L'É PITRE
Madame d'Egmont est seule... seule avec sa pensée., levée cet amour qui dévore lentement son cœur. L'absence de son pore, de son mari, la livre à elle-même. Sa liberté la fait frémir. Un mot d'elle au comte de Gisors peut la justifier, le ramènera ses pieds; elle pourrait le revoir, lui prouver qu'en cédant à l'autorité paternelle elle n'a sacrifié que le bonheur de sa vie et non pas son amour. Eile pourrait le consoler par le récit de tout ce qu'elle souffre, lui jurer qu'aucune des séductions dont elle est entourée ne saurait la distraire de lui, mais le sentiment du devoir, de l'honneur la retient ; elle tremble de devenir coupable, et plus encore de perdre l'estime de celui qu'elle aime ; elle craint de changer sa haine en mépris, car ce qu'il aimait en elle, ce qui la déifiait à ses yeux, c'est sa pureté, son noble caractère : une trahison même en sa faveur pourrait détruire à jamais ce culte. Il maudirait la vertu qui avait fait obéir Septimanie à son père. Il mépriserait la faiblesse qui la rendrait parjure à son époux. Ainsi, c'est dans l'excès même de son amour qu'elle trouva le courage de résister au vœu le plus cher à son cœur.
Une autre idée encore l'affermit dans cette résolution héroïque ; son esprit exalté et religieux n'eût osé braver la colère du ciel, au moment où elle l'implorait avec tant de ferveur pour lui conserver la vie d'un père et d'un frère chéris. Elle aurait cru attirer tous les désastres sur sa famille, risquer l'existence et la gloire de son père en se rendant coupable d'une démarche qui alarmait sa conscience. Ce-.n'est pas la
première fois qu'un sentiment superstitieux soit venu à l'aide d'une vertu chancelante. C'est souvent une faiblesse qui sauve d'une autre ; il n'y a que la froideur d'âme d'infaillible. Cestle marbre qui résiste au temps : tout ce qui aime a besoin ie secours pour rester sage.
Madame d'Egmont s'était d'abord soustraite à toutes le* visites dont on l'accablait, autant pour savoir ce qu'elle faisar en l'absence de son mari, que pour lui témoigner l'intérêt qu'inspirait sa situation; mais la duchesse d'Aiguillon lui ayant fait entendre que sa réclusion donnait lieu à d'injurieuses conjectures, elle se décida à rouvrir sa porte.
Il est vrai que madame de Pompadour, effrayée de l'effet que produisait à la cour la beauté de la comtesse d'Egmont, et de l'admiration que le roi n'avait pas dissimulée pour elle, s'empressait de répandre le bruit que madame d'Egmont s'enfermait pour recevoir le comte de Gisors, dont le départ pour l'armée était différé sous un vain prétexte.
— Êtes-vous bien sûre de cela ? avait dit le roi; j'ai peine à croire que la fille de Richelieu garde si peu de ménagements envers le monde, car on assure que ce père, le plus roué des roués de la cour de mon oncle le régent, a élevé sa fille dans les principes les plus sévères.
— Que font tous ces beaux principes contre une bonne passion? reprit la marquise : le combat est plus long, voilà tout.
— Ah ! si Richelieu a mis dans sa tête que sa fille n'aura point d'amants, il gagnera cette gageure-là comme toutes les autres.
— Votre Majesté se trompe. Je suis sûre qu'il la perd en ce moment, et par sa faute même. En forçant sa fille à épouse: un homme qu'elle n'aimait pas, il a redoublé l'amour de madame d'Egmont pour celui qu'il lui laissait aimer, avant que '^envie d'avoir pour gendre un grand d'Espagne lui eut tourné >a tête ; c'est ainsi qu'il l'a rendue folle de M. de Gisors.
En prouvant au roi qu'il aurait à combattre un jeune rival, c'était décourager ses projets sur madame d'Egmont; car madame de Pompadour savait que le cœur paresseux de Louis XV redoutait le moindre obstacle, que sa passion pour
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la duchesse de Châleauroux avait épuisé toutes les forces de son âme, et qu'un plaisir difficile était sans attrait pour lui; c'est en Je dégoûtant ainsi de toutes les femmes dont la supi riorité de caractère et de position aurait pu la rendre à se?, ancienne gloire, qu'elle maintenait son pouvoir sur ce loi Indolent.
Madame d'Egmont reparut dans le monde, le comte de Gisors partit pour l'armée que commandait son père, et les bruits scandaleux tombèrent. D'ailleurs les nouvelles relatives à la guerre captivaient alors tous les esprits.
