B. FRANKLIN
Lorsque Franklin mourut, M'"^ d Houdetot fut avisée par un ami de 1 éminent homme d'Etat. Voici les passages essentiels de la lettre envoyée. Elle émanait d'un Américain qui éprouvait quelques difficultés a écrire notre langue. Nous ne changeons rien k ses phrases .
Ce 9 juin 1790.
C'est avec une douleur extrême que je me trouve dans la pénible nécessité de faire part à Madame la comtesse d'Houdetot d'une nouvelle bien fâcheuse que je viens de recevoir, et que je sais l'affliger beaucoup, la mort du grand homme, son ami, M. Franklin. Sa longue et glorieuse carrière s'est terminée le 16 avril dernier. Si quelque chose pouvait ajouter à la gloire de sa vie, c'est l'elTet qu'a produit sa mort, quoique l'on s'y était préparé depuis longtemps. Son cortège funèbre a présenté un spectacle tel que ne se soit jamais vu peut-être dans aucun pays. Toute la ville de Philadelphie en était. Rien de plus lugubre que cette procession 011 on voyait la douleur la plus profonde
peinte sur chaque visage des habitants d'une ville entière. Ils présentaient l'idée d'une immense famille qui pleurait un père chéri.
Le Congrès, qui siège à une distance considérable de là, a arrêté unanimement de porter son deuil, qui est le plus grand honneur qu'ils pouvaient lui décerner. Toute l'Amérique suivra l'exemple du Congrès en portant ce deuil dans leur cœur.
Sachant l'amitié sincère qui existait réciproquement entre Madame d'Houdetot et Monsieur Franklin, il m'a été impossible de me dispenser du triste devoir de lui faire part de ce malheureux événement. Je sais bien la peine qu'il lui fera à plus d'un titre : attachée comme elle est aux progrès de la philosophie, et s'intéressant par conséquent au sort des grands hommes qui y contribuent, et liée comme elle était à celui dont toute la vie a été consacrée à tout ce qui peut être utile au genre humain.
J'espère qu'elle me permettra de partager avec elle la douleur que je me trouve ainsi forcé de lui causer. Je m'enorgueillirai de pleurer ce grand et digne homme en commun avec une personne pour laquelle je sais qu'il a toujours conservé la plus véritable estime.
M. — Lettre d Ally de Crèvecœur. — Saint-John de Crèvecœur, ami de M""" d'Houdetot, avait un fils nommé Ally. Sophie le prit sous sa protection dès l'enfance et s'occupa de son éducation. Les quelques lignes qui suivent prouvent que le protégé méritait les bienfaits de la comtesse.
Vous devez me connaître, ma bonne maman; depuis longtemps je vous ai ouvert mon cœur; depuis longtemps je n'ai eu rien de caché pour vous. J'ai puisé dans votre sein le germe
des vertus qui caractérisent l'honnête homme : vous m'avez éclairé de vos conseils, vous m'avez dirigé dans la carrière épineuse des premiers pas de la jeunesse dans le monde. Je les ai écoutés, je les ai suivis, vos avis, et jusqu'au terme de mon existence je les suivrai en aveugle.
Saint-John de Crèvecœur, originaire de Normandie, était un esprit scientifique, un vulgarisateur ardent en fait de relations commerciales, un écrivain de mérite, qui, très jeune, était parti pour r Amérique, et était rentré en France en 1781, âgé de quarante-six ans. Son principal ouvrage a pour titre : Lettres d'un Cultivateur américain; il fut très lu et très apprécié en son temps, surtout par Turgot cl les économistes. Marié en Amérique, Crèvecœur avait laissé sa famille en ce pays, sauf un fils, AUy, (['.l'il avait ramené avec lui. Il retourna ensuite aux Etats-Unis, en qualité de consul de France k New- York, puis, après nous avoir rendu dans ce poste d'éminents services, il fut privé de sa charge au moment de la Révolution, et il revint définitivement en France, où il mourut en 181 3\
YII. — Lettres de M. Le Roy. — M. Le Roy était un homme d'esprit, lié avec les philosophes et les savants de son temps. Il fréquentait le salon de M"*^ Helvétius à Auteuil, où il avait connu Franklin. Celui-ci, dans une lettre k labbé Morellet, envoyée
I. La Comtesse d'Houdetot, une Amie dj J.-J. Rousseau, pages 161 et suivantes.
d'Amérique en 1787, le charge « de ses complimenls pour M. Le Roy ». Les lettres de ce dernier à Sophie sont pleines d'aperçus ingénieux.
Aux Ménuls, 10 messidor (29 juin).
Le peu de séjour. Madame, que j'ai fait à Paris ne m'a pas permis de vous y écrire. J'ai vite emporté aux Ménuls le souvenir de l'heureuse semaine que j'ai passée à Sanois. Le calme et le silence de la campagne sont plus propres que le fracas de Paris à nourrir les doux souvenirs de l'amitié, et comme on le dit dans le style d'aujourd'hui, les objets qu'elle nous présente sont plus en harmonie avec les sentiments d'un cœur aimant...
