Tragédie de Crébillon
Boileau et La Fontaine. Nous avons, |je crois, cent volumes de
r Académie des Sciences dans lesquels je ne crois pas qu'il y
ait quatre vérités de notre cru. Nous avons plus de trente
volumes de l'Académie des Inscriptions, et je ne crois pas qu'il
y ait dix mémoires véritablement instructifs, quoiqu'ils soient
très aisés à faire. On compile, compile, compile; on critique,
critique, critique, mais de génie, point; ou du moins fort peu.
Vous qui avez du génie, ayez la bonté d'aimer toujours un
peu le vieux malade aveugle de Ferney, qui est enchanté de
vous.
VOLTAIRE
CINQUIÈME LETTRE INEDITE
A Monsieur de Saint-Lambert.
A Ferney, 22 décembre 1773.
La Tactique doit se mettre à vos pieds, Monsieur ; vous y avez bien des droits comme prêtre de Bellone et d'Apollon, comme auteur de l'excellent article Déserteur, dont vous avez enrichi l'Encyclopédie, etc., etc.
Les copies de cette bagatelle qui ont couru étaient trop informes. Daignez agréer celle-ci, qui est plus correcte que toutes les autres.
Vous serez peut-être surpris d'y trouver les noms de M. Clément et de M. Sabatier, mais on ne peut s'empêcher de donner un coup de fouet à ces ânes qui donnent des coups de pied.
J'admire l'insolence de ces animaux-là. La littérature serait en France le comble de l'ignominie, si elle n'avait pas été soutenue par l'honneur que vous lui avez fait.
Conservez, Monsieur, vos bontés pour le vieux solitaire qui vous sera bien véritablement attaché jusqu'au dernier moment de sa vie.
VOLTAIRE
28o LA COMTESSE DJIULDETOT
SIXIEME LETTUE 1> EDITE
.1 Monsieur de Saint-Lamberl, colonel i.V infanterie, l'un des Quarante de V Académie française .
ij janvier 1774, à Ferney.
11 me semble, Monsieur, que vous vous y prenez de bonne heure. Vous auriez été un excellent général; vous avez vos magasins tout prêts avant que la campagne soit ouverte. J'aime à vous voir lutter contre Lucrèce et contre l'abbé de Chaulieu. Hominum divunujue volupias est une grande dame, qui mérite assurément qu'on lui écrive un petit mot. Vous lui envoyez une lettre dont elle doit être fort contente, pour peu qu'elle ait de goût et d'esprit. Vous la connaissez très bien, cette dame; elle aime qu'on varie son style, sa cadence, ses images; vous la servez à merveille. M. le prince de Beauvau doit être aussi content qu'elle; tout ce que vous en dites est charmant.
S'il y avait un homme tel que vous peignez le vieillard du lac Léman en vers tels qu'on n'en a jamais fait au bord de ce lac, certainement ce vieillard-là rajeunirait pour vous remercier et il babillerait sa reconnaissance comme ces bonnes gens dont vous dites :
Ils seront tous difl'us, et peut-être un peu sourds, Et se pardonneront de ne se point entendre.
Puisque vous dites que vous vous amusez quelquefois entre Montaigne et la Pucelle, je voudrais bien vous envoyer une Pucelle d'une nouvelle édition, plus correcte, plus châtiée, plus voluptueuse peut-être et plus insolente que toutes les autres. Mandez-moi si je pourrais vous l'envoyer par la poste, sous le couvert de M. le prince de Beauvau. Le paquet serait un peu gros, il serait de deux bons doigts d'épaisseur. On le ferait
SAIfJT-LAMBERT. 281
partir par la poste de Lyon, je crois qu'il ne faudrait pas qu'il fût relié : voyez si vous avez quelque voie plus sûre.
Adieu, Monsieur, mes tendres compliments à vous et à vos amis. Vous ne me dites rien de cette canaille de Clément et de Sabatier. Cependant, ces marauds sont soutenus par une cabale puissante. Ce ne sont pas les monstres qui nuisent, ce sont ceux qui les nourrissent dans leurs loges. Les protecteurs d'un animal comme Clément sont beaucoup plus coupables que lui.
VOLTAIRE
SEPTIEME LETTRE INEDITE
A Monsieur de Saint-Lanibeii, inestre de camp de cavalerie, de l'Académie française, hôtel de Beauvau, à Paris.
6 octobre 1777, à Fernev.
