RUE LE 60FF
Y a-t-il beaucoup de littératures aussi riches que celle de la France en Correspondances privées? Y a-t-il beaucoup de peuples chez qui tant de Lettres intimes aient une valeur littéraire et puissent par delà les âges intéresser encore des lecteurs qui n'y cherchent ni détails biographiques, ni témoignages historiques, ni renseignements érudits? Je ne sais. Mais ce que je sais bien, c'est que le nombre de ces Correspondances, le total de ces Lettres, du XVI* au xix" siècle, y est véritablement prodigieux.
On le comprend sans peine. C'est en France que s'est d'abord développé l'esprit de société, qu'il a, de l'hôtel de Rambouillet aux salons contemporains, brillé du plus vif éclat, exercé la plus large, la plus profonde, la plus durable séduction, imprégné enfin le plus intimement tous les genres Utléraires et la vie littéraire elle-même : en France seulement, la Compagnie la plus ancienne, la plus illustre, la plus enviée et — signe plus significatif encore — la plus en butte aux épigrammes, l'Académie française, se vante volontiers d'être non point un corps savant, mais un salon. Or, si la
a LA COMTESSE DE BON^EVAL.
conversation est l'expression orale de l'esprit de société, la correspondance en est l'expression écrite : dans une lettre, comme dans une causerie, on se laisse aller à tous les vagabondages de la pensée, on aborde, sans s'y arrêter trop lourdement ni trop longuement, les sujets les plus divers; on passe d'un ton à l'autre, on est tour à tour, selon l'impression du moment, grave ou léger, tendre ou badin ; dans une lettre, comme dans une causerie, on se montre soi-même tout en faisant quelque toilette, on s'abandonne en se surveillant; dans une lettre enfin, comme dans une causerie, on parle de soi et des autres, et l'on y peut mettre sans choquer un peu de cette coquetterie qu'inspire le désir de plaire, de cette malice que suggère le plaisir de médire. Aussi, depuis que la vie de société existe en France, que d'hommes, que de femmes surtout nous ont laissé des lettres charmantes; et avec quelle faveur, de l'époque de Voiture à la nôtre, le public les a toujours accueilUes.
Et pourtant il me semble que, si nous aimons aujourd'hui le genre épistolaireaate/i^u'on l'aimait jadis, nous ne l'aimons pas tout à fait de la même manière : nous lui demandons un autre genre d'agrément.
Lorsque le chevalier Perrin édita les lettres de M"* de Se vigne, il les pubUa comme elle les eût pubUées elle-même. La divine marquise n'ignorait point qu'elle passait pour bien écrire; elle savait que certaines de ses lettres circulaient de main en
main et elle n'en était pas désobligée ; et même sa plume s'amusait parfois à des gentillesses, à des prouesses de style qui n'étaient point destinées à une seule personne. D'autres fois pourtant, comme il est bien naturel de mère à fiUé, elle confiait à la poste des choses tout à fait intimes et privées qui ne devaient être lues que par l'unique M™* de Grignan. Dans tout cela, l'éditeur a fait un choix. Les premières lettres sont les seules qu'il nous ait données ou qu'il nous ait données intactes. Les autres, il les a ou supprimées ou tronquées ou corrigées; et personne n'a songé à lui en faire reproche. Il ne remplissait que son devoir en parant de son mieux ce qu'il nous offrait, en nous disisimulant ce qui n'avait pas été écrit pour être rendu public. Ainsi les lecteurs de ces lettres étaient pour ainsi dire mis en relations mondaines avec M"* de Sévigné. Ils entendaient les conversations vives, naturelles, spontanées et pourtant surveillées dont elle charmait dans son salon ses amis et ses amies de différents degrés. Et cela leur suffisait, puisque c'était justement le plaisir de ces relations mondaines qu'ils goûtaient le plus, la grâce de ces conversations qu'ils appréciaient pardessus tout.
