OV LES MŒURS DU JOUR
cetle existence sans direction, était-il surprenant que le désœuvrement Teût mal conseillée ? Elle avouait avoir eu « un faible » pour le prince Titiane. Mais elle s'était aperçue à temps du danger. Le prince était « un homme compromettant, qui fréquentait des femmes perdues. Et puis il avait un mauvais ton insupportable ! »
Tout cela était dit avec un accent si naturel que je ne pouvais pas ne point le croire. J'écoutais la comtesse en silence et je la plaignais. Quand elle m'eut tout dit, je m'avisai de lui demander c( ce qui avait pu lui plaire un seul instant dans ce gringalet de prince. »
— Ma foi, je n'en sais rien, répondit-elle. Je ne me l'explique pas moi-même. Mais je le voyais tous les jours...
— Et puis, ajouta-t-elle, sans se donner le temps de la réflexion, il était à la mode.
// était à la model C'était là la cause réelle, la seule cause explicable et naturelle — le caractère delà comtesse étant donné, tel que je le con* nus plus tard — de leur liaison. Il était à la mode ! c'est-à-dire qu'il feisait de certaines folies qui ne ressemblaient pas rigoureusement à celles des autres ; ses manières étaient impertinentes ; il regardait les femmes dans les yeux avec la tranquillité confiante d'un homme sans mœurs ; il jouait sans passion et gagnait sans plaisir ; il s'ennuyait, et le disait, et on le croyait ; et on l'admirait. Il avait enfin le talent de faire retourner les têtes à une époque où rien n'étonne plus, parce qu'on se sent lassé de tout, même dans le grotesque, l'inattendu, le bizarre. Et comme il dépassait tous ses pareils en de si beaux moyens de plaire, il n'avait pas même besoin, pour se faire adorer des femmes, « des beaux traits et de
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la taille belle de T homme vain, indiscret, sans probité, entreprenait, de nul jugement, » dont parle la Bruyère. Laid, petit, épilé, mai tourné, vicieux, ridicule, et d'une vanité qui s'enflait jusqu'à la sotlise, il était à la mode I Cela suffisait.
Quand la comtesse eut achevé sa confession, elle me demanda ce que je comptais faire au sujet de ses lettres. Je lui dis que je ne pouvais rien lui confier de mes projets, parce qu'elle les blâmerait peut-être, mais que je pensais réussir. Elle ne parut pas partager ma confiance, car elle me pressa longtemps de lui en dire davantage. Je répondis qu'un dessein de la nature de celui que je méditais ne pouvait sembler raisonnable qu'après avoir été suivi de succès. Alors, était-ce pour m'encourager, était-ce simplement car un mouvement irréfléchi de terreur ? elle se laissa
aller à dire, au milieu de beaucoup d'autres choses, que « tout ce qu'il serait en son pouvoir cfe donner, elle le donnerait pour ravoir ses lettres. » Je ne relevai pas sur le moment cette sorte d'engagement qu'elle prenait envers moi sans que je le lui eusse demandé ; mais je m'efforçai de la rassurer, car je voulais qu'elle passât une nuit calme.
— Je ne serai tranquille, me répondit-elle, que lorsque ces maudites lettres seront anéan* ties. J'ai une crainte horrible du scandale. Je sais que, giâce à ma position, le monde y regarderait à deux fois avant de me fermer ses portes. Peut-être ne Toserait-il pas, à cause de mon nom. Je n'en aurais pas moins une chance à courir. Et quand je me rappelle qu'il y a deux ans j'ai été des premières à cesser de recevoir, même de saluer, une de mes amies d'enfance qui avait été assez malheureuse pour se voir victime d'un éclat, je songe à ce qu'il doit y avoir d'épouvantable dans une pareille situation. J'aimerais mieux mourir que d'y être exposée, reprit-elle.
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Je la quittai en lui promettant de lui apporter ses lettres le lendemain. J'ajoutai, en souriant, que si elle lie m'avait pas vu à midi, ce serait que le prince m'aurait tué. Mais elle prit ce mot au tragique.
— Il ne faut pas mourir! je ne le veux pas ! me dit-elle. Il faut vivre! vivre pour être heureux! et afin d'être heureux, il faut réussir !
Elle me serrait les mains aVec une ardeur fébrile. Je ne sais comment il se fil que je pus me dégager de son étreinte.
Le lendemain à onze heures et demie, le prince déjeunait dans un salon du rez-de-chaussée ; son domestique le servait, et l'appartement était vide. C'était le moment que j'avais choisi pour mettre mon projet à exécution. Lorsque je me trouvai muni de l'instrument qui devait me livrer les
es LA COMTESSE DE GHÂLIS
lettres de la comtesse, je ne doutai plus du succès de mon entreprise. Elle était singulièrement hardie; mais de quoi n'étais-je pas capable, grâce à la récompense que j'entrevoyais! J'avais dévissé la serrure de la porte qui séparait mon appartement de celui du prince. Aussitôt qu'elle fut détachée, je crochetai celle qui se trouvait de l'autre côté de cette porte. Elle résista peu. Quand elle fut forcée, je poussai lentement la porte. J'étais au seuil de la chambre à coucher du prince. J'enveloppai toutes choses dans un seul regard. Je me sentais très-froid, très-calme, presque souriant. J'avisai sur une commode un énorme coffret en cuir de Russie, av«c des angles de vermeil et des armes dorées sur le couvercle. Ce coffret me parut être le nécessaire de toilette dont m'avait parlé la comtesse. Je le touchai. Détail fermé, et par une serrure à secret qu'il me fut impossible de forcer. Alors j'introduisis la lame de mon couteau entre la serrure et le couvercle, et je fis sauter ce dernier. J'étais émerveillé des splendeurs qui s'offraient
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à moi. Ce nécessaire ressemblait moins à celui d'un homme, même riche, qu'à celui d'une reine. Tout en maniant les fioles d'or, aux bouchons constellés d'émeraudes, je me disais que si j'étais surpris en ce moment il me serait bien difficile de faire croire au désintéressement de mes intentions. A cette pensée une émotion singulière s'empara de moi. Mes mains tremblaient. Certainement un homme qui vole à l'effet de s'approprier le bien d'autrui doit éprouver quelque chose de semblable. C'est une sensation de terreur mêlée d'un vague sentiment de triomphe, qui n'est pas absolument dépourvue de charme. Je soulevai successivement quatre compartiments chargés de flacons et d'ustensiles de haut prix. Tout au fond je trouvai l'écrin. Je Touvris; je reconnus le portrait; les lettres étaient dessous. Je ne pris pas le temps de les compter. J'étais ivre de joie. Je me jetai chez moi, sans même refermer le coffre; je remis la serrure en place. Lorsque cela fut fait je m'épongeai le front ; puis je regardai la pendule.
64 Ik COMTESSE DE CIIALIS
La pendule marquait midi et quart.
Alors je me précipitai par les escaliers
Lorsque j'entrai chez la comtesse je la trouvai en larmes, les deux coudes appuyés sur une table. Elle se leva en sursaut dès qu'elle m'aperçut. Son beau visage avait une telle expression de souffrance, que je me hâtai de lui crier :
— C'est fait I
Sur ce mot, elle ferma la porte, que j'avais laissée ouverte ; puis elle me dit d'une voix brève :
— Pourquoi êtes-vous en retard?
Disant cela, elle m'arracha l'écrin des mains. Elle n'écoutait même pas ma réponse. Puis, comme écrasé par l'émotion, je m'étais laissé tomber sur un siège, au moment de fouiller l'écrin, elle me regarda avec une expression de méfiance que je n'oublierai jamais, en me disant :
— J'espère bien que vous ne les avez pas lues, ces lettres !
ou LES UŒURS DU JOUR. «5
Je ne pus que la regaflrder avec douleur, en levant les deux mains au ciel.
Alors elle s*approcha de la cheminée. Il avait plu pendant la nuit, le temps s'était refroidi, et un grand feu de bois pétillait dans l'âtre. Je la vis prendre un siège, s'asseoir auprès du feu, me tournant le dos, sans plus faire attention à moi que si je n'eusse pas été là ; puis elle se mit à compter les lettres, les parcourant d'un regard rapide, et les lançant au feu lorsqu'elle en avait pris connaissance. De temps à autre elle naussait convulsivement les épaules, comme si ce qu'elle lisait lui eût fait horreur ou pitié. Et toujours sans me regarder, sans même m'adrcsser une parole! Elle m'avait absolument oublié, moi qui venais de lui rendre un tel service! Lorsque les lettres furent toutes brûlées, elle brûla le portrait, puis elle brûla Técrin, et elle regardait tout cela flamber, avec une expression amère et cruelle. Quant à moi, c'était elle que je regardais, comprenant peu de chose à ce que je voyais. Enfin, quand il n'y eut plus dans le foyer que
des cendres, elle se retourna, et, en m'apercevant, elle fît un geste de surprise.
Puis elle- me dit, avec fatigue:
— Comment vous les êtes- vous procurées? Je restais muet. Elle reprit :
— Je veux le savoir.
— Eh bien, luidis-je, je me les suis procurées delà manière la plus simple : je les ai volées.
Elle se mordit les lèvres, sur ce gros mot. Puis elle se leva, et je vis de nouveau couler ses larmes^ Enfin, elle s'essuya les yeux, et tout à coup, sans dire un mot, elle fit un geste de bravade ; puis, avec une résolution froide, une résolution toute patricienne, elle s'élança sur mes genoux, et me jeta le bras au cou.
Le plaisir que je ressentis alors fut terrible I La voir, elle que j'avais tant poursuivie! elle si fière ! la sentir tout entière blottie sur mon cœur, c'était à en mourir sur place. . . Mais je m'étais promis à moi-même que cette femm^, précisément parce qu'elle était très-orgueilleuse, ne me serait jamais supérieure. Je la soulevai donc par
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la taille^ et, la faisant asseoir à mon côté, je m'agenouillai devant elle :
— Vous avez deviné que je vous aime, liiî dis-je. C'est vrai . Vous êtes mon premier, mon seul amour. Mais ce n'est pas ainsi que je vous yeux.
