u «Dimsn ALfiiiii
— Mais notre présence la tuera!
— • Détrompez«vous, e^est ce qui doit la faire mourir en paix : le remords finit quand lexpialion commence.
— Dieu est bien grand, docteur, mais la vie est queiquefeis bien triste! Cette journée m'épouvante.
— Vous vous réfugierez demain dans le calme de votre bonheur.
•^ Hélas ! j*y trouverai désormais une bien triste pensée !
•— Vous songerez alors à ce qu*eût été sa mort si la Providence n*avait pas amené ici votre femme, qui est le pardon, vous, quiètes le rachat.
— Ainsi, elle pourrait encore être heureuse sur la terre si elle vivait?
— Je n*oseraîs Taffirmer, mais elle ne peut pas vivre ; Je ne m'explique même la prolongation de son existence depuis deux jours, que par la profonde conviction où je suis que sa mort était destinée à devenir un enseignement.
— Docteur, il me vient une idée horrible I aurait-elle attenté à ses jours T
— Silence 1 prince, s'écria le docteur d'une voix impérieuse. Sa sœur est là qui peut nous entendre ; n'ajou^ tons pas à son désespoir. Ne m'interrogez plus, je vous en supplie ! Faites mieux encore, ne cherchez pas à deviner ce qu'il vous faudrait ensuite cacher toujours.
— Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié d'elle 1 s'écria Oavarow désolé.
— Calmez-vous, prince ; nous avons besoin de tout votre courage, de tout votre sang- froid.
— Vous les trouverez tout à l'heure, docteur; mais je ne suis pas obligé de me contraindre devant vous, qui savez tout. Son mari est-il prévenu?
— Il a pu suivre facilement ses traces, s'il Ta voulu, car il était à Milan quand elle en est partie. Du reste,
U C01ITB88B UTmn, 341
félîcîtons-nous qu'il ne soit pas ici, sa présence serait un grand embarras pour tout le monde*
— Pierre, dit Mathilde en entr'ouvrant la porte qui conduisait de sa chambre à celle de son mari. Monsieur le curé de Lans-le-Bourg est là qui vient vous prévenir que la comtesse Âlvinzi... que Béafrix nous attend.
— Allons, du courage! interrompit le docteur avec une énergie qu'on ne se serait pas attendu à trouver dans un homme de stn âge. Je vais vous précéder pour savoir s'il n'est pas nécessaire de soutenir ses forces : voue pourrez me suivre dans quelques minutes.
La chambre qu'on avait donnée à la comtesse Âlvinzi» lorsqu'elle était arrivée mourante à Lans-le-Bourg, était celle dans laquelle était mort Arthur cinq ans et demi auparavant.
Rien n*y avait été changé par la main des hommes; le temps seul y laissait voir les traces de son passage sur les murs verdis par l'humidité du climat et sur les solives du plafond uoircies par la fumée du foyer. Du reste toujours les trois grandes fenêtres sans rideaux, et au dehors la haute montagne couverte de son linceul de neige et de ses grands sapins, autour desquels tourbillonnaient en poussant des cris lugubres, des bandes de corbeaux inquiets de la violence et de la longueur de la tempête.
Quand le docteur rentra, il n'y avait dans l'appartement qu'une vieille religieuse amenée par Thérésa, et Béatrix, assise dans le grand fauteuil de bois de chêne, dans lequel Ârlhur avait rendu le dernier soupir ; il était placé près de la même fenêtre que le pauvre Selwin avait fait ouvrir lorsqu'il avait voulu contempler le soleil encore une fois.
La comtesse était vêtue d'un long manteau de laine brune appartenant à Thérésa ; ses cheveux dénoués et rejetés en arriére, laissaient à découvert son front plus
3IS U MSriMt U.flM.
btasc «(presque ausei froid que le nwirbre; ses manis flétries, croisées sur ses genoux, seiraienl conyukivemeiit une petite croix noire sur laquelle étinceWt un christ on argent
Elle était calme et presque souriante. Son visage, altéré par la souffrance et déjà envahi par la mort, indiquait par une expression de résignation courageuse, la volonté de lutter contre un inal invincible jusqu*à TaccompUssement de quelque grande résolution dont son cœur gardait le secret. H n*y avait dans son attitude ni ostentation ni faiblesse, comme si elle sentait que son courage venait d'une grâce dont elle ne devait ni s'enorgueillir ni s'étonner. Après tant de douleurs éprouvées sur la terre, elle ne paraissait pas lasse de la vie ; avec tant d^espérances récemment obtenues du ciel, elle ne semblait pas non plus impatiente de la mort. Elle avait été si malheureuse qu'elle ne regrettait plus rien ; mais elle éteit devenue tout d'un coup si soumise qu'elle était résignée à tout, même à vivre été souffrir encore.
Le dernier effort de son orgueil avait été de se sentir soulagée en apprenant que Matbilde n'avait plus le droit de lui adresser un seul reproche. Quitte envers les hommes par l'union de Pierre avec lady Selwin, elle cruf subitement à la bonté d'un Dieu qui faisait servir sa justice à l'adoucissement de son plus grand remords. Ce fut le premier triomphe de sa foi : elle n'eut plus à lutter que pour devenir humble ; elle y réussit, ce fut le commencement de sa vertu. En moins d'une heure elle avait tout appris.
Le docteur la trouva si calme, qu'il crut un instant qu'elle était morte.
— Vont-ils venir? lui dit-elle.
