I. La future M'"^ de Bazancourt
agS LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
aurait été très bien, si elle n'avait eu les traits grossis, et la peau rouge et boursouflée. C'était une personne excellente, sensible, afl'ectueuse, d'un esprit un peu subtil, sentimentale et romanesque. Elle aimait ma mère, et j'ai eu beaucoup d'amitié pour elle; elle est morte du choléra en 1882.
Le i3 mai i8o5, M'"' de Rémusat écrit à son
mari :
Enfin, voici le printemps dans tous ses charmes, et d'autant plus agréable qu'il s'est fait longtemps attendre. Ce matin, après les leçons de Charles, j'ai été voir M""' d'Houdetot dans son petit cabinet. Elle m'a trouvée digne de m'admettre à de petites confidences sentimentales, quej'ai d'autant mieux reçues que ma pensée habituelle tournée vers toi, et devenue un peu mélancolique par l'absence, me rend très accessible à entrer dans toutes les émotions de cœur. Elle m'a montré des vers qu'elle avait faits pour son ancien ami (Saint-Lambert), m'a fait voir trois portraits qu'elle avait de lui, et m'a parlé de ses jouissances passées, de ses souvenirs et de ses regrets, avec une sorte de naïveté qui la rendait touchante.
La même lettre se termine par ces lignes :
M. d'Houdetot m'a chargée aujourd'hui de vous parler de lui, de vous dire qu'il trouvait du plaisir à témoigner, par ses soins, à moi et à nos enfants, le souvenir qu'il gardait de votre amitié, et de l'intérêt que vous avez pris à ses peines. Je voudrais que vous eussiez le temps de m'écrire quelque chose pour lui, et pour sa femme. Ils sont si bons pour moi, que je voudrais payer leurs aimables attentions par un souvenir, aimable aussi, de vous.
M. de Rémusat, à Milan, reçut de sa femme
la lettre suivante :
Sannois, mardi, 21 mai i8o5.
J'ai été bien touchée, ce matin, d'une proposition que m'a faite M""' d'Houdetot, qui était tout à fait maternelle. Elle voulait qu'Albert {fils malade de M. de Rémusat) passât l'été auprès d'elle, tant elle trouve que la campagne l'a fortifié. Quoique je n'aie pas cru devoir accepter cette proposition, je l'en ai pourtant vivement remerciée, et je me suis engagée à en profiter pendant l'été, de temps en temps. Cette excellente femme est d'une bonté toute particulière pour moi ; elle m'a prise fort à gré. Cette année, elle veut que je la voie seule, le matin. Elle a besoin, dit-elle, de mes soins; elle m'aime comme sa fdle, et elle se plaît à me parler de sa jeunesse, de ses sentiments et de ses opinions.
Elle sait (et qui ne le sait pas quand on me connaît un peu?) combien je suis heureuse par vous, et combien je le sens; aussi, souvent, elle m'entretient de mon ami, qu'elle aime, qu'elle loue comme il mérite d'être loué. Les personnes sévères se récrieront en vain, mon cher ami. Les femmes qui ont beaucoup aimé seront toujours les seules véritablement aimables. Jamais le sentiment du bonheur des autres n'inspire à M"" d'Houdetot de regret aigre, ou de mécontentement; ses souvenirs viennent doucement se joindre aux plaisirs présents des gens qu'elle aime, et cela seul suffit pour qu'elle en prenne sa part, et qu'elle les partage tous.
Napoléon allait être couronné, à Milan, roi
d'Italie, M"" de Rémusat fait allusion a cette solennité dans la leltre suivante, datée du 28 mai :
Mon ami. je suis paisiblement dans ma petite chambre, en contemplation du joli jardin de M'"" d'Houdetot, qui est en
3oo LA COMTESSE D'HOUDETOT.
fleurs, avec mon Charles, qui fait son extrait à côté de moi, tandis que vous êtes aujourd'hui dans l'agitation d'une grande cérémonie. Cet événement important a été, ce matin, presque le sujet de ma première pensée en m'éveillant...
J'ai passé presque toute ma matinée avec M"'" d'Houdetot; et nous avons eu une fort bonne petite conversation. Ma pauvre maman était dans son lit avec la migraine; et nous n'étions que ma sœur, moi et M. Mole, qui s'était un peu humanisé.
