‹ La comtesse d'EgmontChapitre 55 sur 55 · LE CHATEAU DE BRAINK · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE BRAINK

— Ainsi donc, pensa madame d'Egmont, la démence, le malheur ou la mort... voilà le partage de ceux qui m'ont aimée!...

M. de Jaucourt, frappé des oracles de ce fou dont le cœur seul paraissait avoir gardé sa mémoire et son intelligence, chercha à faire passer ses alarmes dans l'esprit du comte d'Egmont, de la duchesse d'Aiguillon et de madame de Lauraguais. Celle-ci écrivit au maréchal de Richelieu l'état de sa fille, et ne lui cacha point l'effet que la démence de Gentil Bernard avait produit sur cette imagination malade, car Septimanie ne doutait pas de la vérité des prédictions de son ami, et disait toujours : Sa folie a raison.

Mais les médecins appelés décidèrent que madame d'Egmont était dans l'état d'atonie, suite ordinaire des secousses

violentes. Elle aura été douloureusement frappée du spectacle de la démence de son ami, dirent-ils, il faut la distraire; et ils ordonnèrent un voyage aux eaux de Plombières. Madame d'Egmont en revint plus souffrante encore; alors on pensa que l'air de la campagne la rétablirait, et elle se résigna avec sa docilité angélique à aller passer l'automne chez sa bellemère la comtesse douairière d'Egmont, qui habitait son beau château de B raine.

Avant de se rendre dans cet antique manoir, Septimanie voulut revoir Sain t-Étieune-du -Mont, et y prier encore pour celui qu'elle n'avait plus l'espoir d'y rencontrer. Hélas ! ce n'était plus comme autrefois celte romanesque Sophie Després, si fraîche, si alerte, en robe grise, en petit bonnet, et protégée par le bou Philibert... c'était la noble et riche comtesse d'Egmont, pâle, languissante, entourée des gens de sa maison, accompagnée d'un gentilhomme; enfin la grande dame, dont la suite nombreuse et dorée attirait une foule de curieux et de mendiants. Les aumônes qu'elle répandit ce jour-là, le don d'une somme considérable confiée au curé de Saint-Etienne pour secourir les malades et les prisonniers, la firent bénir de tous les pauvres de la paroisse.

L'émotion qu'elle éprouva en restant si longtemps les yeux fixés près de ce pilier où elle croyait voir encore Se vérin, les souvenirs que ce lieu retracerait à son cœur devaient épuiser le peu de force qui lui restaient. Agenouillée près de l'autel, elle fit signe qu'on l'aidât à se relever; il fallut la porter dans son carrosse; elle ne pouvait se soutenir.

Arrivée à B raine, elle ne voulut pas se mettre au lit; on l'établit sur un canapé près de la fenêtre. La vue du ciel lui faisait du bien.

— Je voudrais voir mon père, disait-elle d'une voix faible.

— M. de Jaucourt lui a envoyé un courrier à Bordeaux ; il sera bientôt ici, répondit la duchesse de Lauraguais, qui avait voulu accompagner madame d'Egmont à Braine.

Et quoique ayant entendu cette réponse, Septimanie répétait:

— Je voudrais voir mon père!!..

LA COMTESSE u'EGMONT 307

Le surlendemain le duc de Richelieu arriva à Eraine vers onze heures du soir, il s'élance de sa voiture, traverse à la hâte les vastes et obscurs salons du château, parvient à celui qui précède l'appartement de sa iille, il va en ouvrir la porte... une femme se précipite vers lui.

— Arrêtez!... s'écrie-t-elle,..

Le maréchal a reconnu madame de Lauraguais. L'accent de cette voix l'a glacé de terreur... il pâlit... Oh ! ciel !... elle est donc... bien mal?... dit-il... et sa respiration éloullée l'empêche de continuer...

Madame de Lauraguais l'entraîne vers un canapé, le force à s'asseoir et se jette dans ses bras en fondant en larmes.

En ce moment la porte de la chambre s'ouvre; une vive lumière frappe les yeux. 0 clarté sinistre !...

Philibert, la tête inclinée, le regard morne, s'avance à pas lents; il tient à sa main le reliquaire qui recouvre la montre de Séverin.

A travers ses sanglots étouffes, on entend ces mots :

— « Quand je ne serai plus, m'a-t-clle dit hier, en me confiant ce reliquaire... tu le mettras près de moi... dans... mon cercueil! » Dois-jd ?... monseigneur?...

Un cri douloureux retentit alors... et l'on vit à la lueur funèbre d'une chapelle ardente le spectacle le plus déchirant pour le cœur, le plus déplorable pour l'esprit humain ! un père au désespoir près de sa fille morte... la vanité pleurant sur sa victime !

On n'a jamais su ce qu'était devenu le chevalier de Guys.

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