‹ La comtesse d'altenberg: drame en cinq actes et en proseChapitre 15 sur 48 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

Le duc, MARIE.

MARIE, accourant par une allée, du côté du pavillon. Frédéric !

LE DUC

Marie !

MARIE

Parlez-moi, parlez!... je suis tremblante plus que les autres fois ; pour vous voir, j'ai trompé ma mère !

LE DUC

Personne ne t'a vue?

Non, je ne le pense pas; je prends toujours un chemin si détourné !... Mon ami , je ne pourrai plus revenir, oh! non , mentir à ma mère, cela me porterait malheur! Ainsi, il nous faut prendre une résolution.

LE DUC

Marie, j'ai à te parler... mais ici... (A part.) Je redoute l'effet de cet aveu. (Haut.) Entrons dans ce pavillon.

MARIE, reculant. *

Non, non, il méfait peur!... Ce que m'a raconté ma mère... (Avec un triste sourire.) Je suis superstitieuse, n'est-ce pas? Nous autres pauvres filles allemandes, élevées loin de la cour, au milieu des bois, comme des fleurs sauvages, il faut nous pardonner. Ce matin , Frédéric , ma mère m'a interrogée... Un instant j'ai voulu tout lui dire...

LE DUC , à part.

Oh! ciel!

MARJE.

J'ai manqué de courage. Elle est bonne, cependant, ma mère; et si je lui avais dit comment je vous ai rencontré errant dans ce parc , comment

* Marie , le duc.

LA COMTESSE D'ALTF.NBERG.

vous êtes accouru pour me rassurer, en me disant : Je suis un proscrit, officier au service du prétendant; si j'avais ajouté : « Ma mère, il était blessé, pâle, souffrant, j'ai eu pitié... je n'ai pas trahi son asile... j'y suis retournée pour lui porter des consolations, comme je le fais pour tous les malheureux , que vous m'avez appris à visiter dans leur demeure; puis il m'a aimée... (Baissant les yeux.] Et maintenant, je ne puis plus être ù un autre qu'à lui... » oh I oui, ma mère est bonne comme Dieu qu'elle imite, et elle m'eût pardonné.

LE Drc.

Marie! Marie!

MARIE

Frédéric, vous devez vous souvenir de ce jour où, en vous quittant, je vous jetai un bouquet de violettes que je portais sur mon sein?...

LE DUC

Ohî oui, oui, il ne m'a point quitté!

(Il le montre et le porte à ses lèvres.) MARIE.

C'est la coutume de notre pays: en vous le donnant, je vous dotmai mon âme.

LE DUC

Marie, ne me parle pas ainsi! (Avec effort.) Ecoule-moi.

MARIE

Frédéric!

LE DUC, à part.

Ma voix se brise comme mon cœur !

Que voulez-vous me dire?

LE DUC, à part.

Non, demain... demain, il sera temps encore.

MARIE

Vous avez un tourment secret; déjà souvent je m'en suis aperçue , et cela me donne de bien tristes pensées, Voyez-vous, Frédéric, je crois aux pressentimens , et je ne puis chasser de ma mémoire une ballade bien effrayante que me chantait jadis ma nourrice en m'endormant, et qui racontait les malheurs d'une jeune fille comme moi, trompée dans son premier amour.

LE DUC

Marie , oh 1 tais-toi !

MARIE

Elle mourut de son abandon , et l'on jeta un crêpe noir sur les roses dont son amant lui avait tressé sa dernière couronne.

LE DUC

Ah! quels que soient tes pressentimens, quoique tu puisses appréhender pour l'avenir, Marie, ne crois pas que jamaisje t'aie menti en te disant que je t'aime.

MARIE

Non , non , je ne crois pas cola.

LE DUC

Avant de t'avoir vue , je l'ignorais , cet amour qui enferme pour nous l'univers et le ciel dans une seule femme , et jamais je n'aimerai que toi. Souviens-toi de cette parole , Marie : comme je t'aime aujourd'hui, que je puis te le dire encore, ainsi je t'aimerai loin de toi, si le sort venait à nous séparer.

MARIE, avec effroi.

Nous séparer 1 Mais que deviendrais-je , moi... J'y pense! si une guerre!... cette vie de dangers qui est la vôtre... Il faut que vous y renonciez...

LE DUC

Je lui appartiens.

MARIE

Servir le prétendant!... Mais vous ne le pouvez plus... tu ne le peux plus, Frédéric; songe donc que mon père... ne sois pas son ennemi du moins quand on ira lui dire : « Il faut qu'il épouse votre lille. » ^

LE DUC, à part.

Mon Dieu ! mon Dieu !

MARIE

Tu ne partiras jamais, n'est-ce pas, promets-le moi ; demain j'aurai tout dit à ma mère, je l'amènerai près de toi.

LE DUC

Non , non, ne lui dis rien , attends encore.

MARIE

Toujours attendre...

LE DUC

Demain, Marie, demain je le dirai...

Choisis le moyen qui le semblera le plus siir, quel qu'il soit; fallût-il affronter la colère du comte, j'irai me jeter à ses pieds malgré la terreur qu'il m'inspira. Adieu, Frédéric, je n'ose rester plus long-temps; à demain , et si tu ne veux pas que je meure, comme la jeune fille de la ballade , songe que ce retard doit être le dernier.

LE DUC

Marie !... oh ! je t'aime , je t'aime! (Il lui baise les mains.) Adieu ! adieu! *

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