JLA VENTE APRÈS DÉCÈS
Ce n'était ni la démence, ni la raison, ni la vie, ni la mort, c'était un ennui profond, mêlé dune secrète espérance, un
sommeil fatigant soutenu par un rêve de bonheur; c'était l'attente du ciel pour le pauvrequi manque de tout sur la terre, voilà ce que fut l'existence de madame d'Egmont pendant les années qui suivirent l'enlèvement de M. de Guys.
D'abord elle se flatta que son père parviendrait à découvrir le lieu qui renfermait Séverin, et que le ressentiment personnel du maréchal de Richelieu contre le maréchal de Belle-Isle l'animerait assez pour vouloir se venger de lui, en dénonçant l'abus que le ministre fait de l'autorité royale, et la manière infâme dont il l'employait à servir sa tyrannie envers un fils. Le duc de Richelieu n'aurait certainement pas manqué cette occasion de perdre son ennemi, s'il avait cru sortir victorieux de ce dangereux combat; mais dans la situation où se trouvaient les affaires d'État, le ministre de la guerre était tout puissant; madame de Pompadour avait persuadé au roi qu'il fallait un homme aussi bon diplomate que bon administrateur pour diriger les négociations et conduire l'armée, qu'il fallait une volonté ferme pour soutenir le pouvoir au milieu des factions du clergé et des parlemens, qu'enfin le maréchal de Belle-lsle, réunissant tous ces avantages, était indispensable.
Le maréchal de Richelieu avait une connaissance trop approfondie du maître pour tenter une démarche ouverte contre le protégé de madame de Pompadour; il savait que l'impunité est assurée au ministre en crédit, dont les torts ou les crimes même sont étrangers aux grands intérêts de PÉtat, à ceux du prince ou de la favorite. Mais il attendait l'ennemi à sa première faute en politique, et il amassait un faisceau d'accusations contre M. de Belle-lsle, pour l'accabler au premier chbc qui ébranlerait sa puissance.
La mort vint déconcerter ses projets de vengeance. Le maréchal de Belle-lsle, surpris tout à coup par une fièvre inflammatoire et putride , succomba au troisième jour de la maladie. Pas un ami ne lui ferma les yeux, car, dans la crainte qu'un mot trahît ses remords, il avait défendu qu'on laissât parvenir personne près de son lit. On ignore la longueur de cette agonie solitaire.
Sans héritiers directs, ses trésors sont dispersés : 1$ roi en
a sa part, car le courtisan survivant au ministre veut encore plaire au souverain. Il lègue son hôtel au département de la guerre ; son corps est porté au château de Bisy, sous ces mêmes ombrages où s'essayèrent les premiers pas de Séverin.
Qui sait, si les imprécations du fils abandonné, persécuté, n'ont pas appelé la justice du ciel sur ce père dénaturé ? Qui sait si, dans l'horreur de ses derniers moments, il n'a pas demandé grâce à sa victime ? si l'image de ce fils au désespoir, mourant aussi peut-être... et mourant de la main d'un père, ne s'est pas fixée devant ses yeux comme un spectre menaçant? Ah! dans cet instant suprême, où la vanité finit, où le châtiment commence, qui peut savoir jusqu'où va la terreur du coupable ?
Malgré les sentiments chrétiens qui défendent de se réjouir de la mort de son ennemi, madame d'Egmont éprouva un moment de joie en apprenant celle du maréchal de Belle-Isle, car elle pensa que cet événement devait rendre la liberté à Séverin, que la persécution cesserait avec le persécuteur, et on la vit reparaître dans le monde, ranimée par l'espoir.
Mais plusieurs mois se passèrent en vaines recherches sur le chevalier de Guys.
On devait faire une vente du mobilier, des tableaux et des bijoux de feu le maréchal de Belle-Isle. Madame d'Egmont voulut accompagner madame de Lauraguais, lorsque celle-ci alla visiter les objets destinés à être vendus. I/hôtel du feu maréchal renfermait tant de choses curieuses, d'ornemens magnifiques, que les curieux s'y portèrent en foule. Ils admiraient surtout une table couverte de boîtes d'or, enrichies de diamans, sur lesquelles on reconnaissait les portraits de la plupart des souverains de l'Europe; des bagues, des camées, des ordres en pierres de couleurs éblouissaient les yeux. Au milieu de tous ces écrins étincelans, une montre entourée de Milan», mais plus petite, plus simple que toutes les autres, frappe les regards de madame d'Egmont; elle croit la reconnaître... s'approche, et voit qu'elle est posée sur un coussin de satin blanc brodé d'or... C'est la croix de Jésus... c'est l'amulette qui renfermait la montre de Séverin... la relique tient
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encore à la montre, on l'aura respectée comme un souvenir pieux du défunt... Mais cette montre? comment est-elle revenue à celui qui l'a donnée ?... est-ce un don ?... un oubli... un héritage?... Séverin ne s'en séparait jamais... la lui avaiton enlevée par ruse... ne s'en était-on pas emparé au moment où, succombant au coup qu'on lui avait asséné, il venait de perdre connaissance?... Que d'affreuses conjectures la vue de cette relique fit naître dans l'esprit de Septimanie !
