SCÈNE VI
Le Chevalier OTTO , le COMTE.
OTTO , paraissant d'abord seul , précipitamment , de manière à indiquer qu'il a vu la comtesse. Elle! dans ce pavillon! ( Courant au devant du comte qui entre lentement , la tête baissée.) Cher comte , je vous en prie , dirigeons noire promenade d'un autre côté... j'ai horreur des sites mélancoliques.
* Le duc, la comtesse.
Vous me quitterez dans un instant. Pour moi, ce n'est pas sans dessein que je suis venu ici. *
OTTO
Comment !,..
LE COMTE
Une affaire m'y appelle.
OTTO , à part.
Aurait-il vu Ja comtesse? Oh ! non, il ne serait pas aussi calme... Ma foi , si je n'avais pas une confiance aussi robuste... Allons donc, est-ce que cela est possible?...
LE COMTE
Chevalier, je voulais causer avec vous.
OTTO
Je vous écoute.
LE COMTE
Au sujet de M™® de Rosenthal.
OTTO , vivement.
Dirigeons-nous du côté de la pièce d'eau.
LE COMTE
Non , restons ici ; je serai plus certain que personne ne pourra nous entendre.
^ OTTO, à part, jetant les yeux sur le pavillon.
Oui.
LE COMTE
Vous êtes des amis de la baronne , et quelques mots dits par vous pourraient calmer son juste ressentiment.
OTTO
La leçon qu'elle a reçue chez vous a été rude.
LE COMTE
Je l'en ai bien vengée, chevalier, croyez-vous qu'elle consente à revenir ?
OTTO
Je ne sais vraiment... Le prince de Valdeck lui offre , dit-on , sa fortune et sa main.
LE COMTE
Elle a tout refusé , chevalier. Oh ! mais ditesmoi que je la reverrai , que vous emploierez pour cela votre crédit ; je suis d'une inquiétude mortelle.
OTTO
Plus bas, cher comte... si quelqu'un se promenait dans le parc... (A part.) Cette pauvre comtesse qui va entendre tout cela de ce pavillon.
LE COMTE
Depuis son départ , je ne sais ce que jéprouve, un vague ennui m'assiège et me poursuit partout. Ce château, ce domaine, auxquels pourtant se rattachent depuis mon enfance toutes mes idées de bonheur et de joie, me semblent à présent de sombres déserts. J'ai beau changer de place, nulle part je ne me sens à l'aise ; la société de mes meilleurs amis me gêne, et j'ai peur de me trouver seul. Vainement je cherche 5 comprendre ce sentiment indéfinissable qui attache, malgré moi, mon repos à la présence de cette femme , et qui
* Otto, le comte.
me rend le plus malheureux des hommes, sans que je puisse même savoir de quel nom je dois l'appeler.
OTTO , à part.
Je le sais bien, moi. (Haut.) C'est de l'amitié... rien de plus... une affection pure...
LE COMTE
Oui , elle est pure , je l'atteste ; et jamais le comte d'Altenberg n'oubliera ce qu'il doit à son nom , à celle qui le porte.
OTTO
Bien.
LE COMTE
Mais ne me dites pas que ce soit de l'amitié. Non, non , chevalier, c'est de l'amour, mais un amour indomptable, furieux, qui m'ôte le sens et la raison...
OTTO , à part, avec contrariété.
Il n'en aura pas le démenti.
LE COMTE
C'est une fascination, un charme, un sortilège qui me tient dans des liens de fer et contre lequel j'essaierais vainement de lutter. Je conçois les passions violentes, les désastres, les excès qu'a causés cette femme ; je conçois qu'on se soit battu , ruiné , tué pour elle. Et pourtant je ne suis pas comme vous, un jeune homme au cœur impétueux que séduit tout plaisir nouveau. Le front du comte d'Altenberg était calme et grave comme les tours massives qui couronnent ce berceau de pierre où notre race a grandi. Une femme à changé tout cela , elle a triomphé de ma sauvage nature ; je m'étudie, pour lui plaire, à imiter les grâces futiles d'un courtisan. Mes idées, mes habitudes , mes devoirs , j'ai tout sacrifié pour elle , tout , jusqu'à l'affection que j'avais pour ma femme.
OTTO, vivement.
Taisez-vous, cher comte, cela n'est pas, vous avez toujours pour votre femme la même affection.
LE COMTE
Chevalier, cela est horrible à dire, mais je reconnais avec terreur qu'une froide estime est l'unique sentiment que mon cœur ingrat ait gardé pour la comtesse ; et ma lâche conscience, pour s'affranchir du remords, va même parfois jusqu'à désirer moins d'éclat à cette vertu qui s'arme contre moi de tout le respect dont elle est entourée ; je m'en accuse, je me déteste moi-même, mais que puis-je contre ma destinée?...
OTTO, à part.
Essayez donc d'abuser la comtesse après cela!,..
LE COMTE
Je compte donc sur vous, chevalier, pour ramener ici M'^^ de Rosenthal. Si elle ne revient pas , ce sera moi qui irai la chercher, quelque scandale qu'il en puisse résulter. A tout prix, il faut