LES MOEURS DU JOUR
Je me nomme Charles Kérouan . Je suis né à Nantes, d'une famille qui s'est plusieurs fois illustrée au service de la France. Mon père, avant de prendre sa retraite avec le grade de capitaine de vaisseau, avait figuré avec honneur dans la guerre désastreuse qui précéda la chute du premier empire. Je n'ai jamais connu ma. mère. Dès mon enfance, comme je montrais
peu de goût pour l'état de. marin, mon père, qui m'acîorait, me destina au professorat. Dans sa pepsée,. tout homme se devait à son pays et con»tractait par le seul fait de s^ naissance l'obligation de le servir. Je fis ce qu'on appelle en termes de collège « d'excellentes études. » A dix-neuf ans j'avais obtenu le prix d'honneur au grand concours. Deux ans plus tard, en quittant l'École normale, j'étais nommé professeur d'histoire suppléant dans l'un des grands collèges de Paris. Cette situation, presque exceptionnelle pour un jeune homme de vingt-deux ans, provenait, je l'avoue, beaucoup plus du crédit de mon père que de ce qu'on voulait bien nommer « mon mérite, » Elle me permit de faire à Paris quelque figure. Les six mille francs de rente que je tenais de ma mère jointfe aux émoluments de ma place, me constituaient un budget respectable, et que la plupart de mes collègues auraient pu envier. Je puis dire avec un certain orgueil que, dès la première année de mon professorat, tout le monde eut les yeux fixés
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sur moi^dans' rUniirersité. Mîa destinée semblait tracée d'avance : je devais me marier quand ma position serait bien assiseet derenir probabiemciit un jour vice-rectfeur de Paris; Il n'est guère pos^ sible à^ un profei^seur de s'élbver plus haut, à moin&que la volonté delîBmpereur ne l'appelle au po^ éminent de ministre de l'instruction publique. Mes amis s'amusaient parfois^ avee une pointe d'ironie,> à' me faire entrevoir celte haute distinction comme le couronnement certain de mai carrière. Mais possédant quelt|ue bon isens-et n'ayant aucune ambition, je ne pourvois m'empêcher de rire de ce pronostic qui flattait cependant le cœur de mon père.
J'avais donné, étant enfant^ des preuves d'une passion et d'une sensibilité peu communes. Dès l'âge de dix ans je ne savais point aimer à demi. J'aimais^ou je n'aimais pas : point de mi^
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lieu. Aucun orgueil ne se cachait sous mon indifférence; mais une fois que mon cœur s était donné, il n'était plus possible de le détacher. J'aimais, pour ainsi dire, en dehors de moi*, et moins par suite d'un examen réfléchi que d'une disposition primesautièrç. Certaines personnes m'attiraient, d'autres me repoussaient; tout cela sans motifs, sans causes. Malheureusement ce n'étaient pas toujours les plus dignes d'être aimées que je préférais.
J'ai dit que j'étais doué de sensibilité; j'ajouterai dès à présent que cette faculté si enviée devait faire le malheur de ma vie entière. Les faits les plus insignifiants en apparence, s'ils se passaient dans les domaines du sentiment, acquéraient sur-le-champ pour moi des proportions considérables. Un froncement des sourcils de mon père me donnait envie de pleurer, un mot sévère de l'un de mes professeurs me faisait pâlir. Il suffisait souvent d'une parole bienveillante pour obtenir de moi des excès de travail capables de compromettre ma santé. En revanche, une
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raillerie, si légère qu^elle fût, me faisait peine, et si je rencontrais l'indifférence dans un cœur que je jageais digne de sympathiser avec le mien, j'éprouvais une douleur amère. Il me semblait que ce cœur, en se dérobant, m'infligeait une humiliation imméritée.
Il m'aurait suffi du nom de mon père pour être bien accueilli dans la société parisienne. Le peu de lustre dont je le couvris me fît ouvrir à deux battants les portes du monde officiel. Ici je dois mentionner l'une des plus singulières anomalies de mon caractère : de même que le plus grand nombre des jeunes gens qui ont achevé leur éducation à l'École normale, j'avais toutes les dispositions qui semblent le mieux faites pour donner à un homme l'aversion du monde, et malgré moi, le monde m'attirait. En politique, l'étais d'un libéralisme qui se représentait le
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seul Washington .pour idéal; libre-rpenseur danjs Facception la plus radicaile .de ce jnot, je:n'admettais, sous aucun prétexte et pour personne, aucune restriction au droit de manifester puWiguQnient ses qpinîons; c'est.à peine s'il m'était possible de me consoler de l'état de marasme dans lequel, comme fatiguée d'avoir tant agi depuis quatre-vingts ans, s'affaisse de plus en plus la société française ; l'étude seule, et l'étude sévère, acharnée, parvenait à me distraire de la tristesse que j'épi:ouvais à voir mon pays s'engourdir paresseusement, dans 1^ mornes plaisirs d'uue sécurité menteuse... et ce monde, ce monde désœuvré, frivole, qui, par son indifférence, ses coavedtions, son rassasiement de touies. choses, J!étrange choix de ses ,passe-tenG(ps, est la si jDcappanle expression «d'un état sûcial presque sjods précédent depuis que la IrauÊé existe, ce monde exerçait sur moi une sorte de fascination ! ... Il y avait quelque chose d'étrange et de malsain dans l'intérêt qu'il m'inspirait. Je le sentais vide, faux, futile, cruel, égoïste ; et,
captivé par la séduction de ses dehors, je le recherchais instinctivement comme s'il avait été le brillant foyer de toute élévation, de toute lumière, de même qu'il était le point de réunion de toute grâce, de toute beauté. Explique qui le pourra celte espèce d'aberration d'un caractère qui n'avait rien de fémmin, et qui, d'ailleurs, avait été trempé, par la nature spéciale de son éducation, d'une manière toute virile. Pour moi, revenu aujourd'hui, et à la suite de la leçon la plus sévère, de mas ilksions, je ne puis que constater avec étonnement ce fait qui eut une si funeste in*fluence sur les débuts de ma carrière.
L'une des maisons oii j'allais le plus volontieri. était l'ambassade d'Angleterre. J'y trouvais réunis le faubourg Saint-Germain avec le personnel de la diplomatie et les notoriétés des corps poHtiques. Tout jeune comme j'étais, avec mon nom
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breton sî peu connu, je m'effaçais le plus possible. II y avait là tant de princes, de ducs, de ministres, de sénateurs, et même de personnages de mérite ! J'osais à peine remuer, de peur d'en offenser quelqu'un. Mon cœur vierge admirait silencieusement les beautés aristocratiques qui brillaient devant moi, sans souci du jeune professeur, qui pouvait cependant rectifier dans sa mémoire la généalogie de plus d'une. Je me disais, avec une puérile douleur, que ce monde d'étoiles n'était pas fait pour moi, que j-élais admis à le voir, mais non à vivre de son existence; je supposais qu'il devait avoir des dessous charmants et particuliers que je ne pourrais jamais pénétrer sans doute ; et, attristé de ne le retrouver qu'une dizaine de fois chaque hiver, imprudent que j'étais! j'éprouvais pour ce monde une curiosité axide !