Puis, comme elle se croyait offensée et commençait à me regarder de cet air que je connaissais, je lui pris doucement les mains dans les miennes :
— Si j'étais assez insensé pour profiter d'une promesse que vous dictait le désespoir, vous me mépriseriez et vous feriez bien. Moi, je vous aime assez pour ne vous devoir qu'à vous-même. Depuis le premier jour où je vous ai vue, vous avez été comme une apparition céleste pour moi. Depuis ce jour je n'ai vécu que par vous, pour vous, et, malgré vos dédains passés, vous m'aVez donné plus de bonheur par votre seule vue que je n'en avais goûté dans ma vie entière. Je ne suis venu ici que pour vous suivre. Si vous étiez allée au bout du monde, je crois que j'aurais tout quitté pour y aller à votre suite. Ce service
que vous voulez payer un si haut prix est, en réalité» bien peu de chose. Que ne puis-je vous en rendre de plus importants, même au prix de ma vie! Permettez-moi de me faire connaître à vous. Plus tard, si vous daignez apprécier l'étendue de mon affection, si mon dévouement vous touche, si vous sentez pour moi la centième partie de ce que je ressens pour vous, oh! alors, que votre cœur, mais votre cœur seul, vous place dans mes bras, comme la reconnaissance vous y poussait tout à l'heure ; vous aurez fait de moi le plus heureux des hommes !
Pendant que je parlais elle parut d'abord surprise, puis touchée, puis enfin charmée. Elle n'avait pas idée, sans doute, d'une telle façon d'agir. A peine eus-je achevé les derniers mots, qu'elle me fit lever et me serra les mains avec transport.
— C'est bien, ce que vous faites! me ditelle. Vous êtes un homme, vous! délicat, prévoyant, habile. Et cependant... vous me méprisez, n'est-ce pas?
— Qui 1 moi 1 grand Dieu ! Comment pouvezvous supposer de telles choses !
La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse qu'elle prit alors, me plongèrent dans la plus délicieuse extase. Je pensais qu'elle allait encore me parler d'elle, et j'étais si bien sous le charme, que je me sentais disposé à croire tout ce qu'elle voudrait bien me dire.
Mais elle s'était refaite sérieuse.
— Comment faire maintenant pour obh'ger le prince à quitter Aix?
— Est-il donc nécessaire qu'il parte ?
— Mais... sans doute.
— Eh bien, lui dis-je après un court moment de réflexion, confiez-vous encore à moi pouj* cela.
11 est probable qu'elle surprit une lueur de menace dans mon regard, car elle me dit :
— Je ne veux pas que vous le provoquiez, je
ne veux même pas que vous lui parliezi du moins pour lui avouer que c'est vous qui lui avez repris les lettres. Capable comme il Test de toutes les noirceurs, il n'hésiterait peut-être pas à vous dire certaines choses... des choses mensongères, que la colère lui ferait inventer, et vous n'auriez qu'à le croire!
Elle avait dans les yeux une telle expression de crainte en parlant ainsi, que je ne pus m'empêcher de me demander quel secret pouvait donc exister entre le prince et elle. Tout autre se le serait demandé à ma place. Cependant il fallait répondre.
— Comment supposez-vous que je puisse croire les mensonges du prince! comment admettez-vous que je lui laisse le temps de proférer une calomnie sur votre compte !
— Qui sait ! un mot est sitôt dit !
— Mais si vous m'empêchez de parler au prince, comment dois-je m'y prendre pour le faire partir?
— Ah ! fit-elle avec une expression de voix
ou LES MŒURS DU JOUR. 71
et de regard insinuante, il nous faudrait encore ici, comme vous le disiez hier, moins de force que d'adresse et plus d'esprit que de violence. Ne trouverez-vous rien? Retournez à l'hôtel pour Tempêcher de faire un éclat quand il s'apercevra que les lettres ont disparu, et rappelez-vous bien les recommandations que je vous ai faites.
J'avoue qu'il me sembait absolument impossible de me figurer comment je m'y prendrais pour exécuter les instructions de la comtesse. Je voulais obéir, mais je ne trouvais rien. En rentrant à l'hôtel je n'étais résolu qu'à profiter des circonstances. Elles me servirent. Tout était à l'hôtel dans un grand désordre. Le prince, en rentrant dans sa chambre, et voyant son nécessaire forcé, n'avait pu s'empêcher d>c? crier. 11 croyait tout d'abord qu'on lui avait soustrait tout ce qu'il possédait de précieux. €n examen
minutieux le tira de son erreur. L'écrîn aux lettres manquant seul, la vérité lui apparut. Mais il ne pouvait croire que la comtesse se fût introduite chez lui, et, si ce n'était elle, qui pouvait-r« être? Cependant à ses cris l'hôte était accouru, escorté d'une dizaine de personnes. Lorsque je mis le pied sur le palier on demandait au prince ce qu'on lui avait volé. Le prince balbutiait, il n'osait dire la vérité ; il disait :
— Je ne sais.
— Comment ! vous ne savez !
— Mais... des papiers précieux.
— Quels papiers?
Là-dessus le voilà qui se coupe, s'embarrasse, et, toujours trépignant, car il était furieux, ne cesse de répéter :
— On est entré ici! on m'a volé !
— Mais, lui dit-on, on n'a pas pu entrer ici. Des deux clefs qui ouvrent la porte de votre appartement, l'une était dans votre poche, l'aulre dans la caisse de l'hôtel.
— Est-ce que je sais, moi? répondait le
eu LES MŒURS DU JOUR. 7S
prince; On est peut-être entré par cette porte.
Et rimprudent, qui se mordait les poings de rage, désignait la mienne.
Je profltai immédiatement de l'occasion qui s'oiïrait de si bonne grâce, et, avec une audace dont je ne me serais pas cru capable :
— Pardon, monsieur, lui dis-je en m'avançant ; est-ce moi que vous accusez d'avoir pénétré chez vous ?
— Moi, pas du tout!
— Alors, veuillez vous expliquer.
— Oui, oui, expliquez-vous ! s'écriait-on au* tour de lui. H faut que cette affaire se tire au clair. Tous les habitants de l'hôlel y sont intéressés. Il faut faire devant nous le compte de vos effets, de votre argent ; on verra s'il n'y manque rien.
— Mais on ne m'a rien pris de mes effets, ni de mon argent, encore une fois, glapissait le prince.
— Allez chercher le commissaire de police ! dit soudain l'hôtelier.
Ces mots me firent trembler. La serriiï^e de la porte pouvait avoir conservé quelques traces de mon effraction, et d'ailleurs je craignais que le prince, poussé à bout, ne s'oubliât au point de compromettre la comtesse. Heureusement le malheureux tremblait autant que moi. Il dit que c'était peut-être lui qui, en s'y prenant mal pour l'ouvrir', avait forcé son nécessaire ; que les papiers qui lui manquaient avaient peut-être été laissés à Paris, qu'il avait cru les emporter, mais qu'il s'était sans doute trompé. Enfin il parut si contrarié d^avoir donné réveil sur la soustraction dont il était victime, que tout le monde commença à le regarder avec une pénible surprise, et que chacun se retira en haussant les épaules^ me laissant tout seul avec lui.
Une seule personne me parut avoir soupçonné là vérité ; c'était le domestique de l'hôtler qui m'avait fourni des renseignements sur les habitudes du prince. Je remarquai, non sans terreur, qu'A m'observait pendant le cours de la discus-
ou LES MCËURS Dt JOUR. 75
sion, et qu'il souriait à part lui, en hotttttie satisfait d'avoir pénétré un secret qui faisait errer tout le monde. Mais, soit parce qu'il gardait rancune au prince, soit pour toute autre cause, il ne dit pas un mot qui pût me compromettre, et, depuis lors, — avait-il deviné qu'une action louable se cachait sous cette soustraction de lettres?— toutes les fois qu'il me rencontra, il ne manqua jamais de sourire en me saluant juscj^'à terre.
Cependant j'avais pris un siège dès que je m'étais trouvé seul avec le prince, et je le regardais avec une contenance si froide, si assurée, qu'il commença à se méfier de la vérité. D'autant plus mortifié du ridicule de sa situation, que la menace qu'il avait faite à la comtesse était peut-être une simple bravade, il attendait que je le misse au courant de ce qu'on exigeait de
Jui. Peut-être pensait-il que j'allais lui chercher querelle. Comme il avait déjà repris son sangfroid et qu'il avait son plan tout fait, ainsi que je devais l'apprendre plus tard, pour ressaisir ses avantages perdus sur la comtesse, il s'exerçait à paraître calme et ne montrait dans son maintien comme sur son visage qu'un immense désir de conciliation. Moi, qui, de mon côté, voulais suivre de point en point les instructions de madame de Chalis, c'est-à-dire ne pas tolérer qu'une discussion s'élevât à son sujet, je ne savais quelle forme employer pour me tirer d'affaire. Il me semblait bien difficile d'éviter une allusion blessante, et j étais, comme on peut le croire, déterminé à ne pas la tolérer. Ce fut le prince qui se chargea de me tirer d'embarras, et îl le fit avec un air de bonhomie qui me stupéfia.
— On veut que je disparaisse, n'est-ce pas, monsieur? me dit-il.
Il avait l'air très-doux, presque rieur.
— N'est-ce pas ce que vous pourriez faire de mieux? répondis-je.
ou LES MŒURS DU JOUR. TT
— Le fait est que je n'ai pas eu le beau rôle dans cette bête d'aventure.
Disant cela, il me salua, puis il sonna, et demanda à quelle heure partait le premier train du chemin de fer.
— A cinq heures, lui répondit-on.
— Je partirai donc à cinq heures, s'écria-t-il. Et, pirouettant sur le talon, il se mit à rire. Je le quittai, confondu de la mobilité de son
caractère, étonné d'avoir si bien réussi, un peu confus que cette nouvelle entreprise m'eût coûté si peu de peine, et ne me doutant pas, hélas ! des résultats qu'elle devait avoir. Je croyais que le prince avait reculé devant la possibilité d'un duel. Que je le jugeais mal ! c'est ce qu'on verra par la suite.
Le prince partit à cinq heures, comme il avait promis de le faire, et le même soir je me rendis
de nouveau chez la comtesse. Je la mis au courant de tout ce qui s'était passé. Elle ne j^nt s'empêcher de rire en écoutant le récit de la scène à dix personnages qui s'était passée dans l'appartement du prince. Il paraît que, sans m'en douter, j'avais si fidèlement imité les gestes et l'accent de castrat de l'acteur principal, qu'elle crut le voir et l'entendre.
— Que vous avez d'esprit ! me dit-elle. Comment ai-je pu vous méconnaître !
Mais quand, encouragé par le succès que je venais d'obtenir, je racontai la conversation que j'avais eue avec le prince, laquelle, à mon avis,
quoique brève, était plus singulière que tout le reste, la comtesse devint sérieuse.
— N'êtes- vous pas rassurée, maintenant? lui demandai-je.
— Qui sait ? fit-elle. Le prince est bien fin ! bien rusé!
— Est-ce à vous à craindre ses ruses? Ne suisjepas là, d'ailleurs, pour les déjouer?
