‹ La comtesse de BonnevalChapitre 5 sur 20 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

LA

COMTESSE DE BONNEYAL

HISTOIRE DU TEMPS DE LOUIS XIV

On veut des romans, que ne regarde-t-on de près à l'histoire?

M. Guizot, Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1855.

A l'entrée du dix-huitième siècle, au sein d'une société brillante mais corrompue , dans un des vieux hôtels aristocratiques de ce Paris d'autrefois, que nous connaissons si bien, grâce aux mémoires et aux lettres du temps, naquit Judith-Charlotte de Gontaut, la troisième des filles du marquis de Biron, l'enfant dont nous

voulons raconter ou plutôt peindre la vie. Par sa mère, Marie-Antoinette de Nugent, elle était petite-nièce du duc de Lauzun. Fénelon, archevêque de Cambrai , allié à sa famille, le duc de Saint-Simon, l'ami intime de son père, dont le nom se retrouve si souvent sous sa plume, ont dû sourire plus d'une fois à cette grâce timide, à cette angélique douceur qui charmait en elle plus encore que la beauté. Si ses sœurs étaient belles, Judith devait être la plus jolie, bien qu'un peu pâle. Ses yeux bleu foncé, son teint, son regard, rappelaient la Madeleine de Carlo Dolci, qui se trouve à la galerie de Florence. Souvent sa poitrine d'enfant se gonflait, et de grosses larmes tremblaient sous ses longs cils lorsqu'on racontait devant elle un trait de bravoure ou de vertu. Elles sont étranges, ces natures de femmes, toutes pétries de tendresse et de douceur, mais en même temps susceptibles à l'excès d'enthousiasme pour ce qu'il y a de plus fort et de plus terrible sur la terre, pour la guerre, pour la gloire, pour l'audace, leur inséparable compagne. Une timide enfant qui n'oserait tuer une

mouche, qui pleure sur un oiseau malade, qui recule à la vue d'une blessure, s'anime quand on lui parle de vil!es prises d'assaut, de bras qui ne menacèrent jamais en vain, de fleuves franchis à la nage et rougis par le sang des guerriers. C'est presque toujours parmi les femmes les plus aimantes, les plus dévouées, que cet instinct se manifeste.

Choisissez au hasard cinq ou six jeunes filles, à l'âge qui touche encore à l'enfance par la naïveté de ses impressions, mais où l'âme et l'esprit commencent à se développer; lisez-leur un jour quelques-uns de ces vers qui sont pour chaque nation comme un appel aux armes ; que de nobles soldats offrent à leur vue l'image des combats; qu'une belle musique militaire retentisse à leurs oreilles, laquelle, de cette jeune troupe, rougira de plaisir, frémira même sous le charme de cette impression? Sera-ce cette jeune amazone à l'œil noir et fier, au geste prompt, à la taille majestueuse? Elle s'écrie bien en souriant : «. C'est beau! c'est très-beau! » Mais j'ai la main sur son cœur, il ne bat pas plus vite qu'à l'ordinaire.

Celle qui se cache derrière les autres pour dévorer des yeux le spectacle de la guerre; celle dont un léger nuage trouble la vue quand on lui raconte la gloire ou la mort d'un héros , dont les joues se colorent d'un vif incarnat au nom de Jeanne d'Arc, c'est la jeune fille aux yeux bleus, à la démarche timide, à la voix touchante. Parmi les filles d'honneur de Madame, ce sera Louise de la Vallière; parmi les filles du duc de Biron, ce sera la petite Judith.

Pieuse et recueillie, elle aimait Dieu de tout son cœur et les pauvres à l'excès, mais un vieux soldat surtout ne lui tendait jamais en vain la main. Parmi les histoires de la Bible , celles qu'elle ne se lassait pas d'entendre, c'étaient les hauts faits des Machabées, le combat de David avec Goliath, le triomphe de l'archange saint Michel sur Satan. Sa bonne avait à les lui répéter souvent : « N'est-ce pas, disait-elle, que si je suis bien sage aujourd'hui vous me direz ce soir, avant que je m'endorme, une de ces belles histoires que vous racontiez autrefois à mon cousin? » La vieille bonne riait et disait : « Soyez toujours bien

sage, mademoiselle Judith, et puis ce soir nous verrons.

— Était-il donc si sage, mon cousin, que vous lui en contiez si souvent?

— ■ Lui sage 1 ô mon Dieu ! C'était bien le plus grand lutin, le plus méchant petit seigneur qui fit jamais enrager une pauvre nourrice. Fixant sur moi ses grands yeux, et prenant mon tablier de ses deux mains : « Madame ma nourrice, me disait-il, je vous mets en pièces si à l'instant vous ne me dites l'histoire du petit pâtre et du grand géant; mais cette fois, souvenez-vous-en, je veux que le géant tue le pâtre, parce que, voyez-vous, j'aime les géants. » Et ne le voilà-t-il pas qui pleure et qui crie parce que je ne veux pas changer l'Écriture sainte! Ah! c'est qu'il était beau comme un ange du bon Dieu, mais un diable , un vrai diable quand on voulait le mettre à la raison. Dame! c'est que M. de Seignelay ne réussit pas mieux que sa nourrice ou son précepteur, quand il s'avisa de le morigéner!

— Comment ! le père de Charles Colbert1 qui 1 Marie-Renée de Gontaut, la sixième fille du duc de Biron,

joue avec nous quand il vient chez ma mère! — Précisément, ma petite belle, le ministre de la marine. Depuis près de deux ans, monsieur votre cousin, qui n'en avait que douze à peine, portait l'uniforme d'officier, et servait à bord du vaisseau de M. de Tourville, son oncle2. Voilà qu'un beau jour M. le ministre monte à bord et se fait rendre compte du personnel de l'équipage. « Comment donc, monsieur, dit-il en regardant votre cousin, mais il me semble que vous n'avez ni l'âge ni la taille requise pour le service du roi ! — J'ai douze ans, dit l'enfant en se grandissant d'un pouce. — C'est trop tôt, monsieur, il faudra vous réformer. — C'est impossible, répliqua l'enfant. — Pourquoi donc? dit le ministre. — Parce qu'on ne casse pas un homme de mon nom. » Et le ministre r.épond en riant : « N'im-

épousa en 4726 Charles-Éléonor Colbert, comte de Seignelay, petit-fils du grand Colbert et fils du marquis de Seignelay, qui fut, après son père, ministre de la marine sous Louis XIV. (Dictionnaire de la Noblesse.)

2 Le maréchal de Tourville, son parent, le Turenne de la marine, l'y fit entrer (M. de Bonneval) à l'âge de onze ans, (Mémoires du prince de Ligne.)

porte, monsieur, le roi casse le garde-marine, mais le fait enseigne de vaisseau *. » C'était joli , cela, pour le coup, et le petit marin fut content. Ah! c'est qu'il était beau à voir, quand il levait la tête comme un cheval de guerre, et que ses yeux jetaient des éclairs. Il nous faisait enrager mille fois le jour; mais, quand il souriait, le méchant, tout de suite on lui pardonnait. Hélas! jamais nous ne le reverrons tempêter ni sourire!

— Et pourquoi donc, ma bonne? Il n'est pas mort, mon cousin; qu'avez-vous donc à pleurer comme cela? Je vous assure qu'il n'est pas mort. Nous n'avons jamais mis de robe noire pour lui.

— Mieux vaudrait peut-être qu'il fût mort, mon enfant; alors sa vieille nourrice le pleurerait à son aise. Maintenant il ne faut parler de lui à personne,

1 Le marquis de Seignelay, ministre de la marine, faisant sa visite des ports en 1688, passa en revue les gardes-marine ; il voulait réformer le comte de Bonneval parce qu'il n'avait que treize ans; celui-ci lui répliqua qu'on ne cassait pas un homme de son nom. Cette repartie plut si fort au 'marquis de Seignelay, qu'il lui dit : « N'importe, monsieur, le roi casse le garde-marine, mais le fait enseigne de vaisseau, » (Mémoires du prince de Ligne.)

— Pourquoi cela, ma bonne?

— N'importe, n'importe, mademoiselle Judith, cela ne vous regarde pas. Allons , prenez votre poupée et amusez-vous.

— Si vous saviez comme cela m'ennuie, de m'amuserl dit la petite avec un sourire si fin et si doux, que la gouvernante se dérida et l'attira sur ses genoux. L'enfant lui passa un bras autour du cou et lui dit à l'oreille :

— Pourquoi donc ne faut-il plus parler à personne de mon cousin? Et son portrait, pourquoi l'a-t-on ôté de la chambre de mon père?

— Ah ! on l'a ôté de la chambre de votre père? Mon Dieu! où donc l'a-t-on niis, le portrait de mon pauvre enfant?

— Je sais bien où il est! Je vais souvent le regarder. Il est si beau, mon cousin, il a l'air si fier! C'est dans le garde-meuble, au coin, près de la fenêtre; je lui essuie la figure avec mon mouchoir, je ne veux pas qu'elle se couvre de poussière ni que les vilaines araignées y touchent.

— Allons donc! mais qui vous a permis, ma-

demoiselle, d'aller vous fourrer là-haut? En vérité, vous n'êtes pas sage.

— Voulez-vous que je vous mène le voir, mon cousin? Cela vous fera plaisir, ma bonne.

— Mais non, je ne veux pas que vous montiez là, et dans votre bel habit neuf encore.

La petite regarda en souriant sa robe à grandes fleurs et ses manchettes brodées , et dit à voix basse : « Elles y ont bien été ce matin, et elles ne s'en portent pas plus mal. » Puis, saisissant la main de la vieille madame Dupuis, qui l'adorait et finissait toujours par céder à ses fantaisies, fantaisies, à la vérité, douces et innocentes comme sa figure, elle l'entraîna à travers corridors et escaliers vers la salle où l'indignation d'une famille justement irritée avait relégué le portrait du brillant, du coupable Claude-Alexandre de Bonneval.

Rouge comme une cerise, essoufflée, jolie comme un ange, Judith s'arrêta devant le tableau qu'elle allait contempler si souvent , et sa bonne, les mains jointes, répéta à voix basse : « Mon petit Alexandre ! mon nourrisson I mon

pauvre enfant! » Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues ridées.

— ïl n'est pas méchant, n'est-ce pas? dit la petite d'un ton caressant.

— Ils l'auront fait si bien enrager, qu'il n'aura pu y tenir, murmura madame Dupuis. On n'aurait jamais dû le prendre comme cela.

- — Ma bonne ? vous et moi nous l'aurions si bien caressé, tant embrassé, qu'il aurait bien fallu qu'il fût sage. Où est-il donc maintenant, mon pauvre cousin?

— Dieu sait où il est à cette heure ! Depuis le jour affreux où l'on a dit : « Il a passé à l'ennemi, » je n'ose plus demander de ses nouvelles. Ahl ce fut là un coup de foudre qui a frappé bien des cœurs. Et puis j'ai vu, oui, de mes deux yeux qui Font si amèrement pleuré, j'ai vu, sur la place de Grève... Ahl mon Dieu, qu'est-ce que je dis là? Venez donc, mademoiselle Judith, allonsnous-en, je perds la tête. Ah! monsieur Chamillard, vous aurez à répondre un jour de l'âme de mon enfant!

— Que dites-vous donc, ma bonne? dit la petite

en pâlissant. Que lui ont-ils fait, les méchants? Et lui, qu'a-t-il fait, mon pauvre cousin? Je veux le savoir.

**= Pas ici, ma mignonne, pas ici : je pleurerais trop fort en regardant ce portrait. Un jour, au jardin, je vous raconterai cela, sous le vieux marronnier que vous aimez tant. Écoutez doncl voilà vos sœurs qui vous appellent.

— Oh! je ne veux pas qu'elles viennent ici. Descendons vite, ma bonne. Adieu, dit-elle en se retournant vers le portrait et lui envoyant un baiser de sa petite main potelée. Les yeux noirs du tableau semblaient suivre les mouvements de l'enfant, qui s'éloignait à regret.