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Par un soir du printemps de l'année 1865 — j^avais alors un peu de moins vingt-cinq 'ans — je me rendis à l'ambassade pour assister à la dernière réunion de la saison. On était à la fin du mois de mai, et, je me le rappelle encorOi la chaleur, ce soir-là, était accablante. Les salons de réception se trouvant au rez-de-chaussée, on avait laissé les portes ouvertes, et quelques-uns des invités erraient dans le jardin, dont les massifs étaient doucement éclairés par des lampes cachées sous les fleurs. Cette soirée avait un caractère tout particulier de charme intime. Peu de monde. Presque rien d'officiel. Un orchestre excellent qu'on ne voyait pas, et dont les instruments couvraient à peine le murmure des conversations. Les femmes étaient presque toutes /coiffées avec des fleurs naturelles, et ces fleurs inondaient les salons de parfums exquis. Que
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dirai-je encore? cette soirée, à laquelle j'aurais si bien pu ne pas aller, eut de telles conséquences pour moi, que ce n'est pas sans un serrement de cœur que je parle d'elle. Je voudrais qu'il me fût possible de m'y arrêter, d'e^amioer sous quelles pernicieuses influcBces je devais êti^e pour avoir éprouvé, sans que rien ne m'y eût préparé, l'émotion délicieuse et funeste qui décida si misérablement de mon avenir. Vains regrets ! regrets superflus! Il était dit que ce jourlà j'irais à ma perte, et ce n'est pas, bêlas! une analyse rébrospective qui pourrait adoucir l'a* mertume de sues regrets -1
Je m'amusai pendant quelque temps à regar- ^ der les toilettes des femmes. Je caiitsai avec quel* ques persomies que je connaissais. Vers minuit je me disposais à partir, lorsque, au tcnrnant d'une porte, je me sentis soudain les pieds em-
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Narrasses dans la traîne d'une robe. Presque aussitôt un petit cri de mauvaise humeur me fit' tourner la tête. La femme qui l'avait poussé, ne pouvant avancer, demeurait là, cabrée, et mèregardait de travers ; et moi, confus de ma mésaventure, je m'elforçais en vain de lui rendre sa liberté. En balbutiant quelques paroles d'excuses pour la prier de me pardonner ma maladresse, je portai naturellement les yeux sur elle. Elle s'éloignait alors, les yeux baissés, mais avec un air de hauteur. Je ressentis tout à coup au cœur comme un choo. Moi dont le cœur, dans ses plus vives ardeurs, n'avait jamais battu que pour l'amitié, je fus bouleversé jusqu'au vertige. Je ne *sais comment naît l'amour chez lés autres hommes. Ce que je sais, c'est qu'en moins d'une seconde le cruel s'abattit sur moi. Je puis dire, sans hyperbole, qu'il suffit d'un regard pour me foudroyer. Mon cœur, ma vie, toutes mes pensées, comme si une commotion subite me les eûl arrachées, tout appartint à cette femme.. Elle avait tout pris avec elle. Elk emportait tout der-
riêre elle, dans les plis ondoyants de sa jupe déchirée !
Cependant j'étais, retourné sur me^ pas pour la suivre. Je n'avais guère conscience de ce que je faisais. Je la regardais avec délices. Qu'avait-elle donc en elle pour me passionner ainsi ? Elle était de taille moyenne et très-bien faite. Audessus de son corsage, harmonieusement arrondi, on voyait de belles chairs. Sa tête impérieuse était surmontée d'un édifice de cheveux blonds disposés horizontalement, en longs rouleaux. Une boucle de ces cheveux s'échappant du chignon traînait languissamment entre ses épaules, et ces épaules avaient de gentilles fossettes, comme" des joues. Sous son front un peu resserré, ses yeux bleus étincelaient, de même que ses dents de chat entre ses lèvres fines et bien jointes. Rien de plus élégant que sa démarche, rien de plus distinguéque sa tournure. Son costume la faisait valoir. Mais ce qu'il y avait de plus attrayaï.t en elle, c'était un je ne sais quoi composé de hau-
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tain et d^insouciant, de léger et de dédaigneux, d'aristocratique et de gai, de frivole et de réservé, qui s'accusait dans la fermeté des lignes de son nez, dans le port de sa tête, dans l'éclat de sa bouche appétissante, dans l'aisance de ses mouvements, dans sa façon de regarder, de se tenir, 'de parler, de marcher. Certes, il est possible de rencontrer des femmes plus belles, mais je mets au défi l'univers entier d'en refaire une autre mieux organisée pour bouleverser un cœur juvénile* Elle se savait reine. Les hommages qu'elle ne cherchait pas, venaient à elle comme d'euxmêmes, et Ton sentait qu'elle pensait vous accorder une faveur quand elle daignait laisser tomber sur vous un de ses regards de mépris. .
k partir du moment où je la suivis, tout s'éclaira pour moi dans les salons, tout prit des proportions augustes. La musique, qui jouait des
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valses allemandes, me parut mille fois plus harmonieuse que celle qu'en rêvant on attribue aux anges. De même les fleurs acquirent plus d'éclat, et le bonheur circulait partout comme une brise. Je me sentais joyeux et recueilli ; mes facultés s'étaient doublées ; ce monde composé de luxe, de distinction, il allait donc, enfin m'appartenir ! et j'allais donc eniin'prendre ma pio^t de ses joies secrètes! J'étais si bien enthousiasmé, que je ne me demandais même pas s'il me serait jamais possible de me faire aimer I Je ne' pensais q^i'à une chose : posséder par les yeux cette créature céleste.
Pendant près de deux heures je demeurai là, la regardant,* écoutant le timbre de sa voix, épiant chacun de ses gestes. Tantôt elle s'asseyait languissamment, trônant d'un air superbe au milieu d'un grand c^cle de femmes et déjeunes
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hommes. Tantôt elle se levait avec paresse^ ^et, à tout petits pas, seproaienait dansle jaràki. Cependant je voulais CDimaître son nom. Jede de^ BQandai à une fenmie qui venait d'échanger une poignée de mains avec elle.
' — Ne le gavez-vous pas? me dit-elle. C'est la comtesse de Chalis.
Je répondis que j'avais beaucoup entendu parler de la comtesse comme de^l'une des femmes les plus à la mode, mais que je ne l'avais jamais rencontrée.
— C'est qu un deuil de famille la retenait chez elle. On ne l'a pas vue cet hiver. Elle semble avoi* fait une vive impression sur vous, reprit en souriant mon interlocutrice.