Elle me regarda attentivement, comme si elld
ou LES SÏŒURS DU JOUR. 79
eût pu juger, d'après Tinspection de mes trails, ce qu'elle pouvait attendre de moi dans une lutte contre un adversaire qu'elle supposait redoutable. Je ne sais si cet examen me fut favorable : le fait est que la comtesse le termina par une petite moue dubitative.
Tout cela ne me satisfaisait qu'à demi.
Elle croyait, le lendemain, que j'allais exiger le prix de mon service ; mais elle me connaissait bien peu. Je ne l'entretins que d'elle-même, de la santé de son enfant, des soins à prendre pour sa réputation, de la réserve qu'il était convenable qu'elle gardât toujours avec les hommes de l'espèce du prince. Enfin, je lui parlai comme l'aurait fait à ma place tout homme délicat et
soucieux du bonheur et de la considération d'une femme aimée. Elle comprit qu'en la traitant avec ces formes respectueusement affectueuses,
80 Là comtesse de GHALIS
je finirais par avoir Tavantage sur elle, et elle m'avoua plus tard qu'il ne lui avait pas éié désagréable de rencontrer en moi, dès le début, une supériorité si cordiale. II est de certains hommes qui, en amour, cherchent toujours à s'avancer le plus possible, et pour qui même tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils les conduisent rapidement au but. Aimant pour la première fois, je voulais, avant ^out, ne pas déflorer une liaison qui s'annonçait sous d'heureux auspices. Matérielle, elle eût perdu à. mes yeux son plus grand charme. D'ailleurs il suffisait que la comtesse pensât ne pas être quitte envers moi pour que moi, je tinsse à honneur d'oublier sa promesse. La passion que j'éprouvais pour elle était telle que je ne m'exerçais qu'à lui faire oublier cette promesse à elle-même. Je sais que plus d'un homme, plus d'une femme peut-être sourira en lisant ceci ; mais je suis de ces gens sur qui la moquerie a peu de prise, et je cherche, avant toutes choses, à ne me gouverner que d'après des principes réfléchis.
Cependant, comme madame de Chalis se plaignait de l'incommodité de son appartement, je l'engageai à louer un chalet dans les environs de la ville. Je lui en trouvai un, le lendemain, situé au bord du lac, avec un grand jardin, d'où la vue s'étendait jusqu'à Tabbaye de Hautecombe. Un bois de châtaigniers dix fois centenaires prolongeait ce jardin sur des rampes alpestres, et une source y projetait ses eaux en cascade à l'ombre des arbres. Ce chalet retiré, à demi enfoui dans les fleurs, parut charmant à la comtesse. Elle s'y installa le jour même. Jamais je ne l'avais vue si rieuse, si insouciante. On aurait cru qu'elle avait quinze ans.
— Maintenant, me dit-elle quand nous eûmes dix fois parcouru ensemble son petit domaine, vous viendrez ici tous les jours.
— Si j'y viens trop souvent, je ne pourrai manquer de vous compromettre. Ma présence continuelle étonnera vos gens : de là mille commentaires blessants pour vous. Je ne voudrais
rien franger dans votre existence.
— Quel singulier homme vous êtes! Vous ne pensez jamais qu'à moi.
— C'est que je tous aime pour vous-même.
— Mais... m'aimez-vous véritablement?
Et méprenant la main, elle me fît tourner le visage de son côté. Elle me regarda longuement de ses beaux yeux tout pleins d'abîmes. Je ne sais quelle expression elle vit dans les . miens, mais elle haussa les épaules et se mit à rire. Sans doute, elle comprenait l'amour d'une certaine manière, et moi d'une autre. Nous convînmes, après une longue discussion, dans laquelle je lui donnai une foule de bonnes raisons pour l'engager à se méfier de ses domestiques, que je viendrais au chalet seulement deux fois par semaine, en visite, et que le soir nous nous rencontrerions dans un pavillon isolé qui s'élevuit auibnd du bois de châtaigniers.
ou LES HŒURS DU JOUR. 13
La comtesse trouvait toutes ces précautions ridicules, mais elle en était touchée, car elle concevait qu'en me privant de la voir aussi souvent que je l'eusse voulu, je m'imposais une privation. Cependant elle craignait toujours de s'ennuyer. Elle était habituée à être constamment entourée, allant de distractions en distractions, n'ayant jamais le temps de réfléchir. C'était une perpétuelle occupation pour moi que de la distraire. Je fus assez heureux pour y parvenir en n'employant que les ressources de mon esprit. Elle m'attendit bientôt avec une impatience égale à la mienne. C'était elle qui venait audevant de moi, rougissait en m'apercevant, était prise d'oppression à mes côtes, ne voulait pas être quittée, et me tourmentait de mille caprices. Sa grâce, sa beauté, me tenaient sous un charme étrange. Peu à peu s'établit entre nous une fami-
liarité pleine de séductions. Néanmoins je continuais à la traiter avec les égards que tout homme doit à toute femme, et surtout à la femme qu'il aime. Les soins que je lui rendais paraissaient lui plaire. Mais elle me regardait toujours avec une certaine surprise. Quelque chose Tétonnait dans mon caractère. Elle ne pouvait s'habituer à me voir, tout épris que j'étais, demeurer si maître de moi, et lui parler d'amour dans un langage passionné, puis la quitter subitement, comme si l'idée de succomber à quelque tentation m'avait fait peur. Un soir, il y avait alors huit jours qu'elle était installée au chalet, me voyant prendre ainsi congé d'elle :
— Ah ça ! fît-elle avec dépit, êtes-vous un homme ou un prêtre?
Hélas! je ne lui prouvai que trop que j'élaîs homme! La passion qu'elle m'inspirait était
ou LES MŒURS DU JOUR. 83
excessive. Elle dépassa toutes borjnes après qu'elle se fut donnée. Jamais je ne m'étais douté qu'une femme serait parvenue à exercer sur moi un pareil empire. Je n'existais littéralement plus que par elle et que pour elle. En dehors d'elle, rien ne m'intéressait dans tout le monde, et l'on serait venu me dire que le monde entier venait de disparaître dans un cataclysme, que je ne sais môme pas si j'en aurais été surpris, Le bonheur a cela d'immoral, qu'il rend effroyablement égoïste. Quelque généreux que soit un homme, des qu'il aime et se sent aimé, l'humanité n'existe plus pour lui. Tout en lui se concentre sur la femme qui le fascine. Cette femme, en se donnant, prend dans l'esprit de son amant quelque chose d'auguste et de sacré. La conviction où nous sommes alors d'avoir enfin rencontré, di; posséder enfin la créature qui nous complète; c<'lttî indifférence subite que nous éprouvons pour tout ce qui n'est pas elle; celte lumicro soudaine qui du cœur nous monte à l'esprit, de lu se répand ù (lots sur la vie et nous paraît en
révéler le but suprême; cet orgueil qui nous enthousiasme et nous rend supérieur, par Tinfînie confiance qu'il nous met dans Tâme, à tout ce qui existe ; ce prix singulier que nous attachons aux moindres choses qui concernent notre passion : tout cela constitue un état sans pareil et plein de délices. Amour! celui qui seul a connu tes plaisirs peut se vanter d'avoir vécu !
La comtesse n'avait jamais été aimée avec cette fougue arbitraire. Pour mieux dire, elle n'avait jamais été véritablement aimée. Elle, non plus, elle ne s'était fait jusqu'alors aucune idée de cette existence pénétrée par une autre existence, de ce sentiment passionné perpétuellement avivé par les ressources infinies de la force et de la jeunesse. Auprès d'elle j'éprouvais des emportements sans but. Ma passion tenait de l'idolâtrie. Elle s'élevait jusqu'à l'extase.
. — Quel singulier homme tous êtes ! ne cessait de me répéter madame de Chalis. j
Elle m'aimait à sa façon, c'est-à-dire d'une
ou LES UŒ.VM DU JOUft, 17
façon que je pourrai» ap[)ckT a comparative, n Vn momcnl nubjuguéc, elle reprenait au^»i(ât lH)»mmion d'elle-mâme. Cela la ra^'issail de me voir, dann me» transports les plu» pas»ivnn<5s, contempler de tout près, en rentourant de mes deux bras, sa tête si chère .el si belle. Mais elle ne se smtait ni intimidée par mes regards, ni maîtrisée par mes transports* Imperturbable, avec ses yeux bleus, ses lièvres à dcmii dépliéen par tm beau sourire, elle avait toujours Tair absorbé dans une contemplation intérieure, qui, mieux que mes caresses, lui soulevait Tâme et rentratnait si loin, qu'elle ne m'apercevait plus. UuelqueroiH, »uppo»ant que le souvenir d'un ancie.n amant Tucu^upail peut-être, je me désolai». Elle m'interrogea il alor», et il n'y avait aucun moyen dcî ncî pa» répondre, car elle était impérieuse et voulait ti)UteonnuUre. Mais elle se mettait è rire quand je lui avais c^mfe»sé mes soupr;ons, et, frappant ses deux mains l'une comrn l'autre.
'—Mon Dieu I que vous ôles bote 1 s'écriait-ellc.
J'avais beau lui donner des conseils de prudence, elle ne les suivait jamais. Il lui était impossible de se soumettre à une gêne. Ce qu'elle souhaitait devait être fait sur-le^cbamp. Peu à peUj j'en arrivai donc à passer tous mes instants auprès d'elle. Chaque jour, vers midi, je venais la prendre. Je la voyais de loin sur le chemin, s'avançant au-devant de moi, dans ce costume demi-galant , demi-masculin , qu'elle porta la première, et qui, depuis, fut adopté par toutes les femmes : robe courte et veste flottante en cachemire noir, tout pailleté de grains de jais, jupon de laine rouge dépassant la robe, hautes bottines enserrant le bas de la jambe, gants de peau de couleur saumon, chapeau-assiette accompagné de ces rubans tombant jusqu'aux talons, et si plaisamment appelés : suivez-mot , jeune liomme. Ainsi vêtue, avec une grosse boucle de
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ses blonds cheveux flottant sur son épaule, et s'appuyant sur une ombrelle au manche en ivoire de narval, elle marchait à mon côté, et le soleil faisait étinceler les broderies de jais de sa veste, qui ressemblait de loin à une armure noire. Nous allions à travers les roches, à la recherche de quelque coin perdu sous les branches. Là, étendus sur les mousses odorantes, au bord d'un clair ruisseau bavard, les têtes ombragées par les panaches de feuilles des châtaigniers, nous demeurions des heures à parler de mille choses charmantes. Le lac, à une immense profondeur, reluisait au-dessous de nous, bfeu, paisible, avec de légères guirlandes d'écume sur les bords . Les nuages irisés glissa ient silencieusement sur nos têtes et promenaient leurs ombres tout le long des plaines et des montî.
