‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 17 sur 48 · MADAME D IIOUDETOT JUGÉE PAR MADAME DE YINTIMILLE · texte numérisé non relu

MADAME D IIOUDETOT JUGÉE PAR MADAME DE YINTIMILLE

Voici un portrait inédit de la comtesse d Houdetot, laissé par M"'^ de \intimille, dont nous devons la communication, ainsi que nous l'avons dit, à M. le baron de Barante :

Jeune, j'aimai ; le temps de mon bel âge. Ce temps si court, l'amour seul le remplit. Quand j'atteignis la saison d'être sage, Toujours j'aimai, la raison me le dit.

Mais l'âge vient, et le plaisir s'envole ; Mais mon bonheur ne s'envole aujourd'hui : Car j'aime encore et l'amour me console... Rien n'aurait pu me consoler de lui !

MADAME D'IIOUDETOÏ.

i( Celui qui a dit que les femmes pour remplir leurs moments n'ont besoin que cV aimer, a fait l'histoire de Sophie. L'amour fut le mobile de son existence et l'occupation de toute sa vie. Le ciel lui avait donné une de ces âmes tendres qui ne peuvent vivre que dans les autres, et qui ne connaissent de bonheur que celui qu elles donnent. Une providence qui semblait

LA COMTESSE D'IIOUDETOT. 85

veiller a son repos, en ôtant un peu d'énergie a son caractère, la préserva des orages que les sentiments passionnés entraînent toujours avec eux. Elle ne connut de l'amour que ce qui peut embellir la vie ; ce qui la trouble lui fut toujours étranger. Elle aima sans transport, mais avec l'abandon le plus aimable : comme le lierre qui prend la forme de l'arbre auquel il s'attache, ses opinions, ses goûts, ses penchants, tout reçut l'empreinte de la personne qu'elle aimait, et rien ne fut plus à elle que cette touchante bienveillance qui donna tant de charmes à son commerce et de si doux plaisirs à son cœur. L'habitude d'aimer fit contracter k son àme un tel besoin d'émotions agréables, qu'elle trouva dans ce besoin même une force inconnue pour repousser loin d'elle les sentiments pénibles qui auraient pu troubler son repos : ce fut le seul courage que la nature lui eût donné, et le seul effort qu'elle ait jamais tenté.'

« Les sentiments exaltés ne sont pas de longue durée, ils portent dans leur violence même le principe de leur destruction, mais tout concourut a rendre durables ceux de Sophie. Le premier objet de ses affections ne les perdit qu avec la vie : elle l'aima pendant cinquante années comme elle 1 avait aimé le premier jour. Son àme douce et tendre trouva toujours dans le bonheur de la veille une raison de plus d'aimer le lendemain, et ses jours s'écoulèrent dans une sorte d'enchantement, que son ami semble avoir

voulu peindre lorsqu'il définit le bonheur un état où l'on goûte

D'un repos animé la volupté tranquille.

(( Elle inspira au plus éloquent des hommes la passion la plus vive qu'il ait peut-être ressentie. Le ciel n'a pas voulu qu'une femme fût jamais insensible à l'amour qu'elle avait fait naître ; son cœur en fut touché, mais tout ce que l'amour le plus passionné peut offrir de charmes et de dangers, tout ce que l'éloquence d une àme ardente peut avoir d'entraînant, tout vint échouer devant cette fidélité, base inébranlable du caractère de Sophie. Son àme tendre, les circonstances de sa vie, le besoin d'un attachement exclusif, avaient pu la conduire a un premier sentiment, mais son cœur qu'elle avait donné 1 avait été pour la vie; il ne pouvait aimer deux fois.

« Son aimable caractèrene se démentit jamais. On le retrouvait dans sa conversation facile et naturelle, dans la variété de ses formes obligeantes, qui vous laissaient toujours en la quittant content d'elle et de vous; enfin, dans cette foule de poésies charmantes où son âme épanchait doucement le sentiment dont elle était pénétrée, et qu'elle oubliait ensuite avec l'insouciance d'un enfant, car il y a dans l'amour-propre quelque chose de réfléchi et de personnel qu'elle ne connut jamais,

a Dans les temps les plus affreux de nos troubles pohtiques, retirée dans une campagne qu'elle aimait,

entourée de sa famille et de ses amis, le ciel même parut protéger son asile. Son mari, que des goûts et des habitudes différentes avaient longtemps éloigné d'elle, vint l'y trouver. Elle ne vit en lui qu'une personne de plus à rendre heureuse; le passé s'effaça mutuellement à leurs yeux. En partageant entre lui et l'ami de sa jeunesse les soins qu'elle prodiguait k ce dernier, elle finit par les confondre dans ses affections, et comme, dans ce genre, tout devait être singuher dans sa destinée, les deux êtres qu'elle aimait, perdant comme elle le souvenir d'une époque éloignée, prirent l'un pour l'autre une amitié dont la sienne fut le lien.

(( Il y a des peines inévitables dans la plus heureuse vie, quand elle se prolonge un peu au delà des bornes ordinaires, et Sophie les éprouva. Les facultés morales de son ami perdirent peu à peu de leur énergie; le triste état dans lequel il fut jeté la prépara au malheur de le perdre. « Je ne puis plus rien pour son bonheur », disait-elle en pleurant, et ce mot touchant était le secret de sa vie. Son mari ne lui survécut guère. Mais la mort, en la privant des objets de ses affections, n'éteignit pas le besoin d'aimer qui était devenu pour elle une seconde nature.

(( S'il est doux de concentrer ses sentiments sur un seul objet, de n'avoir plus d'existence que la sienne, il est horrible de le perdre, sa mort laisse un vide dans le cœur que rien de personnel ne remplira jamais. A 1 âge de Sophie, l'espérance de remplace

88 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.

ce qu'elle avait perdu paraissait devoir être la plus folle des chimères, et cependant son heureuse étoile vint encore la réaliser. — Un étranger \ que des événements qu'elle crut malheureux, avaient éloigné de sa patrie, retiré dans une campagne voisine de la sienne, en lui prodiguant les soins allectueux d une pohtesse attentive, excita son intérêt. Des rapports de goût les rapprochèrent encore, 1 isolement o\i elle le supposa lui fit illusion sur le hien qu'elle pouvait lui faire, et la plus tendre amitié l'attacha bientôt à lui.

« Mais l'amitié, dans le cœur de Sophie, devait prendre la teinte du sentiment qui avait animé toute sa vie, aussi la sienne fut-elle plus agitée, plus exigeante qu elle ne lest communément. Ln monde injuste, en la soupçonnant de donner le change a son cœur, voulut jeter du ridicule sur les formes d un sentiment qui n était que la conséquence nécessaire des habitudes de son àme : ses amis, plus éclairés, la félicitèrent d avoir retrouvé le seul bonheur qu elle ait jamais apprécié, celui de pouvoir rapporter à un ami ses peines, ses plaisirs, toutes les affections de son cœur, et d éprouver encore la douce jouissance de n'avoir plus rien a soi.

(( Ses derniers moments, ses dernières paroles portèrent l'empreinte de son àme aimante. Environnée d une famille chérie, la main dans celle de

Page 1