Je ne sais quel sentiment ombrageux m'empêcha de solliciter l'honneur d'être présenté à la comtesse. Ce que je crois me rappeler, c'est que Je ne voulais pas qu'il y eût rien de banal entre elle et moi. Une présentation m'aurait valu un signe de tête e^ peut-être quelques mots de politesse. Je prcféi ais me présenter moi-même, en temps
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et lieu choisis par moi. Cependant la comtesse avait remarqué Fobstination que je mettais à la regarder, car» ayant de partir elle se pencha vers la femme avec laquelle je venais de causer. Elle lui demandait mon nom, sans doute. Ce nom n*éveilla rien en elle. Elle partit sans me faïrc Taumône d'un signe d'attention.
Deux jours plus tard, le grand prix de Paris, de cent mille francs, devait être couru au bois de Boulogne. Je me croyais certain de rencontrer la comtesse à cette solennité de la fashion. C'était la première fois que je mettais le pied sur un terrain de courses, et je ne me doutais même pas de la singularité du spectacle qui m'y attendait. Je cherchai longtemps madame de Chalis dans l'enceinte du pesage, encombrée de monde. Il y avait là tant de femmes, et leurs toilettes de printemps lés transformaient ' si bien
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pour des regards inexpérimentés, que je n'en reconnus d'abord pas une seule. Le bruit, le mouvement, l'éclat du soleil, les cris des parieurs m'étourdissaient : 3e finis cependant par apercevoir la comtesse. Elle était assise au pied delà tribune impériale, au milieu d'un groupe de femmes des mieux titrées, et que tout le monde regardait. Avec sa robe courte bouffant^ sur les hanches, ses bottines de satin rose à hauts talons, son chapeau de printemps, qui ressemblait à une jonchée de fleurs, elle me parut mille fois plus belle et plus attrayante. La singulière disposition de son voile surtout donnait à son charmant visage une expression particulière. Ce voile, ou plutôt cette longue bande de tulle blanc, sans broderies, tendu sur la figure, comme un masque, lui enveloppait toute la tête, et les deux bouts qui s'échappaient du nœud formé sur le chignon flottaient légèrement, parmi des boucles blondes, des brindilles de pampres et de minces rubans de soie longs de plus d'un mètre. Ce voile et ces rubans for-
maient le plus calant des appendices à la têle 6ne et fière de la comtesse. £lle eut un tel succes que, de l'autre c6té de la piste, les teuimes montaieiat sur leurs voitui?es pour imieux lavoir. 11 y avait là, en effet, bien des visages plâtrés que le t6int de camélia de madame de Cbalis devait îfaîre blômir. En maneauvFdiit habilement .je parvins à 3aa'appi?ocher d'elle. £lle avait son carnet de courses à la main, car elle pariait, à ce que j'appris depuis, et des sommes considérables, et elle gagnait ce jour-là, ce qui <la *Fen<tlait joyeuse. Un diminutif de ohten, de la race des terriers, un peu moins gros qu'un rat, était iiilotti sur ses genoux, et ce monstre aux larges oreilles, avec d'énormes yeux saillants, aVaît au x;ou une ^kakiette d'or où peadail, en guise de grelot, un diamant gros comme (un pois chiohe. Inutile de dire que ce délicieux «bjot eu oaprioe d'une jolie femme excitait l'admiration de toutes les personnes qui se tenaient auprès d'elle. £lle ne m*avait pas vu tout d'abord, 'étaail fort occupée à causer avec ses amies et à inscrire ses ,
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paris sur «on carnet. Quand les chevaux cm raient, elle montait sur sa chaise pour les suivre avec sa lorgnette par toute la piste, ei l'on voyait alors ses adorables petits pieds, si mi- ^nonnement chaussés, s'agiter avec impatience. Et puis, à l'arrivée au but, c'étaîenl' des cris, des abattements de mains! Il hii suffit de irencontrer mes yeux pour faire tomber toute cette joie. J'étais pasfié plusieurs fois devant elle sans attirer 6^1 attention. Elle finit par ifa'apercevoir. Alors, avec dë&e^ir, je lui vis faire sa moue dédai*gncaise.
ie quittai J'^iceinte du pesage avant la dernière course. Je me sentais la mort dans le
cœur. L'immense folie de mon rêve commençait
à se dresser devant moi, et le contact direct de
ce monde passionné pour un spectacle si éloigné
des nobles plaisirs de l'intelligence me causait
une sorte de malaise dont j'avais peine à me re-
mettre. Je ne cherchais même plus à me le dis simuler : j'étais horriblement déplacé dai>^ cette fouie élégante, oisive, dont les idées, les goûts, les divertissements ne m'inspiraient, vus de si près, qu'une sorte d'étonnement mêlé de fatigue. Je me disais que jamais il ne me serait possible de sympathiser avec elle. La comtesse en était la reine. Elle en partageait toutes les joies. Quelle ombre d'apparence y avait-il que, quand même les événements s'aviseraient de nous pousser l'un vers l'autre, nous pussions^ jamais nous comprendre? Ces réflexions m*assiégeaient pendant que, dans le cabriolet de remise que j'avais loué pour la circonstance, je roulais à travers les allées du bois de Boulogne. Il y avait peut-être au bois autant de monde que sur le champ de courses. Sur chaque bord des routes, de longues files de voitures s'étendaient, pleines de curieux. L'allée des Acacias surtout, dont les arbres se couvraient alors de fleurs odorantes, était envahie par la foule. Comme je commençais à la remonter, un long mouvement
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se fil derrière moi, je vis toutes les têtes se pencher, et les voitures qui erraient çà et là se ranger prestement vers les bas-côtés pour faire place. En me penchant à mon tour, je vis venir à moi une daumont, menée au grand trot, avec ses postillons à casaque de soie bleue et ses quatre chevaux secouant les bouquets de violettes de leurs frontaux. Quoique je vécusse à Paris depuis trois ans, jamais, jusqu'à présent, je n'avais rien rencontré de plus accompli qu'un tel équipage; jamais je ne m'étais même douté qu'il pût ejtisiev tant de distinction dans le faste ni tant de goût dans l'apparat : valets de pied poudrés, en bas de soie ; chevaux de prix merveilleusement appareillés ; harnais tout rehaussés de cuivres éclatants; calèche découverte, avec des armes écartelées sur les panneaux. Tout cela reluisant et bien rassemblé, arrivait sur moi dans un mouvement superbe, une magnifique ordonnance !
— Quel style ! disaient des jeunes gens auprès de moi.
tt LA qOMTESSE DE GHALIS
— Il y en a là pour plus décent mille francs!
— Sans compter les femmes !
Ce mot grossier me fit tourner la tête. C'était on homme à Pair fort comme il faut qui Tavait prononcé. Lorsque je reportai les yeux sur la calèche, elle était juste à mon côté. Assise au fond, auprès d'une autre femme, se tenait la comtesse de Chalis^ toute souriante, gracieusement encapuchonnée dans son voile de tu Ue^ avec ses longs rubans flottant au vent. Deux hommes occupaifflt la banquette de devant. La comtesse me reconnut au passage, car elle détourna les yeux en faisant son étea'nelle petite moue.
