QUINZIÈME LETTRE
Paris, ce 19 août 1789.
J'ai été charmée, Monsieur, de recevoir votre lettre et vous savez la situation 011 était mon esprit lorsque vous êtes parti. Les nouvelles qui se débitaient sur M. de Bonneval (3) et que les Allemands avaient une grande âflTectation de répandre et d'exa-
(i) Voir le récit de ses intrigues et de ses efforts {Mémoire^ p. 16 et suivantes).
(2) Le bruit sans doute de sa disgrâce passagère.
gérer, tous ces bruits ont souvent fait sur moi une impression vive dont je n'ai jamais cherché à me défendre. Ses malheurs ont toujours été aussi étroitement liés à ma sensibiUté que ma destinée. Je ne veux point pénétrer dans Tinconstance des hommes en général : j'ai la timidité de mon sexe; mais je me révolte contre les craintes qui en sont inséparables, et je désire avec ardeur qu'il trouve au moins la tranquillité dans le genre de vie que ses ennemis l'ont forcé de prendre. Les succès des armes ottomanes ne me touchent point comme citoyenne, quoique j'en conçoive tous les avantages pour la France. J'avoue que je suis uniquement occupée de l'ingratitude de l'Empereur, et du désir qu'il soit puni d'avoir outragé un homme qui l'avait bien servi et qui avait si souvent répandu son sang pour lui. Ce sentiment est peut-être criminel. Je cherche à l'étouffer; mais les prospérités du Grand- Seigneur me font bien sentir que je suis bien éloignée de cette perfection : l'humanité ne perd jamais ses droits. J'ai toujours uniquement désiré l'estime de M. de Bonneval. Un sort singulier ne m'a jamais laissé que cette espérance; le reste de ma vie sera employé à mériter ses sentiments, et j'espère qu'il n'aura jamais pour moi ou pour ma mémoire que des souvenirs qui ne blesseront point ma délicatesse.
Vous savez, Monsieur, que ma santé est très misérable depuis bien des années. Le régime que j'observe depuis longtemps m'a un peu soulagée ; mais je ne puis m'en écarter sans me retrouver
aussi languissante que lorsque vous étiez ici. On m'assure cependant que ma poitrine n*est pas encore attaquée et n'est plus dans un péril prochain. Vous m'avez fait un très grand plaisir de rendre compte à M. de Bonneval de la situation de ses affaires : je n'ai eu en vue, lorsque j'ai désiré qu'il en fût instruit, que la justification de ma conduite lorsqu'il était à Venise; il connaît M. son frère qui ne peut se dépouiller de rien, et qui se croit «eul dans le monde. Je vous prie de dire à M. de Bonneval que je fais des voeux bien sincères pour son bonheur.
La dernière bataille a déconcerté les Impériaux et vous pouvez être sûr que la terreur est répandue dans l'armée impériale par la présence de M. de Bonneval. Le prince de Lichtenstëin, qui est ambassadeur ici, dit à tout le monde que c'est un faux bruit. Vous ne devez point chercher les motifs particuliers de l'union de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie : ces deux puissances se sont jointes ensemble contre toutes les autres et notamment contre le Grand-Seigneur, pour s'étendre chacune dans leurs Etats ; et ils seraient peut-être ennemis s'ils avaient battu le Grand-Seigneur. Je m'imagine que les projets de ces alliés sont bien déconcertés à présent et que la Majesté Czarienne voudrait bien ne s'être pas mêlée de cette querelle. Toutes les découvertes que je pourrai faire, je ne vous les laisserai point ignorer. Je suis absolument sans conséquence. La personne dont je vous envoie une lettre n'est pas de même. Ainsi, quel-
que sûre que soit notre correspondance, il ne faut jamais la nommer : il suffit de l'indiquer. Je suis chargée de vous dire qu'elle sera'[charmée](i) de la façon dont vous lui proposez de faire la commission de ses chevaux. Il est sûr que vous ne pourrez jamais avoir une correspondance plus utile : son esprit et ses connaissances sont également solides. Pour moi, je ne sais presque jamais rien, et mes réflexions sont très inutiles. J'aurai soin d'y suppléer par mes amis, auxquels je ferai des questions : cela paraîtra nouveau puisque j'ai quitté le grand monde et que je ne vais plus à la cour. Je suis souvent dans la plus grande ignorance. Soyez, je vous prie j bien persuadé, Monsieur, que je serai charmée de vous donner en votre particulier des marques de mon estime ; j'en ai conçu une véritable pour vous, pendant que j'ai eu le plaisir de vous voir. Donnez-moi souvent de vos nouvelles et ne me laissez pas ignorer celles qui auront rapport à M. de Bonneval.
