LA MALADIE
A son retour, après minuit on lui remet une longue lettre de la duchesse de Lauraguais.
— Ah! elle a tout deviné, elle veut rompre, pense-t-U, même avant d'avoir ouvert la lettre; je l'en défie bien... je me sens trop malheureux, trop malade aujourd'hui, pour qu'elle m'abandonne ; elle sentira bien que son attachement m'est indispensable pour me réconcilier avec moi-même ; que je me haïrais trop si elle ne m'aimait plus... et puis il me faut sa présence; j'ai besoin d'elle pour me distraire de cet affreux souvenir... En vérité, je ne me reconnais plus... je suis d'une faiblesse... cette mort m'a frappé comme si jamais pareille aventure... j'ensuis encore anéanti... je tremble... j'ai froid... je crois que j'ai la fièvre...
En effet, il éprouvait tous les symptômes d'une maladie grave. Cette nouvelle sinistre avait agi sur lui si vivement, que son sang, sa bile, en étaient presque décomposés; les médecins qui furent appelés déclarèrent que la vie du maréchal n'était pas en danger, mais que la moindre imprudence pouvait faire rentrer l'éruption qui couvrait son visage et son corps, et qu'il fallait le surveiller jour et nuit.
L'âge de la duchesse d'Aiguillon ne lui permettait pas de braver tant de fatigue: Septimanie était trop jeune pour donner à son père les soins éclairés que cette maladie exigeait. Madame de Lauraguais fit preuve en cette circonstance d'un attachement héroïque pour le duc de Richelieu.
Se faisant passer pour être fort souffrante elle-même, elle obtint un long congé de Madame la daupbine dont elle était dame d'atours, et elle vint s'enfermer près de son ami malade.
Il ne fallait pas moins qu'un aussi noble dévouement pour consoler M. de Richelieu de se voir ainsi défiguré par une ma-
ladie de peau; lui qui aimait tant à plaire, et qui plaisait encore tant à l'âge où les autres hommes renoncent à l'amour ï
Pendant cette maladie, qui dura près de six mois, mademoiselle de Richelieu fut confiée par sa grand'tante à la supérieure du couvent de Montmartre, où elle se lia d'une amitié très-vive avec mademoiselle de Vibraye, qui devint par la suite dignitaire de cette abbaye.
Madame d'Aiguillon la venait chercher de temps en temps, âon pas pour voir son père, car les volets de la chambre du malade étaient fermés de manière à ne pas laisser pénétrer le |our du côté où il se tenait, mais pour causer avec lui et 4'aider à prendre patience.
De toutes les personnes qui se présentaient à l'hôtel de Richelieu pour savoir des nouvelles du maréchal, la comtesse de Brignolet, la marquise de Mauconseil, le maréchal de Bellisle et son fils étaient les seuls reçus par madame d'Aiguillon, encore n'était-ce que pour rapporter à son neveu les nouvelles de cour qui pouvaient l'intéresser.
Le jeune comte de Gisors était fort exact à rencontrer Septimanie chez son père, car une de ses parentes pensionnaire à l'abbaye des Dames de Montmartre l'instruisait des jours de sortie de mademoiselle de Richelieu ; et il ne manquait point à venir ces jours-là s'informer de l'état du malade; il recueillait pendant toute la semaine les nouvelles politiques, les aventures piquantes, les caquets de cour qu'il savait devoir amuser le père de Septimanie, et faire ainsi tolérer ses fréquentes visites.
Avec quelle tendre émotion elles étaient attendues par Septimanie! quel trouble charmant elles laissaient dans cette âme naïve... le souvenir de la mort de son amie, ses inquiétudes sur son père, tout était oublié quand Louis était près d'elle; cependant il osait à peine lui adresser la parole; ses regards ne se levaient que timidement sur elle ; il se cachait pour ramasser la fleur qu'elle avait laissé tomber, et lorsqu'elle lui parlait il restait quelquefois longtemps sans lui répondre, comme si le charme de cette voix angélique paralysait sa pensée ; mais son respect, son silence disaient mieux
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son amour que la déclaration la plus éloquente, etScptimanie y répondait avec la tendresse de son cœur, sans se djuter que cette préférence exclusive, cet enchantement de la présence, cet élan d'âme qui la portait vers lui, tussent de L'amour.
