‹ La comtesse d'EgmontChapitre 32 sur 55 · LE PETIT PAYSAN · texte numérisé non relu

LE PETIT PAYSAN

Cependant la campagne s'ouvrait, et on laissait le maréchal delUchelieu se reposer sur les lauriers de Manon. Le maréchal deSoubise, ami intime de la favorite, était à la tête des troupes qui devaient combattre celles de l'impératrice, et le maréchal d'Estrées avait affaire au duc de Gumberland, qu'il inquiétait par une marche vive, mais sans résultat. On trouva étonnant qu'un général ayant cent mille hommes à ses ordres fit si peu de progrès. La duchesse de Lauraguais dit au roi, et lui fit répéter par tous ses amis, que si le maréchal de Richelieu avait été chargé de repousser le duc de Gumberland, ce dernier serait déjà battu. Le souvenir de madame de Ghâteauroux, toujours puissant sur le cœur de Louis XV, lui faisait écouter avec complaisance les avis de la sœur de cette femme tant aimée, et madame de Lauraguais l'emporta sur tout ce qui devait protéger le maréchal d'Estrées.

Pendant ce temps, M. de Puisieux, beau-père de 11. d'Estrées, instruit de ce qui se passait à Versailles, écrivait à son gendre :

« Vous êtes desservi, on blâme votre conduite ; on dit que vous êtes timide ; on vous donne même déjà un successeur ; donnez la bataille, il le faut absolument. Si vous la gagnez, on vous regrettera; si vous le perdez, il n'en sera ni plus ni moins (1). »

Cette lettre décida la bataille d'Hastembeck, où d'Estrées fut vainqueur; et la nouvelle de ce succès se croisa avec le rappel du maréchal. Après avoir sollicité de toutes parts ce rappel, on cria à l'injustice.

Le maréchal de Richelieu reçoit inopinément l'ordre de se

(1) Vie du maréchal de Richelieu, tom. III, p. 175.

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rendre à Strasbourg. Il part sans savoir encore quelle est destination. C'est aux honneurs qu'on lui rend à son urri . qu'il apprend sa nomination au commandement de L'an iu maréchal d'Estrées. On sait comment le duc de Richeliei eut la gloire ou le bonheur de terminer dans un mois, sans coup férir, cette guerre partielle, et la convention qui s'ensuivit. Il eût sans doute empêché les malheurs de la journée de Rosbach, si madame de Pompadour et les ministres, jaloux du crédit que tant de succès pourraient acquérir au duc de Richelieu, ne l'avaient empêché de rejoindre avec une partie de son armée celle du prince de Soubise.

La correspondance qui existe entre ce prince et lui prouve assez que le premier n'eût pas été battu s'il avait suivi les conseils du maréchal de Richelieu. Le roi de Prusse, qui avait des espions à Versailles, se félicita tout^haut à Magdebourg de n'avoir pas à se battre contre lui :

— Demain, dit-il, M. de Richelieu recevra l'ordre d'évacuer Halberstadt; je n'aurai plus à combattre que ce petit Soubise, et j'en fais mon affaire.

Rien ne saurait peindre la désolation de M. de Richelieu en apprenant le désastre du prince de Soubise, lui à qui Voltaire écrivait en le complimentant sur sa nomination:

« Je vous recommande le roi de Prusse, qui traite, dit-il, les généraux français comme des marquis de comédie ; » lui qui brûlait de se mesurer avec le héros du nord!

On lui ordonne de rallier les débris de l'armée de Ravière, et plus tard d'attaquer le prince Ferdinand. Mais celui-ci décampe pendant la nuit, se relire sur l'Elbe. Malgré la rigueur de la saison, le maréchal s'apprête à le poursuivre, lorsqu'il reçoit de la cour l'ordre de prendre ses quartiers d'hiver. Alors, dégoûté de voir sans cesse ses projets, ses talents, son courage déjoués par les intrigues de cour, il revint à Paris er fut remplacé par le comte de Glermont.

Madame d'Egmont était établie au château de Richelieu depuis le départ du maréchal. Elle témoigna le désir d'y passer tout l'hiver; son mari et son père y consentirent, car l'affaire de Rosbach, les débats avec les parlements, l'exil de l'arche-

vêque de Paris (1), et la profonde mélancolie où tous ces événements plongeaient le roi, faisaient présager un hiver fort triste à la cour et à la ville.