Mais à nous, cela ne nous suffit pas. Ce que nous désirons avant tout connaître, ce que nous réclamons à notre tour par-dessus tout, ce sont précisément ces lettres qui nous étaient dérobées : ces lettres où M"® de Sévigné révèle ce qu'on révèle à son directeur, à son notaire, à sa fille, etuon à
d'autres. Ce sont celles-là qui nous paraissent le plus précieuses; et peu s'en faut que nous ne criions au faussaire, lorsque nous nous apercevons qu'on les altère ou qu'on les supprime. Nous voulons donc retrouver dans une édition de cette correspondance familière le même souci de l'authenticité absolue, le même scrupule religieux de l'exactitude que dans l'édition d'une œuvre exprès sèment destinée à l'impression, les Caractères, par exemple, ou le Discours sur F Histoire universelle; nous voulons qu'on la publie, non plus en amateur de beau langage, mais en historien et en philologue. Qu'est-ce à dire? Cédons-nous en cela à une mode .contemporaine? Frappés des résultats qu'a pu donner la critique de textes appliquée aux ouvrages modernes, en avons-nous contracté une habitude d'esprit qui, là aussi, veuille se satisfaire? Assurément, c'est une de nos raisons; et les progrès de l'érudition historique et philologique au xix** siècle n'ont pas été sans influence sur nous. Mais il y a, je crois, quelque chose de plus, il y a un changement plus profond de nos goûts. Les charmes de la vie de société, de la conversation désintéressée — qui est proprement un (( jeu », puisqu'elle se suffit à elle-même, qu'elle est à ellemême son objet et son but — ces charmes-là ont pour nous moins d'attrait; car l'individualité s'y atténue de parti pris et s'y dérobe — et nous n'aimons plus que l'individualité. Ce n'est pas la parole de M™" de Sévigné, ni la vivacité drue de son expression, ni la spontanéité de son esprit qui nous
charment le plus dans ses lettres, c'est la possibilité de la connaître elle-même ; ce n'est pas dans sa vie mondaine, toujours un peu factice même chez elle, c'est dans sa vie intime et réelle que nous désirons surtout la voir; et dans sa conversation écrite, écho durable de sa conversation parlée, nous nous attachons moins à goûter les jolies formules où elle exprime, insinue, cache sa pensée, qu'à saisir sa pensée même, son caractère, sq personne, et, comme disent les philosophes, son « moi » le plus vrai, le plus intime, le plus secret.
iic romantisme a passé par là . Nous en sommes les fils et les héritiers. Et, si je ne me trompe, la forme nouvelle qu'a prise notre amour héréditaire des Correspondances et des Lettres est tout ensemble un effet de la révolution littéraire qu'il a opérée, et une réaction, une sorte de protestation contre les excès qu'a fatalement entraînés cette révolution.
L'écrivain classique n'étale point sa personne : il la couvre plutôt. Les genres qu'il traite le plus volontiers sont tout objectifs : ni la tragédie ni la comédie, ni la poésie didactique ni la fable, ni l'éloquence de la chaire ni l'histoire ne fournissent à Corneille ou à Racine, à Boileau ou à La Fontaine, à Bourdaloue ou à Bossuet l'occasion de raconter leur biographie, de mettre ouvertement en scène les événements de leur vie, de dévoiler les crises de leur sensibilité. Leurs sujets leur sont extérieurs; et lorsque leur expérience propre de l'humanité, de ses passions, de ses faiblesses, s'y exprime, elle ne s'y exprime que par un détour et
SOUS une forme impersonnelle. Leur individu se dérobe dans leurs écrits. Ce qu'ils mettent surtout en lumière, ce sont les idées générales, les sentiments communs par lesquels les hommes se ressemblent le plus. Ils ont souci de se rapprocher le plus possible, non seulement de leurs « semblables y> , mais de leurs contemporains ; ils croiraient à la fois s'éloigner de la vraisemblance et violer une sorte de convenance, s'ils avaient l'orgueil de traîner au plein jour ce par quoi ils s'en distinguent. Le (( je » ou le « moi » les choque volontiers, et ils semblent désireux avant tout de ramener tout homme, de se ramener eux-mêmes à la notion de l'homme universel. Les genres personnels même prennent chez eux une allure moins individuelle. Les Lettres de Balzac et de Voiture nous font bien connaître ces deux hommes ; mais dans le rôle qu'ils ont pris, dans la fonction solennelle ou badine dont ils se sont chargés plutô que dans leur fonds véritable. Les Mémoires de Retz ou de La Rochefoucauld ont bien pour but de faire leur propre apologie et d'esquisser le portrait idéal où ils voudraient que la postérité les reconnût; mais, pour les écrire ils ont aussi une autre raison : « la curiosité de démêler les variétés des sentiments et des mobiles, la curiosité de l'homme en soi », et leurs souvenirs « prennent tout naturellement la couleur d'un document psychologique (i) ». Montaigne lui-même, qui
(i) L\Nsox, Hist. dç la litt. française.
