— Il n'y a pas d'ennemi à combattre, mon fils, mais une justice à rendre et un sacrifice à accepter ! Préparezvous d'avance à l'un on à l'autre, afin de n'être pas pris au dépourvu quand viendra le moment de cette double

290 HADAMB ra MIREliONT.

épreuve. Maintenant, Raoul, que Jevous ai tenu une partie* de ma promesse en vous apprenant comme quoi TOUS couriez le risque d'être moins riche de moitié, je vais TOUS tenir le reste en vous proposant un mariage pauvre... vous devinez qu'il s'agit de mademoiselle d'Avaujour?

— Gomment le devinerais- j« ? il n'y a pas plus de quarante-huit heures que vous me disiez que j'étais absurde de vous croire l'intention de me faire faire ce mariage.

— Je cx)nviens de ce tort, Raoul ; mais je vous expliquerai un Jour comme quoi je n'étais pas libre alors de vous dévoiler le fond de ma pensée : je le suis maintenant, et j'en profite, comme vous voyez, puisque je vous dis sans détour que je m'estimerais un très-heureux père si vous me donniez mademoiselle Valérie pour belle-fille.

— Ma seule objection est qu'elle est sans fortune.

— Vous en aurez une très-belle encore malgré l'événement qui doit, qui peut la réduire ; et avec des goûts aussi raisonnables que les vôtres, vous pourrez l'augmenter chaque année. Mademoiselle d'Âvaujour vous plaitelle?

— Mais oui.

— Et avez-vous tout-à-fait renoncé à vos projets sur madame de Miremont ?

— Tout à fait! elle n'est décidément plus assez jeune pour moi.

— Ainsi vous m'autorisez à lui demander la main de son amie pour vous ?

— Je vous prie de me donner quelques jours pour réfléchir.

— Vous ne les emploierez pas à me contre-carrerî

— Non, mon père, je vous le jure I maintenant, j'ai encore une chose à réclamer de vous.

KABlIfS DE imtSlIONT. 2SM

^ Voyons si elle est raisonnable.

— Quel nom porte k présent cehd qui peut prendre le mien si la fantaisie lui en vient ?

— J'ai besoin de son consentement pour vous le dire ; mais je crois qu'il ne vous le refusera pas ?

— Quand le saurai-je?

Le marquis réfléchit pendant quelques instants; puis il répondit :

— Venez demain avec moi au vieux château : je pense que nous y trouverons sa réponse.

— A merveille, mon père.

— Maintenant, il est temps de rejoindre ces dames, Raoul. Je vous ai dit des choses qui sont de nature à vous jeter du trouble dans l'esprit, mon enfant; mais je ne l'ai point fait avec mauvaise intention, croyez-le. Nous reviendrons demain sur tout cela : pour ce soir, tâchez qu'on ne se doute de rien.

Le lendemain, à l'heure où les ouvriers prennent le repas du milieu du jour-, le marquis et son fils descendaient de cheval à l'entrée du château : ils étaient graves tous deux.

— Vous dites donc, mon përe, que c'est près de la chapelle que je vais trouver l'homme qui me fera savoir si vous pouvez me nommer mon co héritier.

— Oui, mon^ls; et vous me rejoindrez ici, où les ouvriers ne tarderont pas, je pejise, à revenir.

— Mon père, il se passe en moi quelque chose d'extraordinaire, reprit Raoul : je suis ému, presque troublé... C'est bizarre... je n'ai jamais été comme cela.

— Cette disposition n'est pas mauvaise dans les circonstances où nous nous trouvons; ne cherchez pas à la combattre, car quelque chose me dit qu'elle a une noble source.

— Ce n'est donc pas un simple message que je vais

Ml

recevoir ? Voyons, mon père, ne me (rempef p9A : qu doi9-Je*rencontrer près de la chapelle t

— Quelqu'un que vous connaissez.

*- Raison de plus poar me le nommer.

* -~ Eh bien ! c'est Strvan.

— Sirvan! et moi qui croyais que c'était mon neveu lui-même! s'écria Raoul avec gaieté. Sirvan... répto-^t-il plus sérieusement; Je m'y perds!

Et serrant la main que son père lui tendait comme pour l'engager à partir, il disparut derrière un pan de mur qui leur dérobait l'emplacement de la chapelle.

XXVIfl

"i^^oncto et le Be%'en.

Depuis la veille au soir, Raoul n'avait cessé de penser à tout ce que son père lui avait dit, et son esprit s'était ingénié de toutes les façons à soulever les voiles qui couvraient encore la circonstance extraordinaire qui lui avait été en partie révélée; mais quoiqu'il se fût approché quelquefois de la vérité, il ne l'avait pas complètement pénétrée, de sorte que son impatience était à chaque, instant plus vive, et que son anxiété suivait tout naturellement cette progression.

La présence de Sirvan, dont il avait été averti, comme on sait, par le marquis, ne lui apprit donc rien de nouveau; mais elle ne laissa pots que de lui causer «ne émotion qu'il n'avait jamais sentie en approdiant de ce pauvre malheureux, objet de pitié et presque de dégoût pour toiiC le monde.

Le jeune eomte l'aborda involoolaireneiit avec un respect affectueux qu'il ne s'expliquait pas lui-mène, mais dont il subissait rinflaence sans^rop d'étonnement. Nous sommas tous laita aiw, qu'un bomme qwe la destinée

254 MADAME DE MIREMOIIT.

a rendu le dépositaire d'an secret qui nous touche, devient à l'instant même une puissance pour nous.

Sirvan était assis sur le seuil de la chapelle, dont- la porte était ouverte de manière à laisser pénétrer la vue dans l'intérieur du- monument^

— Eh bien! Sirvan, dit le Jeune comte, c'est donc vous qui êtes assez bon pour consentir à me rendre le trèsgrand service de m'éclairer tout-à-fait sur les changements survenus dans ma 'position ? D'avance je vous en remercie.

— Parlez-vous sincèrement, monsieur Raoul? demanda Sirvan un peu surpris.

— Oui, quand je vous assure que je vous saurai gré de me dire la vérité quelle qu'elle soit; car, du reste, je suis trop sincère pour vouloir vous faire croire que j'ai appris avec plaisir tout ce que je sais depuis hier.

— J'aime cette franchise, monsieur le comte....

— Vous m'appelez monsieur le comte, Sirvan! interrompit Raoul : il paraît cependant que ce titre ne m'appartient plus.

— C'est une erreur, puisque celui qui aurait le droit de le prendre ne le réclame pas, et....

— Vous allez me dire, j'espère, à qui j'ai cette obligation, interrompit de nouveau Raoul. *

— Que vous importe, monsieur Raoul ? celui à qui vous l'avez n'exige pas de reconnaissance : il remplit un devoir, et voUà tout.

— Pourquoi donc avez-vous désiré me voir? demanda le jeune comte avec une expression moins bienveillante. Mou père m'avait cependant promis que vous me diriez tout ce que je ne sais pas encore.

— Je le ferai peut-être; mais je n'ai pris aucun engagement à cet ^ard : il est même convenu entre monsieur

votre père et moi que je resterai à jamais juge de l'opportunité de cette confidence.

— Que faut-il faire pouR l'obtenir ?

— Je n'ai pas le droit de vous imposer des conditions, et je ne trouverais pas que ce fût délicat.

— Ainsi, je ne saurai rien ?...

— Je n'ai pas dit cela. Monsieur Raoul. Écoutez-moi bien, et vous comprendrez sans doute que ma réserve m'est inspirée par votre intérêt... uniquement par votre intérêt, répéta^ Sirvan en appuyant sur ces derniers mots. Celui que vous regardez probablement comme un rival, comme un ennemi peut-être, a ses faiblesses comme nous les avons tous. Triste fruit d'une mésalliance, il a pris, par respect pour votre illustre famille, la résolution de laisser en souffrance ses droits, et de ne jamais les faire

. valoir s'il peut espérer que votre maison sera un jour dignement représentée par vous. Eh bien! qui nous répondra de sa persistance dans cette résolution, s'il apprend qu'une fois que vous saurez qui il est, vous vous êtes exprimé sur son compte avec haine, et mépris ? Le désir de se venger ne l'entraînera-t-U pas à un éclat qu'il ne veut pas faire? Je m'en rapporte à vous... décidez maintenant si je dois satisfaire à votrcdésir.

— On peut donc parler de Iiii avec haine et mépris? demanda Raoul d'un ton qui annonçait l'irrésolution.

— Ou le peut de tous les hommes, quand on n'est pas animé de cet esprit de justice qui nous élève au-dessus de nos intérêts personnels.

— Vous supposez donc...

' — Je ne suppose rien. Monsieur de Brantigny ; mais je ne veux, je ne dois rien hasarder.

— Cest me calomnier!

— Je n'en ai pas l'intention, et j'ai celle de vous être

9M UAhAME M HRBHOMT.

Utile, croyez-noi, repartit Sirvan avec un accent profondément empreint de sincérité.

— Comment! je neoonnaitrai pas celui qui s'est arrogé le droit de décider si je serai digne ou non de succéder un jour à mon père ? mais c'est horrible! lâche! décria Raoul. Tous les inconnus^ qui m'approcheront seront pour moi d'ignobles espions, d'iufômes délateurs! je ne serai plus libre de mes actions, de mes pensées ! une éternelle menace planera sur ma tête ! mon père, qui blâme tout ce que je fais, tout ce que je dis, se servira de ce tyran invisible pour me gouverner à sa guise ! Je n'accepterai pas cette situation ! Je ne crois pas k cette prétendue branche aînée qui se fait menaçante en restant obscurci Cest une fable inventée dans l'unique but de tuer l'indépeadance de mon esprit! Je suis l'enfant de mon siècle avant d'être celui de ma race! poursuivit Raoul avec force. Rien ne me changera, et nous verrons alors ce qu'il y a de vrai dans cette histoire.

— Tout en est vrai, monsieur Raoïd, reprît Sirvan ' avec douceur ; ce qui ne l'est pas, c'est l'odieuse supposition que vous faites d'un syst^e d'espionnage organi^ autour de vous pour vous empêcher d'agir et de penser comme vous l'entendez. Votre père n'a proposé ce r5ie à personne, et s'il l'eût fait, celui que vous accusez (de l'avoir accepté l'aurait repoussé avec horreur. Mais pourquoi, continua Sirvan en élevant la voix avec une autorité majestueuse et calme, pourquoi dites-vous que vous êtes l'enfant de votre siècle avant d'être celui de votre race? Ne poiivez-vous donc être l'un et l'autre à la fois? N'y a-t-il donc rien dans ce passé que vous répudiez, qui se puisse appliquer avec honneur et utilité au temps dans lequel vous vivez? Je ne suis qu'un pauvre être bien étranger à tout ce qui se passe, mais il me semble que les descendants de ceia qui ont tarllé à coups d'épée la

mooarcbîe française» n'a point à rougir de leurs ancêtres et na doivent pa$ faire autrement qu'eui. Ce lang;^e vous étonne dans ma boucbe, )e le vois, monsieur de Brantigny. Vous ue pouvez comprendre qu'un malheureux de mon espèce ait dans le coeur autre chose que de la haine pour tout ce qui est placé au-dessus de lui dans la hiérarchie sociale. Rien n'est plus simple cependant : ne pouvant agir, j'ai l)eaucoup pensé... Vivant loin des hommes, j'^ étudié les événements, sans me préoccuper des sophismes à l'aide desquels on cherche à les dénaturer pour en tirer les conséquences qui conviennent a^x intérêts de chacun. Eh bien ! je me suis convaincu que le mépris du passé n'a jamais pour cause que le désir de jouer un rôle dans le présent. On s'attaque à des idées, sous prétexte qu'elles ont fait leur temps ; mais, en réalité, c'est pour s'emparer des positions qui s'appuient sur elles et s'en servir ensuite pour les défendre. Ne vous faites pas le complice de cet éternel mensonge, comte de Brantigny ! ne méprisez pas les traditions du passé dans ce qu'elles ont de noble et de généreux ; car il se trouvera parmi ceux qui affectent de les regarder comme mauvaises, des hommes qui les exploiteront, même dans ce qu'elles ont de coupable. Regardez les illustrations récentes, et dites-moi si vous leur trouvez plus de patriotisme, plus d'humanité qu'à celles qu'elles ont eu la prétention de remplacer. Depuis Louis le saint jusqu'à Louis le martyr, trente-trois Brantigny sont morts sur les champs de bataille, et presque tous avaient dépensé leur patrimoine au service de la patrie avant de verser leur sang pour elle î N'est-ce donc rien qu'un semblable héritage, et celui qui le possède n'a-t-il.pas le droit de vouloir qu'il ne soit recueilli que par des mains capables de le transmettre intact à ceux qui devront en jouir un jour. Soyez celui-là, monâeur Raoul; et l'enfant de l'aîné

2tf8 MADAME DE MDUBMONTé

de votre race restera dans soq obecorlté ! j^il ne réclamera, je vous le promets en son nom, ni votre titre, ni sa part dans votre fortune! Mais si vous oubliez ce que vous êtes ; si vous pactisez avec ces soi-disant réformateurs qui ne sont que des ambitieux; si vous ne défendez pas ce que les révolutions vous ont laissé, d'autres prendront votre place sur la brèche, et il ne vous restera plus de choix qu'entre l'inaction et l'apostasie...

— C'est ce qu'a fait mon frère, interrompit Raoul d'une voix à peine intelligible, en indiquant de la main la tombe de César de Brantigny.

— Et vous n'ajoutez pas qu'il en est mort de douleur, reprit Sirvan ; et qu'avant de rendre à Dieu le dernier soupir d'une vie tourmentée par les plus affreux remords, il a laissé pour son enfant encore au berceau un écrit qui renferme la prière de réparer ses coupables erreurs. Cet écrit, le voici, monsieur de Brantigny, continua Sirvan en tirant de son sein un rouleau de papier qu'il remit à Raoul. Lisez-le, méditez-le, et qu'il reste entre vos mains, si vous acceptez la tache de la réparation qu'il prescrit. Demain vous me retrouverez à cette place et vous me direz ce que vous voulez faire. Un mot encore : le marquis votre père ne doit pas lire ces pages, et vous en les lisant vous ne devez pas perdre le respect qui est un de vos devoirs envers lui. Allez le rejoindre maintenant, comte de Branligny; mais avant de mequilteù, dites-moi que vous ne me gardez pas rancune du langage que j'ai osé vous tenir; oubliez ce que je suis, et tâchez de vous figurer que la voix que vous ave2 entendue est sortie des crevasses de ces murailles et des profondeurs de ces tombes ; et après tout vous ne vous tromperez pas, car je ne suis que leur écho.

— Cet écrit m'apprendra-t-il ce que je désirais savoir en venant ici? demanda Raoul.

MADilIfi Dfi lORBllONTé 299

-— Il VOUS appreodra tout l je m'y décide quoi qu'il en puisse arriver.

— Même le nom de celui qui vous a chargé de me le remettre?

Sirvan fit un signe de tète affirmatif ; puis voyant que Raoul, qui s'était assis près de lui, se levait pour s'éloi^ gner, il lui dit avec la plus angélique tristesse.

— Je vous ai demandé de m'assurer que vous ne me gardiez pas rancune de mon langage... Vous ne m'avez pas répondu.

— Pardonnez-moi 1 balbutia Raoul. J'ai été étonné et rien de plus; mais je ne vous en veux pas.

— Ne me tendrez-vous pas votre main avant de vous séparer de moi? demanda Sirvan.

— La voici, dit froidement Raoul. A demain, Sirvan.

— A demain ! repéta Sirvan pendant que le jeune comte se retirait avec la précipitation d'un homme enchanté de voir la fin d'une entrevue pénible. A demain ! répéta-t-il encore. C'est donc tout ce qu'il trouve à dire à celui qui se dispose à lui faire de si grands sacrifices! Mais est-ce bien à lui que je me sacrifie? ai- je bien réellement des droits à sa reconnaissance ? Agirais-je comme je le fais si je n'avais pas dans le cœur le coupable sentiment qui a dominé toute ma vie ? Oh ! s'il avait pu lire dans mon âme, quelle terrible réponse il eût faite à la leçon que je lui avais donnée! Pauvre Marguerite! noble et courageuse compagne de mes douleurs ! toi qui m'as tant aimé! qui as donné à une cr^ture aussi misérable que moi des enfants si beaux et si fiers, qu'un roi les envierait s'il les voyait passer! Pardonne-moi ! demande à Dieu que je puisse te rendre un jour l'amour si pur et si immense que tu m'as prodigué jusqu'ici sans retour. Ton cœur, qui a deviné les torts et les souffrances du mien, est sans amertume! tu vas m'accueillir avec un sourire! ta beauté qui s'est flétrie au

quand je TepaniUai devant loL Oh! pardonne! popdonne! ElSirraa, foittanl à san timr la seul de lachapefle, r«pgna le Tillasp deComtenay par 1& passages lesnoins MquealH : le pamnre inailic«ieax évitait teiqows a«Uiit qK^'û le povvait la rancontie de stsseadilables.

JLXiX

îjh deÈÊàsktàaé ém mni^iAffe.

Rendons cette Jttôttce au Jettne cémte de Brantlgny, que s'il n'avait ni les idées fières, fil les sentiments élevées d'un homme de son rang, il était du moins incapable de ces mille petits détours qu'on se permet aujourd'hui à quelque condition 'qu'on appartienne. *La loyauté chevaleresque, qui était comme le type héréditaire de la race à laquelle il appartehait, lui manquait, ainsi qu'on a pu le voir; mais il y suppléait par cette sorte de droiture des êtres insouciants, qui trouvent plus commode d'être sincères que de ruser, dussent-ils tirer moins de profit de l'honnêteté que de la ruse. Ainsi Raoul eût pu sans peine, au moment où il rejoignait son père, lui affirmer qu'il savait tout, et, par ce moyen, en obtenir sur-le-champ la révélation du nom qu'il ne devait apprendre qu'en lisant le manuscrit que Sirvan lui avait confié : l'idée de cette supercherie vulgaire ne lui vint pas, et il poussa même la délicatesse jusqu'k prévenir le marquis d'aussi loin qu'il le vit, afin que celui-ci ne se trahit pas d'avance en par* lant le premiei".

-— ieMsaid rteo de ptas q«e ce qa« vous m'avte Ht,

sus MADAME DB «DUOlOirr.

mon père ! cria-t-il dès que le marquis fut k portée de l'entendre ; mais c'est partie remise à demain.

— Et d'où vient ce retard, mon fils? demanda le marquis... rien de fâcheux ne s'est passé, j'aime à le croire.

— Rien al)so1ument, mon père. Mais, de grâce, ne m'interrogez pas, car je serais forcé pait-étre de laisser que1que&-unes de vos questions sans réponse. Qu'il vous suffise de savoir que nous nous sommes quittés très-t)oas amis, Sirvan et moi.

— Et que pensez-vous de lui, Raoul? répondit le marquis un peu surpris. Cette question est-elle une de celles qui pourraient être indiscrètes?

— En aucune façon : je pense que Sirvan est l'homme le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré, et que vous devez parfaitement vous entendre avec lui.

— D'où je conclus que vous n'avez guère été d'accord tous les deux.

— 11 ne m'a pas laissé beaucoup le temps de lui répondre, repartit Raoul en souriant avec contrainte parce qu'il subissait encore et malgré lui l'influence des paroles qu'il venait d'entendre, bien qu'il s'efforçât de les trouver déraisonnables.