Madame Dupuis avait raison, il y eut un jour affreux pour ceux qui aimaient Claude de Bonneval; un jour où sa mère se cacha pendant quelques heures, pour pleurer de ces larmes amères qui rident le visage et sillonnent le cœur : traître à la patrie, indigne du nom de Français, pendu en effigie à la place de Grève1, son fds lui sem-

* Le roi leur fit faire leur procès (à Bonneval et à Laugal-

blait achever ainsi sa vie. La douleur qui lui déchirait l'âme était âpre comme le désespoir et silencieuse comme la mort. La marquise de Bonneval était une de ces femmes fières et passionnées qui cachent leurs émotions sous une apparence de froideur dédaigneuse, et qui haïssent la pitié d'autrui encore plus que la douleur. Le soir de ce jour néfaste, elle entra, comme d'habitude, à l'hôtel de Biron, avec l'air calme qui lui était ordinaire, s'assit à une table de jeu, ety resta trois heures. A chaque personne qui entrait ou qui sortait, au son de voix de ceux qui lui parlaient, à chaque hommage respectueux et peutêtre un peu compatissant qui lui était adressé, elle pâlissait sous le rouge dont elle avait mis plus qu'à l'ordinaire. Ce fut une longue souffrance, mais elle la dévora sans fléchir. Les cartes à la main, le sourire sur les lèvres, elle priait intérieurement, elle demandait à Dieu de punir les ennemis de son fils. Hélas! si Dieu l'entend, le triste cri de l'orgueil outragé , jamais il ne le

lerie), et tous deux représentèrent à la Grève en effigie. [Mémoires de Saint-Simon.)

bénit. Les prières de la haine retombent sur le cœur comme une pluie de pierres.

Madame de Simiane, qui avait fait la partie de la marquise de Bonneval, se leva, et, s'approchant du duc de Saint-Simon, qui se tenait debout dans l'embrasure d'une fenêtre, elle lui dit à voix basse, en indiquant de l'œil la table qu'elle venait de quitter :

— A-t-on jamais vu, monsieur, plus de fermeté dans le malheur, ou moins de sensibilité dans l'âme?

— Madame, répondit le duc avec son air roide et froid et son sourire tant soit peu métallique, je n'ai jamais vu de femme aussi sensible au malheur mais aussi ferme à cacher sa souffrance.

— Pauvre Alexandre! murmura madame de Simiane; qui aurait jamais prévu un pareil malheur? Tant de noblesse, de beauté, de bravoure ! C'est une catastrophe qui donne bien à penser.

— J'admire avec un peu d'indignation, madame, comme les femmes se prennent de compassion pour un homme qui en mérite le moins possible.

— Le malheur n'en mérite-t-il pas toujours?

— Qualifiez-vous ainsi, madame, cette incroyable action qui, selon moi* s'appelle un crime?

— Il espérait toujours que quelques ouvertures lui seraient faites. La misère, dit-on, le dépit, Font poussé \ On ne maltraite pas impunément un homme de cette naissance et de ce. caractère. Vous souvenez-vous de sa lettre à M. Chamiîlard 2 : « J'irai au service de l'empereur, ou les ministres sont gens de qualité et savent comment il faut traiter leurs semblables. »

— Il a toujours été fort bien disant, madame, il est de ces hommes qui sont braves par tempérament, éloquents par le tour et la grâce, et dont

1 « La misère et le dépit lui firent faire son traité. » [Mémoires de Saint-Simon.)

8 « Monseigneur, j'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, où vous me mandez que je crains les gens de plume parce qu'ils savent trop bien compter : je dois vous apprendre que la grande noblesse du royaume sacrifie volontiers sa vie et ses biens pour le service du roi, mais que nous ne lui devons rien contre notre honneur; ainsi, si, dans le terme de trois mois, je ne reçois pas une satisfaction raisonnable sur l'affront que vous me faites, j'irai au service de l'empereur, où tous les ministres sont gens de qualité et savent comment il faut traiter leurs semblables. »

les crimes ont une sorte d'éclat qui dissimule leur noirceur.

— Mais, au contraire, c'est précisément parce qu'on en dit tant de mal, qu'il me prend envie d'en dire du bien, pour varier un peu la phrase.

— Vous êtes la plus charmante femme qu'il y ait, madame, mais aussi la plus parfaitement femme \

— Mon Dieu, je suis la plus raisonnable et la plus juste personne qui soit sur la terre; mais vous m'en voulez de ma pitié.

— C'est un échappatoire effrayant que cette pitié, madame; elle fait glisser sur des abîmes qui feraient peur si on y regardait de sang-froid.

— Le prince Eugène l'a très-bien reçu; il lui trouve, dit-on, prodigieusement d'esprit.

— Il en a toujours eu beaucoup, madame; mais le trop de connaissances éparses l'éblouissent par leur faux jour, et sa facilité étonnante lui ouvre tant de routes, qu'il lui a été aisé de

Se console-t-on jamais d'un pareil malheu;

dit madame de Simiane en dirigeant son éventail

par un mouvement presque imperceptible vers l'endroit où madame de Bonneval causait avec madame d'Urfé.

— On oublie par degrés, répondit le duc, ce qu'il y a d'irréparable, et on travaille à réparer ce qui peut l'être. Je me trompe fort, ou cette grande douleur ne s'est fait violence qu'à l'aide d'une espérance. Quand on travaille et qu'on espère, on n'est jamais parfaitement à plaindre.

— Oui, souvent les malheureux ne sont pas les plus malheureux. C'est une grande vérité que vous venez de dire, monsieur le duc. Tout ce qui se passe fortifie en moi le goût de la retraite. Ah! qu'un petit gentilhomme à lièvre est heureux dans sa gentilhommière, avec des gens rustres et brutaux si vous voulez, mais francs et sincères ! !

— D'où vous vient, madame, cette humeur farouche? Je n'en ai jamais vu de moins justifiée parmi tant de gens qui vous aiment et vous honorent le plus qu'il est possible.

1 Tiré des lettres de madame de Simiane.

— Ah ! monsieur. Il y a tant de gens affectueux qui ne sentent rien, tant de gens écoutants qui n'entendent rien, et puis aussi tant de gens aimables qu'il ne faut pas aimer, comme vous le disiez tout à l'heure! Le monde, plus encore que la pitié, fait glisser sur bien des précipices!

— Peut-être même fait-il tomber où la pitié ne ferait que glisser, répondit le duc.

Madame de Simiane sourit, et, le regardant avec ses yeux qui rappelaient ceux de sa grand'mère et que sa mère à elle adorait, elle lui dit d'un ton enjoué :

— Votre cœur est de la bonne vieille roche, mais vous êtes si sévère et surtout si calme, que vous m'en faites peur. Il me prend souvent envie de vous dire : Ayez donc la bonté de vous mettre un peu en colère.

— Un autre que vous l'obtiendrait de moi plus facilement, madame. Que ne me demandez-vous donc quelque chose de possible?

— Eh bien, jeudi, monsieur, il y aura un petit diner chez moi, vous en userez comme il vous plaira.

Le duc s'inclina, et la marquise de Simiane se rapprocha d'une table où madame de Biron, madame de Nogaret et plusieurs autres femmes étaient assises et causaient avec cette grâce et cette vivacité qui donnent du charme aux conversations les moins sérieuses et aident à tout effleurer sans rien approfondir.

C'est un joli talent que celui de causer; tous les jours il devient plus rare. Presque tous nous écrivons : c'est plus facile; le cœur est gros, la tête fatiguée, une plume est bientôt prise. Le papier reçoit nos impressions; rien ne nous blesse, rien ne nous repousse durant ces heures où nous confions nos pensées, nos opinions, nos émotions à ce muet auditeur qui ne nous dit rien, à nous, mais qui va bientôt révéler à d'autres ce que nous lui soufflons à l'oreille dans nos jours de douleur et de joie. Cette muette sympathie avec d'autres âmes, ce commerce invisible avec d'autres intelligences, c'est bien ce qu'il nous faut dans ce siècle où des questions brûlantes nous cernent de tous côtés; où, pour peu que l'on réfléchisse, rien n'est indifférent,

rien qui ne nous touche dans nos croyances, dans nos intérêts, dans nos passions; où nous jouons la vie et la mort ; où une théorie devient un fait, une pensée un événement; où, sous le même ciel, dans les mêmes salons, sous le même toit peut-être, il s'agite des vœux, des craintes, des désirs dont on n'ose presque se parler, mais qui traversent les mers, qui franchissent les espaces, qui touchent à la terre par ce qu'il y a de plus simple au monde, la prière du cœur, et à Dieu par ce qu'il y a de plus sublime, l'élan de l'âme qui le cherche. Il n'est plus temps de tout effleurer, de se jouer agréablement des hommes et des choses. Autant vaudrait tenter de retenir de la main ou par la voix, comme un coursier docile, la locomotive d'un chemin de fer, ou d'attraper au vol la nouvelle qui glisse sur les fils du télégraphe électrique. \ Ma tante, disait la duchesse de Bourgogne à madame de Maintenon, dans ce pays on se moque de tout. » Il n'en est plus ainsi maintenant. On ne cache plus sa foi dans le fond de son cœur, ni Dieu au fond des églises ; on ne sourit plus quand d'autres le nient ou le blas-

phèment; la lutte est engagée, la bataille définitive; mais, hélas! même du bon côté les troupes sont encore divisées. La consigne est trop vague, et Ton ne sait pas toujours à qui adresser le cri que nous arrache la vue des souffrances, des efforts, des triomphes de l'humanité aux prises avec le mal. Alors il vaut mieux écrire que parler. Quelqu'un vous écoute, quelqu'un vous comprend. Les hommes ne se roidissent pas contre un appel qui n'arrive à eux que par hasard, qu'ils sont les maîtres de renvoyer à l'instant, si une voix secrète ne leur dit qu'on peut bien, selon l'expression d'une femme d'esprit, suivre chacun son ornière dans la vie, mais que nul n'a* le droit de l'imposer à d'autres comme la grand'route.

L'époque en question, celle des dernières années de Louis XIV et des premières de Louis XV, ouvrait l'ère la plus brillante de la conversation. Les intérêts politiques, les travaux littéraires, n'appartenaient encore qu'au petit nombre. L'esprit, ce gaz incompréhensible qui a toujours imprégné les âmes, on pourrait presque dire le sol

DE L'HOTEL DE BIRON. 2i

et l'air de la France, cherchait une issue, et la trouvait dans ces réunions, ces conversations brillantes, où le bien dire, comme l'appelait M. de Saint-Simon, arrivait à une perfection dont nous avons de nos jours à peu près perdu l'idée. Une certaine sève de génie travaillait la société d'alors; le pressentiment, plutôt que la présence des nouvelles idées qui devaient bientôt la bouleverser, lui prêtait un genre d'audace qui abordait tout par la pensée, et, voyant la digue toujours debout, ne s'effrayait pas du torrent qui s'avançait.

Chez madame de Lambert, par exemple, on parlait plus volontiers de vertu que de foi, on appelait Dieu l'Être suprême : tout en louant Fénelon, on devançait Rousseau. Saint François de Sales était passé de mode. Madame de Lambert donnait sans doute de fort beaux conseils à son fils, mais on ne se figure pas lui entendre dire comme à la mère de saint Louis : « Mon enfant, j'aimerais mieux vous voir mourir que de vous savoir coupable d'un seul péché mortel. » On avait trop poli les armes contre le mal. Appuyé

sur la religion, on était monté si haut, que la tête en tournait; la foi dépérissait sous une écorce trop épaisse de respect et d'assentiment général. Elle se retira vive et forte dans un petit nombre de cœurs ; dans beaucoup d'autres, elle languit faible et chancelante; et, quand vint la tempête qui lui donna de l'air à la fin, si elle menaça un instant de s'éteindre, ce fut comme la flamme d'un flambeau que le vent tourmente, qui semble s'anéantir, mais qui bientôt se rallume et brille d'un nouvel éclat au fort même de l'orage.