Je reçois le 4 octobre une lettre du 11 auguste, ou du II aoust, que M. Suard devait m'apporter, et que les arrangements des finances de l'Etat ont un peu retardée.
Je vois par cette lettre, et j'avais déjà appris par M. le prince de Beauvau, que notre PoUion d'Aubonne se souvenait toujours de moi avec amitié.
Il est vrai, mon illustre confrère, que j'existe encore, mais je n'ai assurément ni l'estomac, ni les jambes, ni la gaîté que vous me supposez. Je m'attriste dans ma tanière de toutes les vivacités brillantes et bruyantes de votre Paris qui n'est plus le mien. J'apprends, pour me consoler, que vous avez osé prendre publiquement, dans l'Académie, le parti de Boileau et de Ra cine. Il est vrai que vous y êtes intéressé. Ceux qui ont des vignes à Chambertin vantent le vin de Bourgogne.
Puisque vous avez soutenu si noblement le bon goût dans notre tripot, je me flatte que vous achèverez votre ouvrage en
282 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
nous donnant M. de Condorcet pour confrère. Nous avons
besoin de lui comme nous en avions de vous, dans ce siècle
maudit. Il nous faut un philosophe intrépide et éloquent. Nous
sommes perdus, si nous n'avons pas M. de Condorcet, vous
dis-je. Hasardez tout pour la bonne cause; échauffez les tièdes,
encouragez les timides, voilà le moment de vaincre ou de périr.
Je crois, en vérité, que si vous réussissez, vous me ferez vivre
encore deux ans. C'est donc la vie que je vous demande, en
vous demandant la gloire de l'Académie.
Portez-vous mieux que moi, et soyez aussi heureux que vous
méritez de l'être.
VOLTAIRE
On a pu remarquer clans la quatrième lettre, du i""^ mai 1771, le beau passage où Voltaire juge à fond la vanité des polémiques inspirées par les petites passions.
Dans quelques années, on ne lira plus les remontrances des Parlements, dont nous avons été inondés. Toutes les brochures pour et contre seront des toiles d'araignée, mais on réimprimera Boileau et La Fontaine.
De nos jours, on pourrait quelquefois répéter ces paroles consolantes, en les appliquant k diverses questions. (( Seul, en effet, comme la dit Théophile Gautier, Fart a l'éternité. »
Dans la septième lettre, du 6 octobre 1777, Voltaire supplie Saint-Lambert de lutter de toutes ses forces pour faire entrer Condorcet k l'Académie :
Je crois, en vérité, que si vous réussissez, vous me ferez
vivre encore deux ans. C'est donc la vie que je vous demande, en vous demandant la gloire de l'Académie.
Le philosophe n'eut pas le plaisir de voir entrer son protégé à l'Académie, car il mourut en 1778, et Gondorcet ne fut nommé qu'en 1782.
Dans les dernières années de sa vie, Saint-Lambert avait perdu une partie de ses facultés, et il fallait s occuper de lui comme d'un enfant. M. et M"" d'Houdetot rivalisaient de zèle auprès du vieux poète. M. de Norvins, qui fut témoin de ces soins touchants, a laissé à ce propos dans son Mémorial quelques passages intéressants :
Jamais, dit-il, M. et M'"'' d'Houdetot ne s'étaient vus autant depuis leur mariage que pendant les vingt-cinq dernières années de la vie de Saint-Lambert. Gomme il n'avait jamais pu naître entre eux la moindre sympathie, il fallait qu'une indéfinissable attraction, ainsi qu'une œuvre du démon, engageât tout à coup leurs deux existences et les mêlât à celle du poète philosophe, devenu l'athée de l'étrange amour qu'ils lui portaient. Et lui, personnification visible d'un vieux mythe druidique, ce sphinx de la philosophie du xviii'' siècle jouissait sous son enveloppe de granit d'être adoré, incompris, et de n'être pas deviné depuis si longtemps par ses deux esclaves, dont il changeait la foi en supplice. Ce supplice était de tous les jours, de tous les instants pour M"*^ d'Houdetot, dont il ne cessait de se plaindre, qu'il traitait devant nous de la manière la plus dure, et à qui souvent il faisait le satanique aff"ront de préférer
284 I-^ COMTESSE D" IIOL DETOT.
à sa constante recherche des soins les plus délicats les soins vulgaires et matériels de son mari. — Il lui donnait mieux le bras. — Il arrangeait mieux son feu. — Il disposait mieux les coussins de son fauteuil. « Laissez-le faire, lui disait-il rudement, il sait cela mieux que vous. »
En effet, elle, elle savait autre chose. Il fallait voir, dans les dernières années de ce singulier philosophe, avec quelle coquetterie de femme encore passionnée elle provoquait quelque résurrection de l'esprit endormi de Saint-Lambert, comme elle était adroite à rafraîchir sa mémoire, comme elle savait choisir dans les souvenirs de cet homme, et avec quelle impatience elle guettait l'à-propos d'une observation ou d'une réminiscence piquante, qu'elle avait fait renaître! Jusqu'au dernier moment de leur coexistence, sa présence d'esprit veilla sur lui ainsi que sa présence de cœur...
