‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 10 sur 22 · LE VIEILLARD · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD

Le soleil se couchait^ le vent du soir agitait à peine les feuilles des arbres^ les fleurs des champs^ et ridait légèrement la surface des flots. Quelques nuages de pourpre^ épars çà et là sur Thorizon^ se dissipment peu à peu^ ou fuyaient comme les espérances de la vie. C'était à cette heure où la nature sommeille^ qui n'est pas encore la nuit^ qui n'est déjà plus le jour^ où le calme universel inspire une mélancolie douce^ inexplicable... (Test mieux que du plaisir.

Un vieillard^ dont les cheveux blancs ombrageaient la figure vénérable, s'appuyait sur le bras d'un jeune homme à la noble tournure. Ils examinaient en silence la scène sublime qui se déroulait à leurs regards ; tous les deux semblaient animés d'émotions difl'érentes; chez l'un, c'étaient des souvenirs, chez l'autre, c'étaient encore des chimères.

— Gravissons ce tertre, mon fils, dit le premier, asseyons-nous près de ces ruines, c'est le but de notre promenade. C'est là que je dois te raconter ce que je t'ai promis. Je vais rouvrir la plaie la plus douloureuse. Puisse ma leçon te préserver des écarts de ton âge; puisse l'exemple de ton père n'être pas perdu pour toi !

Ils se placèrent à côté d'un tombeau couvert de

mousse ; une croix de marbre noir^ qui le surmontait^ était entourée d'une couronne fraîchement cueillie. On voyait qu'une main amie prenait soin de Torner.

0 Ce monument que tu regardes, Edmond, couvre le le cœur le plus aimant qui fut jamais. La beauté, la jeunesse, les grâces : tout est là. Cette enceinte et mes regrets, voilà tout ce qui reste d'une femme qui fut adorée.

c( A vingt-sept ans, jamais encore je n'avais éprouvé de ces attachements sérieux qui influent sur toute l'existence. Livré à des goûts passagers, à des fantaisies peu durables, je croyais pourtant avoir connu l'amour et toute son ivresse. Fixé à mon régiment, je n'avais pas revu Paris depuis mon entrée au service ; enfin j'obtins la permission tant désirée d'aller passer l'hiver dans ma famille. Après quelques semaines données au plaisir de se retrouver, mon père me présenta dans le monde. Je courais les fêtes, les spectacles et partout je rencontrais une femme enchanteresse, qui commença par m'intéresser, et enfin me tourna la tête.

c< Elle n'était pas belle, ses traits n'offraient point de régularité, sa physionomie mobile faisait tout son charme. Le délire de l'imagination la plus vive, l'ardeur d'une âme brûlante se peignaient dans ses regards. Tantôt mélancolique, plus souvent gaie, quelquefois sérieuse et même sévère, ce n'était jamais un quart d'heure de suite la même personne. Elle avait de l'esprit, des talents. Enivrée du monde, sa santé délicate en souffrait souvent. Alors elle était irrésistible, sa figure pâle devenait si touchante, son sourire, ordinairement si malin, semblait presque tendre, jusqu'à ce que le son d'un violon lui fît oublier ses souffrances ; alors elle se remettait à danser, et ses grâces formaient une nouvelle séduction.

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c Aa commencement éa printemps^ ses doubvi devinrent plus violentes; elle imagina qu'on voyi^ pourrait lui être salutaire. On parla de la Suisse, son mari y consentit aussitôt. J'étais présent, elle me projfOÊtt avec son enjouement habituel d'être de la partie. Je me laissai entraîner, et transporté par lldée de passer avee èÙe toute la belle saison, j'accqitai.

a Nous partîmes; mais au lieu de se remettre, ses maux augmentaient chaque jour : elle changeait k vue d'œil. Hus de gaieté: toujours silencieuse, sonvisage ne se ranimait un peu que lorsqu'elle admirait, avec sod enthousiasme ordinaire, le magique pays que nous parcourions. Quand nous fhmes parvenus an centre des Alpes, elle parut reprendre une vie factice, soutenue seulement par sa tête si exaltée, au milieu de cette nature imposante. Quelquefois, appuyée sur mon bra8,ene gravissait péniblement les montagnes. Avec quel délice je sentais cette créature idolâtrée près de moi! Elle était si rapprochée de l'éternité, que malgré moi son état m'imposait. Loin d'elle, je formais le projet de lui déclarer combien elle m'était chère ; dès que je l'apercevais^ je ne pouvais plus que la regarder en songeant que bientôt je la perdrais pour toujours.

