PROPOS DE JEUNES FILLES ET PROJETS DE FAMILLES
Étrange pouvoir de l'imagination qui pouvait évoquer, en faveur d'une simple image, d'un rêve de première enfance, quelques-unes des émotions qui semblent n'appartenir qu'à l'amour! Françoise regarda Judith d'un air à moitié inquiet, moitié malicieux, et, lui pinçant doucement l'oreille, elle lui dit en souriant :
— Prenez garde, ma petite sœur. On n'est guère trop jeune pour sonder son cœur quand on est arrivé à deviner qu'on en a un.
— Je vous jure, Marguerite, que je n'ai nulle envie de me marier.
— Vraiment! Cela devient un peu sérieux, surtout comme il paraît qu'on y songe, d'après ce qu'on m'écrit.
— Comment ! on y songe? s'écria Judith d'un air consterné; et, levant les yeux vers sa sœur, elle la regarda avec une expression si singulière, que celle-ci éclata de rire.
— Ce n'est qu'un projet très-vague, ma chère enfant; une idée qui a passé par la tête de nos grands parents. Je ne vous conseille pas d'y compter.
— Y compter! s'écria Judith avec un petit mouvement d'indignation. Elle se leva et fit quelques pas vers la maison, puis s'arrêta pour cueillir quelques brins de réséda, dont elle respira un instant le suave parfum. — Marguerite, ditelle à voix basse, en se détournant comme pour examiner les grains rouges d'une branche de sorbier, Marguerite, qui donc songeait-on à me faire épouser?
— Vous ne devineriez jamais. M. de Bonrepos peut-être. Comment vous en accommoderiezvous ?
Judith fit un mouvement d'impatience. Marguerite continua en riant:
— Il a une maison superbe, il donne des repas magnifiques ; c'est un vrai pa triarche pour l'hospitalité1. Au fait, ce ne serait pas si mal tomber. Du reste, déridez-vous, ma belle : il n'a point été question de lui.
— De qui donc? demanda Judith.
— De quelqu'un que vous n'avez jamais vu, que vous ne verrez peut-être jamais. Comment cela peut-il vous intéresser de savoir son nom?
— Ma sagesse, que vous vantiez tout à l'heure, ne me garantit pas... d'un certain penchant à la curiosité.
• — Eh bien, sachez ma belle, qu'on a parlé bien en l'air, bien vaguement, et comme d'une chose tant soit peu extravagante, mais en même temps possible, de vous faire épouser... Allons! devinez qui? Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille, comme disait feu madame de
1 M. de Bonrepos est un vrai patriarche pour l'hospitalité. (Lettres de madame de Maintenon.)
Sévigné... de vous faire épouser notre illustrissime cousin, M. le comte Claude-Alexandre de Bonneval, décédé en place de Grève, en l'an 1 706, et, à l'heure qu'il est, lieutenant général dans l'armée de l'empereur.
— Ah ! fit Judith en pâlissant.
Une trop forte émotion lui coupait la parole. Ce n'était ni de la joie , ni de la crainte qu'elle éprouvait, ni même de la surprise; mais une de ces étranges sensations qu'on ressent quand une prophétie s'accomplit, quand un rêve se réalise, quand un pressentiment est justifié par l'événement. Ce qu'elle se disait à elle-même, en cet instant, pouvait se résumer en ces mots qu'elle répétait presque machinalement :
— Je le savais bien.
— Comment, vous le saviez, petite sournoise? Et pourquoi donc ne me le disiez-vous pas? C'est bien singulier, ma sœur.
— Mais c'est vous plutôt qui êtes singulière.
— Ah ! je devine. Votre fidèle alliée, madame la marquise de Bonneval, vous en aura dit quelque chose.
— Non, en vérité; je vous assure que non. Du reste, je crois que cela se fera.
— Et pourquoi le croyez-vous?
— Parce que cela ne m'a pas le moins du monde étonnée.
— Et n'auriez -vous donc pas peur d'épouser un homme si léger, si...
— Arrêtez, Marguerite. Je me crois destinée à être sa femme. Vous le savez bien, cela ne dépendra pas de ma volonté, ni du plus ou moins d'inclination que j'éprouverai pour ce mariage. Le jour viendra où l'on me signifiera l'ordre de l'épouser, et, quels que soient mes sentiments secrets, vous le savez, ma sœur, il faut alors se taire, obéir, recevoir de la main de nos parents le voile qu'ils nous tendent, ou l'époux qu'ils nous choisissent. Une voix secrète me dit que l'on me
commandera d'épouser M. de Bonneval, et
pardonnez-moi cette fantaisie, ma sœur, je voudrais que ni vous ni personne ne m'en dît du mal.
— Soit, ma chère enfant. Vous êtes d'une originalité qui passe tout ce que j'ai vu jusqu'ici;
mais Dieu me garde de vous faire de la peine. Embrassez-moi, ma petite sœur. Voilà la cloche qui sonne pour vêpres. Allons prier le bon Dieu qu'il nous donne à chacune des grâces d'état. J'ai l'idée qu'avec toute votre sagesse et votre air posé, vous en aurez besoin dans le siècle. Croyezmoi, mon enfant, après un temps, on s'accommode fort bien d'une retraite qui n'est mauvaise que pour ceux qui sont mauvais eux-mêmes.
Les deux sœurs s'agenouillèrent dans la chapelle; l'une dans le chœur, l'autre dans la nef. Le chant solennel et doux des religieuses, le jour qui baissait à chaque instant, les images des saints qui surmontaient les autels éloignés et sur lesquels la lueur des cierges jetait des reflets mystérieux, tout était propre à calmer les cœurs et les esprits. Judith resta longtemps la tête cachée dans ses mains. Peut-être rêvait-elle plus qu'elle ne priait. L'avenir lui apparaissait sous une forme nouvelle. Une certaine fatalité semblait lui indiquer sa destinée future. Elle l'acceptait avec une exaltation paisible, une confiance aveugle.
— Je ne me soucie pas d'être heureuse dans ce monde, disait-elle tout bas dans sa prière. Il me suffit, mon Dieu, de faire votre volonté.
Mais elle l'aimait, cette volonté; elle l'appelait de ses vœux, et, tout en renonçant au bonheur, elle s'attachait au rêve qui devait lui en tenir lieu.