C'est pour le coup, devant ce train de prince, que je compris l'effroyable distance qui me séparait d'elle! Qu'étÉ^s-je, moi, pauvre diable de professeur, avec ma» science historique, et l'élégance d'élooution qui captivait mes collègues et élèves! qu^élai&-je, - moi^ cœur juvénile, âme affamée d'amour, avec toutes mes délicatesses de, sentiments, auprès de cet étalage fastueux, de ces chevaux anglais si bien dressés, de ces
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laquais à l'air de gentleman ! La poussière que soulevaient les roues -si hautes de cet équipage de gala n'était» pas encore dissipée, que je rentrais dans mon néant, avec Phumillation d'avoir jamais eu l'idée d'en sortir. En même temps Tenvie naissait en moi, me perçant le cœur de ses dents cruelles. « Si je pouvais rivaliser de luxe avec elle, si seulement j'avais un titre quelconque, quelque chose, un de ces je. ne saisquoi de situation qui est tout pour les gens du monde; si, par exemple, je faisais partie de quelque noble domesticité princière ; ou si je descendais de quelqu'un de ces grands pillards féodaux, même de l'un de ceux doDt la fortune date d'un crime, j'existerais, je serais un homme pour elle! Mais non. Je descends d'une famille de matelots. Mon père s'est estimé heureux de se faire percer quatre fois le corps au serviœ de la France; moi, je me suis jusquUci contenté d'acquérir autant dé savoir que peut le faire un homme de mon âge, et d élever nM)n intelUgence, et- d'ennoblir mes passions, et
de ne rien tenter . contre l'honiieur, et de faire le bien, et d'y croire. Oh! ces deux hommes qui sont là, assis, familiers peut-être avec elle, ces hommes que son voile effleure, qui respirent dans son atmosphère, que sont-ils donc, qu'ontils donc fait pour mériter de si hautes faveurs! »
Telles éidii^ni les pensées qui s'agitaient dans mon esprit, tandis qu'entraîné dans le flot des vingt mille voitures revenant des courses, mon piètre cabriolet de louage descendait l'avenue de l'Impératrice et celle des Champs-Elysées. Le luxe, tout autour de moi s'étalait dans l'éclat et la bonne tenue des équipages, la beauté des chevaux, la richesse des livrées. Ce n'étaient que daumonts, berlines menées à grand'guides, phaétons, chaises de poste, tout cela résonnant de bruits de grelots, confondant dans une cohue élégante autant que choquante les femmes du monde et les courtisanes ; ces dernières fardées, assises sur le dos, avec des bottes de fleurs sous les pieds, la jupe traînant sur les roues de leur
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véhicule. Les saluls s'échangeaient partout; le sohil resplendissant embrasait les têtes; on ne voyait que fleurs et que rubans papillonnant sous les ombrelles. Tout le Paris moderne défilait ainsi sous mes yeux, dans son indifférence, sa frivolité, enchanté de se rencontrer et de se retrouver toujours le même. Moi seul, hargneusement rencogné dans un angle de ma voiture, je me sentais. d'une tristesse morne. A la hauteur du rond-point des Champs-Elysées, je me croisai de nouveau avec l'équipage de la comtesse. Il remontait au pas des chevaux la large voie. Madame de Ghalis me reconnut encore, et, cette fois, en m'apercevant, elle se couvrit le bas du visage de son mouchoir pour dissimuler son sourire. A cette vue, la colère me prit. Qu'avais-je donc de si ridicule?
A partir de ce jour, ce fut entre notis deux comme une sorte dedéfi. Partout où elle allait, elle
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était toujours sûre de m'apercevoir ; de même, je pouvais toujours m'attendre à quelque signe de dédain chaque fois que mes yeux rencontraient les siefts, Ge n'était pas une petite occUpatioil que de la suivre. Tout mon temps lui appartenait, en dehors des six heures consacrées chaque semaine à mon cours. Le dimanche matin, je là rencontrais à l'église Safint- Philîppe du Roule, et le Vendredi soir auk concerts des Champs-Elysées. Un jour je la vis au grand Opéra, un autre jour aux Italiens, et toujours avec des toilettes radieuses, et invariablement escortée par quelqufes-unes de ses amies. Tous les salons étant fermés, je iite pott^ vais la chercher que dans les lieux publies: Celui où j'étais le plus sûr de la retrouver était le bois de Boulogne. Chaque jour, dé cinq à six heures, elle faisait une courte apparition dans l'allée du Lac, maussade promenade où l'on va moins pour prendre l'air que pour s'entre-regarder; et là, du haut de sa calèche conduite au pas, elle examinait lès toilettes, saluait ses amies
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et se laissait complaisamment admirer par quiconque voulait s'en donner la peine. Moi seul j'avais toujours le triste privilège d assombrir son beau front et de faire naître sur ses lèvres . cette moue qui me désolait, mais que je préférais pourtant à Tindifférence. Elle me regardait invariablement de la même manière, avec une sorte djB hauteur mêlée d'ennui, et elle ne me regardait pas ainsi, je l'ai su depuis, pour me piquer au jeu ni pour me provoquer, mais parce que cela lui paraissait quelque chose d'exorbitant et de ridicule, à elle, grande dame, de voir qu'un jeune professeur, c'est-à-dire un hoinme de rien, avait l'impertinence de l'aimer.