Et chaque soir, à la nuit tombante, je la retrouvais encore. Je me glissais à travers la haie décorée de clématites qui séparait son jardin de la route, et je m'avançais, les bras étendus, à traveis les arbres, vers une porte dérobée où elle
m'attendait. Lorsque j'étais airivé là, une main qui ne tremblait pas saisissait la mienne. Elle m'entraînait, dans les ténèbres, vers la chambre disposée tout exprès pour me recevoir. Tout le monde darmait au chalet : les gens et les enfants, et cependant nous parlions bas, nous ne parlions même pas. Nos lèvres, pour exprimer nos sensations, n'avaient que faire de la parole. Ces belles nuits où nous n'avions pour nous éclairer que la lumière des étoiles tremblotant à travers les rideaux de feuilles élégamment suspendus devant notre fenêtre ouverte ; ces nuits d'amour qu'embaumait le vent des montagnes, tout parfumé de senteurs de roses et de jasmins ; ces nuits de silence, d'extase, de caresses passionnées, que nous savourions avec les défaillances et les impétuosités de la jeunesse, quoiqu'elles aient été suivies de bien d'autres, pesantes et solitaires, celles-là I quand je vivrais mille ans, je ne les oublierais jamais I
ou LIS MŒDfiS DU JOUE. 91
Cependant quelquefois le monde venait nous séparer avec ses obligations tyranniques. Il v avait surtout de certains jours où les visites aï- 4uaient au chalet. C'étaient, pour la plupart, des gens de haute naissance ou de grande situation, appartenant à toutes les nationalités de la terre, et qui, se rendant en Suisse ou en Italie, et ira versant la ville d'Âix, auraient cru manquer aux convenances s'ils n'étaient allés saluer la comtesse. Je me désespérais alors, car tout le temps qu'elle accordait à ces indifférents était autant de pris sur des heures qui m'appartenaient. Pour elle, elle se soumettait à ces contrariétés avec une tranquillité d'humeur qui nt laissait pas de me surprendre. Pendant que je boudais, feignant de feuilleter des albums dans un coin du salon, elle se répandait en amabilités et en prévenances de toutes sortes : retenant à
dîner les hommes, promenant dans sa voiture les femmes et les jeunes filles, et ne pensant pas plus à moi dans ces moments-là que si j'avais été Tun de ses meubles. Il est vrai que ces visiteurs, qui m'horripilaient, donnaient à la comtesse des nouvelles de Paris, lui racontaient les propos médisants qui couraient, depuis son départ, sur quelques-uns de ses infimes, l'entretenaient des modes nouvelles, des mariages qui allaient se faire, des anecdotes qu'on citait sur les actrices des petits théâtres et quelques autres demoiselles^ des projets de distractions qu'on formait pour l'hiver, des changements survenus dans le personnel des ambassades. Quelques-uns lui donnaient à lire des lettres de Trouville, de Bade, d'Ems, de tous les lieux enfin où le monde transporte son oisiveté pendant la saison des chaleurs. Presque tous lui parlaient du prince Titiane, les uns avec une intention malicieuse, les autres par habitude, sans y prendre garde. On le croyait à Aix. N'y était-il pas venu ? Pourquoi donc était-il parti? Ces questions me mettaient au supplice,
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mais elles ne semblaient pas gêner la comtesse. Elle était si maîtresse d'cUe-môme, qu'elle parlait du prince avec autant de naturel qu'elle eût parlé de son mari.
J'étais heureux I Ces nuages même qui s'éle- Yaient entre nous de temps à autre ne faisaient que mieux resplendir, en s'évaporant, le ciel charmant de notre amour. Néanmoins — la nature humaine est insatiable — il y avait de certains jours où je sentais la tristesse me guigner le cœur. Quelque chose qui ressemblait à de rabaissement venait altérer la pureté de l'image qui vivait en moi, et je ne songeais plus alors à madame de Cbalis que comme l'aurait fait un indiflérent mis au courant, par le hasard, des secrets de sou existence. Le souvenir de tout ce qui s'était passé entre elle et moi au sujet du prince, les terreurs qu'elle ressentait à Toccasion
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de ses lettres, terreur si accusée qu'elle s'expliquait à peine par le fait des relations les plus intimes, la conviction que je m'étais faite sur la nalure de ces relations, et alors l'indignité d'un^ pareil choix, l'idée que la comtesse s'était donnée à cet homme sans esprit, sans mœurs, qui n'avait rien en lui de ce qui peut faire excuser la faute d'une femme ! tout cela me navrait, diminuant la valeur du trésor que je possédais. Ce n'est jamais impunément qu^oir laisse à l'esprit d'analyse la liberté de s'appliquer à certaines amours : une fois qu'on a commencé à réfléchir sur ces choses profondes et troubles qui se nom* ment passion^ devoir^ l'âme, qui se complaît, par sa nature, à la recherche (te toute vérilé, ne peut plus s'arrêter dans son exploration. Il ne me suffisait donc pa^ de penser au prince : la comtesse étant la cause déterminante de mes réffexions, après avoir pensé à lui, je pensais à elle. Et je songeais alor^ que cette femme si belle, si haut placée par ses attaches de famille et sa fortune, s'était donnée à moi bien vite ! Le motif
ou LES iriETJRS DU JOUR. 95
même qui l'avait poussée à se domier avait je ne sais quoi qui me paraissait provenir plus de l'orgueilleuse gratitude d'une grande dame que àe^ l'amour. Et si c'avait été un autre que moi qui se fût trouvé là, si bien à point, pour la faire rentrer dans la possession de ses lettres! ... Cette idée me faisait souffrir. D'autres idées venaient alors s'ajouter à elle. Cette femme que j'adorais de toutes les forces de mon âme, elle était mariée. Son mari avait beau la négliger, la laisser, eHe? et ses enfants, dans un abandon que ne jusiâ- Gaient ni le soin de sa santé, ni cette sorte éfit^ différence aristocratique qui passe a^iix yeuar (te certaines gens pour une preuve de bon ton, elle n'appartenait pas moins à cet homme; elle n'avait pu se donner à moi sans le tromper. Ce besoin qu'éprouvent tous les hommes d'estimer ce qu'ils aiment, qui prend sa source dans la fierté la plus légitime, ce désir si compréhensible de voir la femme aimée placée dans l'opinion publique aussi haut qu'elle l'est dans nos propres cœurs, n'étaient pas satisfails chez moi. La pos-
session d'une telle femme — tous les hommes me l'eussent enviée — flattait mon amourpropre, en même temps qu'elle satisfaisait mon inclination ; elle ne contentait pas ma conscience. Souvent, avec une amertume singulière, et sans qu'elle s'en doutât, grand Dieu! je me disais que si elle était née dans une condition semblable à la mienne, si j'avais été le seul homme qu'elle eût aimé, si je l'avais prise, jeune fille, pour lui donner mon nom en même temps que mon amour, aucune des pensées qui m'attristaient ne me serait venue à l'esprit. Pourquoi le mariage aurait-il rien gâté dans mon bonheur? Femmes trop faciles! on ne vous l'a jamais assez dit, on ne vous le criera jamais assez aux oreilles : si sincèrement qu'on vous aime, si dignes que vous soyez d'être aimées, si légitimes que soient vos griefs contre vos maris, en même temps que votre amant prend possession de votre personne, quelque chose d'amer et de triste, qui n'est pas le mépris, mais qui, extérieurement, se traduirait par le sarcasme, prend possession de votre
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amant, et l'homme qu'en pleurant, pour la première fois^ vous attirez sur votre cœur, par le seul fait d une pensée que sa délicatesse vous laissera toujours ignorer, consomme votre châliment I
Puissent les gens superficiels me pardonner ces réflexions ! Elles ne sont pas du monde, j'en conviens, mais il était naturel que je les fisse. Elles se concilient mal, je l'avoue aussi, avec cette curiosité de la haute société et ces désirs immodérés de partager son existence dont j'ai parlé au commencement de ce récit, comme de l'un des faits particuliers de ma jeunesse. Je ne veux ni'chercher à nier, ni essayer de pallier aucune des discordances de ma conduite ; ce que je tiens à constater, c'est que ces réflexions ne m'étaient jamais venues à l'esprit avant la possession •
98 LA COMTESSE Dï CïtkUS
Elles eurent un i^ultal qui pouiro surprefldlPiB. Afin de me faire excuser à moi-même l'origine et la nature de notre liaison, je résolus d'élever l'âme de la comtesse et d'essayer de la détacher des futilités dans lesquelles, jusqu'alors, elle avait vécu. Singulières contradictions de la conscience ! je sentais que j'agissais mal en possédant la femme d'un autre, et, ne pouvant prendre sur moi de la répudier, je cherchais instinctivement à compenser le dommage moral que je lui causais. La comtesse était très-intelligente, elle avait la curiiosité et le sentiment desthoses, mais son instrtittion était déplorable. Pas une idée juste ! Son bagageintellectuel reposait tout entier sur les conventions et les préjugés sociaux. Elle ne se gouvernait que par sifô sensations : jamais par la réflexion. Pétsds surtout choqué de voir qu'elle ne lût jamais. Je l'interrogeai : elle m'apprit qu'il n'y avait pas un livre chez elle. Noirseulement elle ne possédait pas la plus légère notion des sciencei^, maisr les chefs-d'œuvre de Tesprit humain, même ceux qui semblent avoir
m LES MŒUnjS DU JOUR. 99
été spécialement écrits pour les, femmes, elle savait à peine leurs noms. La Gazette des étrangers^ la Vie parisiennej qu'elle recevait à Aix, c'était là sa littérature ! . . . Elle me parlait parfois des théâtres ; je lui demandai quels étai^t ceux qu'elle fréquentait. Elle me répondit qu'elle allait à rOpéra et aux Italiens pour y voir du monde, mais que, pour son plaisir, elle préférait, et de beaucoup, les Variétés, h Palais^oyai, les Bouffes^Parisiens. Ainsi, cette femnoe dajat le goût faisait loi àms la pr^eiJ^ère ville du globe ; dont les toilettes, les bijoux, les livrées, les ameublements pouvaient être cités comme des modèles ; cette femme, reine par la beauté, le charme, les manières, la distinction, elle ne recherchait d'autres aliments pour son esprit que les turpitudes de la Belle Hélène et les inepties de Bu qui s* avance I
— Est-ce que j'ai le temps de lire! réponditelle aux observations que je me permis de lui adresser.