nous fait avec tant de candeur ou de cynisme, les honneurs de son plus intime « moi » , n'oublie pas que (( tout homme porte en soi la forme de Thuinaine condition » : son livre est le premier « où un homme ait formé le projet de se peindre, et, se considérant lui-même comme un exemplaire de l'humanité moyenne, le projet d'enrichir des découvertes qu'il faisait en lui l'histoire naturelle de l'humanité (i) ». Ainsi, la littérature classique, sociale et, par là même, générale « n'est pas, ou rarement, l'expression de la personnalité de l'écrivain, mais plutôt celle des rapports de l'individu avec les exigences d'une humanité idéale, analogue ou identique à elle-même en tout tpmps, en tous lieux, éternellement subsistante, pour ainsi parler, et à ce titre définie par des caractères immuables (2) ».
Pendant deux ou trois siècles, cette notion de la httérature dura; puis, lorsqu'elle eut sans doute épuisé sa vertu, voici qu'apparurent les âmes troublées des pères du romantisme. Du haut de son orgueil de plébéien humilié, au nom de sa sensibihté froissée par les préjugés courants, Rousseau déclare la guerre à la société. Il n'admet pas que les autres hommes gâtés par leur vie artificielle lui imposent leurs façons d'agir, de penser, de sentir même, et il oppose hardiment la Uberté de son âme aux conventions du monde, son instinct à la vie sociale, son individu aux êtres dépersonnalisés
(i) Brunetière, Manuel.
(a) Ibid.
qui Tentourent. Et bientôt après, aristocrate hautain, mélancolique, inquiet, Chateaubriand suit dans sa révolte le citoyen de Genève. Alors sont emportées d'un seul coup toutes les barrières, et c'est un débordement du lyrisme. Le « moi »
triomphe, le « moi » s'étale et toutes les œuvres de l'école romantique expriment la victoire de l'individualisme, proclament l'émancipation absolue des originahtés personnelles. Ce n'est plus la raison commune que traduisent les poètes et les romanciers, c'est au contraire leur imagination à eux, leur sensibilité à eux et tout ce que rêvent, tout ce que désirent, tout ce qu'éprouvent au jour le jour cette imagination et cette sensibilité sans frein.
On sait assez ce que la littérature française y a gagné et de quel trésor d'œuvres admirables s'est enrichi notre patrimoine. Mais la thèse dangereuse de l'individualisme enveloppait de fâcheuses conséquences : elles ne pouvaient pas n'en pas sortir et elles en sont sorties.
Peut-être un de mes vers est-il venu vous rendre Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers. Ou, par le seul vrai nom qui se faisait attendre, Vous ai-je dit le nom de ce que vous sentiez. Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre.
Vous qui n'aurez cherché dans mon propre tourment Que la sainte beauté de la douleur humaine, Qui, pour la profondeur de mes soupirs m'aimant, Sans avoir à descendre où j*ai conçu ma peine, Les aurez entendus dans le ciel seulement;
Vous qui m'aurez donné le pardon sans le blâme, N^ ayant connu mes torts que par mon repentir, Mes terrestres amours que par leur pure flamme ; Pour qui je me fais juste et noble sans mentir Dans un rêve où la vie est plus conforme à Tàme :
Chers passants, ne prenez de moi-même qu'un peu, Le peu qui vous a plu, parce qu'il vous ressemble...