— Oui, Madame, ils seraient même déjà Ici si je ne leur avais demandé de me donner quelques minutes pour vous préparer <i les recevoir.
Lk comtmÊ ALTma. H3
-» Je suis préto, docteur; cependant je crois que je puis les attendre.
Le docteur toucha sa main, elle était froide ; il chercha son pouls, il ne le trouva pas. Alors il iourna avec inquiétude ses regards du côté de la porte.
— Oh 1 soyez tranquille, murmura-t-elle. Dieu ne permettra pas que je meure avant d'avoir obtenu mon pardon.
— Je le crois comme vous, Madame ; mais s'ils étaient venus, vous pourriez vous reposer ensuite: vous devez en avoir bien besoin.
— Je ne souffre plus.
— Vous êtes si courageuse 1
— Il me semble que je les entends! Docteur, aidezmoi à me mettre débouta \
— Au nom de Dieu, ne le faites pas, Madame 1 Vous les effraieriez.
— Vous avez raison...
Et en disant ces mots, Béatrix se laissa tomber à genoux. La porte s'ouvrit.
Pierre et Mathîlde se précipitèrent, prirent Béatrix dans leurs bras et la replacèrent sur son fauteuil, non sans quelque résistance de sa part.
La vieille religieuse approcha des sièges, sur lesquels Mathilde, Thérésa et Ouvarow prirent place, ce dernier tenant sur ses genoux les deux enfants de sir Arthur, et tous entourant Béatrix. La vieille religieuse et le docteur Monnard voulurent se retirer , elle leur fit signe de venir aussi auprès d'elle.
Puis elle inclina la tète, baisa le crucifix que ses mains étreignaîent, et dit d'une voix faible, mais distincte :
•^ La princesse Ouvarow veut donc me pardonner le mai que j*ai fiaiii à lady Selwm?
MatUMe m lieu de répondre, passa ses deux bras iau-
311 LA OOMTBStB ALTIHZl.
tour du corps brisé de la comtesse Âlvinzi et la tendrement coutre son cœur.
— Je puis donc mourir maintenant, continua-t elle en essayant de sourire.
— Vous pouvez mourir en paix, s'écria la princesse Ouvarow, mais tous devez vivre pour connaître enfin le bonheur d'être aimée comme vous le méritez.
» J'ai obtenu bien plus que je n'aurais osé démander à Dieu, puisque vous êtes là et que je vous vois heureuse.
Ce dernier mot fut prononcé d'une voix si mourante, qu'il n'y eut que les cœurs qui Fentendirent.
— Ne parlez pas de bonheur, ma chère Béatrix; cela ;n'est pas généreux à vous quand nous sommes au dé-~ , sespoir.
— Vous avez .raison, répondit-elle en arrêtant son regard sur le visage de Pierre, inondé de larmes, je m'a* perçois que je suis encore bien égoïste.
Ouvarow comprit tout ce qu'il y avait de tendresse et de résignation dans cette réponse. Mathilde allait aussi le savoir.
— Ecoutez-moi, reprit la comtesse avec une force surnaturelle, je vous ai fait bien du mal, mais je l'ai cruellement expié... Je l'ai aimé! continua-t-elle en dirigeant du côté de Pierre le front de son christ couronné d'épines. Je l'ai aimé! et lui vous aimait tant qu*il ne Ta pas même soupçonné quand je le lui montrais, qu'il ne Ta pas cru quand on le lui a dit.
Thérésa, en entendant cet aveu, se couvrit le visage de ses deux mains.
— Ne rougis pas, ma sœur; mais remercie Dieu qui m'envoie l'humilité pour racheter les fautes de mon orgueil, après avoir permis que je fusse témoin du bonheur de Xathilde pour expier les crimes de mon égoïsme.
LA COHTBSSB ALmiSU 315
Son repentir d'un jour la rendait tout d^un coup aussi sainte que Thérésa avec sa vie irréprochable.
— Mais c'est à moi de me jeter à vos pieds, s'écria Mathilde en sanglotant et en cherchant à se prosterner devant Béatrix.
— Laissez-moi plutôt mourir sur votre cœur, ma chère princesse, dit-elle avec un doux sourire. Viens aussi, ma Thérésa! venez, Pierre.... je crois que je m'affaiblis.
Tous se mirent à genoux; Béatrix sentit qu'elle n'avait plus le droit de les en empêcher car elle appartenait désormais à Dieu.
— Ma sœur, dit-elle, avant de quitter Milan J*ai fait un testament par lequel je lègue toute ma fortune à notre grand hôpital, à la condition que tu en seras un jour la supérieure. L'opulence qui a servi à- satisfaire les caprices de ma vanité servira désormais à soulager les besoins des pauvres... Bénissons Dieu.
> « Mathilde, je n*ai rien i vous donner que mon cœur, qui va bientôt cesser de battre, mais vous êtes la femme du prince Ouvarow*. • Bénissons Dieu ! ^
« Pierre, vous avez été mon seul ami dans ce monde... que cette pensée soit votre récompense. Ainsi, au lieu de vous donner, je vous demande. Vous direz au marquis San-Lorenzo que je lui pardonne de in'avoir calomniée ; vous resterez Tami de Luigi, pour tâcher de le rendre semblable à vous, afin que nous nous retrouvions tous dans le ciel. ••
— Bénissons Dieu! dit le docteur Monnard, qui vit que Béatrix ne pourrait pas prononcer cette parole.