Et comme je n'osais rien dire, car elle me de'sarmait par son assurance, elle reprit avec un air de raillerie qui dissimulait mal un jnécontentement intérieur :
— Les femmes, de nos jours, n'ont qu'une obligation à remplir envers la société : plaire ! . . . Quand pour la première fois vous m'avez rencontrée, vous êtes-vous informé de csr que je pouvais avoir de mérite ? Non . Je vous ai semblé belle ; vous m'avez vue très-entourée ; on vous a dit que j'étais l'une des trois ou quatre femmes qui ao'nnent le ton à l'Europe. Cela vous a enthousiasmé. Vous m'avez adorée, vous m'adorez encore. Si j'en savais aussi long que vous sur
ou LES MŒURS DU JOUR. iOt
une foule de choses, m'aimeriez-vous davantage ? Vous êtes professeur, c'est bien. Tâchez de ne pas devenir pédant, mon cher.
Je ne dis rien encore, elle avait raison. Je ré* fléchis que ce n'était pas la fréquentation du prince Titîane qui aurait pu modifier de telles idées. De quoi ce corrompu petit crevé pouvait-il bien parler à sa maîtresse? Mais le mari! comment celui qui avait indissolublement lié sa vie à la sienne, qui répondait en quelque sorte de la direction de ses idées et de sa conduite, comment n'avait-il pas essayé de tenter ce que moi, son amant, je voulais faire?
Je réfléchis alors que je m'y étais mal pris avec la comtesse, et j'attendis qu'une circonstance me fournît le moyen de poursuivre le but qu'à tout prix maintenant je voulais atteindre.
103 U COMTESSE DE GJIÂL15
Cette circonstance se présenta de la manière la plus inattendue, à roccasion d'un savant qui avait failli se noyer en explorant les rives du lac du Bourgetpour y trouver des débris d'habitations lacustres. Tout le mcmde s'entretenait en ville de son accident, et, par contre, de ses recherches. Le bruit ^n vint naturellement aux oreilles de la comtesse. Comme elle ne comprenait absolument rien à ce sujet de conversation, et qu'elle élmt désœuvrée d'ailleurs, un soir où nous nous promenions en tête-à-tête, elle me pria de lui expliquer «ce que cela signifiait. » Instruit comme je l'étais par l'expérience, je ne commis pas la faute de la satisfaire, mais, voulant exciter sa curiosité, je lui fis une réponse vague, qui devait être du chinois pour elle. Elle tomba immédiatement dans le panneau que je lui tendais. Alors, afin de la piquer au jeu, je lui dis que toutes les
ou LES rHŒU^S BU JOUR. m
science3 se tenaient entre elles ; qu'il était impossible de hà donner la plus faible notion de l'une sans lui parler des autres ; qu'il y avait des préliminaires à toute^s choses, que les préliminaires étaient bien arides, et qu'ils pourraient nous mener loin, l'ennuyer peut-être.
-— Est-ce que vous xne prenez pour une sotte ? me répondit madame de Chalis. J'exige maintenant que vous me mettiez à mêmede comprendre ce dont tout le monde parle autour de moi.
Alors... la situation eût peut-être été ridicule, si elle n'avait eu ses côtés touchants ! alors je fis appel à tout ce que la nature a bien voulu me départir d'intelligence, et me voilà auprès de cette belle jeune femme, si frivole, à laquelle on n'avait jamais parlé que de fadaises, levant le doigt vers les étoiles, et expliquant pour elle, dans un langage que je m'efforçais de rendre aussi clair que possible, les plus formidables problèmes qui aient jamais passionné l'humanité. Je commençai par retracer l'histoire de la formation
probable des mondes. Je dis leur nombre, leur éloie-nement de la terre, leur volume, les lois en vertu desquelles ils se meuvent à travers l'espace, décrivant les planètes après les soleils, 2t parlant des étoiles naissantes, après avoir mentionné les mondes vieillis, les mondes morts. De là, je passai à l'habitabilité des sphères célestes, et, m' appuyant sur l'exemple de la terre, je relatai sommairement par quelles phases successives le globe, passant de l'état gazeux à l'état liquide, puis Ventourant d'une légère écorce, parvint à se couvrir enfin de végétaux. Après cela j'indiquai la première apparition de la vie sur le globe, puis je décrivis les soulèvements du sol, les commotions volcaniques, les continents émergeant de l'onde ; et alors je traçai l'esquisse de la théorie de l'enchaînement des êtres, les uns sesubstituant aux autres, dans l'effort lent et continu de la nature qui va toujours de perfectionnement en perfectionnement. Une heure m'avaiv suffi pour condenser dans une improvisation rapide les découvertes de Galilée, de Copernic, de Kepler, de
Newton, de Laplace. Il ne me fallut guère plus pour passer en revue les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, de Lamark, de Lyell, de Vogt, de Darwin. Je fus assez heureux pour me faire comprendre et pour exciter la curiosité de mon auditrice. L'immense tableau que je déroulais à ses yeux était si nouveau pour elle, qu'elle m'écoutait sans mot dire. Toutes les idées qu'elle s'était faites, ou plutôt que, petite fille, des maîtres qu'elle n'écoutait pas, lui avaient logées dans l'esprit, étaient renversées. Les origines sauvages et l'antiquité de la race humaine m'a-
vaient ramené au but de ma dissertation, c'est-àdire aux recherches du savant qui explorait le lac du Bourget. Lorsque je fus arrivé là, feignant de croire que la curiosité de la comtesse était amplement satisfaite, je m'arrêtai.
Mais elle ne le voulait pas ainsi.
— Après ? dit-elle.
Elle me regardait avec la stupéfaction d'une créature qui entendrait parler une pierre. J'avais grandi dans son esprit de cent coudées.
106 Uk COMTESSE DE GHALIS
Alors, m' ^icourageant moi-même — j'avais h cœur enflé de mon triomphe -^ je retraçai l'histoire toujours émouvante, quoique désolante twjours, de l'humanité. Je la représentai débutant sur la scène du monde par ranarchie, la violence, mille superstitions, qui, pour changer d'objets, n'en davaient pas moins être éternelles. Je dis la continuelle répétition des mêmes causes amenant invariablement les mêmes effets : les empires fondés par l'ambition d'un seul, allant toujours en élargissant leurs frontières, et périssant enfin, les uns après les antres, par l'exagé^ ration du principe d'envahissement. L'Inde, l'Egypte, la Mésopotamie, la Perse, Carlhage, la Grèce, Rome, passèrent tour à tour dans mon récit, avec leurs cortèges de grands ,homm^ ; — j'entends par là, non ceux qui se firent 4in nom par l'oppression et par la guerre, mais cemt qui, d'un cœur tort et d'une âme magnanime, travail* lèr^t par la science, la philosophie, les lois, h% arts, à l'ennoblissement et à l'affranchissement de l'humanité. Celte manière d'envisager la pht-
où LES.MOSÛRS DU JOUR. 107
losophie de J'iiistoire toucha singulièrement la comtesse. Dès le début de mon récitj lorsque je fis le dénombrement de ces mondes, sphèries démesurées régulièrement charriées à travers^ l'espace, et qui, pour une femme futile comme elle, ne représentaient que des taches d'or palpitantdans la nuit sur un voile bleu, une sorte d'admiration s'était peinte sur son visage. Elle ne jugeait pas l'univers si vaste, si merveilleusement administré. ^fai& quand je lui montrai, en même temps, et le génie et la stupidité de la foule pensante ; lorsque relatant les événements les plus importantis â^ l'histoire moderne, je signalai l'esprit de routine et d'obscurantisme s'opposant constamment aux efforts du libéralisme et du progrès, oh ! alors, elle fut émue.
— Je ne m'étais jamais doutée de tout cela ! s'écria-t-elle.
Cependant il ne pouvait pas me suffire d'avoir fait à ses yeux ce naïf et chaleureux étalage de mon savoir. Dans ma pensée, l'ensemble des faits que je venais d'énumérer ne constituait que les
108 LA COMTESSE DE CliALIS
prolégomènes d'une démonstration plus utile. Il fallait une conclusion à tant d'événements incohérents, et cette conclusion, selon moi, ne pouvait consister qu'en des principes de morale fixe, aboutissant à une règle de conduite.
J'avais pris madame de Ghalispar la main, et, ramenant à une place d'où l'on découvrait une immense étendue de la voûte céleste :
— Supposez-vous, lui dis-je, que cet univers se soit fait tout seul, ou qu'une volonté toutepuissante et'intelligente ait présidé à sa création? Croyez-vous, en admirant l'-ordre qui régit ces milliards de mondes, que cette volonté s'exerce encore, et ne vous sentez-vous pas en droit de dire qu'elle s'exercera dans tous les temps ? Ne me répondez point par des Hnalités de catéchisme. S'il est un Dieu — et ce Dieu est, ou îl devient possible de constater des effets sans cause, ce qui serait absurde — ce Dieu existe pour tous les hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, et ce n'est pas seulement depuis dix-neuf siècles, c'est de toute éiernilé que, par son œuvre, et par
ou LES MŒURS DU JOUR. 109
son œuvre uniquement, il s'est affirmé. Descendez maintenant dans votre conscience : ce n'est pas parce que vous avez reçu une éducation quelconque, c'est uniquement parce que vous faites partie de la race humaine, que les notions ^u bien et du mal vivent en vous. Malgré vous, quelque intérêt que vous pensiez avoir au contraire, le mal, quand il se traduit à vos yeux par un fait, vous cause une répulsion instinctive, et dans la vie comme dans l'art, lequel n'est que la représen- . tation idéalisée de la vie, vous ne pouvez vous intéresser qu'au bien seul. Je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que dans tous les temps les mêmes idées de justice, d'honnêteté, de bienfaisance se sont imposées à l'humanité. Les hommes ont fait le mal, il est vrai, mais c'est quand leurs passions les poussaient à le faire, et, remarquez ceci : les hommes n'ont jamais pu le faire sans être convaincus qu'ils le faisaient/Dans l'ignorance où nous végétons à l'égard des fins de ce monde, il est donc une règle à l'aide de laquelle
nous pouvons toujours nous conduire, si toutefois
4iO LA COMTESSE DE GHALIS.
nous avons rame assez élevée pour ne pas consentir à vivre d'une existence purement bestiale, et si, en vue de nous ennoMir, et non pour une réoompense, nous voulons remplir librement les plus nobles de nos fonctions. Ces fonctions eussent été moins nobles si une obligation quelconque et implacable, telle que iasatisfaction de nos besoins, par exemple, nous y avait assujetUs. Ce qui fait notre honneur lorsque nous les accomplissims, c*est que rien ne nous foroe à les accomplir. Dieu étant — à examiner ce qui se passe parmi les hommes — il faut conclure que les dessins ée Dieu sont imrpénétrablcs, oar il ne paii être que juste, et l'injustice s'étale pai^tont iei-bas ; car il ne peut être tjue bon^ et la mëGhanceté trop seuvetit triomphe ; car il ne peut être cpL'infe^igent, et la sottise nous gouverne. Mais tout impéné- 4ft*dbles que soient les desseins de Dieu^ an peut 4ti« que celui qui pratique avec intelligence la justice et la bonté les favorise. Celui-là, plus il agit bieîiy plus il s'élève au-dessus de la condition ^male et se rapproche de la condition divine.
ou LE* w<Evm Bt Î10UI1. m
Là est tiotre devoit*. Eh cela doit être îioft^ ii»rt. Eîi dehors dfe ceià, tout n'est que-contradictiOTis, ténèbres, mensonges. Si doncnous ne prat^nons pas lie bien, comme ii le faudrait, par suite d'usé pas^on véritable pour le bien même, pitati^ quons-le par dignité humaine, eu yvte de nom hausser au-dessus dénous^mémes et de sestfs rapprocher du Créateur.