— Pauvre Sirvan! dit le marquis avec l'accent d'une profonde pitié. Gomme le sort a été cruel envers lui ! comme son existence est affreuse! Sentir un co^r si noble et une imagination si belle et si pure battre et resplendir dans un corps dégradé par des souffrances qui le rabaissent au niveau de la brute! Avoir les instincts les plus fiers, les goûts et les sentiments les plus élevés, et ramper sur le sol comme ces animaux immondes dont l'homme se détourne avec horreur et répugnance 1 Oh ! mon fils, soyez bon pour cet infortuné, je vous en conjure ! si je ne vis pas assez longtemps pour pouvoir protéger un jour ses enfants, chargezvous de ce soin, Raoul... ce sera combler le plus cher de

* JIADAHE DS MIRËMORT. 263

mes vœux après ceux qui vous concernent; ce sera remplir un devoir peut-être... Je ne veux pas, mon ami, engager avec vous une discussion sur un sujet qui ne nous a jamais trouvés d'accord, mais cependant je ne saurais m'empêcher de vous rappeler encore une fois que c'est à lui que je dois la plus douce joie de ma vieillesse ! je veux parler de la certitude de mourir où mes pères et les vôtres, Raoul, ont vécu dans rh'^nneur et la paix. Vous n'accueillez plus ces paroles avec un sourire moqueur, mon fils... c'est encore à lui que je le dois, j'en suis certain...

— Pourquoi n'en conviendraîs-je pas, mon père? interrompit le jeuue comte avec sa franchise habituelle. Ce diable diïomme m'a remué malgré moi ! accroupi sur la pierre qui forme le seuil de la chapelle, il m'a inspiré plus de respect que tous les rois que j'ai vus assis au milieu de letirs courtisans debout ! Depuis que je l'ai entendu, ces murs croulants, ces tours affaissées ont pour moi une poésie que je ne comprends pas encore, mais que j'envisage sans étonnement. Si ses idées sont folles, elles ont de la grandeur et de l'éclat ! si ses rêves sont impossibles à réaliser, on doit le regretter peut-être ! Enfin il n'a pas ébranlé mes convictions, mais il a touché mon cœur : j'aurai toujours du plaisir à le voir et à causer avec lui.

Un aide architecte qui vint en ce moment soumettre quelques observations au marquis de Brantigny, empêcha cette conversation de se prolonger plus longtemps. La matinée, d'ailleurs, était déjà bien près de finir, et il fallait songer à retourner à Aiguebelle. Ajoutons que Raoul avait grande hâte de lire les dernières pensées de son frère, et que le marquis souhaitait vivement avoir une entrevue avec madame de Miremont.

— Laissons nos jeunes gens seuls pendant quelques instants, ma chère vicomtesse, dit le marquis à Yolande

pendant la soMe; etaccorâez-inor, de pâee, no noment d'audience particiifière.

— Voas sauvez ma dignité d'un rude échec, mon ami, répondit madame de Miremont : j'allais justement vous offirir ce qne vous me proposez.

Et la vicomtesse, se levant, prit une lampe et se dirigea vers la bibliothèque, suivie par le marquis.

Avant d'y entrer, ils s'aperçurent que Raoul était sorti du salon pendant les quelques paroles qu'ils venaient de prononcer à voix basse ; mais ils n'attachèrent aucune ûnportance à ce fait, et ils crurent que Raoul reviendrait bientôt. Valérie était assise devant un métier à tapisserie, et elle travaillait avec cette ardeur fiévreuse des personnes qui dierchent à dissimuler une grande préoccupaticHl morale, et à l'oublier peut-être elles-mêmes.

Au moment où madame de Miremont posait sa lampe sur une immense table ronde, couverte de journaux e/i de papiers, qui occupait le milieu de la bibliothèque, le marquis remarqua que sa main tremblait, et que son visage, l^en qu'il ne portât pas l'empreinte de la tristesse ou de l'inquiétude, était plus pâle que de coutume.

Elle prit un feuteuil, en indiqua de la main un autre au marquis de Brantigny, puis son beau regard, plus curieux que d'habitude, sembla dire : parlez,

— Vous voyez devant vous, fit le marquis, un honune qui a éprouvé bien des émotions depuis deux jours, et qui se reproche de ne pas vous les avoir confiées plus tôt.

Répondre eût pris de temps : h vicomtesse garda le silence et se borna à sourire avec sa plus céleste expression de bonté et d'affection.

Aussitôt, M. de Brantigny, comme un homme qui est

pressé d'épancher son âme, raconta sans aucune espèce

de préambule, sa visite delà veille à Sirvan, sa rencontre

rès des ruines avec Malard, et l'entrevue que Raoul av«it

UXbAÈÊÈi BE imMhMt. 65

eue le lAâfttn même pt^ de la chapelle ûa tfeux châteati.

Il mit à ee récit la chaleur la plus entraînante et la franchise la phis noble, car il ne dissimula aucune de ses étnolions, aucun de ses torts! il dit qu'à sa rentrée en France, en 1803, on était venu, à plusieurs reprises, lui apprendre que son fils avait laissé un enfent, mais que lui, Brantigny, avait toujours fort mal reçu les gens qui se hasardaient à l'entretenir de cette délicate affaire, et Tolontairement repoussé les moyens de s'éclairer. Que tou récemment encore, quand tfalard et Comelllan étaient arrivés chez lui avec des preuves irrécusables entre les mains, il avait eu la coupable faiblesse de prêter l'oreille à l'offre dtm trafic infâme, dont le résultat eût été de le rendre possesseur de ces preuves au pirix du mariage de son fils avec Clémence. Ces premiers faits, si accisateurs, établis, le vieux gentilhomme fit une saisissante peinture de ses remords^ à dater du moment où il avait pu connaître l'infortunée et noble créature qu'il avait été sur le point de sacrifier à son orgueil et à son ambition. Il montra Sirvan dans toute la grandeur de son caractère, et dans toute la bonté de son âme noble et dévouée. Ses moindres paroles furent fidèlement rapportées, son désintéressement sublime proclamé avec admiration et regret; enfin, si le marquis de Brantlgny avait bien des reproches à se faire, il réparait^ complètement, que désormais sa conscience pouvait être en repos, car il était prêt à tout.

Nous n'entreprendrons point de chercher à aider nos lecteurs dans la tâche, impossible selon nous, de décou vrir ce qui se passa dans l'âme de la vicomtesse pendant ce récit qui dura plus d'une heure. Elle savait assez de <îhoses extraordinaires de Sirvan, pour ne s'étonner de rien de ce qu'elle pourrait apprendre encore, et cependant son admiration» son attendriâsement croissaient à

166 uABàML DE muafORT.

cbaqoe Dûnate, et elle sentait approcher l'instant où il lui serait bien difficile de les renfermer dans des bornes convenables. L'amour de Sirvan pour elle, cet amour qui lui avait fait horreur lorsqu'elle l'avait soupçonné, qui l'avait attendrie le jour où sa sublime pureté s'était montrée à elle, cet amour resplendissait dans chaque circonstance du récit de.M. de Brantigny, et lui causait une de ces joies profondes et pleines de troubles que des bonheurs plus vifs et mieux définis ne font pas oublier. Naturellement pénétrante, et de bonne heure éclairée sur le néant et la frivolité des attachements que les femmes inspirent dans une société où rien n'est vivace que l'égoïsme et la vanité, elle vit toute la grandeur de ce sentiment héroïque, qui ne se révélait jamais à elle que par les nobles actions qu'il inspirait au cœur dans lequel il vivait caché depuis tant d'années. La vicomtesse n'admettait ni ne repoussait la possibilité de le partager un jour, mais elle comprenait qu'entre l'àme de Sirvan et la sienne il existait une sorte de fraternité qui les empêcherait à tout jamais de se sentir isolées sur la terre. Son mariage avec un homme pour lequel elle n'avait eu que de l'estime, la longue et sévère retraite dans laquelle elle vivait depuis son veuvage, l'avaient admirablement préparée à regarder l'affection qui s'ofifrait à elle comme suffisante à remplir le reste de son existence. Elle ne prit à cet égard aucune résolution, aucun engagement envers elle-même, mais elle entrevit vaguement des devoirs, et elle les accepta avec coufiance, sans songer même à les définir.

— Rien de ce que vous venez de m'apprendre ne m'étonne, dit-elle au marquis en lui tendant les deux mains et en attachant sur lui son beau regard humide des plus douces larmes. Je savais tout cela de lui, et je m'attendais à tout cela de vous, mon ami.

— Vous êtes donc contente de moi ?

— Comme on l'est d'un événement prévu qu'on a beaucoup désiré.

— Que dois-je faire encore?

— Respecter ses^ scrupules : ils sont héroïques, exagérés peut-être, mais dans sa situation je les comprends.

— Il serait possible, dit le marquis, qu'il ne fût aussi désintéressé, que parce qu'il ne me croit pas sincère dans la résolution que je lui ai exprimée d'être prêt à tout ce qu'il exigerait, ou seulement désirerait de moi.

— Cela ne lui ressemblerait pas.

— Voulez-vous m'aider à m'éclairer à ce sujet?

— De tout mon cœur! j'irai le voir demain. Maintenant, parlez-moi de votre fils : comment a-t-il pris cet événement qui peut chaQger sa situation ?

— Mieux que je n'aurais cru ; mais il ignore que c'est de Sirvan qu'il s'agit : il ne le saura que demain, bien qu'il ait eu une longue conversation avec lui ce matin, ainsi que je vous l'ai dit.

— Je vous assure que M. Raoul a d'excellentes qualitéSj reprit la vicomtesse, seulement il ne s'entend pas très-bien à les employer.

— C'est encore sur vous que je compte pour le lui apprendre, répondit le marquis avec un affectueux et fin sourire.

— Sur moi ! quelle folie !

— Ce n'est pas une folie : Voyons n'est-ce pas l'amour qui enseigne aux hommes toutes les nobles et belles choses dont ils ne s'aviseraient jamais d'eux-mêmes?

— Je l'ai entendu dire...

-— Eh bien! n'avez-vous pas une charmante fille à marier?

— Ah ! quel battement de cœur vous me donnez '. dit

madame de IfiroMMit wet un accent qaf etfMfteaît une oie immense prête ^ éâM>rder. Achevez, de grâce !

— Quoi ! vous ne devinez pas?

— - Si Je devine... mais ce serait nn si grand bonbenr!

— Donc je vous demande la main de madaaoiselle Valérie pour mon fils Raoul.

— Vi moi je vous l'accorde ! s'écria la vicomtesse transportée de bonheur.

— Sauf son consentement...

— Dont je vous réponds !' elle Taime, oontînna la vicomtesse en baisssmt la voix.

— Je le savais.

— Mais votre fOs ?

— n l'aimera un jour.

— Cest bien différent.

— Raoul fera un excellent mari s'il n'a pas une femme trop romanesque.

— - Cest déjà ce que je me suis dit et ce qttl me £aût un peu peur. Maintenant, mon cher marquis, continoa la comtesse, parlons affaires. Vous savez que ma chère Valérie est pauvre.

— Cest une des raisons sans nombres qui m'ont déterminé à la choisir.

— Ah ! mon Dieu ! vous me faites trembler ! et mot qui veux lui laisser toute ma fortune !

— Si vous aviez vingt ans de plus, cela ne ferait pas une difGculté, répondit le marquis en souriant; mais à votre âge ce serait une folie à laquelle je ne donnerai pas les mains.

— Je conserverai la jouissance de la plus grande partie de mes revenus.

— Cest bien ainsi que je l'ai entendu ; mais n'importe, si vous persistez je retire ma demande.

— Quelle cruauté î qodle bizarrerie !

-^ i^m veux ft^, 4U le marquis, qu'uo évéQQmfiot qui est des^tioé à faire mon l)oabeur, devienne ua jour pour vous une source de regrets.

— Une source de regrets ! mai^ c'est lmppssiJ3le !

r— Impois$iWe! voyons, ma chère vicomte^, parlons comme des gens sensés, nous en avons le droit, ce me semble... vous n'av^;? qu'à vouloir vous marier.

— Croyez-vous donc impossible qu'on m'épouse uniquement pour mes qualités personnelles? marquis, cela n'est pas très-exactement galant : Votre tils, décidément, vous gâte,

— J'ai mal rendu ma pensée.

— Et moi je vous ai fait une sotte plaisanterie : la vérité est que je ne veux pas me marier.

— A votre âge cette résolution peut changer.

— Elle ne changera pas.

— Vous êtes sûre de vos volontés; l'êtes -vous également de votre cœur?

— Encore plus, si c'est possible, et je vous supplie de me laisser faire pour Valérie ce que je vous ai dit que je ferais.

— Ce sera à la condition d'une réserve qui vous remettra en possession de votre fortune si le cas dont nous parlions tout à l'heure se présente; mais serait-ce possible? j'écrirai à mon notaire à ce sujet.

— Pas de réserve, M. de Brantigny, je vous en conjure! dit madame de Miremont en joignant les mains avec une expression suppliante. Je ne veux pas... je ne dois pas me mailer... continua-t-elle d'une voix légèrement émue. Le bonheur de Valérie, votre affection, l'amitié de M. Raoul, l'attachement de tous ces êtres simples et bons auxquels je suis utile, en voilà plus qu'il ne faut pour être heureuse. Croyez-moi, mon ami, ouand je vous tiens «a langage.

t70 KAnAMB M Mmsaoïrr.

Et la vicomtesse se leva en annonçant qu'elle ferait part, le soir même, de ce qni venait de se passer à sa chère Valérie.

Quand ils rentrèrent tous les deux au salon, mademoiselle d'Âvaujour s'y trouvait encore seule : elle leva les yeux sur Yolande, et le sourire que rencontra son regard ne lui mit pas de tristesse dans le cœur.

TaléFle.

Raoul ne reparut dans le salon qu'à une heure assez avancée de la soirée. Sa contenance était calme, mais sa physionomie avait plus de gravité que de coutume, et un observateur attentif aurait pu remarquer qu'une imperceptible pâleur était répandue sur son visage habituellement coloré.

Quand il entra, la vicomtesse et le marquis causaient à voix basse auprès de la cheminée ; Valérie était toujours assise devant son métier à tapisserie ; Raoul prit un siège et se plaça vis-à-vis d'elle.

— Je vous ai à peine vue aujourd'hui, Mademoiselle, lui dit-il, et je l'ai vivement regretté.

Depuis que Valérie connaissait Raoul, ce qui datait du jour de l'arrivée de ce dernier à Brantigny, où mademoiselle d'Avaujour se trouvait, comme on doit se le rappeler, c'était la première fois qull lui adressait la parole d'une manière affectueuse.

La jeune fille piqua son aiguille sur son canevas, puis elle posa nonchalamment ses deux mains sur le bord lu

S7Î KADAMB DE lORDiOlIT.

métier, et elle arrêta sar Raoul ua regard qui exprimait beaucoup d'étonnement mêlé à un peu de {oie.

— - J'espère, répondit-elle, que vous avez passé une agréable journée.

— - Dites plutôt intéressante.

•— Vous avez examiné les plans de restauration de monsieur votre père.

— Oui, mais surtout j'ai causé avec quelqu'un qui me les a fait approuver. ^

— Ce que vous me dites là me ravit ! interrompit Valérie avec une vivacité pleine de sympathie.

— Puis-je savoir pourquoi?

— Parce que monsieur votre père sou£Erait réellement de votre désaccord avec lui.

— Je ne suis pas encore tout à fait à sa hauteur, ri- ()osta Raoul du ton d'un homme qui, craignant de s*être trop avancé, se prépare à faire quelques pas en arrière. Ainsi, continua-t-il, je ne crois p«|8 qu'on puisse relaire le passé, mais je pense qu'on en peut tirer queLjue chose d'utile pour le présent.

— C'est aussi mon avis, dit Valérie ; et madame de .\liremont est dans les mêmes idées que wm.

Mademoiselle d'Avaujour prononça ce dernier mot avec une inflexion de voix qui la fit rougir. Dans son embari*as, elle se hâta de reprendre son aiguille, et inclinant sa tête sur son métier elle se remit à travailler avec ardeur.

11 y avait dans ce trouble Involontaire quelque diose de si pur et de si vrai, que Raoul, qu'on n'impressionnait pas facilement, en fut touché.

— Vous venez d'être bien bonne pour moi, Mademoiselle, dit-il en se rapprochant de Valérie de manière à n'être entendu que d'elle. M'asj^cier à vos pensées... si c'est une vérité elle est bien douce ; $i ce n'est qu'une flatterie elle est bien ingénieuse.

ViBAllE DB UREHONT. 373

Valérie garda le silence.

— Vous rétracteriez-vous déjà? lui demanda Raoul avec une certaine inquiétude.

— Cela n'en vaudrait pas la peine, répondit mademoiselle d'Avaujour qui commençait à se remettre un peu de son embarras : madame de Miremont pense comme vous, moi je pense comme elle, il n'y a rien là que de parfaitement naturel, et en convenir n'y ajoute rien de plus.

— Vous avez donc bien peur de me faire plaisir, demanda Raoul avec dépit.

— Oh ! je vous jure que non ! repartit Valérie avec une naïveté charmante.

Raoul à son tour resta silencieux : gn eût dit qu'il cherchait un moyen de rengager la conversation d'une manière moins banale.

Son regard qui errait dans l'appartement rencontra un piano ouvert.

— Quand chànterez-vous devant moi?' demanda-t-il à Valérie.

— Quand vous ne vous moquerez plus des pauvres filles qui sont assez simples pour croire à la sincérité de votre désir de les entendre.

Raoul comprit cette allusion à ses plaisanteries de la veille sur mademoiselle Clémence Malard, et il se hâta de répondre : •

— Je ne me moque que de ce qui est ridicule, cela ne vous regarde pas.

— Qui sait? les ridicules ont cela de fâcheux que tout le monde les voit excepté ceux qui les montrent, ainsi je pourrais en avoir beaucoup sans m'en douter.

« Mais comme elle est spirituelle ! pensa Raoul. C'est singulier, je né m'en étais pas encore aperçu. »

O clairvoyance admirable de l'égoisme ! le comte de Brantigny ne découvrait l'esprit de mademoiselle d'Âvau-

Jour, que parce qnll eatre?oyait qaTelle aenît sa femme tôl o« tant, et qa'ilon elle ferait partie de son amoarpropre.

— Eh bien! c'est décidé, lai dit41, yoos chanterez pour moi, puisqu'il est convenu que vous n'êtes pas de ces personnes dont on puisse se moquer.

— VoukK-Tous que ce soit tout de suite?

Et Valérie mit les mains sur les bras de son fauteuil comme une personne qui se dispose à se lever.

— Four le moment Je préférerais causer encore avec vous, répondit Raoul ; j'y prends un plaisfar extrême.

Valérie se remit à l'ouvrage ; en cet instant elle crut remarquer que madame de lliremont et le marquis .l'eiaminaient avec une attention toute joyeuse.

Mais comme l'idée ne lui vint pas que c'était d'elle qu'ils s'occupaient, elle ne manifesta aucun embarras, et elle prit pour de simples marques de bienveillance les regards attachés sur die.

Quant à Raoul, qui était sur le qui vive, puisqu'il connaissait les intentions de son père, il se leva, flt deux ou trois tours dans le salon avec l'agitation d'un homme irré- • solu, puis il vint se lasseoir auprès du métier à tapisserie de mademoiselle d'Avaujour.

— Je crois qu'il est question de nous là-bas» dit-il ea se penchant vers elle et en lui désignant de la main la vicomtesse et le marquis qui avaient repris leur conversation au coin de la cheminée.

— Cela ne m'inquiète pas, répondit Valérie du ton le plus naturel, nous sommes en bonnes mains.

Raoul fut confondu de cette tranquillité : comme tous les hommes personnels et vaniteux, il s'était imaginé, non pas que Valérie éprouvait pour lui un sentiment tendre, délicat et douloureux, mais qu'elle voulait l'épouser parce qu'U était un très-beau parti» et (que tout cela avait été

^lÊà»àMA «î MHOMONT. 275

convenu entre madame de Miremont et elle. C'était uniquement pour ce motif qu'il avait affecté de ne faire au*' cune attention à elle jusqu'à ce jour : il la considérait comme un appât attaché à un piège dans lequel il ne voulait pas tomber.

Que d'hommes ont laissé échapper ainsi la chance d'être heureux! la crainte d'être dupe fait autant de victimes que la crédulité.

<c II faut que j'en aie le cœur clair, se dit-il en luimême. Je ne dois pas souffrir d'être traité ainsi en petit garçon par deux femmes qui ont disposé de moi sans mon ponsentement... je ne veux pas qu'on m'exploite. » . Puis, se penchant de nouveau vers Valérie, il lui dit avec une grande vivacité pour essayer de la surprendre:

— Mademoiselle d'Avanjour^ voulez-vous être franche avec moi ? mais là ce qui s'appelle complètement franche.

