‹ La comtesse d'EgmontChapitre 33 sur 55 · UNE SURPRISE · texte numérisé non relu

UNE SURPRISE

Madame d'Egmont hésita quelques moments à ramasser le papier tombé à ses pieds : c'était un billet sans adresse. Elle tremblait de l'ouvrir; un secret pressentiment l'avertissait que son existence triste, mais calme, allait être troublée par un nouveau malheur. Si du moins quelques mots lui avaient permis de reconnaître l'écriture! mais point... il fallait rompre le cachet... Puis cherchant à surmonter son émotion:

— Quelle folie, pensait-elle, de s'imaginer que ce quim'arrive d'extraordinaire ne puisse venir que de lui?... Depuis qu'on m'a forcée de le fuir, a-t-il commis l'imprudence de m'écrire!... Non, il a pensé que ce serait me compromettre... nous exposer tous deux... Ce qu'il doit d'égards à sa femme... à ma position dans le monde... Mais non, c'est pis que tout cela... c'est l'ennui d'un sentiment désespéré, d'une succession de journées sans intérêt... le besoin de remplacer des émotions pénibles par de plus agréables... il ne pense plus à moi... Ah ! puisse le ciel me rendre comme lui au calme... à Ha raison!

Ainsi madame d'Egmont s'efforçait de se persuader que Ve comte Louis était étranger à cette lettre; et même qu'eUe pouvait être du marquis de Jaucourt ou du baron de Bezenval, dont les sentiments pour elle devenaient chaque jour plus passionnés.

Mais toutes les suppositions qu'elle appelait à son secours

s'évanouirent aux premiers mots de ce billet sans signature.

« Je pouvais supporter la vie quand je souffrais sous vi [feux. Aujourd'hui que nul regard de piti6 ne me soutien-, je courage m'abandonne... Avant de vous quitter pour toujours, un mot... en grâce un seul mot ! Je vous le demande au nom de votre repos... Car ce serait un remords pour vous, que d'avoir repoussé mon adieu... le dernier... oui... le dernier.

» Je serai à minuit à la grille où vous lisez ce billet... Que je vous y voie un instant, vous êtes seule ici... Personne ne s'oppose à ce que je vous doive la consolation d'entendre, une fois encore, cette voix qui retentira à mon cœur môme sous le coup mortel...— Ne craignez rien. Pour tout le monde j'aurai succombé au fer de l'ennemi... vous seule saurez quel regret invincible m'a fait chercher la mort. »

Immobile, les yeux iixés sur cette écriture bien connue, Septimanie la relit et la relit encore, non pour y chercher la conviction de cet amour, qu'elle avait calomnié, non pour s'en défendre ; mais pour y trouver tout ce qui peut excuser la démarche qu'on lui demande.

D'abord, son cœur l'accorde; elle se doit d'employer toute l'autorité de ce cœur si noble, si aimant, pour détourner le comte Louis d'un projet sinistre. Quand il saura combien il est aimé encore, il ne voudra plus mourir. Madame d'Egmont est décidée.

Mais comment éloigner cette foule de valets, de femmes qui l'entourent? Se confier à l'un d'eux, n'est-ce pas s'exposer à être soupçonnée d'intrigue, à être trahie; et si son père ou son mari viennent à connaître ce rendez-vous nocturne, lui sera-t-il possible de leur prouver qu'il n'eut rien de coupable... Que faire? laisser partir Louis sans le voir, sans sa rendre à sa prière... hélas si solennelle!... La seule idée eh. couvrait d'une pâleur mortelle le front de Septimanie ; plutô; mourir elle-même que de se refuser au vœu dune âme si pure...

C'est dans cette anxiété qu'elle passe le reste du jour, dé-

vorêe de la pensée que celui qu'elle aime est près d'elle, qu'ils peuvent tous d'eux, s'affranchissant des liens qu'on leur avait imposés, s'enfuir au bout du monde, y vivre de leur amour, et changer leur supplice contre la félicité suprême... Mais les battements de cœur produits par l'image de tant de joie... s'arrêtent tout à coup... Le souvenir des prédictions de son père... l'effroi de voir s'anéantir sous le poids même des sacrifices qu'on lui fait l'amour auquel on immole le devoir, la religion, Thonneur, tout ce qui anoblit la vie ; enfin, la terreur d'un bonheur coupable la saisit... elle restera malheureuse... et honorée.