On est dans les fêtes pour le mariage de Madame de France avec l'Infant don Phihppe. Je crois que je serai presque seule dans Paris sous très peu de jours. Je n'ai pas de regret à ce que les jeunes personnes appellent plaisir; j'ai renoncé à tout, hors la tranquillité que je veux me procurer : ce n'est pas une grande ambition. Votre ami m'a* remis votre lettre avec toute la discrétion imaginable. Je ne prévois pas que je puisse être utile à
(i) Charmée P Le prince de Ligne et Barbier donnent : alarmée.
votre neveu. M. son père veut qu'il aille le retrouver et il m'a dit qu'il partait dans très peu de jours. Si une lettre pour M. l'ambassadeur de France à Soleure peut lui être utile, je la lui procurerai. Soyez bien persuadé, Monsieur, que je serai toujours très aise de vous convaincre de ma sincère amitié, et que je suis très parfaitement votre très humble et très obéissante servante.
BiRON BONNEVAL.
Je crains bien que vous ne puissiez pas me lire. J'ai un très grand mal de tête et je ne veux pas retarder ma lettre.
Les choses allaient moins bien que M°" de Bonneval ne Fespérait, et, Tespérant, ne le croyait.
Bonneval, infatigable dans sa vengeance, avait essayé de lancer contre TAutriche, la Prusse, <( alliée naturelle, disait-il, du Grand-Seigneur » (i); il n'y avait pas réussi. Du moins, il se voyait sur le point de lancer la Suède contre la Russie, comme il y travaillait depuis 1782 (2). Le 10 novembre 1738, un peu grâce à lui, Saint-Séverin, ambassadeur français en Suède, avait conclu un nouveau traité d'alliance et de subsides, et une escadre française venait croiser dans la Baltique. Les Russes, sachant la France secrètement d'accord avec la Suède, s'inquiétèrent de ces traités et voulurent savoir à quoi s'en tenir. Le major suédois Sinclair, parti pour Constantinople sous le prétexte officiel de payer les dépenses de Ghwles XII à Bender, fut au retour assassiné par des dragons russes sur
(i) Mémoire, p. C6.
{2)Ibid., p. 59, 179, 209.
LETTRES DU XVIIl". SIECLE.
territoire saxon et son corps fut dépouillé des papiers qu*il portait. A cette nouvelle, il y eut une grande émotion en Suède ; elle devint plus grande encore lorsqu'on sut que le secrétaire de l'ambassade russe à Stockholm s'était procuré le portrait de Sinclair au moment de son départ. En vain la Tsarine désavoua les assassins et les déporta en Sibérie, les Suédois se hâtèrent d'armer et il paraissait certain qu'avant l'automne, leurs troupes entreraient en campagne.