On causait donc ce jour-là, à l'hôtel de Biron, à la manière du dix-huitième siècle. On racontait du même ton les nouvelles de l'armée, les commérages de la cour, la disgrâce d'un ministre, le succès d'une tragédie, une aventure galante, une mort subite, une intrigue scandaleuse, une conversion édifiante. On répétait les bons mots de mesdames Gornuel et de Coulanges. L'esprit des uns aiguisait celui des autres; il brillait, se reflétait, se multipliait sous mille forme diverses. Dans l'embrasure d'une fenêtre, auprès d'une table de jeu éloignée, on parlait aussi à voix basse

de la représentation qui avait eu lieu en place de Grève ce jour-là. Des gens qui avaient connu, et peut-être aimé MM. de Bonneval et de Langallerie, plaisantaient agréablement sur le côté ridicule de cette affreuse cérémonie, et, sauf les proches parents , qui sentaient cette honte les toucher de trop près pour en sourire, il n'y avait guère personne qui trouvât la chose trop sérieuse pour un bon ou méchant mot. De Paris à Versailles, de Versailles à l'étranger, ces plaisanteries parvenaient jusqu'à ceux mêmes qui en étaient les objets, grâce à ces lettres qui prenaient au vol et répandaient au loin le genre d'esprit, le charme moqueur, l'attrait indéfinissable des causeries parisiennes.

Madame de Bonneval se faisait répéter chaque jour ce que, la veille, on avait dit, écrit, pensé de son fils. Elle cherchait à lire dans le cœur ou plutôt dans l'esprit des autres, à saisir les nuances de l'opinion, et à toucher du doigt la ligne délicate qui sépare le blâme du mépris. Claude avait été son idole depuis le jour qu'il était né. Malheur à une mère si elle se laisse dominer par un

sentiment exclusif, moins suspect qu'un autre et par là plus dangereux! Il y a un égoïsme affreux dans la passion, quels qu'en soient le genre et l'objet. Celle de la gloire a fait sacrifier des armées entières à la renommée d'un seul homme. Elle a saisi le bonheur du genre humain ,, et l'a foulé aux pieds comme le chasseur foule le blé en poursuivant sa proie. L'amour, plus impitoyable que la haine, immole sans hésiter tout ce qui se trouve entre lui et son idole. Un sentiment unique a une puissance merveilleuse. Saint Paul s'écriait : « Un seul Dieul une seule foi! » Et la force du Christianisme était là. Quand, en bien ou en mal, une créature humaine arrive à se dire : J'ai une vie, un amour, un but, elle est presque sûre de l'atteindre. La marquise de Bonneval se l'était dit le jour de la naissance de son fils; elle se le disait encore le jour de sa disgrâce. Elle bravait toutes les douleurs, elle cautérisait pour ainsi dire son cœur, afin de le rendre plus propre à la tâche qu'elle lui imposait. De la gloire à tout prix, voilà ce qu'elle avait voulu, ce qu'elle voulait encore pour son fils. Au fort de sa douleur et

de sa honte, elle rêvait pour l'avenir un triomphe éclatant. Elle voulait écraser tous ceux qui l'humiliaient, disait-elle, dans ces moments où elle laissait échapper une goutte du poison qui lui dévorait le cœur. Claude avait alors trente-deux ans. Pendant vingt ans, sa mère avait vécu de sa vie, et quelle vie à partager pour une femme ardente, aimante et fière! A peine sorti de l'enfance, il fut aux prises avec le monde. Effronté, turbulent, audacieux, bravant et séduisant tour à tour le pouvoir social, politique et militaire; se distinguant dans chaque combat, enfant et déjà illustre, se brouillant avec ses chefs, adoré de ses camarades, risquant sa vie mille fois pour sauver celle des autres; le lendemain se battant en duel et tuant son adversaire; toujours en danger, toujours à la brèche : ses succès, ses disgrâces, ses triomphes et ses crimes se succédaient si rapidement, que l'œil pouvait à peine les suivre. Le cœur de sa mère battait trop vite dans la joie. Elle la sentait si courte! Comme l'athlète qui boit en courant l'eau qu'on lui présente, elle la dévorait, cette joie, sans oser s'y livrer. Depuis

1698 surtout, elle avait éprouvé de continuels tourments mêlés de quelques rares éclairs de bonheur. Durant la guerre de la Succession , les hauts faits de son fils en Italie lui revenaient de toutes parts; et cette femme, dont les sentiments étaient concentrés et les manières froides, cachait son orgueil comme elle avait caché ses souffrances. Jusqu'au moment fatal où il passa à Fennemi, les torts mêmes de Bonneval avaient eu quelque chose de brillant et presque de chevaleresque. A douze ans, sa réponse audacieuse à M. de Seignelay, le ministre de la marine, lui gagna un grade et la faveur de cet homme habile. A un âge où d'autres en sont encore à jouer au soldat, le jeune marin se distingue dans toutes les principales affaires navales, et marche à grands pas dans une carrière où Tourville, son parent, lui offre à la fois un modèle et un appui. Mais un officier, à qui l'âge et le grade du fougueux enseigne n'imposent guère, le traite un jour un peu légèrement : M. de Bonneval appelle en duel le comte de Beaumont1, le blesse grièvement et 1 « Le comte de Beaumont, lieutenant de vaisseau, voulut

quitte la marine, fier de ses torts et glorieux de sa disgrâce. Dans les gardes françaises, où il entre plus tard, à Paris, à Versailles, au camp, en garnison, gagnantles cœurs par une certaine bonté, bravant les grands par une sorte d'audace éblouissante, se suscitant mille ennemis, s'attachant des amis, il traversa cette époque de la vie où le caractère et la réputation prennent une forme quelconque, en jouant sa fortune, son honneur, son avenir1. Il avait une si grande puissance pour dompter et séduire les esprits, qu'il s'y fiait aveuglément, et lâchait la bride aux penchants déré-

traiter Bonneval en enfant; il s'adressait mal : l'enfant était mutin, il lui en demanda raison, et le blessa de trois coups d'épée. Il n'en mourut pas, l'affaire fut étouffée; mais la parenté de ce M. de Beaumont fut assez bête pour lui en vouloir ; et étant fort liée avec M. de Pontchartrain, alors secrétaire d'État de la marine, Bonneval vit bien qu'il n'aurait plus aussi beau jeu dans ce service. Il acheta, en 1698, un emploi dans le régiment des gardes françaises. » [Mémoires du prince de Ligne.)

1 « Le chevalier de Bonneval était un cadet de fort bonne maison, avec beaucoup de talent pour la guerre, et beaucoup d'esprit, fort orné de lecture, bien disant, éloquent avec du tour et de la grâce, fort gueux, fort dépensier, extrêmement débauché, fort mécréant, grand escroc, et qui se peut dire sans honneur ni conscience, » {Mémoires de Saint-Simon.)

glés, à la morgue superbe qui le mettaient éternellement aux prises avec tout ce qui représentait l'ordre et l'autorité, sous quelque forme que ce fût. Sa rare beauté, son port majestueux, qui suggéra plus tard à Jean-Baptiste Rousseau le nom qu'il lui donna de nouvel Alcide; son esprit prodigieux et un fond de bonhomie qui appartient quelquefois à ces natures désordonnées et leur prête un attrait trompeur, lui avaient donné l'habitude de tout risquer. Par un regard, un sourire, une plaisanterie, un aveu sans repentir, ou une bouderie affectueuse, il se faisait tout pardonner. Les hommes les plus sages , les femmes les plus vertueuses, avaient à se reprocher leur indulgence involontaire pour le plus séduisant mauvais sujet qui fut jamais, et dont on disait le plus souvent : « C'est la tête qui est en faute,, le cœur est bon1. » Hélas 1 que les bons cœurs de ce genre-là ont fait verser de larmes, foulé

1 « Le comte avait plus de cœur que de jugement. » (Mémoires du prince de Ligne.) Dans le style de Bonneval on aperçoit un homme de cœur, d'esprit, plein de feu, et dans le fond bon diable et toujours délicat sur l'honneur. Il est impossible de ne pas aimer Bonneval.

aux pieds d'amour, brisé de destinées! Autant vaudrait, comme le révolutionnaire Couthon, baiser tendrement un épagneul, et dire d'une douce voix : « Du sang! du sang! encore du sang! » que se prévaloir d'un cœur qui prête le charme de la sensibilité au vice qui flétrit, à l'égoïsme qui tue.

Enfin, durant le cours de ses dernières et brillantes campagnes d'Italie, des plaintes sérieuses s'élevèrent contre lui : des actes arbitraires, des péculats nombreux, se renouvelaient tous les jours. Ni la protection du duc de Vendôme, ni la noblesse de sa famille, ni ses puissantes alliances, ni les services qu'il avait rendus et qu'il rendait encore, ne purent étouffer ces graves accusations. On n'en était plus au temps de la Ligue et de la Fronde, et M. de Louvois n'entendait pas raison sur des torts de cette espèce. 11 y eut des comptes ! à rendre que ne pouvait solder ni un sourire, ni un bon mot, ni la plus vaillante épée

1 « Il (Bonneval) avait rudement vexé ces petits princes d'Italie que nous ménagions assez mal à propos. 11 avait pris aussi assez d'argent des contributions. Les plaintes des prin-

qui fut jamais. Dans sa correspondance avec le secrétaire d'Etat de la guerre, Bonneval déploya son esprit et son audace accoutumés. Sa mère trembla au début de ce duel d'un nouveau genre. Elle pressentit l'issue de cette lutte, et voua une haine éternelle à Chamillard, parce qu'elle sentit qu'il avait raison. Voir juste est quelquefois une terrible souffrance. Cette puissance ne manqua jamais à la marquise de Bonneval. A la première menace de son fils de passer au service de l'Autriche, elle sentit tout son sang refluer vers son cœur. C'était le nuage qui devait gronder tous les jours et assombrir sa vie. Elle pleura, écrivit, supplia! Oh! que ceux qui aiment ont peu de force contre ceux qui sont aimés ! Elle menaçait son fils de le maudire s'il renonçait à sa patrie, et à l'instant qu'elle en reçut la nouvelle elle s'écriait : « Mon Dieu! vengez-le de ses ennemis! » Désormais sa vie, à elle, n'eut plus qu'un seul but, le retour de son fils, non par le repentir,

ces et des trésoriers lui attirèrent des lettres de Chamillard, qui lui voulut faire rendre gorge. » [Mémoires de Saint- Simon. )

DE L'HOTEL DE BIRON. 3i

mais par un triomphe éclatant. Elle y travaillait le jour, elle y rêvait la nuit. Elle y réussira peutêtre. Il y a une page effrayante dans le livre des destinées humaines, on y lit en tête ces mots : Les désirs accomplis.