On songeait, en effet, au mariage extraordinaire dont Marguerite de Biron venait de donner la première idée à sa sœur. L'extrême difficulté où se trouvait leur père de doter ses fdles, lui avait suggéré la pensée de prêter à la marquise de Bonneval l'appui de sa faveur auprès du régent pour obtenir le retour de son fds, à la condition d'un mariage qui assurerait à Judith un titre et une position dans le monde en rapport avec le nom qu'elle portait *. C'était une des plus étranges grâces qu'on pût solliciter, et, sous le dernier règne, il n'aurait pu en être question; même à l'heure qu'il était, on n'y aurait guère songé, sans la réunion fortuite de
1 Historique. Voir les Mémoires de Saint-Simon.
plusieurs circonstances favorables. Le crédit du marquis de Biron et de l'un de ses fils s'était élevé soudain à un très-haut degré. L'abbé Dubois, grand ami de Bonneval, Limousin comme lui, et en même temps favori du régent, trouvait aisément l'occasion de pousser ses propres affaires et celles de ses amis. Le comte du Luc, ambassadeur de France à Vienne, séduit comme tant d'autres par les qualités agréables du héros de Péterwaradin, s'employait avec zèle à préparer les voies pour son retour en France. Il vantait à tout propos la conduite de Bonneval, ses discours touchant le roi, et l'amour qu'il conservait toujours pour sa patrie. Il rehaussait l'éclat de ses exploits contre les Turcs, et la faveur dont il jouissait auprès du prince Eugène lui-même, qui était alors en très-bonne odeur à la cour de France, et auquel on cherchait beaucoup à plaire. Un certain prestige entourait le nom du transfuge, une certaine curiosité favorisait son retour. On n'était guère délicat sur l'honneur là où s'agitait cette question, et ceux qui s'indignaient à l'idée d'une si pernicieuse indulgence ne rencontraient,
qu'un sourire moqueur, ou, tout au plus, une sympathie très-faible.
La marquise de Bonneval avait vu de loin le point noir qui devait assombrir l'horizon de sa vie, et son instinct ne l'avait pas trompée. De même, quand les nuages s'amoncelèrent et que l'orage gronda sur sa tête, elle discerna la première le point lumineux qui pouvait être l'aube d'un jour meilleur. Sa profonde sagacité, mise en jeu par un sentiment passionné, lui avait fait pressentir l'intérêt que son cousin, M. de Biron, pourrait prendre un jour au sort de son fils. Elle avait jeté les yeux sur l'enfant qu'il avait toujours le mieux aimée, et dont il ne pouvait supporter l'idée de se réparer en la vouant au cloître. Elle devina que cette enfant ne cacherait pas à son père le genre de sentiment que lui inspiraient le nom et l'histoire de son cousin, et que l'inclination bien prononcée qu'elle éprouverait pour un tel mariage pèserait bien un peu dans la balance. Elle étudia avec une froide passion, si toutefois ces deux mots se peuvent lier ensemble, le cours des événements politiques
et militaires, les intrigues de la cour, les sentiments d'un père et le cœur d'un enfant. La disgrâce de M. de Chamillard ne lui causa point une joie extravagante; mais ses yeux cernés et un peu ternes brillèrent d'un certain éclat quand on lui annonça la chute de ce ministre. Elle se dit : « C'est bien, » et puis elle reprit son attitude ordinaire d'attente, d'attente longue et douloureuse. Quand elle vit les larmes d'une mère couler au moment où sa fille aînée l'embrassait pour la dernière fois en partant pour le couvent, et les yeux d'un père s'arrêter avec amour sur sa troisième fille, elle se dit encore : « C'est bien. » Quand le bruit des exploits glorieux de son fils retentit en Europe, alors elle s'émut, mais toujours en secret, et ses lèvres serrées murmurèrent de nouveau: « C'est bien. » Quand le grand roi mourut, et que Massillon s'écria, en face de cette idole renversée à terre : « Dieu seul est grand ; » et lorsque Judith enfant pleurait au récit de ses chagrins, rougissait au nom de son fils, ou pâlissait à l'idée des dangers qu'il courait, c'étaient toujours les
mêmes paroles qu'elle répétait à voix basse. Tout marchait, tout avançait vers le but; tout tombait devant la fermeté terrible de ses désirs, qui, semblable au char sacré des Indiens, ne reculait devant aucun obstacle, n'épargnait aucune victime, Il y a quelque chose d'effrayant dans une affection unique dominant un cœur que ne guide pas le devoir, et que n'adoucit pas la religion.
On laissa Judith pendant quelque temps encore à Saintes : elle y fut très-heureuse. Cette vie douce et monotone lui convenait infiniment. Son frère l'emmenait se promener de temps à autre, et lui montrait les jolis paysages de la Saintonge. Son exil tirait à sa fin. Il devait retourner à Paris et se marier dans quelques semaines. Il avait pris sa petite sœur en affection, s'amusait de son genre d'esprit, si différent du sien, et qu'il trouvait assez piquant. Elle était parfaitement raisonnable sur tout, hormis les affections du cœur, et, comme ces fous, qui ne parlent de leur folie que lorsqu'on touche devant eux la corde sensible, on pouvait passer beaucoup de temps avec
elle sans se douter qu'elle eût une sensibilité très-incommode pour elle-même, mais fort peu pour les autres. M. de Bonrepos vint aussi pour quelques jours à l'auberge près de l'abbaye, et se plaignit de ne pas trouver sa Judith, comme il l'appelait toujours, aussi souvent au parloir qu'il l'aurait désiré. Elle aimait à se cacher dans le jardin, à lire à l'ombre des marronniers, dont les feuilles flétries tombaient une à une sur le gazon, comme des âmes dont la carrière est finie, selon l'expression d'un poëte anglais. De là elle se rendait près de sa grand'tante, madame de Lauzun, vraie religieuse, dont le regard et la voix versaient la paix dans l'âme, comme les dernières lueurs d'un beau jour la répandent sur la nature. Il est des êtres dont on se souvient toujours, dont les paroles restent à jamais gravées dans la mémoire de ceux qui savent les apprécier. Heureux ceux qui dans leur vie ont reçu de telles empreintes sur leurs âmes : elles ne s'effacent jamais. Judith, au comble des épreuves que le ciel lui réserve, ne perdra pas le souvenir de la petite cellule- où madame de Lauzun la faisait
asseoir à ses côtés, ni de l'église où elle priait à Biron. Quand nous plions sous le poids de la vie, il y a pour nous des points d'appui dans le passé, visibles à travers les nuages de la route.