Je me couche ici à l'heure où nous commencions le loto de Sanois auquel je mettais un intérêt si vif et souvent si importun pour les autres joueurs. La sérénité calme de M"® Rémusa t devait en être impatientée. J'ai parlé à ma nièce des talents de M"" Élisa', qui excitent son émulation sans lui inspirer d'envie. Car vous savez, Madame, que ce qui distingue l'émulation de l'envie, c'est que l'émulation est toujours accompagnée d'un sentiment d'estime et de bienveillance pour ceux qui cultivent le môme art que nous.
Ce 3o fruclidor, veille des sans-culotlides.
Comme j'en étais là de ma lettre, mon frère est arrivé et m'a remis celle que vous avez bien voulu m'écrire. Je suis fâché, Madame, que vous n'ayez pas pu y joindre les deux morceaux dont vous me parlez sur la Raison et la Volupté. J'oserai dire
I. Elisa d'Houdetot, une des petites-filics de la comtesse d'Houdelot.
LA COMTESSE D'IIOUDETOT. 6
que de ces deux sujets le dernier ne peut être dignement traité que par une femme, mais que toutes ne seraient pas aussi propres que vous à traiter le premier. Si vous voulez me faire le plaisir de me les envoyer ou par mon frère, décadi prochain, ou par la poste, vous aurez la satisfaction d'avoir fait une bonne œuvre, en me procurant des moments de plaisir dans ma solitude.
\ octobre fiS Aendémiaire).
J'ai lu. Madame, avec un plaisir extrême, votre petit morceau, et je l'ai relu avec volupté. Vous avez fixé mes idées sur une chose dont je ne m'en étais jamais fait de bien nettes et de bien précises, et il y a dans notre langue une infinité de mots de cette espèce. Je savais bien, comme tout le monde, que dans la volupté il entrait quelque chose de plus exquis et de plus délicat que dans le plaisir. Mais, je n'aurais pas pu définir à quoi cela tenait. Vous me l'avez expliqué, et j'adopte complètement votre définition que la volupté est une réjlexion sentie (la plaisir. Ce n'est pas peu que de fixer ainsi les idées et de pouvoir expliquer aux hommes ce qu'ils sentent et pourquoi ils le sentent; cela n'appartient qu'à un esprit juste, fin et délicat qui porte sa lumière sur les impressions que reçoit une âme sensible.
Ce que vous dites sur la volupté de la vertu réconcilierait avec la volupté les âmes les plus sévères. Ils ne l'ont calomniée que parce qu'ils ne s'en sont pas fait une idée juste. Ah! qu'il arrive de maux publics et privés dans ce monde, faute de s'entendre !
J'ai lu à M. Morellet votre petit morceau, et il en pense comme moi : je l'ai lu même à quelques jeunes dames qui
n'ont pas Ihonneur de vous connaître, mais que le titre seul de votre écrit devait intéresser. Elles ont été bien aises que, tandis que depuis quelque temps on avait mis au grand jour tant d'affreux sentiments cachés dans le fond du cœur humain, une main habile eût dévoilé un sentiment aimable plus ou moins enve* loppé dans toute âme honnête.
Au reste, Madame, par ce que j'ai appris de M. Morellet de la situation où vous êtes maintenant, et de toutes les personnes intéressantes que vous avez recueillies dans votre hermitage, je vois que vous devez goûter cette volupté de faire le bien, que vous savez si bien définir. Je crois bien que cela arrange mieux votre cœur que vos affaires; mais la volupté ne calcule pas comme la finance... Allons, Madame, vous pourrez dire comme Orosmane et vous serez obéie :
Je veux que tous les cœurs soient heureuï de ma joie.
Ne trouvez-vous pas qu'il n'y a qu'une âme capable de volupté qui ait pu trouver ce vers? Mille respects, je vous prie, et mille compliments à tout Sanois. M™* de La Briche se souvient-elle un peu de moi? \ous autres, gens durs, vous n'avez pitié que des prisonniers, vous comptez les exilés pour rien.
Je compte que mon frère m'apportera décadi prochain le morceau sur la raison, car il ne faut pas trop séparer la raison de la volupté.
\ux Ménuls, ce 5 brumaire.
Madame, si l'on peut reprocher à votre morceau sur la raison d'être trop court, on ne lui reprochera pas de manquer de substance. C'est elle-même qui vous a dicté ce que vous dites d'elle. Vous finissez par une observation bien juste, c'est qu'il
lui suffit de chercher sans cesse à étendre sa puissance, sans se flatter de la rendre jamais complète. Cela est surtout vrai de la raison publique, parce que nécessairement formée de toutes les raisons et de toutes les déraisons particulières qui s'entrechoquent, le résultat qui s'en forme est un mélange de raison et de folie. C'est ce que montrent assez les mœurs et les usages de tous les peuples. On ne peut trouver la raison aussi pure que l'espèce humaine le comporte, que chez quelques individus privilégiés.