Cependant, malgré ses dédains, à cause de ses dédains peut-être? — je continuais à éprouver pour elle une passion si singulière, qu'il ne pouvait pas me suffire de l'apercevoir de loin,
presque chaque jour. J'aurais voulu connaître toute sa vie, assister à chacune de ses actions, pénétrer les plus secrètes de ses pensées. Le peu que j'avais pu deviner de son existence me semblait bien étrange, car je ne connaissais alors du monde que la surface. Je ne tardai pas à me mettre en quête des gens de son entourage le plus privé. Du mari, nul ne me dit rien. Il voyageait, assurait-on, pour sa santé, et ne faisait à Paris que des apparitions courtes et rares. Mais, vraisemblablement à cause de l'absence de son mari, elle était toujours entourée par un groupe très-reconnaissable, car il était toujours le même, de fervents adorateurs. Il y avait surtout dans le nombre des privilégiés un personnage que je haïssais d'instinct, car je le rencontrais presque constamment avec elle. C'était un jeune homme de mon âge, qui s'était fait à Paris une sorte de réputation bizarre, grâce à quelques excentricités et surtout aux prodigalités les plus insensées. Il se nommait le prince Titiane. Avec sa taille fluette, sa face imberbe,
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sa voix grêle, on Taurait pris pour un enfant si certaines expressions de regards sauvages et un aniomb imperturbable ne Teussenl fait reconnaître pouf un petit homme très-sûr de luimême et très- volontaire. J'aurai tout dit sur lui en ajoutant qu'il était le type le plus achevé de ces jeunes gens, dignes fleurs de la génération nouvelle, qu'Hun plaisant de génie baptisa du nom expressif de a petits crevés. » Orphelin dès son plus bas âge, il s'était trouvé possesseur à sa majorité d'une de ces fortunes qu'on nomme, à bon droit, scandaleuses. Lorsqu'elles ne le sont pas par leur origine, elles le sont invariablement par l'immoral et flétrissant usage qu'on en fait. Un homme d'un grand sens qui s'amusait à observer ce singulier prince avait dit de lui, au sujet de cette fortune et des vices affreux qu'elle favorisait, un mot sinistre et qui restera : u II est horriblement riche! » Ce qu'on se racontait à l'oreille des aventures du prince n'était pas fait pour adoucir les sentiment^ que lui portait mon instinctive jalousie. A vingt ans,
l'existence était déjà si vide pour lui, et il était déjà tellement blasé sur toutes choses, gue le jeu, un jeu effréné, avait seul le privilège de Témouvoir. Il s'était onferpaé ujae auit avec un de ses pareils de son âge — ce deiroaier, disaiton, avait dans les veines quelques gouttes d'un sang royal — et ces deux malheureux, qu'on eût dili cloîtrer à Bicêtre, ne s'étaient séparés qu'après que l'un eut gagné a l'autre^ à l'écarté, une somme de onze cent m,ille fraucs!... Tout ce qui pouvait faire parler du prince, al^ifer
. l'f^ltention sur lui, mêoie pour le ridiculiser ou le flétrir, il le faisait tranquilleraeo,tj naïvement, dût-il lui encoûteo: des sçim^paes énormes. i\ ava^t son cortège d'admirateurs qui butinent sur li^i 1^ miettes que le prodigue daignait la.isser,tamj}(^. Bonenfant I àissdi'On^ malgré ses trav^s. Pos^eurl disait-on encore. Voilà tout. Kul n'avait le courage de crier : Fou! Au cantrairç, les jouroa^ux qui parlaient de lui se piaisaienl à Iç re^présejaler comme un modèle. Pour moi, je me demandais
' toujours, en pensant à lui, quels exemjples pou-
ou LES MŒURS DU JOUR. Si
vaient résulter d'une existence qui se dépendait toi^t entière autour des tables de baccarat, n'avait que la vanité pour mobile et la satiété ,pour résultât.' Quant à comprendre quel sentiment particulier le retenait auprès de la comtesse, et, de la part de la comtesse, quel agrément elle pouvait trouver dans l'intimité de cette âme remplie de ténèbres, c'est ce qui n'^était pas possible. Je devais l'apprendre plus tard, de la manière la plus inattendue, je pourrais dire la plus providentielle, si, dans le àhme véritable-' ment inouï que je raconte, yne providence quelconque avait jamais daigné se moiitrer^
L'été était arrivé pendant que je me livrais à ces investigations qui ne pouvaient m'apprendre grand'chose. Les uns après les autres,, tous les gens « comme il faut » s'envolaient de Paris. Les uiis partaient pour Bade, les autres
pour Dieppe, Trouville , Vichy , les Pyrénées , Hombourg ; tous se promettant bien de se retrouver, au commencement de l'automne, à Biarritz. Il était excessivement important pour moi de savoir où résiderait la comtesse. J'avais formé depuis longtemps le dessein de la suivre, en quelque lieu du monde qu'il lui plût de choisir. L'aîné de ses enfants étant tombé malade, j'appris que les médecins lui avaient ordonné de passer six semaines à Aix en Savoie. Gela contrariaiC la mère, car aucune de ses amies ni aucun des jeunes oisifs qu'elle nommait c< ses fidèles » n'avait l'intention de se diriger de ce côté. Elle craignait d'y mourir d'ennui, se trouvant livrée à elle-même pendant près de deux mois. Il fallait partir cependant, l'existence de son fils étant en danger. Elle quitta Paris à la fin du mois de juillet, emmenant avec elle huit domestiques, quatre chevaux, trois voitures et ses deux enfants. J'avais pris à l'avance, et sans me faire la moindre illusion sur la folie de mon entreprise, toutes les dispositions nécessaires
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pour partir deux jours après elle. Cela m'avait été facile à cause du crédit que Ton me connaissait au ministère dont relève l'Université. Mais je vais arriver ici à l'une des phases les plus importantes de mon récit, et je suis obligé d'entrer dans quelques détails préliminaires afin de * faire bien comprendre ce qui va suivre.
J'appris en arrivant à Aix que la comtesse do Chalis avait été loger à l'hôlel Yénat. Cet hôtel se compose de plusieurs pavillons donnant sur de vastes jardins, lesquels sont circonscrits, dans tout leur pourtour, par une haute treille disposée à l'italienne. La comtesse occupait le rez-dechaussée du plus grand de ces pavillons. Je fus assez heureux pour trouver une chambre libre dans une maison particulière dont les fenêtres jilongeaient sur les jardins de Thôtel. De mon balcon il m'était facile de voir toute la façade de
34 LÀ COMTESSE D^E GHALIS
Tappartement de la comtesse, et il me suffisait de descendre dans le verger qui dépendait de mon domicile pour observer à travers la treille, sans être aperçu, tout ce qui se passait chez mes voisins.
Pendant les premiers jours je me tins rigoureusement caché , jafin de mieux me rendre ' compte des habitudes de la comtesse. Celui de ses enfants qui était malade allait aux bains chaque matin, conduit par une femme de chambre et un domestique en grande livrée. L'autre, qui paraissait d'une pétulance et d'une gaieté sans pareille, passait son temps à gambader à travers les fleurs, et trente fois par jour j'entendais la yoix àe sa bonne anglaise qui le rappelait, ne voulant pas qu'il s'exposât ainsi au soleil. Ces deux garçons, dont l'un me par^ut avoir huit ans et l'autre sept, étaient bien les deux plus ravissantes petites créatures que Ton pût voir. Ils ressemblaient tous deux à leur mère. Ils avaient les mêmes cheveux blonds légèrement annelés, les mêmes yeux d'un bleu sombre et
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vif. L'aîné était' légèrement pâli par la souffrance, itiais la teinte nacrée qui Briii'ait sur ses joues n enlevait rien à sa beauté.
ta comtesse n'apparaîsisaSl jâfiiiais dans le jardin que dans l'après-midi. Alofs^v de loin, je la vopk toujours élégattiméilt vêtue, marchant sous le mobile abri de sort Ombrelle. Elle sortait le soir dans sa voiture. Vers dix heures elle rentrait. Elle ne recevait personne. A minuit, leà domestiques fermaient les persientics^ de sort appartement, et toutes les fenêtires s'éteignaient.
