Épilogue
Lady Georgina Fullarton appartient, sous beaucoup de rapports, à la France. Filie de lord Grandville , l'ambassadeur qui représenta le plus longtemps l'Angleterre à la cour des Tuileries , sous le règne des deux branches de la maison de Bourbon, elle a passé à Paris, dans le monde le plus élevé, sa grave et studieuse enfance. L'éducation qu'elle y a reçue a considérablement influé sur sa vie. Ceux qui ont eu l'honneur de la connaître jeune fille, se rappellent avoir remarqué dès lors la précoce maturité de son esprit et cette tendance religieuse qui , se développant par la réflexion , l'expérience de la vie et l'étude de l'histoire, a fini par la conduire au catholicisme. Lady Georgina a écrit de bonne heure et toujours sous l'impression de ce sentiment religieux, caractère dominant du génie anglais. Un de ses premiers ouvrages, celui qui passe en Angleterre pour son chef-d'œuvre, est le délicieux roman de Lady Bird (l'oiseau du bon Dieu), fraîche légende, où se déploie une imagination pleine de grâce et de simplicité. Néanmoins , Lady Georgina est essentiellement l'écrivain du grand monde. Un cachet d'aristocratie marque tous ses ouvrages-, l'inspiration
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en est haute , les sentiments distingués , le langage ample et légèrement négligé. La noblesse de ses habitudes et de ses goûts s'y décèle jusque dans le choix des sujets. Qu'elle reste dans le domaine des fictions ou qu'elle aborde celui de l'histoire, c'est dans les classes élevées de la société qu'elle aime à prendre ses héros. Ainsi, après avoir retracé le caractère, les goûts et les sentiments des familles opulentes de l'Angleterre dans Ellen Middleton, elle s'est plu à peindre la société patricienne de Rome au moyen âge dans la Vie de sainte Françoise romaine, et celle des grands seigneurs français du dix-huitième siècle dans l'histoire de Madame de Bonneval. Ce dernier ouvrage est, selon nous, supérieur à tous ceux que l'auteur a publiés jusqu'ici. Il appartient à un genre que l'Angleterre a l'honneur d'avoir inventé et où elle a multiplié les chefs-d'œuvre. Quoi qu'on ait pu dire contre le roman historique, nous croyons à sa légitimité en littérature. L'alliance de la fiction et de l'histoire n'a rien d'hybride -, elle est universelle et aussi ancienne que le monde. C'est le fond de l'épopée, qui n'est en réalité que l'histoire poétisée des vieux âges, L'active fécondité de notre imagination a besoin d'une base, et c'est dans le passé qu'elle aime à la prendre. Nous avons tous un instinct de paléontologie morale, et, comme Cuvier, et d'après des procédés analogues aux siens, nous aimons à refaire le monde et les sociétés d'autrefois. Tel est le secret du charme que nous trouvons dans l'histoire : c'est un festin où s'assoit notre imagination. Nous faisons donc tous, à quelque degré, un roman historique, quand nous ouvrons les historiens \
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car tous nous achevons, à notre façon, les tableaux qu'ils nous tracent. N'avons-nous pas en effet chacun notre César, notre Alexandre et notre Louis XIV, notre Athènes, notre Rome et notre Versailles?
Rien n'est donc plus dans nos habitudes intellectuelles que les restitutions historiques dont le génie de Walter Scott a fait un genre, et nul genre n'est mieux fait pour plaire aux esprits cultivés. Or, c'est à ceux-ci que s'adresse, plus encore que les autres ouvrages de Lady Georgina, l'histoire que nous publions aujourd'hui. Histoire, disons-nous, et non point roman; car presque tout ici est réel, et l'auteur a plus deviné qu'inventé. Il y a plus d'intuition que de fiction dans cet ouvrage. L'héroïne de ce livre touchant a vécu en effet, elle a écrit, et une partie de sa correspondance existe encore. Mais les lettres, peu nombreuses, il est vrai, auxquelles elle a confié les discrets épanchements de son cœur, sont restées jusqu'à ces derniers temps à peu près ignorées. A peine même savait-on l'existence de cette belle et malheureuse comtesse deRonneval. Son mari, le comtepacha de Bonneval, le brillant renégat, était seul connu jusqu'ici. On avait écrit, on redisait ses aventures étranges. Au collège, à l'occasion des vers où la muse mythologique de J.-B. Rousseau a célébré le Nouvel Alcide, on racontait les exploits et l'étrange fin de ce romanesque personnage. On disait comment il avait déserté la France par suite d'une lettre insolente écrite au ministre Chamillart, et avait été pendu en effigie-, comment, amnistié par la gloire qu'il s'était acquise dans les armées de l'Empereur, il était rentré dans sa patrie et