‹ La comtesse de Bonneval: lettres du XVIIIe siècleChapitre 19 sur 19 · SEIZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SEIZIEME LETTRE

Paris, ce 9 septembre 1789.

Le détail que vous me faites, Monsieur, des circonstances où s'est trouvé M. de Bonneval, ne m' [a] (i) point étonnée. J'ai toujours pensé que ce ne pouvait être qu'une situation violente qui avait déterminé son sort ; et, quoique je ne fusse pas informée de toutes les particularités, il avait transpiré dans ce pays-ci une partie des persécutions de l'Empereur. Je ne parlerai point en missionnaire: ce n'est point mon affaire, et je continuerai à m'affliger de son sort qui aurait été sans doute plus heureux, s'il avait un mérite plus commun. Rien n'est si touchant que ce récit que vous me faites : je suis persuadée que les plus insensibles seraient émus à l'entendre. Vous me connaissez assez pour juger de l'impression qu'a fait[e] sur moi un événement aussi intéressant par lui-même. Tout ce que vous me mandez avait été altéré, et bien des faits particuUers ignorés. L'ambassadeur

(i) Le prince de Ligue et Barbier : ont. Le sens est clair malgré le petit lapsus de plume.

^6 l'A COMTESSE DE BONNEVAL.

drait pas de même leurs succès. Je ne connais point de nation si orgueilleuse que celle-là.

Je ne doute point, Monsieur, que vous n'ayez appris à M. de Bonneval la situation présente de ma famille, et que M. le comte de Biron, qu'il a vu enfant, est à présent l'aîné de la maison, ou du moins celui qui est destiné à avoir nos titres, l'abbé ayant pris un état qui l'exclut du mariage. Il est cependant l'aîné et le duché lui est venu de droit. Mais il l'a cédé au comte de Biron et je ne doute pas qu'il (i) ne soit incessamment marié. Il vient de paraître à la tête du régiment du Roi à Compiègne, et on a été fort content de lui: jamais ce régiment n'a été sur un si bon pied. Je crois que la famille aura lieu d'être contente de cet aîné. Je me souviens que M. de Bonneval avait de l'amitié pour lui et qu'il en avait bonne opinion. Le dernier de tous, que vous avez vu et que l'on appelle le marquis de Gontaut, est à présent colonel d'un régiment qui porte le nom de Biron, et vient d'hériter de M. [d'Urfé](3) qui lui a donné tout son bien. Ce n'est pas un objet considérable ; mais un cadet qui est pauvre a toujours besoin de secours ; et je dois prendre d'autant plus d'intérêt à ce qu'il ait une fortune, qu'il a toujours partagé avec moi ce qu'il a eu. Je n'ai jamais abusé de son amitié ; mais if est bien rare d'en rencontrer une aussi vive dans un jeune homme, quoique frère. Je suis très persuadée que M. de Bonneval ne sera pas fâché

(i) « Il )), le comte naturellement,

(a) Le prince de Ligne et Barbier écrivent : Durfé.

JLETTRES DU XVIII'' SIÈCLE. g-y

de savoir tous ces détails. Je lui connais Tâme sensible; et, le peu que j'ai été à portée d'étudier son caractère, il m'a paru que les choses qui touchent le cœur lui font impression. Il a essuyé tout ce que l'ingratitude a d'horreur. Le prince Lichtenl stein, qui est ambassadeur ( i) ici, a fait tout ce qu'il

a pu, en arrivant ici, pour me voir; je n'ai jamais voulu avoir aucun commerce avec lui. Il me semble que ce serait une chose indécente que le ministre d'un potentat qui nous a tant coûté fût en aucune relation avec moi. Il est venu dans cette maison; mais, un jour qu'il me surprit chez ma mère, il ne sut jamais qui j'étais; et comme je ne vais presque point dans le monde et jamais dans les lieux pubUcs, il m'est bien aisé de me soustraire à qui il me plaît.