Il s'établit quelquefois une étrange sympathie entre deux êtres à tous égards peut-être l'opposé l'un de l'autre, mais unis par un sentiment secret que le hasard découvre et qui souvent décide de toute une vie. La marquise de Bonneval n'aimait pas les enfants, et il était rare qu'elle adressât la parole aux filles de son cousin, M. de Biron. Elle les voyait dans le salon de leur mère, assises l'une à côté de l'autre autour d'une table, avec cette contenance réservée et ces yeux baissés, de rigueur pour les jeunes personnes sous l'ancien

régime et qui cachaient assez souvent une trèsprécoce connaissance du monde. A une heure marquée, elles faisaient la révérence à leur mère et se retiraient, accompagnées de leur gouvernante. Un soir les yeux de madame de Bonneval s'arrêtèrent sur la troisième de ces jeunes filles, sur la petite Judith. Sa physionomie la frappa, elle n'en avait jamais vu de plus douce, avec autant de vivacité et de fermeté dans le regard. Ce ne fut qu'une impression vague et passagère; mais, si on lui avait parlé ensuite des filles de son cousin, elle se serait rappelée cette petite figure pâle et pensive, et n'eût eu des autres aucun souvenir. Quelques mois plus tard, madame de Bonneval se trouvait assise à côté de madame de Biron, quand, la porte s'ouvrant, on annonça M. Chamillard. C'était la première fois qu'elle le rencontrait depuis le malheur de son fils, et une pâleur mortelle se répandit sur son visage. Elle se leva avec précipitation, et s'approchant de la table où les enfants étaient assises, elle tomba sur un siège que l'une des gouvernantes avança, et, prenant en main une broderie, elle l'examina

en silence. Le son de voix de l'homme qu'elle détestait arrivait jusqu'à elle et lui causait des tressaillements inouïs. A moitié cachée par un paravent à grandes fleurs peintes, la tête baissée sur l'ouvrage dont elle s'occupait, elle le voyait sans qu'il pût la voir. Bientôt il s'approcha des enfants et leur adressa quelques paroles enjouées. Marguerite et Françoise, les deux aînées, lui répondaient en riant.

— Et comment donc, mademoiselle Judith, s'écria-t-il, vous ne voulez pas me donner votre main à baiser? d'où vient cette rigueur?

— Allons donc, mademoiselle, dit la gouvernante de ses soeurs, n'entendez-vous pas que monsieur vous parle? Faites la révérence et donnez la main.

— Non, dit l'enfant avec effort.

Et ses joues devinrent rouges comme les grenades qu'elle brodait.

— Et pourquoi donc, Pouponne? s'écria sa sœur aînée.

Et lui prenant la main, elle voulut la tendre à M. de Chamilîard.

L'enfant la retira avec violence, et de grosses larmes remplirent ses yeux.

— Qu'avez-vous donc, petite mutine? lui dit sa sœur.

— J'ai, que je ne l'aime pas, répondit Judith. Et les autres de rire.

Un moment après, madame de Bonneval enlevait sa jeune cousine dans ses bras, derrière le paravent qui les cachait aux yeux des autres; elle la pressait convulsivement sur son cœur, et, collant ses lèvres sur son oreille, elle lui demandait avec une émotion profonde :

— Et pourquoi ne l'aimez-vous pas, Judith?

— Madame, c'est que ma bonne m'a dit qu'il a été méchant pour mon cousin, que nous aimons tantl

Pour le cœur ulcéré de la marquise de Bonneval, cette réponse était un baume tombant sur une blessure saignante. Elle lui fit éprouver un sentiment de douceur ineffable. Elle murmura tout bas, en couvrant l'enfant de baisers :

— Que Dieu te bénisse, ma douce petite colombe! Avance dans la vie, mon ange; dépêche-

toi de grandir, d'embellir, de comprendre et d'aimer. Le cœur brisé d'une mère s'attache à toi désormais et ne te quittera plus.

Judith, sans comprendre ces paroles brusques et passionnées, avait l'instinct de ce qu'elles exprimaient. Elle entourait de ses petits bras le cou de madame de Bonneval, et lui disait avec effusion :

— Vous avez bien du chagrin ! je prierai Dieu qu'il vous console.

— Les seules grâces que je lui demande sont le retour de mon fils, la disgrâce de ses ennemis. Priez, ma douce enfant, priez beaucoup pour nous; peut-être qu'un Dieu sévère se laissera toucher par vos innocentes prières. Le revoir I le revoir I triompher des méchants qui l'ont outragé, vivre pour ce jour, et, après, mourir avec joie, c'est l'unique vœu de mon cœur.

On emmena Judith, qui semblait toute triste; ce soir-là elle ajouta à ses prières un Pater et un Ave de plus qu'à l'ordinaire. Madame Dupuis lui en demanda la raison.

— C'est pour demander à Dieu, ma bonne, le

retour de mon cousin et la punition des méchants qui Font chassé.

— Il ne faut jamais demander à Dieu de punir, mon enfant. Ne savez-vous pas que l'Évangile nous ordonne de prier pour nos ennemis?

— C'est vrai! dit la petite d'un air contrit. Et le lendemain et toujours ensuite, après

avoir prié pour ses parents, ses frères, ses sœurs et ses amis, elle ajoutait : « Et puis, mon Dieu, bénissez aussi M. de Chamillard, mon ennemi. » Depuis ce jour mémorable pour la mère de M. de Bonneval, elle associa Judith dans sa pensée à la destinée de son fils. Souvent elle la demandait à sa mère, et trouvait une douce consolation à la retenir pendant des journées entières à ses côtés. A mesure que cette enfant avançait en âge, la marquise découvrait en elle un enthousiasme calme et contenu, une constance singulière dans les goûts et les résolutions, qui la frappèrent de plus en plus. Tandis qu'elle observait à l'égard du monde et même de ses proches un silence presque absolu sur ce qui regardait son fils, elle en parlait souvent à la jeune fille,

qui l'écoutait avec un intérêt toujours plus vif, et qui cherchait à Ja consoler par ses tendres caresses. Les sœurs de Judith étaient d'un caractère tout à fait différent. La parure et le jeu les occupaient déjà; elles savouraient d'avance les plaisirs du monde. La légèreté de leur âge se joignait à celle qui caractérisait la société d'alors. On n'y échappait qu'à force de vertu ou d'esprit. Les médiocrités de tout genre suivaient la pente du siècle; les filles du marquis de Biron s'y laissaient glisser sans résistance. Mais il est des caractères naturellement sérieux qui, sans se l'expliquer, tendent incessamment vers une région plus élevée, et l'enfant qui, à sept ans, aimait les récits bibliques et les contes de chevalerie, à douze ans, se livrait avec passion à l'étude et à la lecture. Elle se cachait alors pour lire, comme plus jeune elle se cachait pour jouer, comme plus tard elle se cachera pour rêver. Elle était un peu étrangère dans sa famille, comme elle devait l'être aussi à l'esprit de son siècle. C'était une existence un peu isolée même dans l'enfance. Tout ce bruit qui lui résonnait aux oreilles et

qui ne trouyait aucun retentissement dans son cœur, la fatiguait. Tandis qu'elle rêvait à la vertu et à la gloire, on ne parlait autour d'elle que de faveur, d'avancement, de titres et d'argent. On briguait ou on achetait, on parvenait. Il n'en était pas ainsi dans ses livres chéris, et la marquise de Bonneval, dévorée par une ardeur secrète, avec un but dans la vie et un sentiment profond dans le cœur, lui paraissait un être à la fois plus vrai et moins ordinaire que ceux qui se moquaient de la vie, tout en s'en disputant les avantages, comme des insectes acharnés après le brin de paille qui reluit au soleil ou la graine que le vent disperse au hasard. Judith trouvait un véritable charme dans ces longs entretiens où le .cœur d'une mère s'épanchait dans le sien. Cette femme qui lui était apparue dans son enfance comme une froide et imposante image, qui éloignait toute idée de tendresse et d'intimité, maintenant se révélait à elle avec la force et la faiblesse d'une âme passionnée, lui racontait sa vie, et lui faisait comprendre ses souffrances. Mariée presque encore enfant à un homme pour

lequel elle n'avait jamais eu d'inclination, peu appréciée dans le monde, où son caractère roide et sa réserve habituelle l'empêchaient de briller, son existence avait été longtemps terne et monotone. Le premier enfant qu'elle eut fut comme le reflet de ce profond ennui. Sa figure commune, son esprit borné, inspiraient à sa mère plutôt de l'éloignement que de la tendresse, et ce ne fut qu'à la naissance de Claude-Alexandre qu'elle comprit ce qu'un enfant peut compter dans la vie d'une femme.

— 0 ma fille ! disait-elle à Judith, qui l'écoutait avec son joli regard de colombe apprivoisée, vous saurez un jour ce que c'est qu'aimer 1

— Je le sais déjà, madame.

— Vous, enfant!

— Oui, car je vous aime et j'aime aussi mon père, surtout depuis qu'il a été blessé à la guerre. Vous ne sauriez croire combien j'éprouve d'attendrissement à la vue de son bras en écharpe; comme le cœur me bat quand on parle du siège de Landau l. L'autre jour encore, je pressais mes

1 « Le duc de Biron fut blessé d'un coup de fauconneau au

lèvres tout doucement sur son épaule, il se retourne en souriant vers ma mère et lui dit : « Puisqu'elle aime tant les blessures, il faudra la marier à quelque vieux maréchal. »

— On songe donc à votre mariage, Pouponne?

— Oh, non! C'est ma sœur Françoise que l'on marie; vous le savez, elle épouse le marquis de Bonnac i.

— Et vous voudriez bien être à sa place?

— Moi ! mais, madame, je crois vous avoir dit que je veux épouser un héros ou me faire religieuse.

— Un héros! ma chère? „ .

— Oui. Un héros comme Bayard, comme du Guesclin, dont le nom soit dans toutes les bouches, dont la gloire retentisse par toute la terre, dont l'épée soit irrésistible, l'âme invincible.

bras gauche, en montant la tranchée au siège de Landau, le 2 juillet 1713, et on fut obligé de le lui couper. » (Dictionnaire de la noblesse.)

1 « Françoise-Madeleine de Gontaut, mariée au marquis de Bonnac, diplomate. (Dictionnaire de la noblesse.) Biron, qui n'avait point de biens et beaucoup d'enfants, trouva à se défaire de sa fille aînée avec soixante mille livres pour tout, à Bonnac, neveu de Bonrepos. » (Mémoires de Saint-Simon.)

Être fière de ce qu'on aime! il y a, je crois, peu d'exemples d'un pareil bonheur, et cependant ce ne serait qu'avec peine que je renoncerais à cet espoir.

— Vous êtes étonnante plus qu'enfant du monde, ma petite Judith. Vous verrez que l'on vous fera épouser un homme de robe ou de cour.

— Mon ambition est très-bornée, madame, on ne me refusera pas d'entrer au couvent à la place de Marguerite, qui se soucie très-peu d'y rester.

— J'ai reçu ce matin une lettre de mon fils ; concevez-vous, ma chère enfant, ce que mon cœur doit éprouver de joie et d'amertume à une pareille lecture? tout ce que la séparation a de pénible, ce que l'incertitude de le revoir a d'affreux, tout ce qu'il y a enfin d'attendrissant pour une mère dans les torts et la gloire de son fils?

— Si je ne le comprends pas, je le sens, du moins, dit la jeune fille en posant sa main fraîche et douce sur la main sèche et brûlante de son amie.

— Judith 1 s'écria la marquise avec force ,

faudra-t-il toujours que je souffre par lui et pour lui? C'est une âme de feu, un caractère indomptable; il n'y pas quinze jours encore qu'il se battait avec un Français qui trouvait mauvais qu'il eût dit à milord Stafford que Louis XIV aspirait à la monarchie universelle, et ne voilà-t-il pas que, à quelques jours de distance (il me le raconte lui-même), il appelle en duel un officier prussien qui en avait dit autant, et qui parlait insolemment du même roi * ? Il a plus de cœur que de jugement; il prodigue sa vie, il fait mon bonheur et mon désespoir. 0

Judith prit les mains de madame de Bonneval dans les siennes, et lui dit en souriant :

— Ne dites pas de mal de lui, cela vous ferait pleurer ce soir quand je n'y serai plus. Ah 1 que de bien j'en ai ouï dire avant-hier chez ma tante d'Urfé!

1 « C'est dans le temps de la négociation pour la paix d'Utrecht, que le comte de Bonneval soutint à milord Stafford que Louis XIV aspirait, à la monarchie universelle, et qu'il se battit avec un Français qui l'avait trouvé mauvais. A quelques jours de distance, il appela en duel un officier général prussien qui en avait dit autant et parlait indécemment du même roi. » [Mémoires du prince de Ligne.)

Ai LA COMTESSE DE BONNEVAL.

— Vraiment! qui donc a parlé de lui? Dites vite le nom de cet homme ou de cette femme, pour que sa mère le bénisse.