Soutenue par cette résolution, par le courage, la dignité d'une conscience pure, madame d'Egmont fait demander Philibert. C'était le fils d'un valet de chambre de la duchesse de Richelieu, le petit-fils de celui du duc de Guise. Sa famille était depuis si longtemps au service des princes de la maison de Lorraine, que madame d'Egmont l'avait pris avec elle lors de son mariage, sans même le consulter, tant on reconnaissait à Philibert le droit de rester dans la famille.

Sans être vieux, ce serviteur l'avait vue naître ; il savait dans quels principes elle avait été élevée, il serait moins disposé qu'un autre à la croire capable d'une action blâmable. C'est lui qu'elle choisit pour l'aider dans son projet, de se rendre à minuit à la grille.

Car dès que la nuit arrive, toutes les portes du château, même celles qui donnent sur le parterre, sont exactement fermées. D'énormes chiens sont lâchés dans les cours et dans le parc, pour avertir par leurs aboiements les nombreux gardiens de cette immense habitation.

— Quand tout le monde sera couché dans le château, dit madame d'Egmont à Philibert, tu te rendras dans le grand vestibule avec la clef des grilles du parterre qui donnent dans le parc; c'est à toi qu'on remet cette clef chaque soir, je crois?

— Oui, madame la comtesse, avec toutes celles des portes qui donnent sur la cour d'honneur; faut-il aussi que je les apporte?

LA COMTESSE D'EGMOXT 1 T>

— C'est inutile; mais sois exact, et ne parle de cela à personne.

— Il suffit, madame.

Ensuite madame d'Egmont se fait déshabiller, passe une lévite (1) de taffetas blanc, et renvoie ses femmes de chambre en disant qu'elle a des lettres à écrire avant de se mettre 3U lit.

Mais au lieu d'écrire, elle poursuit sa rêverie agitée, écoute les bruits de la maison qui s'éteignent peu à peu ; elle s'encourage à surmonter le tremblement qui la gagne. Comptant les minutes, frémissant au douzième coup que vient de sonner sa pendule, bientôt un profond silence lui apprend que tous ses gens sont retirés : les fenêtres des communs s'illuminent; puis chaque lumière disparait l'une après l'autre. Le moment est venu.

Septimanie se lève... L'émotion qu'elle éprouve lui ôte la respiration ; elle est forcée de se rasseoir.

— N'est-ce point un avis du ciel, qui me défend de courir à ma perte? pensa-t-elle en sentant ses jambes fléchir? Fautil rester... ne penser qu'à moi... ne voir que mon danger... lui laisser croire que sa vie ne m'est rien... Non, ce serait un crime... une lâcheté...

Alors, enhardie par l'audace même de cette démarche, elle allume le bougeoir qui doit l'éclairer, dans ces longues galeries qu'il lui faut traverser avant d'arriver au vestibule où l'attend Philibert ; elle revêt un mantelet, dont le capuchon noir se confondra avec l'obscurité, et marche d'un pas muet vers la porte du salon qui précède sa chambre ; arrivée à la vaste et ancienne salle de réception du cardinal, une lueur rougeàtre éclaire soudain les grandes figures de la tapisserie qui décore ce salon, Septimanie frémit ; elle chancelle, se retient aux pentes d'un rideau... Son bougeoir tombe... la lu* mière s'éteint... et pourtant le salon reste encore éclairé.. . Est-ce un prestige... un miracle du ciel ou de l'enfer pour effrayer une âme faible?... Non, c'est un de ces événements

(l) Robe déshabillée, à la mode de ce temps.

les plus commun? dans la vie de tout le monde, et dont l'àpropos ou le mal à propos sont souvent l'arbitre de toute une

destinée.

C'était l'arrivée inattendue de M. le comte d'Egmont et de son beau-père.

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