A son retour à Paris, dans l'automne de Tannée 1716, ses deux sœurs étant éloignées, l'une en Espagne, l'autre au couvent, Judith se trouva au milieu de sa famille dans une position nouvelle. M. de Gontaut annonça qu'elle avait de l'esprit; son père, qui l'avait toujours beaucoup aimée, commença à en raffoler; sa mère, qu'elle craignait, la traitait avec une douceur inusitée f. Madame d'Urfé , sa tante , frappée ainsi que madame de Saint-Simon, son amie intime, de la
1 Mémoires de Saint-Simon.
sagesse de son maintien, la prit en affection. M. le duc de Saint-Simon lui-même daignait de temps à autre lui adresser la parole. Judith n'était pas le moins du monde timide, excepté pour ce qui touchait les sentiments intimes. Un excès de timidité s'allie rarement avec une grande modestie. Ne songeant point à paraître, il lui était fort égal de parler à qui que ce fût; personne ne lui imposait que ceux qu'elle aimait véritablement. M. de Lauzun, son grand-oncle, devant qui toute sa famille tremblait, et qui, tout en faisant beaucoup de bien à sa nièce, madame de Biron, ne l'aimait pas du tout \ s'étonnait et s'amusait des réponses pleines de sens de la petite de Gontaut, comme il l'appelait toujours. Pour elle, M. de duc de Lauzun était un être incompréhensible; elle ne pouvait en aucune façon rattacher la figure et le caractère de ce vieillard hargneux à son histoire et à sa fortune étranges. Le portrait de Mademoiselle, qu'elle voyait chez lui, la faisait souvent rêver,
1 Mémoires de $aint-Simon,
Elle s'était prise d'un grand intérêt pour cette femme passionnée, imprudente et malheureuse, dont la vie avait été si cruellement gâtée, et par elle-même et par les autres. Il y avait des choses qui frappaient l'imagination dans l'histoire de ce vieil oncle, chagrin, sauvage, malin jusqu'à la méchanceté, et bon cependant pour ses amis et ses parents V Elle le regardait avec curiosité, et se demandait compte du charme qui avait fasciné le cœur de la fille de Gaston d'Orléans. Elle songeait à ses années de captivité à Pignerol, à ses entrevues avec le malheureux Fouquet, où la tragédie se tournait en comédie, quand l'exministre, ébahi de ses très-véridiques récits, le prenait pour un fou, jusqu'à craindre de se trouver seul avec lui. Elle rêvait aussi à ce qu'on lui avait raconté de la fuite de la reine d'Angleterre, la belle Marie Béatrice, et du bonheur qu'avait eu M. de Lauzun de la protéger, de la sauver. Elle mourait d'envie souvent de lui parler du passé, et l'osait quelquefois; mais
* Saint-Simon.
si, d'un côté elle y réussissait, de l'autre elle n'en rapportait qu'un sentiment pénible. Les moqueries perpétuelles qu'il mêlait à ses souvenirs lui étaient insupportables. Elle aurait voulu l'admirer; mais ni son esprit, ni son caractère ne prêtaient le moins du monde à l'enthousiasme. Les traits cruels qu'il n'épargnait ni aux autres, ni à lui-même la faisaient tressaillir. A l'un de ces dîners qu'il donnait toujours en bonne et grande compagnie *, il racontait à sa façon le voyage de Londres à Calais, et donnait un tour plaisant à cette aventure héroïque; il vit sa petite nièce effeuiller avec vivacité la plus belle rose d'un bouquet qu'on venait de lui donner.
— Que faites-vous donc, mademoiselle de Gontaut, lui dit-il, vous croyez-vous assez riche pour traiter ainsi les dons que l'on vous fait? Vous ne chassez pas de race, il me semble; madame votre mère aurait plutôt vendu ce bouquet que de le mettre en pièces.
1 Lettres de madame de Maintenon
• — Je vous demande pardon, mon oncle, dit Judith en rougissant, il me semble que je faisais comme vous tout à l'heure.
— Et que faisais-je donc, mademoiselle?
— Ne gâtiez-vous pas en riant la plus belle fleur de notre vie?
Le duc de Lauzun haussa les épaules; il se peut que la réponse ne lui déplût pas tout à fait.
Quelques jours après, sa femme emmena Judith à leur jolie maison de campagne , à Passy, où soir et matin se réunissait une compagnie nombreuse et choisie. La marquise de Bonneval était absente de Paris, et personne ne parlait à Judith du projet de mariage dont sa sœur l'avait prévenue, mais on faisait souvent mention devant elle du comte de Bonneval, de ses exploits, de ses affaires et du succès probable des démarches tentées pour son retour. Jamais elle n'entendait prononcer son nom sans émotion, jamais elle ne fit la moindre infidélité au culte étrange et secret qu'elle lui avait voué. Pleine d'esprit, gaie, car elle croyait à un avenir heureux (quelle jeune fille de dix-huit ans n'y
croit pas!); très-agréable de figure, quoique d'un genre de beauté assez original, Judith n'eut jamais le moindre désir de faire effet, la moindre velléité de succès mondain. Attendre en silence le moment sur lequel elle comptait, celui où on lui ordonnerait d'épouser son cousin, se rendre digne d'une destinée qui lui apparaissait comme le comble de la gloire et du bonheur, telle était sa vie au milieu d'une société où elle ressemblait à une petite primevère que le hasard fait naître dans une serre chaude. Pure, simple et profondément sensible, ni les élans deson cœur, ni ses croyances, ni ses sentiments ne se montraient à la surface. Un jour que, dans un de ces jeux d'esprit si en vogue à cette époque, on assignait à chaque personne de la société alors rassemblée à Passy, un nom de guerre quelconque, d'un commun accord on donna à mademoiselle de Gontaut celui de Silence, et cependant elle causait plus et mieux que pas une personne de son âge. Madame de Caylus, intimement liée depuis l'enfance avec madame de Nogaret, ayant rencontré chez elle sa nièce qu'elle lui présenta sous le nom de la
petite Silence, s'amusa de sa conversation, et dit en riant : « Voilà un silence bien expressif. » Quelques jours après, elle lui entendit dire qu'elle désirait vivement voir madame de Maintenon, chose devenue alors très-difficile. Elle la mena avec elle à Saint-Cyr, et dans l'appartement de la veuve de Louis XIV, qui reçut avec bonté la jeune fille dont M. de Bonrepos, un de ses anciens amis ', lui avait dit des merveilles. Comme elle voyait les yeux de Judith fixés sur elle avec un intérêt timide qu'elle ne savait pas dissimuler, elle lui dit en souriant : « Mon enfant, vous êtes aussi curieuse que le czar de Russie. » Et elle raconta, avec cette grâce qui ne lui faisait jamais défaut, l'apparition de Pierre le Grand à Saint-Cyr, et l'étonnement qui se peignit sur son visage lorsqu'il eut brusquement entr'ouvert les rideaux de son lit pour la regarder à son aise.