Yous imaginez bien que, dans trois heures de causeries, il a été question de ^oltaire, de M. de Saint-Lambert, et puis de tous les philosophes; ensuite, mon ami, de Jean-Jacques, que je mets toujours dans une petite place à part; ensuite de gens de lettres plus modernes, et puis de nos gens d'esprit d'à présent, et des ouvrages de chacun, et des caractères; enfin, tout y a passé, et, à la fin de la matinée, nous nous sommes retirés, contents de nous. Au milieu de cette conversation, j'ai souvent pensé à vous, car vous vous y seriez plu, et vous y auriez bien tenu votre place. Peut-être dans ce moment, le nouveau roi d'Italie est couronné...
M'"" de Rémusat quitte Sannois et rentre à
Paris; elle écrit k son mari le 20 juni :
J'ai reçu de M'"" d'Houdetot une très aimable lettre sur le regret que lui cause notre absence, et qui renferme pour nous de tendres assurances d'affection. Je suis bien touchée de l'amitié qu'elle me témoigne. Elle dit qu'elle aimerait à passer sa vieillesse près de moi; je lui consacrerai aussi bien tous mes soins, et je lui en rendrai autant que je pourrai, malgré toutes mes autres occupations.
Une année s est écoulée. M. de Rémusat est à
Mayence . Sa femme lui écrit de Paris le 2 7 octobre 1806:
Je ne sais si les lettres 011 je vous parle de mon petit
MADAME DHOUDETOT A SAiNAOIS. 3oi
voyage à Sannois vous sont arrivées. J'y ai passé trois jours. M""" d'Houdetot était malade, et elle a maintenant la fièvre tierce, jointe à une inquiétude, naturelle à son âge, qui l'abat extrêmement. Son àme et son cœur vivent encore beaucoup, et malgré tout ce qu'elle a perdu, la vie lui est très chère. « Mes regrets sont des souvenirs, me disait-elle, et ils embellissent encore mon existence. » \ous voyez si c'est prendre le bon côté des choses.
Quand M'"" d'Houdetot mourut, le 28 janvier 181 3, M"" de Rémusat, qui, comme on l'a vu par les extraits cités plus haut, l'avait beaucoup fréquentée et aimée, voulut lui rendre un dernier hommage. Elle lui consacra quelques pages qui ça et là ont été reproduites par fragments. Nous tenons a les donner ici dans toute leur étendue, et telles que M. Paul de Rémusat les a fait connaître, d'après un manuscrit de sa grand mère. Ces pages de grande pénétration, de fine analyse, et de haute valeur littéraire, attestent la supériorité d esprit de celle qui les a écrites. A tous égards, elles méritent d'être lues et méditées. « C'est écrit a point », comme eut dit Rivarol.
M"'^ d'Houdetot vient de mourir après une heureuse et longue carrière. Au milieu des orages publics, sa vieillesse a été paisible, sa mort douce et calme. Est-ce donc la puissance d'une raison exercée, est-ce le courage d'une àme forte, est-ce enfin le concours des événements qui ont donné à sa vie un aspect si égal, à ses derniers moments un repos si touchant? Non, sans doute. Son caractère ne devait pas la prémunir contre les choses qui heurtent la vie, mais il a dû l'cmpccher de les rcn-
3o2 LA COMTESSE D HOUDETOT.
contrer. Semblable à ces enfants aimables qu'un heureux instinct fait passer à côté de l'écueil sans l'avoir prévu ni en être froissés, elle a traversé le monde avec cette confiance qui n'accompagne ordinairement que la jeunesse, et qu'on est accoutumé de respecter, parce qu'on sait qu'en essayant de l'avertir, on serait bien plus sûr d'attrister que d'éclairer sa touchante ignorance.
M'"" d'Houdetot était née dans une époque heureuse et brillante de notre monarchie. Les hommes de génie qui avaient, en quelque sorte, illuminé le règne de Louis XIV, laissaient après eux en s'éteignant une trace de lumière prolongée qui suffisait encore pour échauffer l'esprit de leurs successeurs. La longue et pacifique administration du cardinal de Fleury donnait aux arts et aux talents le temps de se développer.
M"'^ d'Houdetot put rencontrer facilement, dès sa jeunesse, les occasions de satisfaire les goûts qu'elle apporta dans le monde. Mariée comme on mariait alors, elle tint d'abord dans la société la place qu'on y voit tenir à presque toutes les jeunes personnes. Depuis quinze ans jusqu'à vingt les femmes se ressemblent à peu près. Elevées dans les mêmes habitudes, formées par la même éducation, leur jeunesse se montre avec plus ou moins d'agréments, mais toujours avec les mêmes apparences des qualités absolument nécessaires à l'éloge qu'on doit pouvoir faire d'une fille à marier. Aussi, la plupart du temps, se marient-elles qu'on ignore encore, même leurs parents, même elles-mêmes, les qualités ou les défauts qui dirigeront leur conduite.
Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre les femmes
MADAME D'HOUDETOT A SANNOIS. 3o3
qui apporte d'avance des principes établis, qui les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte et particulière. ]yjme d'Houdetot, dont cette digression ne nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer, ne peut pas être assurément comprise dans cette classe. Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à chacune des actions de sa vie, lui mérite une place particulière que justifie cette touchante uniformité.
M'"^ d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des incidents particuliers la placèrent dans une société qui professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer. Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions. Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors les philosophes ou les académiciens, sa jeune et riante imagination s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à son cœur.
Elle s'attachait aux principes d'une secte qui prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou peut-être n'avait pas voulu prévoir que les nouvelles institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été exécutée.
Des voix amies prêchaient à M™" d'Houdetot une doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments d'interrègne, qui auraient attristé M°'^ d'Houdetot. Si la nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la détromper. Son erreur était celle du cœur; le moyen de détruire une semblable illusion?
3o4 LA CO>[TESSE D'HOUDETOT.
On ne peut guère porter plus loin que M"'" d'Houdetot, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté demande un certain discernement du mal; elle le voit et le pardonne. ^jme d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle; et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver.
Cette bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses goûts. L babitude du blâme aiguise peut-être l'esprit, beaucoup plus qu'elle ne l'étend. mais à coup sûr elle dessèche le cœur, et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé ! Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux, donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne ternira point.
Aussi, M""' d'Houdetot disait-elle souvent : (( Les plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun. » Cette disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait le souvenir, car son âme conservait une sorte de reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à contempler une belle Heur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa vie.
Jeune, elle eût voulu tout aimer, et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir de ses ans, embellissaient encore sa
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vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.
M""" d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent fut aussi dirigé par son cœur, et ajouta encore à ses plaisirs.
Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre, aux tristes impressions produites par les mouvements politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir à cette funeste époque. Pendant le rcgne de la Terreur, elle vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation, imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour vivre dans cette intimité de famille et d'affection à laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on ne se fût pas douté dans un temps de repos et de plaisirs.
Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus, d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les facultés de son cœur. Trop faible pour se soutenir dans sa vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une providence indulgente la servit encore en préservant ses dernières années de l'isolement qui les accompagne ordinairement.
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Des soins assidus et délicats embellirent ses vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé son printemps ; une amitié complaisante consentit à prendre avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son cœur, mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa vie. M"'*" d'Houdetot trouva encore dans le monde cette indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir seule le droit de réclamer.
D'ailleurs, elle a prouvé par le courage et le calme qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice prolongé des facultés du cœur n'en affaiblit point l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que l'expression d'un regret aussi tendre que touchant : o Ne m'oubliez pas », disait-elle à ses parents et à ses amis en pleurs autour de son lit de mort. « J'aurais plus de courage s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive dans votre souvenir! » C'est ainsi qu'elle ranimait encore par le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots : J'aime 1 ont été le dernier accent que son âme en s exhalant ait porté vers la Divinité.
M"" de Rémusat, au tome III de ses Mémoires, parle une dernière fois de M"" d Houdetot, et cite d'elle ce mot qu elle prononça sur Napoléon, en 1807, après Friedland : « Il rapetisse 1 histoire, et agrandit l'imagination. »
Nous ne pouvons mieux compléter ces extraits des Mémoires de M"" de Rémusat qu en donnant ici les lettres ou fragments de lettres qu'elle adressa à M*"" d Houdetot, et qui prouvent combien ces deux
femmes furent dignes de se comprendre et de s'aimer. Ce sont des pages inédites.
Cauterets, ce aS juin.
Après avoir pris un peu de repos clans mes montagnes où je suis arrivée depuis quelques jours, un de mes premiers soins, Madame, est de remplir la promesse que vous avez bien voulu me demander, et dont l'accomplissement est au nombre des plaisirs rares que me laisse l'absence. Me voilà donc toute seule, loin de ceux qui me sont chers, et si étonnée encore de cet isolement que je suis toujours tentée de l'envisaprer comme un songe pénible dont je ne puis parvenir à me débarrasser. Je ne sais si cette pensée de l'absence qui me poursuit sans cesse nuit à l'admiration que devrait m'inspirer le pays que j'habite, mais enfin je ne me trouve pas également contente des sites qui m'entourent. Et si je suis frappée de la hauteur imposante des montagnes, de la fraîcheur de la verdure, et de la limpidité des eaux, je me sens tout à coup refroidie dans mon enthousiasme à la vue de ces masses de rochers qui nous menacent, au fracas du torrent qui roule près de nous avec une espèce de furie, et surtout à ce manque total d'horizon auquel je ne puis m'accoutumer.