— Je le suis avec tout le monde, et je ne changerai pas de façon d'être avec vous.

— Mais si je vous fais des questions emharrasisantes?

— Je vous crois trop bien éievé pour cela;

— ^ vous vous trompiez.... ^

— J'en sellais fâchée, interrompit Valérie, mais je res * terais sincère, et pour cela je m'abstiendrais de répondre.

— C'est quelquefois une manière de dissimuler.

— Eh bien! répliqua vivement Vadérie, je répondrai à tout ce que vous me demanderez sans le moindre détour.'

— Pour commencer, savez-vous ce que mon père et madame de Miremont se disent à voix basse depuis une demi-heure ?

— Non.»

— Vous ne le devinez pas ?

— Je n'ai pas cherché à le faire.

•^ Ignorez-vous également les projets de madame de ttiranontsur^notts?

270 MADAXB Dl miUBirOlIT,

— Non, Monsieur Raoul, Je ne les ignore pas, répondit Valérie avec une assurance tout à la fois fière et modeste. Madame de Miremont a pour moi les bontés d'une mère, et rien ue m'empêchera jamais d'en convenir.

-i Et que pensez- vous de ces projets? reprit le jeune comte en même temps charmé et surpris.

— Je l'ai dit à mon amie, qui seule avait le droit de me questiouner à cet égard : adressez vous à elle.

« Sur mon honneur elle est ravissante! pensa Raoul.

c Oui, mais si c'était ^e la coquetterie supérieure et de la rouerie premier numéro... Il y a de ces jeunes filles qui en remontreraient à de vieux diplomates dans l'art de donner à la fausseté l'apparence de la franchise. »

— J'aimerais mieux, continua Raoul à haute voix, apprendre de vous-même le fond de votre pensée.

— Quel est le but de cette curiosité ? demanda Valérie. Il faut bien que je le sache puisque je ne vous reconnais pas le droit de m'iuterroger.

— Mon but... mou but... balbutia Raoul stupéfait de cette prudente droiture, c'est de savoir ce que je puis espérer,

— Ce que vous pouvez espérer ? Monsieur de Brantigny, dit Valérie dont le pur et doux regard s'anima d'un chaste rayon de joie et d'amour. Ce que vous pouvez espérer ? répéta-t-elle : je vais vous le dire sans arrièrepensée et, sans fausse honte. Si monsieur votre père approuve les projets de madame de Miremont, si vous-même vous bornez votre ambition à unir votre sort brillant à la triste destinée d'une pauvre orpheHne sans famille et sans fortune, eh bien ! la pauvre orpheline acceptera 'sans hésitation, et elle trouvera peut-être en elle des raisons de croire qu'elle pourra vous rendre heureux.

— Vous êtes adorable ! dit avec effusion Raoul, pour la première fois de sa vie convaincu qu'il pçuvait y avoir

MADAME DB MIREMOKT. 2T7

dans le cœur humain autre chose que de .rég<^sme et du calcul. Sachez donc à votre tour, contînua-t-il, que mon père désire notre mariage autant que votre amie, et qu'à rheure qu'il est, ils sont sans doute parfaitement d'accord à cet égard.

— Vous croyez ! s'écria Valérie en pâliseant de bonheur. Puis, comme si elle était honteuse de ce mouvement involontaire de joie qui trahissait les secrets sentiments de son cœur, elle inclina la tête et une rougeur charmante empourpra lentement son visage, encore plus radieux sous ce voile pudique.

Raoul se leva et se dirigea vers la cheminée.

— Madame, dit-il à la comtesse, un peu surprise de cette brusqu 5 interpellation, vous savez que je vais droit au fait en .ates choses : eh bien ! je viens vous demander, avec l'approbation de mon père, contiuua-t-il en se tournant du côté du marquis, la main de mademoiselle d'Avaujour.

— Quoi! sitôt? interrompit d'un ton de reproche Valérie en se retournant; c'est très-mal à vous.

— Vous êtes un brave jeune homme, monsieur Raoul, reprit la vicomtesse, et c'est avec une entière sécurité que je remettrai dans vos mains le bonheur de ma fille d'adoption. Car elle est ma fille, entendez-vous bien? ajoutât-elle ; elle a toute ma tendresse, et elle aura toute ma fortune.

Le coeur de Raoul, qui s'était subitement anobli au contact de ces nobles allures, fut assez fort pour ne point trouver une augmentation de contentement -dans la circonstance qu'il venait d'apprendre. Était-il guéri pour toujours de sa personnalité, ou n'était-elle que pï^^sagèrement vaincue? C'est ce que le temps nous apprendra.

— Bien, mon fils i dit le marquis en tendant la main au jeune comte. Vous avez mené les choses un peu brus-

178 lUBiVE M ]

qaement, mate votre impatience tous excnse. Mon ambition se bornait à tous faire faire un beau mariage; madame de Miremont a voulu que vous en lissiez aussi un bon; soyons-en plus reconnaissants, mais n'en soyons pas plus heureux.

Pendant que le marquis prononçait ces mots avec la dignité qui lui était habituelle, Yalérie quittait sa place et venait se jeter au cou de Yolande.

Quand elle s'en détacha, elle trouva derrière elle le marquis qui lui tendait les bras et qui la pressa avec tendresse et respect contre son cœur.

Cioap-d'ceil «ar l'aircnlr de Talérle.

La brusque résolution que Raoul arait prise d'assurer son mariage avec Valérie, et la promptitude avec laquelle il s'était décidé à la faire connaître aux parties intéressées, avaient eu pour cause la lecture du manuscrit remis par Sirvan dans la matinée. Aucun doute sur Texistence d'une branche collatérale de sa maison, ayant des droits égaux aux siens à l'héritage du chef de sa famille, . ne pouvait rester désormais au jeune comte, et au point de vue de l'intérêt personnel, il n y avait plus qu'une chose à faire, c'était de tirer le meilleur parti possible de cette nouvelle situation. Parmi les uioyens qui s'offraient d'obtenir ce résultat, deux étaient surtout excellents et frappèrent l'esprit positif de Raoul : donner satisfaction au marquis dans un de ses plus chers désirs, encourager Sirvan dans la pensée de demeurer, moyennant quelques adoucissements, dans son obscurité.

Sur le premier point comme sur le second, l'hésitation n'était pas permise. Pour plaire au vieux gentilhomme, il fallait épouser mademoiselle d'Avaujour; pour gagner

ÎM MADAMB Dl UIIEIIOirr^

Sinran l'aristocrate, 11 était de toute nécessité de se montrer encore plus aristocrate que lui.

On a vu cependant que le plan de Raoul avait été sur le point d'être modifié, quant à la première partie, du moins , car si le jeune comte s'était cru encore autorisé à penser que son mariage avec Valérie avait été une chose convenue d'avance entre elle et la vicomtesse, rien ne l'aurait déterminé à aller au devant de l'humiliation qu'il voyait dans cette combinaison faite à son insu.

Là noble franchise de Valérie avait dissipé à l'instant même les doutes du jeune comte. S'il lui en était resté un seul, la déclaration de madame de Miremont, relativement à sa fortune, Taurait d'abord mis au néant sans retour ; car Raoul comprenait que mademoiselle d'Avaujour, devenue une riche héritière, n'avait pas besoin de faire de petites manœuvres pour trouver un parti trèsbrillant, et même, dans l'état actuel des choses, c'était elle qui faisait le mauvais mariage, tandis que Raoul «allait eu contracter un qui surpassait toutes ses espérances.

Aussi, s'il avait eu assez d'empire sur lui-même pour dissimuler sa satisfaction au moment où il avait entendu sortir de la bouche de madame de Miremont la promesse de traiter de tous points Valérie comme sa propre fille, une fois retiré dans son appartement et maître de donner un libre cours à ses pensées, il s'était amplement dédommagé de cette contrainte, qui n'était pas dans ses habitudes, comme on a pu le remarquer plus d'une fois déjà. Assis au coin d'un feu digne d'une saison plus avancée vers l'hiver, dans un de ces immenses et profonds fauteuils élastiques, dont la mode commençait alors; le torse et les jambes enroulés dans la plus confortable des robes de chambre, les pieds plongés au fond des plus moelleuses bottes en maroquin d'Orient de toutes couleurs, et le chef couvert d'un bonnet qu'une princesse

MADAME DE MUIEMONT, 281

allemande lui avait donné comme un ouvrage de sa main, après l'avoir fait confectionner en secret par Si\ femme de chambre, Raoul goûtait lentement celles des jouissances physiques et morales de la vie auxquelles il attachait le plus de prix. Il savourait son égoïsme danr> toute sa plénitude, si on peut s'exprimer ainsi, et il le faisait avec une grande simplicité et une sorte de contentement de cœur, car il se disait en lui-même que tout ce qui survenait d'heureux dans sa destinée était le résultat de sa sage conduite : il n'y avait pas jusqu'au brillant mariage dont il avait la perspective flatteuse, qu'il ne considérât comme la suite de sa condescendance aux désirs de son père.

Ce qu'il y a de terrible et de fatal chez les égoïstes, pour tousjes êtres qui les entourent, c'est la perpétuelle erreur dans laquelle ils vivent relativement à eux-mêmes. Ces hommes, si clairvoyants pour ce qui les touche qu'on les croirait favorisés du don de seconde vue, sont complètement aveugles quand il s'agit de reconnaître le dommage que l'accomplissement de leurs désirs peut causer à autrui. Rendez-leur un service, ils s'imaginent de bonne foi qu'ils vous ont accordé une grâce ; dévouezvous à eux, ils croient que vous avez un intérêt quelconque à le faire ; poussez l'abnégation jusqu'à ces sacrifices qui ne laissent pas de prise à la supposition d'une arrière-pensée de personnalité, et ils trouveront encore le secret d'être en paix avec eux-mêmes et de se dispenser de reconnaissance, en se disant que c'est votre bonheur, votre volupté, votre égoïsme à vous, que de vous sacrifler pour les autres. Rien ne les désarme, ne les éclaire, ne les touche. Les méchants ont des heures de doute pendant lesquelles l'idée qu'ils ont fait le mal leur inspire celle de la réparation : n'attendez pas même un impaissant remords de l'égoïste. Il vit dans la béatitude.

282 lUDAMBimm db on*.

de ses œuvres, et contemple, le sourire sar les lèvres et la sérénité dans les yeax, les visages ré^pés qui se sont flétris à son service. Presque tous sans vices, parec qu'un vice est une cause de trouble, ils ont des agréments vulgaires qu'ils trouvent le secret de faire passer pour des qualités essentielles, et à l'aide desquels ils parviennent jusqu'à se faire pleurer après leur mort de ceux qu'ils ont opprimés pendant leur vie.

Ces réflexions, que lé caractère de Raoul nous a inspirées, auraient été peut-être mieux placées daps la suite de cette histoire qu'à présent : nous prierons donc nos lecteurs de se les rappeler plus tard; eu attendant, il ne serait point possible qu'ils pussent les appliquer à quelque personnage de leur connaissance, le caractère de Raoul n'étant nullement une exception.

Le jeune comte s'endormit avec d'agréables pensées, qui se transformèrent en rêves charmants pendant son sommeil. 11 se voyait, dans l'avenir, possesseur d'une magnifique fortune, et, dans le présent, à la veille d'épouser une ravissante personne à laquelle il avait eu le mérite d'offrir sa main lorsqu'il la croyait encore pauvre, ce qui devait la toucher beaucoup. Se retrouver à son lever en présence d'une si agréable situation, c'était continuer brillamment la veille; Raoul l'avait senti, aussi fut-il- debout de bonne heure.

Pendant ses voyages, il avait rencontré un jeune pair de* la Grande-Bretagne, avec lequel il s'était lié en découvrant de grandes similitudes dans leurs caractères et dans leurs idées. Lord Algernon B*** (nous ne le désignerons pas autrement, parce qu'il habite Paris depuis quelques années) était un de ces grands seigneurs anglais qui naissent avec le sourire du dédain sur les lèvres, et le mépris de l'espèce humaine dans le cœur. Possesseur d'une

MADAHB DE mREMONT. 283

immense fortune, qu'il jnénageait faute de goûts et de passions pour la dépenser, il s'était mis, en sortant de l'université, en route pour le continent, et il avait parcouru toute l'Europe sans autre motif que de satisfaire son penchant au dénigrement. Raoul lui avait plu comme un miroir qui l'aurait embelli. Lord Algernon avait un égoïsme féroce, le jeune comte de Branligny en pratiquait un plein de mansuétude ; le premier détestait ses semblables, le second professait pour eux une grande indifférence; l'un s'ennuyait profondément de tout, l'autre ne s'amusait précisément de rien ; enfin celui-ci était économe par dégoût de toutes choses, et celui-là rangé par amour de l'argent : en faut-il davantage pour se reconnaître et deviner qu'on' se convient.

Le jeune comte et son ami s'étaient séparés à Paris en se promettant mutuellement qu'ils s'écriraient aussitôt qu'ils auraient quelque chose d'intéressant à se dire : le moment parut opportun à Raoul pour tenir sa promesse. «

Nous pensons que sa lettre ne sera pas sans intérêt pour nos lecteurs, et nous la transcrivons fidèlement.

« Comment vous trouvez-vous à Paris, mon cher Algernon? j'ai bien envie de le savoir pour juger jusqu'à quel point je, puis espérer de vous y rencontrer dans quelques semaines. Vous étiez en assez mauvaises dispositions quand je vous ai quitté, mais comme je vous ai vu de même presque partout, cela ne m'inquiète pas précisément. Quant à moi, je n'ai qu'à me louer de mon séjour chez mon père ; il me témoigne beaucoup d'affection et m'a donné d'assez grandes preuves de sa sollicitude pour mon avenir ; je l'ai trouvé, du reste, tel que je l'avais quitté, c'est vous dire qu'il y a peu de choses sur lesquelles nous soyons d'accord. Par bonheur, il est en ce moment fort occupé de la restauration d'un vieux manoir de notre famille, qu'un concours de circonstances assez bizarres que je vous con-

284 MADAME DE MIIUSMONT.

terai quelque Jour, a fait tomber entre ses mains, de sorte qu'il est moins enclin au blâme et à la contradiction que s'il n'avait rien à faire. Ainsi que je le prévoyais, il m'a manifesté, le jour même de mon arrivée, le désir, je pourrais presque dire la volonté de me marier, ajoutant toutefois qu'il me laissait parfaitement libre de choisir ma compagne. Je connaissais la valeur de ces sortes de condescendances, et je n'ai point été étonné de voir mes deux premiers choix accueillis par un refus. J'avais d'abord jeté les yeux sur une veuve de trente-deux ans, dont j'avais été fort amoureux en sortant du collège, alors qu'on n'a pas encore réfléchi snr l'amour. La vicomtesse de Miremont, c'est le nom de ma veuve, et je crois vous a\oîr parlé d'elle quelquefois, me convenait sous tous les rapports. Elle a une grande fortune, une excellente position dans le monde, et elle s'est montrée admirable de dévouement, pendant dix années, pour un vieux et insupportable mari. Je rencontrais donc là toutes les garanties désirables de bonheur : j'ai oublié de vous dire que la vicomtesse est belle et spirituelle. Mon père a trouvé ce choix du dernier ridicule; il m'a dit qu'une femme de cet âge serait tout à fait .vieille, quand moi je serais encore très-jeune; que, par conséquent, je ne pourrait plus l'aimer selon ses mérites, et qu'alors je la rendrais fort malheureuse, œ qu'il ne pouvait pas tolérer, même en pensée, attendu qu'il était fort attaché à la vicomtesse ; que d'ailleurs celle-ci ne voudrait pas de moi, etc., etc., etc. J'ai donc tourné mes vues d'un autre côté, et celte fois j'ai pu croire, pendant quelques jours, que j'avais deviné les secrètes intentions de mon père. Il s'agissait cependant de la fille d'un certain M. Malard, parvenu de la plus sotte espèce, mais devant laisser à son nnique héritière au moins deux cents bonnes mille livres de rente en excellents biens, contigus à la plus importante de nos, terres, celle dont nous por-

MADAME DB MmEMONT. 288

tons le nom. Mademoiselle Malardest la plus grande pimbêche que J'aie jamais rencontré! elle est frivole, vaniteuse, impertinente surtout : si jamais le mariage lui donne un nom et un titre, ce qui arrivera infailliblement, elle ne sera plus abordable. Eh bien ! je l'aurais épousée pour n'avoir plus à discuter avec mon père cette question de mariage ; et puis, pour tout dire, sous le rapport de la fortune, l'affaire était magnifique. Le sort en a décidé autrement, mon cher Âlgernon. Hier soir, pas plus tard, j'ai demandé et obtenu la main d'une orpheline qui n'avait pas un sou au soleil, et il se trouve ce matin qu'elle sera plus riche un jour que mademoiselle Clémence Malard, malgré la sordide avarice de son père. Vous conter comment tout cela s'est fait, serait un peu long et peut être fort difficile à reudre clair : bornez-vous à savoir pour le moment que la chose est décidée et qu'elle se fera prochainement : le jour doit être fixé aujourd'hui. Mademoiselle Valérie d'Avaujour n'a pas encore seize ans, elle est d'une beauté remarquable, elle a beaucoup d'esprit, des talents, et je vous confie qu'elle m'aime, ce qui a achevé de me décider à l'épouser, avant même de savoir que madame de Miremont, dont elle est la parente éloignée, devait lui laisser toute sa fortune. Mon père, qui désirait beaucoup cette union sans me le dire, et sans se douter plus que moi des avantages sérieux qu'elle offre, est dans le ravissement, et moi je suis fort heureux de trouver une occasion de lui prouver que je tiens k lui être agréable. La vicomtesse a été admirable dans .toute cette affaire, et j'en suis encore à me demander quelles raisons elle peut avoir pour se sacjrifler ainsi; car se dépouiller de sa fortune, c'est renoncer à se marier, et à son âge ce parti est grave. 11 y a certainement làdessous quelque mystère qui se découvrira tôt ou tard. Elle nous accompagnera cet hiver à Paris : si vous le désirez» mon cher b***^ je vous présenterait elle. Mais, J'y

songe, pourqu<^ ne vlendriez-yous pas assister k mon mariage, qui se fera chez madame de Miranont, au château d'Aiguehelle d'où Je vous écris en ce moment? d'ahord, j'aurai grand plaisir à vous voir, puis je voudrais vous faire couuaitre un singulier personnage qui a été le mobile mystérieux de l'événement que je viens de vous apprendre. Novs verrons, mon très-cher, vous qui prétendez que tous les hommes se ressembleiU quand ils sont dans des situations pareilles, ce que vous direz de celui-là; il m'a confondu, moi qui ne m'étonne guère plus que vous. Mais j'entends ]^ pas de mon père à l'entrée du corridor que j'habite ; il vient probablement causer avec moi de tout ce qui a été décidé hier, il faut donc que je vous quitte, mon cher Algernon. Adieu et milles bonnes amitiés.

« RAom. 9

Chftteau d*AiguebeIle, par*«*, septembre 1820.

a P. S. Ne manquez pas de m'écrire aussitôt que le canon des Invalides vous aura dit le sexe de l'enfant que madame la duchesse de Berry doit mettre au monde : vous savez que mon éloignement pour les complications me fait désirer que ce soit une fille? Il va sans dire que mon père qui vient d'entrer est d'un autre avis : il ne voit jamais que le côté poétique des choses. Adieu encore. »

Le marquis était effectivement entré dans la chambre de Raoul, qui avait ajouté son post-scriptum pendant les premières phrases de la conversation que nous allons rapporter.

— - Je présume, mon cher ami, avait dit le vieux gentilhomme dont la physionomie était radieuse, que vous faites déjà part à quelqu'un de votre mariage. Cet empressement est une preuve de plus de votre satisfaction.