Vous dites que le philosophe d'Eaubonne ' la refuse aux personnes de votre sexe. Il y a plus de deux mille ans qu'Anacréon pensait de même. Cependant, les femmes devraient en avoir de reste, car elles nous enlèvent souvent la nôtre. C'est peut-être pour nous venger que nous disons qu'elles n'ont pas ce qu'elles sont cause que nous n'avons plus. Mais pour parler sérieusement, je crois que les femmes en général dans toutes les choses qui tiennent à la nature ont une raison plus sûre que la nôtre. On ne peut leur faire prendre le change comme le prend souvent l'orgueilleuse raison des hommes...
Aussi, les femmes ne sont jamais plus parfaites que lorsqu'elles suivent les impulsions de cette nature qui ne trompe point. Le sentiment est pour leur raison un guide sûr. Mais beaucoup d'hommes prétendent que quand ce guide ne tient pas les rênes de leur esprit, c'est le char de Phaéton; du haut et du bas, des heurts et des écarts...
J'ai toujours trouvé l'homme dont vous me parlez un très bon homme". Ses formes ne m'ont jamais blessé. Mais je con-r çois qu'une femme, une maîtresse de maison peut, en l'estimant, ne pas s'en accommoder. Ce défaut, compatible avec de très bonnes qualités, est dû en partie à une habitude, prise dans
1. Saint-Lambert, qui possédait une maison à Eaubonne. Cette maison existe encore.
2. Il s'agit sans cloute de l'abbé Morellet, qui avait des manières un peu rudes, et se montrait d'un grand sans-gène d'installation quand il était invité.
les plus belles années de la vie, de vivre loin des femmes. Il y a mille petites choses de bienséance qu'on n'apprend qu'avec elles, et ces petites choses sont de grandes choses, car elles l'ont le charme du commerce.
\I1. — Lettre de Gérard. — Gérard avait été au service de M"" d'Houdetot, en qualité d homme de confiance et de secrétaire. La lettre de lui, que nous publions, prouve combien la comtesse savait se faire aimer de tous ceux qui l'approchaient. La suscription de cette lettre est curieuse, et rappelle les jours sombres de la Révolution.
A la citoyenne Hoiidetot, à Sanois, Vallée d'Emile ^ par Paris.
Luppach, le 2 4 thermidor.
\os bontés pour moi, Madame, m'enhardissent à m'adresser directement à vous pour avoir de vos nouvelles, \otre aimable compagne - m'a prévenu de son changement d'état, établissement qui m'aurait fait de la peine pour vous, si elle ne m'avait pas appris en même temps que son habitation était fort près de la vôtre, et que vous lui procuriez encore les moyens de se rapprocher de vous l'hiver, à Paris.
J'avoue que si j'avais cru trouver en moi quelque chose qui pût vous dédommager de la perte que vous eussiez faite, j'aurais tout abandonné pour aller vous offrir avec mes faibles moyens un cœur plein de reconnaissance de toutes vos bontés.
1. Pendant la Révolution, la ville de Montmorency s'appelait Emile, en souvenir du séjour de Rousseau.
2. M"" Belz, nièce de l'abbé Alorellet, qui allait épouser M. Chéroa.
Vous vous disposez à passer l'hiver à Paris. Tout se prépare à ce que cette ville soit calme, et sans doute que vos parents et vos amis iront y jouir de la sécurité qui a été achetée par bien des années de trouble. Si je ne peux pas y aller participer, mes vœux bien sincères vous y suivront, et mon occupation habituelle sera de regretter les moments heureux que j'ai passés près de vous.
Je vous prie, Madame, de vouloir bien me rappeler au souvenir de M. d'Houdetot et de M. de Saint-Lambert. Je ne sais s'ils veulent bien penser quelquefois à moi ; quant à moi, je ne puis les oublier, ils ont tant de titres à ma reconnaissance et à mon attachement, que je ne puis que les confondre avec tout ce qui vous entoure.
Je suppose que M"'^ de La Briche est au Marais. Lorsque vous lui écrirez, je désirerais bien que vous eussiez la bonté de lui parler de moi. Je ne puis parler et penser qu'avec transport à tout ce qui a quelque rapport à vous. Madame. Malheureusement les circonstances sont telles que bien difficilement je puis espérer de m'en rapprocher, et ce n'est que le temps et le hasard qui peut apporter quelque adoucissement à mes peines. Mais dans quelque situation que la fortune me place, je n'oublierai jamais combien vous m'avez honoré et accueilli, et ma reconnaissance envers vous. Madame, fera toujours une partie essentielle de mon existence.
Ajoutez à toutes vos bontés celle de me donner ou faire donner de vos nouvelles par Frédéric ' que je réunis bien de tout mon cœur à toutes les personnes que j'ai nommées plus haut, et à qui je voudrais bien être utile. Je vous jure que j'ai pensé plus d'une fois, si la guerre continuait, à vous le demander pour en prendre soin comme de mon propre fils, et pour le soustraire à quelque emploi plus fâcheux. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage sur cet article, et si jamais les circonstances