A MADAME D'HOUDETOT
Au coloris brillant de Flore Un rouge noir a succédé, Dans nos vergers, chacun déplore La tendre fleur qui vient d'éclore ; Notre malheur est décidé.
Pangloss, viens dans cette vallée Où l'on entendait ce matin Chaque famille désolée Se plaindre de la destinée, Et donner raison à Martin !
Ce Martin était le jardinier de M. de Tressan. La comtesse chercha à consoler son ami par
72 LA COMTESSE 1)' II OU DETOT
cette jolie lettre que nous croyons devoir citer en entier :
« La nature nous traite mal, mon cher voisin; consolez-vous avec les Muses qui vous traitent si bien. Vos jolis vers m'ont presque consolée de nos calamités; vous ressemblez à l'oiseau qui chantait tout à l'heure en dépit du mauvais temps.
Ce matin oncor dans nos champs, Malgré le vent et la froidure, Malgré le deuil de la nature, Du rossignol j'écoutais les accents.
Ainsi votre muse charmante, A sa voix suspendant nos pleurs, Nous fait jouir et nous enchante Même en nous peignant nos malheurs!
» Il est vrai que tout va assez mal dans ce monde, et Martin avait raison, mais il faut faire comme lui.
Du mal qui régnait sur la tei-re, Martin ne s'embarrassait guère, Et le sage doit l'imiter.
Le bonheur vient du caractèi'e, Le vôtre est de rire et de plaire.
Et rien ne pourra vous l'ùter!
» J'ai bien envie d'aller vous voir tantôt, mon cher voisin, afin de nous consoler ensemble; nos deux infortunes feront peut-être une consolation.
QUARANTE POKSIES UE MADAME D HOUDETUT. lé
Notre sage d'Eaubonne (Saint-Lambert) travaille en ce moment, et son travail le console de tout; il vous est bien attaché ainsi que moi.
)) Voulez-vous bien dire mille choses tendres à votre aimable fille, et faire agréer tous nos compliments à madame la comtesse de Tressan.
II. — Yoici encore une réponse qu'elle fit au même comte de Tressan :
D'une vive douleur atteinte.
Je vis les Grâces, l'autre jour,
Des maux dont tu sens le retour
Au tendre Amour porter leurs plaintes :
« Eh quoi! D'un vieillard inflexible
Faut-il toujours subir la loi?
Amour, n'est-il donc pas possible De conserver les dons que nous tenons de toi? » — L'Amour leur dit : « N'ayez plus de colère, De votre ami je lui peindrai les traits; A son pouvoir je saurai le soustraire... Vieillir n'est que cesser de plaire, Tressan ne vieillira jamais! »
III. — César d'Houdetot, son fils, avait épousé en premières noces Louise Perrinet de Faugues, digne belle-fille de Sophie, et poète comme elle. Elle a laissé un gracieux recueil de vers. C'était une nature fine et délicate. Elle mourut préma-
turément d'une maladie de langueur. Elle avait, dit Paul Boileau, infiniment de grâce dans son esprit mélancolique. « A quoi pensez-vous? » lui disait-on un jour. « Je me regrette », réponditelle. Elle n'avait plus que quelques jours à vivre. A une fête de la Saint-Louis, sa Ijelle-mère la lui souhaita ainsi :
A MADAME LA VICOMTESSE d'HOUDETOT.
Votre destin n'est pas le même Que celui du patron qu'on vous fait révérer. Plus on était aveugle, et plus on dut l'aimer.
Mieux on y voit, plus Ion vous aime!
Pour Lien comprendre le troisième vers, il faut se rappeler que Saint-Louis a fondé l'hôpital des Quinze-Vingts pour les aveugles.
IV. — La duchesse de La Vallière, née Marieïhérèse de Noailles, vécut un siècle. Elle vint au monde en 1684, et mourut en 1784. Elle conserva sa fraîcheur et sa beauté presque jusqu'à la fin, ce qui lui valut cet hommage de Sophie :