— Mon père, j'aime à croire que vous n'en doutiez pas.

r- £t vous avez raison, Raoul* répondit le marquis avec

HADAMË DE MIRfiMONT. 287

vivacité affectueuse. Tout le monde est sur pied de bonne heure, aujourd'hui, ajouta-t-il : je viens de voir Valérie sur la pelouse, et j'ai déjà eu une conférence assez longue avec la vicomtesse. L'époque de votre mariage est arrêtée : il se fera d'aujourd'hui en quinze jours.

— Je suis charmé! ravi l s*écria Raoul.

— Nous resterons encore ici pendant quarante-huit heures, reprit M. de Brantigny, puis nous retournerons chez nous.

— Quel singulier arrangement ! dit Raoul d'un ton de surprise et d'humeur. Nous séparer déjà !

— L'usage le veut ainsi, mon cher ami. Jusqu'à votre mariage vous ne devez pas passer la nuit sous le même toit que votre future : mais vous pouvez venir la voir tous les jours : avec des chevaux de relais ce sera facile.

— Mais c'est absurde! ces choses-là ne se font plus, mon père, je vous l'assure. J'ai assisté à des mariages en Angleterre, en Allemagne...

—Nous sommes en France, mon ch^ Raoul, interrompit le marquis, et l'usage que vous trouvez absurde n'a pas encore été aboli par la bonne compagnie... cela viendra probablement, mais en attendant il est du meilleur goût de s'y conformer, en se bornant à exprimer le regret qu'il existe encore.

— Je suis sûr que mademoiselle d'Avaujour est tout à fait innocente de cette bégiieulerie, reprit Raoul.

— C'est fort probable, riposta froidement son père, car ces détails ne doivent en aucune façon la regarder.

— Faire seize lieues à cheval tous les jours ! beau chien de plaisir, en vérité.

— Qu'on prend quelquefois, uniquement pour la salisfaction de forcer un cerf ou un sanglier.

— Alors, c'est bien diiérent, on a un but, une émotion...

28S MADAin DE MIREIIimf •

— - Assez sur ce sujet, Raoul. J'ai annoncé que nous fvirtirions après-demain, et je compte que vous vous soumettrez à ma décision.

— Oh ! vous savez, je dis ce que j'ai sur le cœur, puis i'agis comme si de rien n'était. J'aurais préféré faire ma v?our à ma future sans me déranger ; vous en avez ordonné autrement, que votre volonté soit faite. J'espère que le temps ne rendra pas ces courses de Brantigny ici trop dé-

— Puisque vous avez prononcé le nom de cette terre, Raoul, je vous dirai que je vous la donne par contrat de mariage.

— Raoul s'inclina en signe de gratitude et desatisfaction.

— Elle est affermée quarante-cinq mille francs, poursuivit le marquis, sans y comprendre les bois dont je veux conserver l'usufruit pour les administrer à ma guise. Ces quarante-cinq mille francs m'auraient paru une dot suffisante pour vous, si j'avais su d'avance les avantages que la vicomtesse fait à Valérie; les ignorant tout-à-fait, j'avais décidé que je vous abandonnerais encore ma petite :3rre du Perche, qui rapporte par bail vingt-trois mille livres de rente. Parce que le hasard vous donne, une iemme riche au lieu d'une pauvre que nous avions choisie, ce n'est pas une raison pour que je sois moins généreux à votre égard... vous aurez aussi ma terre du Perche, Raoul.

— Vous me comblez, mon père, dit le jeune comte en prenant la main du marquis qu'il porta respectueusement ;i ses lèvres...

— Vous allez être fort riche, mon fils. Madame de Àliremont donne à sa fille, c'est ainsi qu'elle appelle Valérie, un million, son hôtel de la rue de l'Université, et ses «Hamants dont la valeur est considérable; de plus, elle ini assure tout: le reste par contrat de mariage. '

— Maïs, mon père, comment vous expïîquez-voiis cette généreuse conduite? demanda Raoul surpris et charmé.

— Je ne me l'explique pas, mon fils, et je la trouve fort extraordinaire. Je vous dirai même que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour modérer la vicomtesse dans ses élans de générosité ; je lui ai démontré la possibilité, la probabilité même d'un mariage pour elle; je lui ai proposé de chercher, de concert avec son notaire,un moyen de réduire ses dons si la fantaisie lui en prenait : elle a été absolue dans sa résolution de ne rien faire qui ne fût Irrévocable. Cest au point que cela a failli remettre ce matin votre mariage en question. Maintenant, Raoul, j'espère que vous comprenez toutes les obligations qu'une telle conduite vous impose, et que vous ne manquerez à aucue. La plus grande partie de votre vie va désormais s'écouler près de la vicomtesse, puisqu'elle passera la moitié de ses étés à Branttgny, et que vous habiterez avec elle à Paris pendant les hivers. Oubliez, mon fils, ce que votre* affection pour cette adorable femme a pu avoir de trop vif; considérez-la comme la mère de votre compagne, comme une bienfaitrice... mais plus un seul mot de galanterie, Raoul ; je vous en conjure avec plus d'instance que je n'en ai jamais mis à vous demander quoi que ce soit, car je serais vraiment malheureux....

— Mais, mon père, à quoi songez-vous de me faire une pareille recommandation? interrompit le jeune comte. Quoi! vous supposez que j'irais compliquer ma vie d'une amourette dans ma maison, et me donner le ridicule d'une passion pour une femme plus âgée que moi! Oh! vous ne me connaissez guère! J'ai d'autres idées sur l'importance des devoirs du mariage, et parce qtie j'ai voulu épouser madame de Miremont , ce n'est pas une raison pour que je m'occupe d'elle d'une façon particulière. Où seraient les avantages d'être marié s'ils ne détruisaient pas à tolit

290 MAAAIB M

jamais toiaconfénients de la vie de céi^Mit^re. ScHipirer, se plaindre, feindre tour à tour la joie ou le désespmr, paraître attacher de rimportaiice à des bagatelles, recevoir et écrire des billets, aller tous les jours, à la même heure, dans la même maison, s'asseoir dans le même fauteuil près de la même femme k laquelle on débite les mêmes phrases... merci, mon père, j'ai &it ce métier jusqu'à vingt-un ans, je ne m'amuserai pas à le recommencer quand un de mes motife pour m'établir est d'avoir un prétexte pour le quitter..

Raoul débita cette longue apologie de sa future conduite avec un ton de loyauté qui ne laissait aucun doute sur la sincérité de ses résolutions; il rassursdt ainsi son père sur un point essentiel, et cependant le vieux gentilhomme se sentit blessé jusqu'au f<M)d de l'âme par cette parole sans chaleur, sans élévation, dans laquelle perçait à chaque mot une de ces personnalités naïves dont ne se périssent jamais ceux qui en sont atteints. Certes le marquis eût été malh4mreux de découvrir dans le cœur de son fils un sentiment trop vif pour la vicomtesse; mais avec sa grande connaissance du cœur humain, il s'en seraî4 à coup sûr moins alarmé pour l'avenir, que de cette incurable sécheresse que Raoul venait de lui oaontrer avec tant de confiance. L'âme étroite qui repoussait ainsi la possibilité de la passion grande et forte, ne serait-^Ue pas sd^cessible un jowr au vice facile, passager et sans cesse renaissant? Un amour coupable, quand il est prolond et vrai, porte souvent en soi le germe de grandes vertus qui se développent plus tard ; mais qu'attendre de cette morale frivole que l'on n'adopte que par respect pouK lo repos de sa vie ? M. de BraAtigny s'adressait ces questions en écoutant son fils, et les solutions, qu'il y trouvait jetaient dans son esprit on trouble rempli d'adiertume.

— J'avais cru nécessaire de vou& avertir, Raeiil» re-

UÈMàmn ME imtiMoirT. i9i

pritrîl après quelques instants de silenee ; maist' puisque vous m'assurez que je me suis inquiété à tort, je vous promets, de mon côté, de ne jamais revenir sur ee sujet. Au .«'""plus, continua-t-il, comme dans nos mœurs actuelles j mariage émandpe un homme, à quelque âge qu'il le contracte, je n'aurai bientôt plus d'avis à v(mis donner : je ne m'en plains pas... c'est une si triste chose que la vieillesse grondeuse.

— Mais, non père, j'irai quelquefois vous consulter de mon propre mouvement, repartit Raoul avec une vivacité pleine de bonhomie et presque d'affection. Je ne repousse pas les conseils de l'expérience; au contraire, j'en fais cas, je les cherche...

— Pour ne pas les suivre quand vous les avez trouvés, mon pauvre enfant! interrompit douloureusement le marquis; pour être comme le miroir qui reflète l'objet, mais qui n'en conserve pas l'empreinte. Écoutez, mon ami, ajouta-t-il en faisant un effort évident sur lui-même, je connais depuis plus longtemps que vous la jeune fille qui remet avec tant de confiance et (pourquoi ne le dirais-je pas) d'amour son sort entre vos mains. C'est une angélique créature, Raoul! un de ces êtres qui ne se plaignent jamais, et dont il faut étudier avec soin les célestes délicatesses. Âimez-la, aimez-la bien, mon fils! ne vous bornez pas à vous montrer bon et facile avec elle; il lui faut autre chose... quelque chose qu'on ne trouve que là, reprit M. de Brantigny en posant la main sur sa poitrine; et n'attendez pas, pour vous apercevoir qu'elle souffre, si elle doit souffrir, que la sérénité s'éclipse de son doux et rayonnant regard... Les femmes de cette espèce, Raoul, sont brisées presque avant d'être atteintes, et quand le sourire disparaît de leurs lèvres, c'est que la vie s'est déjà retirée depuis longtemps de leur cœur.

— Vous faites là le portrait d'une femme romanesque,

29S MADAME DE MIREMOlfT.

moD père, répondit Raoul; j'espère cepend^Dt que Valérie n'a rien de eommun avec ces élégies vivantes, supportables tout au plus pour varier la dernière semaine d'une lune de miel déjà un peu épuisée.

Le marquis se couvrit le visage de ses deux mains et resta un moment immobile et silencieux.

— Que Dieu la protège ! murmura-t-il au bout de quelques instants.

Un domestique vint annoncer que le déjeûner était servi, et que ces dames attendaient au salon.

isem €leux cnlroTu^M.

Chez les êtres de l'espèce de Raoul, la satisfaction se répand bruyamment au dehors; chez les natares comme Valérie, le bonheur lui-même est quelquefois silencieux et triste ; cela secomprend , les premiers envisagent ce qui doit leur arriver d'heureux comme le triomphe d'un droit, les secondes le considèrent comme le résultat d'une faveur providentielle inattendue : de là l'épanchement des uns et le recueillement des autres.

Tout grand bonheur étonne pour le moment et inquiète pour le lendemain.

On songe au vide immense qu'il laisserait bien plus qu'à celui qu'il comble.

Les égoïstes ne portant pas leur pensée aussi loin, sont constamment gais : ils sentent que si une chose leur manquait ils s'arrangeraient d'une autre, et ils savent qu'à défaut de joies ils sont toujours sûrs de vivre sans douleurs.

Donc, au déjeuner qui réunit les nobles hôtes du château d'Aiguebelle, Valérie était grave et Raoul épanoui.

Quant à la vicomtesse elle était rayonnante, et rien n'est

294 UàJbàME Dft MmnKMT.

plus simple, elle venait d'assurer le sort d'une Jeune fille qu'dle aimait avec passion.

Peut-être les plus secrets replis de son cœur cachaientils encore une autre cause de contentement; peut-être en croyant n'être heureuse que du bonheur de Valérie, étaitelle aussi heureuse d'autre chose.

En sortant de table, madame de Miremont eut une assez longue conversation avec Raoul, et la vérité nous oblige à dire qu'elle fut parfaitement contente de lui. Le jeune comte, averti par les conseils que son père lui avait donnés quelques instants auparavant, ne joua pas la grande passion ; mais il se montra assez touché de l'amour de Valérie, pour satisfaire une personne qui ne pouvait pas admettre la pensée qu'il en fût autrement; puis, ce qui charma particulièrement la vicomtesse, c'est que Raoul ne fît aucune allusion à la magnifique fortune qui était tout à coup échue à sa fiancée. Elle vit là une preuve certaine de désintéressement : c'était montrer plus d'âme que de pénétration.

Voici tout bonnement ce que s'était dit Raoul :

« Madame de Miremont ayant pris le parti de ne pas se marier, ce qui est certain puisqu'elle à 'refusé de m'épouser, madame de Miremont est trop heureuse d'avoir à doter une aussi charmante fille que mademoiselle d'Avaujour, sans compter que par ce moyen elle fait faire un très-beau mariage au fils de son meilleur amj. »

Ceci posé, ce qui, du reste, était à la rigueur assez Juste, Raoul se crut parfaitement dispensé d'adresser le plus petit mot de remerciement à Yolande, qui, de son c6té, ne se choqua pas le moins du monde de cet incroyable silence.

La vicomtesse avait amené Raoul dans la bibliothèque pour avoir cette eoBversatioii avee lui : quand U Mntra

MADAME DE MIREMOMT. 295

dans le salon, où il rentra seul, il y trouva Valàie q^l était seule aussi.

Il s'approcba d'elle, prit la main un peu tremblante qu'elle lui tendit, et la porta respectueusefflent à ses lèvres.

— Vous savez que je vous quitte après demain? lui ditil du ton d'un homme qui interroge.

— Oui, je le sais.

— Est-ce vous qui l'avez exigé?

— Oh! certainement non !

— J'eti étais sûr! eh bien ! je ne m'en irai pas!

— Si, vous vous en irez, Raoul, dit doucement la jeune fille. Madame de Miremont a décidé que votre séjour continuel ici ne serait plus convenable, nous devons nous soumettre à sa décision.

— Quoi! je pouvais demeurer ici quand nous étions étrangers l^un à l'autre, et maintenant que nous sommes fiancés, je ne le puis plus sans manquer aux convenances! A qui fera-t-on croire une semblable inconséquence? Je m'en rapporte k vous, Valérie.

— Vous viendrez me voir souvent, répondit mademoiselle d'Avaujour, qui, au fond, étant peut-être de l'avis de ^aoul, ne voulait cependant pas en convenir. Ce sera un peu fatigant, reprit-elle avec un tendre et gracieux sourire.... Mais vous aimez tant à monter à cheval, et vous y montez si bien!

Raoul allait peut-être répéter sa fameuse {phrase : « Beau chien de plaisir, ma fol!» Heureusement les avertissements de son père lui revinrent en mémoire, et, au lieu de cela. Il dit du ton le plus aimable :

— Certainement je viendrai souvent, tous les jours même; mais j'aimerais mieux ne pas vous quitter.

— Deux semaines sont bientôt passées... murmura Valérie avec un attendrissement qui prouvait qu'intérieure-

2d6 MADAIffi DE XlRElfOMT,

meai elle o'était pas de cet avis. A quelle heure vieadrezvous habiloeUemeut? reprit-elle après quelques secondes de silence.

— Le plus matin possible, afin de ne pas trop vous donner l'ennui de l'attente.

— Oh ! l'attente n'est pas un ennui, répliqua Valérie avec une vivacité charmante : c'est le plus grand de tous les bonheurs après...

— Après quoi? demanda Raoul.

— Après l'autre, répondit Valérie dont le délicieux visage s'empourpra légèrement.

Puis elle tendit une seconde fois sa main au jeune comte, et elle quitta le salon, légère comme une biche effarouchée.

« Elle est, sur mon honneur, ravissante i se dit Raoul à lui-même. Allons, puisqu'il faut absolument se marier, je vois maintenant que je ne pouvais pas faire un meilleur choix. Elle est jolie, douce, spirituelle... Oui, mais mon père m'a donné à entendre qu'elle était romanesque, qu'elle serait sans doute exigeante... Ceci nem'irait guère. Bah! on lui fera la cour, elle deviendra coquette, et elle me laissera eu paix. »

Comme Raoul en était là de ses réflexions, que nous nous permettrons d'appeler philosophiques, ses yeux rencontrèrent la pendule du salon.

— Midi et demil s*écria-t-il ; c'est l'heure de mon rendez-vous avec Sirvan ! Je n'ai pas une minute à perdre, car un oncle de vingt-un ans ne peut pas faire attendre un neveu qui en a près de trente^ surtout...

Et Raoul courut à l'écurie, sella lui-même un de ses chevaux, et moins d'une demi-heure après, il mettait pied à terre dans l'intérieur des ruines de Gourtenay, où il confia sa monture à un des ouvriers de son père.

MADAMS DE MIREHOMT. 297

11 trouva Sirvan qui l'attendait à la même place que la veille.

— Je vous ai fait attendre, dit-il avec une bonhomie affectueuse; mais vous me pardonnerez, j'en suis sûr, quand vous saurez que je me marie dans quinze jours et que j'étais auprès de ma fiancée.

Le visage de Sirvan se couvrit d'une pâleur livide qui eût effrayé tout autre que l'inattentif Raoul, Le pauvre paralytique demeura quelques instants sans proférer une parole, et quand il put parler, ce fut d'une voix à peine intelligible qu'il prononça les mots suivants :

— Vous vous mariez... et quand?

— Je croyais vous l'avoir déjà dit : dans quinze jours, répondit Raoul?

— C'est vrai! c'est vrai! pardon, ce n'est pas ce que je voulais vous demander... Ah! voilà!... qui épousezvous?

La voix de Sirvan était faible comme celle d'un homme qui va mourir. Raoul fut obligé de se pencher sur lui pour le comprendre.

— Qui j'épouse? l'amie de madame la vicomtesse de Miremont, mademoiselle Valérie d'Avaujour. Vous sa-

fez, cette charmante jeune fille qui était avec nous quand nous sommes allés vous voir ces jo\irs derniers ?

— Vous épousez mademoiselle d'Avaujour! s'écria Sirvan du ton d'un homme qui apprend un bonheur inespéré.

— Certainement, dit Raoul confondu de cette exclamation : que trouvez-vous de si extraordinaire à cela

— Oh ! rien î rien ! balbutia Sirvan. Je savais, je croyais, j'avais entendu dire que l'amie de madame la vicomtesse n'était pas riche.

La précipitation avec laquelle Sirvan prononça les derniers mots de sa phrase, peut faire supposer qu'il venait

de traurer par htsard cette manière d'expliquer son éloQiiement, et c'est la vérité, car il ne savait pas que Yriérie était orpheline et pauvre.

~ Yous étiez bien informé, répondit Raoul, dans tes Mies duquel il entrait d'être affectueux et confiant avec Sirvan. Quand j'ai demandé hier badeœoiselle d'Âvaujour en mariage, elle était effectivement sans fortune ; mais ii se trouve que ce matin elle est le plus riche parti de la province.

-- Ah! elle a fait un héritage... dit avec distraction Sirvan dont l'esprit flottait ailleurs en ce moment.

— Gela ne peut pas s'appeler ainsi, reprit Raoul. Cest madame de Mîremont qui lui assure toute sa fortune pour l'avenir et qui la dote richement pour son mariage.

En entendant le nom de la vicomtesse, Sirvan avait montré de nouveau une émotion extraordinaire, et sa préoccupation s'était évanouie à l'instant même.

— Vous dites que madame de Mîremont assure toute sa fortune à son amie : ne trouvez-vous pas cela bien singulier, monsieur de Brantigny?

— Mais non , puisqu'elle est résolue à ne jamais se marier; seulement cette résolution-là me semble inexplicable. Au surplus, continua Raoul, peu importe : Sirvau, ce n'est pas pour vous parler de mol que je suis venu ici.

— Ce que vous venez de m'apprendre m'a cependant fait bien plaisir, dit le pauvre paralytique, dont le visage si pâle peu d'instants auparavant, rayonnait d'une expression de joie presque surnaturelle. Vous savez, ajoutat-il en baissant la voix, car il souffrait de ne pas dire toute là vérité, vous savez que j'ai le droit de prendre ma [)art de tout ce qui vous arrive d'heureux.

— Je le sais! je le sais! interrompit Raoul, et je venais vous dire que moi aussi je ne serai jamais indiffiferent

UàËàm DB MMBinifT. 199

votre sort. Qneile preuve voulez-vous que je tous donne qvte cette a6sarai»ee eei sûacèie ?