a Une seule fois^ j'osai lui dire que je l'adorais; elle ne me répondit point, et au moment où j'allais lui en demander la raison, je m'aperçus qu'elle était évanouie. Depuis ce jour^ elle déclina visiblement, et lorsque nous entrâmes en Dauphiné, où nous la laissâmes dans une de ses terres^ je revins à Paris, le cœur déchiré et convaincu que je ne la reverrais jamais.

a Pendant mon absence, mon père avait arrangé mon mariage. II me fit part de ses intentions; il me parla de l'obligation où j'étais de soutenir dignement le nom

qu^il m'avait transmis. Accoutumé à lui obéir, indifférent sur tout ce qui n'était pas Nathalie, je donnai mon consentement. La compagne qu'il m'avait choisie méritait, par ses vertus, mon attachement et ma confiance : elle obtint l'un et l'autre.

« Pour bannir toute souvenance du passé, j'exigeai d'elle la promesse d'habiter cette terre et de rompre toute relation avec Paris. Je ne voulais plus que le nom fatal fût prononcé devant moi ; je voulais surtout ignorer ce qu'elle était devenue ; je ne supportais pas l'idée d'apprendre qu'elle n'existait plus, et j'y pensais sans cesse.

(f Assis à cette place, je contemplais, comme aujourd'hui, l'immense étendue de la mer : que mes impressions étaient différentes ! Maintenant, désabusé des illusions de la jeunesse, je n'ai plus d'espoir, plus d'avenir : j'attends la mort avec tranquillité. Je me souviens qu'alors, les yeux fixés sur une voile lointaine, comme celle que tu aperçois à l'horizon, j'étais dans toute la fièvre de l'attente. Elle devait venir vers moi; c'était elle, j'en étais certain, et lorsque le vaisseau changeait de route, ou qu'en approchant je reconnaissais une petite barque de pêcheur, je retombais anéanti.

« J'appris indirectement la mort de M. de*** tué dans une partie de chasse. Tu venais de naître, Edmond. Malgré ce nouveau lieu qui m'attachait à ta mère, ma raison s'égara, je crois, et j'eus l'indignité de la rendre responsable de mes erreurs, de mes chagrins. Avec quelle douceur elle supporta ma dureté ! elle ne me la reprocha jamais.

a Un jour ta nourrice me raconta que, depuis quelques mois, une dame jeune, extrêmement maigre, et qui paraissait très-malade, se trouvait régulièrement sur

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le rivage^ à rinstant où tu allais y jouer avee lAt'Oifaiili des environs. Elle était accompagnée d'un homme de w>ti âge à peu près. Ils parlaient rarement^ Dès que rétran* gère t'apercevait^ elle se précipitait vcïs toi^ te prenait dans ses bras^ te couvrait de caresses.

— Comme il lui ressemble^ s'écriait-elle. Regardes^ regardez^ Jules^ c'est lui^ c'est lui-même. »

a Ce récit piqua ma curiosité ; je voulus m'assuier de la vérité du fait^ et dès le lendemain^ je vins^ici avec toi. Elle était à cette même place. Elle baissa son vdile et cacha sa tête dans le sein de son compagnon, le m'approchai^ elle se leva^ elle essaya de marcher^ me tmufit la main^ du moins je crus le voir^ et s'évanouit.

— Monsieur^ me dit le jeune homme^ au nom de l'honneur, retirez-vous ; votre vue la tuerait I... »

a J'allais braver sa défense, j'allais prodiguer des soins à cette infortunée^ et chercher à la connaître. Ac<A>utamé à voir partout Nathalie, je ne doutai pas que ce ne fbt elle, lorsque des domestiques qu'il avait appelés la transportèrent dans une voiture qui partit aussitôt. Je m'élançai après elle ; je l'appelai inutilement. Je courus chez moi Je montai à cheval, et je parcourus infructueusement les environs.

a Les renseignements que je recueillis étaient trop vagues pour me diriger. Un paysan l'avait vue passer; un autre avait aperçu sa voiture d'un côté tout opposé. Je revins au château, découragé, abattu, et plus désolé que jamais.

(i Plusieurs jours s'écoulèrent; en vain je me rendis vingt fois au bord de la mer, je n'entendis plus parler d'elle.

« Un mois après, j'étais seul dans mon cabinet, lorsqu'on m'annonça le vicomte Jules de Nermond. le ne

le connaissais nullement^ je cherchais à deviner le but de sa visite ; il se présenta lui-même. Jamais je ne rendrai ce que sa vue me fit éprouver, c'était le même homme qui Tavait soustraite à mes recherches.

— Monsieur, me dit-il, je vous apporte les dernières volontés d'une amie qui me fut bien chère!...