Un jour que madame d'Aiguillon et madame deLauraguais avaient été à Sainte-Geneviève accomplir un vœu pour le îétablissement du maréchal, Septimanie resta seule près de son père.
— Comment trouvez-vous le comte de Gisor3, ma chère Septimanie, demanda-t-il tout à coup; ces dames prétendent qu'il est le plus aimable des jeunes gens de la cour, et je veux savoir si vous êtes de cet avis.
— Mais... je ne sais... répondit Septimanie d'une voix tremblante, je ne puis... juger...
— Si vraiment vous jugez à merveille les personnes qui viennent ici... et prenez-y garde, si vous craignez de dire ce que vous pensez du comte Louis... j'en conclurai...
— Moi, monsieur... je le trouve fort aimable, reprit-elle avec une vivacité qui lit sourire le maréchal.
— Eh bien, j'en suis fort aise, dit-il, les femmes ont parfois des goûts si bizarres, que le mérite et les agréments ne sont pas toujours un droit à leur préférence ; je suis charmé de vous voir apprécier les qualités qui distinguent le comte de Gisors; il est brave, spirituel, et je le crois destiné à parcourir une carrière aussi brillante que celle de son père. Voilà un événement qui augmente sa fortune présente : la mort de la maréchale de Belle-Isle le fait hériter de...
— Sa mère est morte! s'écria Septimanie, oh? comme il doit avoir du chagrin!...
— Sans doute, reprit le maréchal, les premiers moments d'un deuil sont toujours fort tristes ; c'est pourquoi j'ai en« gagé son père à me donner tous les instants qu'il passait ordinairement à Versailles. La maison d'un malade est une retraite fort convenable dans sa position. D'ailleurs nous avons à parler d'affaires ensemble, et je ferai une exception pour lui.
En cet instant on vint prévenir M. de Richelieu que le maréchal de Belle-Isle était dans le grand salon.
— Allez au-devant de lui, dit-il à Septimanie, allez lui faire nos compliments de condoléance ; puis vous l'engagerez à entrer chez moi, vous veillerez à ce qu'on ne vienne pas nous interrompre.
Que de pensées ce court entretien devait faire naître dans l'esprit de mademoiselle de Richelieu !
Elle croyait trouver le maréchal de Belle-Isle seul ; la vue du comte de Gisors lui fit un moment oublier les phrases d'usage qu'elle devait adresser à son père ; ravi de la voir si émue, M. de Belle-Isle la remercie d'un ton paternel, lui baise la main, et passe dans l'appartement du duc de Richelieu.
Le comte de Gisors ne le suit pas; ses traits sont altérés; ils portent encore l'empreinte d'une violente douleur ; le deuil de son visage répond à son vêtement funèbre. Septimanie le regarde en silence, et des larmes coulent sur ses joues si fraîches.
— Vous me plaignez, dit-il, en détournant ses yeux pour cacher ses pleurs et sa joie.
— C'est un si grand malheur de n'avoir plus de mère ! dit Septimanie en soupirant.
— Oh ! oui, reprit Louis, perdre celle qui nous aime tant et toujours!... Ne plus savoir à qui conlier son espoir... ou sa peine...
Septimanie allait rappeler au comte Louis les consolations qu'il devait attendre de son père; mais elle savait que le maréchal de Belle-Isle n'aimait dans son fils que les qualités brillantes propices à son ambition. La sincérité de Septimanie l'arrêta, et puis ses idées étaient coufuses, son cœur jbattaitavec violence; elle était tout entière à la crainte du laisser deviner ce qui se passait en elle.
De son côté, le comte de Gisors se reprochait comme un crime le plaisir que lui causaient l'émotion de Septimanie et la démarche de son père auprès du maréchal de Richelieu. 11 y avait tant d'avenir dans tout cela, que ses regrets pré-
cents en étaient comme étouffés sous le poids d'une espérance délirante.