— Je ne vous en demande pas, comte de Brantigny. Votre intérêt m'est précieux, mais il ne saurait avoir aucune influence sur cm'taine résolution cpie j'ai à prendre. - A quoi êtes-voue décidé? Quelles pensées vous ont inspirées les papiers que je vous ai remis hier?

' — Je sais décidé à suivre la ligne de conduite de mon père, répondit résolument Raoul, et je pense que mon pauvre frère s'est trompé.

— Ce que V08s dites-là est réfléchi, franc? demanda Sirvan avec une sorte de sévérité qui contrastait de la façon -la plus bizarre avec sa pc^e « humble et ses vêtements presque pauvres.

— Je ne trompe jamais personne, répondit Raoul fièrement, et il en avait le droit, car la révolution, à laquelle son frère s'était si follement dévoué, lui faisait horreur.

— Eh bien ! monsieur de Brantigny, dit Sirvan, s'il en est ainsi, vous n'avez rien à redouter de moi. Vous voyez ceci, reprit-il en tirant de son sein un vieux papier plié en quatre : c'est la preuve du mariage de mon père... le titre qui me rend légitime descendant d'une grande race.. . Ce titre, voilà ce que j'en fais, et je vous jure qu'il ne m'en reste pas d'autre.

Et Sirvan déchira à plusieurs reprises l'acte de mariage miraculeusement échappé à Tincendie de la municipalité de Gourtenay, et il en abandonna les débris au vent qui les emporta au milieu des ruines.

En ce moment un nouveau personnage arrivait dans la cour de la chapelle; c'était le marquis de Brantigny.

Chargé par la vicomtesse de prévenir Sirvan qu'elle irait le voir dans la matinée, et sachant qu'il le trouverait au vieux château où il avait rendez-vous avec son fils, il les avait rejoints juste au moment où le pauvre paralytique anéan-

900 lUDAllË M MIllEllOirr.

tissait avec plus de générosité que de pnidence le seul témoignage authentique qui existât encore de la légitimité de sa naissance.

Si le marquis fût arrivé une seconde plus tôt, il se serait opposé à cette destruction : il l'eût fait par noblesse de cœur, puis aussi par prévoyance d'esprit.

— Qui vous a permis de détruire ce papier, mon enfant? dit-il avec douceur et tristesse. Il me semble que vous n'aviez pas ce droit sans mou autorisation.

r — Je savais que vous me l'auriez refusée, répondit Sirvan en portant la main du marquis à ses lèvres... mais c'est mieux ainsi, croyez-moi.

— Au surplus, peu importe, reprit M*, de Brantigny en se tournant du côté de Raoul comme s'il s'adressait à lui plus particulièrement : c'est moi que tout ceci regarde, et si je trouve bon de me passer de preuves matérielles, personne n'a un mot à dire : n'ètes-vous pas de cet avis, Raoul?

— Certainement, certainement, mon père, balbutia Raoul avec précipitation. Vous savez bien que je ne vous contredis jamais sérieusement.

— Oui, je sais que vous me cédez, mais que vous gardez vos résolutions en vous soumettant à mes volontés... quoi qu'il en soit, Raoul, nous sommes ici en présence d'un des membres de notre famille. Au tribunal de Dieu et à celui de notre conscience, il est mon petit-tils légitime et votre légitime neveu, ne l'oubliez jamais!... Souvenez-vous, aussi, car je présume qu'il vous a donné les mêmes raisons qu'à moi, pour quels motifs il se refuse à prendre le rang qui lui appartient. Je ne vous adresse aucune menace, mon fils ; mais réfléchissez à votre situation et réglez sur elle votre conduite. Maintenant, laisseznous seuls quelques instants, mon ami, ajouta le marquis avec un accent plus alOfectueux. Je vous rejoindrai tout à

l'heure à reodroit où travaillent mes charpentiers : je désire retourner à Aiguebell^ avec vous.

Raoul serra la main de son père, puis il s'avança vers Sirvan auquel il tendit la sienne.

— Je vous remercie, et je ne serai point ingrat, lui dit-il d'un ton dégagé empreint à la fois de bonhomie et d'indifférence. J'espère qne vous viendrez me voir quelquefois quand j'habiterai Aiguebelle, car Brantigny est peutêtre bien loin pour vous.

Et Raoul s'éloigna d'un pas léger, suivi par un douloureux regard de son père.

— Le voilà tout entier, et dans un de ses meilleurs moments encore! murmura le marquis. Ah ! mon enfant, poursuivit-il en s'adressant à Sirvan, pourquoi vous êtesvous dessaisi de l'arme que vous aviez entre les mains? Il ne me reste plus maintenant aucun moyen d'action pour le gouverner.

— Il vous aime, il est bon...

— C'est vrai, interrompit M. de Brantigny; mais son affection est sans chaleur et sa bonté manque de vie. C'est une enveloppe et rien de plus... Mais laissons, pour un moment, ce douloureux sujet, mon ami. Raoul vous a-t-il fait part de son mariage ?

— Oh! ouii oui! s'écria Sirvan, et j'en suis bien heureux!

— Une personne que vous aimez a été admirable dans cette circonstance.

— Je sais tout, répondit Sirvan en se couvrant le visage de ses deux mains , pour dissimuler l'expression de bonheur qui élincelait sur sa physionomie.

Et moi je sais bon gré à Baoul d'avoir compris que c'était un événement heureux pour notre maison, répliqua le marquis en appuyant sur ce dernier mot de façon à attirer sur lui l'attention de Sirvan. Adieu pour aujourd'hui, mon

901 lUBAHB DS WKMMUn.

ami oontiDua-t-il du ton le plus affeetoeax. Je vous engage à retourner au village le plus t6i possible, car je suis chargé de vous annoncer une visite pour cet après-midi.

— Madame de Miremont?

-— Oui, mon enfant, madame de Miremont, à laquelle J'ai tout conflé, tout, entendez-vous bien? et qui veut vous dire elle-même ce qu'elle pense de votre conduite.

— Oh ! pourquoi ne Tavez-vous pas détournée de cette démarche?

Et la voix de Sirvan ét:dt entrecoupée, et tout son corps frémissait comme s'il eût reçu une violente secousse âectriqoe.

-- Je l'aurais privée d'un plaiâr, et Je ne l'ai pas voulu... mon enfant, vous avez là une amie bien vraie, bien dévouée! Ne manquez pas au rendez- vous qu'elle vous fait donner par moi.

— J'irai! j'irai! s'écria Sirvan hors de lui.

Peu d'instants après, le marquis s'âoignait, et Sirvan reprenait le chemin du village. 11 n'était pas rentré chez Ini depuis un quart d'heure, que la voiture de la vicomtesse s'arrêtait à sa porte. Sa femme et ses enfonts étaient aux champs depuis le matin.

I^es deux entrovaes.

{Suite ei/bt,)

Madame de Miremont possédai mieux qu'aucune féijpme la faculté précieuse et élevée de maîtriser celles de ses impressions qu'elle ne voulait pas laisser paraître au dehors. Ayant passé sa vie à veiller sur son cœur, non pour en réprimer les élans généreux d'une manière absolue, mais pour les diriger vers le bien, elle était parvenue à une énergie morale qui ne lui faisait jamais d^aut dans l'oceasion, quelque souffrance qu'elle ressentit à lui adresser un appel. Toutefois, dans la circoDstanee dont il s'agity eUe ne pensa pas qu'il fOtt nécessaire, pour son repos et sa dignité, de dissimuler ce qu'elle éprouvait, et quand elle franchit le seuil de la chaumière de ^rvan, son noble et charmant visage trahissait avee la plus touchante confiance toutes les émotions qui agitaient doucement son âme.

Ainsi que nous l'avons dit à la fin du chapitre préeédent, Shrvaa était seul. Lut non plus ne dissimulait rien, car tous ses traits resplendissaient d'une expression de bonbeur qui les embellissait insqu'à les transfigurer.

ÏA vicomtesse marcha droit à son escabe^tn avec une vivacité qui n'étaR pas dans ses habitudes, et qui n'avait rien de la précipitation fébrile que l'on met quelquefois à faire une démarche pénible.

Sirvaa lui tendit résolument ses deux mains ; il sentait que c'eût été outrager cette noble femme que de songer à lui dissimuler ses douloureuses infirmités; puis, comme s'il eût compris que ce n'était pas assez, il lui dit d'une voix dont les acc^ents semblaient sortir des' profondeurs de son âme ardente et si longtemps comprimée :

— Je n'ai qu'une manière de vous remercier, Madame : c'est de vous apprendre que je vous aurais espérée alors même que je ne vous aurais pas attendue.

— Ce n'est pas pour me faire plaisir que vous me tenez ce langage, mon ami? répondez avec franchise.

Son ami ! c'était la première fois que Yolande lui don- . nait ce titre, car elle l'avait toujours appelé par son nom depuis l*époque où elle avait cessé de lui dire : mon enfant.

-- Non, ce n'est pas pour vous faire plaisir, Madame, s'écria Sirvan. C'est pour vous montrer que je ne suis plus ingrat et que je ne le serai jamais!

— Oh ! je n'ai plus cette crainte! interrompit la vicomtesse avec abandon. Vous avez tant fait pour moi! Oui, pour moi, reprit-elle en pressant les mains de Sirvan qu'elle n'avait pas quittées^ Vous voyez que je n'attends pas que vous me rappeliez vos droits à ma reconnaissance... J'en suis si heureuse... si tière.

— Heureuse ! fière » répéta Sirvan. A mon tour je vous demanderai si ce n'est pas pour me faire plaisir que vous parlez ainsi.

— Non, mille fois non, Sirvan I en venant ici j'ai pris la résolution de ne pas vous dire une seule parole qui ne fut l'expression d'un sentiment sincère, d'une pensée

MADAMS DE HIIIEIfOirr. 905

vraie. Dieu merci, Je n'ai pas besoin de feindre pour don ner de la Joie au cœur le plus noble et le plus généreux que je connaisse. Oh ! croyez-moi, Je vous en conjure !

Et, en prononçant ces mots, la voix de la vicomtesse était émue, des larmes brillaient dans ses yeux, ses mains, toujours engagées dans celles de Sirvan, étaient tremblantes.

Sirvan souleva une de ces mains et la porta à ses lèvres. Il lui eût été impossible d'exprimer sa gratitude d'une autre manière.

Madame de Miremont ne s'opposa pas à cette muette démonstration de tendresse, et ce ne fut que lorsque Sirvan laissa échapper ^e ses doigts crispés la main qu'il pressait, que la vicomtesse se retira de quelques pas pour aller s'asseoir sur un siège que Sirvan avait préparé pour elle avant son arrivée.

— Nous nous entendons maintenant, j'espère, lui dîtelle : je dois le croire puisque je vous ai compris...

— Et vous me pardonnez... murmura Sirvan.

— Je ne vous fais pas... je ne me fais pas cette injure, mon ami. Si j'avais cru avoir quelque chose à vous pardonner, je ne serais pas venue à vous avec tant de bonheur et de confiance... je vous remercie, voilà tout. Je vous le répète encore : je ne suis pas seulement heureus' de tout ce que vous avez fait pour moi (la vicomtesse appuya sur ce dernier mot), j'en suis fière! oui, fière, Sirvan ! répéta-t-elle. Et vous le comprendriez si vous saviez à quel point il est rare dans la vie d'une femme d'inspirer une affection comme celle que vous avez pour moi, et dont vous m'avez donné des preuves si délicates, si...

— Mais, Madame, interrompit Sirvan d'une voix tremblante, car il sentait qu'il allait peut-être briser sans retour l'espérance qui, pour la première fois, était entrée dans son cœur, connaissez-vous bien cette affection que

fat pour vous depuis que j'existe ? savez-vous que ce n'est pas (le...

— Ne lui donnez pas de nom. interrompit avec douceur la vicomtesse. Elle vous a inspiré les actions les plus nobles, le dévouement le plus généreux, ai-je besoin de savoir autre chose? et si elle répand du bonheur sur ma vie, si elle remplit assez mon âme pour que le vide ne s'y fasse pas sentir, est-il nécesaire que vous m'éclairiez davantage? Remercions Dieu, Sirvan, qu'elle se soit révélée k moi si pure et si élevée que j'aie pu l'accepter avec orgueil et joie, et que j'ose vous dire que je ne* souhaiterai jamais en inspirer une autre. Mon existence a été triste jusqu'à ces jours derniers: je n'avais vu partout qu'égoïsme et mensonge... eh bien ! je vous ai dû le premier tressaillement de mon cœur qui n'ait pas été une souffrance ! Le désenchantement que j'ai apporté en naissant n'existe plus! j'aurai désormais une douce pensée, une chère inquiétude ! je pourrai toujours me dire que je suis l'occupation constante d'une âme désintéressée, et la consolation d'une noble infortune! dites, Sirvan, cela ne vous suffit-il pas?

— Âh! Madame, c'est mille fois plus que je ne mérite! Dans mes rêves les plus beaux, dans mes espérances les plus insensées je n'avais jamais entrevu que votre pitié ! et vous venez de me dire que vous êtes heureuse, fière ! que vous ne souhaitez plus rien ! mais si je vous croyais je n'aurais pas la force de supporter un pareil bonheur ! je voudrais mourir pour être sûr qu'il ne s'évanouira jamais!

— Croyez et vivez, Sirvan, interrompit la vicomtesse, car je ne vous ai dit que la vérité, et jamais une seule de mes actions ne démentira une seule de mes paroles. Hier, en déterminant tout ee qui a rapport au mariage de ma

~ tille d'adoption, de mademoiselle d'Avaujour avec le comte

MADAME DE WREMONT. 307

de Braiitigay, j'ai réglé ma vie de façon à vous convaincre que je ne désire pas la voir clianger...

— Je le savais, interrompit Servan, en posant sa main sur son cœur et en levant les yeux au ciel avec ravissement.

-^ Eh bien ! il me reste alors à vous ^ apprendre qu'en agissant comme je l'ai fait, je n'ai pas eu seulement en vue l'intérêt d'une personne qui m'est justement chère, parce qu'après vous c'est le seul être en ce monde qui m'ait véritablement aimée ; j'ai voulu aussi vous prouver, Sirvan, que je suis satisfaite de ma destinée telle qu'elle est aujourd'hui. J'aime ce pays... ce que je désire avant tout, c'est de m'en éloigner le plus rarement possible; pour cela il fallait que je prisse la résolution de ne jamais enchaîner ma liberté...

— C'est donc vrai ! s'écria Sirvan, vous renoncez à tout bonheur !

— Je choisis celui qui me convient, mon ami. C'est un renoncement bien peu méritoire, répondit madame de Miremont avec un sourire d'une bonté céleste. Ne me pressez pas trop de questions, ajouta-t-elle, vous finiriez par me forcer à vous laisser voir qu'en tout ceci je n'ai réellement pensé qu'à moi. Maintenant, parlons de vous... de vousl je crois que c'est encore de moi, car j'ai une grâce à vous demander.

— Oh I dites bien vite, je vous en conjure !

— Mais il faut que votre femme soit d'accord avec vous.

— Je vous réponds d'elle.

— Je ne veux pas lui causer de chagrin, répondit la vicomtesse, dont le visage prit une expression soudaine de tristesse. Je désirerais me charger de votre petite Yolande. Vous savez que je suis sa marraine, ce qui me donne des droits... P§nlez-vous que Marguerite consente à me faire ce sacrifice ! ^

908 MADAMB DE lORBHOirr.

— Poorez-Tous en douter?

— Elle est si bonne mère !

~ Raison de plus : ma fille sera si heureuse près de ▼ous«

— Songez que vos fils devront aussi bientôt s'éloigner d'elle; c'est le désir du marquis de Brantigny qu'ils reçoivent une éducation conforme à leur naissance : alors votre femme restera bien seule, et plus qu'une autre femige, peut-être, elle a besoin d'être entourée, consolée...

Sirvan se couvrit le visage de ses deux mains.

— Cest vrai ! murmura-t-il douloureusement.

— n dépendrait peut-être de tous de lui rendre ces sacrifices moins pénibles, reprit la vicomtesse après un moment de silence et avec une légère hésitation dans la voix.

— Dites-moi ce qu'il faut faire... je vous croirai, je vous obéirai.

— J'aurais préféré que vous le demandassiez à votre cœur généreux et délicat.

— Mon cœur... mais il n'a qu'une pensée.

— Eh bien ! adressez-vous à elle pour savoir ce qui peut manquer au bonheur de celle qui vous a été si tendrement dévouée. Je suis sûre qu'elle ne vous trompera pas.

— Je vous comprends, Madame, répondit Sirvan, en découvrant lentement son visage sur lequel il avait tenu ses mains appuyées jusqu'à ce moment. Je vous comprends, répéta-t-il une seconde fois : il faut que je sois moins sombre, moins irritable; mais je serai tout cela, à présent que je suis si heureux.

-— Prenez garde qu'elle ne s'imagine qu'elle n'est pas la cause de ce changement.

— Je ne le lui dirai pas.

MiLDAllE DE MIRËMONT. 309

— Elle (e devinera, Sirvan : il est si difficile de cacher quelque chose à une femme aimante ! Voilez à ses yeux le contentement intérieur que vous cause le témoignage de la noble conduite que vous avez tenue dans des circonstances récentes; modérez la joie que vous ressentez du bonheur que j'en éprouve... mais montrez-vous affectueux, reconnaissant, désireux de répandre autour de vous cette gaieté douce qui est comme la lumière mystérieuse des consciences satisfaites. Si vous remplissez cette tâchependant quelques jours, si vous faites entrevoir à votre compagne les avantages qui peuvent résulter pour vos enfants de la légitime et puissante protection sur laquelle ils peuvent compter désormais, son cœur n'aura pas besoin d'autres explications, sa pénétration ne verra rien au-delà. Mon Dieu! me comprenez-vous bien? demanda la vicomtesse avec inquiétude. Marguerite souffre, ajouta-t-elle du ton d'une personne qui prend la résolution de dire sa pensée, même dans ce qu'elle a de douloureux. Elle souffre de vos tristesses dont elle a peut-être deviné la source, et elle souffrira plus encore de votre sérénité si elle peut supposer qu'elle ne vous vient pas des êtres que vous devez aimer avant tout, par-dessus touti Oh! pardonnez-moi, Sirvan, de vous tenir ce langage! mais en songeant qu'il serait un devoir pour toute personne qui vous aimerait sincèrement, je dois me dire qu'il est pour moi une obligation des plus impérieuses... c'est la paix de mon âme que je vous demande plus encore que votre propre bonheur ! dites-vous cela pour vous faire trouver de la douceur aux conseils que je vous donne. Vous voyez, mon ami, que si je suis confiante en vous, je le suis au moins autant en moi-même.

— Oh! je vois ce que je savais déjà, Madame! c'est que vous êtes la plus généreuse, la plus pure et la plus sainte des femmes! eh bien! à votre tour écoutez-moi 1

Laissez-moi tous dire que je vous ai si bien comprise, que ce sera avec ravissement que je vous obéirai, que je réparerai mes torts en consolant le cœur que j'ai si longtemps affligé! et d'ailleurs, quand je ne verrai que des fronts joyeux autour de moi ; quand mes yeux ne rencontreront que des regards brillants de quiétude ; quand le contentement prendra place k mon foyer comme un hôte qui est venu pour ne plus repartir, je me dirai que tout cela est votre ouvrage, et je vous bénirai du fond de cette âme qui vous devra tout... tout, depuis la clarté qui vint pendant mes jeunes années dissiper les ténèbres de mon intelligence, jusqu'au rayon divin que vous faites luire aujourd'hui sur la route longtemps obscure de mes devoirs! Oui, oui, prenez ma fille! ma petite Yolande, cette enfant de douleur dont j'ai fait un ange de consolation et de force en lui donnant votre nom ! qu'elle apprenne de vous à plaindre ceux qui souffrent, à ne pas se détourner de ceux qu'on fuit, à combler de trésors inestimables ceux que le sort aura déshérités l Gomme sa destinée va être belle! toujours vous voir et toujours vous entendre! s'instruire à votre cœuri étudier les inspirations de votre bonté dans vos regards compatissants! écouter les vœux qui vous accompagnent et les bénédictions qui vous suivent i vivre enfin près de vous, pour vous, de vous! ô ma fille, que tu seras heureuse ! mais je ne t'envie pas...