— Ma tante n'est-elle pas adorable? s'écria madame de Caylus en revenant de Saint-Cyr à Paris.
— Plutôt admirable qu'adorable, répondit
* lettres de madame de Maintenon,
Judith. La raison défond l'idolâtrie, comment donc s'y livrer en présence de la raison même. Madame de Caylus sourit et lui dit :
— Il y a quinze ans, je ne vous aurais pas menée chez elle. Une telle réponse m'aurait laissée à dix lieues de vous dans son esprit, et j'étais passionnément jalouse de l'estime de ma tante. Madame la duchesse de Noailles, mademoiselle d'Aumale et moi, nous nous disputions avec acharnement la petite partie de son cœur qu'elle avait à nous donner; et madame la duchesse de Bourgogne, hélas! daignait aussi se mêler à nos rivalités. J'ai toujours beaucoup aimé ma tante, je l'ai toujours aussi beaucoup crainte; maintenant je la vois rarement, et cependant elle remplit ma vie comme toujours. Si je viens à la perdre, il y aura un grand vide autour de moi que rien ne pourra jamais combler.
— Ah! le vide vaut bien le néant! s'écria Judith.
— Vous entrez seulement dans la vie, mon enfant, que savez-vous du vide?
— Rien encore, répliqua la jeune fdle, mais
je crois deviner qu'on doit moins souffrir en perdant le bonheur dont on a joui, qu'en soupirant après un bonheur qu'on n'a jamais et que l'on ne doit jamais posséder.
— J'en doute, ma petite; un papier blanc peut servir encore, mais quand on y a beaucoup écrit...
— On l'apprend par cœur, interrompit vivement Judith, et n'importe alors si on vous le dérobe.
Madame de Caylus la frappa doucement sur la joue.
— Croyez-moi, mon enfant, écrivez au crayon les premières pages de la vie. Il vaut mieux souvent effacer ce qu'on y a mis, que de graver certains souvenirs si avant dans son cœur qu'on en porte les marques jusqu'au tombeau.
— Vous croyez? fit Judith.
Elle regarda madame de Caylus avec curiosité, non qu'elle eût l'idée de suivre ses avis, mais elle aurait voulu découvrir dans cette charmante figure (charmante toujours malgré les premiers ravages de l'âge) si la légèreté ou la sensibilité
blessée lui dictait ces paroles. Elle ne vit rien qu'un de ces sourires enchanteurs qui faisaient dire, quarante ans auparavant, à madame de Maintenon : « La petite de Murçay est vraiment charmante ' , » et qui maintenant encore donnait un attrait singulier à chacun de ses regards.
Enfin madame de Bonneval revint de la campagne, et Judith supplia madame de Lauzun , chez qui elle était, à Passy, de la conduire dans son carrosse à Paris, et de lui donner ainsi l'occasion de retrouver une personne qu'elle désirait si vivement revoir. C'était dans les premiers jours de novembre; un voile de brouillard, que le soleil ne pouvait percer, assombrissait le jour. Madame de Lauzun regarda les beaux arbres du bois de Boulogne, dont les feuilles tombaient à chaque moment, et dit en soupirant :
— Encore une année bientôt écoulée! Mon Dieu! comme le temps nous échappe! Vous voilà bonne à marier, ma chère; y songez-vous quelquefois?
tires de madame de Mamlenon.
LE VIEUX LAUZUN. Hl
— Cela ne me regarde pas, ma tante, répondit Judith avec une naïveté passablement mélancolique, car elle disait vrai dans un certain sens.
— Il y a lieu de croire, ma petite, qu'on y songe pour vous.
— En vérité, madame? dit la jeune fille en rougissant.
— A propos, Judith, vous aurez un compliment à faire à madame de Bonneval sur le succès probable des démarches faites pour le retour de son fils. Il paraît que la médiation du prince Eugène aura bientôt son effet. M. le duc de Saint-Simon s'en indigne,, et, par conséquent, ma sœur aussi; mais M. le duc de Lauzun voit l'affaire d'un très-bon œil. Il s'est même fâché hier contre les mécontents, presque autant que l'autre jour à propos de la revue des gardes du corps *.
— Ah! de grâce, ma tante, dites-moi ce qui est arrivé ce jour-là. J'ai eu à m'occuper de mesdemoiselles de Gramont et de Colbert. J'ai
1 Tout ce qui suit est tiré des Mémoires de Saint-Simon
vu de loin que le temps était à Forage, mais sans y rien comprendre. Madame de Poitiers pleurait à chaudes larmes. Vous, madame, vous aviez l'air triste, mais calme et gracieux comme à l'ordinaire, et mon bon oncle était si fort en colère que je n'osais lever les yeux sur lui. Je ne pouvais souffrir, non plus, de regarder M. le duc de Saint-Simon. Il me fait toujours l'effet d'épier d'un œil et de condamner de l'autre. Pardon, ma tante, pardon I
— Vous êtes une petite malicieuse qui savez aussi faire usage de vos deux jeunes yeux à peine ouverts. Eh bien, mon enfant, c'était ma faute, ma très-grande faute à moi. Madame de Poitiers, qui n'a jamais rien vu, pauvre petite femme! mourait d'envie d'aller à la revue, mais n'osait s'y montrer dans son grand deuil. Nous agitâmes cette grande question. Nous trouvâmes que je pourrais bien l'y mener un peu enfoncée dans mon carrosse, et l'affaire fut ainsi conclue. Au milieu de notre gaieté, notre bon oncle arrive de Paris. Nous usâmes de quelques détours pour lui conter ce que nous venions d'arrêter. Dès qu'il
l'apprit, je vis à sa figure qu'il ne se contenait pas de colère, et que j'avais réveillé le chat le moins endormi du monde. 11 faut que vous sachiez qu'il a été autrefois capitaine des gardes du corps, et que jamais il ne s'est consolé de la perte de cette place. J'avais donc fait de la peine à quelqu'une qui je travaille toute ma vie à en épargner.