A citer encore cette page du Mémorial de M. de Norvins :
Saint-Lambert a dû et devra à tout jamais sa renommée à deux amours où les deux plus beaux génies du siècles, Voltaire et Rousseau, contribuèrent à leurs dépens à l'immortaliser par-dessus le marché. A l'âge de soixante et onze ans qu'il avait quand je le vis pour la première fois, morose et maussade, il conservait trop peu de traces de ses moyens extérieurs de séduction pour faire croire que M"'" du Chàtclet et d'Houdetol eussent été ensorcelées par d'autres charmes que par ceux de son esprit, dont il restait encore d'heureux et de nombreux témoignages... Une perruque à bourse, surmontée d'un fer à cheval très élevé, semblait vouloir suppléer, comme les talons de Louis XIY, à la petitesse de sa taille'. Un habit de drap
I. Dans le tableau de Frédéric dHoudetot, c[ue nous reproduisons an chapitre suivant, et qui a pour litre le Salon de M°" d'Houdelot, à Sannois, en 1802, on aperçoit Saint-Lambert qui joue aux cartes en tournant le dos au
SAIM-LAMBERT. 285
gris à la française, une veste blanche, une culotte de prunelle noire, des bas gris et des souliers à boucles complétaient son costume de campagne, avec les manchettes et le jabot d'usage et un chapeau rond à larges bords.
^ oici enfin un passage fort curieux, véritable tableau de genre, que M. de Xorvins n'a certes pu tracer sans sourire :
Dans les dernières années, Saint-Lambert ne paraissait jamais pour diner qu'entre ses deux acolytes conjugaux, se plaçait à table au milieu d'eux et en sortait de même. On l'asseyait une demi-heure après à une table de jeu avec ses partners obligés, et quand l'abbé Morellet ne se trouvait pas là pour faire le quatrième, M""" de La Briche m'engageait à le remplacer, en me disant, ce qui était vrai, que Saint-Lambert allait s'endormir. Et, en effet, un quart d'heure après, j'étais rentré dans la circulation; ^L et M""" d'IIoudetot lavaient ramené dans son appartement, oii ils le recjardaient dormir jusqu'à ce qu'Use réveillât. Alors ils reparaissaient tous trois dans le salon jusqu'à l'heure de la séparation générale.
Ernest Bertin, dans son livre : La Société du Consulat et de rEmpire, s'exprime ainsi, d'après M"" de Rémusat :
iNous retrouvons M'"" d'Houdetot, aux dernières heures de sa vie, aussi souriante, aussi aimante. Saint-Lambert, qui avait vieilli, était mort sous son toit en i8o3. Il avait fini par éprouver quelque chose qui ressemblait à des remords, et qui
spectateur. On reconnaît « la perruque à bourse, surmontée du fer à clieval », dont parle Norvins, ainsi que l'habit de drap gris, les bas gris et les souliers à boucles. Le peintre et l'historien ont rendu fidèlement la rt-alité, et le pinceau de l'un confirme les récits de l'autre.
286 LA COMTESSE DHOUDETOT.
devint de plus en plus sensible dans l'affaiblissement de ses facultés. Il avait la manie de dire à tout instant à M. d'Houdetot, en lui prenant les mains : « Mon ami, j'ai eu bien des torts envers vous! » On avait toutes les peines du monde à l'empêcher d'expliquer sa pensée.
Saint-Lambert habita longtemps une jolie maison de campagne à Eaubonne. Elle |n'a point disparu et donne dans la rue de Soisy. Malgré les changements et les réparations qu'amènent fatalement les années, ses lignes rappellent une époque lointaine, et le charme des anciens jours est empreint encore autour de ses quatre colonnes doriques, et de son fronton, qui datent de i77^>-
MADAME DHOLDETOT A SANNOIS
La maison de Sannois. — Le salon consacré par une peinture du comte Frédéi'ic d'Houdetot. — Vers de Delille. — Récits de Madame de Rémusa t. — Conclusion.