— Et vous avez raison, Sirvan, interrompit la vicomtesse attendrie. Maintenant, mon ami, occupons-nous de ce qui vous touche personnellement. Ne désirez-vous rien pour vous-même ?

— Rien! repondit Sirvan avec une exaltation sublime.

Madame deMiremont comprit sans doute ce cri de la passion, car son visage se couvrit d'une vive rougeur; mais, comme elle tournait le dos au jour, Sirvan ne s'aperçut de rien.

— C'est que je suis chargée par le marquis de Brautigny, reprit-elle, de vous demander ce qui jwurrail vous être agréiible. Je ne vous indique pas une chose plutôt qu'une autre; qu'il vous suffise de savoir que j'ai des pouvoirs illimités.

— 11 vous manque celui d'ajouter h ce que vous avez déjà fait pour moi, Madame; et il ne dépend de personne de vous le donner.

— Quoi ! cette pauvre demeure ! . . .

— Ce qui vient de s'y passer en a fait un palais.

— Ces vêtements...

— Ils n'ont pas empêché vos regards d'arriver jusqu'à mon cœur pour le connaître.

— Peut-être vous nourrissez-vous mal... enfin, il y a une multitude de choses qui doivent vous manquer.

— Qu'est-ce que cela me fait si je ne m'en aperçois pas?

— Mais votre femme ? vos enfants, tant qu'ils sont avec vous?

— Je les questionnerai, et s'ils forment un souhait, je vous en ferai part sans hésiter. J'ai usé dans quelques instants tout ce que Dieu m'avait donné d'orgueil.

— En êtes-vous bien sûr ? demanda la vicomtesse avec un doux et fin sourire.

— Si j'en suis sûr? s'écria Sirvan. Mais je pourrais devenir tout à l'heure jeune et beau comme Raoul de Brantigny que je ne le voudrais pas!

— Et c'est ce que vous appelez avoir usé tout votre orgueil ! dit madame de Miremont avec un mélange d'attendrissement et de malice. Rassurez-vous, mon ami, il vous en reste encore assez pour...

Comme la vicomtesse prononçait ces mots, la porte s'ouvrit lentement, et Marguerite suivie de ses trois enfants entra dans la chaumière.

3it lUAAMB »B MnUBiONT.

Chacun d'eux portait sur la tête un fagot de bois mort. Celui de Maigucrite était le plus lourd et le plus yolumineux; les autres étaient proportionnés à Tâge des enfants.

(V Tous les quatre tombèrent en même temps sur le payé delà chaumière, découvrant ainsi les fronts rouges et meurtris qui venaient de s'en décharger.

Une pensée douloureuse traversa l'esprit de la vicomtesse. Elle ee rappela ce que Sirvan lui disait moins d'une minute auparavant sur sa satisfaction de son sort, et elle reconnut qu'il n'y avait pas de passion, quelque pure qu'elle soit, qui ne fut entadiée de cruauté et d'^oïsme.

Hai^erite vint à elle; elle paraissait brisée de fatigue, mais elle avait le sourire sur les lèvres.

La. comtesse la prit par les mains et la conduisit de force vers la place qu'elle venait de quitter.

— Mettez-vous là, ma chère Marguerite, lui dit-elle en la baisant au front. Comme vous paraissez lasse ! comme vous avez chaud i

Et Yolande passa à plusieurs reprises son moudboir de batiste garni de dentelle sur le visage altéré et brûlant de la pauvre femme.

Puis s'apercevant que les enfants s'étaient groupés autour d'elle après avoir embrassé leur père, elle leur fit la même caresse et leur rendit les mêmes soins. Us paraissaient tous radieux de la voir : elle semblait aimer leur mère!

— Sirvan, je vous enverrai demain une voiture de bois. Vous l'accepterez... vous m'avez dit que vous n'aviez plus d'orgueil.

La vicomtesse en prononçant ces mots se rapprocha de nouveau de Marguerite, dont elle s'occupa, à dater de ce moment, d'une manière presque exclusive.

— Je viens d'avoir une longue conversation avec votre

MADAHI DE HIRKlfONT, 313

mari, ma banne amie, lui ditrelle en roaglssant impercep^ tiblement II m'a accordé une chose que je désirais beaucoup, mais il n'y aura nm de fait si votre consentement ne vient pas se joindre au sien.

— Sirvan est le maître, Madame, répondit la pauvre Marguerite avec une vague inquiétude qui semblait ne savoir sur quoi se poser.

— Il m'a bien fait entendre cela, reprit vivement la vicomtesse ; mais je n'en persiste pas moins à m'adresser à vous: Il s'agit d'une chose à laquelle j'attache un grand prix, je vous en avertis à l'avance.

— Eh bien ! voyons, Madame : nous sommes de pauvres gens, mais le cœur est grand chez nous. Dites ce que vous voulez.

— Le ciel m'a refusé un bonheur que vous possédez bien complet.

Marguerite n'avait pas à choisir dans ses bonheurs, aussi promena<t-elle sur ses enfants un regard d'amour et d'orgueil passionné, pour montrer qu'elle avait compris.

— Une Jeune parente vivait près de moi; je la marie, et de nouveau je me trouverai souvent seule.

— Vous voulez ma Yolande! s'écria Marguerite en entourant sa fille de ses deux bras.

— Je la désire, ma bonne amie, répondit madame de Miremont; mais si cela vous afflige n'en parlons plus.

— Pardon! pardon, ma bonne dame! mais voyez-vous, cette enfant est toute ma consolation... que me resterat-il, si je la donne^ quand ses frères seront grands et qu'ils me quitteront ?

—• 11 vous restera votre mari, Marguerite, interrompit Sirvan avec une mélancolie pleine de tendresse. Votre mari auquel vous avez prodigué tant de marques de dévoûment, teint de témoignages d'amour; vore mari qui saura

r)14 XADAMÉ DE VmËHONT.

VOUS prouver désormais que si la rudesse a été souvent dans sa pMole l'ingratitude ne germait pas dans son Venez, ma femme... je. voudrais vous presser sur mon cœur.

Marguerite poussa un cri de joie. Le premier peut-être qui fût sorti de son sein, puis elle se précipita dans les bras de Sirvan qu'elle serra contre sa poitrinre.

Cette étreinte fut passionnée mais rapide, car presque aussitôt Marguerite courut se jeter aux genoux de la vicomtesse.

— Prenez mon enfant, Madame ! prenez-les tous les trois si vous voulez, dit-elle d'une voix entrecoupée. Ce ne sera pas encore payer le bonheur que je goûte en ce moment. Ils seront d'ailleurs si bien près de vous, ajoutat-elle comme si elle se reprochait un si immense abandon.

Madame de Miremont la releva, l'obligea à se rasseoir, car ses genoux fléchissaient sous elle, puis elle lui répondit avec une émotion profonde :

— Nous parlerons de vos fils plus tard, ma bonne amie. Quant à Yolande, je ne vous demande que la grâce de l'élever et de la doter un jour. Elle viendra habiter Aiguebelle avec moi; je vous l'amènerai quand vous voudrez; si vous souhaitez vous rapprocher d'elle, je vous offre un pavillon dans mon parc ; quand il vous plaira de la visiter, nous vous recevrons, croyez-le bien, avec bonheur... enfin, en devenant une compagne, un intérêt pour moi, elle ne cessera pas d'être votre fille tendre et soumise...

— Assez! assez! Madame! ah! que j'étais insensée! coupable de vous refuser i n'est-ce pas, ma petite Yolande, que tu veux bien aller avec la belle dame dans un beau château ?

Yolande hésita un moment. Son vif et limpide regard interrogea successivement son père et ses deux frères

comme pour les consulter. Elle paraissait incertaine, combattue, eufln elle dit :

— César et Roger pourront-ils venir me voir ?

—^ Mais tous les jours s'ils le veulent! s'écria la vicomtesse.

-7- Eh bien ! maman, oui !

Et Yolande alla se suspendre au cou de madame de Miremont avec un adorable abandon.

— Vous me l'amènerez demain, ma chère Marguerite, afin que je vous montre moi-même comment elle sera établie chez moi. Adieu, mes bons amis. Sirvan, je vous verrai bientôt. Adieu.

La vicomtesse prononça ces mots en s'acheminant vers la porte de la chaumière ; parvenue sur le seuil elle se retourna, posa l'extrénûté de ses doigts sur ses lèvres, puis elle disparut.

— Reviens près de moi, ma bonne Marguerite... je t'aime! dit Sei*van.

MaB nutrlage.

Encore vingt-quatre heures, et deux semaines se seront écoulées depuis la dernière entrevue de Sirvan avec la vicomtesse.

À dater du lendemain de cette circonstance, la petite Yolande est venue s'établir à Aiguebelle dans une pièce qui fait partie de l'appartement de madame de Miremont, et l'aimable et gracieuse enfant s'est déjà attachée de toutes les puissances de sa jeune âme à celle qui l'élève avec la tendresse d'une mère et la clairvoyance d'une amie.

La vicomtesse aussi aime avec passion cette petite fille, à laquelle elle découvre à chaque instant de nouvelles qualités ; ce qui la charme surtout, et rien ne fait plus l'éloge de l'élévation de son cœur, c'est que Yolande, au milieu du faste qui l'environne et des soins dont elle est l'objet, ne cesse jamais de penser à sa famille, et se trouve surtout heureuse quand sa mère ou ses frères viennent la voir.

Le soir même de son arrivée à Aiguebelle, comme elle était dans l'appartement de la vicomtesse qui venait de la combler de présents et de lui montrer qu'elle coucherait près d'elle, dans une chambre dont la porte resterait ou-

verte pendant la nuit, Yolande lui avait dit en se jetant à son cou avec le plus adorable abandon :

— Mais je serai là absolument coxnine si j'étais tout-àfait votre fille.

Puis,, après quelques instants de silence et tenant toujours la vicomtesse embrassée, elle avait ajouté :

— Oui, je serai là comme votre fille ; vous pourrez me dire : mon enfent, mais moi je ne pourrai pas vous dire : ma mère.

Et l'ombre d'un chagrin passa sur le front radieux de Yolande. Elle craignait d'affliger sa bienfaitrice.

— Et pourquoi ne pourriez-vous pas me nommer ainsi, chère petite? avait demandé madame de Miremont qui croyait avoir à vaincre un sentiment de timidité chez sa pupille.

— Parce que j'ai une autre mère, une véritable mère, avait murmuré Yolande en cachant sa tête dans le sein de la vicomtesse.

Une femme ordinaire aurait vu dans ces paroles le germe naissant d'une future ingratitude, madame de Miremont n'y vit que l'indice d'une âme déjà incorruptible, et elle pressa Yolande sur son cœur avec un mouvement

« La nature seule ne saurait donner de semblables sentiments dans m âge aussi tendre, s'était-elle dit à ellemême. »

C'était penser à Sirvan sans avoir besoin de le nommer.

Dans les âmes délicates les affectfons les plus pures ont de ces réserves, on dirait qu'elles craignent de sonder leurs profondeurs.

Analyser une pensée, c'est déjà douter de sa justesse ; analyser un sentiment, c'est avoir déjà le vague soupçon de sa fragilité.

Nous avons dit que deux semaines se sont écoulées :

nous sommes à la veille du jour fixé pour le mariage de Raoul et de Valérie.

Le jeune comte, et son père viennent d'arriver à Aiguebelle : ils étaient depuis quelques jours campés dans le vieux château de Courtenay, où l'on avait arrangé à la hâte deux pièces pour les recevoir jusqu'au jour où Raoul pourrait habiter sous le même toit que Valérie.

On attend d'un moment à l'autre lord Âlgernon B., qui a promis d'assister au mariage de son ami. Il a été convenu entre le marquis et 1^ vicomtesse que ce sera le seul étranger admis à la cérémonie.

Madame de Miremont, mademoiselle d'Avaujour, M. de Brantigny, Raoul et la petite Yolande sont établis sur un grand balcon qui fait face à l'avenue par laquelle le noble lord doit arriver.

Il est quatre heures de l'après-midi. Un magnifique soleil d'octobre éclaire la campagne, parée des teintes splendides de l'automne.

Le feuillage varié des bois qui environnent le château d'Aiguebelle est étincelant ; la verdure des pelouses du parc est fraîche comme dans une matinée de mai; au loin, un immense réseau de fils de la Vierge recouvre comme une gaze d'argent les jeunes blés ; des baies éblouissantes pendent en grappes aux haies qui bordent les sentiers, ou scintillent au sommet des sorbiers séculaires qui forment Pavenue.

Ce magnifique adieu de la belle saison inspire des pensées mélancoliques à la vicomtesse : elle se dit qu'une saison nouvelle va aussi commencer bientôt pour Valérie.

Celle-ci ne semble point s'associer à cette préoccupation; car tandis que son amie contemple avec tristesse le feuillage jaunissant des bois, elle promène des regards radieux d'espérance sur les gazons rajeunis et sur les blés naissants.

Le marquis de Brantigny est satisfait mais grav€; les

MADAME DE UIREHONT. 31&

bonheurs de la vieillesse, quelque grands qu'ils soient, contiennent toujours des craintes et des regrets, et ressemblent bien plus au recueillement qu'à la joie.

Raoul est charmant ; sa gaieté est expansive, sa confiance aimable et naturelle, son abandon plein de grâce ; depuis quinze jours sa légèreté n'a pu lui nuire, il n'avait que du contentement à montrer.

Rien ne ressemble à la bonté dans ce qu'elle a de plus complet que la personnalité satisfaite.

C'est pour cela que les hommes heureux que la nature a doués d'un aimable caractère, passent quelquefois pour être excellents.

Le jeune comte tira sa montre.

— Quatre heures un quart, dit-il. Lord Algernon ne tardera pas à arriver, il a dû partir hier après son dîner!

— Est-il donc exact à ce point? demanda la vicomtesse avec distraction : elle pensait toujours à sa chère Valérie.

— Personne ne l'est autant, répondit Raoul : et c'est tout simple, il ne comprend pas l'entraînement qui retient et se joue des obstacles qui retardent.

— Cependant, ajouta le marquis, si les chevaux lui avaient manqué à un qu deux relais?

— Il aurait envoyé son valet de chambre dans quelque ferme, et il se serait procuré des haridelles avec lesquelles il eût trouvé le moyen de faire quatre lieues à l'heure.

— Mais si sa voiture s'était brisée ? dit à son tour Valérie.

— Il en a toujours une de rechange à son servic>e, ou il viendrait à franc étrier.

— Mais quelle espèce d'homme est-ce donc? reprit mademoiselle d'Avaujour.

— Un prodigue impérieux dans ses désirs et absolu dans ses volontés.

310 MADAME DE MIBEHONT.

— Vous me le faites haïr 3'avance, refirit madame de Miremont qui avait ûdî par s'intéresser à ce qui se passait autour d'eHe.

— Ne vous y fiez pas, ma chère vicomtesse. Ces hommeslà se font quelquefois adorer. On vient fatalement à eux, bien qu'on sache qu'ils brisent tout ce qui les touche.

Cette plaisanterie, faite par le marquis de Brantigny, tut accueillie par un sourire de madame de Miremont ; elle allait peut-être y répondre autrement, quand des coups de fouet et un bruit de grelots se firent entendre. Au même instant une voiture se montra à l'extrémité de l'avenue.

— C'est lui ! s'écria Raeul, j'en étais bien sûr ! je reconnais le briska qui le suit ordinairement : son coupé de voyage se sera cassé en route.

Et Raoul tira de sa poche un mouchoir qu'il se mit à agiter en l'air.

Un signal pareil lui répondit bientôt. C'était lord Algeruon, il n'y avait pas moyen d'en douter.

Le briska continuait à monter l'avenue avec une rapidité presque fantastique. Les quatre chevaux de poste qui l'entraînaient étaient blancs d'écume ; leurs naseaux dilatés lançaient une vapeur épaisse; leurs fers, qu'on voyait briller de mouent en moment, laissaient à peine une légère empreinte sur le sol.

La voiture entra au triple galop dans la cour dû châ teau et s'arrêta devant le perron.

Le marquis et Raoul étaient descendus pour recevoir lord Algernon.

Peu d'instants après ils remontèrent au salon, et Raoul présenta à la vicomtesse et à Valérie le noble étranger.

Lord Algernon offrait dans sa personne, dans ses manières et dans son costume, le type de la haute aristocratie britannique dans sa plus parfaite distinclion. 11

nmw «B mnmem. in

était grandi mince» blond et vivraient ooleré. (Bel tndt6 avaient une régularité extrême qui frapptlt «k l^rtiÉielr abord, et quoique sa taiUa manquèC de flOu^lesaS et de grâce, elle avait une noblesse qui y suf^léatt sans déaii»» vantage. Son œil bleu-clair» largement «uveH^ était to'^ froid et pénétrant; son menton avancé^ sans exagéiration, exprimait la ténaàté de sa volonté, et éès lètrei 8el*réis trahissaient des habitudes de silence qu'il élntt îaK^ d'u&ttribuer à l'orgueil et au dédain. Quoique àeH mbnières fussent polies jusqu'à la recherche, et les premières |^ rôles qu'il pronon^ }usqu'À un certain pdnt •gracieuselt il ne fallait pas être doué d'un esi^it tfès^snhttl ftcr deviner qu'il n'avait pas môme dans l'tee cette b&ûté sans chaleur qu'on appelle la bienveiUa&€e. A^^ant oeMi la poste depuis la veille au soir, en ne prenant que qa#* ques minutes de repos dans la ville la plus tolmaé d'éiguebelle^ il arrivait cependant peigné, raaé^ lustré^ remii comme s'U sortait de sa chambre à eouoher^ at jlien db descendre de sa voiture de voyage. Nous remarqueroisen passant que presque tous les Ânglsûs de noble raee sœst doués de la précieuse faculté de paraître^ en quelque circonstance que ce soit, avec tous les avantages dont là nature les a doués: on dirait que leur ange gardien est un valet de chambre.

Cette ^chefchë est-elle causée pat uti grand désit dé plaire? Non, elle a pour origine l'exagération d'un prodigieux respecft de soi-ihêtùe. C'est l'eilsêîgîie de l^orgueil toujours Sur le qui vive.

Après l'échange de ces phrases banales qie se disent ordinairement les pereonneB qui se voient ipour la pre-» miëre foiSy quand aueuiie sympathie subite lie lèb attire les unes vers les antres^ tod Alg^mon jeta tin coiv d'4»l sur la pendule du «aton.

^ Jeinlt eni retard ironedeiiii-heare, dit4l ; f ai Térsé à dix lienes de Paris.

— Saoê suite ftcheue» f espère t répondit la vicomtesse éà ton d'une personne qui questionne avec un intérêt antre que oehii de la curiosité.

^ Je ne me suis pas fait de mal du tout, Madame, reprit lord Algemon en s'inclinant pour remercier la ricomtesw de sa sollicitude.

— le n'ai pas vu votre fidèle Torick sur le siège de votre voiture» interrompit Raoul. Est-ce que, par hasard, n ne serait plus à votre service depuis que nous nous aoBunes quittés à Paris?

— J'ai toi^ours Yorick, mon cher; mais j'ai été obligé de le laisser à Fontainebleau, il s'était cassé quelque chose dans notre culbute.

Madame de Miremont se sentit froid au cœur, en songeant que l'homme qui parlait avec autant d'indifférence d'un accident grave arrivé à un serviteur fidèle, était le meilleur, le seul ami de celui. dont allait dépendre le sort de sa bien-aimée Valérie.

Elle leva les yeux sur le marqids de Brantigny, et ils échangèrent un douloureux regard.

Quant à la }eune fiancée, elle n'avait rien entendu ou rien compris : sa pensée suffisait à peine à suivre dans l'espace tous les doux rêves qui s'échappaient de son coeur.

La vicomtesse, remise de son impression pénible, pria Raoul de conduire lord Âlgernon dans l'appartement qui lui éUit destiné.

— Nous dînons à six lieures et demie, Mylord, s^outai-elle avec une légère et grad^ise inclination de tête.