C'était à mon tour d'être ému. Je n'avâîs pu refmuer de telles idées avec une âme froide ou purement spéculative. La comtesse cependant se demandait où je voulais en venir. Elle me le dit. Le rôle que je m'étais tracé à l'avance me parut alors d'une délicatesse excessive.
— Vous devez me prendre pour quelque rhéteur, lui dis-je en souriant. Il est si peu habituel aux gens du monde de débattre de telles questions 1 il est surtout si rare de voir un amant "
exposer devant l'esprit de la femme qu'il aime! Tous les hommes semblent s'être donné le mot aujourd'hui pour ne pas penser. Le seul problème véritablement digne d'intérêt, non-seulement ils ne l'examinent pas, ils le repoussent. C'est pour moi un continuel sujet de stupéfaction que des créatures intelligentes puissent s'occuper d'autre chose. L'énigme posée devant nous est si importante! Que sont toutes ces misérables questions politiques, sociales, économiques qui nous divisent auprès d'elle! S'enrichir à tout prix, se .divertir, éviter toute préoccupation qui ne tend pas à la satisfaction de nos petits intérêts et de nos plaisirs, couvrir nos vices d'un vernis d'hypocrisie, afin k<î nous déguiser leur laideur à nous-mêmes : tels sont les penchants de l'humanité dans Ta seconde moitié du dixneuvième siècle ! Eh bien , en vous parlant comme je le fais, je ne suis stimulé ni par le vain désir de me montrer supérieur à ce triste siècle, ni par celui de vous imposer des idées qui vous semblent une critique déguisée peut-
ou LES MŒURS DU JOUR. 113
être. Une seule chose me pousse : l'intérêt de votre bonheur.
— Dites tout ce que vous avez sur le cœur, me répondit madame de Chalis. En ce moment surtout, rien de vous ne peut me blesser.
— * Alors, repris-je en la regardant avec tendresse, avez-vous jamais calculé que, par votre naissance, votre situation dans le monde, votre beauté, votre fortune, vous aviez dans les mains une force considérable? votre conscience vous a-t-elle dit que, jusqu'à présent, par suite de la singulière éducation qu'on donne aux femmes et d'un manque de direction dont vous n'êtes pas responsable, vous n'aviez jamais su vous en servir?
— Oui, je me le suis dit, et bien souvent. Mais qu'y pouvais-je faire?
— Croyez-vous que ce soit une existence heureuse? continuai-je ; croyez-vous même que ce soit une existence intelligente et honorable, que celle de tant de femmes de votre condition, et qui, si elles n'y prennent garde, va les faire tom-
ber dans le mépris public? Elles diront, et elles s'appuieront pour cela sur d'irréfutables exemples, que l'on peut êire une honnête temiyie et cependant aimer les distractions. Je leur répondrai, moi, qu il ott est des divertissements comme des goûts, dont les uns rapportent de la considération et les autres le contraire. Quand on vit d'une certaine manière, on autorise toutes les suppositions. La foule, qui n'est pas tenue de savoir ce qui se passe dans les intérieurs, ne peut baser ses jugements que sur les apparences. Per- BfiGttez-moi d'entrer dans le détail des choses, afin de me faire mieux comprendre. Lorsqu'une femme se montre aux yeux du public vêtue comme une courtisane, il se croit en droit d'affirmer qu'elle en a les mœurs. Quand il en rencontre une autre à Mabille^ il suppose immédiateawnt qu'elle ne peut y aller que pour y faire an vilain mélier. S'il en surprend une troisième à l'Alcazar, se pâmant de plaisir aux chansons graveleuses d'une Malibran populacière, il ne lui est guère possible de se figurer qu'elle ait Tâine
pure, et encore moins le goût des choses élevées. Celle-ci, qui permet aux hommes de tenir devant elle des propos lestes, voulez-vous que ces hommes l'estiment? Je sais que, grâce à la facilité des conununications, à l'extrême divisibilité des fortunes, à une sorte d'impulsion qui vient dethaut, et à l'attrait qu'a toujours exercé le caractère français sur les nations voisines, Paris, depuis dix ans, a cessé d'être la capitale d'un grand empire, pour devenir un immense caravansérail h l'usage des gens qui s'ennuient. Je sais aussi qu'il n'était guère possible que les mœurs dilférentes de tant de peuples qui s'aballont chez Qous des quatre coins de la terre pour s'y divertir ne finissent pas par déteindre sur nous. Aujourd'hui, en effet, et c'est triste à dire, il n'y a plus, à proprement parler, de mœurs françaises. Notre finesse, notre élégance native, notre esprit, cet art que nous possédions au suprême degré, de donner de la valeur aux plus petiles choses, tout cela est mêlé, confondu chez nous avec je ae sais quelle rusticité de manières, un scepticisme
gouailleur et toutes sortes de vices petits et bêtes qui, depuis que la France existe, n'y avaient jamais fait que de courtes apparitions. Mais c'est une raison de plus pour que nous réagissions de ' toutes nos forces contre cette infection des mœurs étrangères. Et, pour en revenir à mon point de départ, je dis qu'il ne suffit pas d'être une bonne et honnête femme, mais que lorsqu'on veut être considérée, il faut aussi le paraître.
— Ah ! comme avez raison ! fit alors madame de Chalis; tout ce que vous dites là, je mêle suis dit cent fois à moi-même.
— Eh bien, lui répondis-je, assez surpris de mon succès, pourquoi, vous qui êtes capable de réflexion et pensez comme moi sur ces choses décourageantes, pourquoi ne modifiez-vous rien dans votre existence?
Elle s'attendait à la riposte, car elle la para sur-le-champ.
• — Parce que, me dit-elle, je ne me suis jamais sentie assez forte pour essayer de résister au courant qui m'entraîne. On ne fait pas ce qu'on
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juge convenable et bon dans le monde. On fait ce qu^ les autres font. Je ne sais qui donne l'impulsion ni d'où vient l'exemple. Il en est des mœurs comme des modes : personne 'de connu ne les transforme, tout le monde les suit. Si j'avais vécu à la fin de ce dix-huitième siècle dont tout à l!heure vous faisiez un si grand éloge, il est probable qu'à l'exemple de tant d'autres femmes,, j'aurais été une personne sérieuse, instruite, passionnée pour la recherche de la vérité, que j'aurais eu rhorreur de Thypocrisie et des choses frivoles, et que j'aurais tenu à honneur de réunir les célébrités de ce grand siècle dans mon salon. Je vis, malheureusement, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ce qu'il aime, je n'ai pas besoin de vous le dire. Prenez-vous-en ^ lui de ce aui vous déplaît dans mes actions.
— Dieu m'est témoin, répliquai-je aussitôt, que ma seule affection pour vous a dicté le langage qui vous mécontente. Si je vous aimais moins, je ne songerais qu'à vivre en paix auprès de vous, et^ satisfait de l'existence que vous me faites, je
ne m'exposerais pas à la bouleverser pour vous servir.
— ^ Vous êtes u'ii Irès-honnête homme ! s'écrial-elle alors, en me serrant les mains. Tout autre, à votre place, n'aurait songé qu'à tirer de moi une satisfaction d'amour-propre et des plaisirs. Vous, vous n'avez qu'une pensée : me récon^penser de l'affection que je vous porte. Vous le faites de la manière la plus délics^eet la plus touchante. Quoiqu'il ne soit guère possible, à une femme surtout, de rompre avec certaines habitudes et de remonter certaines pentes, je vous livre la direction de ma vie. Faites-en ce que vous voudrez 1
Obi dans ce moment solennel, j'ei|. fais le serment, elle était sincère. Aucune considération oel'abligeait à me tromper. De même que ces damjoéa dont parle Dante, lesquels, précipités du
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ciel, conservaient dans les flammes le souvenir des béatitudes célestes, elle avail le regret du bien qui, jadis, avait traversé ses^ rêves. Et, stimulée par moi qui m'efforçais de la rehausser devant elle-même, elle faisait ce qu'elle pouvait pour cifoire en elle, pour remonter le cours d'une existence dévoyée.
La preuve de ce que je dis se trouve dans les modifications qui transformèrent immédiatement la manière de vivre de la comtesse. Jusqu'alors, à l'exemple de la plupart des femmes de son rang, elle voyait à peine ses enfants, et les pauvres petits, nerveux et débiles, ne vivaient qu'auprès de leurs bonnes, dont l'une Allemande et l'autre Anglaise, leur laissaient faire tout ce qu'ils voulaient. Leur première éducation avait donc été à peu près nulle. En revanche, on ne leur avait guère inculqué que des idées fausses. Et puisoa
les bourrait de gimblettes et de bonbons tout le long du jour, et quand, soir et matin, on les présentait pendant quelques minutes à la comtesse, ils se tenaient devant elle, paralysés par la terreur d'être grondés. Je commençai Tœuvre à laquelle j'avais résolu de consacrer ma vie en traçant à madame de Chalis ses devoirs de mère. Je lui appris que sa première obligation vis-à-vis de la société comme d'elle-même, élait de ne jamais quitter ses enfants. Je lui appris encore que c'était elle qui devait se charger des moindres détails de leur instruction jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de passer dans les mains des hommes. Après cela, j'entrepris de la détourner des prodigalités insensées auxquelles elle se livrait, dépensant sans compter, et pour des fanfreluches qui ne lui rapportaient pas plus d'honneur que de plaisir, des sommes qui auraient suffi pendant une année à la subsistance de plusieurs familles. Je m'efforçai autant que possible, de !a tenir dans uue sorte de juste milieu intellectuel, également éloigné du rigorisme et de la licence. Je
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lui disais qu'une grande fortune constituait invarîablcrricnt une criante injustice, et qu'elle ne pouviiit se faire excuser aux yeux des âmes libé raies qu'autant qu'elle était intelligemment dépensée et qu'une part, très-large, en était faite aux nécessiteux. Le plaisir de donner est Içplus noble que connaisse l'espèce humaine. Je révélai les secrets de ce plaisir à la comtesse. Elle m'en remercia quand elle en eut goûté. Chaque jour, maintenant, après avoir passé une heure à faire lire elle-même ses enfants, elle montait avec eux dans sa voiture et s'en allait courir les environs de la ville d'Aix, visitant les plus pauvres masures, forçant sa répugnance pour demeurer quelques instants auprès de lits nauséabonds où la misère se débattait côte à côte avec la souffrance. Elle revenait de là la bourse vide et Tâme navrée. — Eh bien, quoi! lui disais-je, allez- vous défaillir? Vous en verrez bien d'autres, parla suite! Je vous conseille de vous plaindre. Vous remplissez le rôle de la Providence absente. En connaissez-vous de plus beau?