— C'est M. deRothelin. Quelqu'un étant venu à parler de mon cousin, il s'est écrié avec chaleur: « Oh! quel homme que ce Bonneval! on ne rencontre pas deux fois dans la vie un ami aussi dévoué. Je suis persuadé qu'il n'y a pas d'homme au monde si brave ou si aimable. On me porta mourant dans sa maison, j'étais presque méconnaissable, m'a-t-on dit. Il me soigna comme un frère, me veilla, me guérit1. Je lui dois la vie, aussi c'est entre nous une amitié à la vie à la mort. » Puis il raconta que mon cousin en avait fait autant pour tous les Français prisonniers et blessés. Savez-vous bien, madame, que M. de Cambrai lui a souvent écrit pour le remercier

1 « Au siège d'Aire, le marquis de Rothelin, fait prisonnier après avoir eu les deux jambes cassées, dut en partie sa guérison aux soins du comte de Bonneval, son ami, qui le reçut chez lui. » [Mémoires du prince de Ligne.)

« 11 donna aussi l'hospitalité au chevalier de Fénelon, son parent, ainsi qu'à plusieurs autres prisonniers français de marque. » [Mémoires du prince de Ligne,)

de ses soins pour le chevalier de Fénelon *? Ahl madame, de tels remercîments ne s'achètent pas trop cher par l'exil. Il est beau de se venger ainsi des Français qui l'ont si indignement outragé. Qu'importe, après cela, ce que disent les méchants?

— Vous avez raison, mon enfant, il faut mépriser leurs calomnies; mais son frère à lui, son propre frère! Écoutez-moi, Judith. Apprenez ce qu'une mère peut avoir à souffrir, et plus tard, quand vous serez mariée , ah ! ne demandez pas à Dieu des enfants, surtout si vous deviez épouser...

Madame de Bonneval s'arrêta brusquement et parut oublier Judith et la phrase qu'elle avait commencée. Après un moment de silence, elle s'écria :

— On vous l'a sans doute racontée, cette fa-

1 «C'est dans ces campagnes qu'il (Bonneval) eut Fhonneur d'entrer en correspondance avec Fénelon, dont le neveu avait été prisonnier, et dont il était d'ailleurs le parent. 11 y avait, m'a-t-on dit, une cinquantaine de lettres de Fénelon au comte de Bonneval, qui n'ont été détruites qu'à l'époque de la Révolution. » (M. Sainte-Beuve. Causeries littéraires.)

meuse bataille des lignes de Turin. Figurez-vous la mêlée, les cris, le bruit des canons, le choc des armes; deux frères sont à cette bataille; les deux fils de la mère qui vous parle! Hélas! ils ne servent pas dans les mêmes rangs. L'aîné, vous le connaissez, un pauvre sire peu doué de la nature1, se trouve cerné par l'ennemi; il se

1 « Il (le comte de Bonneval) avait eu cette qualité (de général major) à l'attaque des lignes de Turin. Le marquis de Bonneval, rainé du comte, fut pris à la bataille. Un vieux officier qui y avait été, et qui me l'a raconté quand j'étais encore bien jeune, m'a dit qu'il (le marquis de Bonneval) allait être sabré par des grenadiers hongrois, qu'on appelait encore Hehducks dans ce temps-là, lorsque notre Bonneval arriva assez à propos pour le sauver. On verra le démêlé des deux frères à cette occasion dans leurs lettres.» {Mémoires du prince de Ligne.)

« J'ai remarqué dans le quatrième article de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, un reste de votre ancienne injustice et de votre rigueur contre moi, qui me ferait plus de peine si je n'étais depuis longtemps fait à vos calomnies, qui ne m'embarrassent pas plus que les contes de Peau d'âne. Quatrième article. « Votre attaque des lignes, des « postes que vous avez attaqués, c'est de la bataille de Turin « dont vous parlez, » sur quoi vous ajoutez : « N'y mettez pas « le parti que vous aviez pris de me jeter dans la Kune, cela « ne serait pas honnête. » Je voudrais bien savoir, monsieur, où vous avez péché une telle impossibilité et une telle sottise La nation allemande, pleine de point d'honneur et

de générosité, n'envisagerait qu'avec horreur le premier au-

défend avec peine, il voit la vie prête à lui échapper, quand tout à coup un bras victorieux s'agite au-dessus de lui, une épée irrésistible écarte celles qui le menacent, une voix qu'il reconnaît arrive à ses oreilles. Dira-t-il : « A moi , mon frère! » comprendra-t-il qu'il est sauvé? Non, le lâche! il s'évanouira, et en reprenant connaissance, son esprit, égaré par la peur, lui fera dire ces horribles paroles : « Mon frère veut me tuer, qu'on me tire de ses mains! » L'ingrat! il le dit alors, il Ta dit depuis, il le dira toujours1. Vous êtes calme, Judith, une pareille infamie ne vous fait donc pas horreur? J'admire votre sangfroid.

— Les infamies, madame, sont peu capables de m'émouvoir. Il faut estimer un peu pour s'indigner; le mépris guérit de la haine ou de la colère.

teur d'un très-infâme fratricide. Allez, monsieur, vous devriez mourir de honte de penser sur mon sujet aussi bassement que vous faites » {Lettre du comte de Bonneval à son frère.)

1 « On voit que ce frère était pour le moins un sot et un vilain égoïste. » (Mémoires du prince de Ligne.)

— Vous êtes une étrange personne avec votre âme ardente et votre petit air posé.

— Ahl madame, il est souvent plus malaisé d'avoir le cœur tranquille que le maintien réglé.

— Le vôtre ne l'est-il donc pas?

— Je le réduis à l'être, madame, dit la jeune fille en souriant. Je crois que, si l'air y entrait une fois, il éclaterait peut-être.

— Et qu'appelez- vous l'air, Pouponne?

— Je ne sais pas au juste, madame; quelque chose qui fait vivre, mais qui peut aussi tuer.

La femme âgée et la jeune fille se regardèrent, et les yeux fatigués de l'une se reposèrent un instant dans le calme et profond regard de l'autre. Elles se développaient de bonne heure, les femmes de cette époque. Quelques-unes, à quinze ans, étaient déjà assez avancées dans le chemin de la vie, et celles qu'on n'élevait pas au couvent n'avaient guère d'adolescence. Le monde les entraînait ou une raison précoce les guidait presque au sortir de l'enfance.

Quand Judith eut seize ans , on lui fit passer quelques mois au fond de la Gascogne , dans le voisinage des Pyrénées. Sa santé s'était subitement altérée. On consulta les médecins; ils défendirent de la laisser lire, étudier et veiller; ils conseillèrent de lui faire quitter Paris, de l'envoyer respirer un air pur et boire du lait à la campagne. Sa mère, qui la voyait revenir de chez madame de Bonneval avec des joues ou trèspâles ou très-colorées, avec des yeux étincelants ou abattus, devina enfin que les émotions de ce

cœur agité se communiquaient d'une manière presque magnétique à l'âme sensible de sa fille, et absorbait, pour ainsi dire, la vie de cette enfant. On la fit donc partir pour le château de Biron, le berceau de la famille, où le comte de Gontaut, son frère, subissait depuis près de deux ans un exil provoqué par le duc d'Orléans, dont il avait imprudemment éveillé la jalousie, dans une circonstance où lui, M. de Gontaut, ne s'était montré, selon le duc de Saint-Simon, ni prudent ni discret1.

Madame Dupuis accompagnait Judith. Elles se mirent en route par une belle journée d'été ; le voyage fut long, plusieurs jours s'écoulèrent entre le départ et l'arrivée. On voyageait lentement alors : un lourd carrosse, gravissant au pas les raides montées, suivant les longues et monotones avenues dont la régularité repose ou fatigue le regard, selon l'humeur rêveuse ou impatiente du voyageur, laissait tout le loisir de savourer les

1 a Gontaut en avait conté à des personnes en qui M. le duc d'Orléans prenait part; il n'avait été ni discret, ni modeste. 11 avait été chassé. » (Mémoires de Saint-Simon.)

jouissances ou les ennuis de la route. Madame Dupuis se plaignait un peu et dormait beaucoup. Quant à Judith, elle contemplait avec délices le ciel, les arbres,, les champs ondoyants, diaprés de coquelicots et de bluets; en avançant, elle vit avec transport les montagnes des Pyrénées se dessiner à l'horizon, et les landes de la Gascogne, toutes parfumées de lavandes et de thym, s'étendre à perte de vue de chaque côté de la route. La poésie des lieux incultes, des fleurs sauvages, des effets de lumière, cet instinct qui de nos jours se développe par la lecture, se nourrit par la rêverie, était à peine connu de nos ancêtres. On aimait les beaux jardins, les vertes forêts. On se promenait à l'ombre des arbres symétriquement taillés, près des bassins limpides; mais on ne songeait guère à admirer une touffe de bruyère, le ciel bleu entre deux nuages rouges, une giroflée sur un vieux mur. On faisait volontiers des vers sur un beau clair de lune; mais comprenait-on la beauté d'une mer orageuse, du lis qui flotte sur l'étang solitaire, de l'instant de silence qui précède la tempête ? Heu-

reux ceux qui savent ce qu'il y a de poésie en dehors des livres des poètes, de musique dans ce que les musiciens n'ont jamais composé I Peutêtre était-elle alors une secrète compensation pour quelques âmes rêveuses, cette muette jouissance d'un genre de beauté si différente de celle qui se lisait et se récitait dans les salons et les ruelles. Cette puissance de l'âme qui aime et admire les mille beautés semées çà et là sur le chemin de la vie, est un de ces dons mystérieux qui consolent des chagrins qu'on y rencontre à chaque pas. Ceux-là surtout qui, plus libres des intérêts de la terre, la traversent en pèlerins, sont les plus prompts à saisir du regard cette poésie intime dans les traits d'un enfant pauvre, dans la croix de bois au bord de la grand'route, ou le pot de fleur qui égayé la fenêtre de l'ouvrière.

— Oui, c'est bien moi, monsieur, dit en souriant la petite Judith, car malgré ses seize ans elle semblait toujours n'en avoir que treize , quand, en descendant de voiture, elle rencontra son frère, François-Armand de Gontaut, qui de-

puis longtemps chassait le lièvre ou s'ennuyait à mourir dans le vieux manoir de ses pères. Il avait plus de deux fois l'âge de la petite sœur qui venait partager sa solitude , et à Paris il l'avait à peine regardée; aussi ne l'aurait-il pas reconnue si on ne lui avait mandé qu'on l'envoyait en Gascogne pour regagner de l'appétit et de l'embonpoint, deux choses qui commençaient à lui manquer. Il la trouva gentille, et, l'emmenant sur la terrasse du château,, il lui dit en riant :

— Soyez la bienvenue, mademoiselle de Gontaut; cela fait plaisir, ma belle petite, de voir arriver quelqu'un du pays d'où vous venez avec des joues si pâles. Cela console un peu de n'y point demeurer. Les perdrix que je tue et que je mange m'en ont donné de bien différentes, comme vous voyez.

— Vous me faites plaisir de me trouver pâle, mon frère. La joie de vous revoir et un tant soit peu d'embarras me faisaient rougir tout à l'heure.

— Et maintenant encore, lorsque je vous re-

garde en face. Or sus, ma belle petite sœur, cela est-il donc de mode à Paris à cette heure?

— Pas tant que le rouge qu'on achète, dit Judith d'un air timide, mais un peu espiègle.

— Ah ! de l'esprit! s'écria son frère; la drôle de chose à cet âge ! Vous allez, je le vois, charmer ma solitude, ajouta-t-il avec le ton d'un homme qui se noie et qui trouve un brin de paille sous sa main.

— Non, monsieur; je n'ai jamais charmé rien, ni personne.

— Et pourquoi n'avez-vous pas tâché!

— Non, monsieur, je me suis toujours souvenue de la fable de l'Ane et du petit Chien.