Raoul prit le bras de son ami, et tous deux sortirent du salon. Peu de minutes après, Yidérie conduisit Tc^ande a^ devant de ses frères, qu'on apercevait de loin i9m%

itADAHE DE Mmtaioirr. 2â3

une des allées do parc. Le marquis et madame de Miremont restèrent seuls et retournèrent sur le balcon.

— Que pensez-Yons de Tami de mon fils, demanda le premier avec un peu d'hésitation et après quelques instants de silence.

— Vous devez le savoir, puisque vous en pensez la même chose, répondit la vicomtesse.

— Il est bien beau, répondit le marquis.

— Beau comme le marbre et le bronze, répliqua vivement madame de Miremont, je n'appelle pas cela de la beauté.

— Je pense exactement comme vous, ma chère vicomtesse. Cet homme me glace malgré moi ; sa politesse me froisse. Comment Raoul a-t-il pu choisir un pareil ami?

— Il a peut-être de grandes qualités cachées, repartit Yolande, avec un accent qui pouvait faire supposer qu'elle avançait une opinion peu sincère.

— On peut croire cela de la rudesse, ma bonne amie, mais jamais de cette sécheresse méprisante : cet homme n'aime rien au monde, et si je n'étais pas rassuré par la certitude où je suis qu'il a les goûts nomades de tous ses coiopatriotes, je serais désolé et inquiet de le savoir lié avec Raoul.

— Vous savez aussi qu'on a peu d'influenoe sur votre fils, il a des idées très-arrêtées... mais voilà les enfants sur la pelouse, ne voulez-vous pas que nous allions les rejaiedre ^

— Ces chers enfants! il me tarde de les voir à côté de lord Algemon, pour apprécier la différence qui existe entre l'orgueil du cerveau et la fierté du cœur.

Et le marquis ayant offert son bras à la vicomtesse, ils sortirent du salon.

Rejoignons Raoul et son ami.

^ Je suit cbarmé de voir que vous a'ètos pas «menrao, dit celui-d au Jeane comte.

— Comment voyei-voiis cela?

— Vous ne m'aves pas exagéré la beauté de vdfe foture.

— Cest que ce n'était pas possible.

— L'imagination a toujours des mots au service de la folie, mon cber. Ainsi, quoique mademoiselle d'Avâujour soit belle au delà de toute expression, si vous en aviez eu la tète tournée, vous auriez encore trouvé le moyen de me poétiser sa perfection.

— Vous croyez?

— l'en suis sûr... Et tous allez pâ^f Vôtre Mé entre ces deuxièmes?

•^ liais, oui.

— La plus vieille tous tyrannisera ad profit de la plus Jeune : avez-vous prévu cela ?

-<- lia foi! non. Mais comment le satét-votts?

«- Cest dans Tordre des choses d'abord ; pals cMà saute aux yeux. Yaus voas félicMez de n'avoir pas de bellemère : vous aurez pis que cela... Une bienfaitrice... maïs il n'y a rien de plus Insupportable. G'esl une personne à qui l'on doit tout et qui ne vous devût Tien.

— On s'en tire en lui faisant banqueroute, dit Raoul en riant.

— L'ingratitude est aussi une dépendance, poursuivit lord Algernon avec un imperturbable sang-froid, car die vous rabaisse au-dessous de celui qui vous a obligé*.

— C'est voir les choses de bien loin.

— C'est, au contraire, les regarder de trè^-prôs, mon cher ': je ne vous dis là que les vérités les plus vulgaires du monde. Voulez-vous en savoir plus long sur votre avenir ?

— Cela m'amusera beaucoup.

UàJbAsm 1»

— Madame de MrraiOBt, m^avee-vous éerit, a assuré toute sa fortune à votre future, elle ne veut pas se marier et elle d^neurera avee vous.

— Cest bien cela, à Texception, Umtefois, qu'elle s'est réservé une trentaine de mille livres de rente qu'elle destine, Je crois, à cette petite fille que vous avez pu voir tout à l'heure au salon.

— Trente mille de yos livres de France... une misère ! reprit lord Algernon avec dédain, cela ne change pas mes idées. Eh bien ! cette femme, qui est très-belle, encore jeune, qui vous aura donné toute sa fortune, et chez laquelle vous vivrez, mon cher Raoul, elle finira, si ce n'est, déjà fait, par vous aimer plus qu'elle ne devra : si vous restez indifférent à son affection, elle sera malheureuse ; si vous la partagez, votre femme, que je juge très-romanesque, en deviendra folle. Bans un cas comme dans l'autre, votre intérieur sera un enfer.

— Il peut se faire qu'aucune de ces choses n'arrive, interrompit Raoul.

— Aussi, se hâta de reprendre lord Algernon, j'allais vous soumettre une troisième hypothèse, car le destin ne reste jamais les bras croisés. Donc, si vous ne vous aimez pas trop, vous vous détesterez. Alors votre bienfaitrice, votre amie, se mariera, elle aura un maître, des enfants, et vous commencerez une petite vie de procès, très-peu conforme à votre amour pour la tranquillité.

— ; Madame de Miremont est incapable... je la connais...

— Tout le monde est capable de tout, et on ne connaît jamais à fond personne. Au surplus, mon cher, je désire beaucoup me tromper ; mais voilà les probabilités.

Qui n'a pas remarqué la manière dont les Anglais prononcent ce mot de probabilitét Us en pionctuent chaque syUahe» ils en comyicyalent toute les' lettres lea unes

après les autres, sTUs ne craignaient pas de passer pour

Raoul combattit l'opinion de son ami, et la disenssion continua entre eux Jusqu'à l'heure de s'habiller pour le dtner. Ge que nous en ayons rapporté suffira pour faire apprécier le reste. Chacun garda son opinion : Raoul avait fai dans son étoile, la misanthropie de lord Âlgernon se croyait infaillible.

Le soir, le notaire de la vicomtesse vint pour le contrat, dont le modèle avait été envoyé par le plus habile et le plus honnête jurisconsulte de Paris. Cet acte ne laissait aucun doute sur les intentions généreuses de la vicomtesse, car il la liait d'une façon irrévocable : c'est ce que les regards de Raoul firent remarquer à plusieurs reprises à lord Âlgernon pendant la lecture.

Au notaire succéda le maire d'Aiguebelle, bon paysan qui procéda avec une dignité toute rustique à la cérémonie peu importante du mariage civil.

Devant la loi, Valérie était comtesse de Brantigny. Le marquis et Raoul partirent à onze heures pour aller coucher à Ck)urtenay.

Pendant cette soirée, remplie par les deux événements que nous venons de rapporter, lord Âlgernon s'était montré aussi aimable que peut l'être un homme qui. . .|ne l'est pas.

Le lendemain, à dix heures du matin, la messe du mariage fut dite dans la chapelle du vieux château de Courtenay. Une même pensée avait mis d'accord à cet égard le marquis et la vicomtesse : ils voulaient que Sirvan, Marguerite et leurs enfants assistassent à cette cérémonie : des places à part leur avaient été réservées, et avant l'office, M. de Braùtigny avait eu une longue conférence avec Sirvan.

A midi, les nobles hôtes d'Aiguebelle revenaient au château. Raoul, sa jeune compagne et lord Algernon

WMMM M imugiOiiT. 327

étaient dans uns voiture; une grande calèche découverte les suivait, amenant le marquis, la vicomtesse» la petite Yolande, et ses deux frères César et Ro(jpeF.

Après le déjeuner, les paysans du village d'Aiguebelle et ceux de Gourtenay vinrent danser sur la pelouse du parc^ et les jeunes filles présentèrent des fleurs et des fruits à la nouvelle mariée. La gaieté la plus franche brillait sur tous les visages ; l'affection la plus vraie vivait dans tous les cœurs. Madame de Miremont et M. de Brantigny étaient les bienfaiteurs de la contrée.

— T<m ces genS'là ont Tair de vous adorer, Madame, dit lord Âlgernon à la vicomtesse qui venait de danser avec le fils d'un de ses fermiers.

— Ils sont si bons!

•— Ce qui ne les empêchera pas de vous piller s'il y a encore une révolution.

— Ah ! Monsieur, de grâce I s'ils vous entendaient I

— Ils seraient indignés, je sais cela... Mais les ^abamtés...

— Je n'y crois pas, interrompit la vicomtesse en détournant la tête pour indiquer que cette conversation lui était pénible.

L.ord Algernon se rendit alors auprès de Raoul, en ce moment occupé à répondre à un compliment que lui débitait le maître d'école de Gourtenay.

— Qui sont ces deux enfants qui ont déjeuné avec nous et que monsieur votre père semble avoir pris sous sa protection? demanda lord Algernon.

— Ces deux enfants? répondit Raoul en smvant la direction du doigt de son ami qui lui indiquait César et Roger. C'est toute une histoire que je vous contersd bientôt. Us sont bien beaux, n'est-ce pas, ces jeunes faucons ?

— Défiovous d'eux, Brantigny; ils ressemblent à des aigles.

COMei.lJ(KIOIII.

in «ni qpriê.

IfjÇiim ^i^os ont passé. On esit au mai$ 4'9vnl iid?, et nous nous retrouvons au château d'Aiguebelle, en compagnie des mêmes personnages que nous y avons 1^ ses au mois d'octobre 1820.

La France est inquiète, malheureuse, humiliée! Paris ^ polJir se distraire des dangers de l'émeute, les horreurs d'une épidémie qui rappelle ces pestes terribles du moyen â^e, dont le récit est si lugubre dans nos historiens. « C'est la monarchie qui agonise, » dit le vieux marquis ' de Brantigny. — C'est une ère nouvelle, qui commence, » répond Raoul. — a C'est le monde qui va son train ordinaire, » poursuit lord Algemon.

}ls sont tous les trois assis auprès de la cheminée du salon d'Aiguebelle; la vicomtesse et Valérie travaillent devant une table à ouvrage placée à peu de distance de la cheminée; debout, à l'une des extrémités de cette table, ufie petite fille d'une dlxalae d'années feuillette un grand liw» d^kaagts.

Cette petite flUe est Gésarine de Brantlgny» leul fruit da mariage de Raoul et de Talérie. Elle fut le premicar bonheur de sa mère; elle est maintenant son unique consolation.

La vicomtesse est toujours belle malgré ses quarantequatre ans, et toujours sereine, bien qu'une légère teinte de tristesse soit répandue sur sa physionomie. La comtesse de Brantigny n'est plus que l'ombre d'elle-même : de sa suave et poétique beauté, il ne lui reste plus qu'une régularité de traits qui ne sert qu'à rendre son changement plus frappant encore.

Le marquis de Brantigny est à peu de chose près ce qu'il était la première fois que nous l'avons vu dirigeant un cheval vigoureux dans les sentiers de la bruyère des Fantômes. S'il est plus maigre, il est toujours aussi droit; si son front est plus chauve, il n'en est pas moins haut; sl son regard est plus triste, il est resté fier dans sa tris-

Raoul est superbe! son visage est plein et coloré; son œil calme respire la satisfaction d'une âme en jouissance d'un contentement Inaltérable; une barbe épaisse, noire et brillante, fait ressortir l'éclat de son teint ; sa taille, en prenant de l'ampleur, n'a rien perdu de son élégance : »toute sa personne offre le type parfait de l'homme de grande race, parfaitement heureux par soi-même et par les autres.

Lord Algemon n'a ni maigri, ni engraissé, ni pâli, ni rougi. On dirait que le temps s'est arrêté pour ce corps de fer et pour cette âme de bronze : il faudra qu'il se tue lui-même s'il lui prend jamais la fantaisie de mourir.

11 est sept heures et demie du soir; les journaux de

Paris viennent d'arriver. Le marquis s'est onparé de la

' QuoUdieime, Raoul a ouvert les Débats, lord Algemon

parc(!Nirt dédaigneusement la Caricature, dont le dessin colorié représente une poire mènstruense.

Âpres un moment de silence, la vicomtesse demande ce qu'il y a de nouveau à Paris.

— Le choléra augmente de violence, répond le marquis, et on assassine dans les rues les gens qui ont l'imprudence de porter un flacon à la main.

— Votre Quotidienne est mal informée, mon père, reprend Raoul. Mes Débats annoncent que la maladie diminue, que Tordre le plus parfait règne à Paris, et que Casimir Perrier a pris un bouillon, ce qui prouve qu'il est en pleine convalescence.

— Vos Débats sont payés pour mentir, Raoul, oii pour nous apprendre des niaiseries. Au surplus, j'ai là quelques lettres particulières, dont le contenu pourra nous mettre d'accord.

Et le marquis prit un paquet de lettres qu'il avait posé sur la cheminée pour Jeter les yeux sur son journal.

Il en choisit une dans le nombre, et il se hâta d'en briser le cachet avec une vivacité qui annonçait une certaine émotion.

— Raoul, venez avec moi dans la bibliothèque, dit le marquis en se levant, j'ai quelque chose de très-important à vous communiquer. Pardon, Mesdames î excusez-moi, Mylord, nous serons de retour dans un moment.

Le comte de Brantigny suivit son pèrer dans la bibliothèque, après avoir échangé un regard avec lord Algenion.

— Lisez ceci, mon fils, reprit M. de Brantigny, dès qu'il eut fermé la porte sur lui et le jeune comte.

— Cet événement était prévu depuis longtemps, mon père, répondit Raoul après avoir lu la lettre que le marquis lui avait tendue. Je pense que vous ne donnez pas votre approbation à ce coup de tète.

ait

— H ne m'appartitQt pu de le dteestev, pcoitls ; il serait même possible que je ne Teasse pas oenaelHé; mais c'est Qoe afeîre dédilée, aeoomi^ peutrètre à rheure qu'il est, Je désire donc savoir oe que yws comptez faire.

-* Qeque je compte faire, mon père! s'écria Raool ayec un étonnemeot qui approchait de lastupdiacUon; maie Je n'ai rien à voir dans toutes osa intrigues politiques, je ne suis rien, je ne veux rien être...

— Vous êtes genUiliomme, Raoul, interrompit le marquis avec un sang-froid qui annonçait que la réponse de son fils ne l'avait pas pris au déponrv»; et, en cette qualité, vous avea des devoirs à remplir, que vous comprenez. J'espère, dans toute leur étendue.

— Voulez-vous dire, mon père, qu'il faut que j'aille me faire tuer dans la Vendée? demanda Raoul.

— Si on s'y bat, votre devoir vous commande d'aller vous y battre : mais vous savez cela aus^ bien que mol, mou flis, et je vous demande pardon de vous adresser, à cet égard, des questions qui peuvent vous faire supposer que j'ai des doutes sur le conduite que vous allez tenir.

-^ Je ae m'offense pas de vos doutes, mon père; je m'étonne seulement que vous en ayez encore sur la ligne de conduite que j'ai l'intention de suivre : je ne suis pas l'ennemi du gouvernement actuel, poursuivit Raoul après une légère hésitation, causée par la conviction où il était que ces dernières paroles allaient faire éclater un orage.

Mais en cela il se trompait, car le marquis accueillit avec une imperturbable tranquillité cette espèce de profession de foi : sa physionomie même resta impassible.

— Vous avez sans doute mûrement réfléchi à la déclaratiion que vous venez de me faire? demanda-t-il à Raoul du ton d'un homme qui interroge.

— Je n'en ai {pas eu besoin, mon père.; ellaeet le r^

samé de nui BMiiière de voir sur tout ee qui s'est passé en France de^MiiB deui aos : entre un gouvernement ^i se bat pour moi et une cause pour laquelle il faut se battre, le <^oix ne saurait être bien difficile. Le marquis fit un geste de dégoût.

— Il suffit, Raoul, dit-il : je ne vous importunerai plus à cet égard* Au surplus, ajouta-t-il, c'est pour Taequit de ma Gonscienee que. je vous ai interrogé» car au fond Je savais bien à quoi m'en tenir; l'essentiel pour moi était que ma famille fût représentée dans la lutte à laquelle vous auriez dû prendre part^ et elle le sera» je vous en donne ma parole d'bonneur.

— Quoi! mon père, vous songeriez à votre âge.*, û^ manda Raoul avec inquiétude; mais» dans ce cas, je vous accompagnerais.

— Nous serions deux embarras, Raoul, répondit le marquis avec une mélancolie profonde ; moi, parce que je suis vieux; vous, parce que vous voudriez être inutile.

— Mais alors...

— Ne me questionnez pas, interrompit avec sévérité le vieux gentilhomme, et retournez au salon où vraisemblablement je ne reparaîtrai pas ce soir, car j'ai quelque idée d'aller coucher à Courtenay : excusez-moi auprès de ces dames et de lord Algernon.

■^ Voyons, mon père, dit Raoul, que voulez-vous que je fasse? vous savez que m^ soumission à vos volontés est grande. Si vous pensez que cette insurrection présente des chances de succès, eh bien l je ne demande pas mieux que d'y prendre part, même contre mes convictions...

— 11 vous faut donc la certitude du triomphe pour vous inspirer le dévouement, mon lils? Cette certitude, je ne l'ai pas ; j'en ai même une contraire, si vous voulez que je vous dise toute ma pensée ; mais, dans ma manière de voir, ce n'est pas une raison pour s'abstenir. Une fenuue,

394 UàMM Mt

une mère, une princesse, vient courageosevênt an secours de la France : honte à ceux qui ne répondront pas à son appel... Je n'eiamine rien au-delà. Quant au succès, Raoul, il y a dans notre pays trop d'hommes qui vous ressemblent pour pouvoir l'espérer. Adieu, si je pars je reviendrai toi^ours déiieuner ici demain.

— Ne souhaitez- vous pas, du moins, que je vous accompagne jusqu'à Gourtenay, et que j'y passe cette nuit avec vous?

— Merci, Raoul.

Et le marquis, faisant un geste amical de la main, sortit de la bibliothèque par une porte qui donnait sur le vestibule du château.

Une demi-heure après, il était en route pour Gourtenay. Son absence n'étonna personne au salon, car il lui arrivait sans cesse de retourner dans son vieux manoir sans prévenir à l'avance les habitants d'Âiguebelle.

La pièce dans laquelle il se tenait dans son château restauré depuis douze ans, était une vaste galerie, espèce de musée de famille, dans lequel il avait rassemblé tout ce qui lui restait du passé de sa race. Les murs supportaient de nombreux portraits de ses ancêtres, séparés par des trophées d'armes et d'armures que les Brantigny avaient portées à toutes les guerres depuis la première croisade; les fauteuils, les tables, les bahuts attestaient par leur forme et leur vétusté une antiquité respectable, à l'extrémité de la galerie, et faisant face à la porte par laquelle on y entrait, une immense armoire en chêne, grossièrement mais pittoresquement sculptée, renfermait les archives de sa maison : le marquis avait son siège habituel et le bureau sur lequel il travaillait, à proximité de cette armoire.

Ce fut vers ce bureau qu'il se dirigea en entrant dans la galerie, aussitôt son arrivée à Ck)urtenay. Un dômes-

MADAltt M HlMaKM. Sâ5

tique portant deux bouges îe précédait, et resta comme pour attendre ses ordres.

Le marquis, sans s'asseoir, écrivit qurtqnes lignes à la hâte.

-> Qu'on porte ceci aussi vite que possible et par le chemin le plus court au village, dit-il au domestique, il n'y a pas une minute à perdre.

Le domestique sortit, et M. de Brantigny se mit à parcourir la galerie avec l'agitation fébrile d'un homme qui cherche à tromper une pénible attente.

De temps en temps il s'arrètsût devant un des portraits, qu'il contemplait d'un regard empreint d'orgueil et de mélancolie.

Puis il détachait d'un des trophées d'armes quelque longue épée ou quelque lourde dague, et il en interrogeait le poids de sa main vigoureuse encore, quoique l'âge l'eût rendue tremblante.

« Les bras étaient plus forts dans ce temps-là », se disait-il avec une tristesse profonde, et il remettait l'arme à sa place en reprenant sa promenade solitaire.

Près d'une heure s'écoula ainsi. Aucun bruit, de quelque nature qu'il fût, ne retentissait dans le château; au dehors et à travers les hautes fenêtres de la galerie on voyait des myriades d'étoiles qui étincelaient dans un ciel sans nuages; au loin, un rossignol soupirait sa plaintive chanson sur un des buissons de la bruyère des Fantômes.

