‹ La comtesse d'EgmontChapitre 8 sur 55 · TOUT POUR L'ORGUEIL · texte numérisé non relu

TOUT POUR L'ORGUEIL

M. de Richelieu, désolé de voir s'éterniser sa maladie, en conclut avec raison que les médecins n'y connaissaient rien, et se mit en tête de faire le contraire de leurs ordonnances. On lui avait défendu les bains, il en fit un usage continuel; prit du petit lait au lieu de sudorifiques, et se gouverna si bien, qu'en moins de quinze jours il recouvra toute sa bonne santé. C'est à cette expérience et à ses connaissances médicinales qu'il prétendait devoir la force et la jeunesse miraculeuse dont il a joui si longtemps.

La réclusion forcée du maréchal privait le roi d'un brave général, d'un confident dévoué, d'un courtisan spirituel dont la gaieté lui était d'un grand secours ; aussi fut-il vivement accueilli la première fois qu'il revint à Versailles.

Après avoir été reçu du roi de la manière la plus flatteuse, il se rendit chez madame de Pompadour; elle lui fit entendre que ses amis, loin de l'oublier, avaient travaillé pour lus pendant sa maladie, et qu'il en recevrait bientôt la preuve, te qui voulait dire que grâce à elle et au maréchal de Belle-Islfy :1 aurait le gouvernement de Guienne, vacant par la mort du prince de Dombes.

Ce beau gouvernement, objet de l'ambition du duc de Richelieu, était une des bases de l'amitié qu'il témoignait au maréchal de Belle-Isle, car l'état de santé du prince de Dom-

bcs laissait prévoir que cette grande charge serait bientôt à Ja disposition du rci.

Cependant M. de Richelieu ne reparlait plus du mariage de sa fille. Le comte de Gi^ors, obligé de se rendre à Metz, dont il avait été nommé gouverneur, était parti le cœur rempli d'espoir, attendant le congé que devait lui obtenir son père, pour venir épouser la femme qu'il adorait. Septimanie avait reçu ses adieux d'un air si tendre, elle avait souri avec tant de grâce,, en lui parlant de son retour, qu'il la croyait instruite de ce qui était convenu entre leurs parents. Il se trompait; les paroles de la duchesse d'Aiguillon avaient singulièrement agi sur l'esprit de son neveu. Le gouvernement de Guienne une fois obtenu, le crédit du maréchal de Belle-Isle devenait inutile au duc de Richelieu. Dans le découragement où. le plongeait sa maladie, lorsqu'il se croyait pour longtemps encore éloigné de la cour, il lui avait paru nécessaire de s'y faire un protecteur, ou plutôt un associé qui eût un double intérêt à le servir. Mais en recouvrant tout à coup sa santé, les bonnes races du maître et de la favorite, en obtenant le même jour ie plus beau gouvernement de France, et la promesse d'un commandement important, que pouvait-il attendre du maréchal de Belle-Isle?

Cette réflexion aurait suffi pour mettre en péril le bonheur du comte Louis et de Septimanie ; la proposition que la duchesse d'Aiguillon vint faire à son neveu, de la part du comte d'Egmont, acheva de renverser leurs espérances.

Casimir Pignatelli, comte d'Egmont, prince de Clèves et de l'Empire, duc de Gueldres, de Juliers, d'Agrigente et grand d'Espagne de la création de Charles-Quint, enfin, le plusgrand seigneur des Pays-Bas, descendait en droite ligne des souverains ducs de Gueldres. Il était veuf, sans enfants, de mademoiselle d'Aragon. Sa fortune, très-augmentée par la mort de sonfrère aîné, le mettait à portée de soutenir convenablement son rang; il commandait dans notre armée un régiment de sonnom. Sa bravoure ne démentait point sa haute naissance; fêtait réunir tout ce qui pouvait contenter, éblouir la vanité du duc de Richelieu; car malgré l'ingénieuse Batterie de Fié-

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chier dans l'oraison funèbre de la nièce du cardinal de Richelieu, son nom de Wignerod lui faisait vivement désirer du s'accoler à des noms plus illustres, aussi n'hésita-t-il point à promettre la main de sa fille au comte d'Egmont. Il demanda simplement le temps de se dégager de la parole vague donnée par lui au maréchal de Belle-Isle; mais se reposant sur les chan- :esde la vie, qu'il était accoutumée à voir tourner à son avantage, il pensa que les événements lui fourniraient bientôt un imotif de rupture.