t22 LA COMTESSE DE GHÂLIS
Ainsi je me faisais joyeux pour Tencourager. Et elle me savait gré de mon intention charitable. Plus je pense à ce court espace de temps où, jour à jour, elle se transformait, plus je me crois en droit d'affirmer que, malgré son passé, si elle avait toujours vécu auprès de moi, et loin du monde, je serais parvenu à faire d'elle la meilleure et la plus intelligente des femmes. Il n'était pas de jour où je ne découvrisse en elle de nouvelles qualités aimables. Sa beauté se transfigurait. Elle devenait plus noble, plus pure. En même tempselle répudiait ce que j'avais toujours trouvé de blessant dans sa hauteur. Les lectures auxquelles je l'assujettissais contribuaient, autant au moins que mes conseils, à lui détacher l'âme des billevesées dans lesquelles, jusqu'alors, elle s'était complu. Je m'efforçais, enTinstruisant, de la distraire. J'étais enfin, et de toute manière, ce que devrait toujours être, aupiès de sa femme jeune, belle, l'époux qu'elle aime «l qu'elle a choisi.
ou LES MŒUUS OU JOUE. i2>
II nous fallut malheureusement nous séparer au moment où je touchais au but de mes efforts. L'époque où chaque année j'allais passer un mois à Nantes, auprès de mon père, était arrivée. La comtesse, de son côté, était attendue à Biarritz. Je ne sais plus quelles raisons elle me donna pour me convaincre qu'il était indispensable qu'elle allât retrouver ces amies dans ce lieu de plaisance que je ne connaissais alors que d'une façon vague. Le fait est que je n'y fis, pas d'opposition. Madame de Chalis avait reçu, depuis quelques jours, de nombreuses lettres qui l'entretenaient des plaisirs sans cesse renaissants de celte résidence princière. On lui citait les noms des arrivants, des personnes attendues. On lui parlait des fêtes qui s'y préparaient, des costumes qu'on y devait inaugurer. Elle ne se possédait plus. Sans m'en rien dire, elle écrivit à Paris à
m LA COMTESSE DE CHALIS
tous ses fournisseurs, à Worth, pour lui commander des robas ; à Jordan, son cordonnier — un artiste! disait-elle — pour lui demander des chalissures; àPetiteau, le joaillier, pour lui réclamer les parures qu'elle lui avait confiées avant son départ ; à Félix, pour le prier de lui envoyer quelques-uns de ces chapeaux merveilleux, tissus de gaze, de fleurs et d'air ti*amé qui, des mains de ses ouvrières, vont se poser sur les têtes les plus belles et les plus aristocratiques de l'Europe. La comtesse écrivait encore pour qu'on lui adressât à Biarritz des dentelles, des gants de Saxe, des parfums. Tout cela m'inquiétait. Elle avait beau me dire « qu'elle n'était plus la même femme, » et que si elle allait à Biarritz, c'est qu'elle se devait au monde, et qu'elle ne manquerait pas de m' écrire, et que nous nous reti^ouverions à Paris à la mi-octobre ; en voyant ses femmes de chambre passer la moitié de leurs nuits à confectionner tant d'ajustements ! et la comtesse écrire tant de lettres! et les pauvres négligés avec les enfants ! je sentais la méfiance
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me serrer le cœur. Je remarquai, le dernier soir, que les regards de madame de Chalîs évitaient les miens, el puis s'y attachaient à la dérobée avec une expression singulière. Il ne me fut pas possible de deviner si c'était le regret de la séparation qui leur communiquait cet air delangueur. Elle soupirait. Je la regardai à mon tour. Je ne sais ce qu'elle vit ou plutôt ce qu'elle crut voir dans mes regards. Elle détourna la tête. Pour moi, en m'arrachant de ses bras, je ne pus m'empécher de verser des pleurs. Je venais de goûter de trop vifs, de trop purs plaisirs, et celle qui me les avait révélés, je craignais qu'elle ne m'échappât I
En arrivant à Nantes, je trouvai à mon père un air de mystère qui ne lui était pas habituel. J'ai dit que le digne homme m'aimait avec tendresse. J'ajouterai maintenant qu'il avait reporté
sur moi toute son ambition, La rudesse de Texistence qu'il avait menée n'avait aucunement déteint sur son caractère. Je n'ai jamais connu de personne de son âge qui fût plus sincèrement libérale. Il souhaitait de toute son âme que je fisse une carrière brillante, mais il avait un sentiment si délicat et si élevé de la dignité et de la responsabilité humaines, qu'il serait plutôt mort sur place que de chercher à violenter la moindre de mes actions. Pour la première fois depuis mon jeune âge, je me sentis mal à l'aise devant lui. Je ne me dissimulais pas que ma passion pour la comtesse pouvait m'entraîner en toute sorte de hasards. Celte passion dérangeait déjà, les plans d'avenir que mon père avait formés. Je ne lui confiai*rien de mon secret. Je ne voulais pas Taffligcr.
Ce fut lui qui, sans s'en douter, me porta le coup le plus rude. Il me dit que depuis quelques mois il sentait se^ forces baisser, et qu'il devait songer sérieusement « à se préparer pour le grand voyage. » Comme j'étais tout bouleversé
ou LES MŒURS DU ^OUE. iSt
en écoutant ces tristes présages^ il ajouta en aou* riant q^iie les seuls préparatifs qu'il eût à faire étaient de m'établir honorablement. Je ne trouvais pas la force de lui répondre. Alors il me confia, toiyours en souriant, qu'il m'avait trouvé une compagne belle, douce, demanières exquises , et d'une modestie charmante ; et comme il terminait son panégyrique, un coup de sonnette retentit, la porte s'ouvrit et deux dames entrèrent. U ne me fut pas difficile de reconnaître dans la plus jeune la compagne dont mon père venait de parler.
Six mois plutôt, en l'apercevant, j'aurais sauté au cou de mon père. Elle n'était pas plus belle que madame de Chalis, mais quelle différence avec cette dernière ! Une mise simple, un air de retenue et de pudeur, quelque chose d'aimable et de virginal répandu sur ses traits, dans ses yeux, empreint sur toute sa personne et dans le moindre de ses gestes. t)h 1 c'est alors que je compris, et d'une façon accablante, que la distinction provient moins de la n'àissance que de
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la pureté de Pâme. Cette jeune fille de famille obscure, qui avait été paisiblement élevée dans une ville de province, avait l'air que les reines devraient avoir. Les mots qui vous venaient aux lèvres en l'apercevant étaient ceux si poétiquement connus : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce. » Elle se nommait Marie, et, comme sa patronne légendaire, sa vue purifiait le oœur.
Il ne me fut pas difficile de le comprendre : le bonheur honorable était là, devant moi, palpable, attrayant par sa sérénité même. Il se présentait avec enjouement et avec décence. Son silence était éloquent. La jeune fille avait légèrement rougi en m'apercevant. Sans doute, on lui avait dit, comme il était juste de le faire, que je pouvais être un mari pour elle. Cela rendait sa situation embarrassante. Mais moi, un moment ébranlé par la chaste apparition, je me sentis soudain ressaisir le cœur par le souvenir de la comtesse. Comme ces malheureux qui, d'excès en excès, sont arrivés à ne plus pouvoir se désal-
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térer qu'avec de Tabsinthe, je me détournai de la source pure qui m'était offerte. Elle était trop saine pour moi.
Je n'osai pas cependant attrister d'un refus formel la joie de mon père. Je lui dis que les craintes qu'il manifestait pour sa santé ne me semblaient pas justifiées, et que, sans rien pouvoir articuler contre la jeune fille qu'il me proposait, et que je trouvais accomplie, je serais heureux qu'il voulût bien me permettre de réfléchir pendant quelques mois, le mariage étant chose sérieuse.
Mon père fut-il la dupe de mon hypocrisie? Je l'ignore. Chaque jour, pendant plus d'un mois, il fit en sorte que je rencontrasse Marie. Je la trouvai toujours la même, faisant le plus grand honneur à son sexe. Rien en elle ne m'indiqua si j'avais fait sur elle une impression quelconque.
m LA GOMTKSSS ITC -GS^I/IS
Je remarquai cependaaït, le joâr cFàj'«Hai prenxh^ congé de $a mère, qu'dte dt^anit du salon juste au moment où je me levais pour faire mes adieux.
Les lettres que je ï'ecevâis de Biarritz pendairt mon séjorn:* à Nanties ne me contentaèentgtrène» La comtesse ne me parlait q^e de fêtes, de parties de plaisir. Pas un mot des enfants, aucun nés*souvenir des conseils que je lui donnais à Aix^ aucun regret pour les habittiéss qu'elle y avait laissées. Je répondais en me'plfeiignaiitdottcemeiits Je lui disais que cette existence ex>ckimveiiM]^ composée de distractions me semblait bien vide, indigne de son intelligence, et qu'elle m 'inqttiétait pour Tavenir. Madame de Ghalis m'accusait alors d'être jaloux, d'avoir un mauvais caractère. Puis, « pour nue faire enrager, » disait'^le, die m'annonçait qu'elle changeait régulièrement
ou LES MŒURS DU JOUR. «31
quatre fois de toilette par jmir, et qu'edle éclipsait toutes* les femmes, lesquelles « lui en voulaient à la mort! » Après cela, elle se livrait à une joie folle en me parlant du bonheur qu'elle éprouverait àme revoir.