En quittant Eaubonne vers la fin de 1768, M"" d'Houdetot ne s'éloigna pas : fidèle k la vallée de Montmorency, elle alla habiter le joli village de Sannois; elle y séjourna pendant la belle saison, jusqu'à la fin de sa vie. Elle s'y plaisait, et y recevait ses amis. Le jardin, comme l'habitation, était rempli de souvenirs qui rappelaient les lettres et les arts. C'est là qu'il faut aller, si l'on veut évoquer les longs jours de son heureuse vieillesse, après la tourmente de la Révolution. Sa maison était un des lieux où revivait la société élégante et lettrée du xviif siècle.
Les séjours de M"'' d'Houdetot à Sannois se prolongèrent pendant un demi-siècle. Elle y vint chaque
ago LA COMTESSE D'HOUDETOT.
été jusqu'à sa mort, en i8i3. Son mari avait acheté la maison qu'elle habitait.
Frédéric d'Houdelot a laissé un tableau curieux dont nous avons tenu à donner une reproduction (Planche IX). Nous y voyons sa grand'mère jouant aux cartes, en compagnie de son mari, de Saint- Lambert et de M. de Fontenay, ancien conseiller au Parlement. La scène se passe en 1802, dans le salon de la maison de Sannois. Au second plan, le peintre s'est représenté lui-même; la jeune femme debout près de lui est sa demi-sœur, Elisa d'Houdetot, l'aînée des enfants du second mariage de César d'Houdetot, et qui plus tard devint la baronne de Bazancourt.
Ces divers partners paraissent jouir d'une paix profonde, d un grand bonheur. Pour eux, le soir de la vie est arrivé, les passions sont éteintes, l'apaisement les enveloppe, ils semblent heureux d'être réunis et de passer ensemble les jours qui leur restent.
En voyant ainsi M"" d'Houdetot entre son mari et Saint-Lambert, on se rappelle le portrait que M"" de Vintimille a tracé et où elle dit :
Son mari, que des goûts et des habitudes différentes avaient longtemps éloigné d'elle, vint la trouver. Elle ne vit en lui qu'une personne de plus à rendre heureuse, le passé s'effaça mutuellement à leurs yeux. En partageant entre lui et l'ami de sa jeunesse les soins qu'elle prodiguait à ce dernier, elle finit par les confondre dans ses affections, et comme, dans ce genre, tout devait être singulier dans sa destinée, les deux êtres qu'elle
aimait, perdant comme elle le souvenir d'une époque éloignée, prirent l'un pour l'autre une amitié dont la sienne fut le lien.
Gomme je l'avais fait jadis pour Eaubonne\ j ai voulu visiter Sannois, et y rechercher les traces de Sophie. Sa demeure a été détruite, son jardin n'existe plus, les marbres de son parc ont été dispersés, bref le temps a fait son œuvre, et ce qui pouvait périr a disparu. Mais le souvenir de l'aimable femme survit à ce fatal changement des choses humaines, et son prestige de grâce et de bonté est k jamais attaché a ce coin de terre.
Sur le plan terrier de la commune, j'ai pu retrouver a quel endroit précis habitait la comtesse. Sa demeure s'élevait k un des angles formés par la rue Vauconsant et la rue de Paris qui se confond avec la grande route de Paris k Pontoise. En bordure de celle-ci s'étendaient les jardins. La vue était très belle.
Avant et après la Fiévolution, M"'" d'Houdetot, comme nous le disions plus haut, reçut k Sannois une société d élite, grands seigneurs et grandes dames, gens de lettres, poètes, académiciens, les survivants de l'ancien temps et les hommes des temps nouveaux.
Une visite qui, parmi beaucoup d'autres, laissa sa trace k Sannois, fut celle de Franklin, le 22 avril 1781 . L'illustre Américain fut reçu par Sophie avec une déférence pleine d'affection, des amis avaient été invi-
I. La Comtesse d'Houdetot, une Amie deJ.-J. Rousseau, p. 49 e' suivantes.
aga LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
tés, une petite fête eut lieu en son honneur. Au déjeuner, elle dit des vers qu'elle avait composés pour célébrer sa venue, et chaque convive récita un quatrain. Dans le jardin, le vieillard planta de ses augustes mains un acacia de \irginie. Ce fut un jour heureux. M'"*" d Houdetot aimait ces réunions affectueuses où on fêtait l'amitié, les doux attachements, le talent, le génie, la nature; où pas une parole amère n'était prononcée; où le cœur et l'esprit, le cœur surtout, se manifestaient dans des causeries sans prétention et sans solennité.