— Et puis, ma tante, mon bon oncle nous a dit les choses les plus dures, les plus désobligeantes du monde; il nous a fait une scène épouvantable... Vous avez eu les larmes aux yeux. Vous ne répondiez pas; vous souffriez, j'en suis sûre.
— Ah! ma chère enfant, il est si aisé d'être calme quand on n'est pas dans son tort; les injures ne font de mal que lorsqu'on les mérite. C'était sa colère, ce n'était pas lui qui parlait; et puis j'avais rouvert une de ses anciennes plaies. Cela seul m'effrayait.
— Quel souper nous fîmes, ma tante! Le plus triste réfectoire eût été gai en comparaison ; et puis, les cartes que vous fîtes donner tout de
suite après d'une manière si adroite et si polie, quand on voulut dire quelque chose! Ah! mon Dieu, que je vous ai trouvée parfaite ce jour-là !
— Il m'a baisé la main le lendemain matin, et m'a dit qu'il devrait baiser chacun de mes pas. Il est si bon, votre oncle, malgré son trop de vivacité! Il serait difficile de trouver plus d'agrément dans le mariage que je n'en goûte avec lui.
Judith serra la main de sa jeune grand'tante et pçnsa qu'il fallait, assurément, beaucoup de vertu pour suivre si bien le précepte évangélique de se trouver content de l'état où l'on est.
— Je ne veux plus plaindre ou envier personne, se dit-elle. Si la femme de mon bon oncle de Lauzun se trouve heureuse, où donc le bonheur va-t-il se nicher?
Ce n'était assurément pas dans le cœur ou sur la figure de la marquise de Bonneval.
Madame de Bonneval souffrait plus en arrivant au but qu'en y tendant, comme le cheval qui touche au terme de sa course, et dont, en ce moment, les muscles fatigués redoublent d'efforts. Sa santé cédait enfin sous la tension perpétuelle de ses sentiments et de ses facultés. Les vapeurs, comme on qualifiait alors ce que de nos jours nous appelons maux de nerfs, la minaient. Une grande irritabilité d'humeur se décelait en elle à chaque instant. Ses amis commençaient à l'éviter. Judith fut frappée, en la voyant, de l'altération de ses traits. Ses cheveux étaient
a H 6 UNE MÈRE.
devenus gris et ses yeux étaient éteints. Elle se jeta dans ses bras avec effusion. Madame de Bonneval lui rendit ses caresses d'un air un peu distrait, et puis, se remettant à son bureau , elle lui fit signe de s'asseoir. Elle lisait avec anxiété des papiers qu'on venait de lui remettre. Un instant elle s'interrompit et dit d'une voix émue :
— L'abbé Dubois sort d'ici. Il m'assure que la présence du comte de Bonneval à Paris est absolument nécessaire pour faire entériner les lettres de rémission qui sont déjà scellées; qu'il doit se rendre à la Conciergerie pour quelques heures: c'est une cérémonie dont la naissance et les dignités n'exemptent personne; il me prie de lui écrire pour faciliter son voyage. Ainsi il faudra qu'il vienne ! Il viendra donc! je le verrai. Ah ! mon Dieu, je ne savais pas que la joie ressemblât tant à la souffrance! Croyez-moi, Judith, à force de souffrir on perd quelquefois la faculté d'être heureuse.
— Non, non, madame, il est seulement difficile de croire au bonheur.
— D'ailleurs, continua madame de Bonneval, il faut qu'il vienne. Il y a eu promesse de ma part. C'est une condition essentielle.
Elle regardait Judith tout en parlant, mais sans lui adresser directement la parole. Celle-ci sentit quelque embarras; pour le surmonter, elle dit en souriant et rougissant un peu :
— Pardonnez-moi mon indiscrétion, madame, mais, si c'était possible, j'aurais un si grand plaisir à voir la lettre que le prince Eugène vous écrivit après la bataille de Péterwaradin, où M. le comte de Bonneval se couvrit de tant de gloire.
Madame de Bonneval ouvrit avec une sorte d'irritation un des tiroirs de son bureau. Elle en tira plusieurs papiers qu'elle mit devant Judith en lui enjoignant de les lire.
— Oui, lisez cela, s'écria-t-elle avec impatience, lisez ce qu'on dit, ce qu'on pense de lui maintenant. C'est un héros ! c'est un grand homme de guerre! c'est le brave des braves! Mais que m'importe à moi tous ces noms qu'on lui prodigue! C'est mon fils; je veux le voir, le garder près de moi. Je n'aime que lui au monde. Tenez, voilà la
lettre du prince, et puis lisez aussi ces vers, ajouta-elle en tirant un papier de dessous les autres. Lisez à haute voix, que je les entende de votre bouche.
C'étaient les stances de Jean-Baptiste Rousseau sur la bataille de Péterwaradin , D'une voix émue, Judith lut ces vers que madame de Bonneval avait soulignés :
Quel est ce nouvel Alcide, Qui seul, entouré de morts, De cette foule homicide Arrête tous les efforts?
A. peine un fer détestable Ouvre son flanc redoutable, Son sang est déjà payé.
— Ah! mon Dieul s'écria Judith, en laissant tomber le papier, et couvrant son visage de ses mains; puis, relevant la tête d'un air fier et joyeux, elle tendit les bras à la marquise et s'écria : Ah! que vous devez être heureuse 1 Tant de gloire! tant de sang chrétien épargné ! Un si noble triomphe! Les princes le félicitent! Les infidèles tremblent devant lui ! La France lui tend ses bras maternels, et vous, sa mère,.,
Trop émue pour achever sa phrase, elle s'interrompit, et deux larmes d'enthousiasme coulèrent sur ses joues. Madame de Bonneval la regarda et sa figure s'adoucit. L'attirant à elle, elle la nomma sa fille à plusieurs reprises; mais, prenant sa main et la posant sur son cœur, elle dit d'une voix creuse : « Le ressort en est brisé, mon enfant. J'ai soif de le voir, et n'ai soif de rien autre chose. » Le cœur de Judith se serra. La sympathie ne pouvait plus être entière entre deux êtres si différents, entre cette âme usée par la souffrance et cette jeunesse pleine de vie, qui ne concevait pas la défaillance de l'âme pour de nobles transports; mais la jeune fille se consola en relisant les lettres qu'elle tenait en main, en emportant, dans sa mémoire, les paroles du poète, et en se souvenant du nom de fille que madame de Bonneval lui avait donné.