Pressée par moi, elle revint à Panis un peu plus tôt qu'elle ne le voulait. Je la trouvai changée, hâlée, plus iKîsolue que par le passé^ toujours un peu nerveuse, mais plus altiène. Elle était comme grisée. Quels succès a-t-olle.donc obtenus là-bas ? me defliandat^je.,. £n m rettioiDvift&t dans son centne, elle s'était refaite plus grande dame, plus indépendante, et moi, néoes^ sairement^ j'étais devenu plus soumis. Voyant qu'aucune de ses amies n'était encore rentrée à Paris, elle projeta départir pour Bade. Je la sup*pliai de n'en rien faire. Elle dit oui, puis non^ puis soupira, m'embrassa et n'en parla plus* J'avais quitté le quartier des Ecoles, où jedemeu*rais, pour me rapprocher d'elle, — elle habitait un somptueux hôtel situé dans l'avenue de la Reine-Hortense. — Presque chaque jour, pendant
un mois, elle vint me voir dans le petit appartement que }* avais loué rue Miromesnil. Mais à mesure qu'approchait l'hiver, ses amies rentrant à Paris, les visites qu'elle daignait me faire devin-
rent de plus en plus rares. Le monde l'avait ressaisie ! . . . Ellene se levait jamais avant onze heures, A midi sa toilette était faite. Elle déjeunait alors, toujours seule, puis elle recevait les hommes de son intimité jusqu'à deux heures. Les courses qu'elle faisait en voiture, chez ses fournisseurs : couturière, coiffeur, marchande de modes, la menaient jusqu'à quatre heures. Elle allait aussitôt se montrer au bois, puis elle rentrait en ville pour faire des visites et prendre le thé, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. A sept heures elle dînait, puis elle changeais de costume, et elle s'échappait alors pour aller au théâtre, de là au bal^ et se couchait enfin, le corps harassé, mais la tête parfaitement vide, vers les deux heures.
Que restait-il pour moi dans une existence si fiévreusement occupée? Presque rien. Une heure
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au plus chaque semaine. Je l'attendais, elle ne venait pas, ou bien elle était en retard, et, distraite, me disait, en me priant de Texcuser, « qu'elle avait mille choses à faire. » Elle se levait alors, me donnait en riant sa main à baiser, et s'envolait à tire-d'aile. Je souffrais horriblement de la voir ainsi m'échapper. Je n'osais lui faire des reproches. Je craignais de Tindisposer, et qu'elle ne profitât de l'occasion d'une querelle pour rompre. Un jour enfin — il y avait une quinzaine que je ne Pavais vue — je compris qu'il ne me restait qu'une ressource pour retenir cet astre vagabond, dont la course désordonnée s'éloignait de plus en plus de mon ciel*: c'était (}e me laisser entraîner dans son orbite et de me mêler à sa vie.
Horrible vie que celle-là pour une créature intelligente ! Me voilà plongé jusqu'aux. lèvre«
f^ hk COMTE SB^ BE CflÂirS
èm^ h xmmisé^ Vmfevpmm^nï Ife toill^ ïiê^ gltgeant toutes (AoBes, n'apprenamt pltis, îre Ira^aillaiït plus, a'ayant laème pta& le teiwps dte paiser à pien d'étevé ni de séi'ieiix; faisant mes cours sans les pwpai^r, en courant ; quejquefois ^ Hie disant nïaiade, -— je n^étais qu'abruti! — pour ne pas les faire* Ife^oilâ, meisant à gratid* guides te triomphante «xiMence des gandiml Me voiià devenu l'haMtUë d^s courses, ftindes piiiere d'un club-en reftiowi, fatiguant un cheval chaque jour, ^i «5tipantpresquè«chaqueiiuit. Mè voilà lie soir au1fcéâ*re. EX à quels théâtres, grand , Bien! Savourant tes délice de la Vie parisienne, le sel attique dé M Bkkp au b&k, comparant à part moi les tdPaitfe ^ gënfe ée Tacite et de D6^ mosthènes avec ceux qui éclatent à disque lîgîïe dans cette sans pareille Grande-duchesse de Gerolsteini, qui eut l'incomparable honneur d'exciter la curiosité d'un empereur... Me voilà me réjouissant des lazzi de mademoiselle SchneMer et donnant mon avis sur les formes de CoraPèarl et de missMenfcen 1 Delà^ l'imaginiation Êarciedes
ou LES MŒUR& DU JOUR. «ft
h£|Uès choses que je venais de voir et d -enteodre^ je m'^.D allais faire ma roue dans le moiuite^ a|H' prendre l'art de relever un mouchoir tombé et d'offrir galanuneut un éventail, et de regarder les femmes entre les yeux» conume oafo^^ ^ bie& aujourd'hui, avec un petit air gog^uenard, afînda leur faire voir qu'on ne les juge plus à crain^rcu Plus d'études austères, de médilaLions prolondei^^ plus rien de ce travail isalubce et fortifiant qui autrefois faisait pour ainsi partie de moi-même* Mais, en revanche, de longue séances occi^péca à déterminer la coupe d'un giletaveomon bailleur, de belles parties de baccarat avec les petUs-crevéê de mon club, d'intéressantes correspondances avec mon chemisier, à l'cflet de déterminer la forme de mes mancheHes et de mes cols, et des promenades dans l'allée du Lac! et des exploits au tir aux pigeons ! et des prouesses, et toutes sortes de gentillesses en patinant sous le regard des belles dames ! Quand je me rencontrais devant mon miroir, je me faisais l'effet du prince Titiane 1
Ce qu'il y a de réellement effrayant dans cette existence, c'est qu'on finit par s'y habituer, et que, tout en ne gardant pas la moindre illusion sut son néant, un jour survient où l'on ne peut plus se passer d'eiîe. On se fait à cette vie niaise, composée tout entière d'occupations puériles et de lugubres billevesées. Quelquefois on se dit : « C'est trop ! » et l'on éprouve des nausées, comme si on allait la vomir. Et puis voilà qu'elle vous reprend et qu'on se laisse faire. Figurez-vous un malheureux qui, bêtement, a fourré le bout de ses doigts entre les pinces de fer de quelque affreuse machine. Sa main, sonbras, toutson corps, lambeau par lambeau, se contourne et se tord entre les cylindres. Il a beau résister, il est sans force contre la force aveugle qui se joue de lui. Ainsi celui qui s'est laissé saisir par les pinces de fer de la frivolité ne sort plus qu'en morceaux de ses engrenages I
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0 jours délicieux d'Aix, où étiez -vous alors! Et vous surtout, où étiez-vous, années viriles de . ma jeunesse ! Lorsque l'hiver, dans ma chambrette d'étudiant, je passais la moitié de mes nuits, courbé sous la lampe, à rechercher les causes des plus grands faits de l'histoire de l'humanité ! lorsque je vivais des émotions qui avaient remué les cœurs de tant d'hommes illustres I prenant parti contre César, m'attendrissant au souvenir de Marc Aurèle, me faisant à moi-même le serment de toujours mener une vie pure, dégagée d'ambitions mesquines, de ne me passionner jamais que pour les causes justes, les choses élevées ! Où étiez-vous, noble croyance au bien, anaour immodéré de la justice ! Maintenant, discret chevalier d'une jolie femme, je me rendais chez elle, à l'ordre, chaque jour, et c'était elle
qui daignait régler l'emploi de mon temps. Ce
que je devais faire, elle Pindiquait; ce que je devais dire, penser, elle l'inspirait. Elle me cherchait dispute sur la coupe de ma barbe et la forme de mes cravates. Elle me donnait des conrimissions pour son marchand de chiens. Elle me consultait sur , ses parures. Elle me priait de lui faire la lecture des joufnaux de mode. Elle me disait : « Ce soir vous m'accompag^nerez à Mal)iUe. Nous serons sk personnes, nousnausamusercuis. » Elle me disait aussi : « Tout le monde parle de Thérésa. Je veux la voir. » Et, aurrivéeàrAlcazar, assise dans la fumée des pipes, coude à eoude avec les buveurs de faro, elle riait aux éclats en écoutant la chanson de la Femme à barbe. Ne me fallut-il pas un jour les présenter Tune à l'autre! La comtesse fit à l'artiste des carrefours autant de compliments que, moi, j'aurais osé en iaire à la Patti. Je la menai aussi au bal de l'Opéra, en loge d'avant-scène, avec deux de ses jeunes amies, mariées comme elle, mères comme elle, et, à deux heures du matin, bras dessus bras dessous, — il gelait 1 — nous allâmes tous souper auCafo
ou LES MŒURS DU JOUR. iS9
anglais . Les maris y étaient, l'un prince, et Tau tre • duc : c'était complet!
Cependant il n'était pas possible que mes mo^ destes revenus pussent suffire longtemps aux dé* penses que néœssitait une si honorable existence. Je jouais, dans l'espoir de pouvoir ménager mon petit capital ; mai$&, comme le jeu m'assommait, je jouais mal, et je perdais, et le capital diminuait. Il n'était pas de mois où je ne me visse obligé de vendre quelques fractions de mes rentes. Je le faisais avec la conviction que je ne les rattraperais jamais. Il me semblait toujours qu'il y avait devant moi un grand trou noir vers lequel je courais à perte d'haleine. Un jour, comme je ne possédais plus rien que les émoluments de ma place, et j'avais mêmedéjà quelques petites dettes, je reçus un pli cacheté qui m'invitait à passer au ministère dont je relevais. Il paraît que mes ex-
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ploits avaient fait du bruit en haut lieu, qu'on avait demandé quel était ce jeune homme qui faisait tant parler de lui, qui patinait si bien, jouait si mal si gros jeu, et se montrait partout avec la belle comtesse de Chalis et ses intimes. En apprenant que ce n'était rien moins que «l'espoir dePUniversité,» on s'était ému de pitié, et, paternellement, on m'avait prié de venir pour écouter les exhortations qu'on était en droit de me faire. Je me montrai touché jusqu'aux larmes de ces exhortations, et encore plus de la faveur dont on voulait bien m* honorer en doublant mes appointements et me nommant professeur chargé de cours à la faculté de Bordeaux. Un si considérable avancement en d'autres temps m'aurait rendu fier; mais j'aurais préféré mourir que de me séparer de la comtesse. Je refusai. Alors mon protecteur changea de langage. Il me dit qu'on avait les yeux sur moi, qu'il y avait lieu de craindre qu'après avoir été l'honneur du corps enseignant, je ne devinsse sa honte, que j'étais inexcusable de passer mes nuits dans des tripots.
ou LES MŒURS BU JOUR. là
qu'on ne m'envoyait à Bordeaux que pour m'arrachera une existence coupable, que si je m'obstinais à refuser la faveur doût j'étais' l'objet, on exigerait de moi ma démission, et qu'alors je pourrais en toute liberté courir à ma perte.
Séance tenante, je donnai cette démission. Mais je ne le di&i point à la comtesse. Elle l'apprit quel- .ques jours plus tard; les journaux en ayant parlé. Je m'attendais à ce qu'elle me demandât une explication ; mais elle se contenta de rire.
— Vous avez parfaitement fait, me dit-elle. Le professorat ne vous seyait guère.' Vous êtes homme du monde, mon cher, homme de plaisir avant tout! *