Quelquefois le marquis s'arrêtait pour prêter l'oreille, et quand il recommençait à marcher, après s'être assuré que rien ne venait, il paraissait plus triste et plus agité.

fout à coup des pas alertes et jeunes résonnèrent dans le corridor qui aboutisssdt à la galerie : M. de Brantigny ^avança à la rencontre des personnes qui semblaient venir à lui.

La porte É'ouvrity et deux beaux jeunes gens de dix-huit

à vingt ait eiHrèroBl w%a «ne prédj^liftldR fMM de

grâce et de respect.

Us vottlureBt baiser la main da oiai^piis; eeM-ci lear tendit les bras.

— Venez, Tenez, mes enfants i leur ditril en les {vressant sur son cœur^ d'abord Tun après l'autre» piûs tons les deux enssmble. J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, et comme il n'e(H pas été prudent de les écrire à votre père, je vous ai fait appeler pour que vous puissiez les lui transmettre.

César et Roger» car c'étaient eux, comme on l'a sans doute déjà deviné, montrèrent par Texpreasion animée de leur phyâonomie que leur curiosité était vivement excitée. Le marquis reprit :

-- Madame la duchesse de Berry vient en France avec le titre de régente du royaume. Elle doit débarquer le 30 de ce mois à Marseille où tout est préparé pour la recevoir. Le même jour, la Vendée prendra les armes. Que Dieu protège le royaume de Saint-Louis.

Les deux frères se précipitèrent dans les brasr l'un de l'autre. Une intraduisible expression d'enthousiasme et de bonheur se répandit subitement sur leurs nobles et belles physionomies; c'était l'héroïsme de leurs Ames naïves et exaltées qui rayonnait de tout son splendide éclat.

— Monsieur de Brantigny,.ayez pitié de nous! s'écrièrent-ils en tombant aux genoux du marquis.

— Que voulez-vous de moi/ mes enfants! répondit le marquis en les relevant.

— Des armes ! et que vous nous disiez le chemin le plus direct pour courir au plus grand danger.

— Tout ce que vous voudrez, enfants i s'écria le marquis ivre de joie. Tout ce que vous voudrez! et puisse le ciel vous récompenser de la consolation que vous venez

MADiiis pi mmsmmt. 937

de Pépaadre dans le cœur d'un vieillard! CSiolsisfiez dans ces épées! continua-Ml en désignant de la main les ^trophées d'armes appendus a la. muraille. De vaillants bras les ont brandies jadis; que ce soit aux vôtres d'en se-^ couer la rouille séculaire ! Prenez! prenez, enfants !

— Les épées de vos ancêtres, Monsieur de Brantignyt nous n'oserons Jamais, dirent les deux jeunes gens en se reculant avec respect.

— Mais elles sont à vous! reprit le vieux gentilhomme d'une voix retentissante. Vous êtes ma race, mon sang, mon espoir, mon orgueil! sans vous, la honte et la dou* leur briseraient mon âme. Plus de mystères! vous êtes mes enfants, mes véritables enfants! bientôt tout le monde le saura.

Et monsieur de Brantigny, avec une lucidité rapide, dévoila à César et à Roger, qui l'ignoraient encore, le secret de leur naissance. Il n'omit aucun détail, ne supprima pas même les circx>nstances qui pouvaient l'accuser; il fut enfin tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme tel que lui.

— Maintenant, continua-t-il, quand le récit des faits ftit achevé, je vsds m'occuper dès demain de rendre public et irrévocable ce que je viens de vous apprendre. Annoncez k votre père que vous savez tout, et qu'il faut qu'il vienne avec sa femme prendre possession de ce château. Après moi, il devient le chef de ma maison, comme vous* le serez après lui, César... Raoul n'a pas de fils; mais en eftt-il, ma volonté n'en resterait pas moins inébranlable : je suis et je veux être votre aïeul à la face de la FYanoe entière.

^ Nous partirons toujours? demandèrent César et Roger.

— Oui, vous partirez, nobles enfants! dit le marquis avec attendrissement. Oh! que vous avec de grands

Il to diofer tqos aaHe ék fai fkiltiie tMui Mo» oaliiflB. Ombres de mts àirax, prcHéiai ûm flers nîHoDi, d muguet de voqftSQOcéder tel vieofle. pour wàU mert BMÛQteaant, ee sora arec paix et conteotemeitt <|ae j'irai habiter tm sépoleres! Les TietHea racea ne sent pas leieat oeniat ie aeleîl, eUea ^MipaMit quetifaeibia, mais e'eal peur reparaître plus èclatantM api^ lew ebawr^ cissement passager. Venez encore draa mes bras, mes fls Ufft aiaaés! mon Dlm, prolége^Ieai

marquis tetail eneore Oftsar el Itoger praeéa wt son coBun quant la porte de la galeiie s'ouvrît de no«yma, montrant Raool debout sur le seeih

Le calme de sea père, son prompt départ, te souvenir de quelques-unes de ses paroles l'avait vivement it^^ttété. et, après une heure d'hésitation, il s'était d^termieé ^ faire seller un ebaval et k aceourir eft toute bite à Courtenay,

-^ f arrive trop lard> dit-il, en faôsanl quelques pas jdms la galerie.

— Non, mon fils, puisque vous assistes 1^ m aote de Justice de votre père, le vous présente vee neveux, Baoul. Hs partironi demain ptmr la VeiMi^, od vee» ^ libre de les aoeompagner.

^ Qu'Us aiUenI défendre ose eeuse perdue» moa père ; moi» J'en ^ une plus jiASte ^ soutenir 'm. Pendrait ^'iis ee battront, je Jarû examiner leurs imt^i i^tre tardive i^aonté Q'snt pss «hq preuve.

^ C'esfc ee que i^eu^ verronii RaM répondu le marquis sens e'éniwToir. Née enfaujts, «oses sans craJAte, €ontinua>t-il en prenant César et Roger par la mainu Ce u.'eslpi«euipe(rtueteu(qiaeiVOusexe%i(Qii.c'estw pèrei

Rien de plus touchant, de plus poétique que l'entreviie df^.Céft^r etdoRegfur avec teûr p^e, lorscpilite revinrent du Qb^te^ii de .Coitt&^nay eu viUage, où Sicvan habitait

MADAME DE HIIUBMOMT. 339

toujours dans sa chaumière, restaurée et agiandie par tes soius du marquis de Brantigny.

Depuis douze années Sirvan avait supporté avec un courage, héroïque et une résignation sublime les souffrances de sa vie, rendues plus cruelles peut-être par l'affeetion de la vicomtesse, qui était tour ^ tour un supplice et une consolation pour ce pauvre être si rudement frappé par la destinée. Cette affection ne s'était pas, du reste, démentie un seul jour, un seul moment, et Sirvan, de son côté, avait gardé„ avec une religieuse fldélité, son serment de rendre l'existence de sa douce compagne aussi heuir reuse que possible. Ne vivant intérieurement que pouun^ pensée unique, il avait puisé à cette source intarissable, non-seulement la force de cacher l'esclavage de toutes ses facultés, mais encore celle de les appliquer ^ l'accomplissement de ses devoirs d'époux et de père. Chose inouïe» et que comprendront seulement les âmes qui ont subi l'influence des nobles passions, le bonheur que Sirvan donnait à Marguerite depuis que la vicom^ tesse le lui avait montré comme une sainte obligation, sa tendresse éclairée pour ses enfants, son calme inaltérable au milieu de ses humiliantes souffrances, tout cela était l'œuvre de sa tendresse pour madame de Miremont 0 puissance de l'amour, que tu peux être grande et féconde quand ton origine est pure, et ta fin sanctifiée par le dé* sinléressement ! Ne pas connaître la joie de tes sacrifices et la douceur de tes souffrances, c'est ignorer la vie dans ce qui la fait le miâux sentir ! c'est errer sur la terre sans lever jamais ses regards vers le ciel ! Que tout est misé* rable, vide, imparfait, pour qui t'a connue une fois! mais aussi quelle immense place tient dans l'existence la plus remplie le souvenir d'une seule de tes chères douleurs !

Pendant ces douze années, Sirvan, pauvre et infirme, condamné ^ ce que le vulgaire appelle un amovr sans es-

340 MADAME DE MIREMOirr.

péraQce, avait été plus heureux que Raoul avec sa richesse et sa personnalité toujours satisfaite. L'homme qui n'avait rien à désirer aurait pu, s'il l'eût compris, envier celui qui n'avait rien à attendre.

Et quand César et Roger, enivrés d'une juste flerté, transportés de l'idée que la fortune leur apportait du même coup de son aile capricieuse une grande existence et l'occasion de s'en montrer dignes, vinrent apprendre à leur père ces heureux changements dans leur destinée, ce fut encore l'image de la vicomtesse qui resplendit d'abord aux yeux de Sirvan dnns le bonheur de ses fils.

Sa pensée, embrassant à la fois toute sa vie, lui montra cette pure et noble femme s'apitoyant sur les premières misères de son enfance ; cherchant plus tard à donner une haute direction à son esprit, et finissant par le rendre digne de la tendresse d'un vieillard, qui assurait, en dépit de ses résolutions et de ses préjugés, un brillant avenir à sa famille que le sort semblait avoir condamnée à une douloureuse obscurite.

Otez de la vie de Sirvan son amour pour madame de Miremont, et refaites son histoire ; que seront ses enfants, que sera-t-il lui-même?

Il a aimé, et son intelligence s'est agrandie jusqu'à le rendre intéressant, lui que la nature avait madtraite au point de lui refuser presque l'apparence humaine !

Il a aimé, et l'amour a développé dans sou âme les instincts que l'éducation n'a pu donner à Raoul!

Il a aimé, et il a résiste à la tentation de vendre son nom, et à l'orgueil de s'en emparer avant de savoir que ses fils étaient capables de le porter.

II aime, et le changement de sa destinée ne l'enivre point! De quoi pourrait s'étenner celui qui assiste sans cjsse aux prodiges de vaillance de son cœur.

— Mes «[ifants, dit-il à César et à Roger, vous me par-

lUDiHfi DE MIRBIIONT. 341

donnez, n'est-ce pas, de vous avoir laissé ignorer vos droits jusqu'au jour où votre âme s'est montrée assez haute pour toucher celui qui aurait pu vous les contester. Depuis que Dieu vous a donné à moi, je vous ai caché votre origine, non pour vous priver des avantages^qu'elle pourrait vous assurer, mais pour vous enseigner à vous en rendre dignes. Si vous aviez su ce que vous étiez par la naissance, je n'aurais jamais pu faire de vous ce que vous êtes devenus par votre lutte avec une destinée sévère et en apparence sans espoir. Vous m'auriez pris eu haine et en mépris, me considérant comme un obstacle à la reconnaissance de vos droits. Le ciel a béni cette inspiration, mes fils bien-aimés i Désormais je puis tout attendre de vous, car vous n'avez failli à rien jusqu'à ce moment. Ce qui manque aux grandes races, c'tôt le souvenir de leur point de départ, c'est l'oubli de l'obscurité de leur origine. La vanité tue chez elles la dignité véritable ; la pensée qu'elles ont leur place marquée, les empêche de s'en créer une par leur valeur personnelle. Les nobles ne reprendront leur influence que le jour oii ils comprendront qu'ils doivent être aussi des parvenus. Tout leur sera pardonné alors, mes enfants. Voilà ce que la réflexion m'a enseigné, et ce que votre confiance en moi vous a fait retenir. Partez maintenant, jeunes descendants des vieux Brantigny ! prenez part à cette nouvelle lutte entre ce passé qui expire, peut-être, et ce présent qui cherche à vivre. Si votre cause est vaincue cette fois encore, et il est sage de penser que cela arrivera, ne perdez pas courage, l'avenir appartient aux inébranlables! Si elle triomphe, n'en soyez ni plus fiers ni plus ambitieux 1 Songez aux ruines de Courteuay. enfants! il y a douze années elles étaient si croulantes, que les passereaux osaient à peine leur confier leur nid ; aujourd'hui elles sont redevenues aussi fermes que si elles n'eussent jamais été ébranlées... S'attacher aux

débris, c'est le devoir des hommes à conyictions fortes, et c'est aussi nne grande habileté, car sur une seule pierre qui reste debout, quelqnefbis l'édifice entier se relève et domine de nouveau les tentes d'un jour des ambitieux vulgaires et impatients. Ce que je n'ai pas vu, vous le verrez ; ce que vous ne verrez pas, vos enfants le verront : la sagesse n'dst que la persévérance !

César et Roger se prosternèrent devant leur père qui les couvrit de sa bénédiction.

— Votre mère repose, mes enfants, reprit Sirvan, en désignant de la main une porte qui conduisait dans la pièce voisine; nous lui apprendrons demain les changements survenus dans notre destinée, quand elle sera de retour d'Àiguebelle où elle doit ramener Yolande. Quant à celle-ci, m^idame de l^remont, qui est sa seconde mère, se chargera' de tout lui dire.

— Et quand partirons-nous? demandèrent les deux jeunes Brantigny.

— Après demain vraisemblablement... votre aïeul en dèddera. Nous pouvons, je crois, nous fier à son impatience.

— Quel bonheur! s'écria César.

— Qu'il me tarde d'être au milieu de ces chevaliers rustiques que le plus grand capitaine du siècle avait surnommés des géants! reprit Roger.

— Mes fils, je suis bien malheureux d'être condamné à l'inaction, répondit Servan, avec un attendrissement empreint d'un profond sentiment de mélancolie ; mais ]e vous suivrai de la pensée, et mon cœur sera souvent aver, vous. Je ne vous recommande pas d'être braves, nobles enfants i je vous connais... je me bornerai donc à voms supplier d'être humains et généreux. A notre point de vue, l'entreprise à laquelle vous allez prendre part est sainte, mais elle a un côté douloureux que vous né devez Jasoais

MADAME DE MIREMOMT. ii^

mécôûnàltre. C'est la guerre civile, mes fils I la guerre civile, cette terrible extrémité qui ne cesse jamais d'être un immense malheur, alors même qu'elle est un impérieux devoir. N'oubliez pas au milieu des ivresses ardentes de la lutte que ceux que vous combattez sont encore vos frères. Ouvrez vos âmes à la fidélité, au dévouement, mais fermezles à la haine. L'épée dans une main, soyez toujours prêts à tendre l'autre. Que le blessé soit votre ami, et le prisonnier votre frère. So\ivenez-vous toujours que la plus grande page de l'histoire de l'héroïque Vendée fut la mort de Bonchamp, qui réclama, pour prix de ses services, 1& vie sauve de cinq mille captifs républicains. L'armée de Mayence avait ravagé le Bocage, un pardon sublime fut la vengeance de ces soldats-paysans, qui avaient inscrit le nom de leur Dieu avant celui de leur roi sur leurs bannières, comme pour apprendre à tous qu'ils étaient chrétiens avant d'être royalistes.

— Nous ferons comme eux, mon père ! dirent César et Roger, en mettant la main sur leur cœur.

Nous sommes au château de Couitenay, te 10 }t(in de la même année.

Le vieux marquis de Brantigny est étendu momirant sur un lit de repos placé auprès d'une des fenêtres de m grande galerie.

Valérie et sa fille Césanne sont agenouillées au pied de ce lit et poussent des cris déchirants qu'elles cherchent vainement à étouffer.

Madame de Miremont, Sirvan, comte de Brantigny, Marguerite sa femme, et Yolande leur fille, entourent le chevet du moribond ; ses serviteurs désolés sont gmupés à quelque distance.

344 MAAAIX M mRBlIOMT.

Un magnifique soleil couchant éclaire c^te scène de deuil, et fiaût resplendir les trophées d'armes et les vieux portraits de famille de la maison de Brantigny.

Depuis que César et Roger sont partis, on n'a pas reçu de leurs nouvelles, et la veille une lettre de Paris a an-

once la mort de Raoul.

Raoul, au milieu de l'insurrection du g juin, a été frappé ua front d'une halle eu sortant de chez l'avocat 4a'il vénal de consulter pour le procès qu'il voulait intenter aux descendants de son frère. 11 donnait le bras à lord Âlgjrnon, qui examinait l'émeute comme il eût fait d'un ipectade.

— Ha race est finie, mais que votre volonté soit faite, mon Dieu ! murmura le vieux Brantigny en levant les mains vers le ciel.

La vicomtesse se pencha vers lui et murmura quelques paroles de consolation à son oreille. Elle n'osait lui dire , tout haut, en présence du désespoir de Valérie, que César et Roger reviendraient peut-être.

— J'ai eu trop d'orgueil, reprit le vieillard. Mon nom s'éteindra! pardonnez-moi, Valérie 1 pardonnez-moi, ma pauvre Harguerite. Sirvan, mon fils, protégez cette veuve, consolez cette mère!

Sirvan porta à ses lèvres la main du marquis.

— Valérie, vous avez bien souffert, continua-t-il, et pourtant vous pleurez comme si vous aviez été bien heureuse I puisse votre fille répandre un peu de Joie sur le reste de votre vie.

Valérie eut la force de suspendre un moment ses plaintes pour remercier par un tendre regard M. de Brantigny. Mais cet effort la brisa, et ses sanglots recommencèrent avec plus de violence.

Le marquis se détourna avec une expression d'angoisse. 11 venait de remarquer que le soleil à son déclin tombait

UÂBAna DE HnusHOirr. d45

justement sur l'écusson de sa famHle placé en face de son lit, et lui donnait un éclat presque surnaturel.

— Amère dérision ! dit-il. Puis, comme s'il se reprochait cette dernière révolte de son orgueil, il joignît les mains et répéta encore : Mon Dieu ! que votre volonté soit faite !

En ce moment la grande porte de la galerie s'ouvrit avec fracas, et tous les regards, qui prirent cette direction, à l'exception de ceux de la pauvre Valérie, aperçurent César et Roger.

^Couverts de poussière, les habits en désordre, ignorant tout ce qui se passait, ils accoururent auprès du lit de leur aïeul. César tenait une lettre qu'il lui remit.

Il se passa alors une scène impossible à décrire. Une joie immense se produisait auprès d'une douleur sans bornes. Les âmes avaient besoin de toute leur force pour respecter leurs mutuelles impressions.

Enfin Valérie prit une résolution sublime; elle se leva, saisit sa fille parla main, et toutes deux allèrent se placer entre César et Roger.

— Soyez les bienvenus, leur dit-elle, et aimez la pauvre veuve et la pauvre orpheline.

— Merci î merci! mon enfant! s'écria le vieux gentilhomme. César, mon enfant, prenez la main de votre cousine, et jurez-moi que vous serez un jour l'époux de cet enfant.

m César tomba aux pieds de Valérie en l'appelant sa mère avec un accent qui semblait sortir des profondeurs de son cœur.

Pendant que ceci se passait, le marquis de Brautigny avait remis à la vicomtesse la lettre apportée par César en faisant signe d'en prendre connaissance, i — écoutez, d madame de Miremont, en remarquant que le visage de Valérie était un peu plus calme, J'ai ici de la consolation pour tout le monde.

346 MADAME DE MIREMOHT.

Et elle lut ce qui suit:

« llonaleur de Brantigoy,

• « La Vendée de 1832 est finie ! que ceux qui eu furent rorguell et la gloire se réservent pour des temps meilleurs,., en vous renvoyant vos deux petit&-Sls, je suis heureuse de pouvoir vous dire que vous avez le droit d'être fier d'eux, car ils ont été l'exemple de ma petite année. S'ils ont un Jour beaucoup d'imitateurs, la cause de mon fils n'est pas perdue.

« Maais-Garoune.

< Des champs de la Vendée» jain 1832. »

M. de Brantigny leva les yeux au ciel! il ne dit plus: Mon Dieu! que votre volonté soit faite! mais ses lèvres murmurèrent : Mon Dieu, que votre saint nom soit béni !

Puis il étendit les bras, et sa bénédictioa dernière descendit sur sa fomille prosternée, et sur l'amie éclairée et tendre à laquelle il devait l'acte de justice qui le consolait à son beure suprême.

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