En effet, le roi ayant fait écrire par M. Rouillé, son ministre des affaires étrangères, à M. Fox, ministre d'Angleterre, pour réclamer contre le brigandage commis par la marine anglaise sur nos vaisseaux marchands; et la réponse de M. Fox n'ayant point satisfait à cette demande, il s'en suivit une déclaration de guerre. Louis XV ordonne d'armer trois fortes escadres et quatre-vingt mille hommes de nos meilleures troupes passent de l'intérieur du royaume sur les rives des deux mers. Un nombre prodigieux de barques, de bâtiments de transport arrivent au Havre de toutes parts. Toutes ces démonstrations font répandre le bruit d'une invasion prochaine dans les îles Britanniques.

Le maréchal de Belle-Isle est nommé commandant général des côtes maritimes de l'Océan, depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne, et le maréchal de Richelieu a le commandement de toutes celles de la Méditerranée; celui-ci feintd'être mécontent de sa part; il accuse le maréchal de Belle-Isle d'avoir intrigué pour obtenir du roi le commandement des troupes destinées à l'expédition d'Angleterre, et fait de cette jalousie de gloire un prétexte pour rompre toutes relations intimes avec son ancien ami.

Le maréchal de Belle-Isle, obligé de se rendre à l'armée, part sans se douter que la froideur de M. de Richelieu envers lui soit l'avertissement d'une rupture complète.

Pendant ce temps Septimanie s'abandonnait à tous les ravissements de l'espoir. Se promenant seule des heures entières sur la terrasse de son couvent, d'où l'on plane sur tout Paris, ses yeux se portaient alternativement sur l'hôtel de Eelle-L .' û

et la place Royale, où son père demeurait alors. Elle s'efforçait à deviner ce qui se passait dans ces deux maisons; le reste de Paris n'existait pas pour elle.

LecomtedcGisorsétaitsijoyeuxladernièrefoisqu'elleravaiî vu... et pourtant il devait partir la nuit môme pour Metz.., 11 fallait qu'il eût bien du bonheur dans l'âme pour n'être pas. triste de cette absence... et ce bonheur... elle en savait la cause. Avec qu'elle douce émotion elle se rappelait des mots qui ne voulaient rien dire, si ce n'est qu'une arrière-pensée délirante faisait parler le comte Louis à tort et à travers ; et ce vol du gant blanc qu'elle avait laissé sur la table de jeu pendant qu'elle offrait une carte à sa grand'tante et aux trois autres personnes qui devaient composer le reversi; elle s'était bien gardée de revendiquer ce gant qu'elle avait vu prendre et cacher aussitôt ; et quand madame Desormes était venue l'avertir que le carrosse l'attendait pour la reconduire au couvent, elle avait entouré son beau bras des bouts de son mantelet de dentelles, pour qu'on ne s'aperçût pas qu'elle avait perdu son gant. C'était presque le donner.

Heureuse enfance de l'amour où tout sert d'aveu!

Le charme de ces souvenirs innocents, ces beaux rêves d'avenir devaient bientôt céder aux regrets et aux larmes.

La duchesse d'Aiguillon arrive un matin chez l'abbesse de Montmartre, accompagnée de la princesse de Marsan, proche parente de la mère de Septimanie ; elles viennent au nom du maréchal faire part à madame de Montmorency du prochain mariage de mademoiselle de Richelieu, et la retirer du couvent.

Septimanie, enchantée de cette nouvelle, fait ses adieux en distribuant à ses compagnes ses livres, ses boites à ouvrage, ses bonbonnières, enfin tout son mobilier de jeune personne ; elle promet de bientôt les revoir, ce qui explique pourquoi elle ne pleure point en les quittant.

Quand son père la voit arriver ainsi joyeuse, il lance uri regard de reproche à madame d'Aiguillon, qui semble dire :

« Pourquoi m'avoir laissél'ennui de la désespérer. »

Ce maréchal si courageux à la tète d'une armée; cethomme

assez intrépide pour dire souvent la vérité au roi ; ce roué, l, L'audace auprès des femmes égalait le succès, se sentait nbler à l'idée de voir pâlir et pleurer sa fille bien-aimée:; et pourtant son cœur frivole, abusé par l'expérience qu'il i de la légèreté dus femmes, ne se. doute pas de tout le mal qu'il -, a causer.