J'avais si bien le pressentiment qu'il devait résulter pour moi quelque chose de décisif de nôtre voisinage, que je ne sortais pas, de peur qu'en mon absence il né se produisît quelque incident susceptible de m'intéresser. Bien m'en prit dé ces précautions. Le quatrième jour de mon arrivée, vers deux heures, comme je me promenais dans le verger de ma maison, à Tombre de la treille voisirte, mon attention fut attirée par le bruit des pas d'une personne qui marchait sous cette treille; En écartant les pampres du
bout des doigts, j'aperçus de loin un vêtement d'homme. Cet homme, se trouvant à l'extrémité d^ l'allée, revint sur ses pas, et, quand il fut à la hauteur de mon visage, je reconnus en lui le prince Titiane.
Il paraissait en ce moment un peu ému, car les muscles de son visage étaient contractés, et il avait les lèvres serrées et les yeux fixes. Il marchait en frappant les pampres avec sa badine, et regardant avec impatience dans la direction du pavillon. Le costume de knicker-bocker qu'il portait conlribuait, autant que sa petite taille, ses joues imberbes et son cou découvert jusqu'aux épaules, à lui donner l'apparence d'un enfant,' Il n'y avait en lui que le regard, ce regard impérieux, méchant, ricaneur, et qu'on ne pouvait oublier quand on l'avait une fois rencontré, qui trahît les passions de l'homme.
Il attendait depuis quelques minutes, lorsque le bruissement d'une robe de soie se fit entendre à peu de distance : c'était la comtesse qui traversait le jardin de bout en bout pour venir re-
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trouver le prince. En me baissant sous Fabri des feuilles, je Taperçus de loin, au grand soleil, marchant à petits pas, selon son habitude, et faisant pivoter le manche d'ivoire de son ombrelle déployée dans sa main gantée. En arrivant auprès du prince, elle lui dit un mot à voix basse, et ausrflôt ils s'enfoncèrent sous la treille qui les cachait à tous les regards, hormis aux miens. Ils ne pouvaient me voir, quoique je fusse tout près d'eux, derrière la clôture de feuilles. '
J'entendais tout ce qu'ils se disaient. Ils marchaient côte à côte. Je les suivais des yeux et des oreilles, avec autant de jalousie que d'anxiété. La comtesse avait le ton aigre, mais légèrement contenu, d'une femme en colère. Le prince n'était pas moins irrité qu'elle. Étrange discussion ! . . , Moi. que mon père avait élevé dans un respect presque religieux pour les femmes, moi qui ne suppo:iais même pas que, dans ses écarts, une •femme du rang de madame de Clialis pût jamais oublier ce qu'elle se devait à elle-même, j'étais
coipme halluciné de stupéfaction en les écoutant tous les deux.
J'essayerai de reproduire, mot pour mot, tout ce qu'ils se dirent.
— Pourquoi m'avez-vous suivie ici ? demandait madame de Cbalis. Je vous avais défendu de le faire.
— Ah ! bon ! fit l'autre avec mauvaise humeur, si Ton faisait attention à tout ce que défendent les femmes ! . . .
— Votre présence peut me compromettre.
— Pourquoi seriez-vous plus compromise à Aix qu^à Paris ?
Ici des mots perdus. Puis, colère du prince : •7- Qu'êtes- vous venue faire à Aix? Ce n'est pas amusant du tout, celte ville d'eaux ! On n'y fait rien; on se baigne, voilà tout. Il n'y a personne ! Vous n'êtes partie que pour me fuir. Je le vois bien depuis un mois que vous voulez rompre.^
— Eh bien, fit la comtesse avec emponement, ' quand cela serait ? Suis-je libre ?
ou LES MŒURS BU JOUR. 39
«-«>0h I libre ! fit Tautre en ricanant, ce serait vraiment trop comniode. . .
Ici nouveaux éclats de* voix, phrases int^rompHes, reproches violents, que j'entendais mal.
— Vous allez retourner tout de suite à Paris ! dit enfin la comtesse.
Le prince était furieux.
— Non ! vous voulez vous d^arrasser de moi parce que vous attendez quelqu'un, sans doute !
-T- Vous êtes ivre, fit madame de Chalis,
blessée.
— Non, je ne me grise que le soir.
. — Pour qui me prenez-vous, que vous me parlez sur ce ton ?
— Mais... je vous prends pour une femme que j'aime... qui m'aime...
— Vous ! je vous aime ?
— Je l'espère,
— Vous m'êtes odieux !
— Et depuis quand ?
— Depuis que vous prenez à tâche de me compromettre.
— Ah ! voilà donc enfin le secret découvert ! s'écria-t-il. Vous dites cela parce qu'un soir, il y a un ::aois, vous m'avez vu dans une baignoire, aux Bouffes-Parisiens, avec la petite Florence. D'abord, je n'avais fait que lui rendre visite dans sa loge. Je n'y suis pas resté une demi-heure. Ensuite, si elle vous a lorgnée, je ne pouvais pas l'en empêcher. Elle vous trouve agréable à voir, cet le enfant. Ce n'est pas un crime.
— Vous et votre demoiselle Florence ! . . . reprit la comtesse.
Elle semblait irritée, en prononçant ce nom, jusque dans le cœur des entrailles.
Mais le prince l'interrompit, et, riant d'un air de défi :
— Eh bien! quoi? lui dit-il, allez-vous vous exposer aux bavardages de Florence, maintenant?
La comtesse le regarda. Elle voulait répondre une certaine chose, mais je ne sais ce qui l'en empêcha,
— Comment ne comprenez- vous pas, s'é-
ou LES MŒURS DU JOUR. 41
cria-t-elle, ' qu'on ne sort pas de la loge d'une fille pour entrer dans la loge d'une femme comme il faut ?
— D fallait donc ne pas aller vous tenir compagnie ce soir- là ? répliqua le prince.
Ici les deux voix s'éloignèrent, discutant toujours. Je n'osais bouger de ma place de peur d'éveiller l'attention. Quand le prince et madame de Ghalis se retrouvèrent en face de moi, car ils marchaient tout en parlant, leur colère à tous deux était telle, qu'ils ne cherchaient même plus à la dissimuler.
— Je vous dis que vous allez retourner à Paris sur-le-champ, répétait la comtesse.
Le prince ricanait. Elle continua :
— Maintenant, rendez-moi mon portrait, mes lettres.
— Oh f vos lettres !,., fit le prince avec un geste terrible.
Puis, sur un ton de voix glacial, il ajouta :
— Je ne vous les rendrai jamais I
— Jamais?
— Non,
— Qu'yen voulez-vous faire ?
— Me venger !
-T- Vous venger ! vous ! de quoi ?
— Je m'entends !
Je crus que la comtesse allait défaillir^ tant il y avait maintenant de terreur dans son regard et de larmes dans sa voix. Le prince semblait triompher. Il voulut se rapprocher d'elle. Mais elle réagit sur elle-même, et concentrant tiaute son indignation dans son regard :
— Vous êtes un misérable ! reprit-elle. J'aimerais mieux mourir que de vous revoir ! Partez ! ou je vous fais jeter dehors.