— Son nom ! m'écriai-je, son nom? »

a Je n'entendis que Nathalie ; ce qu'il ajouta ensuite fut perdu pour moi ; je ne m'explique pas encore comment j'ai supporté ce moment. Jules me soutint, il fit mieux que me consoler, il pleura avec moi, et enfin me décida à lire l'adieu déchirant dont il était chargé de sa part.

a Je vais mourir, Arthur, je vais mourir; et ce n'est « pas vous qui me fermerez les yeux, vous à qui toutes « mes pensées appartiennent, vous, pour qui je meurs, <f parce que je n'ai pu vivre pour vous. Lorsque vous c( lirez ces lignes, il ne restera plus rien de moi qu'une « froide dépouille; mais cette âme brûlante, à qui vous a avez révélé toute la puissance de son exaltation, vous c( environnera et recueillera vos larmes. Peu de minutes 0 sans doute me séparent de cet instant que j'ai tant « désiré, que j'ai appelé de tous mes vœux, néancf moins il m'inspire une terreur invincible. Il me sem- « ble que ce passage du temps à l'éternité va m'éa loigner de vous à jamais, que votre souvenir ne me « suivra pas, et cette idée déchire mon cœur. Je veux c( m'occuper de vous jusqu'à la fin, je tiendrai la plume « tant que cela me sera possible. Il faut que vous puis- « siez dire que Nathalie vous a donné sa dernière action, « sa dernière pensée.

c( Je sais que vous m'avez aimée, Arthur : ce moment « si vite écoulé, qui renferma pour moi un siècle d'exis-

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« teoce, eftma eomoUition, mon iontiaii tor la boid « de ma tombe. J'ai tant souffert 1 Oh ! mon and^ que « j'ai souffert t Que de jours passés dans les pleurs 1 « Que de nuits sans sommeil ! Quels combats I Qad a désespoir ! Et enfin quelle faiblesse I Je suis venae « mourir près de vous. J'ai cherché à vous voir, l'ai « perdu toute raison, le n'ai plus que tous au monde, « et bientôt il ne me restera plus rien... qu'un cefeueil « et un juge sévère.

a II doit me pardonner cependant. N'esi*ce pas hâ a qui m'a donné cette ardeur délirante qui m'a eoDa duite sur le lit de mort t N'a-t-il pas vu mes eflbrts « pour y résister ? N'a-t-il pas compté mes soupirs^ et a ne m'en a-t-il pas punie ici-bas par des tortures que a seule je puis concevoir t

a Je vous quittai à Grenoble, et peu de temps a|ffès, a je perdis mon mari. J'appris k cette époque que vous a étiez marié. Oh ! Arthur 1... cette nouvelle acheva de a délabrer ma santé. J'avais cru k votre étemelle con- (( stancc. Vous me l'aviez jurée !... Je me laissai emme- « ncr à Paris hors d'état de savoir où l'on me condui- (i sait^ avec la seule pensée que je me rapprochais de (( vous^ et c'est le désir de vous revoir qui me proa cura le cournge trompeur de me transporter ici. J'y fi rencontrai Jules^ cet ami dévoué, à qui je dois les seuls « moments de calme que j'aie goûtés depuis notre sé- (i paration. Il m'accompagna dans ma solitude, il cher- <( dm h me donner quelques consolations. Bientôt il « jugea qu'elles étaient inutiles. Affamée de vous apera cevoir^ je me traînais sur le rivage, je savais que vous a y alliez souvent.

a Un jour, mon compagnon fidèle voulut me faire a rétrograder ; je ne l'écoutai point et je retrouvai de la

a force pour voler aux lieux où vous étiez sans doute... a Je n'aperçus qu'un enfant. Sa ressemblance avec « vous me le fit reconnaître. Je m'élançai vers lui, je a le pressai sur mon sein, et presque aussitôt je le rea poussai.

c( C'est le fils d'une autre, m'écriai-je, et j'ai pu « l'embrasser !

« D'une autre ! Arthur ; sentez-vous tout ce que ce « mot avait d'amer pour moi !

(( Bientôt ses traits me touchèrent de nouveau ; je le rap- « pelai, je le couvris de baisers, je l'aimai involontairece ment; il me devint nécessaire, je le nommai mon fils. Et « ne l'est-il pas puis qu'il est à toi? Oh ! mon Arthur, nos « âmes ne sont-elles pas unies à jamais? et si une femme, « plus heureuse, a le droit de te nommer son époux, si elle « t'a rendu père, ne suis-je pas l'amante de ton choix ?

