‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 14 sur 48 · GÉRARD · texte numérisé non relu

GÉRARD

Directeur de riiôpital militaire

de Luppach, par Huningue (près Mulhouse).

IX. — Lettres de la maréchale de Beauvau. — M*"" d'Hoiidetot entretint avec M"'" de Beauvau une correspondance assez suivie. La maréchale était une femme douée de dons remarquables. Elle joua un rôle important dans le mouvement des idées qui caractérise la fin du xvin'' siècle : toutes les sociétés de son temps ressentaient les bienfaits de son influence. Née Rohan-Cliabot, et veuve du comte de Clermont d'Amboise, elle avait épousé en secondes noces, au mois de mars 176/j, le prince de Beauvau, veuf luimême de Marie-Sophie-Charlotte de la Tour, sœur du duc de Bouillon. M. de Beauvau était fils, on le sait, de M. de Graon et de M"' de Ligniville. Né à Lunéville en 1720, il avait été dès sa jeunesse l'ami

de Saint-Lambert. Il était destiné aux attachements dm^ables. Son amitié protectrice pour le poète des Saisons ne cessa qu'avec sa vie, en 1793.

Sa femme et lui, d'autre part, fait rare en ce temps, offrent le modèle des époux. Ils réalisèrent cet idéal presque divin d'être amants dans les liens du mariage. Aussi, leurarrière-petite-fîUe, M""* de Noailles- Standish, a-t-elle pu dire très justement, en parlant de leur union : « Alors commença pour ce couple, privilégié jusqu'au miracle, une ère de félicité suprême, la passion dans le devoir, que le temps respecta toujours, que la mort respecta longtemps et dont elle fut le seul terncie. »

M. de Beauvau avait eu de son premier mariage une fille qui devint princesse de Poix. On demandait k celle-ci, a 1 âge de 17 ans, de ne point lire de romans. (( Défendez-moi donc, répondit-elle, de voii^ mon père et ma mère. »

Le maréchal mourut le premier. Il y a peu d'exemples d un mari regretté comme il le fut. M"" de Beauvau, raconte son arrière-petite-fille, donna par l'énergie et la durée de ses regrets, une sorte de présence réelle a l'objet de sa douleur. M. de Beauvau vivait encore en elle, et cette pensée la soutint jusqu'à son dernier soupir.

Après la Révolution, la maréchale, restée veuve, eut un salon. Le plaisir de la conversation était cher avant tout à l'ancienne société française. On se réunissait pour causer, et ce plaisir ne tardait pas à

devenir une nécessité pour qui l'avait goûté une première fois; les maladies graves et la mort seules y faisaient renoncer nos ancêtres. La Révolution amena bien une interruption, et devant ses tempêtes les salons se fermèrent, mais ils se rouvrirent aussitôt que l'orage s'éloigna; ceux qui survécurent n'auraient pu s'en passer.

Au début même, en 1789 et 1790, on accueillait avec faveur l'ère des réformes.

Quel charme, écrira une femme du temps, dans ces réunions du commencement de notre terrible Révolution où les intelligences distinguées, les âmes généreuses de toutes les classes se réunissaient dans le désir de faire du bien!... La philosophie n'avait point d'apôtres plus fervents que les grands seigneurs. L'horreur des abus, le mépris des distinctions héréditaires, tous ces sentiments, dont les classes inférieures se sont emparées dans leur intérêt, ont dû leur premier éclat à l'enthousiasme des grands, et les élèves de Rousseau et de Voltaire les plus ardents et les plus actifs étaient plus encore les courtisans que les gens de lettres... En attendant la catastrophe, la société était délicieuse; la diversité des manières de voir, la vivacité des espérances ou des inquiétudes, la nouveauté des objets d'intérêt, y imprimaient un mouvement sans exemple. Tous les esprits s'y montraient sous un jour impré>'u.

Dans le salon ressuscité de M"'" de Beauvau, on rencontrait Boissy d'Anglas, le cardinal Maury, Suard, l'abbé Morellet. Marmontel. Elle occupait, dans une maison modeste du faubourg Saint-Honoré, un petit appartement, meublé avec les restes élé-

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gants de son ancien mobilier. Pour la servir elle avait des domestiques âgés, quelque peu impotents même, qui, dans leur jeunesse, avaient approché la plus élégante société du temps.

Jamais M""" de Beauvau, dit l'ancienne vicomtesse de Noailies, ne fermait sa porte, et tous les soirs son salon était plein. Tout y entrait, elle n'avait jamais rompu avec personne, grâce à la supériorité de sa raison, et au calme de son caractère. Les gens de lettres dont elle avait aimé la société, sa nombreuse famille, ses vieux amis, leurs enfants et petits -enfants, tous se pressaient autour de son grand fauteuil, fiers de l'entourer...

Elle était enfoncée dans ce grand fauteuil à oreilles, mais il était joli comme tout le reste de son mobilier. Elle-même était mise à peindre, et établie comme toute femme de son âge doit tenter de l'être. Un bonnet en gaze blanche unie, à la mode de sa jeunesse, et invariablement le même, ainsi que sa robe, fort ample et en façon de peignoir, toujours de quelque belle étotîu unie, de couleur foncée...

On parlait généralement bas chez M"*" de Beauvau, personne ne voulant l'obliger à élever la voix qu'elle avait très faible. A une certaine heure, on lui apportait du café dans une très petite cafetière d'or. Tous ces débris magnifiques avaient le plus grand air. Cette imposante personne finit sans douleur, sans agonie ; elle s'éteignit comme elle avait vécu, en adorant son mari, et en honorant Voltaire. Ses derniers moments furent d'une paix toute philosophique.

\oilà certes un vivant portrait de l'amie de la comtesse d'Houdetot: il donne une juste idée de la vie des grands seigneurs et des grandes dames d autrefois, après l'ouragan de 98.

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Nous n'avons relevé, dans les lettres inédites de M"^ de Beauvau a l'amie de Saint-Lambert, que les passages propres k faire ressortir les qualités de cette dernière, et a prouver combien elle était partout aimée.

A la fin d une lettre, la maréchale dit :

Adieu, Madame, j'ai peine à écrire, parce qu'à ma difficulté ordinaire s'est jointe une souffrance de plusieurs jours à la tête et aux dents. Votre bonté me dira que je n'avais qu'à dicter à Déal ', mais c'est une de mes imbécillités que de ne savoir pas dicter. J'oublie d'une ligne à l'autre ce que je voudrais dire, mais ce que je n'oublierai jamais, Madame, ce sont mes tendres sentiments pour vous.

Au début d un printemps magnifique, M"'" de Beauvau écrit à son amie qui est à Sannois :

En jouissant comme on peut jouir à Paris de ce beau temps, je songe au plaisir qu'il vous donne. C'est tout réunir de joindre à celui d'une belle propriété le charme de ces premiers beaux: jours. Il est bien vrai que les premiers beaux jours ressemblent en tout à ceux de la première jeunesse : même douceur, même pureté que n'offrent plus les plus beaux jours de l'été. 11 y a de moins l'expérience et c'est bien quelque chose.

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