Bonneval triomphait : il voyait déjà les Russes détournés de la Turquie et les Autrichiens, restés seuls, écrasés. Mais à ce moment, le marquis de Villeneuve offrit entre l'Autriche et la Turquie la médiation de la France. Bonneval vit dans cette intervention un coup contre lui. Il avait en effet une vieille haine contre Villeneuve : lorsqu'il était détenu à Bosna-Séraï et réclamé par l'Empereur, il avait écrit à l'ambassadeur de France pour demander sa protection; il n'en avait pas même obtenu de réponse, et ainsi, il avait été contraint de prendre le turban (i). De là étaient nés plusieurs conflits entre l'ambassadeur et Bonneval (3). En 1733, Villeneuve excitait les Turcs contre
(i) « L'ambassadeur de France n'avait pas daigné dire un mot à la Porte qui, sans commettre en rien cet ambassadeur, aurait pu sauver M. le comte de Bonneval des mains de ses ennemis... M. le comte déclara à tout le monde que c'est au marquis de Villeneuve... à qui il est redevable d'avoir pris le turban. » (Relation de voyage de M. le comte de Bonneval dictée par lai-même. Mémoire, p. 199, 2o5.) — Bonneval écrivait plus tard à son frère : « Si l'ambassadeur à la Porte m'eût réclamé comme Français, on m'aurait remis à l'instant même entre ses mains ; mais c'est ce qu'il n'a jamais voulu faire, et je n'ai pu trouver d'autres raisons en sa faveur si ce n'est qu'étant arrière-petit-fils d'un juif, d'une petite cité près d'Avignon, il était ravi de pouvoir vendre un chrétien, n'étant pas venu assez tôt pour crucifier le Messie... C'est donc à lui qu'il faut s'en prendre si je porte le turban. » (Mémoire, p. 169.)
(2) « Il n'y a, disait Bonneval, que ce petit ambassadeur auquel je n'ai jamais pu m'accoutumer; nos sentiments et nos humeurs étaient antipathiques. » (Mémoire, p. 178); et il avouait «avoir bien du plaisir à le faire enrager » (p. C5).
ga LA COMTESSE DE BÔNTsEVAL. •
les Russes. Mais depuis deux cents ans que les Français traitaient avec les Turcs, jamais ils n'avaient contracté avec eux d'alliance formelle : ils pouvaient les abandonner après s'en être servis — et ils l'avaient feit. Bonneval avkit fait remarquer cette inégalité au grand-vizir et lui avait conseillé d'exiger un traité en bonne forme, avec obligations réciproques et interdiction de conclure séparément la paix. Le cardinal Fleur y eut des scrupules et ainsi les efforts de Villeneuve échouèrent. Bonneval prétendait encore que Villeneuve, par ses intrigues, étail cause de son exil de 1788 (i). Enfin, dans les circonstances présentes, espérant un désastre des Autrichiens, il pensait que Villeneuve allait les en sauver çn. faisant conclure la^ paix.
Villeneuve cependant n'avait pas tort. Il savait que les Russes allaient faire diversion en faveur des Autrichiens et que les Turcs, inhabiles à la guerre de siège, couraient à un échec devant Belgrade. Arrivé le i5 août dans leur camp, il se rendit compte qu'ils seraient en effet bientôt obligés de lever le siège. Mais les Autrichiens étaient épouvantés et il en sut profiter habilement. Le i"' septembre, lui, Je grand- vizir et le général comte de Neipperg, plénipotentiaire autrichien, signaient les préliminaires de la paix : l'Autriche y l'estituait tout ce que le traité de Passarowitz lui avait donné en Serbie, en Bosnie et en Vafechie. Immédiatement Villeneuve donna à cette convention la garantie de la France (ce qui engageait l'Autriche envers la France médiatrice autant qu'envers les Turcs), et dans les cinq jours,, il en fit exécuter la clause principale, le démantèlement de Belgrade. Il avait raison de se hâter, car on apprit à ce moment que Munich avait franchi le Pruth, vaincu les Turcs à Stavoutchani, pris d'assaut Khotin, soulevé la Roumanie et occupé Jassy. L'Empereur aurait bien voulu alors refuser de ratifier le traité ; mais il n'osa plus le déchirer, puisque la France y avait mis sa signature : il n'eut que la maigre-
(i) Mémoire, p. 179, 209 et suivantes.
LETTRES DU XVIIl* ' SIECLE. gS
satisfaction de jeter Neipperg en prison. Quoi qu*en pensât Bonneval, Villeneuve avait sauvé la Turquie.
C'est au milieu de tous ces faits que M*"" de Bonneval écrit la seconde lettre. Elle ne connaît encore que l'intervention de Villeneuve sans en savoir ni les vrais motifs, ni l'opportunité, ni les résultats. Et elle épouse de toute son Ame les espérances, les craintes^ les méfiances et les rancunes de son mari.