Franklin emporta de cette réception une impression qui ne s effaça point. Rentré en Amérique, à la tête des affaires, il s en souvenait avec émotion et il écrivait à M™^ d' Houdetot une lettre intéressante que nous avons donnée.
Le souvenir de votre amitié, disait-il, et des heures fortunées passées en votre agréable compagnie à Sannois, m'a souvent fait déplorer la distance qui rend pour toujours impossible une nouvelle rencontre entre nous.
Delille était un des habitués de Sannois ; dans ses poésies fugitives figure une pièce avec ce titre : Vers pour le jardin de Madame d' Houdetot. A oici les meilleurs passages :
0 combien j'aime mieux vos riants paysages Que ces parcs, de Plutus dispendieux ouvrages, Où venaient à grand bruit se cacher autrefois Et les ennuis des grands et les chagrins des rois !
Je trouve l'innocence et le bonheur champêtre
Dans ces lieux que vos mains ont pris soin d'embellir!
L'oiseau de vous charmer semble s'enorgueillir.
Les roses s'empressent d'y naître,
Et le chêne veut y vieillir.
J'aime de vos gazons les nappes verdoyantes. Vos élégants bosquets, vos bois majestueux, Tout plaît à mes regards! Vos routes verdoyantes Ne me tourmentent point de replis tortueux, Et l'on y peut marcher, y rêver deux à deux. A ces beaux lieux, que le bon goût décore, Plus d'un doux monument vient ajouter encore. De tous ceux qui vous furent chers.
Dont vous aimiez l'éloquence ou les vers. Sous les abris sacrés de ces feuillages sombres On croit voir revenir et voltiger les ombres. Votre art veut émouvoir et non pas éblouir, Pour vous, aimer c'est vivre, et rêver, c'est jouir.
Nous avons trouvé dans les Mémoires et la Correspondance de M'"' de Rémusat de nombreux passages relatifs à lamie de Saint-Lambert pendant cette période. Nous les avons groupés, et nous les donnons ici pour compléter les divers documents de cet ouvrage.
M"'" Glaire de Rémusat était fille d'un M. de Vergennes, ancien conseiller au Parlement de Bourgogne, et neveu du ministre de ce nom. Sa mère, M'"" de \ergennes, était très liée avec M""" d'Houdetot. Celle-ci reporta sur la fille laffection qu'elle avait eue pour la mère. Les relations devinrent plus étroites
par le fait du voisinage. M""" de Rémusat et son mari, en effet, allèrent habiter Saint-Gratien qui est peu éloigné de Sannois. Ils étaient souvent les hôtes de la comtesse. Bonaparte en ce moment remportait ses premières victoires.
De Saint-Gratien, M""^ de Rémusat émigra à Sannois même, le jardin de sa maison communiquait avec celui de M""^ d'Houdetot : ce fut alors une véritable intimité. En 1802, M. de Rémusat fut nommé préfet du Palais près du Premier Consul, sa femme devenait dame du Palais. Par la suite il devait remphr auprès de Napoléon les fonctions de chambellan et accompagner le conquérant dans ses nombreuses campagnes. En écrivant à son mari, M""*" de Rémusat parlait souvent de la comtesse, comme nous le verrons plus loin.
Au tome F' des Mémoires de cette femme
lettrée, nous trouvons un passage où elle évoque le souvenir de 1 amie de Rousseau :
Dans cet hiver (i8o3) moururent deux académiciens distingués MM. de La Harpe et de Saint-Lambert. Je regrettai fort le dernier, parce que j'étais très attachée à M""* d'Houdetot, avec laquelle il était lié depuis quarante ans, et chez laquelle il mourut. La maison de cette aimable vieille réunissait la plus agréable et la meilleure société de Paris. J'y allais fort souvent, et j'y trouvais les restes d'un temps qui alors semblait s'échapper sans retour, je veux dire celui oià on savait causer d'une manière agréable et instructive. M™^ d'Houdetot, étrangère par
MADAME D'HOUDETOT A SANNOIS. agS
son âge et par le plus charmant caractère à tout esprit de parti, jouissait du repos qui nous était rendu, et en profitait pour réunir chez elle les débris de la bonne compagnie de Paris, qui venait avec empressement soigner et amuser sa vieillesse. J'aimais fort à aller chez elle me reposer de la contrainte tendue où l'exemple des autres, et l'expérience que je commençais à acquérir, me tenaient dans le salon des Tuileries.