Pendant qu'il cherchait un moyen de préparer Septimanie à Tacle de soumission qu'il en exigeait, on annonça la vieille marquise de Froulay. Dans un moment d'embarras, tout ce qui fait diversion est bien accueilli, le maréchalse répandit en actions de grâce pour ce qui lui attirait la visite de sa vieille amie; et comme la douairière de Froulay ne se dérangeait plus que pour des motifs importants, on la laissa seule avec le maréchal.

Alors, usant de l'autorité que lui donnaient son rang, son âge, son esprit, elle exprima toute son indignation contre la conduite du maréchal envers le comte de Gisors, en ajoutant qu'elle avait besoin de le savoir par lui-même pour croire qu'il fût capable de l'action qu'on lui prêtait.

Le maréchal donna pour excuse la seule raison qu'il eût, pensant qu'elle serait d'un grand poids auprès de la descendante de l'une des plus anciennes maisons de France, mais la douairière l'accueillit en riant, et laissa entendre que les "Wignerod n'avaient pas le droit de se montrer si difficiles ; alors le maréchal, feignant d'adopter sa pensée :

'— C'est parce que nous sommes trop chicannés sur l'ancienneté de notre noblesse, dit-il, que nous ne voulons pas nous allier à des gens de robe. Ah si j'étais de la maison d'Auvergne ou de celle de Gréqui, ce serait différent.

Le maréchal imaginait que cette flatterie mettrait la marquise de son parti ; il se trompait ; l'amitié qui avait existé entre elle et la mère du comte Louis ; l'estime particulière qu'elle portait à ce jeune homme que son noble caractère, ses qualités, sa beauté, ses manières élégantes, distinguaient à un si haut degré la rendaient sourde à toutes les représentations du maréchal.

— Quoi s'écria-t-elle, après les avoir laissé s'aimer depuis leur enfauce, après avoir autorisé vous-même leur amour eu donnant à croire qu'ils étaient destinés l'un à l'autre, vous les séparez tout à coup, et pour toujours!... mais c'est une horreur ! . . .

— Eh ! je ne les sépare point à jamais, madame ; ils se retrouveront dans le monde, répond le maréchal d'un ton philosophique ; je n'ai pas envie de faire de mademoiselle de Richelieu une religieuse ; le mari que je lui donne ne l'enfermera pas dans la tourelle d'un vieux château, comme du temps des croisades ; et ce moment de contrariété passé, ma fille elle-même me remerciera de n'avoir point sacrifié ses intérêts de rang et de fortune au sentiment le plus fugitif : croyez-moi, je connais les femmes.

— Oui, toutes, excepté votre fille : cette âme craintive et passionnée n'est pas comprise de vous ; vous la croyez semblable à celle des femmes bonnes et faibles que vous avez séduites et quittées, et qui se sont consolées près d'un autre de votre perte. Vous rêvez déjà pour elle des compensations indignes au malheur que vous lui préparez... Mais vous ignorez que la force de cette jeune âme égale sa pureté ; vous ignorez que l'esprit romanesque qui inspire tant de folie aux cœursinoccupés est cequiéterniseles sentiments malheureux. Vous verrez cette enfant si belle, si animée, languir, se courber sous le poids d'une douleur muette. Ces plaisirs, ces hochets de la vanité, si puissants sur l'esprit des femmes du grand monde, seront sans effet sur elle. En vain vous lui montrerez l'exemple de l'indulgence qu'on accorde à de certaines faiblesses. Son cœur restera fidèle à ses regrets ; d'ailleurs pensezvous qu'il soit facile de rendre infidèle une femme adorée par Thommo leplus aimable et le plus distingué? Espérez-vous que votre gros comte d'Egmont, le plus révérencieux, le plus silencieux, le plus ennuyeux des grands seigneurs de la terre, puisse faire oublier l'adorable comte de Gisors? non, vous allez faire le désespoir de deux êtres parfaits, car j'en suis sûre, Louis en mourra de douleur (ici le maréchal fit un signe d'incrédulité) ; il en mourra, vous dis-je, reprit la douai-

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rière d'un air prophétique... et votre fille ne vous pardonnera jamais sa mort.

La marquise de Froulay, voyant le peu d'impression qu* faisaient ces dernières paroles, sortit brusquement, en rejelac ja main que le maréchal lui offrait pour la reconduire.

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