Je viens d'apprendre que les Anglais ont pris deux vaisseaux français, et qu'ils ont été vendus à l'enchère. Il y a apparence que le Roi trouvera ce procédé comme il est, et que cela aidera à la reine d'Espagne à déterminer le Roi à se joindre dans la guerre. Il n'y a pas longtemps que je sais qu'un Espagnol disait ici que la reine d'Espagne n'avait jamais suies relations qu'avait eues M. de Bonneval avec M. Patino (2), et elle avait paru fâchée du

(i) D'Autriche.

(2) Joseph Patino, ministre de la marine, des finances et de la maison du Roi en 1726, conseiller d'État en 1729, premier ministre en 1734, plutôt que Balthasar Patino, son frère, secrétaire d'État à la guerre en 1726, ambassadeur en France en 1780, mais mort en 1733. — Cf. Relation du voyage, etc. (Mémoire, p. i85) : « M. le comte de Bonneval se contenta d'entretenir une correspondance suivie avec le marquis de Lapas et M. Patino. »

gS LA COMTESSE DE BONNEVAL»

mystère qu'il lui en avait fait. Ce n'est pas la première fois que Ton m'a dit que le ministère avait craint le génie de M. de Bonne val. Il me semble que l'on redoute à toutes les cours les personnes qui peuvent éclairer et que c'est un démérite certain que d'en savoir plus que les autres. A propos de cela, j'ai demandé à la personne que vous savez, si elle avait quelque chose à vous mander; elle ne m'a rien appris de nouveau. Je puis vous répondre que rien ne ressemble au désir qu'il a que les Turcs apprennent à l'Empereur qu'il ne faut pas mettre de certaines gens au désespoir.

Je compte. Monsieur, que vous ne négligerez pas de me mettre au fait de tout ce qui concerne M. de Bonneval. Je vous assure que je serai très sensible à cette attention. Je n'ai jamais osé me fier à personne, pour ne le pas exposer, parce que tout me paraît dangereux pour lui. Le pays où vous êtes est si orageux, que tout doit faire trembler.

M. votre neveu est parti pour Genève et est venu me dire adieu. Je crains bien de n'être jamais assez heureuse pour lui rendre service ; mais les personnes dont la destinée est telle que la mienne n'ont pas le bonheur de contribuer au bonheur des autres. Je vous assure que je serai toujours très occupée de vous donner des marques de mon estime, de ma reconnaissance, et que je suis pour toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

BiRON Bonneval.

Nous n'avons plus d'autres lettres de M"** de Bonneval à ce correspondant, soit que nous ayons perdu celles qu'elle lui avait encore écrites, soit que les circonstances n'aient plus permis à son ami inconnu de lui donner des nouvelles de M. de Bonneval : assurément elle n'a point volontairement renoncé à la douceur de parler encore et d'entendre parler de celui qui avait été son « cher maître ».

Depuis la fuite de son mari en Turquie, M™* de Bonneval s'était retirée' du monde et cachait son chagrin dans la soUtude. Elle passa de la sorte les dernières années de sa vie, malade, triste et silencieusement fidèle, malgré tout. Elle mourut en avril ly^i, mariée dix jours, veuve pendant trente quatre ans d'un mari vivant, infidèle et renégat, qu'elle n'avait point cessé d'aimer. Lui, pendant ce temps, il devenait général d'infanterie et d'artillerie, gouverneur de Caramani, beglier-bey de RouméUe, pacha à trois queues (sous le nom d'Achmet pacha) , et topigi bachi (chef des bombardiers); il vivait à l'épicurienne et affectait l'insouciance. (( Portez-vous bien, écrivait-il à son frère, et souvenez-vous qu'il n'y a que fadaises en ce bas monde, distinguées en gaillardes, sérieuses, politiques j juridiques, ecclésiastiques, savantes, tristes, etc., mais qu'il n'y a que les premières, et de se tenir toujours le ventre libre, qui fasse vivre joyeusement et longtemps (i). » Mais c'était

(i) Mémoire, p. 180. "•"* «

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