— Et quelle morale en avez-vous tirée, ma petite philosophe?

— Que les gens sérieux ne doivent pas se hasarder à plaisanter.

— Les gens sérieux me plaisent infiniment, surtout à l'âge que vous avez. Vous allez me distraire de mes ennuis, et je me propose, en retour, de vous faire connaître les plaisirs i:le la campagne. Demain, par exemple, je vous mets

à cheval, et nous courrons les champs. Avouez que vous n'avez plus peur de moi.

— Je n'ai peur que des gens que j'aime, lui répondit Judith avec un joli sourire; souffrez que je vous craigne toujours un peu.

M. de Gontaut embrassa sa sœur, et rentra avec elle au château. Ils y passèrent ensemble quelques mois. Ce fut un singulier rapprochement que celui de deux personnes si différentes d'âge et de caractère. Agé de près de trente ans, il avait mené, lui, la vie d'homme du monde, et du monde de son temps. Une intrigue scandaleuse avait provoqué son exil. La solitude lui pesait horriblement; il aimait à lire, mais des livres qu'il était trop galant homme pour laisser voir à sa jeune sœur. Judith, telle que nous la connaissons, avec son esprit droit, son cœur sensible, son imagination exaltée, ne trouvait rien dans son frère qui pût lui inspirer de la confiance, mais il lui plaisait par la douceur de ses manières et la gaieté de son caractère. Rien donc ne la portait à lui découvrir l'originalité de son âme, bien que celle de son esprit perçât dans leurs

conversations. Il était souvent question entre eux de son mariage à lui ; on lui destinait la belle Adélaïde de Gramont, et la conclusion de cette grande affaire devait amener la fin de son exil '., Judith connaissait la future, elle lui en faisait des portraits qui l'enthousiasmaient ellemême, mais qu'il écoutait, lui, assez froidement. Le montant de sa dot, le crédit de sa famille, l'intéressaient bien davantage. Cette manière du frère d'envisager les choses n'étonnait pas la sœur. Elle trouvait fort simple que M. de Gontaut songeât plus à sortir de son exil et à avancer à la cour qu'aux beaux yeux de mademoiselle de Gramont. Elle avait vu sa sœur enchantée de son mariage avec M. de Bonnac, plutôt pour les diamants et les parures étalées à ses yeux, que pour l'homme d'une figure peu agréable, et déjà fort âgé qui les lui apportait. Un de ses frères avait embrassé l'état ecclésiastique pour jouir des reve-

1 a Biron fit en même temps un autre mariage : ce fut de Gontaut son fils avec la fille aînée du duc de Guiche, grande et singulièrement belle, bien faite et spirituelle, à qui son père donna vingt mille livres. » [Mémoires de Saint-Simon.)

nus de la riche abbaye de Moissac. Son père, honnête homme au fond, se mêlait aux compagnons du régeni, et, pour égayer ses petits soupers, « en disait des meilleures, » comme il s'en vantait en riant1. Il lui semblait donc tout naturel de voir les intérêts de la fortune l'emporter sur ceux du cœur et de la conscience. Ce qui lui semblait bien plus étrange, c'étaient ses goûts, ses sentiments à elle; c'était avec une sorte de surprise qu'elle s'apercevait qu'une rose à moitié épanouie lui plaisait plus qu'un écrin éblouissant; des saxifrages bleus sur la pente d'un rocher, plus qu'une décoration d'opéra; le prône d'un curé de village et le chapelet dit en communie soir par les paysans, plus pompeuse que la piété de la cour et de la ville. Il est vrai que le vieux prêtre dont les simples discours lui touchaient le cœur était un de ces anges de la terre qui vivent de prières et

1 « Biron, aujourd'hui si comblé d'honneurs et de richesses était fort pauvre alors et chargé d'une grande famille.... La nécessité pousse quelquefois à d'étranges choses. 11 s'était enrôlé parmi les roués, et soupait presque tous les soirs chez M. le duc d'Orléans avec eux, où, pour plaire, il en disait des meilleures. » (Mémoires de Saint-Simon.)

de charité, d'un peu de pain et de beaucoup de privations. Il n'avait demandé de sa vie une aumône que pour ses pauvres, ni manqué de prier pour ceux qui la lui refusaient. Judith comprit la beauté de cette vie, comme elle avait compris la beauté du lis des eaux et du ciel bleu. Elle entendit de sa bouche des paroles qu'elle conserva dans son cœur , qu'elle médita plus tard. Que de vagues se brisent sur la plage avant que la marée arrive à sa hauteur! Pour beaucoup d'âmes, c'est à pas lents que Dieu avance vers elles ! Quant aux pauvres, Judith les avait toujours aimés. Dans le village où elle allait souvent, il s'en trouva qui lui gagnèrent le cœur ; surtout une vieille femme et son fds qui avait été soldat. Quelque chose de doux et de résigné dans la figure de ce pauvre jeune homme l'intéressa ; un boulet lui avait emporté les deux jambes dans une des campagnes d'Italie, et depuis quelques années il était en retraite, vivant avec sa mère d'une petite pension chèrement achetée. 11 faisait des paniers de jonc et chantait en travaillant, quelquefois des cantiques, quelquefois

des chansons guerrières. Judith, en se promenant avec madame Dupuis, s'asseyait à une petite distance et se plaisait à l'écouter. Un soir elle se rapprocha de la chaumière et s'appuya sur la grille de bois du petit jardin. Gomme il s'arrêtait en la voyant, elle lui dit en rougissant un peu :

— Continuez, je vous prie, monsieur, nous aimons tant à vous entendre !

Quand la chanson fut finie, elle s'approcha du banc où il était assis et lui acheta un panier ; elle y mit les bruyères qu'elle avait cueillies dans les landes voisines, puis elle causa un peu avec lui et le questionna sur ses campagnes. Il s'anima et raconta sa vie. Par un hasard singulier, il avait servi sous le comte de Bonneval. Quand il le nomma, Judith regarda sa bonne, et lui serra la main lorsque le soldat s'écria.

— C'est un fameux brave, allez, que ce gaillard-là ! il vous flanque un coup de sabre à l'ennemi, une poignée de main à un ami, une pièce d'or à un pauvre, comme qui dirait bonjour ; ça ne

lui coûte pas plus l'un que l'autre. C'est un fier luron, allez I

Elle sourit et dit tous bas à madame Dupuis :

— Il paraît qu'il est toujours le même, ma bonne.

— Regardez donc, mademoiselle, continua le soldat en tirant de sa poche une vinaigrette d'un travail assez précieux. C'est notre colonel qui m'a donné cette petite affaire que voilà; quand on m'a ôté mes jambes, c'est-à-dire ce qui en restait, car ce chien de boulet en avait fait les frais jusqu'à la hauteur des genoux, je tombais en pâmoison comme une simple femme, et mon colonel de m'appliquer cet emplâtre-là au nez. Et, quand c'est fini : « Là, qu'il me dit, Lafond, garde cela pour t'en servir une autre fois. » Merci, mon colonel, que je lui fais; pour une autre fois, c'est trop d'honneur, j'en ai assez comme ça. Ma foi, je l'ai gardée, et chaque fois que j'y regarde, il me semble le voir là, avec sa mine joyeuse, et son air, comme qui dirait : Ne vous frottez pas à moi, messieurs les ennemis.

— Ah! fit madame Dupuis en soupirant

Judith lui mit la main sur la bouche; elle ne pouvait souffrir que le soldat entendit ces paroles qui lui avaient si souvent serré le cœur : « Il a passé à l'ennemi. »

— Vous l'aimez donc bien votre colonel? ditelle en se tournant vers Lafond.

— Mais oui , que je l'aime ! Faudrait-il pas être fameusement ingrat pour ne pas l'aimer? Dame, ce n'est pas là mon défaut à moi; voyez -vous, mademoiselle, tous les ans je fais dire une messe pour lui. M. le curé la dit, et les dix sous que je lui porte, il les donne toujours au plus pauvre de la paroisse. Comme cela, le plus saint et le plus pauvre prient pour le plus brave. Cela doit lui porter bonheur, à mon colonel, pas vrai, mademoiselle?

— Je voudrais l'entendre, cette messe, dit Judith. "

— Eh bien, c'est pas difficile; c'est jeudi prochain que M. le curé la dira.

— Nous y viendrons, ma bonne, s'écria la jeune fille avec vivacité.

Et puis elle s'éloigna en promettant au soldat de revenir.

Elle tint parole; souvent elle lui apportait des fruits, du tabac, un beau chapelet, qu'elle lui recommandait de dire souvent pour son colonel. Elle lui enseignait aussi de nouvelles chansons que son frère lui apprenait, à elle. On venait de composer alors la complainte de Monsieur Malbrough, et Lafond, qui détestait ce personnage, ne pouvait cependant s'empêcher de s'attendrir un peu à l'idée du cortège funèbre et du chagrin de la dame tout de noir habillée. Un jour Judith le trouva morne et triste, ne lui répondant qu'à peine. Elle offrit, comme à l'ordinaire, de lui chanter sa chanson favorite.

— Non, non ! ne me parlez plus de ces gens-là ! s'écria-t-il d'un ton bourru, je les hais ! Ah î mon Dieu ! mon Dieu !

— Qu'avez-vous donc, Lafond?

— Ce que j'ai ! ô Dieu de Dieu! ce que j'ai ! Voyons, mademoiselle, est-ce vrai, là, oui ou non, ce que votre laquais m'a dit hier? C'est-il vrai, c'est-il possible, que mon colonel... ah!

mon Dieu ! que cela coûte à dire !.... ait passé à l'ennemi. Voyons, dites, oui ou non.

Judith baissa la tête, et les larmes lui vinrent aux yeux. Le soldat la regarda fixement et s'écria :

— Eh ! pourquoi ne pleuriez-vous pas tous les jours, quand j'en disais du bien? Qu'aviez- vous à faire de sourire, et de me dire de votre petite voix : « Il était donc bien bon, mon cousin, votre colonel? » Mort de Dieu ! passer à l'ennemi, le lâche !

Il tira avec violence la vinaigrette de sa poche et la lança hors du jardin, dans le chemin. Judith s'écria avec feu :

— Non! il n'est pas lâche, je vous l'assure. On l'a outragé, insulté; on l'a chassé de France ; et lui, il sauve la vie aux.Français, il les reçoit chez lui, il les console quand ils sont prisonniers et malades : il est toujours bon et brave.

— Arrêtez, arrêtez, mademoiselle! faut pas se jouer comme ça des gens; faut pas surtout se jouer 'du bon Dieu. Ce qui est mal est mal, faut pas s'y méprendre. Allez, ne me parlez plus de lui ; je n'y veux plus penser.

— Si fait, Lafond; vous penserez à lui le matin et le soir, quand vous prierez le bon Dieu. Et puis, cette messe, vous la ferez toujours dire pour lui, n'est-il pas vrai? Oh! oui, Lafond, je vous en prie! Il n'y a pas de mal à ça toujours. Le bon Dieu priait bien pour ses soldats, à lui, quand ils passaient à l'ennemi.

— Oui, pour saint Pierre, qui le renia. C'est juste; nous en ferons autant pour mon colonel. Mais, mort de ma vie! qui l'aurait jamais cru? passer à l'ennemi, c'est-il donc possible? Allons, n'en parlons plus. Que vous en êtes toute pâle, ma petite demoiselle ! apparemment que vous l'aimiez beaucoup, votre cousin?

— Je ne l'ai jamais vu, Lafond.

— Ah bien, alors, vous n'avez pas vu le plus bel homme de France. C'est-il pas vrai, la bonne?