Madame de Pompadour, profitant du découragement du duc de Richelieu, de son dégoût pour les affaires d'État, fit nommer, dés le commencement de cet hiver, le maréchal de Belle-Isle ministre de la guerre, sur la démission de M. de Paulmy. C'était affermir M. de Richelieu dans ses projets de retraite de l'armée; car on savait qu'il ne se résignerait pas à recevoir des ordres de M. de Belle-Isle. Mais il se consolait de ces petites disgrâces, en conservant ses places à la cour, et en s'occupant d'arranger magnifiquement l'hôtel d'Antin qu'il venait d'acheter. Il y ajouta un pavillon superbe, donnant sur les boulevarts, et que ses ennemis nommèrent le pavillon d'Hanovre. Lesdépenses énormes qu'il faisait dans cet hôtel étaient, disait-on, le fruit des contributions exorbitantes imposées par le maréchal aux Hanovriens, et les guerres de l'Empire n'avaient pas encore accoutumé les Français à tolérer ce moyen de fortune.

Cet élégant pavillon, élevé comme par enchantement, était une surprise que le maréchal ménageait à sa fille, car c'était à elle qu'il était particulièrement dédié. Aussi, le faisait-il décorer avec empressement, pour qu'il fût prêt le jour qui devait ramener madame d'EgmontàParis.

Déjà les hôtes nombreux qui étaient venus l'importuner dans sa retraite l'avaient devancée ; elle se trouvait seule dans cet immense château, rival de la demeure des rois. Ses gens, occupés des préparatifs de son départ, la laissaient plus libre que de coutume.

(î) Le roi, avant d'employer cette mesure sévère, envoya le duc d* Richelieu près de l'archevêque, pour l'engager à sacrifier à la paix pu* blique la rigueur de ses principes. Le prélat inflexible répondit : « Qu'on dresse mon éebafaud dans ma cour, et j'y monterai pour soutenir mes droits, remplir mes devoirs et obéir à ma conscience. — Eh ! s'écria le duc, votre conscience est une lanterne sourde qui n'éclaira que vous. »

(Dulaure, Histoire de Paris.)

LA COMTESSE D'EGMONT lit

'— Enfin je respire, disait-elle; il n'est plus là de tcj pour épier ma pensée.

Et, jalouse de profiter du peu de moments de Liberté qu'on 'ui laisse, elle ouvre la porte du salon qui donne sur le parc» ft dirige ses pas vers l'allée couverte qui porte son nom. C'est «à qu'elle se promène, quand le temps le permet. Cette allée est terminée par une grille qui donne sur les champs; et le mendiant des environs se place souvent derrière cette grille pour demander l'aumône, que Septimanie ne lui laisse pas longtemps attendre.

Ce matin-là, madame d'Egmont n'aperçoit à la grille qu'un petit garçon de neuf à dix ans, dont la tète empaquetée et le bras en écharpe font présumer qu'il est malade ou blessé. Il tend la main ; son attitude est si piteuse qu'elle presse son pas pour le secourir plus tôt. Mais à mesure que la comtesse approche, elle voit le visage de l'enfant rayonner de joie; elle l'entend dire:

— La voilà, la voilà, ô mon Dieu ! je te bénis!

— Tu a donc grand besoin de secours, mon pauvre enfant? dit madame d'Egmont en tirant sa bourse.

— Oh ! non, madame, j'n'avons plus besoin de rien à présent que j'vous ons vue.

— Mais tu ne me connais pas seulement?

— Oh! que si fait! j'vous avons vue prier à la paroisse; et j'y ai bien dit à c't'autre que je ne me tromperais pas ; y en a pas deux comme vous, allez.

— Quel autre? que veux- tu dire?

— Rien, rien, madame, c'est que j 'oublions ce qu'on m'a tant recommandé... Par charité ne lui en parlez pas, car faudrait rendre la bourse; et ma mère me battrait.

— Qui t'a donné une bourse? Mais cela est impossible, puisque tu demandes l'aumône. Tu as été blessé à la tête, n'estce pas? ajouta madame d'Egmont, en pensant que cette tête blessée pouvait déraisonner.

— Certainement que j'ai eu la tête écorchée, et le bras cassé aussi en tombant de c't échafaud, là où j'allais porter du plâtre à mon père. Mais je ne m'en plains pas. Car Joseph,

mon frère, qui se porte comme un roi, on n'en a pas voulu ?our la commission. « C'est le petit infirme que je veux, digait le monsieur comme ça, il l'attirera plutôt que l'autre. *

— Mais quelle commission t'a-t-on donnée?

— 11 ne faut pas que je le dise: la v'ià faite.

1 En disant ces mots, le petit paysan jeta un papier à traver? la grille, et s'çnfuit à toutes jambes.

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