—Il n'est plus!... pensa-t-elle, car ilavaitjurédenejamais se séparer de cette montre... et cette idée se fixe dans son esprit, s'appesantit sur son cœur comme un fardeau qui l'étouffé. En vain elle cherche à se persuader que Séverin a renvoyé ce présent à son père, comme on renvoie à un ami perfide ce que l'on tient de lui, elle n'a plus la force d'espérer ; mais la montre et la relique seront à elle.
Philibert, chargé d'en faire l'acquisition, en offrit un prix si fort au-dessus de sa valeur que l'huissier priseur la lui adjugea tout de suite.
Le désespoir éclatant, les grandes douleurs trouvent des peintres éloquents et des lecteurs en larmes. Ah ! combien est plus digne de leur pitié ce tourment de tous les jours, ce partage de toutes les heures entre l'attente et le découragement! mais ce supplice qui éteint lentement l'existence, ce marasme du cœur n'est pas même aperçu. C'est, dit-on, l'effet d'une santé délicate ou de quelqu'imprudence, et Ton ne convient jamais dans le monde qu'une personne puisse mourir de chagrin. Gomment peindre le malheur que nul ne comprend?
Un seul des amis de madame d'Egmont, Gentil Bernard, observait les progrès du mal dont elle était atteinte; mais quand il lui en parlait avec sollicitude, elle le remerciait de son tendre intérêt, et l'assurait qu'elle ne souffrait point. La douleur de voir ainsi s'éteindre la vie de cette femme qu'il idolâtrait, l'impatience de ne pouvoir faire partager à aucun des gens qui l'entouraient l'inquiétude qu'elle lui causait, et plus encore le désespoir de l'adorer et de ne pouvoir rien contre la peine qui la conduisait au tombeau, enfin ridée d'une sépa-
ration au-dessus de ses forces, altérèrent tout à coup la raison de Gentil Bernard.
Un jour que madame d'Egmont, plus languissante encore que la veille, le pria de répondre pour elle à un billet d'invitation, il ne put venir à bout d'écrire un seul mot ; il avait perdu totalement la mémoire. Dès ce moment, comme le dit son ami Saurin :
Gentil Bernard,
Victime de l'amour, dont il chanta l'empire, Ne fut plus qu'un fantôme errant, Qu'une ombre vaine qui respire.
Effrayée de l'état où elle voyait son vieil ami, madame d'Egmont, surmontant sa souffrance, voulut essayer d'agir sur son esprit et de rappeler sa mémoire par une sensation qui flatterait Tamour-propre du poëte, elle fit demander une représentation de Castor et Pollux, et y conduisit le pauvre insensé. C'était se livrer elle-même à de bien vives impressions que de se retrouver là où elle avait vu M. de Guys pour la dernière fois !
D'abord la musique produisit un grand effet sur Gentil Bernard. Des larmes abondantes couvrirent son visage. Il demanda qu'elle était la pièce qu'on jouait et quelle actrice représentait le premier rôle?
On lui répondit Castor et mademoiselle Arnould.
— Ah! oui, dit-il, ma gloire et mes premières amours (1). Ce fut le seul et dernier éclair qui jaillit de son esprit.
A l'acte de la cérémonie funèbre, il tomba dans un accès de désespoir, et sa démence prit alors un accent prophétique dont tous ceux qui étaient présents frémirent. Le malheureux, frappé de la vue du catafalque représenté sur le théâtre, s'écriait d'une voix étouffée :
— Grâce! grâce! un moment! ne me l'enlevez pas encore. ••
{i) Notice sw Gentil Bernard. (Biographie universelle.)
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Quoi ! si jeune, si belle... la mort la demande... il faut la voir succomber... avant... moi! Arrêtez... arrêtez!...
Alors, accablé par la terreur d'une vision sinistre, il tombe évanoui dans le fond de la loge...
On s'empresse, on lui prodigue des secours ; mais en reprenant ses sens il repousse ceux qui le soignent.
— Ce n'est pas moi qu'il faut secourir, dit-il d'un air égaré, c'est elle!... Ne voyez- vous pas qu'elle se meurt, ajouta-t-il en montrant madame d'Egmont... Gourez vers elle... vous dis-je... arrachez-la à ce tombeau... Oh! mon Dieu! vous ne m'ôcoutez pas!...
Hélas! il n'était que trop bien entendu par celle pour qui il tremblait; mais excepté M. de Jaucourt que la vision du malheureux poëte frappait d'un affreux pressentiment, toutes les personnes présentes à cet accès n'en furent alarmées que pour Gentil Bernard. On le ramena chez lui, et depuis lors sa raison n'est plus revenue.