Ainsi parle le délicat poète des Vaines tendresses ; ainsi aurait sans doute parlé le hautain poète des Destinées. Mais pour quelques écrivains qui ont su respecter dans leurs œuvres la pudeur de leur vie intime, combien au contraire l'ont perdue et se sont livrés tout entiers à la curiosité de la foule. Avec cet orgueil prodigieux qui caractérise Hugo, avec cette fatuité inconsciente dont Lamartine est trop peu exempt, avec ces emportements d'enfant gâté auxquels s'abandonne Musset, ils ont ouvert toute grande la porte de leur âme et n'y ont point su ménager pour eux seuls le secret d'un asile intérieur : joies et douleurs, amours et ruptures, nobles tendresses et passions égoïstes, ils ont tout étalé pêle-mêle, ameutant les passants et conviant les inconnus à pénétrer dans l'enceinte réservée pour mieux jouir du spectacle. Eux, ils ont (( nommé les yeux » oii ils avaient dû apprendre l'amour; ils nous ont « fait descendre oii ils ont conçu leur peine » ; et de leurs propres mains ils ont offusqué « la pure flamme de leurs terrestres amours », en remuant ce qu'elles avaient eu de plus terrestre. Ils n'ont pas senti qu'une confidence
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faite à tout un peuple n'est plus une confidence et qu'en perdant de letir mystère leurs sentiments perdaient aussi de leur beauté.
Encore leur indiscrétion a-t-elle été aggravée par la curiosité générale. Quand le lecteur solitaire lit leurs confessions, il pourrait s'imaginer peut-être qu'elles s'adressent à lui seul et que le poème ou le roman les lui murmure tout bas ; et cette illusoire intimité redonnerait leur grâce aux aveux qu'il écoute. Mais il entend autour de lui le bruit que font les amateurs de scandale : pour comprendre l'œuvre de l'écrivain, ils prétendent d'abord soulever le rideau de son alcôve ; ils déshonorent de leurs enquêtes effrontées les objets de ses amours ; ils vont fouiller les bassesses de la vie réelle pour en dégrader le récit trop peu idéal déjà qui leur en a été livré ; et de ces recherches de policiers, ils font une méthode de critique. C'est la faute de l'auteur et sa juste punition ; car il a le premier donné l'exemple de cette absence de pudeur, quand il a devant tous déshabillé son âme.
Si déplaisantes que puissent paraître à certains ces indiscrétions enfantées l'une par l'autre, ils excuseraient pourtant cette faiblesse, s'ils étaient sûrs du moins que les auteurs eussent seulement cédé à ce besoin d'expansion qu'entraîne l'extrême douleur ou le bonheur extrême. Mais presque jamais — mais après la première fois, jamais — on ne les voit écrire uniquement pour se soulager, comme le malade crie sur son lit, comme la mère sanglote sur le corps de son enfant mort. Bien vite
des sentiments moins nobles viennent altérer la pureté de leur premier sentiment.
C'est avant tout Fincurable vanité de l'homme de lettres. Si leurs ouvrages soulèvent quelque émotion, ils ne songent point que c'est pour y avoir mis (( le peu » d'eux-mêmes qui se retrouve iden tique chez les autres hommes. Ils s'imaginent au contraire que c'est pour y avoir mis ce qui n'appartient qu'à eux ou pour en avoir trouvé une expression qu'ils étaient seuls capables d'inventer. Alors, persuadés de l'unique originalité de leurs inspirations, séduits de la beauté de leurs propres phrases, ils se croient des hommes d'une autre espèce. Ils sont tentés de dénier le droit d'être heureux ou de souffrir vraiment aux êtres inférieurs qui ne savent point arranger élégamment les mots ou disposer harmonieusement les rimes. Ils laissent percer une satisfaction vaniteuse de leurs joies ou de leurs douleurs distinguées, littéraires; et, d'avoir su bien exprimer leurs peines les console un peu trop visiblement de les avoir ressenties. (( Un homme de lettres, écrit l'un d'eux, un homme de lettres (j'ai honte à le dire) n'est plus franchement un homme. Là où il devrait être navré de douleur, abîmé de chagrin, dans les situations les plus faites pour l'affliger (perte d'ami, de maîtresse, etc.), il y a toujours en lui un certain endroit chatouilleux d'amour-propre, où vous n'avez qu'à le gratter pour le faire sourire (i) ».
(i) Sainte-Beuve, Portraits contemporains ^ v.