Les courriers de l'armée se succédaient sans rien apprendre de décisif. La flotte française, composée de douze vaisseaux de ligne, de cinq frégates et cent cinquante bâtiments de transport, avait été dispersée dès le premier jour ; mais les vaisseaux, manœuvrant avec habileté sous les ordres de M. de la Galissonniôre, étaient parvenus à se rallier à la hauteur de Minorque. L'armée y avait débarqué le 17 avril, s'était emparée de la ville de Giutadella, et avait forcé les Anglais d'abandonner Mabon pour aller s'enfermer dans le fort Saint- Philippe.
Cette citadelle, bâtie sur un roc, environnée de fossés profonds de trente pieds, protégée par beaucoup d'ouvrages extérieurs et par quatre-vingts mines, était abondamment pourvue d'artillerie, de vivres et de munitions ; et les plus braves de l'armée la regardaient comme imprenable.
Les ennemis du maréchal de Richelieu, à la tète desquels madame de Pompadour commençait à se mettre, se réjouissaient avec impudence de l'espoir d'un revers qui devait appauvrir la France d'hommes, d'argent et de gloire, mais qui devait aussi humilier le grand seigneur le plus brillant de la cour ; celui dont tant de maris, de frères avaient à se venger. Ses longs succès en amour avaient fini par ranger le roi au nombre de ses envieux ; et sans le talent du maréchal à se fendre nécessaire, Louis XV l'aurait depuis longtemps sacrifié au ressentiment secret de la favorite (1). I
(l) On sait que madame de Pompadour proposa au duc de Richelieu
hS LA COMTESSE D'EGMOiNT
Chaque jour, madame d'Egmont recevait une lettre ou dos chansons anonymes, dans lesquelles on prédisait la prochaine défaite de son père en termes burlesques et outrageants; on y parodiait la réponse fière qu'il avait faite au général Blakenay, gouverneur du fort, quand celui-ci lui avait fait demander par quelle raison les Français étaient débarqués à Minorque : « Par la même raison qui a engagé les Anglais à attaquer les vaisseaux du roi mon maître, » avait répondu le maréchal de Richelieu.
Le siège se prolongeait; malgré le succès de plusieurs attaques, rien n'annonçait une victoire prochaine; le feu des ennemis était toujours très-vif, et le maréchal s'y exposait comme un simple soldat; il allait tous les matins observer les ouvrages et l'effet des batteries, de la maison d'un meunier placée sur une hauteur. Les ennemis, voulant troubler ses observations, avaient fait de cette maison leur point de mire ; elle était criblée de coups de canon, et le maréchal ne cessait d'y venir, témérité qui causait l'admiration de l'armée, et faisait dire à Paris que M. de Richelieu ne voulait pas survivre à sa honte.
Dans l'anxiété où ces différents bruits jetaient Septimanie, la seule présence de madame de Lauraguais lui était de quelque secours ; elle retrouvait dans ce cœur passionné toutes les agitations qui tourmentaient le sien ; sans être le même sentiment, c'étaient les mêmes inquiétudes ; et l'on connaît la puissance d'une telle sympathie.
Cependant la duchesse d'Aiguillon engageait sa petite nièce
à se montrer dans le monde pour démentir les conjectures
ur le prétendu désespoir du maréchal de Richelieu ; et elle
de marier le duc de Fronsac avec la fille qu'elle avait eue de M. Lenormand d'Étiolés. Il éluda la proposition en disant qu'il se croyait obligé de demander, pour ce mariage, le consentement de la maison de Lorraine. Pendant ce délai, la mort de la jeune personne vint le tirer d'embarras; mais le refus qu'il méditait excita une longue rancune.
venait la prendre chaque soir pour la mener au spectacle ou à la promenade.
Se parer, s'exposer aux regards de la curiosité malveillante, sourire à des plaisirs fatigants quand elle est dans l'attente d'un événement qui doit lui ravir la seule consolation qui lui reste, voilà le plus cruel supplice qui puisse torturer une femme : et c'était celui de madame d'Egmont.
Sa tante l'avait forcée de l'accompagner ce soir-là à la Comédie italienne. La beauté de madame d'Egmont lui attirait tous les yeux ; mais des mots pleins d'ironie circulaient dans la salle, et elle en devinait trop le motif. On se moquait assez haut des vers un peu hâtifs de M. de Voltaire, qui, sur la foi des talents, de la bravoure et du bonheur de M. de Richelieu, venait de lui adresser répitre suivante :