Quelques mois s'écoulèrent; l'année 1717 arriva. La dissipation, le luxe, une fureur d'amusement régnaient dans Paris. La débauche envahissait la cour et la ville. La licence dans les mœurs, dans le langage, augmentait tous les
jours; la misère du peuple grandissait à proportion du luxe des classes aisées. Tenant par la naissance à ce qu'il y avait de plus noble dans la monarchie, de plus influent à la cour, mademoiselle de Gontaut jetait un regard étonné sur le monde qui l'entourait. Son père était un des courtisans, son frère un de ceux que l'on nommait « les roués du régent. » Sa nouvelle bellesœur, la charmante Adélaïde de Gramont, se mêlait déjà aux femmes les plus folles de la cour. Il y a des gens qui regardent passer la vie, sans se jeter dans le courant, des destinées façonnées par les circonstances et où les événements semblent dominer la volonté et les goûts. Judith, spectatrice attentive et muette, voyait le mal déborder de toutes parts, non sans en souffrir, mais sans donner aucun signe de cette souffrance. Rien de remarquable ne fit événement dans sa vie durant ces mois d'hiver. De temps à autre, elle allait voir madame de Bonneval, qui l'accueillait tantôt avec la chaleur de son ancienne prédilection, tantôt avec une froideur affligeante, mais qu'elle attribuait à la santé
déplorable de cette pauvre mère. Un jour elle lui annonça positivement l'arrivée de son fils. « Dans quinze jours, il sera à Paris. M. le comte du Luc me le mande. Il me répond de son départ de Vienne dans les premiers jours de février. »
— Quel bonheur! dit Judith... pour vous, ajouta-t-elle bien vite.
— N'y a-t-il donc que moi au monde qui en sois contente? Une mère à moitié mourante fètera-t-elle seule le retour de son fils?
— Non, madame. M. le duc et madame la duchesse de Lauzun, mon père, ma mère, toute ma famille prendront part à votre joie.
— Us sont payés pour cela, murmura madame de Bonneval1, mais trop bas pour que Judith pût l'entendre. Elle la regarda pendant quelques instants, et puis lui dit brusquement : Vous seriez plus jolie que vous ne l'êtes, mademoiselle de Gontaut, si vous cherchiez davantage à plaire.
1 La famille de Biron avait prêté l'appui de leur crédit à M. de Bonneval, à condition qu'il épouserait une de leurs filles. (Mémoires de Saint-Simon.)
— Comment! madame, si j'étais coquette!
répondit Judith en souriant. Je vous assure que je passe beaucoup de temps à ma toilette, et que mes femmes ne se plaignent pas de ma patience.
— Il ne s'agit pas de cela, répliqua madame de Bonneval avec vivacité. Vous avez de jolis traits, un regard touchant, un teint pâle qui plaît à beaucoup de gens; mais tout cela ne suffit pas pour rendre une femme aimable. Il faut qu'elle sache se faire valoir. Vous seriez parfaitement jolie, parfaitement sage; vous auriez tout le savoir et tout l'esprit du monde, que jamais vous ne parviendriez à fixer le cœur d'un homme sans ce savoir-faire féminin qu'il faut pour les dominer.
— Je n'y ai point songé, répondit Judith assez froidement. N'ayant eu ni l'occasion, ni le désir de gagner ou de fixer un cœur, je n'ai point cherché à en étudier les moyens.
— Ce qui serait mal aujourd'hui pourrait bien demain devenir un devoir, dit madame de Bonneval en appuyant sa longue figure sur ses mains maigres et pâles.
Judith rougit et se tut. Il y avait quelque chose de roide et de sec dans les manières de madame de Bonneval qui repoussait la confiance, et l'empêchait d'avoir l'air de comprendre. Judith lui dit adieu avec embarras.
Le lendemain, sa mère la fit demander. Contre l'ordinaire, elle la trouva seule dans sa chambre. Madame de Biron était au lit. Elle lisait avec attention des papiers dont elle était entourée. Une lettre de M. deLauzun était ouverte à côté d'elle, une autre de madame de Bonneval se trouvait aussi sous sa main. Après les avoir liées ensemble avec tin bout de ruban, elle fit signe à Judith de s'asseoir, et lui dit d'un ton assez affectueux : . — J'ai toujours eu à me louer, ma fille, de votre sagesse, de votre soumission à mes volontés.
Judith se pencha sur la main de sa mère et la baisa.
— J'ai à vous donner aujourd'hui une nouvelle preuve de la tendresse de M. votre père et de la mjenne, et je ne doute pas que votre docilité aux volontés de vos parents ne se montre aussi bien dans cette occasion importante que dans le passé,
Madame la marquise de Bonneval vous a demandée en mariage pour le comte de Bonneval son fils, et nous avons agréé cette proposition, assez avantageuse quant à la fortune, et trèsconvenable quant à la naissance de M. de Bonneval et au rang qu'il tient à la cour de Sa Majesté l'empereur d'Autriche. Les qualités distinguées, la faveur dont il jouit auprès des grands personnages, ont réussi à effacer dans le monde les impressions défavorables qu'on avait pu recevoir de sa conduite passée. Le conseil de régence vient d'agréer les demandes faites pour l'abolition de ses lettres d'extradition, Il doit bientôt arriver à Paris pour les faire entériner, et en même temps pour hâter les préparatifs de son mariage avec vous.
Judith s'agenouilla près du lit de sa mère, et cacha un instant son visage dans ses mains; puis, le relevant, elle dit d'une voie émue, qui faisait contraste avec les paroles cérémonieuses de sa réponse : ;
— C'est à vous, madame, et à mon père de disposer de ma main. Vous daignez songer à
mon avenir, je n'ai qu'à me soumettre avec reconnaisance à ce que vous en ordonnerez.