Madame Dupuis fit un signe de tête un peu triste; son cœur était gros, et elle s'éloigna en soupirant. Comme Judith sortait du jardin, elle aperçût la vinaigrette sur l'herbe du chemin; se baissant vite, elle la ramassa et retourna vers

Lafond. Comme elle la lui présentait, avec un petit air suppliant, il branla la tête et lui dit :

— Gardez-la, mademoiselle; maintenant ça me fait de la peine de regarder ce bijou. Et puis, voyez-vous, cela vous va mieux qu'à moi, c'te breloque-là. Gardez-la donc, je vous en prie.

Judith ne se fit pas prier davantage. Deux jours après elle apporta à Lafond un riche reliquaire qu'on lui avait donné à Paris, et serra soigneusement sa relique à elle. Hélas! pauvre enfant ! celle-là n'avait point été bénite, elle ne lui porta pas bonheur.

— Eh bien, s'écria M. de Gontaut quand Judith entra dans la galerie du château avec son grand chapeau de bergère, son panier de fleurs au bras et son éventail à la main, car il faisait une grande chaleur, voilà M. de Bonrepos qui vous attend. Depuis plus d'une heure il sèche d'impatience devant l'échiquier : il est très-jaloux, dit-il, d'un certain rjval , pas trop ingambe , auquel vous prodiguez vos faveurs.

Un vieillard, petit, maigre, et d'une figure assez originale, sourit à ces paroles, et, se levant,

salua profondément, ce à quoi Judith répondit par une révérence très-cérémonieuse; puis, tous les deux de rire et de disposer leur jeu.

— Allons, monsieur de Bonrepos, dit-elle en posant ses touffes de bruyère et son éventail sur le canapé, vous allez me donner la dame, et peut-être bien aussi un fou.

— Je vous avouerai, mademoiselle, qu'il m'en coûterait beaucoup de renoncer à l'espoir d'une victoire, et que de vous donner un fou, me semblerait le présage assuré d'une défaite. Il n'y a que les fous pour triompher de la sagesse; or, comme je joue avec la sagesse même déguisée en bergère, n'esp'érez pas que je me prive d'un de mes meilleurs auxiliaires.

— Ne serait-il pas plus galant de vous laisser battre, monsieur de Bonrepos? Il m'en vient une envie tellement forte, que j'attends cet effet de votre complaisance.

— Je baise vos belles petites mains, mademoiselle Judith, et vous supplie de ne point pousser trop loin l'avantage que vous procure ma soumission sans bornes à vos moindres

volontés. N'exigez pas que je vous fasse hommage d'un fou.

— Eh bien, d'une tour?

— Passe pour la tour, s'écria M. de Bonrepos, avec un grand soupir. Vous êtes une nouvelle Judith acharnée à la perte d'un nouvel Holopherne.

— Monsieur de Bonrepos, dit M. de Gontaut en riant, vous avez des idées éminemment poétiques.

— Mademoiselle de Biron a réveillé ma muse endormie. La poésie est comme l'amour; l'âge entasse bien des cendres sur ces deux flammes divines, mais sous la cendre ce feu couve encore.

— Mais, en vérité, Bonrepos, vous êtes d'une galanterie étourdissante. J'admire infiniment que vous fassiez la cour à ma sœur, et je me réjouis de lui savoir un pareil adorateur.

— Il n'y en eut jamais de plus sincère. C'est une blessure mortelle. Je suis un vrai païen, et la trop grande liberté de voir mon idole me confirme dans mon idolâtrie.

— Vous êtes d'avis que ce petit minois est

capable de donner de l'amour? dit M. de Gontaut en relevant les boucles qui tombaient des deux côtés du visage de sa sœur, et découvrant ainsi la jolie forme de ses joues et de son menton gracieux. Et puis, continua-t-il en riant, c'est une sainte et une savante. Elle lit les Pères de l'Église, les Maximes de M. de la Piochefoucauld, les romans de madame de la Fayette, que sais-je, moi? Elle est née cinquante ans trop tard : la charmante petite précieuse que l'hôtel Rambouillet en eût fait ! Il faut l'entendre parler avec M. le curé, tantôt de morale chrétienne, tantôt de politique et d'histoire! Elle n'est jamais au bout de son latin. Êtes-vous fâchée, ma petite Judith?

— Non, monsieur, je ne suis pas fâchée que vous me donniez un grand ridicule; mais je le suis fort, mais vraiment fort, que vous ne gardiez pas pour vous ce que je vous dis pour vous seul... oui pour vous seul.

— Mais savez-vous qu'il est fort heureux que je sois ici pour vous conter des folies; sans cela vous deviendriez par trop sage, mon enfant.

N'est-il pas vrai que je vous raconte des histoires très-divertissantes?

— Pas si amusantes que celles de M. de Bonrepos, mon frère.

— Vous le flattez, ma belle. Je meurs de peur qu'il ne s'enorgueillisse si fort, qu'il ne voudra plus s'accommoder de son château, ni de ma société quand vous nous aurez quittés.

— Vous allez me faire perdre la partie, mon frère; vous voyez bien que mon adversaire ne vous écoute pas.

— C'est juste; je me tais, mademoiselle, d'autant plus que voici les lettres de Paris. Mon impatience les dévore déjà.

M. de Gontaut se mit à lire, et la partie d'échecs continua. M. de Bonrepos, homme d'esprit et fort original, était très-attaché à la famille de Biron, dont il avait vu naître tous les enfants. Judith avait toujours été sa favorite. Il se plaisait à diriger ses études , à causer avec elle , à lui enseigner à jouer aux échecs, à lui prodiguer des louanges très-exagérées qui la faisaient rire et lui rappelaient, disait-elle, les amants des

livres de mademoiselle de Scudéry, que, par parenthèse, il lui recommandait beaucoup. Il y avait quelque chose de touchant dans l'affection de ce vieillard pour cette enfant. Il se plaisait à former mille projets pour elle,, ne pouvait supporter qu'on lui trouvât moins de beauté ou d'esprit qu'à fille du monde, et parlait toujours de celui qui l'épouserait comme de l'homme le plus heureux de France. Il aurait voulu la marier à M. le marquis de Bonnac, son neveu, et se donner ainsi une nièce plus à son gré que la belle Françoise, sœur de Judith; mais la trop grande jeunesse de celle-ci avait mis obstacle à ce projet. Et puis M. de Bonrepos disait tout bas que son neveu n'était pas digne d'une si parfaite personne. Il aimait assez qu'on assurât Judith qu'il se réservait à lui-même de lui offrir sa main plus tard, et souriait d'un air tant soit peu mystérieux quand on lui faisait la guerre à ce sujet.

— Va pour l'abbaye de Saintes 1 s'écria M. de Gontaut en s'approchant de la partie d'échecs avec

LE CHATEAU DE BIRON. 7i

une lettre à la main \ Qu'en dites-vous, mademoiselle de Biron? On me conseille d'aller à Saintes porter mes hommages aux pieds de madame votre grand'tante, et de vous y mener voir votre sœur la nouvelle coadjutrice2; et cela, pour nous désennuyer! Il faut avouer que la recette est des plus nouvelles; on aurait pu mieux choisir. Du reste, cela rapproche toujours un peu de Paris; et, comme le feu roi disait à madame de Maintenon quand une dame d'honneur l'obsédait trop : « De grâce, madame, changeons d'ennui. » Eh bien, changeons d'ennui, et partons pour le couvent.

— Je suis à vos ordres, mon frère ; mais qu'il m'en coûtera de quitter Biron!

1 « Lassé de tuer des lièvres à Biron au fond de la Gascogne, il (Gontaut) était venu vivre à l'abbaye de Saintes, qu'avait une sœur de sa grand'mère et de M. de Lauzun. Ce fut là où on lui envoya permission de revenir pour faire ce mariage (avec mademoiselle de Gramont) qui avait toutes les apparences d'être le plus heureux, et qui néanmoins tourna le plus malheureusement du monde. » (Mémoires de Saint- Simon.)

2 « Marguerite-Bathilde, fille aînée du duc de Biron, coadjutrice de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes.» [Dictionnaire de la noblesse.)

— En vérité; mais, ma petite sœur, vous me faites l'effet d'être folle à lier, de regretter cette vieille masure !

— Ne comptez-vous pour rien l'avantage que j'ai de vous voir et de jouir à mon aise de l'entretien de M. de Bonrepos?

— Vous trouverez, mademoiselle, que je suis bien incorrigible sur l'espérance, mais je me flatte de vous voir assez souvent au parloir de l'abbaye, pour me consoler un peu de ce départ précipité. Je suis d'une opiniâtreté effrayante, et j'irai me loger au cabaret de la Grand'Rue, à Saintes, plutôt que de vous laisser oublier

— De vous gagner aux échecs, monsieur de Bonrepos? ne voilà-t-il pas un événement bien surprenant? Échec et mat, selon toutes les règles ! Je me retire toute glorieuse et vous souhaite le bonsoir.

— Ma revanche, ma revanche ! 0 la plus cruelle Judith qui fut jamais! Holopherne est à vos pieds.

— Non, je n'aime pas à jouer quand la nuit est venue. Je baisse toujours avec le soleil.

— Mais asseyez-vous donc un instant, ma petite

sœur! dit M. de Gontaut en lui tendant la main. Jouissez quelques instants d'un aussi beau triomphe, et puis écoutez donc ce qu'on me mande de Paris. « On se porte bien à l'hôtel de « Biron; on est très-aise de vos lettres. » Voilà pour la famille. Qu'y a-t-il ensuite? « Quelque « chose de bien terrible dans l'air, dit-on. Le « roi d'Espagne se porte mal. Il n'est plus ques- « tion du chapeau d'Albéroni. Le cardinal de « Polignac ne paye pas ses dettes. Mademoiselle « de Glermont est plus belle que jamais. Madame

« la duchesse de Berri » Ah! hem!

voyons plus loin. « Le petit roi a envoyé son « portrait barbouillé par lui-même à madame de « Maintenon. » L'histoire du bal est véritable; je vous conterai cela une autre fois, monsieur de Bonrepos. Mais écoutez-donc, voici du nouveau. « On ne parle, à Paris, que de la ba- « taille de Péterwaradin et des exploits de notre « cousin de Bonneval, de la lettre du prince « Eugène à sa mère, de celle que l'empereur lui « a écrite à lui-même \ » Il paraît que ce mon- 1 « Le prince Eugène commanda l'armée impériale en

sieur, si gueux, si dépensier, s'est fait blesser par les Turcs, s'est battu en désespéré, a fait preuve de talents extraordinaires. Bref, le voilà grand capitaine, loué par Eugène, le grandissime capitaine, complimenté par l'empereur; et, qui plus est, prôné et presque réhabilité à Paris! Ainsi va le monde. On y sollicite son retour ! il faut avouer que c'est assez piquant. Nous en arriverons à être fiers de la parenté. Vous souvenez-vous que madame la comtesse d'Elbeuf, quand nous brisâmes avec le chancelier, dont elle voulait me faire épouser la fille, s'écriait de son ton brusque : « Fi du cousin d'un pendu ! » Pour le coup, nous allons changer de ton. Eh bien, Judith, qu'avez-vous à rougir, mon enfant?

— Je ne rougis pas, mon frère.

— Vous pâlissez, peut-être? Comment! les

Hongrie, et Bonneval y fut employé sous ses ordres; il se distingua à la victoire de Péterwaradin, où il fut blessé d'un coup de lance. Le prince Eugène, en donnant à la marquise de Bonneval des nouvelles de son fils, lui manda qu'il s'était conduit en grand capitaine. L'empereur lui écrivit à cette occasion dans les termes les plus flatteurs.» (Mémoires du prince de Ligne.)

larmes aux yeux! Ah! c'est qu'elle est la fidèle alliée de la marquise. Sachez, monsieur de Bonrepos, que la mère des Gracques, madame la marquise de Bonneval, a fait accroire à ma sœur que son fils est un vrai paladin, un véritable Amadis de Gaule. N'est-il pas vrai, Judith?

— Je suis toujours un peu du côté de ceux dont on dit du mal, mon frère, et tellement attachée aux intérêts de madame de Bonneval, que je ne laisse pas de vouloir du bien à son fils : il ne mérite pas, j'en suis certaine, les noms que vous lui donnez.