Et, ce disant, elle marchait sur lui.
Il se sauva.
J'étais accablé de honte pour elle. Une telle femme!... si haut placée!... si belle!... la plus
ou LES MŒURS DU JOUR. «S
désirable des femmes! une créature céleste, à qui moi, je n'aurais ose parler qu'à genoux ! A quel monstre s'était-elle donnée ?
Souvent je m'étais demandé par quelles séductions, à l'aide de quelles qualités élevées il pouvait être possible de toucher son cœur. En la voyant si accomplie dans toute sa personne extérieure, si fière, recherchée partout à Paris, avec le faste de son existence, et cet attrait particulier qui provenait de ses dédains même, je m'étais dit que l'homme préféré par elle devait être en toutes choses à sa hauteur : quelque type achevé de grâce, de bravoure, d'esprit, de distinction, de beauté; un de ces hommes qui font époque dans l'histoire des sociétés, se nomment Leicester, Buckingham, don Juan, Richelieu, lordByron, et semblent tout exprès créés pour faire pâmer d'amour le cœur des reines.
C'était cet être qui tenait plus du singe (Jue de l'homme.
âi Là comtesse de cualis
Mais, sous l'impression de la scène brutale à laquelle je venais d'assister, je ne pensais point à cela. J'avais jugé le moment décisif, et je m'étais précipité dans la rue, poussé par une exaltation de dévouement qui, dans un tel moment, m'aurait fait traverser des flammes. Le prince et moi, nous nous croisâmes à l'entrée du, jardin de l'hôtel Vénat ; mais il était si bouleversé par la colère, qu'il ne me regarda même pas. Les lèvres tremblantes, pâle, les yeux injectés de sang, il courait plutôt qu'il ne marchait. Jamais je n'avais vu jusqu'alors d'expression de visage plus diabolique.
J'aperçus de loin la comtesse à travers les arbres. Elle s'était affaissée sur un banc. Maintenant je n'osais plus avancer. Je la regardais. Elle était très-rouge, ma istoujours belle et fort touchante. Le jardin était solitaire. Elle ne me voyait pas. Tout à coup elle se leva, sa taille se développa dans son harmonie, et, serrant les
deux poings avec douleur, elle s'écria :
ou LES MŒURS DU JOUR. 45
— Oh ! qui me délivrera de ce misérable ! C'est sur ce mot que je m'avançai, et, avec
une sincère chaleur, une chaleur de cœur qui me faisait trembler la voix et me mettait des larmes dans les yeux :
— Moi ! madame.
La comtesse poussa un cri et se retourna. Elle me reconnut aussitôt. La surprise de me voir là, de m'entendre répondre à son appel, Tincertitude où elle était au sujet de ce que je pouvais avoir surpris de son secret, tout cela lui causait une émotion indescriptible. Cependant elle se i*emit immédiatement, et je la vis attacher sur moi un long regard, ce même regard qui m'avait déjà tant fait souffrir.
C'était trop. Je lui dis :
— Le hasard m'a rendu témoin de la discussion que vous avez eue avec le prince Titiane,
Ici elle voulut m'interrompre, mais je continuai :
— Oh ! ne redoutez rien, madame. Le secret que j'ai pénétré mourra avec moi. Je ne suis pas venu pour en abuser, mais pour vous servir.
— En vérité, monsieur, s'écria-t-elle, je ne comprends pas...
C'étaient les premiers mots qu'elle m'adressait. Quoiqu'ils fussent prononcés avec colère, car elle se mourait de honte, ils me ravirent. Je compris qu'elle voulait se dérober, que mes paroles, ttia présence seule, dans un tel moment, lui infligeaient une souffrance. Je la retins, et dôhîiattt à ma voix comme à mon attitude tout le respect possible :
— Je vous en prie, madame, par égard pour vous-même, écoutez-moi... Vous n'avez personne auprès de vous pour vous protéger : ni mari ni fière. C'est un devoir pour tout honnête homme de le faire. Si j'ai cru pouvoir me montrer, c'estque vos paroles m'en donnaifent le droit.
Ne demandicz-vous pas un vengeur? Au surplus, ajoulai-jc, si je n'ai pas eu Thonneur de vous ôtrc présenté, je crois que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, madame. "^
Elle ne put s'empêcher de sourire. Pour la première fois je vis son beau regard s'humaniser. Je profitai de cet avantage.
— J'ajouterai que vous n'avez pas affaire avec moi à un homme comme le prince Titiane,qui veut vous perdre, mais à un homme prêt à risquer sa vie, s'il le fallait, pour vous faire rentrer dans la possession de vos lettres.
Elle vit bien que j'avais tout entendu, et elle .se détourna, en rougissant, pour cacher ses pleurs. Atroce situation pour une jeune femme ! et comme elle dut regretter alors l'indignité de sa liaison! Craignant sans doute d'être aperçue des fenê/^cs de riiôtel, elle fit quelques pas sous la treille, sans me répondre. Je crus avoir acquis le droit (le l'y suivre. Je lui pris la main. Elle pleurait toujours. Enfin elle dirigea de nouveau les yeux de mon côté. L'examen me fut favo*
rable. Elle se dit vraisemblablement que celui-là qui lui parlait ainsi devait être un homme. Elle avait retiré sa main. Elle s'essuya les yeux. Je voyais son beau sein doucement agité. J'éprouvais une irrésistible envie de me jeter à ses pieds. Elle le devina peut-être, car elle se fit soudain plus calme, moins abandonnée.
— Si je pouvais accepter l'offre que vous me laites, me dit-elle, je vous demanderais d'abord quel motif vous pousse à me l'adresser.
— Eh ! pour l'amour de Dieu, madame, m'écriai-je, vous tenez donc bien peu maintenant à ravoir ces lettres !
Elle méditait.
Je suis convaincu qu'elle cherchait le moyen de se servir de moi, en me donnant le change sur la nature de ses relations avec le prince. Je ne pouvais lui garder rancune de cette intention, qui, en de telles circonstances, serait venue à l'esprit de toutes les femmes. Cependant la situation devenait embarrassante pour elle, car ce n'était plus à moi de parler.
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— Mais... si j'y consentais... comment feriezvous? me dit-elle.
— Je vous avoue ingénument que je l'ignore. Mais les personnes qui me connaissent ne m'ont jamais contesté le courage ni l'intelligence, et, croyez-le, madame, il est bien fort et bien habile celui. . .
J'allais dire : « celui qui va lutter pour la femme qu'il aime, id mais je ne l'osai pas, et je repris :
— Celui qui a en main la cause la plus honorable : la réputation d'une femme.
Peut-être ne lui avait-on jamais tenu un pareil langage, jamais montré un dévouement si franc et si passionné. Je lui parlais avec l'accent de la tendresse et de la prière. Elle parut surprise.
— Je regrette de ne vous avoir pas connu plus tôt, me dit-elle.