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Ainsi, de leurs émotions, au lieu de les éprouver avec candeur, ils se font un moyen d'acquérir de la gloire; et cela se sent; et, une fois senti, cela glace.
Mais il y a pis : ils en font aussi un moyen d'acquérir la fortune. Des aventures sentimentales racontées en prose ou en vers forment bien vite la matière d'un volume (les vers surtout, car il y a plus de blanc dans les pages) ; et les volumes se vendent dans les boutiques des libraires. Si un premier recueil a déjà réussi, si une première « Lamentation » , un premier « Aveu y> a trouvé beaucoup d'acheteurs, il est bien tentant de profiter de la veine, d'écrire une nouvelle a Lamentation », un nouvel (( Aveu )) que le succès des premiers achalandé. Alors ils se répètent, semblables à ce comédien qui, à la mort de son filsj ayant poussé un cri, s'apercevait que ce cri était capable d'émouvoir et arrêtait sa douleur pour essayer de le reproduire, afin de l'utiliser plus tard. Ils fouillent au plus profond d'eux-mêmes pour y chercher de quoi composer, dans le même ton, du même style, un juste volume ; dans l'hypogée de leurs souvenirs, ils vont de leurs propres mains dérouler les bandelettes dont ils avaient pieusement enveloppé ces reliques ; et des morceaux de leur cœur ou du cœur d'autrui, ils font métier et marchandise.
Sous cette double influence de la vanité littéraire et de la cupidité — ou simplement du besoin — que devient la sincérité? Les sentiments humains sont fugitifs et des plus vrais la durée n'est pas
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éternelle. Et pourtant l'auteur est classé : il a son genre ; il doit s*y tenir, car le public n'aime pas qu'on bouleverse ses classements. Alors, pour retrouver les applaudissements habituels, pour provoquer la surenchère des éditeurs, il joue maintenant les sentiments qu'il n'éprouve plus : il en prend les attitudes et il en fait les gestes; il n'est plus un homme sentant, mais un artiste ou parfois un. comédien. Ceux qui s'en croyaient aimés s'entendent dire un jour qu'ils n'ont été pour lui que le prétexte méprisé d'émotions voulues et factices.
Tu n*as jamais été, dans tes jours les plus rares. Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur. Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur,
leur crie lé poète (i) quand il a tiré d'eux tout le parti possible. Ou bien c'est lui-même que, par une immoralité non moindre, il prend comme instrument, et c'est au vide de son propre cœur qu'il fait chanter l'air appris de la chanson naguère spontanée. C'est ainsi qu'il se range « dans cette race d'écriveurs, parmi ces vaniteux menteurs » que George Sand « haïssait » si « particulièrement (2) » ; heureux quand il n'imite pas Baudelaire et ne cultive pas en lui jusqu'à la folie les impressions artificielles et malsaines. Pour n'avoir voulu célébrer que son (( moi », c'est son « moi » que le romantique
(l) BOUILHBT.
(a) Lettre à Sainte-Beuve, 5 juin i833. Revue de Paris j novembre 1896.
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rabaisse, soit qu'il le mettq en vente, soit qu'il le déforme; et pour n'avoir attaché de beauté qu'à son (( moi », il le dépouille de la sincérité qui, seule, en faisait la beauté.
Il n'a pas fallu longtemps au romantisme pour aboutir à ces excès ; et il n'a pas fallu longtemps pour que ces excès soulevassent le dégoût des âmes unpeufières. C'est Leconte de Lisle, déjà, qui écrivait le sonnet des Montreurs.
Tel qu'un morne animal meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d*élé, Promène qui voudra son cœur ensanglanté Sur ton pavé cynique, ô plèbe carnassière !
Pour mettre un feu stérile en ton œil hébété, Pour mendier ton rire ou ta pitié grossière, Déchire qui voudra la robe de lumière De la Pudeur divine et de la Volupté !
Dans mon orgueil muet, dans ma tombe sans gloire, Dussé-je m'engloutir pour Téternité noire, Je ne te vendrai pas mon ivresse et mon mal.
Je ne livrerai pas ma vie à tes huées.
Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées !
Mais quand on a vibré aux énervants sanglots des violons, on sait moins goûter la voix grave et solennelle de l'orgue; quand on a été remué par les soupirs et les cris des lyriques, le ton impersonnel des œuvres objectives paraît monotone et froid; et ceux à qui les romantiques ont révélé l'inquiétude de leurs cœurs agités ne savent plus
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se passer de ces confessions troublantes. Mais, en même temps, ils ne peuvent se défendre d'une arrière-pensée : malgré eux, dans ces aveux qu'ils aiment, ils sentent ou soupçonnent une vanité ou un mensonge qui les leur gâtent. C'est alors que les correspondances privées prennent à leurs yeux une valeur tout autre : elles les émeuvent aussi profondément, — et ils n'ont plus à s'y défier de la « littérature )). Par elles, on pénètre aussi dans l'intimité des personnages; par elles, on est admis aussi dans la confidence prenante de sentiments réels et de passions vraies ; et de plus elles donnent cette impression de sécurité, cette impression de n'être pas dupe, que ne produisent plus les œuvres écrites ^our le public. On sait que l'auteur des lettres est resté sincère, — envers nous au moins, puisqu'il ne songeait point à nous et qu'il n'avait aucun intérêt d'orgueil ou de cupidité à nous plaire ni à nous abuser.
Plus encore que toutes les autres, les lettres de femmes sont capables de nous charmer. Plus tendres que les hommes, les femmes savent se donner plus entières; plus délicates, elles savent se donner mieux; dans. leurs lettres comme dans leurs conversations, elles montrent avec plus de naturel le fond d'elles-mêmes, elles s'épanchent avec plus d'abandon, par besoin non réfléchi de plaire et d'être aimées. Les habitudes sociales renforcent encore leurs tendances instinctives ; exclues d'ordinaire de l'action, le sentiment empUt leur vie, inspire leurs actes et leurs paroles; et les idées
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même, dans leur esprit moins méthodique, ne prennent point la forme rationnelle et froide qu'elles revêtent presque nécessairement dans nos esprits pesamment abstraits. Aussi comme elles savent écrire et nous présenter d'elles dans leurs lettres une image délicieuse I Quelle anthologie charmante composent les correspondances des Se vigne, des Choisy, des Lafayette, des Aïssé, des Boufflers, des d'Epinay, des Lespinasse,. des Simiane, des Choiseul et de tant d'autres. Et chaque jour et partout, à ce chœur gracieux s'en ajoutent d'autres qu'un petit cercle seul connaît et que l'avenir peut-être découvrira : et celles qui, parvenues au déclin de leur vie, n'ayant plus guère à attendre de l'avenir, ont transformé la coquetterie de leur jeunesse en bonté, ont gardé de leur sexe la douceur et le charme, n'ont retiré de leur expérience du monde que l'indulgence et le tact ; et celles qui s'ouvrent à peine à l'existence, naïvement confiantes à la fois et naïvement timides, espérant tout des jours inconnus au miheu de craintes vagues, exquises d'ignorance et de candeur dans leur finesse innée; et celles, plus séduisantes encore ou plus touchantes, qui ont déjà goûté l'amertume des désillusions avant même d'avoir orienté leur destin, soit que, d'un effort viril raidies contre le sort, elles luttent contre elles-mêmes et les impulsions de leur cœur, jusqu'à l'heure où elles apprennent enfin quelle chère douceur ou quelles plus chères souffrances elles trouveraient à y céder ; soit que spontanées et vibrantes, elles flottent incertaines
d'un sentiment à l'autre, passent de respérance illimitée au découragement morne, et semblent prêtes à s'abandonner, n'ayant plus foi ni en la vie ni en elles, ne sachant plus elles-mêmes ni ce qu'elles attendent, ni ce qu'elles ressentent, ni ce qui se passe au royaume de leur cœur. . .
En voici une de ce cortège, dont l'infortune et la grâce m'ont paru dignes de retenir un moment notre intérêt ; son histoire n'est que trop véritable, et pourtant ni son caractère ni son rôle ne dépareraient la plus belle fiction ; et il me semble que dans ce groupe idéal de femmes tendres et fidèles auxquelles le génie des poètes a donné le vie, on peut faire sa place à cette jeune Française du xvm'' siècle, la comtesse de Bonneval-Biron.