‹ La comtesse d'EgmontChapitre 9 sur 55 · DÉSESPOIR, RÉSIGNATION · texte numérisé non relu

DÉSESPOIR, RÉSIGNATION

Ce n'était pas comme aujourd'hui, où les enfants font leur malheur tout seuls, sans pouvoir en accuser le despotisme des grands parents ; où, libres dans leurs choix, leur inconstance est sans excuse. L'idée de résister à la volonté paternelle n'entrait pas alors dans la tète d'une jeune personne bien élevée. C'était à ses yeux un arrêt du destin, contre lequel toute révolte était vaine; elle s'y résignait en pleurant, quitte à reconnaître plus tard le bienfait d'une tyrannie qui sauve souventdu remordsou delà misère. Ces nombreuses soumissions filiales offraient peu d'exemples d'un long désespoir, d'une existence à jamais flétrie ; il faut avoir l'âme si forte, si élevée, pour nourrir longtemps la même douleur!

Malheureusement Septimanie possédait une de ces âmes délite.

On ne saurait peindre ce qu'elle éprouva en apprenant qu'il fallait renoncer à Tunique pensée qui l'animât depuis sa plus tendre enfance, à ce sentiment qui avait commencé la vie de son cœur, et qu'on ne pouvait en arracher, car il faisait partie de son existence.

— Votre père est brouillé à mort avec le maréchal de Belle- Isle, lui avait dit sa vieille tante, il ne peut plus exister d'alliance entre eux : l'honneur de votre père, tout le défend, et je connais trop l'influence du noble sang qui coule dans vos veines, pour douter que vous ne partagiez les sentiments de votre famille. Je regrette beaucoup que le comte de Gisors soit victime des intrigues de son père; car c'est un jeune homme

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distingué, auquel il ne manque qu'un plus beau nom et uï autre père; mais il n'y faut plus penser, gardez-lui votre estime, votre amitié môme, il les mérite : ne parlez plus de lui au maréchal, ce serait risquer de le mettre en colère et de lui rendre la lièvre. Les médecins, dont il s'est peut-être un peu ,Top moqué pendant sa maladie, prétendent qu'il est menace» il'une rechute, et qu'alors il serait fort difficile de le tirer d'af* faire : tâchons d'éviter tout ce qui pourrait lui enflammer r3 sang.

C'est au nom de la vie de son père qu'on lui demandait dtî se laisser immoler en silence ; elle obéit.

Le maréchal de Richelieu et sa tante n'avaient pas compté sur une soumission si absolue: ils en furent effrayés, et chargèrent madame Desormes de redoubler de soins et de surveillance auprès de Septimanie : chaque matin, madame Desormes venait faire son rapport au maréchal.

— Je crois pouvoir assurer monseigneur, disait-elle, que mademoiselle se porte fort bien ; seulement le matin, à son réveil, elle a un peu d'inflammation aux yeux, ce qui l'empêche de lire, de travailler comme de coutume, et lui cause de l'ennui momentanément; mais c'est sans doute l'effet d'un coup d'air, et demain il n'y paraîtra pas: c'est du moins ce que dit mademoiselle.

— Demain, pensa le maréchal, non; mais bientôt... A cet âge, il y a cent distractions contre un regret, il faut bien qu'if succombe!

La présentation du comte d'Egmont à la famille de Richelieu se fit avec tout le cérémonial possible. Sa mère, la comtesse douairière d'Egmont, avait quitté son antique château de Braine pour assistera cette présentation et au mariage de son lils. Cette femme, quoique fort âgée, montrait encore les ves»' tiges de cette beauté dont M. le duc (1) avait été, disait-on,, tort épris, lors de son entrée au ministère; triomphe dont la Vieille comtesse faisait pénitence par une dévotion austère.

Lorsque le comte d'Egmont entra dans le salon de l'hôtel de

(1) Vf. Je duc de Bourbon, premier ministre après la mort du régent.

Richelieu, il alla saluer les parents de sa future suivant leur rang et leurs titres ; puis se faisant conduire à mademoiselle de Richelieu par son pore, il lui fit un salut plus respectueux encore qu'à tous, et vint se placer auprès d'elle.

Le maréchal, voulant rompre l'ennui de ces sortes de réunions, avait imaginé de faire réciter, par Le Kain, quelques passages de la nouvelle tragédie de Voltaire, l'Orphelin de la Chine. Cette pièce, dédiée au duc de Richelieu, le flattait dans sa prétention au protectorat des lettres; aussi en avait-il fait soigner et hâter la représentation, quoiqu'elle fût une des moins bonnes de l'auteur ; mais on lisait ceci dans la dédicace :

« Permettez donc que, si cette faible tragédie peut durer quelque temps après moi, on sache que l'auteur ne vous a pas été indifférent; permettez qu'on apprenne que si votre oncle fonda des beaux-arls en France, vous les avez soutenus dans leur décadence. »

Le Kain lisait à merveille; mais le drame du mariage de mademoiselle de Richelieu intéressait plus que celui des Chinois, et tous les regards se tournèrent involontairement sur le futur, lorsque Le Kain dit ces vers:

Je le puis, je le sais, user de violence; Mais quel bonheur honteux, cruel, empoisonné, D'assujettir un cœur qui ne s'est point donné, De ne voir en des yeux dont on sent les atteintes Qu'un nuage de pleurs et d'éternelles craintes, Et de ne posséder, dans sa funeste ardeur, Qu'une esclave tremblante à qui l'on fait horreur!