Madame de Biron attira sa fille vers elle et l'embrassa, puis elle tira du rouleau qu'elle tenait toujours en main la lettre du duc de Lauzun, et dit d'un air de satisfaction très-prononcé :
— C'est mon oncle qui fera la noce chez lui !. Puis elle se mit à relire celle de madame de
Bonneval et d'autres qui avaient rapport à la même affaire. Bientôt elle s'écria avec impatience : •
— M. le duc de Saint-Simon a eu la bonté, on pouvait bien s'y attendre, de parler contre la réhabilitation de M. de Bonneval au conseil de régence. J'admire votre père, qui continue à le voir. C'est comme pour l'érection du duchépairie. Tout le monde sait fort bien que M. de Biron est fondé en droit à le réclamer. Le duc ose qualifier cette juste prétention d'effronterie \ Si vos tantes n'étaient pas tant prévenues en sa
1 C'est Lauzun qui fait la noce. (Mémoires de Saint-Simon).
2 Historique. Il fut le seul, dit-il, ou presque le seul qui s'y opposa.
faveur, il cesserait de venir chez nous; mais votre père a toujours été aveugle sur son compte. Il Fa rapproché du duc de Beauvilliers. Voilà, en effet, un très-grand service qu'il nous a rendu ; aussi s'en vante-t-il partout.
Madame de Biron en était là de son discours quand on vint lui dire que l'abbé Dubois demandait à la voir.
— C'est pour l'affaire de M. de Bonneval, ditelle ; et, congédiant sa fille, elle fit signe qu'on introduisît l'abbé. Les yeux perçants de celui-ci suivirent la jeune fille qui s'éloignait, et un sourire effleura ses lèvres. Il avait reçu ce jour-là une lettre de son ami, M. de Bonneval, qui lui parlait de son mariage dans des termes qui lui revenaient à la mémoire en regardant sa fiancée. D'autres peut-être auraient soupiré de ce qui faisait sourire l'abbé Dubois.
D'un air pensif, Judith monta le petit escalier tournant qui menait à l'entresol occupé alors par madame Dupuis, qui était tombée depuis quelque temps dans une maladie de langueur. Elle était assise près de la fenêtre étroite qui donnait sur la cour de l'hôtel. Ses pieds reposaient sur une chaufferette, et ses mains, croisées sur sa poitrine, semblaient se reposer du long travail de sa vie. Elle n'y voyait presque plus, mais le bruit des voitures dans la cour l'amusait toujours. Elle se piquait de reconnaître, par de
certaines différences dans le brait des roues, les équipages qu'elle connaissait autrefois de vue. « Ah! disait-elle, voilà madame la marquise de Simiane ! ses chevaux brûlent le pavé de Paris maintenant encore comme autrefois, lorsqu'elle venait aux grands bals de M. le duc de Lauzun. Écoutez-donc ! voilà des chevaux qui piaffent dans la cour, comme ceux de feu M. le marquis de Seignelai; et ces bêtes qui se traînent si lentement, je les reconnais : elles marchent comme leur maître, l'ex-ministre Chamillard, qui entrait toujours dans un salon en se dandinant. Ah! ne voilà-t-il pas M. le marquis qui rentre? Je connais le bruit de sa voiture comme je connaissais celui de ses pas, quand il venait nous voir à la campagne où vous étiez en nourrice chez ma nièce. Ah! en voilà un autre bien pressé, qui saute hors de son carrosse pendant qu'il roule encore. Je gage que c'est M. l'abbé de Moissac, ou bien M. de Gontaut. Ils ont du vif-argent aux pieds, MM. vos frères. » Et puis la vieille bonne se penchait vers la fenêtre, et cherchait à voir quelques-unes des ces figures qui lui rappelaient le
passé, et qui ne se montraient plus dans l'étroit réduit où s'achevait sa vie. Mais son enfant à elle y venait; Judith ne manquait pas à ce devoir. Ce jour-là elle ouvrit la porte de la petite chambre avec une certaine timidité et alla s'asseoir aux pieds de sa bonne. Elle lui prit les mains et dit à voix basse :
— Ma bonne, j'ai une grande nouvelle à vous apprendre, ou plutôt deux grandes nouvelles.
— Quoi donc! mon enfant, parlez vite; on a si grand'peur des nouvelles à mon âge.
— Eh bien, ma bonne, il n'y a rien que d'heureux dans ce que j'ai à vous dire. D'abord, mon cousin revient décidément dans quinze jours.
— Hélas! mon Dieu! fit madame Dupuis en joignant les mains; et deux grandes larmes tombèrent sur sa robe.
— Vous pleurez, ma bonne! de joie, n'est-ce pas?
— Ah! ma petite, ma chère enfant! il viendra, et moi je ne le verrai pas. Moi qui l'aime depuis si longtemps! Il y six mois, j'aurais encore pu me traîner pour le voir passer, pour me cacher derrière une porte, et le regarder de loin; mais
je ne pense plus marcher. Je ne le verrai pas... mon petit Claude-Alexandre!
— Vous le verrez, ma bonne; je vous le promets.
— Vous! mon enfant! oui, vous êtes bonne, chère petite! mais qu'y pourrez-vous? Vous me direz toujours s'il est beau comme autrefois. Hélas! même ici, c'est à peine si je pourrais le voir; mes yeux sont si faibles!
— Vous le verrez ici, ma bonne, je vous le promets. Eh! n'ai-je donc pas une autre grande nouvelle à vous annoncer? si grande! si grande! qu'elle m'étouffe... Écoutez-donc, ma bonne; penchez-vous vers moi...
La vieille femme rapprocha son visage paie et ridé de celui de la jeune fille qui rougissait en lui disant à l'oreille :
— J'ai l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Charlotte-Judith de Gontaut, avec le comte Claude-Alexandre de Bonne val.
— Bon Dieu! s'écria madame Dupuis en se relevant brusquement; ce n'est pas possible!
— Ma bonne, embrassez-moi; on me le donne pour époux : désormais il sera de mon devoir de l'aimer.
— Vous ne l'avez jamais vu, mon enfant!
— Qu'importe? Vous m'en parliez tantl dans mes rêvesje l'ai vu souvent. Ce sera donc à moi à vous l'amener. N'est-ce pas qu'on peut bien un peu commander à son fiancé?...
— Ah ! pour cela, c'est vrai ; mais lui, cela ne sera pas peut-être un fiancé comme un autre... un si grand guerrier !