En i8o/i, après l'exécution de Georges Ca-
doudal et la condamnation de Moreau, M"'*^ de Rélïiusat retourna k Sannois. Elle dit au tome II de ses Mémoires :
Pendant ce répit, je quittai la Cour pour aller respirer à la campagne : je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez M"'^ d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans interruption. J'avais besoin de cette retraite ; ma santé qui, depuis, a toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu et sur les choses en général, et sur quelques personnages en particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers effets.
Plus loin, M"'" de Rémusat raconte que l'empereur parcourt l'Italie, et y consolide sa puissance. Elle fait allusion aux fêtes de Vérone et de Gênes
en i8o5. Elle peut goûter un peu de repos pendant cette absence du maître, et écrit :
Je menais une vie paisible et agréable dans la vallée de Montmorency, chez M"" d'Houdetot dont j'ai déjà parlé. Les souvenirs de cette aimable femme me reportaient vers le temps qu'elle se plaisait à conter; je m'amusais à l'entendre parler de ces fameux philosophes qu'elle avait tant connus, et dont elle redisait fort bien les habitudes et les conversations —
M. de Rémusat, qui accompagnait l'empereur, recevait souvent des lettres de sa femme. Elle lui écrit a Milan, le 1 1 mai i8o5, et lui dit qu'à Sannois on discute sur Alexandre et Napoléon, puis elle ajoute :
A l'histoire nous joignons aussi, comme vous le pensez bien, quelque peu de littérature. Ce matin, M""" d'Houdetot nous a dit beaucoup de vers de sa jeunesse, et je pense qu'il est fort rare d'avoir su allier tant de talent et de modestie. Ces vers, qui sont fort au-dessus, et pour la pensée et pour l'expression, de ceux de M""" Deshoulières, non seulement ne seront jamais imprimés, mais même encore n'ont jamais été écrits. La vanité ne s'est jamais jointe au plaisir qu'elle avait à les faire; c'était pour elle et pour ses amis; mais, quelques pressantes sollicitations qu'on ait pu lui faire, ils mourront avec elle; et elle nous a, même encore ce matin, refusé le plaisir d'en faire un recueil que je regrette d'autant plus que je le crois très supérieur à tout ce que les femmes ont écrit dans ce genre.
Nous sommes ici peu nombreux : nous, M. et M"" Chéron, ses maîtres de la maison, M. de Blainville et Elisa'.
I. M"^" Chéron était la nièce de l'abbé Morellet; M. de Blainville était le beau-frère de M. d'Houdetot, dont il avait épousé la sœur; Elisa était
Les pièces de vers de la comtesse d'Houdetot ont été retrouvées en partie. Nous en avons publié une quarantaine dans notre premier volume consacré à cette aimable femme, et le présent livre renferme dix-sept pièces inédites.
Durant ce séjour à Sannois, M'"' de Rémusat avait avec elle son jeune fils, Charles, âgé de huit ans. L enfant, devenu grand et célèbre, n'avait point oublié ce voyage. Il a laissé une note curieuse à ce sujet.
J'habitais, dit-il, avec ma grand'mère, au rez-de-chaussée à gauche du salon, sur le jardin; ma mère était très loin de là, à l'extrémité d'un autre corps de logis qui était comme une seconde maison donnant sur une autre cour. Maison et jardin, tout est détruit. M. d'Houdetot, vieillard d'assez bonne mine, gentilhomme de bonnes manières, causait peu, et devait avoir quatre-vingts ans. M. de Blainville était aussi un ancien parent fort âgé, vivant là dans l'intimité. M. d'Houdetot, le fils unique, commandait alors à la Martinique. 11 fut fait prisonnier des Anglais, ayant été pris avec cette colonie en 1809. Il avait épousé en secondes noces une belle créole de l'Ile de France, M"^ Géré, dont il avait beaucoup d'enfants, cinq filles aimables, quelques-unes très belles, sans compter les garçons. Frédéric, le pair de France, était d'un premier lit ; France, le général, était de ce second mariage; Elisa', l'aînée des filles, vivait auprès de sa grand'mère. Elle avait une belle taille, et elle
laînée des filles de César d'Houdetot, fils de la comtesse : sa mère était créole, et née de Géré. M. Chéron était un ancien député à l'Assemblée législative. Très lié avec les Rémtisat, il devint préfet de la Vienne. Il avait beaucoup d'esprit.