Parler de son amour à mademoiselle de Richelieu avant de s'être assuré du consentement de son père, l'honneur ne le permettait pas; il fallait attendre le résultat de l'entretien qui avait lieu entre les deux maréchaux, et causer de choses indifférentes quand ce moment décidait de leur sort...
Ainsi les instants les plus solennels de la vie se passent à comprimer les sentiments qu'ils font éprouver.
C'était un singulier contraste que les paroles froides, insignifiantes, qui sortaient des lèvres tremblantes de ces deux personnes si vivement agitées par la môme pensée, que leurs regards brûlants s'évitant avec soin et fixés sur la porte par laquelle le maréchal de Belle-Isle devait sortir de chez le duc de Richelieu. Enfin l'arrivée de la duchesse d'Aiguillon et de la duchesse de Lauraguais vint terminer ce supplice plein de charmes. La douairière parut très-surprise de trouver sa nièce seule avec le comte de Gisors ; elle témoigne son étonnement par quelques mots qui auraient pu les éclairer sur l'emploi d'un tête-à-tête ainsi perdu; mais l'innocence de Septimanie ne lui fournit même pas d'excuse pour un tort qu'elle ne comprenait pas ; elle répondit simplement que son père lui avait recommandé de rester dans le salon, afin d'empêcher qu'on ne troublât son entretien avec le maréchal de Belle-Isle.
Nouvel étonnement de la part de madame d'Aiguilion ; son neveu n'a pu se décider à recevoir quelqu'un dans l'état de faiblesse où il est encore que pour un motif grave. Qu'a-t-il à traiter avec M. de Belle-Isle ? plusieurs indices lui font soupçonner que c'est une affaire de famille ; et ne pas la consulter pour un intérêt de ce genre lui paraît une injure. La duchesse rêvait au moyen de braver les ordres de son neveu sans trop le mettre en colère, quand le maréchal de Bele-Isle rentre dans le salon, le visage rayonnant d'une joie dont le reflet se montre aussitôt dans les yeux du comte Louis; cet air joyeux fait rougir Septimanie,
et déconcerte beaucoup la mine et le ton triste qu'avaient cru devoir prendre ces dames en voyant le maréchal enf grand deuil.
Rappelé à son veuvage récent par les compliments d'usage qu'on lui adresse, le maréchal de Belle-lsle s'efforce de voi* 1er son contentement sous des phrases de regrets ; mais empressé d'instruire le comte Louis de ce qui l'intéresse, il sort bientôt avec lui, en laissant entendre que l'excès de sa douleur ne lui permet pas de se livrer plus longtemps au plaisir de causer avec ces dames.
— Concevez-vous rien à l'air joyeux de cet homme-là? dit la duchesse d'Aiguillon ; ne dirait-on pas que la mort vient de le délivrer d'une femme insupportable? et pourtant nous savons tous que la sienne était un ange de douceur.
— Il est certain, répond madame de Lauraguais, que lui ou ses pleureuses (1) sont bien ridicules, et qu'ils ne vont pas ensemble ; il a pourtant bonne volonté de paraître triste ; c'est quelque espoir ambitieux qui le dérange.
— Mais son fils n'avait pas l'air très-malheureux non plus ; il est vrai qu'il hérite.
— Ah ! madame, s'écria Septimanie, si vous aviez entendu ce qu'il me disait tout à l'heure de sa mère, si vous aviez vu ses larmes en parlant d'elle, vous ne douteriez pas de ses regrets.
— C'est possible, reprit madame d'Aiguillon, mais ces genslà ont une manière d'être à plaindre qui ferait envie aux plus heureux de la terre.
En disant cela elle entra chez son neveu, madame de Lauraguais la suivit, et Septimanie courut s'enfermer chez elle pour y savourer à loisir le bonheur de penser à tout ce qu'elle ispérait.
(1) On appelait ainsi des parements de batiste mis au bout des manches de l'habir, noir en grand deuil.