— Veuillez-lui du bien à la française, mademoiselle, s'écria M. de Bonrepos, mais point du tout selon le sens que les Italiens attachent à ces paroles.

— N'admirez-vous pas le sang-froid de cette petite fille? dit M. de Gontaut en riant. Ses réponses ont un aplomb qui me ferait reculer de dix pas si je ne me tenais à mon fauteuil. Saluez-la donc, et laissez-la partir; elle nous boudera tous les deux, je la connais; c'est un

petit esprit rancuneux, qui ne nous pardonnera pas d'ici à demain.

— Vous vous passeriez bien de mon pardon, monsieur, dit Judith à son frère; mais moi, je ne me passerai pas de vous embrasser. A revoir donc, monsieur de Bonrepos, au parloir de Saintes; cherchez bien, d'ici là, quelque chose pour m'amuser, je vous en prie.

Quand Judith se trouva seule avec madame Dupuis, que celle-ci lui eut détaché ses beaux cheveux blonds et passé un peignoir de mousseline, elle la regarda en face et lui dit :

— Devinez ce qu'on écrit de Paris à mon frère.

— Qu'on le rappelle pour son mariage?

— Non.

— Qu'on veut vous marier, vous?

— Non. •

— Que sais-je, moi! Que le petit roi a eu la colique?

— Non. Oh! ma bonne, que vous seriez donc contente si cela était : on sollicite le retour de mon cousin de Bonneval.

— Allons donc, mademoiselle Judith, c'est impossible.

— Si cela n'est pas possible, c'est vrai, du moins. Voyons, n'êtes-vous pas contente?

— Solliciter n'est pas obtenir.

— Ah! c'est le premier pas, ma bonne, le premier pas.

Et Judith, qui riait rarement et ne dansait presque jamais, avança son tout petit pied et se mit à faire les premiers pas du menuet de la cour, en répétant à voix basse :

— Il n'y a que le premier pas qui coûte.

Maintenant que nul intérêt humain, ni aucune volonté extérieure ne poussent vers le cloître, celles qui s'y consacrent n'ont rarement d'autre motif qu'une véritable vocation. Le monde s'arrête devant ces portes, que le pouvoir civil ne défend plus. Il n'a Tien à démêler avec celles qui ne lui demandent que l'oubli. Une religieuse mondaine ou ennuyée est un contre-sens pour nous; il n'en était pas ainsi au dix-huitième siècle. Les couvents, sous l'ancien régime, devaient souvent présenter de singuliers contrastes.

A côté d'un cœur embrasé par la charité, s'en trouvait un autre qui ne l'était pas moins par des souvenirs terrestres. Une femme âgée, pleurant les fautes de sa jeunesse, condamnée peutêtre à une retraite involontaire, s'agenouillait près d'une jeune enfant élevée à l'ombre du sanctuaire. Parmi celles que la volonté d'autrui ou des intérêts de famille contraignaient à embrasser la vie religieuse, sans doute il a pu se trouver des natures dépravées ou révoltées, d'autres qui se soumettaient sans répugnance à une destinée qu'elles n'auraient pas songé à choisir, et qui remplissaient les devoirs de la vie claustrale, comme on remplit les devoirs d'une profession séculière; mais, si de nobles jeunes filles furent quelquefois sacrifiées à l'avancement d'un frère, au brillant mariage d'une sœur, leurs aînées étaient-elles plus heureuses? Et le monde aussi n'a-t-il pas eu ses victimes? Ah ! prions que ces asiles sacrés ne renferment jamais une seule créature humaine dont la volonté libre et forte n'ait elle-même choisi cette haute destinée. Puissent tous les couvents du monde

ressembler à ceux de la France d'aujourd'hui ! Mais, qu'on ne l'oublie pas non plus, à une époque où le vice et l'ambition dévastaient la société, l'innocence a souvent été abritée à l'ombre des vieux murs des monastères, et bien des vertus aussi y ont refleuri dans des âmes coupables et brisées, comme ces plantes solitaires qui s'épanouissent sur les ruines.

Par un beau jour d'automne, à l'heure où le soleil couchant embrasait de ses rouges reflets les vitraux de l'abbaye de Saintes, deux sœurs se promenaient dans une des larges allées du jardin. Les mêmes rayons qui pénétraient dans l'église perçaient le feuillage des marronniers déjà jaunis par les premières gelées, et illuminaient de temps en temps les visages de ces jeunes' filles. Il y avait longtemps qu'elles ne s'étaient vues, et c'était la première fois qu'elles se trouvaient seules ensemble. Marguerite-Bathilde était l'aînée des filles du marquis de Biron, qui à cette époque avait très-peu de bien et beaucoup d'enfants. Grâce aux bons offices de M. de Bonrepos et du duc de Lauzun, oncle

de sa femme, avait donné sa seconde fille, Françoise , qui était fort belle , avec soixante mille livres pour toute dot, au marquis de Bonnac1. Mais la pauvre Marguerite était laide, ce qui, avec une petite dot et beaucoup de noblesse, pour mademoiselle de Gontaut comme pour beaucoup d'autres, devait suffire à décider une vocation religieuse. Malgré son étourderie, elle le comprit très-vite; elle ne manquait pas d'un certain bon sens qui lui faisait voir les choses sous leur véritable jour. Quand on traita du mariage de sa sœur cadette avec M. de Bonnac, quand elle vit que dans cette affaire il n'avait jamais été question d'elle, elle devina que les beaux yeux et la taille gracieuse de Françoise avaient bien pu suppléer à l'insuffisance de sa dot, et que le grave diplomate qui l'épousait n'aurait pas montré la même bonne volonté pour elle. Puis on s'étendit souvent sur les efforts qu'on avait faits, les ressources épuisées, la faveur exploitée pour réunir des avantages suffisants à

1 Mémoires de Saint-Simon.

l'accomplissement de ce mariage. Elle comprit, elle réfléchit. Enfin on parla devant elle du couvent; on ne lui en dit d'abord que quelques mots, on employa quelques personnes de sa famille à l'y engager doucement. Marguerite n'y avait aucun penchant; mais sous toutes ces précautions adroites, sa pénétration naturelle lui fit pressentir une nécessité contre laquelle il aurait été inutile de se roidir. Il y avait quelque chose de philosophique dans son extrême légèreté. Elle prit son parti sans désespoir et sans enthousiasme. Elle avait vu partir sa sœur avec son mari pour la triste ambassade d'Espagne , plusieurs de ses amies d'enfance mourir de la petite vérole qui faisait alors d'affreux ravages à Paris et à la cour et elle se dit : « Va pour le couvent et pour la vie ! » comme son frère s'était écrié : « Va pour l'abbaye de Saintes pour six semaines! » « Faire son salut, voilà la plus grande affaire qu'il y ait au monde (écrivait-elle à sa sœur le jour de cette grande décision), et dans le monde c'est difficile, surtout pour une tête comme la mienne, qui mène le cœur en

poste. Il y a, dit-on, des grâces d'état, j'en aurai suffisamment besoin ; le bon Dieu y pourvoira sans doute. Les maladies, par ce temps-ci, mènent assez vite en l'autre monde, et, à tout prendre, il vaut mieux faire antichambre pour le ciel au couvent qu'à la cour. »

Ce fut donc avec ce mélange de résignation, de légèreté et de bon sens que Marguerite de Biron fit son noviciat et sa profession à l'abbaye de Chelles, et se rendit ensuite à celle de Saintes, où elle fut bientôt nommée coadjutrice de sa grand'tante, madame de Lauzun. Un caractère heureux, une insouciance habituelle, la soutinrent dans les premiers temps; un rien l'amusait; des fleurs, des oiseaux, des amitiés un peu trop exclusives, des conversations un peu trop prolongées au parloir et à la grille, faisaient insensiblement passer les jours. Peu à peu de nouvelles idées germèrent dans sa tête, de nouveaux sentiments dans son cœur, et, quand Judith arriva à Saintes, elle était dans un état de transition entre les regrets que lui causaient encore le souvenir des plaisirs du monde et les idées

religieuses qui commençaient à la dominer.

— Eh bien, Judith, dit-elle en s'asseyant sur un banc au bout de l'allée qu'elles parcouraient depuis quelques instants, quand vous m'avez vue quitter Paris toute en larmes, il y a deux ans, vous ne pensiez pas me trouver si résignée?

— Vous êtes donc bien aise d'être religieuse, ma sœur?

— Pas aise, mais contente, comme disait madame de la Vallière. C'est différent, voyezvous, ma petite sœur : quand une fois on croit au ciel et à l'enfer, pour peu qu'on y pense, on arrive à ne pas beaucoup se soucier du plus ou du moins de plaisir en chemin. Après tout, voilà Françoise qui sèche d'ennui à Madrid. Cela ne vaut pas la peine d'être ambassadrice. Voyez ce qu'elle me mande : « Je suis persuadée que, si vous étiez témoin de la vie que je mène, vous me feriez tous, plus souvent, la grâce de m'écrire, car j'ai un vrai besoin qu'on me console d'être dans un pays tel que celui-ci. Quand je lis vos lettres, j'oublie alors toutes mes peines. Il me semble que nous disons encore des folies dans

notre chambre de Paris; mais vous pouvez compter qu'ici, de tout le jour, je m'ennuie dix ou douze heures. M. de Bonnac est continuellement occupé d'affaires, et, comme vous savez, très-peu gai de caractère. Je passe ma vie seule dans ma chambre. Si vous connaissiez les Espagnoles, vous sauriez combien elles sont divertissantes, et vous jugeriez que je n'ai pas tort d'aimer mieux être seule que dans leur compagnie. Quand je pense à Paris, à Versailles, à Marly, aux chasses, au lansquenet, aux causeries du matin, je me mets à pleurer comme une sotte, et me fais l'effet d'une des plus malheureuses personnes de la terre. » En vérité, dit Marguerite en repliant la lettre, ce n'est pas la peine de se marier pour sentir cela; mieux vaut encore le couvent, même sans vocation.

— Sans vocation? dit Judith d'un air pensif, non, ma sœur, je ne le crois pas. Il ne faut pas se donner à Dieu à demi, sans cela...

— Comment, sans cela?

— Oh ! sans cela, Marguerite, j'irais me jeter aux pieds de ma tante, et la supplier...

— Eh quoi! vous voudriez vous faire religieuse?

— Non, non, ma sœur, je ne le voudrais pas, je ne le pourrais pas.

— On ne consulte pas toujours nos volontés, dit Marguerite à voix basse.

Et un léger nuage obscurcit son front.

— Alors, dit Judith, qui comprenait vite les peines du cœur et savait y verser la consolation plus que personne au monde, alors la soumission devient vocation^ la résignation vertu.

— Vous avez raison, mon enfant, c'est ce que ma tante m'a dit le jour qu'elle devina que j'avais encore au fond de l'âme un peu de regrets pour tous ces jolis petits péchés du monde qui nous amusaient tant, Françoise et moi. Ah î Judith ! j'en aurais fait sans doute et plus d'un, si j'étais restée dans le siècle. Vous, vous me faites l'effet, au contraire, de posséder une sagesse à toute épreuve.

— Nullement à toute épreuve, ma sœur, mais simplement à celles d'un genre de tentations qui ne rne viennent et, je crois, ne me viendront

jamais. Toutes ces choses, qui font tant languir notre pauvre ambassadrice, me semblent si peu mériter un regret !

— En ce cas, pourquoi donc ne vous pas faire religieuse?

— Je vous l'ai déjà dit, Marguerite. Je ne pense pas qu'il soit juste de ne se donner à Dieu qu'à demi.

— Et l'autre moitié? qu'en faites-vous donc, s'il vous plaît, puisque le monde n'a que si peu d'attraits pour vous?

— Je suis trop jeune, répondit Judith en rougissant, pour sonder bien avant dans mon cœur.

Page 1