— Non certes, il ne sera pas un fiancé comme un autre, répéta Judith avec émotion. Que je serai hère de porter son nom , d'appartenir à celui devant qui tout tremble, que tout le monde admire et envie! Quelle destinée glorieuse que la mienne! quel bonheur que de se dire : La main qui serre la mienne est invincible 1 le nom que je porte est fameux dans toute l'Europe ! et moi , que suis-je pour mériter un pareil honneur?...
Madame Dupuis prit la tête de Judith entre ses mains, et lui dit avec effusion :
— Eh! qui pourrait ne pas vous aimer? vous, la plus angélique, la plus parfaite créature de la terre!... Puisse-t-il vous rendre heureuse mon enfant chérie!
— Je ne me soucie pas d'être heureuse, répondit la jeune fille d'un air rayonnant qui n'allait guère avec ses paroles. Puis, déposant un baiser sur le front de madame Dupuis, elle alla jouer avec ses petites sœurs Charlotte et Marie. Pendant qu'elle les caressait, qu'elle leur montrait des images, que de rêves se croisaient dans sa jeune tête et la faisaient tantôt sourire, tantôt soupirer!
Quelques jours plus tard, madame de Bonneval, après une longue conversation avec M. et madame de Biron, demanda à voir leur fille, et Judith fut appelée au salon, où plusieurs personnes de sa famille étaient rassemblées. Quand elle entra, une vive émotion se peignit sur le visage de la marquise. Elle l'embrassa tendrement; on parla des engagements que l'on venait de prendre, et de l'arrivée prochaine du comte de Bonneval. 11 devait passer vingt-quatre heu-
res à la Conciergerie. Cette formalité remplie, ainsi que celle de sa réhabilitation, il s'empresserait, disait sa mère, de venir présenter ses hommages aux parents de sa fiancée. Son futur beau-père le mènerait alors chez le roi, le régent et les princes. On se félicita mutuellement de la conclusion de cette affaire importante, qui devait si heureusement resserrer les liens de famille. On convint du jour et de l'heure pour la première entrevue. M. de Lauzun, M. de Biron et ses fils, sa femme et ses sœurs mesdames d'Urfé et de Nogaret ne tarirent pas en éloges sur un homme qui allait leur appartenir si étroitement. On s'embrassa, on. eut même l'air de s'attendrir. Deux personnes cependant souffraient de cette scène : c'était Judith et madame de Bonneval ; les phrases d'usage répondaient mal aux sentiments qu'elles éprouvaient. Madame de Bonneval surtout avait le teint haut et la voix émue. Elle évitait les yeux de Judith qui cherchait à lire dans les siens. Il lui semblait étrange que la marquise, après l'avoir si longtemps appelée sa fille, ne s'empressât pas de lui donner un nom si
doux, maintenant qu'elle en avait le droit. Elle sentait bien que depuis quelque temps une certaine froideur altérait peu à peu leurs relations. Ce jour-là pourtant elle voulut lutter contre cette impression, et, comme madame de Bonneval lui disait adieu, elle lui prit les mains et dit en les baisant :
— Ah! madame! quand donc vous verrai-je seule ?
— Demain, si vous voulez, répondit la marquise d'un air un peu embarrassé.
Le 'lendemain, en effet, Judith se rendit chez elle, et lui fit de tendres caresses qui parurent l'émouvoir. Madame de Bonneval lui prit la main, et dit en la regardant fixement :
— C'est à vous, Judith, d'assurer désormais le bonheur de ma vie. C'est en vous que je mets tout mon espoir. Promettez-moi de me seconder, ma fille, de m'aider à retenir mon fils en France, à lui faire abandonner cette odieuse carrière qui me l'arrache, qui me tue ! Vous me le promettez, n'est-ce pas? vos larmes, votre amour...
— Madame, s'écria Judith en rougissant et
avec un léger mouvement d'indignation, oubliezvous que je ne connais seulement pas M. de Bonneval?
— Oui! continua la marquise sans s'arrêter à cette interruption, oui, je compte sur vous, Judith; vous me le devez et je l'exige. Il faut qu'il quitte le service de l'empereur, qu'il me consacre le reste de sa vie. J'ai bien consumé la mienne à le sauver! J'ai assez souffert, assez pleuré! Jurez de me seconder, ma fille.
Alors Judith, en rougissant encore davantage :
— Madame, j'espère que mon devoir, fortifié par l'attachement que j'ai toujours eu pour vous, et les liens qui vont m'unir au comte de Bonneval me le feront aimer. Je me suis fait une si haute idée de son mérite, que peut-être y suisje plus portée qu'une autre ne le serait à ma place; mais, madame, il n'entre pas dans mes idées de chercher à lui arracher un consentement qu'il aurait refusé à vos prières. Croyez-le bien cependant, le retenir ou le suivre, s'il le voulait, serait un devoir bien doux pour une personne qui a aimé son nom et sa gloire avant
même de le connaître; mais chercher par des pleurs à désarmer un guerrier, l'appui de la chrétienté, retenir un héros qui ne respire que les combats, de quel droit Foserais-je? Je prierai Dieu de vous aider, madame, à faire valoir les vôtres auprès d'un fils qui vous doit tant d'amour; mais si mes larmes doivent bientôt couler, ah ! je les cacherai plutôt que d'en faire un obstacle entre mon mari et la gloire qu'il aime plus que la vie.
— Vous osez me refuser ! s'écria la marquise, et une chose aussi juste, aussi naturelle î Ah ! sans doute il est fort agréable de se marier pour vivre dans les plaisirs et libre de toute contrainte ; je comprends ce qu'il vous en coûterait de sacrifier une si charmante perspective aux désirs moins désintéressés d'une mère.
Judith se tut ; il n'était pas dans son caractère de se justifier ou de répondre à un sarcasme par un autre. Son cœur se serra, mais sans éprouver aucun sentiment de colère. Au contraire, elle plaignait le malaise moral qui semblait attaquer une personne qu'elle aimait. La
douceur de son visage et ses caresses ramenèrent par degrés la marquise à des sentiments plus raisonnables. Elles s'entretinrent encore quelque temps, et se quittèrent en s'embrassant; mais le charme, l'abandon de leur ancienne intimité n'existait plus. Toutes deux le sentaient, en souffraient, et n'y pouvaient rien. Autant vaudrait chercher à rappeler le songe que le réveil a dissipé, qu'à rétablir la sympathie éteinte dans deux cœurs qui ont cessé de se comprendre.