Puis, avec un mélange de crainte et de hauteur, elle voulut essayer de se justifier.
— Que devez- vous pensei: de moi ? s'écriat-elle.
Et elle se couvrit la face des mains.
— Moi? lui dis-je en baissant les yeux, je pense que, comme la plupart des femmes, vous laissant gouverner par votre cœur plus que par votre jugement, vous avez été assez malheureuse pour mal placer votre affection*
Mais sur ce mot, qu'elle guettait sans doute, elle me regarda en face d'un air impérieux, et, avec une violence dont je ne l'aurais jamais crue capable :
— Que pensez-vous donc ?
Je compris ce qu'elle voulait, et, pour lui plaire, je lui rendis facile le mensonge dont je n'étais pas dupe.
— Je pense qu'il y a eu entre vous et le prince un échange de lettres qui, étant mal interprété par des auditeurs malveillants, pourrait faire croire que vous avez daigné lui faire plus d'honneur qu'il ne le mérite.
— Vous avez raison, me dît-elle.
Elle me regarda encore. Elle voulait voir si j'étais sincère.
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Elle le crut.
— 11 n'y a rien eu entre lui et moi, reprit-elle, que de la vanité de sa part, et dé la mienne un moment de légèreté qui pouvait me conduire bien loin si je n'y arifiis pas pris garde. Les apparences sont contre moi. Je ne veux pais qu'on en abuse.
— On en abusera certainement si tous ne me laissez agir, lui répondis-je. Je connais le prince Titiane de réputation, et je le crois capable d'exécuter k menace qu'il vous a faite. Quelque soir, et ce soir peut-être, la tête échauffée par le vin, il est homme à communiquer à ses amis des fragments de vos lettres. Il rie faut pas que cela soit!
La comtesse se tordait les mains.
— Que faire? dit-elle.
— Me donner les renseignements nécessaires pour l'en empêcher.
— Il doit avoir dix lettres, répondit-elle en rougissant. Elles sont renfermées dans un écrin de chagrin noir, avec un portrait de moi, photo-
yjl LA COMTESSE DE GHALIS
graphie par Adam-Salomon, et, m'a-t-il dit, le tout est toujours déposé dans le double fond de son nécessaire de toilette.
Tant de détails, si circonstanciés, ne pouvaient me laisser l'ombre d'un doute sur la nature de leur liaison. Mais j'avais le cœur si bien pris que je ne songeais qu'à plaindre la comtesse.
— Savez-vous où le prince demeure? lui demandai-je?
— Hôtel Impérial.
— Merci. Laissez-moi partir maintenant.
Mais elle me retint par la main, et me regardant avec angoisse :
— Est-ce que vous allez le provoquer ?
— Si une provocation pouvait me faire atteindre mon but, je la lui enverrais à l'instant même. Mais s'il me tue, vous n'avez pas vos lettres, et si je le tue, lui, vous ne les avez pas non plus. Ces lettres tonibent dans les mains des héritiers du prince. Moi, je suis arrêté, ou obligé de fuir, et je ne puis rien faire pour vous servir. Non. Il laut dans une circonstance si délicate moins de
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force que d'adresse, et plus d'esprit quf* de violence. Tous les moyens sont légitimes employés contre un homme qui a voulu commettre uno action si lâche. J'en trouverai un, j'en suis sûr. Elle me retenait encore.
— Certainement, dit-elle, vous êtes un honnête homme, vous, et vous ne songez pas à me trahir?
Ce doute m'offensait, mais la comtesse était dans une si triste situation, que je le lui pardonnai de bon cœur.
— Quel intérêt aurais-je à le faire? lui répondis-je.
J'étais parfaitement résolu à faire le nécessaire pour enlever au prince Titiane les lettres de la comtesse. Mais je ne savais comment m*y prendre. Je résolus d'abord d'aller loger à l'hôtel Impérial. Je fus assez heureux pour trouver un ap-
parieTneni libre sur le même palier que le sien. L'appartement du prince se composait de trois pièces : chambre à coucher, salon, cabinet de toilette. Pendant que l'un des domestiques de l'hôtel débouclait ma malle, je m'informai adroitement auprès de lui des habitudes de mon voisin. Ce domestique paraissait avoir une certaine rancune contre le prince, ayant été brutalement traité par lui ; aussi ne demandait-il pas mieux que de s'épancher. Il m'apprit que le prince sortait le matin pour aller aux bains, de là rentrait pour s'habiller, et déjeunait au rez-de-chaussée, dans une salle particulière. Pendant l'après-midi il allait et venait, au gré de son caprice. Le soir il était presque toujours ivre. C'était donc le matin qu'on avait le plus de chance pour pénétrer librement chez lui.
Cette réflexion ne nié Ait pas plutôt venue à l'esprit que je me crus cerlaîh du succès de mon entreprise. Une porte, dont le maître d'hôtel avait la clef, reliait nos deux appartements. Il était inutile de songer à se procurer cette clef.
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Comment alors, forcer la porte sans laisser de traces d'effraction? Je sortis pour y rêver. Je Taboue, je n'éprouvais même pas l'ombre d'un scrupule. Les pires tnoyens me semblaient bons pour réussir. Ce que je méditais de faire pour la comtesse ne pouvait être considéré comme un crime. Mais aurait-il fallu descendre jusqu'au crime, je crois qu'en ce moment je n'aurais pas reculé pour la servir.
Le niême soir, je me rendis chez elle. Elle venait de dîner; elle était seule, ses enfants jouaient dans le jardin. Elle me reçut comme une connaissance déjà ancienne. Pendant deux heures que je demeurai auprès dVlIe je ne fis pas la moindre allusion à la passion qu'elle m'inspirait. Cela la surprit peut-être, car il n'avait pas dû lui être très-difficile de deviner l'existence de cette passion ; mais, dans un tel moment, j'aurais
trouvé peu délicat de paraître prendre des arrhes sur la récompense du service que j'allais lui rendre. Pour elle, elle n'avait qu'une préoccupation: se justifier. Elle me raconta, de sa vie, tout ce qu'elle jugeait utile de me faire connaître pour ne rien perdre de mon estime. Elle avait été mariée, toute jeune, à un homme qu'elle n'aimait pas, qui ne l'aimait pas, misanthrope, et dont la santé délicate exigeait des ménagements continuels. Il n'avait pas voulu qu'elle le suivît dans les voyages qu'il était obligé de faire pour trouver des climats plus doux que celui de Paris, Singulier ménage! le mari vivait en Egypte, en Italie, à Madère, la femme, toute jeune, belle, avec une fortune considérable, une fortune de plus de huit cent mille francs de rente, à ce que j'appris depuis lors, était absolumeiil livrée à elle-même. Elle allait donc seule dans le monde quand l'une de ses amies ne pouvait l'y accompagner. Chaque année son mari venait passer deux mois auprès d'elle. Ils avaient la plus grande estime l'un pour l'autre: c'était tout. Vivant de