Cependant, je sens qu'il faut encore me défendre d'aucun jugement, puisque je n'ai guère qu'une impression de quelques jours à émettre. Si je ne craignais de me presser aussi par rapport à ma santé, je dirais que j'ai beaucoup d'espérance pour ce que je dois attendre des eaux. Le peu de bains que j'ai pris m'a déjà fait grand bien, l'air que je respire ici m'a redonné des forces et je com-nsnce à ma flatter que je retrouverai dans l'amélioration de ma santé la récompense du sacrifice que je lui fais. Mais, qu'il est grand ce sacrifice, et que je suis triste loin de ma famille, de mes amis et de vous, Madame, qui pour moi semblez faire partie de l'une et des autres. C'est la pre-
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mière fois que je suis ainsi toute abandonnée, et ce sera, j'espère, la dernière. La vie n'est pas assez longue pour l'abréger encore volontairement par de telles privations.
J'ai été bien heureuse de trouver ici Zéphirine et sa mère*. Nous vivons beaucoup ensemble. Ce qu'on appelle vivre ici est quelque chose de bien simple. Le bain et la boisson, voilà la grande affaire de la journée, ensuite on se promène, on lit, le dîner arrive de bonne heure, le soir un peu de travail, de conversation et d'écriture, et à neuf heures tout le monde repose à Cauterets. Si cette manière d'employer sa journée, qui est à peu près semblable à celle de Sannois, m'attriste ici, et me plaisait tant dans votre vallée, c'est à ma mère, à ma sœur, à vous, Madame, d'en trouver la raison.
Adieu, Madame, je n'écris pas longtemps parce qu'on me le défend avec les eaux, et que mes correspondants sont très nombreux. Après ma famille, vous êtes la première à qui j'aie écrit. Il me semble que ce plaisir était au nombre de mes plus doux devoirs. Agréez, je vous prie, mes hommages, et veuillez bien avoir la bonté de dire à Elisa' que Zéphirine se plaint sérieusement de son silence. Sa mère, qui avait le projet de vous écrire ce matin, souffre d'une violente migraine, et me charge de vous parler de son tendre attachement.
Extrait d'une lettre datée de Paris
Je dois aujourd'hui prendre congé de Leurs Majestés '' qui partent incessamment. Après cela je m'occuperai un peu de ma santé qui, quoique infiniment meilleure depuis les eaux, a cependant maintenant besoin d'être rafraîchie du voyage et du
1. M™' de Rtmusat mentionne ici Zéphirine de Damas dont nous avons parlé dans le chapitre consacré à Saint-Lamhert.
2. Elisa d'Hoiidetot, une des petites-filles de M™^ d'Houdetot, qui vivait dans sa compagnie.
3. M'"'' de Rémusat était dame du Palais de l'impératrice Joséphine.
MADAME D'HOUDETOT A SANNOIS. 3oo
soufre; ensuite j'irai à Sannois vous remercier encore de vos bontés, de cette affection que vous voulez bien me témoigner, et vous embrasser, Madame, avec toute la tendresse que je vous ai vouée et qui est un des plus doux sentiments de mon cœur. Agréez, je vous prie, mes hommages respectueux.
Nous voici arrivé à la fin de notre tâche. Elle nous a semblé douce à remplir. M""' d Houdetot, en effet, a le charme : autour d'elle voltige une séduction particulière, faite de sentiment, d'intelligence et de culture littéraire. Elle avait au suprême degré le sens de la vie comme nous l'entendons, c'est-a-dire qu'elle fermait les yeux devant les laideurs de ce monde, et les tournait sans cesse vers ses lumières et ses beautés.
Elle fut, je le répète, la femme la plus harmonieuse de son époque, aussi fut-elle aimée par tous ceux qui la connurent. Le génie pénétrant et si sensible de Rousseau eut vite fait de la comprendre; aussitôt, il se passionna pour elle, bien convaincu qu il ne rencontrerait pas deux fois sur sa route un caractère aussi aimable, aussi affectueux, et aussi enjoué.
Dans la préface de ses Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse, Renan exprime cette pensée : « On ne doit jamais écrire que de ce qu'on aime. L oubli et le silence sont la punition qu on inflige à ce qu on a trouvé laid ou commun, dans la promenade a travers la vie. )) Depuis longtemps cette maxime est la mienne.
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J'aime tous ceux dont je parle en cet ouvrage. Je vis avec eux par le souvenir, comme si je les avais eOFectivement connus. Il me semble que j'ai été leur ami, et que je suis resté pour rendre hommage à leur mémoire.