«Un matin, plus languissante qu'à l'ordinaire, et « malgré les supplications du vicomte de Nermond, je « me rendis au bord de la mer. Je gravis péniblement le (( tertre, j'arrive aux ruines, et de là, je reconnais mon « bien-aimé, non plus beau, gracieux, plein d'élégance, c( mais pâle, défait, et si changé, que mes yeux se rem- «plirent de larmes. Cependant je le voyais ! Toute mon « âme passa dans mes regards. Trop malade pour i( soutenir cette émotion, je tombai sans connaissance ; « on m'emporta. En revenant à moi, j'étais couchée. « Je cherchai la vision céleste, elle avait disparu.

c( Depuis ce temps, je ne me suis pas relevée. « Recevez, Arthur, mes volontés sacrées, soyez-en c( l'exécuteur. Je n'ai pas d'héritiers directs, je partage « ma fortune entre Edmond et Jules. Je demande qu on « m'ensevelisse dans l'ancien cimetière des moines, à « l'endroit où je vous perdis de vue , sans faste, sans

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a ornements: quelques fleurs et vos regretSi voilà tout a ce que je sollicite. Lorsque votre fils sera en Age. de a vous comprendre, vous lui parleres de moij si vous 0 ne m'avez pas oubliée. Vous lui direi, en lui montrant a le monument qui recouvrira ma cendre.:

oc C'est là que conduisent les passions I

a Adieu, mon unique amour, je ne puis plus me sou- « tenir, j'approche du terme fotal, adieu, mon Ârtburi « Puissent toutes les bénédictions du ciel descendre sur « toi I Puisse ma portion de bonheur, dont jo n'ai pas « joui, être ajoutée à la tienne l Conserve mon image, a viens visiter ma froide demeure, et si jamais la douleur (c t'accable, confie-moi tes peines, je t'entendrai, car « tout ce qu'il y a d'immortel en moi sera toujours a à tes côtés. Adieu, pour ne jamais te revoir 1 Je n'ai « plus d'espérance que dans ton souvenir ! Oh I si une

a seule fois encore je pouvais Non, non, tout est

0 fini, adieu. L'éternité est entre nous!... Sois heureux »

Lo vieillard on terminant cette lettre essuya une larme avec le revers de sa main. 11 garda longtemps le silence, puis il reprit :

« Lorsque j'eus achevé ce que je viens de te lire, une espftco de vertige s'empnra de moi. Une fièvre violente et le délire furent la suite de cet emportement. Ta nxTc. ton angt'lique mère ne me quitta pas une minute, aucune plainte no lui échappa ; lorsque je la maudissais, elle ne se vengeait que par des soins plus tendres. Enfin^ au bout de dix-huit mois de souffrances, je me ré» tablis. Ma tôte soûle n'était pas remise; livré à une sombre mélancolie, je passais ma vie à cette place et je n'y supportais que Jules. Cet ami incomparable reporta sur moi l'affection qu'il avait eue pour elle. U me co

sacra le reste de son existence, et c'est à lui que tu dois ton éducation.

et Peu à peu ses raisonnements me calmèrent ; il me parla insensiblement moins de Madame de***, et davantage de ma femme. J'appris avec étonnement tout ce qu'elle avait fait pour moi, je ne Ten croyais pas susceptible ; mon cœur en fut touché, je ne Tévitai plus, je la cherchai bientôt, enfin elle me devint indispensable, et sans perdre le souvenir de Nathalie, je l'aimai sincèrement.

a Depuis cette époque mon âme ne fut plus troublée, et, je suis obligé de Tavouer, je jouis du bonheur. Je ne manquai pas cependant un seul jour une visite aux ruines. Je le devais à Madame de*** ; n'avais-je pas causé ses infortunes et sa mort prématurée ?

« C'est là, mon fils, ce que j'ai promis. Tu vois que les passions font plus de victimes qu'elles ne causent de joie. Renonce à ta folie, celle que tu aimes est loin de celle qui est \h ; et cependant, je te le répète, le caractère de ta mère m'a rendu plus heureux que les brillantes qualités et l'imagination si vive de Madame de***. Ne t'engage pas aussi jeune ; voyage, et quand tu reviendras, l'expérience te convaincra. Sois homme, sache te vaincre ; ton vieux père sera orgueilleux de ton courage, et il te bénira. »

Le vieillard prit la main d'Edmond, la pressa sur son cœur et voulut parler :

— Non, s'écria le jeune homme , recevez ici mon serment ; je ne ferai que ce que vous m'ordonnerez de faire ! »

Arthur leva les yeux au ciel et les reporta sur la tombe :

« Oh ! Nathalie, murmura-t-il, je te remercie ! »

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