Septimanie seule ne fit pas l'application de ces vers, peu lui importaient les avantages ou les disgrâces du mari qu'on lui imposait; son avenir n'allait pas jusqu'au jour de la cérémonie. Sa préoccupation n'eut qu'une idée pour objet, mourir! puisqu'elle ne peut plus vivre pour celui qu'elle aime.

Mais surveillée comme elle l'est, un projet semblable est difficile à exécuter; elle demande à aller passer une journée à l'abbaye de Montmartre, près de son amie, madame de \'i-

braye : on pense que c'estpour accomplir quelque devoir pieux. Madame Desormes l'accompagne dans cette visite. Mademoiselle de Richelieu veut se confesser : le directeur ne se fait pas attendre C'était un homme d'esprit, habitué à lire dans l'âme des jeunes pécheresses, et à interpréter leurs révélations innocentes. Il fut frappé des questions que lui adressa Septimanie, sur les peines réservées au suicide, et plus encore de l'éloquente chaleur qu'elle mit à prouver que Dieu devait faire grâce aux malheureux auxquels il retirait la force de subir une vie de désespoir.

— Grâce au suicide ! s'écria le prêtre d'une voix formidable ! grâce pour le crime le plus lâche, le plus en horreur à une âme chrétienne! Ah! c'est blasphémer la justice du ciel!! Quoi ! Dieu sera descendu lui -môme sur terre pour vous donner l'exemple de la résignation, dans les plus cruelles injures, dans le plus infâme supplice, et cette leçon divine serait perdue pour nous! Celui qui, dans sa démence impie, dispose de ses jours, sait-il à quoi ils étaient destinés ? Sait-il si ce désespoir d'enfant qui le décourage n'est pas une épreuve de la Providence pour le rendre plus digne du bonheur qu'elle lui réserve? Le malheur, l'obstacle qui cause ce désespoir, Dieu n'est-il pas assez puissant pour le faire disparaître, et nous est-il permis de douter de sa protection, parce que sa sagesse nous éprouvev

Le prêtre avait deviné l'affreuse pensée de Septimaine, il se garda bien de la combattre seulement par la crainte des tourments que l'enfer réserve au suicide; il savait qu'une âme exaltée par la douleur sourit à l'idée de changer de supplice, que le désespoir a aussi sa vanité, qui la porte à choisir la plus effroyable torture. Il parla avec dédain des âmes faibles que l'adversité abat, des cœurs égoistes qui ne savent pas se distraire de leurs peines en soulageant celles des autres.

— Si le pauvre qui succombe à la misère n'a pas le droit de hâter sa fin, ajouta-il, est-ce au riche à se l'arroger? lui à qui ses trésors assurent chaque jour la joie d'une bonne action? lui à qui la Providence semble avoir remis une partie de son pouvoir, qui n'a qu'un ordre à donner pour rendre aubonheur,

à la vie, ceux qui gémissent dans les greniers ou les prisons. qui peut trouver à chaque instant l'emploi clos vertus dont le ciel l'a doué! Ah ! je le répète, l'âme avilie qui n'a pas la force de souffrir sa part de peine en ce monde sera l'objet du mépris des hommes et de la colère de Dieu.

En écoutant cet arrêt, Seplimanie fondit en larmes.

— Ah! mon père, s'écria-t-elle, qu'elle horrible confession Jai à faire ! Et son oppression l'empêcha de continuer.

— Le ciel l'a entendue, dit le prêtre, il voit votre repentir, 21 vous pardonnera; mais il faut une longue pénitence pour expier la seule pensée d'un crime semblable; il faut que plusieurs jours consacres à la prière vous recommandent à la miséricorde divine.

Alors la pécheresse, renvoyée sans absolution, eut ordre d'attendre dans la chapelle du couvent le retour du directeur; celui-ci, après avoir passé un quart d'heure au parloir de l'abbesse, revint dire à mademoiselle de Richelieu d'écrire à son père pour lui demander la permission de rester quelques jours à l'abbaye pendant qu'on ferait les apprêts de son mariage. Madame Desormes fut chargée de porter cette lettre et une autre où madame de Montmorency parlait au maréchal de Richelieu delà nécessité de calmer l'esprit de Septimanie. et de l'amener par la religion au sacrifice qu'on lui imposait.

Le maréchal se rendit sans peine à cet avis qui devait lui épargner l'aspect le plus pénible, celui des regrets de sa fille, et la détourner d'un projet funeste ; car, malgré son incrédu lité pour les moyens extrêmes en pareille circonstance, le souvenir de la princesse de R... lui revenait par fois, et jamais sans qu'une sueur froidecouvrît son front! Pauvre Marie!., s'écriait-il alors... mais c'est moi qu'elle aimait... c'est mei qu'elle a cru mort... Et se croyant seul aussi regrettable, sot? amour-propre le rassurait...

Septimanie livrée au repentir, à la prière, aux consolations de l'amitié, promit de subir sa destinée sans murmurer, ne demandant à Dieu, pour prix du bonheur de toute sa vie, que de garder un amour sans espoir.

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